Conférence prononcée à Besançon le 28 novembre
saurait jamais y avoir d'expérience personnelle qui ne soit de nature à tourner au profit commun. Je ne souhaite ce soir que de vous le prouver, une fois de plus, en vous parlant de Y Action sociale du Christianisme.
Alexis de Tocqueville écrivait, voilà tantôt un demi-siècle écoulé, tout au début de son livre devenu classique sur V Ancien régime et la Révolution :
« Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie et s'y sont renfermées. La Révolution française n'a pas eu de territoire propre : bien plus, son effet a été d'effacer en quelque sorte la carte de toutes les anciennes frontières. On l'a vue rapprocher ou diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères, de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes et frères des étrangers, ou plutôt elle a formé, au-dessus de toutes les nationalités particulières, une patrie intellectuelle commune dont les hommes de toutes les nations ont pu devenir citoyens.
« Fouillez toutes les annales de l'histoire, vous ne trouverez pas une seule révolution politique qui
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ait eu ce même caractère ; vous ne le trouverez que dans certaines révolutions religieuses. Aussi c'est à des révolutions religieuses qu'il faut comparer la Révolution française, si l'on veut se faire comprendre à l'aide de l'analogie. »
Je n'ai jamais compris comment ni pourquoi Tocqueville, après avoir si nettement démêlé l'un des caractères essentiels de la Révolution française, avait refusé d'en voir la raison d'être, et l'explication, si naturelle et si simple, dans ce fait que la Révolution française a elle-même, et d'abord, été une révolution religieuse.
Car, elle a sans doute affecté d'autres caractères, et, par exemple, on peut, si l'on veut, la définir historiquement ou politiquement, comme une rupture de la France avec son propre passé ; on peut, économiquement , la définir, avec Taine, comme une « translation de propriété », et on peut, socialement, la définir comme l'établissement de la démocratie sur les ruines de la féodalité... Mais, fille et légitime héritière de la philosophie du dix-huitième siècle et de l'esprit encyclopédique, je dis, Messieurs, qu'avant tout, principalement, dans son inspiration première et de dessein formé., la Révolution française a été une révolution religieuse, — ou antireligieuse. Et c'est même ce qui explique plusieurs de ses caractères secondaires, qui n'appartiennent précisément
qu'à elle, et qu'en vain s'épuiserait-on à retrouver, comme l'avait bien noté Tocqueville, dans l'histoire des révolutions d'Angleterre ou de la révolution d'Amérique.
Tel est, en premier lieu, son caractère d'universalité, qu'il a fallu qu'elle affectât pour pouvoir utilement lutter contre le christianisme. De même que le christianisme, c'est bien à tous les hommes, — Ite et euntes docete omîtes génies, — qu'elle a prétendu s'adresser; et en effet, c'est que son ambition était de le remplacer. Tel est encore son esprit de prosélytisme, que je comparerais volontiers, pour son ardeur guerrière et pour son absence de scrupules, avec celui de l'Islam. Par le fer et par le feu, par la guerre et par le sang, le sien et celui des autres, c'est ainsi que, comme l'Islam, la Révolution française a réalisé la plupart de ses conquêtes ; et la victoire de ses armes a partout précédé et fondé celle de ses principes. Et telle est aussi, Messieurs, l'explication de sa grandeur farouche, qui n'éclate nulle part d'une manière plus faite pour nous étonner que dans son contraste avec la médiocrité des acteurs qui Font faite. Mettons à part quelques hommes, un Mirabeau, un Sieyès, un Danton, et une femme, Mme Roland ; mettons à part Napoléon ; qui connaissez-vous, Messieurs, de plus médiocre qu'un Saint-Just ou un Robespierre, si ce n'est ceux qui
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les ont renversés : un Tallien, un Fréron, un Barras? Mais une force était en eux, qui les soulevait au-dessus d'eux-mêmes, une inspiration dont à peine avaient-ils conscience, un souffle qui ne venait pas d'eux ; et c'était toujours le caractère religieux ou antireligieux de la Révolution.
La persistance du même caractère n'explique pas moins bien ce qui a suivi. Car, Messieurs, — nous pouvons le dire avec une certitude entière, aujourd'hui qu'il est révolu — l'inspiration générale de la pensée du xixe siècle, chrétienne ou antichrétienne, a été religieuse. Voyez les noms et voyez les œuvres! D'un côté, Chateaubriand, avec le Génie du christianisme ; Lamennais, avec Y Essai sur V indifférence; Joseph de Maistre, avec ses Soirées de Saint-Pétersbourg ; et de l'autre, en passant par Auguste Comte et Sainte- Beuve, les Michelet, les Quinet avec leurs Histoires de la Révolution ; Renan, avec ses Origines du Christianisme; Victor Hugo, dans ses dernières œuvres. A vrai dire, depuis cent ans, tous nos grands écrivains, en France, n'ont tendu qu'à « déchristianiser » ou à « rechristianiser » la pensée française, et, du même coup, à défaire ou à refaire, à ébranler ou à consolider, à entraver ou à promouvoir l'œuvre de la Révolution.
Et c'est aussi, Messieurs, au moment où je parle»
c'est ce qui nous explique la vraie nature et l'àpreté des luttes religieuses.
Car, je vous en prie, Messieurs, si nous voulons soutenir utilement le combat, sachons ici, avant tout, rendre justice à nos adversaires. Nous raisonnons souvent contre eux comme s'ils n'étaient animés à la conquête du pouvoir, de l'influence ou de l'autorité, que par les mobiles les moins généreux, et les appétits les plus vulgaires ou les plus grossiers. Je le veux bien, mais en ce cas, c'est donc un reproche qu'ils auraient le droit de nous retourner, et je ne vois pas, en vérité, comment nous répondrions. Quelles preuves si démonstratives avons-nous données de notre désintéressement? Mais ce que je veux vous dire, et ce qu'il nous faut savoir, c'est, Messieurs, qu'ils ont une doctrine, une doctrine entière, une doctrine liée, conséquente en toutes ses parties, une doctrine qui est un bloc, le « bloc » autour duquel ils en forment un autre, et qu'ils croient à cette doctrine, et qu'ils sont prêts à lui faire autant de sacrifices que nous ; et que c'est donc sur ce terrain qu'il nous faut les combattre. Non, quoi qu'en disent les journalistes, ceux de Paris en particulier, non, ce n'est point par métaphore ou par amusement que nos politiciens agitent le drapeau de l'anticléricalisme. Ce n'est pas pour retarder le moment de discuter la question de « l'Impôt pro-
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gressif », ou celle des « Retraites ouvrières ». Mais c'est qu'ils ont au cœur la haine enracinée du christianisme, et généralement de toute idée religieuse. Ils l'ont, en tant que fanatiques de la Révolution. Us Font, en tant qu'héritiers dégénérés, si vous le voulez, mais pourtant légitimes de Voltaire ou Rousseau. Ils l'ont, en tant qu'admirateurs de la Convention. Ils l'ont, en tant que Jacobins, parce que Jacobins, et par cette raison décisive que leur jacobinisme lui-même n'est généralement en eux qu'une suite nécessaire de leur anticléricalisme ou de leur antichristianisme.
Le savent-ils bien eux-mêmes? C'est une autre question. Nous ne savons pas toujours tout ce que nous croyons, parce que, comme Ta dit Descartes, « la faculté par laquelle on croit n'est pas la même que celle par laquelle on connaît que Ton croit ». Bouvard et Pécuchet peuvent professer des théories qui les dépassent, et qui n'en conservent pas moins toute leur valeur, quoiqu'ils soient euxmêmes des imbéciles. Quelques voltairiens fussent-ils encore plus... Bouvard et Pécuchet qu'ils ne le sont, le voltairianisme n'en serait pas moins tout ce qu'il est. C'est ainsi, Messieurs, que si nos Jacobins ne sauraient toujours nous rendre raison de leur anticléricalisme ou de leur antichristianisme, ils ne l'en professent pas moins avec une entière sincérité. La religion, voilà pour eux l'en-
nemie. C'est dans la haine de la religion que se résume pour eux la Révolution. Là en est l'àme et là l'objet. Là le terme et là l'idéal. Elle n'aura rien fait tant qu'elle n'aura pas anéanti l'idée religieuse ; et, si vous me demandez comment on s'y est donc jusqu'à présent trompé, je crois que je puis vous le dire.
C'est qu'à peine éclatée, la Révolution française a été comme interrompue dans son cours, et suspendue dans la production de ses conséquences, dès 1797, par la guerre étrangère. Pour faire face à l'Europe coalisée contre nous, la Convention, le Directoire, le Consulat, l'un après l'autre, ont dû reprendre les errements de l'ancien régime, administratifs, militaires ou diplomatiques. Comme la France de Louis XIV, la France révolutionnaire et celle de Napoléon, pour étendre leur domaine, et après l'avoir démesurément étendu, pour défendre leur existence, ont dû faire et ont fait, de leur puissance politique, la première et la principale de leurs préoccupations. De 1815 à 1870 les gouvernements qui se sont succédé n'ont vécu que du rêve de défaire ou de refaire, de « déchirer » ou de « remanier » les traités de Vienne. Et, au lendemain de 1870, — quelques-uns d'entre vous se le rappellent sans doute, et toute une littérature en fait foi, — toutes les autres considérations ont cédé devant la considération suprême d'être constam-
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ment prêts, si quelque jour elle devait s'offrir, à saisir l'occasion de reconquérir dans le monde le rang et le rôle qui furent si longtemps les nôtres. Mais aujourd'hui que nous semblons avoir perdu jusqu'à la mémoire de notre passé; qu'il n'est question tout autour de nous que d' « arbitrage » et de « désarmement » ; que nous semblons prêts à tout subir pour continuer à jouir des bienfaits de la paix, le fleuve interrompu reprend son cours ; et voici que des principes de la Révolution nous allons voir sortir tout ce qu'ils contenaient de conséquences. Nos pères n'en avaient vu se réaliser qu'à peine quelques-unes. Nous en voyons, nous, aujourd'hui, se dégager les autres. Et c'est pourquoi, Messieurs, si nous voulons voir clair dans notre propre histoire, conservateurs et progressistes, radicaux, ralliés, républicains de gouvernement, il nous faut bien savoir que tous ces mots ne vont pas au fond des choses; ils n'en expriment que la surface; ils n'en atteignent pas le point vif; et, de nos jours comme il y a cent ans, la vraie lutte, la seule, de l'issue de laquelle tout le reste dépend, c'est la lutte de l'idée religieuse et de l'idée de la Révolution.
Il y a longtemps qu'on le saurait, si l'on savait les liens étroits qui rattachent la « question religieuse » et la « question sociale ». Ce qui ne veut pas dire, Messieurs, que « toute question religieuse soit une question sociale » ! Il y a peut-être des questions religieuses qui ne sont pas des questions sociales. Mais, inversement, je dirais volontiers que toute question sociale est une question religieuse. Et, en vérité, la formule même de l'irréligion, en tant qu'elle consiste à faire de la religion « une affaire personnelle », n'est-ce pas la devise même de l'individualisme révolutionnaire?
Permettez-moi, Messieurs, de mettre à ce propos sous vos yeux deux citations caractéristiques, et que j'emprunte toutes les deux, pour des raisons que je vous dirai tout à l'heure, à des pasteurs protestants :
a La religion, dit le premier, consiste en une relation. Une relation normale avec Dieu et tout d'abord une relation avec la vie humaine, dans laquelle le Dieu de l'homme est présent. La valeur de l'expérience religieuse pour Dieu et pour l'homme est dans ses fruits sociaux : elle n'a aucune valeur si elle ne change, si elle ne transligure moralement la vie pratique.
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« La nature de nos relations avec nos semblables de tout rang et de toute condition, voilà la pierre de touche sociale de notre vie religieuse. » [G.-D. Herron, Christianisme social, trad. française, Paris, 1902, Fischbacher. Questions économiques et Religion, pp. 62-63.]
Un autre pasteur disait à son tour :
« En ce qui regarde le salut, nous estimons que le vrai chrétien ne veut pas être sauvé seul...
« ...Telle était l'àme d'un saint Paul, quand il s'écriait, sublime : « Je voudrais être anathème « pour mes frères ! » Tous les individus forment un seul organisme, et l'apôtre ne veut pas être séparé de la multitude. Est-ce là rabaisser l'individu? Au contraire l'apôtre l'exalte, dans la mesure où il augmente sa dignité, où il étend son empire... On pourrait dire aux protestants contemporains qui parlent toujours de l'individu et de ses droits : Vous n'y croyez pas encore assez car vous ne croyez pas suffisamment à la solidarité évangélique. )> [Wilfred Monod, La Fin d'un christianisme, trois conférences, Paris, 1903, Fischbacher, pp. 161-162.]
Eh bien, Messieurs, nous aussi, c'est sur ce terrain qu'il faut nous placer. A l'individualisme révolutionnaire, c'est l'action sociale chrétienne qu'il nous faut opposer* H pourrait y avoir d'autres terrains de combat. Nous pourrions oppo-
ser la réalité du christianisme historique à la caricature monstrueuse que la Révolution s'en est forgée. Nous pourrions opposer, sur le seul terrain philosophique, doctrine à doctrine, symbole à symbole, Credo à Credo. Mais nul autre, à mon avis, ne nous étant plus favorable que le terrain social, c'est donc sur celui-là qu'il nous faut entreprendre la lutte. Et j'espère que les protestants, pour combattre sur ce terrain, ne m'en voudront pas de les enrôler avec nous dans nos rangs.
Que ferons-nous donc à cet effet? En premier lieu., Messieurs, nous revendiquerons sur la Révolution tout ce que la Révolution a prétendu « laïciser ». On nous le dit tous les jours, et on nous le répétait hier encore : « Nous voulons laïciser l'État! » Et nous, nous vous défions de le faire, de la manière et au sens que vous l'enten-
dez, si tous ces mots de Liberté, (Y Egalité, de Fraternité, qui sont le fondement de votre État laïque, n'ont eux-mêmes ni support, ni consistance, ni sens en dehors du christianisme. C'est ce que j'ai tâché naguère de montrer à Lille, dans un discours sur les Raisons actuelles de croire,