CHAPITRE VIII
RAISONS DU SUOUËS DE SIR WILFRID — RANG QU’IL OCCUPE PARMI LES ORAT£EURS CANADIENS-FRANÇAIS
Chez sir Wilfrid les qualités brillantes se balancent avec la hauteur du caractère. Son prestige est appuyé sur des mérites solides ; voilà pourquoi il se maintient par tout le Canada avec une inaltérable vivacité : tel certains arbres de nos forêts traversent toutes les saisons sans perdre de leur couleur. Si la popularité de M. Laurier s’étenc d’un océan à l’autre, c’est surtout dans le province de Québec qu’elle atteint son plus haut degré d'intensité. Ailleurs elle est faite d’admiration pour son talent et son caractère; chez nous, à ce sentiment se superpose l’affection. On l’aime, comme s’il avait réhabilité notre race aux yeux des Anglais, et comme s’il l'avait vengée de leurs dédains passés. En cet homme modeste s’incarnent notre fierté et notre orgueil ; il symbolise la réalisation de nos aspirations nationales. Ses adversaires politiques, même dans notre province, se sentent attirés vers lui et regrettent que les nécessités de parti les en séparent. Jamais homme d’Etat canadien n’a senti autant notre province sous sa domination, ni Papineau, ni Lafontaine, ni Cartier.
N'était-ce pas la force des choses qui groupait les Canadiens autour de Papineau : la patrie en danger de périr? En
LXIV INTRODUCTION
face d’une nécessité pareille, aucune division de partis, semblable à celles de nos jours, n’était admissible, Traître ! telle était l’épithète lancée à tout Canadien disposé à accepter la tyrannie des bureaucrates. (1) Lafontaine ne vit l'unanimité des siens autour de lui qu’au fort de sa lutte avec Sydenham et Metcalfe. Après la victoire, dans le cours normal des affaires administratives, il sentit ses amis se déprendre de lui petit à petit. Cartier, qui était l’absolutisme fait homme, tenait ses adhérents en mains et pour ainsi dire, sous le fouet. Aussi était-il plus accepté comme l’homme indispensable que comme l’idole du peuple.
A l’origine du régime actuel, Cartier descendait d'Ottawa à Québec pour donner des ordres à ses lieutenants ; il avait son siège à l’Assemblée législative. Sa présence génait ; même lorsqu'il ne prenait ancune part aux discussions, on sentait que M. Chauveau et ses cr'lègues avaient pris langue avec lui avant de parler. L’abolitio-. du double mandat, réclamée et obtenue à cette époque, visait son expulsion de la législature provinciale. M. Marchand et ses amis, avocats de cette réforme, soutenaient que le pouvoir fédéral devait être séparé du pouvoir provincial. Sous cette dualité, disaient-ils, les ministres de Québec ne faisaient que graviter dans l’orbite du puissant ministre fédéral. Curieux retour des choses d’ici-vas ! Le double mandat a vécu, mais la direction que Cartier allait donner
(1) On disait plutôt : Chouayen ! On rattache l'origine de ce mot à la prisc d’Oswego, appelé Chouayen par les Français, On avait Heavy l’épithète en question à des soldats arrivés trop tard, per leur faute, disait-on, pour prendre part à ja bataille,