DISCOUES SUR L'EXECUTION DE RIEL
Le troisième acte de la tragédie Riel s'est déroulé à Régina, avec le gibet pour scène et l'exécution du chef métis comme dénouement. Impossible de décrire aujourd'hui la douloureuse impression que produisit dans la province de Québec la mort de Riel ! On ne peut, à la distance de vingtcinq ans, s'en rendre compte. Elle eut sa répercussion au Parlement et sir Wilfrid se fit à la chambre des Communes, l'interprète ému de l'indignation nationale. Quel formidable réquisitoire que son discours sur le drame de Régina ! Encore aujourd'hui, on ne peut le lire sans ressentir les frissons que cette parole vengeresse, tour à tour logique et convaincante, et hautement colorée, fit passer dans l'âme de ses auditeurs longtemps hypnotisés.
Ce discours passe, à bon droit, pour un des meilleurs de sir Wilfrid. Jamais sa pensée ne s'était élevée plus haut ; jamais son ironie ne s'était montrée plus cinglante que lorsqu'il accumulait, sous les yeux des ministres, l'ensemble de leurs fautes, causes de la révolte des Métis ; jamais l'éloquence canadienne ne s'est faite plus passionnée, plus vibrante qu'en cette circonstance où toute l'indignation, l'amertume et la pitié méconnue de tout un peuple, s'étaient comme concentrées dans l'âme de son représentant, le plus autorisé à traduire ses sentiments.
(1) Ce discours fut prononcé à la session de 1886.
(Traduction)
Monsieur l'orateur,
Puisque nul ami du gouvernement n'a le courage de continuer le débat, je vais accomplir moi-même ce devoir. Le ministre des Travaux Publics a déclaré que le gouvernement était prêt et même anxieux de discuter la question qui nous est soumise. Cette abstention est-elle la preuve de ce courage dont il se prétend doué ?
De tout ce qui a été dit jusqu'à présent, de tout ce qui est tombé des lèvres de nos adversaires, il n'y a qu'un point sur lequel nous nous entendons, un seul et unique point : je veux parler de l'éloge fait de nos volontaires par le Ministre des Travaux Publics, quand il a pris la défense du gouvernement.
Les volontaires avaient un douloureux devoir à remplir et ils l'ont rempli d'une manière qui leur fait honneur ainsi qu'au pays. Sous l'uniforme du soldat bat généralement un cœur chaud et généreux. Considérons en outre que nos soldats sont des citoyens ayant des intérêts comme citoyens, mais quand ils sont sous les armes, ils ne connaissent d'autre devoir que celui du soldat.
Cependant, il est permis de croire que lorsque le soldat est sous les armes, il a encore un cœur et une intelligence ; il est permis de croire que ceux qui combattaient au IN'ord-Ouest, le printemps dernier, avaient les mêmes sentiments et les mêmes idées que ce grand soldat, ce grand roi, le roi Henri lY de France, lorsque, durant de longues années, il combattait ses sujets rebelles. Quand il frappait quelqu'un de son épée, il avait l'habitude de s'écrier: " Le roi te frappe, que Dieu te guérisse ". Sans doute, nos soldats, quand ils étouffaient la rébellion, étaient animés du même esprit et priaient Dieu de guérir les blessures qu'il était de leur devoir d'infliger. Ils croyaient qu'on ne devait pas verser plus de sang qu'ils n'étaient obligés d'en verser eux-mêmes. Le gouvernement, lui, a pensé que le sang répandu par les soldats ne suffisait pas et qu'une autre victime devait être sacrifiée.
Nous avons entendu le ministre des Travaux Publics, lorsqu'il essayait de défendre le gouvernement, dire que sa conduite était rendue justifiable par une de ces dures nécessités que nous imposent notre fidélité à la Couronne et les intérêts du pays.
Monsieur l'Orateur, je suis encore à me demander, même après tout ce que vienneut de dire les amis du gouvernement, en quoi notre fidélité à la Couronne et les intérêts du pays peuvent mettre obstacle à l'exercice du privilège de pardon, l'un des plus nobles privilèges royaux.
Le langage de l'honorable ministre n'est pas nouveau; ce n'est pas la première fois que l'on voit les conseillers responsables ou irresponsables de la Couronne essayer de tromper le public et peutêtre eux-mêmes, en prétendant que la fidélité à la Couronne et les intérêts du pays demandent du sang, quand le pardon nous offre une autre alternative possible.
Lorsque l'amiral Byng fut condamné à être fusillé pour le seul fait d'avoir été malheureux dans un combat, des hommes se rencontrèrent qui employèrent les mêmes arguments auprès du roi. D'après eux, il était dans l'intérêt du pays que la sentence fût mise à exécution, quoique le tribunal, en condamnant l'amiral, eût demandé sa grâce avec instance. Cependant, les avis pernicieux prévalurent, et la sentence fut mise à exécution. Mais le jugement de l'histoire, le jugement de la postérité, de cette postérité à laquelle nos adversaires font maintenant appel, a rangé au nombre des meurtres judiciaires l'exécution de l'amiral Byng. Et je ne crains pas de prédire que l'histoire rendra un jugement semblable dans la cause qui nous occupe, car il en a été de même chaque fois qu'un gouvernement a voulu appliquer la loi avec une rigueur implacable, lorsque tout le monde demandait de pardonner.
Monsieur l'Orateur, dans la province où je vis, et surtout parmi ceux auxquels je suis lié par une commune origine, l'exécution de Louis Riel a été universellement regardée comme le sacrifice d'une vie humaine, non pour satisfaire à l'implacable justice, mais à des idées de vengeance et à des passions haineuses.
Et maintenant, avant d'aller plus loin, il vaut mieux peut-être que je parle immédiatement de l'agitation qui est née de l'universelle condamnation du gouvernement, non seulement par ses ennemis, mais aussi par ses amis.
Le mouvement que l'exécution de Riel a fait naître a été mal compris, ou plutôt j'oserais dire faussement représenté. La presse tory d'Ontario a attaqué tout à coup, d'une manière cruelle et brutale, ses anciens alliés canadiens-français qui lui avaient été fidèles pendant vingt-cinq ans et plus. Elle s'attaqua non
seulement à leurs actes, mais aux motifs qui les avaient fait agir. Elle les accusa d'être animés, non pas par une honnête conviction, mais par des préjugés de race. Elle ne borna pas ses attaques à ses anciens amis, mais étendit ses accusations à toute la race canadienne-française. D'après ses dires, le fait que Louis Riel est d'origine française était la seule raison de l'attitude prise par les Canadiens-Français. Elle les accusa tous d'être prêts à se mettre entre le criminel et la justice, chaque fois que ce criminel était un Canadien-Français. Elle les accusa tous de vouloir empêcher l'exécution de la loi, lorsque cette loi menaçait un des leurs.
Monsieur l'Orateur, je ne suivrai pas sur ce terrain l'exemple donné par les députés ministériels qui ont cité de longs extraits des journaux, quoique je puisse donner du Mail et des autres organes tories des citations renfermant les passages les plus acerbes qui se puissent écrire contre la nationalité canadiennefrançaise. Je ne veux pas mettre plus d'aigreur qu'il n'en faut dans le débat ; je citerai simplement un paragraphe du Mail, l'im des plus modérés, qui fera voir les sentiments dont on était animé à notre égard dans cette lutte.
Le 7 décembre dernier, on pouvait lire dans le Mail le passage suivant, au sujet des Canadiens-Français : " Leurs chefs nous récompensent aujourd'hui en prétendant qu'ils ont le droit d'empêcher l'application de la loi sur la trahison chaque fois qu'il s'agit d'un traître d'origine française, fût-il deux fois coupable."
Monsieur l'Orateur, cela est faux. Cela est une calomnie. Je revendique cette justice pour mes concitoyens d'origine française, qu'on ne peut trouver nulle part ailleurs sous le soleil une race plus docile, plus calme, plus soumise aux lois. Je revendique cette justice pour mes concitoyens d'origine française et j'en appelle au témoignage de tous ceux qui les connaissent et qui ont vécu au milieu d'eux, pour dire que, s'ils ont commis des fautes, ils n'ont jamais du moins caché, protégé et encouragé le crime.
Il est vrai que, dans la présente occasion, ils ont montré une vive sympathie pour l'infortuné mort sur l'échafaud le seize novembre dernier. Mais cela n'était pas dû aux préférences nationales ou aux préjugés de races, si vous voulez leur donner ce nom.
Ils n'ont pas été plus aveuglés par les préjugés de races que ne l'a été la presse étrangère qui a blâmé l'exécution de Riel. La presse étrangère, la presse américaine, la presse anglaise, la presse française, presque sans exception, a considéré l'exécution de Riel
comme un acte iiijuste,inexcusable, contraire aux idées de notre époque. Assurément, on ne peut pas accuser cette presse d'avoir agi sous l'influence des préjugés nationaux. Il en est de même des Canadiens-Français ; ce sont les raisons et les arguments résultant rigoureusement de l'étude des faits de la cause qui les ont déterminés à prendre l'attitude qu'ils ont prise, et non des préférences nationales. Mais si on avait dit que les préjugés de race, les liens du sang ont rendu plus vive et plus profonde la conviction que leur esprit avait formée, cela aurait été parfaitement vrai. Je n'admettrai pas que les liens du sang puissent aveugler ma raison au point de me faire confondre le mal avec le bien, mais j'admettrai, — et si cela est un faible, j'en fais l'aveu, — que je ressentirai au cœur une plus profonde blessure si l'on commet une injustice à l'égard de celui auquel je suis uni par communauté de sang et d'origine qu'envers quelqu'un qui n'est que mon semblable. Je n'admettrai rien de plus. Je ne crois pas qu'il soit vrai que le cœur puisse aveugler la raison au point de lui faire confondre le bien et le mal.
Avant d'aller plus loin, je désire établir un autre point. Le Mail et les autres organes tories ont dit à plusieurs reprises que les chefs des Canadiens-Français avaient l'intention de former un l)arti canadien-français, indépendant de tout autre parti dans la Chambre, et ne reconnaissant d'autres intérêts que les intérêts de race.
Je proteste contre une telle assertion. Cette assertion n'est pas fondée ; elle est faite dans le but de nuire et elle est contraire à la rérité. La formation d'un tel parti serait l'anéantissement dee Canadiens-Français.
Aussitôt que les citoyens d'origine française, qui sont en minorité dans la Chambre et dans le pays, se seraient organisés en parti politique à part, ceux qui sont d'origine différente et qui sont en majorité feraient de même, et le résultat serait désastreux pour nous.
Ici, il n'y a qu'une façon de former des partis. Il ne peut et il ne doit y avoir en jeu que des questions de régie et d'administration dans le gouvernement de notre pays, et les Canadiens-Français, qui ont pris part au mouvement, n'ont jamais eu d'autres intentions que de s'organiser sur la base des partis existants, et non autrement.
Pour établir ce fait d'une manière péremptoire, je ne puis mieux faire que de citer les paroles prononcées par l'honorable député de Hochelaga (M. Des jardins) à l'assemblée qui a eu lieu récemment à Longueuil. Je crois que c'est au mois de janvier qu'on a tenu cette assemblée. M. Benoît, le député de ce comté, avait été invité, mais s'était abstenu d'y paraître, et le fait avait été le sujet de commentaires de la part de ceux qui adressèrent alors la parole. Voici comment s'exprima M. Des jardins:
" M. Benoît a peut-être mieux fait de s'abstenir, car j'ai hésité moi-même, en lisant en tête de l'invitation que j'ai reçue, les mots: Parti ISTational. Si on entend par ces mots un autre parti que ceux qui existent déjà, je ne suis pas de ce parti ; mais si on comprend par là que les libéraux et les conservateurs doivent s'unir dans une même idée et présenter un front uni chaque fois que leurs intérêts nationaux sont en danger, je suis de ce parti. Le mouvement actuel n'a pas pour but de faire échapper un criminel à la mort parce qu'il est Canadien-Français; mais nous voulons que des deux coupables, Jackson et Kiel, si l'un devait avoir la vie sauve, l'autre l'eût aussi. Nous ne voulons rien de plus ; quelle que soit notre force, nous désirons la justice pour tous ".
Des cœurs froids ont dit que l'exécution de celui que ses amis regardaient comme un insensé, fiit-elle injuste, ne justifiait pas cette explosion de sentiments dont Québec a été le théâtre, lors de la mort de Riel. Je ne suis pas de cette opinion. A notre époque, et au degré de civilisation où nous sommes parvenus, la vie humaine la plus humble a sa valeur et a droit à la protection des conseillers de la nation.
Il y a quelques années, l'Angleterre envoya une expédition, dépensa des millions, répandit le sang de quelques-uns de ses meilleurs soldats dans l'unique but de délivrer quelques prisonniers des mains du roi d'Abyssinie.
Il en est de même ici ; la vie d'un simple sujet de Sa Majesté a sa valeur et ne doit pas être traitée légèrement. S'il y a des députés en cette Chambre qui pensent que l'exécution de Riel n'était pas justifiable, que dans les circonstances cela n'était pas judicieux, que cela était injuste, je dis qu'ils ont le droit de porter une accusation contre le gouvernement devant l'opinion publique, et si cette accusation est portée et que le gouvernement soit appelé
à y répondre, on doit s'attendre à ce qu'il y aura des gens qui jugeront la question plus sévèrement que d'autres.
On ne doit pas supposer que les mêmes causes qui ont agité l'opinion publique dans la province de Québec agissaient de la même manière sur toutes les classes de la société ; on ne doit pas supposer que les raisons qui soulevaient toute la société étaient les mêmes pour chaque classe de cette société. Les uns pensaient que le gouvernement n'avait pas eu pour tous ceux qui étaient accusés ou avaient pris part à la rébellion une justice égale. D'autres étaient d'opinion que l'état d'esprit de Ricl était tel que, l'exécuter, c'était commettre un meurtre judiciaire. Mais la grande masse du peuple croyait qu'on devait pardonner à tous les prisonniers, Riel compris, parce que la rébellion résultait de la politique suivie par le gouvernement à l'égard des Métis.
Il est trop tai*d aujourd'hui pour contester le fait. Cependant, nous venons de l'entendre contester dans cette Chambre. Et par qui ? Par le dernier homme que j'aurais cru capable de le contester, par l'honorable député de Provencher (M. Royal).
Il nous a donné l'autre jour sa version sur l'origine des troubles. Selon lui, tout le monde est responsable de la rébellion, et il n'y a qu'une seule exception. Le Globe est responsable de la révolte ; la Farmers' Union est responsable de la révolte ; les colons sont responsables de la révolte. Il n'y a pas une personne à laquelle vous puissiez penser qui ne soit responsable de cette révolte, excepté le gouvernement. Le gouvernement est parfaitement innocent du fait accompli, aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.
Voilà ce que nous a appris l'honorable député l'autre jour. Mais s'il est sérieux, comment se fait-il que les Métis seuls aient été poursuivis ? Si le Globe est la cause de la rébellion, le Globe aurait dii être mis en accusation. Si les colons de race blanche étaient les instigateurs de la rébellion, ils auraient dû être poursuivis également.
Mais il y a plus que cela. L'avocat de la Couronne avait l'autorité et même a reçu instruction spéciale de prendre des procédures contre les instigateurs de la rébellion, contre les colons de race blanche qui certainement étaient plus coupables que les Métis qu'ils avaient poussés à se révolter. Voici une partie des instructions données par le ministre de la Justice à l'avocat de la Couronne :
Il doit être vrai, et, d'après les inforvmtions que le gouvernement a obtenues, il semble probable
On dirait que le gouvernement partage l'opinion de l'honorable député de Provencher et entend agir en conséquence :
" Il doit être vrai, et, d'après les informations que le gouvernement a obtenues, il semble probable que la rébellion a été activement encouragée par les blancs, spécialement à Prince-Albert. Il n'y a rien, dans toute la mission qu'on vous a confiée, de plus important, je crois, que de découvrir, si c'est possible, quelques-uns des hommes qui, beaucoup plus instruits que les Métis, ont poussé ces derniers à se révolter, et vous êtes requis de porter toute votre affection sur ce point."
L'honorable député de Provencher (M. Eoyal) paraît n'avoir été d'aucun secours pour l'avocat de la Couronne, malgré cette connaissance des faits qui lui a permis de dire dans cette chambre, avec l'autorité qui s'attache à chacune de ses paroles, que les colons blancs étaient seuls responsables de la révolte.
S'ils le sont, comment se fait-il qu'aucun de ces colons n'ait été accusé, que tous soient en liberté ?
Que devons-nous conclure de tout cela ? Devons-nous conclure que le gouvernement n'a pas voulu soutenir la position prise par isir Alexander Campbell ? Ou devons-nous conclure que l'honorable député de Provencher n'a fait qu'une de ces assertions hasardées, dernier expédient pour défendre un acte autrement injustifiable ?
L'honorable député a été plus loin. Il a non seulement accusé les colons, la Farmers' Union, le Globe d'être responsables de ce qui s'est passé, mais aussi l'ancienne administration Mackenzie. Il a dit que l'action de ce gouvernement depuis le moment oii il a pris les affaires en main jusqu'au jour où il les a laissées, a été nulle et que l'histoire de son administration au J^ord-Ouest est une page blanche.
Eh bien ! M. l'Orateur, voilà une accusation que l'on ne saurait porter contre l'administration actuelle. L'histoire de l'administration actuelle n'est pas une page blanche. Du sang! du sang! encore du sang ! des prisons et des échafauds ! des veuves ! des orphelins ! des destitutions ! des ruines ! voilà ce qui souille l'his-
toire de l'administration des affaires du Nord-Ouest par le gouvernement d'aujourd'hui.
Monsieur l'Orateur, il pourrait y avoir quelque chose à dire, comme l'honorable député peut le redouter, sur l'administration de l'honorable député d'East-York (M. Mackenzie) dans les affaires du ]Srord-Ouest, mais ce n'est pas le moment d'en parler et l'occasion s'en présentera plus tard. Laissez-moi cependant dire une chose à l'honorable député. Si le gouvernement de M. Mackenzie est répréhensible pour la manière dont il a administré les affaires du ISTord-Ouest, s'il a manqué à ses devoirs, combien plus lourdement doit peser le blâme sur l'administration actuelle, qui n'a encore rien fait de ce qui aurait dû être fait par ses prédécesseurs ?
Mais j'oubliais ; l'honorable député n'a rien à dire, ou au moins très peu de chose, contre ceux qui gouvernent le pays maintenant. Il est possible qu'ils n'aient pas montré beaucoup de diligence dans l'accomplissement de leurs devoirs, mais ils ont montré beaucoup de bonne volonté, c'est ce que prétend du moins l'honorable dénuté.
Citons ses paroles :
" En 1880, Sir John Macdonald profita de la première occasion qu'il put avoir pour présenter un projet de loi. Ce fut lui-même, le chef du parti conservateur, qui prit l'initiative d'une mesure donnant aux Métis des Territoires du ISTord-Ouest les droits et privilèges dont jouissaient les Métis du Manitoba en vertu d'une loi de cette province ".
Cela est exact, excepté quant à la date ; c'est 1879 au lieu do 1880. Sir John ]\racdonald, comme il l'a dit, présenta un projet de loi pour donner aux Métis du N^ord-Ouest les mêmes privilèges que ceux dont jouissaient les Métis du ]\fanitoba.
Cette loi, dont j'ai le texte devant moi, se lit comme suit :
" Que les pouvoirs suivants soient par le présent délégués au Gouverneur en conseil pour faire droit à tontes réclamations existant au sujet de l'extinction des titres des Sauvages et formulées par les Métis résidant dans les Territoires du Nord-Ouest, en dehors des limites du Manitoba antérieurement au 15e jour de juillet 1870, en octroyant des titres à telles personnes dans telle
mesure et à tels termes et conditions qu'il pourra être de temps à autre jugé à propos ".
Les dispositions de ce statut furent répétées dans la loi de 1883.
Mais avant d'aller plus loin, il peut être important de définir dès maintenant quels étaient les privilèges et les droits qui furent accordés aux Métis du Manitoba.
Par l'acte de 1870 on décréta ce qui suit:
" Considérant qu'il importe, dans le but d'éteindre les droits des Sauvages aux terres de la province, d'affecter une partie de ces terres non concédées, jusqu'à concurrence de 1,400,000 acres, au bénéfice des familles des Métis résidants, il est par le présent décrété que le lieutenant-gouverneur, en vertu de règlements établis de temps à autre par le Gouverneur-général en conseil, choisira des lots ou étendues de terres dans les parties de la province qu'il jugera à propos, jusqu'à concurrence du nombre d'acres ci-dessus exprimé, et en fera le partage entre les enfants des chefs de familles métisses domiciliés dans la province à l'époque à laquelle le transfert a été fait au Canada ".
Par une loi ultérieure, l'Acte de 1874, les mêmes privilèges furent étendus, non seulement aux chefs de famille, mais aux enfants mineurs des Métis, suivant qu'il apparaît à la section 32 de ce statut. Ces actes, d'après leur interprétation, assignaient d'abord, on le voit, à chaque chef de famille, le morceau de terre dont il se trouvait possesseur à l'époque du transfert, soit une étendue de 160 acres, et en outre assuraient aux Métis, en rachat du titre indien, 160 acres de terre ou un scrip pour autant ; plus 240 aères ou un scrip pour autant à chaque enfant mineur. En 1879, le premier ministre se fit autoriser à étendre ces privilèges aux Métis du Nord-Ouest. On voudra bien remarquer que les Métis du Manitoba ont été traités comme une classe spéciale ; non comme Sauvages, non pas comme blancs, mais comme une classe participant aux droits des uns et des autres. Pour les traiter comme des Sauvages, il aurait fallu les parquer sur les réserves ; pour les traiter comme des blancs, on aurait dû leur donner des hormesteads. Mais non, on les considérait, encore une fois, comme une classe particulière, participant aux droits des blancs et des Sau-
vages. Comme blancs, on lenr donna un liomestead de 160 acres sur le morceau de terre dont ils étaient en possession ; comme Sauvages, ils devaient avoir du scrip pour une valeur de 160 acres pour chaque père de famille, plus 240 acres pour chaque enfant mineur.
En 1879, je le répète, le gouvernement fit passer un statut semblable au statut des Métis du Manitoba. A-t-il exécuté cette loi ? Quand l'a-t-il exécutée? A quelle époque a eu lieu la première application donnée par le gouvernement canadien à la loi de 1879 ? Le premier acte qu'ait jamais fait le gouvernement du Canada en exécution de la loi qu'il avait lui-même fait passer, a eu lieu le 28 janvier 1885 ! Il avait fallu que six longues années se fussent écoulées avant que le gouvernement songeât même à accomplir cet acte de justice en faveur des Métis, après avoir pris la peine de s'y faire autoriser dans le temps, par le Parlement. Pendant toute cette longue période, rien, absolument rien n'avait pu émouvoir le gouvernement
L'honorable député de Provencher (M. Royal) nous a appris cependant que le gouvernement avait fait son devoir envers les Métis. Si le gouvernement a fait son devoir envers les Métis, comment se fait-il que les Métis aient dû pétitionner si souvent et si longtemps pour obtenir leurs droits? Comment explique-t-on les délégations et les pétitions dont ils ont inondé le département ? Comment se fait-il qu'ils aient si souvent importuné le député de Provencher lui-même ? Comment se fait-il, par exemple, que, le 19 novembre 1882, Maxime Lépine, aujourd'hui prisonnier au pénitencier du IManitoba ; Baptiste Boucher, blessé sur le champ de bataille ; Charles Lavallée, blessé sur le champ de bataille ; Isidore Dumas, tué sur le champ de bataille, et plusieurs autres, s'adressèrent à M, Duck, l'agent à Prince Albert, pour solliciter son entremise active auprès du gouvernement afin de gagner celuici à reconnaître leurs droits, lui représentant dans la même occasion qu'ils avaient pétitionné, et que leurs requêtes avaient eu l'appui d'hommes influents, entre autres l'honorable M. Royal, le député de Provencher, mais que tout avait été inutile? Comment se fait-il, je vous le demande, que ces hommes aient passé par de telles épreuves pour obtenir la reconnaissance de leurs droits, si le gouvernement leur a rendu justice ? Non, pendant tout ce temps, l'agitation a régné en permanence dans le Nord-Ouest, et le gouvernement n'a pas remué un doigt.
L'honorable député de Bellechasse (M. Amyot) a dit l'autre jour que, pendant cette longue série d'années, le gouvernement n'a fait qu'une chose : dormir et ronfler Selon moi, l'expression n'a rien de trop fort, puisque nous en avons l'attestation dans le livre bleu du gouvernement même. Le croiriez-vous, monsieur l'Orateur ? nous avons la preuve que le département avait perdu le souvenir de la loi qu'il avait lui-même fait mettre dans les statuts ; nous avons la preuve que le gouvernement avait bel et bien oublié que les Métis avaient droit à des privilèges particuliers. C'est à peine croyable ; cependant, nous en avons la preuve sous nos yeux, ici. Un jour, les colons de Prince-Albert s'assemblèrent pour délibérer sur leurs propres griefs et sur les griefs des Métis. Parmi les résolutions adoptées, se trouve celle-ci, la troisième :
3° " Proposé par M. Miller, secondé par M. Spencer, et adopté à l'unanimité :
" Attendu que le titre indien dans ce district ou territoire n'est pas devenu éteint, et que les vieux colons de la population métisse du Manitoba ont reçu du scrip en remplacement de tel titre, et que cette allocation n'a pas été faite à ceux qui résident en ce territoire :
" Résolu, que le très honorable ministre de l'Intérieur soit requis d'accorder le dit scrip aux dits colons, les mettant ainsi sur un pied d'égalité avec leurs compatriotes du Manitoba".
Cette résolution demandait simplement que les Métis du N'ord- Ouest fussent traités exactement comme les Métis du Manitoba avaient été traités, exactement comme l'honorable député de Provencher a admis qu'ils auraient dû être traités. Et, cependant, quelle a été la réponse du département de l'Intérieur ? La réponse du département va prouver précisément ce que je viens de dire,, qu'à cette époque en 1881 le département avait complètement oublié la teneur du statut qu'il avait lui-même fait mettre dans nos lois. Voici quelle a été cette réponse, adressée à l'honorable Lawrence Clarke, qui avait transmis la pétition à Ottawa :
Monsieur,
DE SIR WILFItlD LAURIER 209
Département de l'intérieur,
Ottawa, 22 nov. 1881.
** Sur instruction du ministre de l'Intérieur, j'ai l'honneur d'accuser réception d'un mémoire par vous transmis, contenant certaines résolutions adoptées à une assemblée d'habitants du district de Lorne (que vous représentez au Conseil du I^ord-Ouest), tenue à Prince-Albert le 18 octobre 1881
" En réponse aux questions contenues dans les diverses résolutions transmises, je dois vous dire
" Résolution jSTo 3. — Comme en vertu d'un traité avec les Sauvages, leur titre à toute portion quelconque du Territoire renfermé dans le district de Lorne a été éteint, cette résolution demanderait explication ".
Ainsi, voici une résolution mettant le gouvernement en demeure de donner effet à une loi qu'il a lui-même fait passer, d'accorder aux Métis les droits particuliers que cette loi-là même leur garantissait, et cependant le gouvernement répond que cette résolution demande explication ! Eh bien ! l'explication est venue, et elle n'a pas tardé. Voici la réponse de M. Clarke :
Carlton, T. IsL O., 25 janvier 1882.
" Monsieur,
" J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 22 novembre dernier, contenant le réponse du très honorable ministre de l'Intérieur à un mémoire, par moi transmis, de certaines résolutions adoptées à une assemblée des habitants du district de Lorne, tenue à Prince- Albert le 18 octobre 1881.
A l'égard de la résolution No 3, on a fait observer que :
'' Comme en vertu d'un traité avec les Sauvages, leur titre à aucune portion du Territoire dans le district de Lorne a été éteint, cette résolution demanderait explication ".
" Je fais remarquer que le titre des Indiens a été sans doute éteint, mais non pas évidemment celui des Métis résidant dans les Territoires du Nord-Ouest.
" Le gouvernement du Dominion du Canada a maintes et maintes fois reconnu ce droit terrien des habitants métis, comme l'atteste le statut du Parlement du Canada (1870^ 33 Vict , chap. 3, section 31, ainsi conçu: "
Suit l'énumération de tous les statuts par lesquels le Parlement du Canada a consacré à maintes reprises le droit des Métis à une compensation pour leur titre indien ; puis M. Clarke poursuit:
" On voit que, depuis la première législation en 1870, jusqu'à la dernière en 1879, les droits terriens des Métis ont été reconnus par le gouvernement, et qu'il a été expressément pourvu à l'extinction de leur titre".
Certes, l'explication était assez claire, ce semble ; mais non, le gouvernement retomba de plus belle dans son état de somnolence et d'inertie ; le ministre reprit l'attitude paresseuse qui lui était habituelle depuis tant d'années.
Les Métis pétitionnèrent encore; ils envoyèrent leurs amis en délégation à Ottawa ; ils envoyèrent même l'honorable député de Provencher ; mais à quoi bon tout cela ? le gouvernement ne devait rien faire, absolument rien, jusqu'au 22 janvier 1885, lorsque le ministre fut réveillé en sursaut sur sa chaise par les premières secousses de la tempête qui allait bientôt ravager le pays dans toute son étendue.
Trop tard ! Trop tard ! Trop tard !
Quand la semence de l'injustice a trop longtemps germé dans le cœur de l'opprimé; quand les années y ont accumulé, amassé une trop forte dose d'amertume pour qu'il puisse plus longtemps la contenir; quand les humiliations, les déceptions ont rendu l'homme farouche, désespéré ; il arrive alors un moment où le moindre incident suffira pour déterminer une conflagration, tout comme une étincelle échappée dans la prairie peut à certains moments y allumer un incendie que rien ne pourra arrêter, que rien ne pourra éteindre.
Quand le gouvernement s'est décidé à agir, il était, hélas ! trop, tard! Le petit incident s'était produit: quel fut-il? L'honorable député de Provencher nous l'a raconté. A peine le gouvernement eût-il annoncé qu'une commission serait nommée, un homme commit l'imprudence de dire que la commission ne viendrait pas,
mais que les balles pleuvraient à sa place ; et je trouve ce récit de l'honorable monsieur corroboré par un passade d'une lettre publiée en décembre dernier par l'archevêque Taché, qui raconte ainsi les débuts de l'insurrection :
" L'assurance qu'on enverrait une conmiission ne fut point acceptée ; on aima mieux croire, ainsi que le bruit en courait, qu'au lieu de leur accorder leurs droits, les autorités envoyaient des fers pour le chef et du plomb pour ceux qui le protégeraient. Cette conviction produisit le résultat qu'on devait en attendre. Les Métis songèrent à la résistance et à se défendre. Mal armés, sans munitions, sans provisions, ils s'emparèrent des magasins qui se trouvaient dans le voisinage. L'attaque inconsidérée faite contre eux, au Lac des Canard?, fut une déclaration de guerre ".
Il y a dans tout ceci quelque chose de frappant pour un bon nombre: c'est une analogie singulière entre l'origine de cette rébellion et l'origine de la rébellion du Bas-Canada en 1837.
Dans le Bas-Canada, l'agitation avait duré plusieurs années, de même qu'elle a duré plusieurs années au Xord-Ouest, et ce fut aussi lorsque le gouvernement chercha à faire arrêter les chefs du mouvement que la rébellion éclata. Et sans aller plus loin, je suis heureux de rappeler que, si déplorable qu'ait été cette révolte du Bas-Canada, elle n'en a pas moins obtenu sur-le-champ aux Bas- Canadiens les droits qu'ils réclamaient en vain depuis tant d'années. Elle eut encore un autre résultat : ce fut de transformer soudainement une population jusque-là favorable à la rébellion et d'en faire spontanément les plus fidèles sujets que l'Angleterre ait jamais eus.
Cette transformation n'a pas encore eu le temps de s'opérer au Nord-Ouest: mais je n'ai pas le moindre doute que l'analogie ne se poursuive jusque-là, puisque le premier effet de la rébellion a été d'assurer aux Métis la reconnaissance des droits qui leur avaient été refusés jusqu'à cette époque.
L'accusation que je viens de porter contre le gouvernement n'est pas seulement d'avoir été négligent dans l'accomplissement de ses devoirs envers les Métis, mais aussi de leur avoir formellement nié des droits qui leur étaient dus. Je réitère cette accusation. J'accuse le gouvernement d'avoir méconnu, non-seulement par omission, mais sciemment, par des actes de propos délibéré, les
droits légitimes des Métis. J'ai dit que le premier arrêté du conseil des ministres en exécution du statut avait été passé le 28 janvier 1885. Que disait cet arrêté ? Il importe d'en étudier le contexte €n vue de l'accusation que je viens de porter contre le gouvernement. Cet arrêté se lit ainsi:
" Vu le mémoire du ministre de l'Intérieur, en date du 26 janvier, portant qu'il est désirable, — en vue du règlement équitable des réclamations des Métis du Manitoba et des Territoires du I^ord-Ouest, qui auraient eu des droits au sol s'ils avaient résidé au Manitoba à l'époque du transfert et s'ils avaient produit leurs réclamations dans les conditions requises par l'Acte du Manitoba, ainsi que les réclamations de ceux qui, bien que résidant au Manitoba et ayant un titre équitable à participer à l'octroi, ne l'ont pas fait — de vérifier le nombre de ces Métis ; lequel mémoire recommandait que le ministre de l'Intérieur fût autorisé à faire ce dénombrement et à employer trois personnes à cette fin
L'arrêté pourvoit en premier lieu, vous le voyez, au relevé d'un dénombrement des Métis ayant droit à compensation, afin de régler équitablement les réclamations de ces Métis. Quel devait être ce règlement équitable ? L'arrêté est vague sur ce point ; non seulement vague, mais muet. Le règlement devait-il consister à donner ce qui avait été donné aux Métis du Manitoba, comme l'a insinué l'autre jour le député de Provencher ? Je prétends que non; je soutiens que le règlement que le gouvernement avait dans l'esprit et qu'il appelait équitable n'était pas celui auquel on en était arrivé en ce qui concerne les Métis du Manitoba. On me permettra bien de rappeler ici en quoi avait consisté ce premier règlement. On avait donné aux Métis du Manitoba, en premier lieu, à titre gratuit, les terres qu'ils occupaient jusqu'à concurrence de 160 acres chacun, en leur qualité de blancs ; en second lieu, en extinction du titre indien, 160 acres de terre pour chaque chef de famille, plus 240 acres ou un scrip équivalent pour chaque enfant mineur. Etait-ce là le règlement qui devait être fait en vertu de l'arrêté ministériel du 28 janvier ? Pas le moins du monde, disje ; et j'en prends à témoin sur ce point ce qu'a dit le premier ministre lui-même le 26 mars dernier lorsque cette affaire est venue devant cette Chambre.
Il a dit en cette occasion:
" Comme corps de nation, on a dit aux Métis que, s'ils voulaient être considérés comme des sauvages, il existait des réserves plus considérables où ils pourraient aller s'établir avec les autres sauvages ; mais que, s'ils voulaient être considérés comme des blancs, ils auraient 160 acres de terre comme lioméstead. Mais ils ne sont pas satisfaits de cela. Ils veulent avoir des scrips de quantité égale, je crois, à peu près deux cents acres — et alors obtenir en plus, comme un droit qui va de soi, leur homesiead pardessus le marché ".
Ainsi, vous le voyez, le gouvernement n'était nullement disposé, le 26 mars 1885, à traiter les Métis des Teritoires du l^ovà Ouest comme il avait traité les Métis du Manitoba. Si telle avait été son intention, le premier ministre aurait dit: ISTous allons leur faire don, comme nous avons fait pour les Métis du Manitoba, des morceaux de terre qu'ils occupent en lots gratuits de 160 acres chacun, et cela leur tiendra lieu de Jiomestead; en outre, en leur qualité d'Indiens, nous allons leur donner, en extinction de leur part du titre indien, des scrips terriens à concurrence de 160 acres pour chaque chef de famille et de 240 acres pour chaque enfant mineur. Mais non, rien de cela dans les paroles du premier ministre ; ce qu'il a dit prouve assez son hostilité à ce mode de règlement. Il dit: Ou ils peuvent demander à être considérés comme des Sauvages, et alors ils peuvent s'en aller sur les réserves; ou bien, s'ils veulent être traités comme des blancs, ils peuvent avoir leur homestead comme n'importe qui.
J'accuse donc le gouvernement, lorsqu'il adoptait l'ordre en conseil du 28 janvier 1885, de n'avoir pas eu l'intention de rendre justice aux Métis des Territoires du Nord-Ouest de la même manière qu'elle avait été rendue aux Métis du Manitoba. Au reste, l'intention contenue dans les paroles que je viens d'emprunter au premier ministre a été exécutée quatre jours plus tard, le 30 mars, lorsqu'un autre ordre en conseil fut passé. Et que disait ce nouvel arrêté ? Le voici :
" Le ministre de l'Intérieur est d'avis qu'il est urgent de faire droit à ces demandes : Premièrement, en donnant à chaque Métis chef de famille résidant dans les Territoires du Nord-Ouest, hors des limites du Manitoba antérieurement au 15e jour de juillet
1870, le lot ou morceau de terre dont il est présentement l'occupant incontesté ei de bonne foi, pour y avoir résidé et l'avoir mis en culture, jusqu'à concurrence de 160 acres; et si le lot ou morceau de terre dont il a l'occupation hona fiddi comme susdit était de moins de 160 acres, la différence devant être compensée par ime émission de scrip rachetable en terre, au taux d'un dollar l'acre; et le ministre est en outre d'avis qu'en ce qui concerne chaque Métis chef de famille résidant dans les Territoires du Nord-Ouest antérieurement au 15e jour de juillet 1870 qui n'est pas présentement occupant ho7ia fide d'une terre, un scrip devrait être émis en sa faveur, rachetable en terre, jusqu'à concurrence de $100 ".
Suit un dispositif semblable concernant les enfants mineurs. Eh bien, analysons cet ordre en conseil. A quoi pourvoit-il ? Simplement à ceci: que le Métis recevra un octroi de 160 acres en qualité de settler ou de homesteader , mais qu'il ne lui sera rien donné en extinction de son titre indien. Si ce Métis est déjà en possession d'im. lot de 160 acres, il en conservera la propriété à titre gratuit, rien de plus; si son lot n'a pas une étendue de 160 acres, il en recevra la différence, rien de plus. Il est donc bien manifeste qu'à cette date, aux termes mêmes de l'ordre en conseil, ce n'était pas du tout l'intention du gouvernement de donner aux Métis des Territoires du ISTord-Ouest les mêmes droits que ceux qui avaient été donnés aux Métis du Manitoba. Or, la commission ne tenant son mandat que de cet arrêté, il était impossible pour les commissaires de faire autre chose que d'exécuter les dispositions contenues dans cet ordre.
Ils n'étaient pas autorisés à aller au-delà de ce que cet ordre en conseil les autorisait à faire. Cette commission fut confiée à MM. Street, Goulet et Forget, et dès leur arrivée au !N"ord-Ouest, dès qu'ils eurent commencé leur enquête, ils s'aperçurent tout de suite que le règlement projeté ne serait pas du tout un règlement, et que les Métis allaient être de nouveau désappointés et mécontents. Aussi, le 4 avril, M. Street télégraphiait-il en ces termes à M. Macpherson, alors ministre de l'Intérieur :
" Si les Métis le désirent, ne serait-il pas sage de leur donner des scrips, un de soixante ou deux de quarante dollars, leur per-
mettant d'acquérir des titres d'occupation par voie possessoire sur les terres publiques ? Autrement, le g'ouvernement ne donne réellement rien pour le titre Sauvage. ]\Ie permettez-vous de donner avis que la commission prendra connaissance des réclamations autres que celles des Métis ? Pearce partage le premier avis ".
Dans cette dépêche, le commissaire fait donc remarquer tout d'abord que, s'il doit prendre l'ordre en conseil à la lettre, le gouvernement ne donne absolument rien en extinction du titre indien. Le jour suivant, une lettre partit à la suite du télégramme de M. Street, et elle est encore plus explicite :
CiiEK siK David,
" Xous sommes arrivés ici de bonne heure ce matin, et j'ai rencontré mes collègues de la commission au bureau des terres du Dominion à 10 heures. Leurs premières paroles furent pour poser la question dont vous entretient mon télégramme d'hier ; ils me firent voir avec force que ce point pourrait devenir une formidable pierre d'achoppement dans nos négociations avec les Métis. De peur que vous n'ayez pas parfaitement saisi le sens de mon télégramme, je vais l'expliquer brièvement. Supposez un Métis résidant sur un lot, disons de IGO acres, et l'ayant occupé depuis le 15 juillet 1870, dans des conditions qui, s'il était un colon de race blanche, lui donneraient droit à un octroi de terre en vertu des clauses de homestead de l'Acte des terres du Dominion. Nous ne pourrions, aux termes de l'autorité que nous possédons, lui accorder plus de ces 160 acres, même s'il est chef de famille; nous ne pourrions lui accorder rien de plus pour sa réclamation comme Métis. Or, comme le gouvernement a toujours paru devoir traiter avec les Métis comme s'ils eussent eu des droits généraux supérieurs à ceux des colons étrangers ordinaires, mes collègues disent que ce «era un nouveau désappointement et un gi'and mécontentement si nous ne donnons à ces occupants métis rien de plus que ce que peut réclamer le colon ordinaire, et rien en extinction de leur titre indien. M. Pearce a discuté la question sur toutes ses faces avec nous, et est tombé d'accord avec nous sur l'urgence d'obtenir, si c'est possible, une autorisation qui nous permettrait de laisser les Métis réclamer la terre qu'ils occupent, en vertu des clauses de homestead, et de leur donner en plus des scrips pour $160 ou $240 suivant le cas, pour leur titre indien ".
Voilà la politique suggérée par M. Street dès qu'il eût commencé son enquête, et quelle fut la réponse ? Dès le lendemain, arriva ce télégramme qui était au moins de six ou sept ans en, retard :
W. P. E. Street, C. K.,
Président de la commission des affaires métisses,
Winnipeg.
" Pas d'objection à votre suggestion d'accorder des scrips et de permettre aux occupants d'acquérir titres par voie possessoire dans le cas où ils en exprimeraient le désir ".
Enfin, justice était donc rendue à ces pauvres gens! Depuis sept longues années, ils avaient pétitionné, mais toujours en vain. Le 26 mars, le premier ministre, de son siège en cette Chambre, avait donné comme sa politique que ces hommes n'avaient droit à aucuns privilèges spéciaux, qu'ils n'avaient rien des droits qui avaient été reconnus à leurs frères du Manitoba, mais qu'ils devaient être traités non comme Métis, non comme une classe particulière, mais soit comme des sauvages, soit comme des blancs, l'un ou l'autre. Enfin, le temps de la justice était arrivé pour eux. Enfin, ils recevaient ce qu'ils avaient sollicité en vain nar plusieurs années de pétitionnement ; et quelle était la cause de ce changement ?
En dix jours, du 26 mars au 6 avril, le gouveniement avait changé d'idée et de politique, et leur donnait ce qu'il leur avait
refusé depuis des années. Quelle était la cause de ce réveil ?
Les balles du Lac aux Canards! la rébellion du Nord-Ouest! Le gouvernement les avait repoussés pendant des années, mais enfin ces hommes défendaient leur droit à la vie et à la liberté, et enfin le gouvernement se rendait et leur accordait ce qui leur appartenait. J'en appelle maintenant à tous les amis de la liberté dans cette Chambre; j'en appelle, non seulement aux libéraux qui siègent autour de moi, mais à tous les hommes qui ont dans la poitrine le cœur d'un Anglais, et je leur pose la question: quand des sujets de Sa Majesté ont pétitionné pour leurs droits pendant des années, et que ces droits n'ont pas été seulement perdus de vue, mais foulés aux pieds, et quand ces hommes risquent leur
vie les armes à la main et se mettent en révolte, est-il un seul membre de cette Chambre qui dira que ces hommes ne devraient pas recevoir grâce de la vie par le fait même de se voir réintégrés dans la légitime possession de leurs droits ? est-il un membre de C(;tte Chambre qui ne dira pas que les criminels dans cett€ rébellion, — s'il y a eu des criminels — sont, non pas ceux qui se sont battus, qui ont versé leur sang, qui sont morts, mais les hommes qui occupent ici, devant moi, les sièges ministériels ?
Monsieur l'Orateur, la rébellion est toujours un mal, c'est toujours une offense contre la loi fondamentale des nations ; moralement, ce n'est pas toujours un crime. Dans la semaine même qui a précédé l'exécution de Riel, le ministre de la Milice a ainsi exprimé son opinion sur les rébellions : " Je déteste tous les rebelles ; je n'ai aucune sympathie pour la rébellion, bonne, mauvaise ou indifférente ". Je dis plutôt, ce qui est détestable — j'emploie le mot dont l'honorable monsieur s'est servi — ce qui est détestable, ce n'est pas tant la rébellion que le despotisme qui engendre la rébellion ; ce qui est détestable, ce ne sont pas les rebelles, mais les hommes qui, ayant les avantages du pouvoir, n'en remplissent pas les devoirs ; ce sont les hommes qui, ayant le pouvoir de redresser les torts, refusent de prêter attention aux pétitions qu'on leur adresse ; ce sont les hommes qui, lorsqu'on leur demande un pain, donnent une pierre. L'honorable monsie ir déteste tous les rebelles^ dit-il. Je me demande s'il comprend dans ce sentiment de haine le grand rebelle dont la fière statue se dresse ici, pour ainsi dire à portée de mon bras. J'oserai dire que ?i cet homme, auquel le gouvernement canadien a fait élever une statue ici, avait pu revenir à la vie aujourd'hui pt reprendre sa. place sur les bancs des ministres, il se serait rappelé qu'un jour il avait été rebelle lui aussi.
Mais j'ai vu un temps où le ministre de la Milice n'éprouvait pas cette horreur des rébellions qu'il professe aujourd'hui. J'ai vu un temps où le ministre de la Milice n'avait pas pour les rebelles cette haine implacable qu'il affichait publiquement à la face du pays, pour ainsi dire à portée de voix d'un malheureux condamné à mort; j'ai vu un temps où le ministre de la Milice avait dans le cœur la plus vive sympathie précisément pour ce même rebelle auquel il a fait allusion et dont il a sonné à l'avance le glas funèbre lorsqu'il est allé à Winnipeg protester de sa haine pour la rébellion. Riel avait déjà été rebelle une fois; il avait déjà
été mis en accusation auparavant, non pour simple rébellion, mais pour meurtre compliqué de rébellion. Cet honorable monsieur, qui maintenant éprouve une telle haine pour les rebelles, ouvrit la bouche en cette occasion. Dans une certaine circonstance, cette Chambre fut saisie de résolutions ayant pour elïet de couvrir d'amnistie toutes les offenses se rattachant à cette rébellion et tous les insurgés, à l'exception de Riel et de quelques autres, à qui l'on accordait même une amnistie mitigée. Eh bien, l'honorable monsieur a pris la parole dans cette occasion. A-t-il alors proclamé, comme il le fait aujourd'hui, son horreur pour la rébellion ? A-t-il alors tenu le langage qu'il a tenu récemment à Winnipeg? A-t-il dit qu'il détestait tous les rebelles^ A-t-il dit: " J'éprouve ime haine extrême pour tous les rebelles; je n'ai aucune sympathie pour la rébellion, bonne, mauvaise ou indifférente " ? Non, mais voici ce qu'il a dit :
"' M. Caron dit qu'il votera contre la résolution parce qu'elle ne donne pas une solution complète des difficultés du I^ord-Ouest. Ayant voté contre l'expulsion de Riel de cette Chambre, il ne peut voter son bannissement du pays. Une amnistie complète serait la seule solution pratique, et il est convaincu que les mêmes difficultés vont recommencer l'an prochain ".
Monsieur l'Orateur, tel était le sentiment de l'honorable monsieur à cette époque. Eh bien, si alors Riel avait droit à une amnistie pleine et entière, n'avait-il pas droit, au moins, à une commutation de peine après la dernière rébellion, qui n'avait pas été assombrie par un acte comme celui qui avait ensanglanté les pages de la première rébellion ? L'honorable monsieur a dit naguère, il a répété maintes et maintes fois que la première rébellion était parfaitement justifiée. Or, si la première rébellion était justifiée' la seconde ne l'était-elle pas également ? Où en seraient les Métis aujourd'hui si cette dernière rébellion n'avait pas eu lieu ? Auraient-ils obtenu les droits dont ils jouissent maintenant ? Je déclare que le gouvernement a été trouvé coupable, devant l'opinion publique, de n'avoir cédé que devant l'insurrection, et non pas devant les justes représentations des Métis, et qu'il a littéralement forcé ces gens à se révolter.
Monsieur l'Orateur, voilà ma pensée telle que je l'ai déjà exprimée dans d'autres occasions. J'en appelle, cette fois, comme
j'en ai appelé ailleurs, à tous les amis de la liberté, à tous ceux qui, pendant ce dernier quart de siècle, ont senti palpiter leur cœur chaque fois qu'on se battait en quelque coin du monde pour la cause de la liberté ; à tous ceux qui ont sympathisé avec les Italiens, lorsqu'ils délivraient leur pays du joug de l'Autriche; avec les Américains, dans leur lutte de Titans pour l'unité nationale et la suppression de l'esclavage des noirs ; avec les Mexicains dans leur triomphante résistance à la domination étrangère que l'Empereur des Français cherchait à leur imposer ; avec les Français eux-mêmes dans leurs efforts généreux, bien que souvent mal dirigés, pour élever chez eux ce boulevard de la liberté, le gouvernement parlementaire et responsable ; avec les populations du Danube, lorsqu'elles ont cherché à se débarrasser de la dégradante domination des Turcs. Et lorsqu'enfin. . . . enfin. ... un groupe de nos propres compatriotes se lèvent les armes à la main pour revendiquer des droits longtemps méconnus, des droits dont la justice a été reconnue sur-le-champ dès qu'ils les eurent réclamés par la voix de leurs fusils, devrons-nous n'avoir aucune sympathie pour eux ?
Monsieur l'Orateur, ces hommes étaient dans le tort ; il fallait écraser la rébellion ; c'était le devoir du gouvernement d'affirmer son autorité et de venger la loi ; tout cela est vrai, mais, je le demande à tous les amis de la liberté, n'y a-t-il pas dans leur cœur quelque chose de plus fort que tous les raisonnements contraires, qui leur dit que ces hommes étaient excusables? Telle est, telle a toujours été ma pensée. Je l'ai souvent exprimée ailleurs. J'ai pu, il est vrai, m'apercevoir depuis que j'avais grandement scandalisé les journalistes tories et les députés tories. Je sais très bien ce que c'est que la loyauté des tories. Les tories, de tout temps, se sont targués de loyauté pour la prêcher aux autres. Ils ont toujours été forts en loyauté, tant qu'elle leur rapporte profit. Sous le règne de Jacques, les tories étaient fatiguants de loyauté, parce que la tyrannie du roi pesait sur les whigs et les dissidents; mais lorsqu'enfin la tyrannie de Jacques s'appesantit sur les tories eux-mêmes et sur l'église selon leur cœur, leurs idées d'ilotes reçurent un choc des plus salutaires. Ils se rangèrent à côté des whigs, et — ô abomination des abominations ! — ils épaulèrent le mousquet, firent alliance avec le prince
d'Orange et le placèrent sur le trône, et encore de notre temps,
c'est, je crois, l'opinion courante chez les tories que ce fut un jour heureux pour l'Angleterre que celui qui vit éclater cette rébellion.
Si nous passons d'Angleterre en ce pays, nous voyons le même spectacle. En 1849, nos tories ont fait grande parade de leur loyauté à tous crins tant qu'ils ont pu espérer que le gouverneurgénéral se montrerait déloyal au peuple ; mais à peine eurent-ils vu le gouverneur-général «e montrer loyal au peuple, que leur propre loyauté s'évaporait par toutes les pores et s'évanouissait en l'air. Cette fois, ils n'ont pas épaulé le mousquet — c'eût été une arme trop noble : — c'est avec des œufs et des pierres qu'ils poursuivirent le représentant de Sa Majesté. Ils ne prirent pas le fusil, mais avec des plumes et de l'encre ils écrivirent et signèrent des manifestes annexionnistes.
Monsieur l'Orateur, nous pouvons poursuivre ce récit jusqu'au temps oii ce gouvernement a pris le pouvoir: lorsqu'il a inventé sa Politique ISTationale, et lorsqu'on leur objectait que ce serait une politique injuste et peu généreuse envers l'Angleterre et qu'elle pourrait bien mettre en péril le lien britannique, les tories ne nous ont-ils pas répondu froidement : '' Eh bien, tant pis pour le lien britannique " !
Eh bien, voilà ce que c'est que la loyauté des tories. Ces gens-là sont prêts à sacrifier le lien britannique, si le lien britannique devient un obstacle à leur ambition; ils le sacrifieront sans remords, le jour où il sera une barrière entre eux et les délices du pouvoir ; ils le sacrifieraient demain pour le simple appât du gain le plus sordide ! Et ce sont ces hommes qui affectent d'être scandalisés quand nous professons de la sympathie pour les gens de l'Ouest qui ont eu le cœur de revendiquer jusqu'au bout des droits longtemps méconnus !
Je ne permettrai certes pas à des hommes qui ont un tel passé de me donner une leçon de loyauté. Je suis sujet britannique, et je m'honore, autant que qui que ce soit dans cette Chambre, de ce noble titre. Mais que l'on n'attende pas de moi que je laisse ce gouvernement fouler aux pieds des compatriotes sans amis, sans défenseurs, sans protecteurs et sans représentants, dans cette Chambre: ce n'est pas là ce que j'entends par loyauté; j'appellerais plutôt cela de l'esclavage.
Je suis sujet britannique, mais ce n'est pas une loyauté du bout des lèvres que la mienne. Si les honorables messieurs de la droite veulent lire l'histoire, ils verront que mes ancêtres, dans toutes
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leurs luttes passées contre la couronne d'Angleterre, n'ont jamais voulu autre chose que d'être traités comme des sujets britanniques et qu'aussitôt qu'ils se sont vus traités comme tels, ils ont pris place à côté des plus loyaux sujets que l'Angleterre eût jamais, sans toutefois perdre le souvenir du pays de leurs aïeux. Puisque notre loyauté est suspectée par les honorables messieurs de la, droite, je ne puis mieux faire que de citer l'expression même des sentiments de ma race et de mon parti, tels qu'ils ont été exprimés il n'y a pas longtemps par mon honorable ami de Mégantic (M, Langelier), dans une circonstance qui n'avait rien de politique. L'été dernier, le Canada recevait la visite d'un certain nombre de délégués de chambres de commerce de France. Ceux-ci ont été reçus à Québec par le conseil municipal, qui leur présenta une adresse, et dans cette occasion l'honorable député de Mégantic, en sa qualité de maire, s'est exprimé en ces termes :
" La fortune de la guerre a voulu que nos destinées politiques fussent unies à celles de l'Angleterre, et quand nous voyons tous les avantages que nous avons retirés du nouvel état de choses, notre regret d'être séparés de la France n'est pas sans compensation. Si nous pouvons établir avec la France des relations commerciales étendues, il ne nous manquera plus rien ; nous conserverons un régime politique dont nous nous trouvons bien et nous obtiendrons en même temps la satisfaction de nos intérêts et de nos sentiments ".
Voilà quelle est encore la loyauté des Canadiens-Français d'aujourd'hui, qui marchent sur les traces de leurs pères. Eh ! quelle objection y a-t-il à cela? Nous parlons français, ce qui est pour nous un grand désavantage au point de vue strictement utilitaire, puisqu'il nous faut de plus apprendre une langue étrangère pour prendre notre part du mouvement national en ce pays. 11 faut, bon gré mal gré, que tous parlent l'anglais, tant bien que mal. L'unité de langue serait peut-être préférable, au point de vue purement utilitaire ; mais le français est la langue de nos mères, c'est la langue qui évoque dans nos esprits les plus saintes associations d'idées, celles qui pénètrent les premières au cœur de l'homme et qui ne meurent jamais ; et tant qu'il y aura des mères françaises, notre langue ne saurait disparaître. Mais ce sentiment n'oiïre aucune incompatibilité avec notre loyauté envers l'Angle-
terre, et nous sommes loyaux à l'Aiigieterre. Et si l'on me demande un trait de cette loyauté, je n'en puis trouver de plus beau que le mot d'une dame canadienne-française à M. de Belvèze, qui en 1855 visita le Canada sur l'ordre de Napoléon III: "Nos cœurs sont à la France, nos bras à l'Angleterre ". Mais la loyauté doit être réciproque. Ce n'est pas tout que le sujet soit loyal envers la Couronne; il faut aussi que la Couronne soit loyale envers le sujet. En ce qui la concerne, l'Angleterre a noblement, généreusement fait son devoir ; mais ici, c'est le gouvernement canadien qui n'a pas fait son devoir à l'égard des Métis. Le ministère est tout scandalisé, et ses amis feignent aussi d'être bien scandalisés de ce que ces hommes réclament leurs droits, qu'ils les aient même réclamés le fusil à la main. Le gouvernement a-t-il été loyal envers ces Métis ? Non, puisque, «'il en avait été ainsi, les troubles n'auraient pas eu lieu. Or, si le gouvernement ne respecte pas la loi, et si par suite de ces dénis de justice, des hommes sont poussés à braver la loi et à revendiquer leurs droits les armes à la main, je dis que le gouvernement est tenu de faire son examen de conscience et de s'assurer s'il a fourni quelque cause d'insurrection; et dans ce cas, il doit loyalement donner le bénéfice des circonstances aux coupables. C'est ce que nous avons prétendu dans le Bas-Canada, et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons pris cette affaire tant à cœur.
Malheureusement, ce n'est pas là la doctrine du gouvernement. Cette doctrine a été énoncée tout autrement dans le mémoire que le gouvernement a publié peu de temps après l'exécution de Louis Riel. Peu après cette exécution, le gouvernement a jugé à propos
— et je ne l'en blâme pas de mettre sa défense devant le pays,
dans un document très élaboré portant la signature de l'ancien ministre de la Justice, sir Alexander Campbell. Voici ce qu'on y lit dès les premières phrases :
" Les adversaires du gouvernement ont accusé celui-ci d'avoir provoqué, sinon rendu justifiable la rébellion, par la mauvaise administration des affaires des Territoires du Nord-Ouest et en ne prêtant aucune attention aux justes réclamations des Métis. Je ne crois pas qu'il convienne de traiter ici cette question, dont se sont emparés les partis politiques. Lorsque ces accusations seront portées d'une manière constitutionnelle, le gouvernement, qui est responsable aux représentants du peuple, sera en état d'y répondre et d'en démontrer le néant ".
Que le gouvernement doive être forcé de rendre compte de ses, actes, cela va de soi. 11 est responsable au peuple ; rieu de plus simple. Mais ce n'est pas ici la principale prétention du gouvernement. Le principe posé par celui-ci est que, lorsque le peuple canadien est appelé à juger l'acte du gouvernement en exécutant Ttiel, la question de savoir si oui ou non la rébellion a été provoquée ne doit pas entrer en ligne de compte dans ce juffement. A-t-on jamais entendu parler d'une doctrine plus inconstitutionnelle plus inacceptable que celle-là ? Je prétends, moi, que c'est là quelque chose d'absolument contraire à la saine doctrine ; car s'il est une circonstance où le gouvernement est tenu de s'assurer tout d'abord s'il y a eu provocation à la faute qui a entraîné la peine de mort, n'est-ce pas lorsqu'il s'agit d'un crime purement politique? C'est toujours avec regret, j'en suis convaincu, que le ministre de la Justice se voit dans l'incapacité de faire un rapport favorable à la commutation d'une sentence capitale. Dans ce pays, chaque fois qu'une sentence de mort est prononcée contre un de nos semblables, c'est le devoir du ministre de la Justice d'examiner de près les causes du crime afin de s'assurer si les exigences de la loi ne seraient pas aussi bien satisfaites autrement que par la peine capitale. Rien n'est épargné pour en arriver à cette conclusion. Et cependant l'on vient nous dire ici que, lorsqu'un homme est accusé d'un crime politique, le gouvernement n'a pas à s'occuper de savoir s'il y a eu provocation on non de la part de la Couronne ! Aux yeux de ce gouvernement, toutes. les rébellions sont les mêmes, provoquées ou non, et doivent être traitées de la même manière. Vous n'avez pas d'alternative ; toutes les révoltes sont essentiellement, également coupables. Vous devez trouver également mauvaises la révolte de Junius Brutus et la tentative d'insurrection de Catilina. Eh bien, c'est si peu ma manière de voir que c'est précisément là l'un des points sur lesquels je cite le gouvernement devant le tribunal de l'opinion. C'était son devoir, lorsqu'il eut à décider si la sentence de mort serait exécutée sur la personne de Riel, de s'assurer avant tout si celui-ci n'avait pas été provoqué à l'acte qui l'a mis en si fâcheuse position. Or le gouvernement n'en a rien fait ; il est donc, de son propre aveu, coupable d'avoir foulé aux pieds un devoir qui est l'un des plus sacrés qui soient imposés à l'homme. De fait, cette monstrueuse doctrine du gouvernement est si insoutenable qu'il n'a pas osé la soutenir jusqu'au bout. Avant même
la conclusion de son factum, sir Alexander Campbell avait abandonné sa théorie, car on trouve au bas tout à fait les lignes suivantes :
" Que le fait seul de rébellion doive être puni de mort, voilà une question sur laquelle les opinions peuvent différer. La trahison sera probablement toujours considérée, comme elle l'est actuellement parmi les nations civilisées, le plus grand des crimes ; mais l'exécutif doit juger chaque condamnation d'après les faits propres à chacune, et en disposer en tenant strictement compte de toutes les circonstances qui l'accompagnent. Dans le cas qui nous occupe, c'était une récidive "
L'ex-ministre de la Justice commence par poser en principe que nous ne devons pas prendre en considération les causes qui ont amené la rébellion; manière fort commode de fermer la bouche aux adversaires, mais qui ne l'a pas empêché, lui, de noter le fait que c'était une seconde offense. En effet, c'était une seconde offense, car c'était la seconde fois que le gouvernement se rendait coupable de provocation ; c'était la seconde fois que Riel était rebelle, par suite de la conduite du gouvernement conservateur. Je ne suis pas de ceux qui voient un héros en Riel. La nature l'avait doué d'un grand nombre de qualités, mais elle l'avait dépourvu de cette -suprême qualité sans laquelle toutes les autres, en dépit de leur éclat, ne sont d'aucune utilité. La nature l'avait dépourvu d'un esprit bien équilibré. Dans ses pires moments, il n'était bon qu'à interner dans un asile ; dans ses meilleurs moments, c'était un monomaniaque religieux et politique. Mais ce n'était pas un méchant homme, — je ne crois pas du moins qu'il fût le méchant homme qu'une certaine presse nous représente. Il est vrai qu'à l'enquête un fait des plus dommageables a été relevé à sa charge ; il est vrai qu'il avait offert d'accepter une somme d'argent du gouvernement. Mais, en justice pour sa mémoire, il importe que toutes les circonstances de cet incident soient mises devant la Chambre. Il est évident qu'en acceptant cet argent, sa raison troublée ne lui faisait pas voir que ce fût une trahison de la cause de ses compatriotes
Quelques députés : — Oui, oui.
M. Laurier : — Certes, monsieur l'Orateur, je sais fort bien que les honorables députés qui m'interrompent en ce moment
DE SIR WILFRU) LAUlllEU 225
n'auraient pas compris les choses de cette manière: mais aussi, je leur attribue des facultés mentales mieux équilibrées que celles de Louis Riel. Il est évident que, s'il a voulu accepter cet argent,, dans son esprit malade ce n'était pas dans l'intention de trahir ses compatriotes, mais plutôt de travailler pour eux d'une autre manière: ne disait-il pas qu'il irait fonder avec cet argent un journal aux Etats-Unis et soulever les autres nationalités
Un député : — Susciter une autre rébellion.
M. Laurier : — Je concède que, si cette intention eût été exprimée par un homme en pleine possession de son intelligence comme mon honorable interrupteur ami du gouvernement, ce serait assez pour étouffer toutes nos sympathies à son égard, mais il y a une atténuation que nous ne pouvons raisonnablement pas mettre de côté: c'est qu'il est prouvé que, si Riel n'était pas totalement dénué de raison, au moins personne ne peut nier que, pour ce qui touche à la politique, son cerveau était détraqué. Or, est-il juste d'appliquer les mêmes règles dans le cas d'un esprit faussé comme dans le cas d'une intelligence parfaitement saine ? Rien ne serait plus faux, plus injuste. Il ne saurait y avoir, à mes yeux, de discussion sur l'état mental de Riel. Le printemps dernier et au commencement de l'été, lorsque arrivèrent les premières nouvelles de ses faits et gestes dans le ISTord-Ouest, lorsqu'on l'entendit dire qu'il allait établir des monarchies dans le ISTord-Ouest, qu'il allait déposer le Pape et créer un pape américain, ceux qui ne le connaissaient pas purent le prendre pour un imposteur, mais ceux qui le connaissaient comprirent tout de suite ce qu'il y avait chez lui. Dans la province de Québec, il n'y eut pas un moment de doute à ce sujet. Il n'y avait peut-être pas dans toute la province un seul homme qui ne sût qu'il avait déjà été plusieurs fois interné à Beauport ; la population de Québec n'eut donc qu'une pensée, c'est ■que le pauvre malheureux venait de retomber dans un des accès auxquels il était sujet. Quand ses avocats furent choisis et qu'ils commencèrent à se préparer pour le procès, ils virent du premier coup-d'œil que, s'il devait compter sur la justice, sur la plus simple justice, ils n'avaient qu'une chose à faire: plaider folie.
On dit qu'il a eu un procès équitable. Je le nie formellement. Je ne reviendrai pas sur les arguments qui ont été invoqués à ce sujet; je me contenterai de signaler une seule particularité à l'attention de mes collègues. Cet homme a demandé un délai d'un mois pour son procès; il a obtenu huit jours. Etait-ce là de la
justice? Etait-ce de la justice britannique? Etait-ce donner fair play à l'accusé ? Quand il déclarait sous serment qu'en justice pour sa défense, il lui fallait un délai d'un mois, quelles grandes raisons publiques y avait-il de ne pas se rendre à sa demande ? Quelles grandes raisons publiques exigeraient donc le rejet d'une demande de cette nature ? C'est cependant ce que l'on a fait. Et puis quand il a demandé des témoins indispensables à sa cause, a-t-on fait droit à sa requête ? ISTon, il s'est vu refuser tout cela. Je rappellerai ici à la Chambre l'affidavit de Riel, attestant qu'il avait besoin de plusieurs témoins, entre autres de Gabriel Dumont, de Michel Dumas et d'autres. J'admets qu'il était assez difficile d'assigner Gabriel Dumont et Michel Dumas, tous deux contumaces; mais il faut se rappeler qu'il proposait une alternative. Voici ce qu'il demandait sous serment:
" Qu'à moins que le gouvernement du pays, ou cette honorable cour ne me fournisse les moyens d'amener ces témoins devant cette cour, il est essentiel à ma défense que les divers papiers, écrits et documents qui m'ont été enlevés quand je me suis rendu au général Middleton, et qui m'ont été pris par lui et ses officiers dans ma maison plus tard, soient mis entre le mains de mes avocats, pour qu'ils les examinent et les étudient avant que je subisse mon procès ".
Vous voyez de quelle manière injuste on a traité l'accusé en cette occasion. Il demandait de deux choses l'une. Il disait: Fournissez-moi certains témoins, Gabriel Dumont et Michel Dumas et autres ; ou bien, si vous ne pouvez ou ne voulez pas faire cela, rendez à mes avocats les papiers qui m'ont été enlevés à Batoche. Y eut-il jamais requête plus raisonnable ou plus modérée présentée devant une cour de justice? Cet homme disait simplement : Je n'insisterai pas absolument sur ces témoins essentiels à ma cause, si vous ne pouvez pas les amener ici, mais au moins il y a une chose que vous pouvez faire pour moi: c'est de me donner communication des papiers qui m'ont été enlevés à Batoche. Pourquoi ces papiers n'ont-ils pas été produits ?
Raison d'Etat ! Allons donc ! ces papiers ont été demandés
durant la présente session, et le gouvernement a spontanément consenti à leur publication sans la moindre objection. Où pouvait donc être, alors, cette raison d'Etat? Il est vrai que ces papiers
n'ont pas encore été mis devant nous, mais au moins la raison d'Etat invoquée au procès ne l'a pas été ici, et pourquoi ? Parce que cette raison n'aurait pas soutenu un instant d'examen devant ce parlement.
Il y a plus, après ce procès incomplet, le jury a recommandé le prisonnier à la clémence du tribunal. Le ministre des Travaux Publics a dit l'autre jour que c'était chose tout ordinaire que ces recommandations à la clémence du tribunal. Assurément, ce ne sont pas là des choses extraordinaires, mais ce qui est très extraordinaire, par exemple, c'est que le gouvernement ne tienne aucun compte de ces recommandations. C'est là le fait extraordinaire qu'on a vu en cette occasion. Après le procès, il y avait dans l'esprit de bon nombre de partisans du gouvernement une telle conviction que pleine et entière justice n'avait pas été rendue, qu'ils présentèrent sur-le-champ une pétition au gouvernement pour demander une commission chargée de faire l'examen du prisonnier, afin de s'assurer s'il était sain d'esprit ou non. Cette pétition a été présentée, à maintes reprises, m'informe-t-on, au gouvernement par des amis du gouvernement. Celui-ci n'a pas refusé, mais il a traité cette pétition comme il avait traité toutes celles des ^létis: il a différé, différé, jusqu'à le semaine même qui
devait précéder l'exécution. Et alors vint la commission
Etait-ce bien une cormnission ? Je ne sais pas au juste ce que c'était. Quelles instructions avaient été données, c'est ce que nous ignorons. Mais ce que nous savons, c'est que le 8 novembre 1885, juste une semaine avant l'exécution, deux médecins de l'Est étaient à Régina et faisaient l'examen du prisonnier. Ces personnes étaient-elles envoyées à Régina avec mission de conseiller ou non au gouvernement, l'examen étant fait, la commutation de la sentence ? Je dis péremptoirement que non.
C'est encore une accusation que je porte contre le gouvernement: lorsqu'il a envoyé cette prétendue commission à Régina pour faire l'examen de Riel, ce n'était pas avec mission de déterminer la question, si la sentence devait être exécutée ou commuée, mais c'était simplement pour jeter de la poudre aux yeux du public, afin de permettre au gouvernement de dire: Nous avons consulté des spécialistes, et ils ont conclu à l'absence de folie. Mais, monsieur l'Orateur, il est en preuve qu'au moment même oii cette commission siégeait à Régina, ])endant que le docteur Lavell et le docteur Valade faisaient subir un examen à Riel
le 6, le 7 et le 8 novembre, pour voir s'il était sain d'esprit ou non, en ce moment même le gouvernement avait décrété inexorablement la mort de Riel. Voilà qui restera à la honte du gouvernement, peut-être plus que tout le reste, parce qu'en ce moment-là même, il jouait tout simplement la comédie. Ce n'était pas la justice qui l'inspirait ; il voulait simplement aveugler, tromper le public.
Je sais très bien que l'ordre en conseil contenant la décision finale du gouvernement a été passé le 12 novembre ; mais plusieurs jours avant cette date, le gouvernement avait formé son jugement. C'est vers cette date que le ministre de la Milice fit un voyage au ISTord-Ouest. Il arrivait à Winnipeg le 7 ou le 8 novembre, de sorte qu'il avait dû quitter Ottawa vers le 3 ou le 4, ou même le 2 novembre. Or, avant même le départ de l'honorable ministre d'Ottawa pour Winnipeg, la sentence contre Riel, sans être formellement enregistrée, était irrévocablement confirmée par les conseillers de Son Excellence. N^ous en avons la preuve du premier ministre lui-même. Voici une lettre qu'il écrivait au ministre de la Milice :
Mon cher Carois^,
" Vous vous plaignez d'être accusé d'avoir quitté Ottawa avant que le gouverneur en conseil eût pris une décision à l'égard de Louis Riel, et d'avoir déserté votre poste afin de ne pas participer à cette décision.
" Cela est tout à fait faux ; puisque avant même votre départ pour Winnipeg, le conseil en était venu à la conclusion, en votre présence comme membre du conseil, qu'il était nécessaire, dans l'intérêt de la justice, que la sentence fût mise à exécution. "
Il faut rendre au ministre de la ]\[ilice ce qui lui est dû ; il a eu sa large part du sang de Louis Riel ; il n'est que juste qu'il ait ce qui lui appartient. Dès avant son départ d'Ottawa, la décision finale avait été arrêtée entre lui et ses collègues. Qu'il garde toute sa part de mérite, si l'on peut appeler cela du mérite, ou qu'il ait sa pleine part de honte ! Qu'il ait sa part de responsabilité dans la comédie qui a été jouée par la suite devant le public. Car enfin, je le demande à tout homme sensé, — je le demande à tous ceux qui siègent sur les banquettes de l'opposition, — je le
demande à tous les citoyens du pays: y eut-il jamais rien de plus honteux de la part d'un gouvernement que d'envoyer, dans le seul but de se moquer du public, une commission pour s'assurer de l'état mental d'un prisonnier, lorsqu'il était finalement décidé entre eux que l'exécution aurait lieu quand même ? Pourquoi donc cette enquête sur l'état d'esprit du prisonnier, si le gouvernement avait dès lors décidé et statué qu'il serait pendu? Pourquoi ? Ce qui est arrivé depuis le fait voir ; c'était pour pouvoir dire au peuple du Canada : Nous avons consulté des hommes de l'art, ils ont fait leur rapport, et c'est sur leur rapport que nous avons agi !
Ce n'est pas sur ce rapport qu'ils ont agi.
Le rapport médical n'est qu'un leurre; ce n'est pas là-dessus qu'ils ont agi, puisque lorsqu'il a pu leur parvenir il y avait déjà longtemps que leur décision était prise ; et c'est pour cela que j'accuse le gouvernement devant le pays, non seulement parce qu'il s'est rendu coupable d'une cruauté, mais parce qu'il a cherché à tromper le peuple de ce pays. Monsieur l'Orateur, ?i le gouvernement voulait sincèrement s'assurer si Riel était fou ou non, il n'avait nullement besoin d'une commission pour cela. Il lui suffisait de relire l'histoire du prisonnier ; il lui aurait même suffi d'examiner sa conduite durant la rébellion. ISTous avons désormais devant nous un fait qui appartient à l'histoire : c'est que, lorsque Eiel suscitait cette rébellion, il avait choisi comme secrétaire et conseiller en chef un fou notoire, William Joseph Jackson, le signataire de ses lettres et de ses arrêtés en conseil.
Quel est l'homme qui prétendra que, si Riel avait été en pleine possession de ses facultés mentales, s'il avait eu une saine perception des choses, s'il avait été capable de discerner, il aurait accepté un fou comme son principal conseiller ? Cette circon-tance n'a-t-elle pas frappé les honorables messieurs de la droite ? L'un des plus grands sujets d'amertume qu'ait jamais éprouvés le peuple du Bas-Canada, c'est la croyance courante que la justice n'a pas été la même pour Louis Riol que pour William Joseph Jackson. Jackson a eu, lui aussi, son procès, et je dois rendre cette justice aux avocats de la Couronne dans son affaire, qu'ils ont fait leur devoir. Dès le début,ils admirent la folie du prisonnier et recommandèrent l'acquittement. T^e procès de Jackson eut lieu le 26 juillet dernier. M. Osier, avocat de la Couronne, s'exprima en ces termes en ouvrant le procès:
" Le prisonnier est accusé d'avoir pris part à la récente rébellion, d'avoir rempli les fonctions de secrétaire particulier de Louis Riel, le chef de cette insurrection. Il est donc formellement accusé de ce crime; mais il paraît que son avocat, M. McArthur, est en mesure de vous donner une preuve satisfaisante de l'aliénation mentale de l'accusé et de vous démontrer qu'il n'est réellement pas et n'était pas responsable des actes qu'il a commis.
" La Couronne ne se propose pas de contester cette allégation de l'avocat de l'accusé. De fait, la preuve est fournie par les médecins qui ont été chargés par la Couronne de faire l'examen de l'accusé, et la preuve qui est parvenue à la connaissance de l'avocat do la Couronne pendant qu'il préparait d'autres procès, démontre que l'accusé, à l'époque où il a commis les actes qui lui sont imputés, n'en était pas mentalement responsable ".
Il importe de voir quelle sorte de preuve a été fournie en cette occasion. C'est le Dr Jukes qu'on interroge :
" Par M. Osier : — Q. Est-il tellement fou que l'on puisse dire qu'il n'est pas responsable de ses actes ? — R. Il y a des moments où je considère qu'il est très responsable. Aujourd'hui il a parlé et raisonné avec moi d'une manière très claire ; mais il y a trois jours il était détraqué. Je ne crois pas que, si on l'amenait ici tout à coup, sans préparation, il serait capable de conduire son procès et de se rendre justice à lui-même.
" Q. Votre opinion est donc, dans une mesure très large, qu'il ne pourrait pas contrôler ses actions? — R. Je n'ai jamais rien vu en lui qui me donne l'impression que ses actions soient incontrôlables ; ses idées sont plutôt des hallucinations. Il a des idées particulières sur des matières religieuses, concernant l'insurrection et la religion nouvelle dont il pense Riel le fondateur et qu'il croit de son devoir de soutenir.
" Q. Est-ce que ses idées auraient pu l'engager à commettre un crime? — R. S'il parlait d'une manière rationnelle, je crois que oui, mais il ne parle pas sensément.
" Q. Alors, vous ne le tiendrez pas responsable d'actes commis sous l'influence de ses idées ? — R. S'il commettait des actes dans la condition où il est aujourd'hui, je ne l'en tiendrais pas responsable. La plus légère excitation produit sur lui un grand effet. Riel m'a dit qu'il l'avait fait prisonnier dans son propre intérêt, parce qu'il n'aurait pas été prudent de le laisser en liberté ".
Eh bien, monsieur l'Orateur, j'en appelle à tout homme impartial: si cela s'appliquait à William Joseph Jackson, cela ne s'appliquait-il pas également, et à la lettre, à Louis Kiel ? Ces deux hommes u'étaient-ils pas maniaques sur les mêmes sujets ? Jackson parlait sensément, mais il avait des hallucinations; il en était de même pour Riel. Cependant, l'un est acquitté et interné dans un asile, d'oii on lui permet ensuite de s'évader, tandis que Riel monte sur l'échafaud. Aujourd'hui Jackson est libre, Riel est en terre. Comment voulez -vous donc que j'en arrive à une autre conclusion que celle-ci : on n'a pas accordé à l'un la même mesure de justice qu'à l'autre ? Loin de moi de vouloir soulever les préjugés de races; mais, qu'on y songe, les préjugés ne sont pas toujours le fruit des mauvaises passions ; ils sont quelquefois l'excès des plus nobles sentiments; le préjugé national peut être l'expression d'un légitime orgueil national. Aussi, quand le peuple du Bas-Canada vit qu'un des prisonniers était traité d'une certaine manière, et que l'autre était traité différemment, n'était-il pas justifiable de ressentir cette injustice comme il l'a ressentie?
î^ous avions toujours ignoré, jusqu'à ce que le ministre des Travaux Publics eût parlé l'autre jour, quelle avait été la véritabla raison de l'exécution de Riel. ISTous la connaissons maintenant: l'honorable monsieur a parlé, et nous avons pu lire clairement dans ses paroles. Le gouvernement avait pourtant lancé un écrit pour se disculper. Mais non, l'utilité de cet écrit n'existe plus; elle n'a jamais existé; aucune des raisons qui y sont données pour justifier l'exécution n'était la véritable. La seule utilité de cette publication n'a peut-être été que de fournir au bureau des impressions officielles la chance de raffermir la consfiance chancelante de quelques partisans du gouvernement. Aujourd'hui, par exemple, nous connaissons la véritable raison de l'exécution de Riel : la voici telle que nous l'a donnée le ministre des Travaux Publics :
" Nous avions devant nous ce fait, que Louis Riel avait, quinze ans avant ces événements, commis im acte qui fut considéré dans le temps comme méritant le châtiment le plus sévère. Le prisonnier Louis Riel n'a pas été alors condamné à ce sévère châtiment ; on lui permit seulement de passer cinq années à l'étranger ; il ne fut pas même amené devant un tribunal pour subir son procès, et y être puni ou absous, pour la mort de Thomas Scott.
Voilà donc la raison: la mort de Thomas Scott.
Puisque j'ai nommé Thomas Scott, qu'on me permette de m' arrêter un instant aux événements que ce nom évoque. Le ministre des Travaux Publics a dit l'autre jour que ceux qui sympathisaient avec Riel ne pouvaient condamner le gouvernement pour l'avoir exécuté, puisqu'ils l'avaient excusé lui-même pour l'exécution de Scott, et que l'unique défense dans son cas était de dire que cet acte avait été commis par un gouvernement de facto.
Ce n'était pas là la vraie raison. Le gouvernement de Riel était-il un gouvernement de facto ou non, c'est là une question sur laquelle il peut y avoir une grande divergence d'opinions. C'est pour d'autres causes que la mort de Scott n'a pas eu de suites judiciaires comme j'aurai l'occasion de le faire voir, mais puisque je viens de mentionner la mort de Scott, je dois déclarer que j'ai toujours pensé que cette mort a été la plus douloureuse tragédie dont un pays ait jamais été le théâtre; c'est un de ces actes pour lesquels il n'y a pas d'excuse possible, excepté l'excuse que nous connaissons maintenant, c'est-à-dire que l'homme qui en était accusé était un insensé. Je ne puis concevoir qu'un homme sain d'esprit aurait pu commettre un acte aussi cruel.
Peu importe que l'exécution de Scott fut l'acte d'un gouvernement de facto ou non. Les gouvernements de facto se rendent souvent coupables de meurtres judiciaires, nous savons cela aujourd'hui. Que l'acte de Riel ait été l'acte d'un gouvernement de facto ou non, qu'est-ce que cela fait? mais si l'auteur de l'exécution eût été responsable de ses actes comme les membres qui siègent sur les bancs du Trésor sont responsables des leurs, la mort de Scott serait une tache sur la mémoire de Riel, comme l'exécution du duc d'Enghien est une tache sur la mémoire de ISTapoléon, comme la mort de Louis XVI est une tache dans les annales de la Convention, comme la mort de l'amiral Byng est une tache dans l'histoire du gouvernement anglais, comme la mort de Marie Stuart est une tache sur la mémoire de la Reine Elisabeth, comme enfin, la mort de Riel sera une tache ineffaçable et l'éternelle honte du gouvernement actuel.
Ainsi, c'est la mort de Scott qui est la cause de la mort de Riel ! Pourquoi alors, si l'honorable ministre qui a dit cela croit que îa mort de Scott a été un crime, n'a-t-il pas puni Riel dans le temps ?
Scott a été exécuté dans les premiers jours de 1870 ; le gouvernement est resté au pouvoir jusqu'à la fin de 1873. Cependant il n'a jamais rien fait pour mettre le coupable en accusation.
Des années s'écoulèrent, presque quatre années entières ; et malgré cela le gouvernement, sachant, comme on l'a dit ici, qu'un tel crime avait été commis, n'a jamais fait aucune démarche pour eu punir l'auteur. Pour quelles raisons donc ? Parce que le gouvernement avait promis de passer l'offense sous silence ; parce que le gouvernement ne voulait pas que cet homme subît son procès. Bien au contraire, il lui fournissait de l'argent pour lui permettre de quitter le pays. Monsieur l'Orateur, je le demande aux membres de la droite de cette Chambre, si l'offense devait être punie, pourquoi ne l'a-t-elle pas été alors ? Et si elle ne devait pas être punie alors, pourquoi devrait-elle l'être aujourd'hui ?
Il n'est pas difficile de comprendre le langage du ministre des travaux publics. Il est évident qu'il parle afin de soulever les sentiments d'une partie de notre population; et à l'appui, je rappellerai à l'honorable député les paroles prononcées par le ministre de la Milice, qui démontrent que, dans le temps, l'offense devait être entièrement pardonnée.
Eh bien ! si la faute devait être alors pardonnée, est-il juste de réveiller cette accusation aujourd'hui contre celui qui l'a commise? Est-il juste d'en, faire maintenant le motif d'une condamnation à mort contre lui ? Monsieur l'Orateur, l'exécution de Riel est l'une des plus grandes erreurs qu'un gouvernement ait pu commettre. C'est plus que cela : c'est un grave outrage aux droits de l'humanité.
Cependant je n'ai pas été surpris outre mesure du langage du ministre des Travaux Publics. Ce langage n'est pas tout à fait nouveau pour nous. Le secrétaire d'Etat a visité son comté au mois de janvier, et lui aussi a parlé de cet événement et de la mort de Riel.
Le ministre des Travaux Publics ne se souciait pas de rencontrer ceux qui l'accusent ailleurs que dans l'enceinte de cette Chambre. Le secrétaire d'Etat ne se soucie pas non plus de rencontrer ses accusateurs, mais il a dû forcément s'expliquer devant ses électeurs. Il est donc allé à Terebonne et voici ce qu'il a dit :
" J'ai beaucoup de sympathie pour les Métis et je l'ai prouvé avant aujourd'hui. En 1874, quand Ambroise Lêpine fut accusé de meurtre, je parcourus plus de 2000 milles pour le défendre. Je ne passai pas le chapeau chez mes amis pour recueillir des
souscriptions afin de payer les dépenses occasionnées par la défense de l'accusé. Je l'ai fait bravement, sans espoir de récompense. (Applaudissements.)
" A un certain point de vue, l'insurrection de 1870 paraissait excusable. Des hommes plus élevés que moi dans la politique ont été jusqu'à dire que cette rébellion était justifiable. Elle avait pour but de maintenir des droits nationaux, que la session du territoire par un pouvoir supérieur mettait en danger. Je défendis mon client, et au cours de la défense j'eus la preuve la plus évidente que l'exécution du malheureux Scott était le meurtre le plus atroce qui eût jamais été commis. Cet horrible meurtre avait été commis sans la participation et sans l'approbation de Lépine; c'était un acte de vengeance égoïste de la part dictateur du ISTord- Ouest, Louis Riel ".
Telles sont les paroles prononcées par l'honorable député en cette occasion. C'est ainsi qu'il apprécie les faits dix ans après qu'il est revenu du ISTord-Ouest. Ce qu'il a appris alors lui permet de dire maintenant que l'exécution de Scott est le meurtre le plus atroce qui eût jamais été commis. Cependant, à peine quelques «emaines après son retour de Winnipeg, oii il a défendu Lépine, l'honorable député présenta dans l'Assemblée Législative de Québec, une résolution où il parle dans les termes suivants de l'acte qu'il appelle maintenant un meurtre atroce:
" Les troubles dans l'établissement de la Rivière-Rouge, maintenant la province de Manitoba, en 1869-70, ont pris une telle tournure qu'ils ont dégénéré en un soulèvement considérable. Les chefs du mouvement ont constitué un gouvernement, et l'un des actes commis sous l'autorité usurpée de ce gouvernement a été, nous le déplorons, l'exécution d'un sujet de Sa Majesté. . . . Cependant, s' inclinant devant le verdict rendu contre l'un des fauteurs du mouvement, le public, dans la lointaine province du Manitoba, aussi bien que dans les autres provinces du Dominion et même en Angleterre, est fortement convaincu que ce déplorable acte de violence est si étroitement lié aux événements politiques de cette malheureuse époque, qu'il est impossible de l'assimiler à un cas de meurtre ordinaire. . . . Afin d'exercer la clémence, pour réaliser les idées de conciliation, de paix et de tranquillité qui sont le but auquel doit tendre la Confédération ; en outre, pour suppri-
mer toutes les causes de divisiou et d'hostilité entre les races et, en particulier, pour que la recommandation à la clémence que le jury accorde à l'accusé ait son effet, nous prions humblement votre Excellence d'accorder en faveur d'Ambroise Lépine la royale prérogative du pardon et de lui accorder sa gi"âce ".
Eh bien, si en 1874 l'honorable ministre, nouvellement arrivé de Winnipeg où il venait de défendre Lépine, a pu dire que cette mort '' est si étroitement liée aux événements de cette malheureuse époque qu'il est impossible de l'assimiler aux cas ordinaires de meurtre ", et cela atin de sauver la vie d'un homme, est-il juste, est-il loyal de représenter maintenant cette mort comme un meurtre atroce afin de faire perdre la vie à un autre homme ?
La mort de Scott a été perdue de vue i^endant longtemps. On ne devrait pas faire renaître ce souvenir pour des considérations politiques. Elle fut un moment une question brûlante, trop brûlante, qui agita le peuple tout entier de notre pays.
Quand mon honorable ami le député de East-York (M. Mackenzie) arriva au pouvoir, elle avait été pendant de longues années ime question qui éveillait et passionnait l'opinion publique.
Scott a été exécuté dans les premiers jours de 1870. Une amnistie avait été promise par les hommes qui siègent aujourd'hui à la droite de l'Orateur, mais ils n'avaient jamais eu le courage de l'accorder; ils n'avaient jamais eu le courage de faire honneur à leur parole et de donner aux coupables ce qu'ils leur avaient promis. Les années s'écoulèrent, et les passions s'aigrissaient de plus en plus. On a des préjugés à Ontario, on en a aussi à Québec ; à Ontario on a envisagé cette question sous un point de vue, à Québec sous un autre.
Le peuple d'Ontario demandait que la justice suivît son cours ; Québec demandait que ce gouvernement accomplît sa promesse. Placé entre les vœux différents des deux provinces, le gouvernement n'osa rien faire et il laissa toutes les colères atteindre un tel point d'intensité qu'elles mirent le pays en un danger auquel le gouvernement n'osa pas faire face.
^fais lorsque l'administration de mon honorable ami le député de East-York arriva au pouvoir, elle fit face à la difficulté et la résolut d'une manière digne d'éloges. Mon honorable ami demanda à ses partisans d'Ontario et à ses partisans de Québec
d'abandonner une partie de leurs prétentions pour le bien commun,
de les sacrifier sur l'autel de la patrie afin de s'unir dans une idée . commune ; ils l'écoutèrent, ils s'unirent, et le résultat a été, comme l'a dit l'honorable député de Rouville (M. Gigault), que la paix dont on n'avait pas joui depuis nombre d'années régna enfin dans le pays.
La question de l'exécution de Thomas Scott a été longtemps une chose du passé ; quels sont ceux maintenant qui veulent la ressusciter ? Ce sont les députés de la droite, c'est-à-dire ceux-là même qui devraient être les derniers à en parler !
Monsieur l'Orateur, nous sommes un peuple nouveau, nous cherchons à pacifier et à unir les éléments divers et opposés dont se compose cette nation nouvelle. Réussirons-nous si le seul lien d'union doit être un esprit de vengeance, s'il faut rechercher les causes de nos souffrances passées et nous les reprocher mutuellement? Je regrette que le gouvernement dans cette occasion n'ait pas trouvé un exemple à suivre dans l'une des pages de l'histoire de nos voisins.
Après la guerre civile, il y eut des gens qui, lorsqu'ils eurent appris les atrocités commises dans la prison d'Andersonville et ailleurs, demandèrent que, si une amnistie était accordée, du moins ceux qui étaient coupables de ces cruautés fussent poursuivis en justice. Cependant, pas une goutte de sang ne fut répandue, aucun procès n'eut lieu et il est évident que cette façon d'agir a contribué à faire de la nation américaine la grande et puissante nation qu'elle est maintenant.
Je regrette aussi que le gouvernement n'ait pas détaché une autre feuille de l'histoire du peuple américain. Il y avait une raison — une grande raison, à mon sens — pour l'engager à accorder, sinon l'amnistie, au moins une commutation de peine. Le 13 mai, le lendemain de la bataille de Batoche, le général Middleton, commandant des forces canadiennes, écrivait ceci à Louis Riel:
" Monsieur Riel,
" Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous protéger jusqu'à ce que votre affaire ait été décidée par le gouvernement canadien
Fred. Middleton.
Riel se rendit alors. Est-ce sur la foi de cette lettre ou uon, de cette invitation du o-énéral .Middleton, cpi'il s'est rendu? 11 ne ^aurait y avoir là-dessus de meilleur témoin que le général Middleton lui-même :
" Mai 15. — J'envoyai des escouades d'hommes à cheval, sous les ordres du major Boulton, pour battre les bois. Dans l'aprèsmidi, deux éclaireurs — Armstrong et Hourie — qui avaient été envoyés avec Boulton et qui s'étaient détachés de leurs camarades, tombèrent sur Riel, qui se rendit en leur tendant une lettre, dans laquelle je le sommais de se rendre et lui promettais de le protéger jusqu'à ce que son affaire eût été prise en considération par le gouvernement canadien ".
N'est-ce pas là la preuve évidente que Riel s'est rendu sur la foi de la demande qui lui en était faite par le général Middleton ? S'il en est ainsi, je demande à tout homme juste et honorable, si le gouvernement canadien était justifiable d'exécuter ensuite un homme qui s'était constitué prisonnier sur l'invitation du général. Il se peut qu'au point de vue strictement légal Riel n'ait pas pu invoquer cela comme un empêchement à toute mise en accusation contre lui, mais, dans mon opinion, il doit répugner à tout esprit juste et honorable de voir traîner au gibet un homme qui se constitue votre prisonnier, à votre demande, afin d'éviter une nouvelle effusion de sang.
La lettre du général Middleton était sans doute dictée par un louable sentiment d'humanité, c'était aussi un acte éminemment politique. Le rapport du général après la prise de Batoche nous apprend que l'une de ses idées fixes était la capture de Riel. Cela fie conçoit aisément. Tant que Riel était en campagne, la rébellion ne pouvait pas être considérée finie ; il pouvait encore organiser (les bandes de guérillas, et il aurait encore fallu du sang et de l'argent pour supprimer ces derniers vestiges de rébellion. Le général dit dans son rapport:
" Nous nous mîmes en marche dans la direction du Passage Lépine. Ayant fait halte pour le dîner, je reçus avis que Riel était dans le voisinage, ce qui me décida à pousser sur le Passage Short ou Guardapui, de quelques milles plus proche et d'y bivouaquer pour la nuit ".
Comme on le voit, le général se voit obligé de modifier sa marclie parce que Riel est dans un certain endroit où il ne s'attendait pas à le trouver. Le moins que le gouvernement eût dû faire quand Riel s'est rendu, c'était de ne pas le traiter comme s'il avait été pris les armes à la main dans un combat. ISTous .avons à ce sujet un beau précédent: celui du général Lee et du général Grant. Le 2 avril 1865, Richmond, qui avait si longtemps résisté aux troupes de l'Union, capitula, et le général Lee commença sa retraite avec l'intention de réunir son armée à celle du général Johnston. Il fut suivi de près par l'armée victorieuse,, et le 7 avril, le général Grant lui envoya une lettre, dans laquelle il ne le sommait pas, mais l'engageait simplement à se rendre. Le général Lee refusa et continua à se battre, mais deux jours plus tard, voyant que la situation était désespérée, il demanda une entrevue au général Grant et consentit à se rendre. Le général Grant dicta ses conditions. Les voici :
Palais de Justice d'Appomattox, Virginie,
9 avril 1865.
Général, •■
" Conformément à la substance de ma lettre du 8 à votre adresse, je propose de recevoir la reddition de l'armée de la Virginie du î^ord aux conditions suivantes, savoir : Des listes de tous les officiers et soldats seront faites en double, une copie devant être remise à l'officier que je désignerai, l'autre restant entre les mains d'un officier ou d'officiers de votre choix. Les officiers donneront personnellement leur parole de ne pas reprendre les armes, contre le gouvernemnt des Etats-Unis jusqu'à ce qu'il y ait eu. échange, et chaque commandant de régiment et de compagnie signera un engagement analogue pour ses hommes. Les armes, l'artillerie et tout ce qui est de propriété publique seront délivres aux officiers que je nommerai pour les recevoir. Je fais exception pour la sabretache des officiers, ainsi que pour leur bagage personnel et leurs chevaux. Après cela, tous les officiers et soldats pourront retourner dans leurs foyers, et ne seront pas inquiétés par les autorités des Etats-Unis tant qu'ils respecteront leur parole et les lois du lieu de leur résidence ".
U. S. Grant.
Au général Lee.
Comme vous le voyez, en se rendant l'armée fut renvoyée sui: parole. Pas un soldat ne fut détenu, mais tous eurent leur liberté tant qu'ils ne prendraient pas les armes et ne violeraient pas les lois des Etats-Unis. Il y eut en haut lieu aux Etats-Unis quelques personnes qui crurent que cela ne devait pas empêcher le gouvernement de poursuivre les chefs pour trahison, car ils étaient certainement coupables de trahison. Le nouveau président des Etats-Unis, Andrew Johnson, prit même des mesures pour faire un procès au général Lee et à un certain nombre de ses principaux officiers ; mais le général Grant s'y opposa décidément. C'est là qu'apparaît la grandeur d'âme du général Grant; il menaça de donner sa démission et de quitter l'armée si le général Lee et les autres prisonniers de giierre étaient mis en accusation. Quelques, mois après, un comité du Congrès était saisi de la question. Le général Grant fut appelé devant le comité et rendit ce témoignage :
" J'ai dû fréquemment intercéder pour le général Lee et les autres officiers prisonniers sur parole, pour cette raison que, tant qu'ils respectent les lois des Etats-Unis, leur parole les protège contre toute arrestation et procès. Dans le temps, le Président entretenait l'opinion directement contraire, c'est-à-dire qu'il fallait faire un procès et punir. Il demandait quand le temps viendrait où l'on pourrait punir. Je répondis: .Jamais, tant qu'ils obéiront aux lois et respecteront les termes de la capitulation.
'* Eldridge. — Vous envisagiez cela comme une reddition sur parole, et routeniez qu'ils ne pouvaient passer en procès que lotsqu'ils violeraient cette parole ?
" Gr^mt. — Oui, c'était là ma manière de voir.
" El.lridge. — Considériez-vous que cela s'appliquait à Jefferson Davis ?
" Grant. — Xon, monsieur, car lui n'était pas ?ous parole. Cela ne s'appliquait à aucune des personnes capturées, seulement à celles qui étaient sous parole.
" Eldridge. — Le Président insistait-il pour que le général Lf.a subit son procès pour trahison ?
'•'Grant. — C'était sa prétention. ... Je persistai à dire qu3 le général Lee n'aurait pas rendu son armée ni rendu les armes, s'il eût supposé qu'après s'être rendu il dût subir un procès pour trahison et être pendu ".
Eh bien, n'est-il pas manifeste, comme l'a dit l'autre soir l'honorable député de West-Huron, que si Riel eût supposé qu'en se rendant il subirait le même sort que s'il était fait prisonnier, jamais il ne se fût rendu, mais qu'il eût fait ce qu'ont^fait Gabriel. ÎDumont et plusieurs autres? Pour revenir au précédent américain, qui peut douter que des deux hommes, Andrew Johnson et le général Grant, le véritable homme d'Etat, le vrai patriote n'était pas celui qui plaidait la clémence ?
On voit le résultat aujourd'hui. Vingt ans à peine se sont écoulés depuis que cette rébellion, la plus formidable qui ait jamais désolé le monde, a été subjuguée, et précisément à cause de la politique de clémence adoptée par les vainqueurs, les deux sections de ce pays sont aujourd'hui plus intimement unies que jamais auparavant, plus intimement même qu'elles ne l'avaient été lorsqu'elles avaient combattu pour l'indépendance. Voilà l'exemple qu'aurait dû suivre le gouvernement canadien; car, je le répète, ce n'est pas en répandant le sang qu'on fera de la nôtre une nation unie, mais uniquement en se montrant généreux, miséricordieux pour toutes les offenses politiques. Le gouvernement dit qu'il voudrait faire un exemple. Voici ce qu'on lit dans le dernier paragraphe de son apologie écrite :
" En arrêtant sa décision sur la demande que l'on a faite de commuer la sentence rendue contre le prisonnier, le gouvernement a dû ne pas perdre de vue la nécessité d'un châtiment exemplaire et terrifiant pour le crime commis dans une contrée située, isous le rapport des établissements et de la population, comme le sont les Territoires du !N"ord-Ouest ; l'isolement des colons sans défense,, qui y sont déjà établis; les horreurs auxquelles ils seraient exposés dans le cas d'un soulèvement des Sauvages; l'effet sur les immigrés, de la moindre défaillance dans l'administration de la justice; et les conséquences qui résulteraient pour ces régions, si l'on venait à croire que des crimes comme celui de Riel pourraient être commis, sans encourir l'extrême rigueur de la loi, par le premier individu qui serait sujet à des illusions ou qui pourrait faire, croire aux autres qu'il y est sujet".
Ah ! oui, le gouvernement a convaincu tous ceux dont il parle, Métis, Indiens, colons de race blanche, de la force de son bras, de sa toute-puissance à chcâtier. Plût au ciel qu'il se fût donné au-
tant de peiue pour les convaincre tons, Métis, Indiens et colons de race blanche, de son désir, de son bon vouloir de leur rendre justice, et les traiter généreusement ! S'il avait pris le même soin pour faire le bien qu'il a pris pour punir le mal, jamais il n'eût eu besoin de prouver à ce peuple que la loi ne saurait être violée impunément, parce que jamais la loi n'aurait été violée en rien. Tandis qu'aujourd'hui, pour ne rien dire de ceux qui ont perdu la vie, nos prisons regorgent d'hommes qui, désespérant de jamais obtenir justice par la paix, ont cherché à l'obtenir par la guerre; d'hommes qui, désespérant de jamais être traités comme des hommes libres, ont préféré risquer leur existence plutôt que de se voir traités en esclaves. Ah ! ces hommes ont cruellement souffert, ils souffrent encore ; mais patience ! leurs sacrifices ne resteront pas sans récompense. Leur chef est dans la tombe; ils sont eux-mêmes dans les fers, mais du fond de leurs cachots, déjà ils peuvent voir qu'elle s'est levée sur leur pays l'aurore de cette justice, l'aurore de cette liberté qu'ils ont réclamées en vain, mais pour lesquelles ils ne se sont pas battus en vain. Leur sort évoque, plus que cela il prouve la vérité de cette invocation de Byron à la Liberté, dans l'introduction du Prisonnier de Chiîlon : '
Eternal spirits of the chainless mind !
Brightest in diingeons, Liberty thou art !
For there thy habitation is the heart —
The heart which love of thee alone can bind ;
And when thy sons to fetters are consigned —
To fetters and the damp vault's dayless gloom,
Their country conquers with their martyrdom ! (i)
Oui, leur martyre a préparé le triomphe de leur pays ! Ils sont dans les fers aujourd'hui ; mais les droits pour lesquels ils se sont battus sont reconnus. Nous n'avons pas encore devant nous le
rapport de la commission, mais nous savons que plus de deux mille des réclamations si longtemps repoussées ont été enfin reconnues. Mieux que cela encore. Nous lisons dans le discours du Trône qu'enfin ces territoires vont avoir une représentation à eux propre. Voilà encore une mesure de justice qui était réclamée depuis longtemps, mais en vain, par nous députés de l'opposition. Cela ne se pouvait pas alors ; mais après la guerre, cela se peut; c'est la dernière conquête de cette insurrection. Oui, je le répète encore, leur martyre a préparé le triomphe de leur pays, et ce seul fait nous prouve qu'il y avait là cause suffisante, indépendamment de toute autre, pour se montrer clément envers celui qui est mort et ceux qui survivent.