DISCOURS POUR LA DISTRIliUTlON DKS PIUX
historiens, des orateurs, des poètes, el bien loin de vouloir vous les faire oublier, mon unique désir ne serait au contraire que de vous les rapj)el(M'. Non seulement je n'essaierai pas de vous parler autrement qu'eux, puisque leur parole a trouvé le chemin de vos coMirs, mais je ne vous parlerai pas d'autre chose qu'eux, parce qu'il y a des choses dont vous ne vous lassez pas, je le sais, d'entendre parler. Si vous vous lassiez d'entendre ' parler de religion, de patrie, de charité, c'est qu'on vous en aurait mal parlé. Mais pour en bien })ar- 1er vous savez aussi, mes enfants, qu'il suffit d'en parler, comme l'on dit, avec son cœur, ou plutôt il nous suffit de nous pencher attentivement vers vous pour écouter ce que chacune de vous en pense dans son cœur, et toute notre mission, dans un jour comme celui-ci, n'est que de j prêter à ce murmure intérieur l'éclat et le retentissement des paroles sonores. « Sans l'amour, a dit l'apôtre, je ne suis qu'un airain sonore et une cymbale retentissante », mais il n'a pas dit que quand on avait l'amour on dût craindre de l'exprimer par des mots aussi retentissans que cet amour est lui-même profond, ni que, pour célébrer les choses vraiment grandes, on dût avoir peur d'élever un peu la voix.
Et comment ici, dans cette maison, mes chères enfans, comment nous en défendrions-nous,
(jiiand nous songeons rien qu'à vous voir à tout ce que vous représentez pour nous? Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'un '< symbole », et c'est ce qui m'enhardirait à vous (lire que vous en êtes un, et l'un des plus éloquents qu'il puisse y avoir pour des Français. Ne 1 avez-vous pas deviné, toutes petites encore, quand vous avez vu se poser et se fixer sur vous des yeux où la joie qu'inspirent toujours les grâces de la jeunesse s'obscurcissait de je ne sais quelle pitié grave et quelle tristesse méditative ? Mais vous savez du moins, mes chères enfans, vous savez ce que c'est que le souvenir, vous savez ce que c'est que le regret, vous savez ce que c'est que l'espérance ; et nous, ce qui nous émeut quand nous vous regardons, filles d'Alsace et de Lorraine, c'est que vous êtes à la fois pour nous l'espérance, le regret et le souvenir.
Vous êtes le souvenir! Gela veut dire qu'à ceux même d'entre nous qui, comme moi, n'ont jamais foulé le sol de vos belles et glorieuses provinces, qui sont nés bien loin d'elles, vous rappelez les époques les plus célébrées de notre commune histoire. Aux seuls noms d'Alsace et de Lorraine, nous tressaillons et nous songeons de Jeanne d'Arc, deTureiine et de Kléber. C'est de là qu'elle est sortie, la vierge guerrière et pieuse, la vierge « Sainte », en qui s'est incarnée pour les étrangers
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comme pour nous, pour l'Anglais, rAIIemand, pour le Russe, pour l'Américain, l'idée morne du patriotisme. Ce ([u'il y eut de divin dans la mission de « la bonne Lorraine » nul, mes enfans, ne l'a mienx vu ni mieux dit (ju'un Russe, le général DragomirofT; et, dans Thumble bergère qui n'abandonna ses moutons (jue « pour sauver le royaume de France », ce qu'il y avait de Français, nul ne l'a mieux loué qu'un autre évêque, venu tout exprès pour cela d'Amérique, M^"" Ireland ! C'est encore là, aux portes de l'Alsace, après une série de victoires qu'allait compléter un dernier triomphe, c'est là, pourvous défendre, que Turenne est tombé, face à l'ennemi, Turenne, le grand capitaine, l'homine de guerre qui mêla sans doute aux nécessités inséparables de son héroïque métier le plus d'humanité, et aux dures exigences de la discipline le plus d'amour du soldat. C'est là encore qu'est né Kléber, l'un des héros de l'épopée révolutionnaire, de ceux dont la bravoure étonna le monde, et, tandis que chez nous la Révolution se divisait contre elle-même, l'un de ceux qui ne travaillèrent au dehors, et jusqu'en Egypte, qu'à répandre, à propager et à mettre en pratique son rêve de justice et d'égalité. Chères enfans, toutes ces gloires, les bonnes Sœurs de Saint-Charles vous les ont rendues familières, et de cette familiarité même vous avez
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appris ce que c'est que la patrie. Conservez-en précieusement le culte! « Heureux, a dit quelqu'un, les peuples qui n'ont pas d'histoire! » Ne l'en croyez jamais! C'est le contraire qu'il faut dire. Les peuples qui n'ont pas d'histoire ne sont pas des nations. Mais vous, vous avez une histoire, et parce que vous en avez une, c'est pour cela qu'en vous, représentées par vous, et quoique l'on puisse faire pour vous séparer de nous, l'Alsace et la Lorraine continueront de vivre immortellement parmi nous. Vous êtes le souvenir!
Hélas ! pourquoi faut-il que vous soyez aussi le regret ! Vous ne le savez pas, vous ne pouvez pas le savoir ! Mais nous qui le savons, nous devons vous le dire. 11 y a de cela trente ou quarante ans, mesenfans, nous habitions une autre France ! une France qui ne souffrait pas, comme on disait alors, « qu'il se tirât sans sa permission un seul coup de canon dans le monde », une France qui n'avait besoin de l'autorisation de personne pour élever la voix dans les conseils où. se débattent les intérêts du monde, une France qui, dans le grand combat que se livrent éternellement la justice et la force, n'hésitait jamais à porter sa force tout entière du côté de la justice. Que s'est-il donc passé depuis lors? Ce qui se passe, mes enfans, — et puissiezvous n'en faire jamais l'épreuve, — quand on
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enlève un do ses cnfans à une mère do famille, (Jiiolqno satisfaclion, quelque orgueil maternel qu'elle lire de ceux qui lui restent, ([uelque joie que leurs succès lui procurent, de (jucique attention diligente et attentive qu'ils l'entourent eux-mêmes, le plus aimé, c'est toujours celui qu'on lui a pris. Elle ne veut pas (ju'onla console de l'avoir perdu. Elle continue de vivre, et de luire son devoir, tout son devoir, plus que son devoir, et, quand il le faut, on la voit qui s'impose de sourire parmi ses larmes. Mais la nature est la plus forte, et, dans ce cuiur de mère, il y a quelque chose de brisé. Le malheur qui l'a frappée, dont elle-même, en sa stupeur, n'avait d'ahord mesuré ni l'étendue, ni la profondeur, l'a touchée dans le principe de sa force. Elle essaie vainement de se reconquérir, mais chaque effort qu'elle fait, en augmentant en elle le sentiment de son impuissance, y renouvelle du même coup l'amertume de ses regrets. C'est ainsi, mes enfans, qu'en vous perdant jadis, longtemps, bien longtemps avant que vous eussiez môme vu le jour, la France n a pas perdu seulement une partie d'elle-même, mais quelque chose de plus intérieur ou de plus essentiel. Au lendemain de cette année terrible dont vous avez entendu plus d'une fois parler, la France, notre mère commune, ne s'est pas trouvée diminuée ou mutilée seulement, elle s'est trouvée une autre France !
On la plaignait, on la respectait, on pouvait même I envier encore : on ne l'écoutait plus ! Votre voix lui manquait pour se faire entendre. Elle lui manque toujours. Si peut-être elle ne s'en était pas dabord aperçue, voilà trente ans maintenant qu'elle s'en aperçoit tous les jours davantage, et jamais avec plus d'évidence ni de tristesse que quand nous voyons, comme ici, quelques-unes de vous rassemblées. Vous êtes l'inconsolable regret !
Mais vous êtes aussi l'espérance! et vous la serez aussi longtemps que votre vue éveillera parmi nous ces regrets et ces souvenirs : « Aidonsnous, le ciel nous aidera » : l'histoire a ses vicissitudes ; la fortune a ses retours ; la Providence a son secret I Notre patrie française a connu des heures plus sombres. Vous, mes enfants, rien qu'en mêlant la tristesse de votre présence à nos joies souvent trop faciles, vous nous avez déjà rendu ce grand service de nous empêcher d'oublier. Sans vous, et sans tout ce que vous nous rappelez, nous serions peut-être une France moins unie. C'est bien peu de chose qu'un nœud de ruban ou de velours, et c'est bien peu de chose aussi qu'un mètre et cinquante centimètres de calicot ou de soie bleue, blanche et rouge. Et cependant, oij nous voyons flotter le drapeau tricolore, nous reconnaissons toute la France ! Et pareillement
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ce qu'évoque ce nœud de ruhau, c'est l'iniage même de la patrie, de la «'petite», comme on l'appelle parfois, et de la «(ji^rande » (|u'il rattache, pour ainsi dire, et (iiiil unit indissolublement l'une à l'autre. Dans le plus humble village de nos provinces les plus reculées, au fond de la Bretagne ou dans les sapinières des Landes, vous ne trouverez pas une de vos sœurs qui n'en sache la signification. Vous ne nous avez pas empochés seulement d'oublier. Vous nous avez empêchés de nous décourager. Quand nous en avons été tentés, le muet reproche de votre costume national a suffi pour nous rendre honteux de notre découragement. Ce sont surtout les nations dont il est vrai de dire « qu'elles ne meurent que de ne vouloir plus vivre » ! Mais vous vivez et vous voulez vivre ! Votre présence parmi nous suffit à nous en avertir. Nous nous rendons compte, en vous voyant, que la fidélité de la France pour l'Alsace- Lorraine est quelque chose de plus qu'un retour ou un paiement de la fidélité de l' Alsace-Lorraine pour la France, c'est une question de dignité, d'honneur, d'existence même. Une France qui vous abandonnerait s'abandonnerait elle-même, ne serait plus la France. Et puisque, pour l'empêcher de vous abandonner, vous n'avez vousmêmes qu'à rester de fidèles Alsaciennes et de bonnes Lorraines, ce qui ne vous sera sans doute
pas diflicile, c'est en cela, mes chères enfans, que vous êtes l'espérance.
J'aurais peut-être pu vous donner d'autres conseils, qui eussent paru, qu'on eût jugés plus appropriés à vos âges et au caractère de cette cérémonie.
Quelques-unes de vous vont entrer, comme on dit, dans la vie : j'aurais pu les engager à ne jamais oublier la maison qu'elles quitteront demain. Il y a de jolies choses à dire, il y en a de belles, il y en a surtout d'utiles et de vraies sur la reconnaissance que nous devons tous à nos maîtres. Il y en aurait d'autres à développer sur le bien que chacun de nous peut faire autour de lui, dans quelque condition que l'ait placé le sort, et rien qu'en s'acquittant consciencieusement de son devoir. «Consciencieusement», méditez ce mot! Méditez aussi celui-ci que l'un de mes amis, il s'appelait Victor Cherbuliez, aimait à répéter : « Quiconque en ce monde s'acquitte supérieurement de sa besogne est un homme supérieur. » Le mot n'est pas moins vrai des femmes que des hommes. Je ne sais pas si, comme vous l'avez lu dans les ro?ites, on a vu souvent des rois épouser des bergères. Entre nous, je ne le crois pas! Mais, puisque des esclaves, puisque des servantes sont devenues des saintes, ce que je crois, ce que je sais, mes enfans, c'est qu'il n'y a pas de profes-
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sion, pour liiimhlo qu'elle soit, avec I.kjuoIIo toutes les vertus de la leuime ne puissent faire bon ménage. On vous la dit; je vous le répète; Texpérience vous le j)rouvera. C'est nous qui laisons nous-mèuies la dignité de nos occupations, elles valent ce qu(^ nous valons ; le cœur <'galise toutes les conditions. Et voilà justement pourquoi, mes chères enfants, invité par votre généreux protecteur, le comte dHaussonville, à présider cette cérémonie, j'ai cru ne pouvoir mieux répondre à son appel et à ses intentions qu'en essayant de parler de mon mieux à vos cumrs.
On m'a dit quelquefois, depuis tant d'années que je parle : « Prenez garde ! Vous parlez de trop haut ! Vos paroles passent par-dessus la tête de votre auditoire. » Et j'ai répondu : « Vous vous trompez : on ne parle jamais de trop haut. Qu'estce que c'est que parler de trop haut? » La pire insolence que puisse commettre un homme qui parle, c'est de vouloir proportionner son discours à la capacité de son auditoire. Le pauvre homme, ou plutôt le sot, le grand nigaud ! 11 se croit donc bien supérieur à ceux qui lui font l'honneur de l'écouter! C'est, mes enfans, ce que je ne croirai jamais! 11 y a dans un discours des mots, il y a des sentimens, et il y a des idées : si les idées sont justes, les sentimens honnêtes et les mots précis, il n'y a pas d'auditoire français qui ne puisse
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entendre les mots, vibrer aux sentimens, s'approprierlesidées.Qu'est-cedoncqiiand cet auditoire est, comme vous, petites filles d'Alsace et de Lorraine, trois fois français : par la naissance, par l'adoption et par l'affection singulière que nous vous portons?