‹ Discours académiques, suivis des discours prononcés pour la distribution des prix au concours général de l'université et devant diverses sociétés religieuses, et de trois essais de philosophie littéraire et politiqueChapitre 13 sur 36 · RÉPONSE I)E M. DE SÉ6IJR · texte numérisé non relu

RÉPONSE I)E M. DE SÉ6IJR

fondations auxquelles votre nom restera attaché. En trois ans, six cent mille élèves ont été arrachés à rignorance ! N’est-ce pas là un honorable souvenir et la plus utile des conquêtes?

Ainsi, de cette même voix dont vous aviez fait parler le génie de notre histoire passée, dont vous défendiez l’honneur et la sécurité de notre histoire présente, vous avez en quelque sorte, dans nos générations naissantes, préparé notre histoire à venir.

L’entreprise , Monsieur , était grande ; il Vous appartenait d’y ajouter encore en complétant l’instruction secondaire, et, à ce propos, de nous montrer Napoléon dans sa législation, dans toute son organisation civile et militaire, s’efforçant de rallier, de constituer, d’élever sans cesse la classe moyenne, que vous appelez X élément vital de notre société.

Cette classe intermédiaire, victorieuse en 1789, après des siècles d’efforts, d’une classe supérieure, avait été presque aussitôt vaincue à son tour par une autre classe ; vous nous avez fait voir la main du grand homme la relevant , et avec elle la nouvelle' France; vous nous l’avez montré se hâtant de ramener aux fortes , aux lentes et profondes études cette classe moyenne, afin de l’élever au niveau de ses destinées, et de consolider sa double victoire par cette même instruction qui jadis l’avait préparée.

Mais je m’aperçois qu’en rappelant vos titres à nos distinctions littéraires, j’en ai cité plusieurs de ceux qui vous donnent des droits à une autre gloire. Qu’on ne s’étonne donc pas, sous quelque forme de

gouvernement que les peuples soient libres, si leurs vœux portent à la direction de leurs destinées ces philosophes citoyens, ees hommes de lettres laborieux, qu’ils ont vus sans cesse occupés de la recherche de la vérité. Parvenus à ces postes éminents, s’ils se montrèrent constamment fidèles à son culte, si tous leurs efforts ont eu pour but d’en répandre les clartés salutaires , félicitons-les d’avoir pratiqué leurs maximes.

Disons plus, Messieurs, et si leur éloquence haute, franche, loyale, a dédaigné comme faible et petit tout ce qui n'est que tin et subtil; si tels que de hardis athlètes, et dans les jours de danger, on les a vus aborder en face les mauvaises passions , les attaquer corps à corps , leur arracher leur masque , lorsque enfin de nobles vicissitudes les ramènent au milieu de nous, remercions-les d’avoir honoré par un si digne emploi de leur talent les lettres françaises et d’en avoir utilisé et illustré plus que jamais la noble culture.

C’est ainsi que, professeur, publiciste, historien et

homme d’Etat tour à tour, vous avez donné à notre histoire toutes les formes de son plus utile et de son plus ferme langage. J’ignore quels sont les pas d’une carrière aussi pleine auxquels votre esprit attache le plus d’importance ; mais quels qu’aient été vos succès, soit dans ces enseignements profonds, soit dans ces compositions historiques d’un talent si remarquable, historien moi-même, qu’il me soit permis de vous dire que l’histoire, dans laquelle vous-même aurez

RÉPONSE DE M. GUIZOT

DIRECTEUR DE l’àCADÉMIE FRANÇAISE

(5 février 1852) 1

Je ne sais, Monsieur, si vous vous rappelez la première circonstance dans laquelle j’ai eu l’honneur de vous connaître ; pour moi, je m’en souviens et je m’en suis toujours souvenu avec un vif sentiment d’intérêt et de plaisir. Vous étiez bien jeune alors; vous aviez à peine dix-neuf ans. Vous reveniez de Suède où M. votre père était ministre du roi Charles X. Les luttes que soutenaient les vieilles institutions suédoises vous avaient puissamment intéressé et attaché. Vous sentiez le besoin, et presque le devoir de rappeler nos regards vers ce peuple généreux qui, avec un courage et un dévouement admirables, a jeté, il y a deux siècles, et de concert avec la France, dans la balance de l’Europe, le poids décisif d’un héros, son roi. Vous désiriez que ce que vous aviez vu et senti dans la patrie de Gustave- Adolphe fût connu et compris dans celle du cardinal de Richelieu, son ferme allié. Je m’empressai d’aider à l’accom-

1 M. Droz mourut le 9 novembre 1850; M. de Moutalembert fut élu le 9 janvier 1851 pour le remplacer.

RÉPONSE DE M. GUIZOT

plissement de votre désir. Ce fut là, Monsieur, notre première rencontre et votre premier écrit.

Il y avait déjà, dans votre ouvrage, un esprit et un talent rares, et j’en fus frappé ; mais je fus encore plus frappé de vous-même que de votre ouvrage. Des pensées si sérieuses avec des émotions si vives, tant de gravité dans le cœur avec tant d’ardeur dans l’imagination., votre foi profonde et naïve, votre physionomie, votre langage pleins en même temps de réflexion et de passion, et votre extrême jeunesse laissant éclater toutes ces richesses de votre nature avec son inexpérience impétueuse , ses grands désirs et ses beaux instincts , tout cela vous donnait, Monsieur, un caractère original et plein d’attrait qui, dès ce jour, me saisit vivement, et me fit pressentir, pour vous, un noble avenir.

Bien des années , et quelles années ! Monsieur , se sont écoulées depuis cette époque, et notre relation a subi bien des vicissitudes. Nous avons été longtemps étrangers l’un à l’autre , et souvent adversaires. Né dans le sein de l’Eglise catholique, vous avez, dès vos premiers pas, pris place, et une grande place, parmi ses plus zélés défenseurs. Je suis resté fidèle à la foi protestante de mes pères. J’ai eu l’honneur d’ètre longtemps l’un des conseillers de la monarchie de 1830, et vous avez longtemps combattu, non cette monarchie elle-même, mais la politique qu’elle a presque constamment pratiquée, la jugeant conforme aux intérêts supérieurs du pays. Malgré tant et de si graves dissentiments, je n’ai jamais cessé, Monsieur,

de ressentir pour vous l’intérêt et le goût que vous m’aviez d’abord inspirés. Au milieu des luttes de la vie publique, et quoique souvent atteint de vos coups et forcé de vous porter aussi les miens , j’ai toujours . eu l’instinct d’une secrète sympathie qui unissait au fond , du moins dans leur but intime et dernier, nos vœux et nos efforts : sentiment dont probablement vous ne vous êtes guère douté, que je n’écoutais point quand j’avais à vous combattre, mais que j’ai plus d’une fois retrouvé au moment même du combat, et que je prends plaisir à vous exprimer aujourd’hui.

Je serais surpris , Monsieur, si le cours des années et les enseignements de la vie ne produisaient pas sur vous le même effet que j’en ai éprouvé. Plus j’ai pénétré dans l’intelligence et dans l’expérience des choses , des hommes et de moi-même , plus j’ai senti en même temps mes convictions générales s’affermir et mes impressions personnelles se calmer et s’adoucir. L’équité, je ne veux pas dire la tolérance, envers la |oi religieuse ou politique des autres, est venue prendre place et grandir à côté de ma tranquillité dans ma propre foi. C’est la jeunesse, ce sont ses ignorances naturelles et ses préoccupations passionnées qui nous rendent exclusifs et âpres dans nos jugements sur autrui. A mesure que je me détache de moi-même et que le temps m’emporte loin de nos combats, j’entre sans effort dans une appréciation sereine et douce des idées et des sentiments qui ne sont pas les miens. Vous le savez, Monsieur : « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père, »

RÉPONSE DE M. GUIZOT

a dit Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il y a aussi plusieurs routes ici-bas pour les gens de bien , à travers les difficultés et les obscurités de la vie, et ils peuvent se réunir au terme sans s’être vus au départ ni rencontrés en chemin.

Vous en êtes, Monsieur, vous et votre vertueux prédécesseur, un frappant et bel exemple. Jamais peut-être deux hommes de bien et de talent n’ont plus différé l’un de l’autre, et à leur début dans la vie, et pendant le cours de leur carrière, et dans l’emploi qu’ils ont fait longtemps des dons que Dieu leur a départis.

Imbu dès sa première jeunesse, et malgré les efforts contraires de ses pieux parents, des idées qui préparaient la Révolution, M. Droz entra au môme moment dans la vie active et au service, au service noble de cette Révolution née d’hier et déjà sortie de son berceau l’épée à la main. Dès que la France, bouleversée au dedans, fut attaquée au dehors, le jeune philosophe se fit soldat ; et dans les rangs de cette armée du Rhin, si sincère, si dévouée et si glorieuse, il ne cessa point d’être un philosophe : il étudiait Plutarque, Montaigne et Rousseau sous la tente et au bivouac. Rentré , après trois ans de campagne, dans la vie civile, il échangea F uniforme du capitaine contre l’habit du professeur ; et dans l’enseignement public, ce furent aussi ses convictions philosophiques qui le guidèrent et qu’il s’appliqua à propager, car il était de ceux qui croient que la vérité ne veut pas un culte oisif, et. que les esprits qu’elle

a éclairés de sa lumière sont chargés d’ étendre son empire. Il était d’ailleurs d’une nature expansive autant que douce, et possédé sans bruit, mais constamment, du besoin de répandre et d’accréditer parmi les hommes ses idées, ses sentiments, ses vues et ses espérances pour le bien et l’honneur de l’humanité. Lorsqu’en 1803 il quitta l’enseignement et sa ville natale pour venir se fixer à Paris, ce fut encore au milieu des philosophes qu’il vécut, entouré de leurs souvenirs et de leurs conseils. Tracy et Cabanis furent ses amis. Il commença à écrire, et pendant plus de vingt ans ses ouvrages philosophiques, politiques, littéraires, ses romans même furent empreints du même caractère. Ce n’est point la philosophie du xviii 0 siècle dans son travail d’agression contre les anciennes croyances et les anciennes lois de la société; l’esprit destructeur a disparu : il répugnait absolument à la raison droite, au sens moral, au cœur juste et doux de M, Droz. Les doctrines matérialistes ou égoïstes, les passions cyniques ou haineuses ne lui étaient pas moins antipathiques ; son ème les repoussait énergiquement, et ce qu’il avait vu de leurs œuvres, dans le cours de la Révolution, avait ajouté aux lumières instinctives de sa nature les leçons palpables de l’expérience. Soit qu’il traite des divers systèmes de la philosophie morale, ou des applications de la morale à la politique, ou des principes et de 1 influence de l’économie politique, soit qu’il analyse les plaisirs du beau dans les arts ou les secrets du bonheur dans' la vie, les idées et les tendances du

RÉPONSE DE M. GUIZOT

xvi il 6 siècle se redressent, s’apaisent et s’épurent en passant à travers son âme ; c’est uniquement par leurs côtés nobles et bienveillants qu’il les retient et les développe ; il travaille à les dégager et des arrogances de l’orgueil humain, et du mépris pour le passé, et des tyrannies théoriques, et des extravagances démagogiques; il respecte ce qu’elles ont outragé, il ménage ce qu’elles ont brisé ; il ne veut ni de leurs haines ni de leurs ravages, mais il garde leurs promesses et leurs espérances. Il est resté charmé des brillantes perspectives que le xvm e siècle a ouvertes devant le genre humain; il est toujours plein de confiance dans les penchants naturels et les forces propres de l’homme , et dans la puissance de la philosophie pour la réforme et le progrès de la société. Il monte chaque jour vers des régions plus hautes et plus pures ; mais c’est encore le philosophe qui monte seul, le flambeau de la raison humaine à la main ; il n’a point encore entrevu une autre lumière sur sa route ni un autre guide pour ses pas.

Vers ce temps-là, et pendant que M. Droz suivait ainsi le cours de ses idées et de ses travaux, vous entriez dans la vie, Monsieur, sous de tout autres auspices, bien loin de l’atmosphère de la Révolution, élevé à la fois dans les sentiments libéraux de notre temps, au sein des fidèles souvenirs de l’ancienne France, et sous la loi, toujours sacrée pour vous, de l’Eglise catholique. Sa lumière a lui dès l’abord dans votre âme, et vous vous êtes voué à sa cause avec l’amour d’un fils et l’ardeur d’un apôtre : non-seule-

ment pour la défendre contre les ennemis de ses croyances , mais pour servir ses intérêts divers, pour revendiquer ses espérances et ses droits dans ses rapports avec les gouvernements comme avec les peuples, pour lui rendre, sur le cœur comme sur la raison des hommes, tous ses moyens d’empire. Vous ne vous êtes pas contenté de soutenir hautement, au xix e siècle, la foi chrétienne ; vous avez remonté le cours des siècles pour retrouver et pour célébrer ceux où la foi

chrétienne et ses ministres exerçaient dans les sociétés

européennes une autorité voisine de la domination ; vous avez recherché et peint avec une vive affection ce qu’il y avait de grand et de beau dans cet âge , la puissance de la foi pour vivifier les âmes, et la puissance de l’Eglise pour contenir moralement les princes et les peuples, et les innombrables et populaires merveilles de l’art chrétien qui , le premier , a su placer les plus nobles jouissances de l’imagination à côté des plus austères pratiques de la vie. Dans ce retour vers des temps anciens , peut-être vous êtesvous quelquefois livré avec trop de complaisance à l’entrainement de vos prédilections et de vos émotions personnelles. Je ne m’en étonne pas beaucoup, car en même temps que vous poursuiviez un noble but, vous n’y marchiez pas par une route bien rude, ni qui vous avertit incessamment de vous tenir sur vos gardes. Vous avez longtemps, Monsieur, placé vos efforts pour le service de la religion sous la protection des idées et des ser.iiments favoris de notre époque;

vous avez fait souvent , de la cause de l’Eglise chré-

RÉPONSE 1)E M. GUIZOT

lionne, une cause d'opposition; vous avez arboré à côté de la croix, et quelquefois peut-être avec un peu de fougue, ce drapeau de la liberté, drapeau puissant et séducteur, qui entraîne aisément les peuples, et que même des hommes tels que vous ne suivent pas sans quelque péril, et pour la cause qu'ils veulent servir, et pour eux-mêmes. Mais dès que le péril vous a été signalé, soit par votre propre raison, soit par l’autorité suprême de l’Eglise , vous vous êtes retiré, vous vous êtes soumis, Monsieur, avec cette belle docilité chrétienne qui est à la fois de la sagesse et de la vertu. Et quand l’esprit de révolte et d’anarchie s’est saisi du drapeau de la liberté pour s’en faire un manteau trompeur, vous vous en êtes séparé avec éclat, et vous avez porté, dans le camp de l’ordre social près de succomber, votre rare puissance de dévouement, de courage et de talent.

Que vous étiez loin l’un de l’autre, Monsieur, vous et votre honorable prédécesseur, et à votre point de départ, et dans le cours de votre carrière! Quelle diversité dans vos idées et dans vos travaux ! Et si je poussais plus loin ce parallèle, vous ne différiez guère moins, M. Droz et vous, par le tour du caractère que par l’état de l’esprit : lui, complètement étranger à la vie publique , fuyant la lutte et l’éclat , n’aspirant qu’à couler, dans les affections de famille et dans la culture des lettres, des jours sereins, égaux et purs comme sa pensée et son style : vous, né pour combattre et pour vaincre, jeté de bonne heure, par votre propre pente comme par les circonstances,

dans la grande polémique, religieuse et politique, de la tribune et de la presse ; impétueux, entreprenant, passionné dans votre conduite et dans votre langage comme dans votre âme ; homme de guerre dans la vie civile, et appelé aux honneurs d’une rude gloire comme M. Droz aux douceurs d’un sage et modeste repos. Plus je vous considère, Monsieur, vous et votre éminent prédécesseur, plus le contraste primitif et longtemps prolongé entre les deux personnes et les deux vies devient frappant à mes yeux.

Maintenant , j’oubüe le passé ; je ne regarde plus qu'à ce qui est aujourd’hui, à ce qu’était M. Droz quand il nous a quittés , à ce que vous êtes , Monsieur, en venant prendre sa place. Le contraste a disparu : au lieu de ces deux hommes si divers d’origine, d’habitudes, d’idées, je vois deux hommes qui se rapprochent et s’unissent intimement : en religion, deux chrétiens; en politique, deux conservateurs.

Qui a pu amener ce résultat? Comment cette transformation s’est-elle accomplie? Comment deux hommes si indépendants et si sincères, après avoir vécu si divers pendant tant d’années, se sont-ils enfin rencontrés dans une telle unité ?

Il y a des temps que Dieu semble avoir marqués pour de tels miracles; des temps où, par l’éclat des événements qui sont ses leçons, il verse sur les hommes de tels flots de lumière que, si notre frivole incurie et notre orgueilleuse obstination n’y faisaient obstacle, tous les esprits en seraient éclairés et domp-

RÉPONSE DE M. GUIZOT

tés. Nous avons vécu, nous vivons dans l’un de ces temps solennels.

Après Dieu et elle-même , c’est à la monarchie et à l’Église chrétienne que la France doit sa civilisation. Dieu marque la place des nations dans la vie de l’humanité et préside à leurs destinées. Sous son empire, c’est par leurs propres efforts, par leur intelligence et leur énergie déployées à travers les siècles, qu’elles grandissent et prospèrent. Glorieuses ou malheureuses, elles jouent toujours elles-mêmes le premier rôle dans leur histoire. Mais à côté de ce qu’elles doivent à la protection divine et à leur propre travail, s’élèvent toujours, au sein des nations, certaines influences qui les dirigent et les secondent, certaines institutions qui deviennent leur principal moyen de force et de durée, de prospérité et de grandeur. La monarchie et l’Église chrétienne ont tenu cette place dans l’histoire de la France : à ces deux institutions, à ces deux influences s’est attachée, pendant quinze siècles, la vie morale et politique de notre patrie, comme à son centre et à son foyer.

Il est facile de rechercher et d’étaler les imperfections où sont tombées et les fautes qu’ont commises ces institutions prépondérantes dans notre destinée ; mais ce n’est là, quand on y concentre sa pensée, qu’un travail d’esprits superficiels et faux. Toutes les institutions humaines sont imparfaites ; tous les pouvoirs humains commettent des fautes; c’est une nécessité, c’est un devoir de reconnaître cette infirmité de toutes chose-s, et d’en défendre les peuples

par d’efficaces garanties. Mais ce fait et ce principe une fois admis, le caractère et l’effet général des institutions qui ont plané sur l’existence nationale n’en subsistent pas moins : quand on aura mis en lumière toutes les erreurs, tous les torts de la royauté et de l’Eglise en France, l’histoire de la France ne

sera pas changée : l’Eglise et la royauté n’en resteront pas moins les influences tutélaires qui ont protégé et dirigé la société française dans son glorieux développement.

En 1789, quand la Révolution a éclaté, la royauté française était représentée par un prince rare , quoiqu’il n’eût rien de supérieur, vertueux, sérieux, de mœurs simples après Louis XIV, de mœurs pures après Louis XV, modeste jusqu’à l’humilité, scrupuleux jusqu’à l’irrésolution, humain et bon jusqu’à la faiblesse, tourmenté dans sa conscience et sans cesse troublé dans sa conduite par l’incohérence de ses idées de droit et de devoir. Louis XVI doutait de son rang, de sa cause, de son avenir, de lui-mème; il s’inclinait presque dans sa pensée devant une souveraineté autre que la sienne ; et en même temps il conservait, sur l’origine et la nature de son pouvoir, les notions des temps anciens. Etat plein d’angoisse pour un honnête homme et de péril pour un roi. Mais à travers les perplexités et les contradictions de son àmç et de sa conduite, Louis XVI, avant comme après son infortune, était un prince digne de tous les respects, et capable de tous les sacrifices et de toutes

les vertus qui font, sinon un grand roi dans un Etat

KÉPONSE DE M. GUIZOT

battu de l’orage, du moins un roi excellent dans un régime de liberté sous la loi .

L’Eglise de France*, à la meme époque, n’avait plus sans doute cet éclat de piété et de génie qui avait fait longtemps sa force et sa gloire; l’entrainement des idées et de la vie du siècle avait pénétré dans ses rangs : bien moins avant pourtant qu’on ne s’est plu souvent â le dire. A ceux qui lui reprochent avec rigueur ce qu’elle avait alors d’esprit mondain et

relâché , l’Eglise de France a deux réponses : elle a supporté avec un courage et un dévouement héroïques une adversité inouïe ; et dès que le sol s’est un peu raffermi, elle s’est relevée de ses ruines, et en peu d’années elle a rendu à la France chrétienne un clergé digne de tout son respect. Une Eglise qui a fourni , en un quart de siècle , tant de pieux martyrs à l’échafaud et tant de saints prêtres à l’autel, n’était pas, à coup sûr, atteinte d’un mal sans remède ni tombée dans un réel déclin.

Je ne veux pas user de la vérité tout entière; je ne veux pas réveiller des souvenirs hideux ou déchirants; je laisse au fond des cœurs ces orages d’indignation et de pitié que soulève toujours, grâce au ciel, la seule image des emportements effrénés du crime et des dernières extrémités du malheur. De notre passé révolutionnaire, je ne relève qu’un seul fait, un grand fait, dans sa froide et nue simplicité. D’un côté, je

place ce que l’Eglise chrétienne et la monarchie ont, pendant quinze siècles, rendu de services â la France,

et ce qu’étaient réellement le roi Louis XYI et l’Eglise

de France à l’aurore de notre Révolution. Je mets en regard ce que la Révolution a fait de la monarchie et de l’Église, de Louis XVI et du clergé chrétien. Qui peut tenir un moment cette balance et ne pas reconnaître, avec une douleur profonde, qu’en traitant,

comme elle les a traités, la monarchie et l’Eglise, Louis XVI et le clergé chrétien, la Révolution a foulé aux pieds la justice et le bon sens, la morale et la politique; qu’elle a été en môme temps ingrate et insensée ; qu’elle a méconnu et outragé, et les lois éternelles de Dieu, et les conditions vitales de la société, et tous les bons instincts de ce peuple môme au nom duquel elle s’accomplissait?

Ces enseignements des spectacles de nos jours, ce cri de notre propre expérience, cette voix de Dieu à travers les destinées et les actions des hommes, votre honorable prédécesseur, Monsieur, les a entendus et , compris. C’est pourquoi il a écrit son Uistoire de Louis XVI , et il est mort chrétien.

On éprouve, en lisant Y Histoire de Louis XVI de M. Droz, un profond sentiment de satisfaction et de repos. Ce n’est plus la fatalité , ou l’utilité, ou l’entrainement soit de la logique, soit de la passion, servant d’excuse, ou d’apologie, ou môme d’apothéose au crime; c’est la conscience calme, mais ferme, la raison modeste, mais droite, d’un homme de bien appréciant, selon les lois de la morale et du bon sens, les événements et les hommes. Appréciation plutôt réservée que tranchante, plutôt douce que sévère : M. Droz était trop sincèrement attaché

RÉPONSE DE M. GUIZOT

aux grandes idées et aux intentions généreuses de 1789 pour juger avec un excès de rigueur les torts de cette puissante époque ; souvent même on sent dans ses jugements le regret affectueux d’un ami attristé ; en condamnant les fautes, il n’abandonne point les principes justes ni les espérances persévérantes. Mais ce qu’il conserve de sympathie et d’espérance n’altère jamais l’honnêteté ni la franchise de sa pensée ; il déplore et accuse non-seulement les crimes, les jours néfastes de la Révolution, mais le caractère et le tour général qu’elle prit si vite ; il affirme et il prouve que, si elle ne fut pas maintenue ou ramenée dans la bonne voie, ce ne fut la conséquence d’aucune nécessité, d’aucune force insurmontable, mais la faute de scs auteurs, chefs et soldats, à qui manquèrent, non les occasions ni les moyens, mais les lumières et le courage, le bon sens et la vertu. Il a ainsi, comme philosophe et comme historien, le mérite toujours beau, et plus beau de nos jours, de savoir et de dire fermement que le mal est le fait volontaire, non la condition fatale de l’homme, et de rendre ainsi, dans l’histoire , aux acteurs la liberté , aux événements la moralité.

Gomme il avait appris à comprendre et à juger son temps, M. Droz apprit à se comprendre et à se juger lui-même ; et les mêmes spectacles, les mêmes sentiments qui avaient fait de lui un historien moral, en firent un chrétien. Ce ne sont point des épreuves extraordinaires, ni de grandes secousses de l’àme qui l’ont amené à la foi ; sa vie s’écoulait paisible et

heureuse : mais il avait assisté à la plus grande scène d’orgueil et d’impuissance de l’homme qu’ait jamais vue le monde ; il avait reconnu la vanité des plus hautes prétentions et des plus savants efforts de l’esprit humain pour faire à son gré la destinée des sociétés humaines et pour leur donner des lois luimême, et lui seul. Quand l’âge vint et amena dans sa vie domestique ces séparations douloureuses qui placent l’isolement au terme du bonheur, la lumière se fit sans effort dans cette âme droite, modeste el tendre; resté seul avec ses riches souvenirs et ses méditations désintéressées , il crut parce qu’il avait vu et compris, et il se fit un pieux devoir de dire, avec une belle simplicité et sérénité de cœur , comment il était arrivé â croire , par l’effet naturel de son expérience de la vie et des enseignements quelle lui avait donnés.

Vous n’avez pas eu à attendre, Monsieur, cette transformation salutaire, et, pour arriver au même but que votre honorable prédécesseur, vous n’avez point parcouru le même chemin. Vous êtes né et vous avez toujours vécu chrétien. Toutefois, et malgré ce bienfait de votre destinée, vous aussi, avant de vous élever à cette belle harmonie dans laquelle, M. Droz et vous, vous vous êtes enfin rencontrés, vous avez eu vos périls et vos épreuves à surmonter. Catholique fervent et fidèle , vous pouviez tomber dans l’erreur de ceux qui , par esprit soit de routine , soit de réaction, soit de système, feraient de l’Église catholique l’alhée exclusive du pouvoir absolu, et la placeraient

RÉPONSE I>E M. GUIZOT

en hostilité permanente avec ces libertés de l’ordre temporel acquises par le travail de tant de siècles, et toujours chères et nécessaires au nôtre, malgré les fatigues qu’elles lui coûtent et les égarements où elles l’ont jeté. Vous n’avez point touché, Monsieur, sur ce dangereux écueil : dangereux et pour de nobles esprits, et pour la religion elle-même qu’ils ont quelquefois méconnue et compromise au moment même où ils la défendaient glorieusement. Vous avez mieux compris et votre temps et l’Eglise ; vous savez que, si elle est l’appui naturel de l’ordre et du pouvoir social, elle se prête aux diverses formes de gouvernement, aux grandes nécessités de l’histoire, et quelle peut aussi accepter et protéger ces belles libertés de l’àme et de la vie humaine , plus ou moins développées et praticables selon les temps, mais qui, une fois reconnues et réglées , deviennent l’honneur civil des nations. Vous avez vous-même, Monsieur, constamment défendu ces libertés, celles de votre pays comme celles de votre foi, et vous avez ainsi bien servi la cause de la religion ehi'étienne et de son autorité sur les peuples.

Vous étiez, dans votre vie politique, exposé à un autre écueil. Etranger à la révolution de 1830, et habituellement placé dans les rangs de l’opposition au gouvernement qu’elle avait élevé, vous couriez le risque d’être entraîné sur cette pente, et de passer, presque à votre insu, d’une opposition vive à une hostilité destructive. Vous avez pressenti cette situation redoutable, et vous vous êtes toujours défendu

de ce dangereux entrainement. Surtout, Monsieur, vous avez toujours gardé, envers ce roi dévoué à la France, dévoué à l’ordre social comme à la France, et qui n’a régné que pour préserver sa patrie de l’anarchie où elle est tombée quand il est lui-même tombé, vous avez, dis-je, toujours gardé envers lui une réserve et un respect dont, à* coup sâr, le souvenir vous est aujourd’hui précieux.

Yous disiez tout à l’heure avec raison que l’Académie, en faisant un choix, n’adopte point toutes les idées ni toutes les paroles de celui qu’elle choisit, et n’en prend point la responsabilité. Chacun de nous, en entrant ici, reste lui-même, et nous ne demandons ni ne faisons à personne le sacrifice de la liberté. L’empereur Napoléon, avec une ironie un peu dédaigneuse, disait un jour à M. de Fontanes : « Laissez-nous du moins la république des lettres. » Nous avons toujours gardé celle-là, Monsieur, et vous verrez, en y vivant avec nous, quelle est vraiment libre autant que douce. Mais su elle n’impose et n’emprunte sa pensée à aucun de ses membres, l’Académie se plaît à trouver, dans les nouveaux élus qu’elle appelle, l’expression et l’image vivante des sentiments qui lui sont à elle-même familiers et chers. Yous lui donnez, sous ce rapport aussi, Monsieur, une vraie et vive satisfaction. Ce qui fait peut-être votre caractère le plus original et votre principal attrait, c’est que vous avez su réunir, à un degré rare, dans votre àme, le respect du passé et Je mouvement vers l’avenir , la fidélité à la tradition et le

RÉPONSE DE M. GUIZOT

goût de la liberté. C’est là aussi, Monsieur, la pensée constante et pour ainsi dire la loi de l’Académie : elle a toujours désiré et secondé le libre développement de l’intelligence et de la société humaine, et en même temps elle est toujours restée fidèlement attachée à son origine, à son histoire, à ses règles, à tout son passé. Elle se fait toujours un devoir d’ honorer la mémoire de son fondateur, de ce grand ministre à la fois despote et patriote, qui sut pousser rapidement vers la grandeur un roi faible et un pays divisé. Elle prend toujours plaisir à entendre louer dignement ce grand roi dont le règne a donné à la France la gloire des lettres, la gloire des armes, le territoire qu’elle a conservé et l’ordre civil qu’elle a développé. Mais en rendant hommage à Richelieu et à Louis XIY, l’Académie ne leur a jamais asservi ses pensées ni ses espérances pour le gouvernement et le sort de notre patrie ; elle ne regrette ni le pouvoir absolu, ni les perspectives de la monarchie universelle, et j’ai quelque droit d’affirmer quelle tient la liberté de conscience pour sacrée et quelle déplore la révocation de l’édit de Nantes.

Ce que l’Académie a toujours cherché et maintenu, ce qui lui a plu particulièrement en vous, Monsieur, cet heureux accord du respect pour le passé et de l’élan vers l’avenir , de l’esprit de conservation et de l’esprit de liberté, des traditions fortes et des grandes espérances , c’est précisément le problème qui pèse sur notre temps : problème dont la prompte solution est aussi indispensable à l’honneur de l’esprit fran-

AU DISC. DE RÉCEPT. DE M. bE MONTALEMBERT. S 7

çais qu'au salut de la société française ; car malgré vous, Monsieur, et malgré les glorieux démentis qu’une telle assertion doit rencontrer en France et dans cette enceinte, l’esprit lui-même court aujourd’hui, parmi nous, bien des risques d’abaissement, et, comme la société, il a besoin d’être relevé et sauvé.

RÉPONSE DE M. GUIZOT

DIRECTEUR DE l’àCADEMIE FRANÇAISE

(5 février 1857) *

Il y a cinquante-quatre ans, Monsieur, Vous entriez: clans r Institut, le plus jeûné alors et aujourd’hui le plus ancien de ses membres. Vos illustres maîtres, Laplace, Lagrange, Monge, Berthollet, s’empressaient de vous en ouvrir les portes. Ces princes de la science, comme ils f aimaient d’un amour sincère et pur , aimaient aussi les jeunes gens qui devaient un jour la servir et l’honorer. Ils les accueillaient, les encourageaient , les soutenaient , et voyaient volontiers grandir, à l’ombre de leur propre gloire, la renommée naissante de leurs disciples favoris. Vous avez ressenti, Monsieur, les effets de ce généreux patronage; et cinquante ans après, vous êtes venu nous raconter, avec une grâc<e charmante, les soins charmants de M. de Laplace pour faire valoir vos premiers travaux, prenant ainsi un vertueux plaisir h

i M. de Lacretelle jeune mourut le $6 mars 4855; M. Biot fut élu le 4 0 avril 4 856 pour le remplace? .

RÉPONSE DE M. GUIZOT

témoigner, dans votre grand âge, une reconnaissance filiale pour les bontés paternelles de l’homme éminent qui retint enfouie dans ses papiers l’une de ses propres découvertes pour laisser à votre jeunesse l’honneur de l’avoir faite.

Vous avez eu aussi à la même époque, Monsieur, une fortune singulière dont vous n’avez retiré aucun avantage, ni fait aucun bruit. Le vainqueur de l’Italie et de l’Egypte, le conquérant déjà pressenti de l’Europe, le général Bonaparte, alors premier consul, assistait à la séance de l’Académie des sciences où vous aviez été appelé à exposer vos jeunes recherches. M. Monge , assis avec lui devant le tableau noir où vous les retraciez , lui dit avec une satisfaction con-

fiante : « Ce travail vient de notre chère Ecole poly- « technique. — Je reconnais bien cela aux figures, » lui répondit le premier consul ; et à la fin de la séance, quand elle voulut se faire rendre compte de votre Mémoire, l’Académie désigna pour ses commissaires « les citoyens Laplace, Bonaparte et Lacroix. » Je ne sais si l’empereur Napoléon s’en est jamais souvenu; mais vous ne le lui avez jamais rappelé. Vous avez trop respecté la science pour rechercher, en son nom, la faveur.

Ce ne sera pas un médiocre honneur pour le puissant génie que l’Académie vous donnait ce jour-là pour juge, d’avoir, lui aussi, sincèrement respecté la science et ses maîtres. L’un de nos regrettables et plus regrettés confrères , M. Molé, me disait un jour qu’au milieu de toutes ses grandeurs et de leurs

enivrements, Tempereur Napoléon était toujours resté très-sensible â la grandeur de l'esprit, la seule à laquelle , quand ses passions se taisaient , il portât vraiment estime et sympathie. Les princes des sciences mathématiques et physiques avaient été pour lui, dans sa jeunesse , les représentants de cette supériorité originelle. La profondeur et la rigueur de leurs combinaisons, leurs conquêtes sur la nature pour lui arracher tantôt ses secrets, tantôt sa puissance, cette domination de la pensée de l'homme dans l’univers avaient frappé de bonne heure l’imagination du héros despote, et conquis son admiration. Quelques-uns de ces maîtres de la science, et des plus illustres, Monge, Berthollet, Fourier, s’étaient, jusque dans les déserts, associés à sa fortune et avaient aidé à sa gloire. Il rendait hommage à la leur, et se complaisait, soit dans l’intimité, soit en public, à leur témoigner sa considération presque affectueuse pour leur personne et leurs travaux.

Mais son regard ne s’arrêtait pas, même dès lors, â la sphère, déjà si haute, des sciences. Averti par c( ces instincts sublimes qui sont , » comme le disait M. Royer-Collard sur le tombeau de M. Casimir Périer , « la portion divine de l’art de gouverner , » il sentait aussi la beauté des lettres, et il n’attendit pas d’être le maître de la France pour apprécier la grandeur de leur rôle dans Ja vie des âmes et des sociétés humaines. Vivement ému des grands souvenirs à l’aspect des lieux qui les rappelaient, il essayait un

jour, au fond de l’Egypte, de lire, avec l’aide de

RÉPONSE DE M. GUIZOT

Fourier, dans un petit Lucain tiré de sa poche, le parallèle de Pompée et de César; et comme l’explication marchait un peu lente et embarrassée : « Que <( Garai et Arnault sont heureux , » s’écria-t-il, « de « lire couramment ces beaux vers dans l’original I —

« Ne croyez pas,» lui dit Fourier, « que ces messieurs « les lisent plus couramment que vous. — Comment! » reprit Bonaparte , « on ne sait donc plus le latin en cc France? Oh ! j’y mettrai bon ordre. »

Il y mit bon ordre en effet. Les sciences prospéraient avant lui et sans lui ; la restauration des études littéraires et classiques fut son ouvrage. Les créateurs * humains du beau, Homère et Virgile, Thucydide et Cicéron, reprirent, grâce à lui, leur rang et leur empire dans le développement des jeunes esprits. Devenu tout-puissant, trop puissant pour sa gloire comme pour sa fortune, il se complut dans la conversation de M. de Fontanes comme dans celle de M. de Laplace. Il vit bientôt apparaître, dans les lettres renaissantes, quelques traits de cette indépendance à laquelle l’esprit humain, même comprimé, même séduit, ne saurait renoncer, et il en ressentit quelque déplaisir. Il parlait mal de Tacite, qu’il avait remis entre les mains de la jeunesse, et il n’eût pas fait lire devant lui, aux Tuileries, les tristesses républicaines de ce Lucain qui le charmait sur les bords du Nil. C’est quelquefois la condition des despotes, quand ils sont de grands hommes, de créer des institutions qui leur échappent, et de voir rentrer peu à peu dans leurs œuvres une liberté qui n’entrait pas dans leurs plans.

Dominés par l’instinct et le goût du grand, ils évoquent des puissances qu’il ne leur sera pas donné, à eux-mêmes, de tenir longtemps asservies. Le cardinal de Richelieu, en fondant l’Académie française, ne se doutait pas qu’il la trouverait bientôt peu docile à sa mauvaise humeur envers Corneille et à son mauvais goût au sujet du Cid. L’empereur Napoléon n’avait pas institué l’Université pour qu’elle fournit, aux principes et aux sentiments libéraux, tant d’intelligents et persévérants défenseurs. Heureuse imprévoyance de ces redoutables dominateurs du monde, à qui la grandeur de leur génie fait quelquefois oublier l’égoïsme de leurs passions, et qui, dans l’élan de leur pensée, font plus et mieux qu’ils n’avaient prémédité !

Quand l’empereur Napoléon n’aurait fait, en créant l’Université, que ce qu’il avait prévu et voulu, relever la prospérité des lettres et leur rendre, û côté des sciences florissantes , le sceptre de l'instruction publique, la France, et l’Académie française lu première en France, lui devraient, à ce titre, un éclatant hommage. Cette intime union de toutes les grandes facultés et de toutes les grandes carrières de l'intelligence humaine , cette loi imposée aux savants et aux lettrés de s’abreuver en commun, dans leur jeunesse, aux mêmes sources du vrai et du beau, cette élévation obligée de toutes les professions libérales au même niveau de culture intellectuelle, c’est la tradition de la civilisation européenne ; c’est l’honneur de la civilisation française ; c’est le vœu et le soin constant de l’Académie. Elle vous a choisi, Monsieur, pour mon-

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trer qu’à cet égard aussi elle restait fidèle à ses sentiments et à ses usages. Quand elle a appelé dans son sein Fontenelle, d’Alembert, Laplaee, Cuvier, Fourier et celui de vos savants confrères que je ne veux pas nommer puisqu’il est là, elle ne s’est pas seulement proposé de rendre justice à leur mérite comme écrivains; elle a voulu aussi consacrer l’unité intellectuelle des lettres et des sciences par l’union, sous son drapeau, de leurs plus éminents représentants. Vous étiez digne, Monsieur, de prendre place dans cette série de grands esprits, fils adoptifs de l’Académie, et de servir, à votre tour, de preuve et d’exemple à une grande idée : vous avez voué votre vie aux sciences, mais vous n’avez jamais cessé d’aimer et de cultiver les lettres ; vous savez calculer et écrire, observer et raconter, découvrir les lois de la lumière physique et répandre sur votre pensée les plus élégantes clartés du langage. L’Académie des sciences a pris de trèsbonne heure possession de vous ; l’Académie française a attendu longtemps pour vous réclamer, mais vous lui apparteniez également; et si c’est un hommage que nous avons rendu aux sciences, c’est aussi un droit que nous avons exercé, au nom des lettres, en vous appelant à siéger parmi nous.

Vous étiez à peine entré dans l’Académie des sciences que, mettant à profit votre jeunesse et votre ardeur , elle vous envoyait hors de son enceinte , chargé de ces travaux lointains et aventureux où vous avez déployé, comme à diverses époques et dans des entreprises semblables plusieurs de vos éminents

confrères, des qualités de caractère, et d’esprit bien étrangères aux tranquilles méditations de la science. Votre première mission de ce genre ne fut qu’une promenade courte et facile : l’Académie vous désigna pour aller vérifier si, en effet, comme le bruit en courait, une pluie de pierres était tombée dans le département de l’Orne, aux environs de Laigle, et pour étudier à la fois l’authenticité et la nature du phénomène. Il paraissait encore alors si étrange , même au sein de la compagnie la plus familière avec les nouveautés de la science, que plusieurs de ses membres ne voulaient pas qu’elle s’occupât publiquement de cette affaire, craignant qu’elle n’y compromit sa dignité. La curiosité savante et indépendante de M. de Laplace décida l’Académie à passer par-dessus ces hésitations, et le rapport que vous lui fijes, deux mois après, sur votre mission, en démontra pleinement l’à-propos et l’efficacité. Ce rapport est un modèle de sagacité ingénieuse et prudente dans l’investigation d’un fait et dans l’art de le mettre en lumière, en recueillant toutes les circonstances et tous

les témoignages qui s’y rattachent. Aucun de nos

plus habiles juges d’instruction n’a jamais mis en œuvre, pour découvrir un crime de l’homme, plus de pénétration, de finesse et de patience que vous n’en avez montré, dans cette occasion, pour constater un trouble apparent de la nature.

Vous reçûtes bientôt après une mission plus rare et plus périlleuse. Vous veniez d’étudier des pierres

tombées du ciel; l’Académie vous demanda d’aller

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observer, dans les régions célestes, divers phénomènes météorologiques, entre autres les perturbations que subissait, disait-on, l’aiguille aimantée quand elle cessait d’être en communication avec la terre. Un ballon était revenu de l’expédition d’Egypte avec les savants qui l’y avaient emporté; on le mit à votre disposition, et vous fîtes, avec M. Gay-Lussac, jusqu’à la hauteur des derniers sommets du Mont-Blanc, une ascension dans laquelle vous reconnûtes l’erreur de l’idée répandue au sujet de l’aiguille aimantée, ainsi que d’autres faits importants pour la science, et que, dans une seconde ascension encore plus hardie, votre illustre compagnon devait bientôt confirmer et étendre. Redescendu sur notre sol à trente lieues de Paris, vous revîntes, pendant la nuit, annoncer à M. de Laplace votre retour et le résultat de vos observations. 11 vous attendait avec une anxiété paternelle, et n’avait pas eu , pendant votre voyage aérien, un instant de sommeil.

Vous préludiez ainsi, Monsieur, à une mission bien plus longue et plus grande. Depuis la fin du xvu e siècle, l’Académie des sciences était préoccupée du désir de déterminer avec précision la figure et les dimensions de notre globe. Dans le cours du xviii®, elle avait envoyé quelques-uns de ses plus habiles membres, les uns au Pérou, les autres en Laponie, pour accomplir, sous les feux de l’équateur et sous les glaces du pôle, les observations et les mesures qui devaient résoudre cet important problème. De nos jours, et au milieu de nos tourmentes révolution-

naires, deux savants astronomes, Delambre et Média in, avaient entrepris de mesurer l’arc du méridien compris entre Dunkerque et les lies Baléares, se promettant de donner par là, à ce beau système de l’unité de mesures que la France a eu l’honneur d’introduire dans le monde, une base certaine et immuable, empruntée aux lois précises et fixes de la nature. Heureusement exécuté de Dunkerque à Barcelone, ce grand travail avait été là arrêté et suspendu. Méchain était mort à la peine, désolé de n’avoir pu mener jusqu’au bout son œuvre et doutant de la possibilité du succès : « Même en supposant ce succès « possible, » écrivait-il avec la douleur d’un serviteur passionné delà science, « l’éloignement du terme où « il pourrait être effectué est si grand qu’il m’accable, ce qu’il me tue, et que je n’en puis supporter l’idée. » Vous fûtes chargé, Monsieur, d’abord avecM. Arago, puis seul, de poursuivre ce laborieux dessein de la science française; et à travers dix-neuf années, de 1 80G à 1 825, vous avez pris, quitté, repris et accompli enfin votre œuvre avec une persévérance, un courage, une sagacité, une fécondité de ressources, une exactitude dans vos observations, un dévouement et un succès qui suffiraient à l’honneur de votre vie savante. Je regrette vivement, Monsieur, de ne pouvoir retracer ici ce que je me permettrai d’appeler vos aventures et vos épreuves dans cette difficile entreprise. La bienveillante assemblée qui nous fait l’honneur de nous écouter prendrait, à coup sur, plaisir à vous y suivre, à vous voir tantôt brûlé par le soleil d’Espagne,

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tantôt glacé par les brouillards d’Ecosse, assis tour à tour sur la cime dorée des montag nes du royaume de Valence ou sur les roches noires des mers du Nord, passant les nuits à épier, à quarante lieues de distance, les signaux allumés pour lier entre eux vos divers points d’observation, ou voguant rapidement, sous une brume épaisse, à travers les innombrables écueils des lies Shetland, pour aller vous établir, vous et vos instruments, au milieu de quelques cabanes de pêcheurs , et dresser un jeune charpentier à devenir votre collaborateur. Mais il faut que je me hâte vers d’autres temps et d’autres œuvres de votre laborieuse vie; je ne veux relever que deux traits dans votre accomplissement de la mission qui vous occupait alors. Quand vous étiez forcé de suspendre quelques moments vos savantes observations, vous charmiez vos loisirs par la lecture de Y Essai sur l Homme , de Pope, et des vieilles poésies de l’Ecosse, fidèle ainsi aux lettres jusque dans les âpres solitudes où vous avait jeté le culte des sciences, et puisant dans les plaisirs de l’esprit votre unique délassement à ses travaux. Je me trompe, Monsieur, vous en aviez aussi un autre, encore plus élevé et plus doux. Les sciences et les lettres n’ont point absorbé toute votre âme ; elle est toujours restée ouverte et prompte à des émotions moins solitaires, plus humaines ; vous avez toujours porté au sort et à la société des hommes un vif et affectueux intérêt : Français, Espagnols ou Ecossais, civilisés ou presque sauvages, savants ou simples, grands personnages ou pauvres insulaires,

vous avez toujours pris plaisir à entrer en rapport intime avec eux, à recueillir leurs idées et leurs sentiments, à leur communiquer les vôtres. La curiosité scientifique n’a point refroidi en vous la sympathie morale; le moraliste s’est toujours associé au géomètre. Et lorsque, de retour dans votre Académie, vous lui avez rendu compte de vos travaux, vous vous êtes aussi complu à lui peindre les populations au milieu desquelles vous aviez vécu, leur état social, leurs mœurs, l’échange empressé de bon vouloir et de services qui s’était établi entre elles et vous. Et si, comme je l’espère, votre savant rapport a pénétré jusque dans les cabanes des îles Shetland ou des Baléares, je suis sûr que leurs modestes habitants auront éprouvé, en s’y retrouvant, un vif sentiment de satisfaction reconnaissante. Je vous félicite, Monsieur, d’avoir ainsi toujours et partout honoré et aimé à la fois l’ humanité et la science; rien ne sied mieux aux intelligences supérieures que de ne point s’isoler par leur supériorité , et de laisser dans le cœur des hommes, comme dans les annales de l’esprit humain, une trace de leur passage sur cette terre.

Pendant que vous vous livriez, loin de votre patrie, à ces rudes travaux, vos savants confrères, dans la féconde paix de leur vie, poursuivaient ardemment les leurs, et pénétraient chaque jour plus avant dans les secrets de la nature. La lumière, ses phénomènes et ses lois devinrent, vers cette époque, l’un des objets favoris de leur étude. Malus, par sa belle découverte à ce sujet, ouvrit à la science un nouvel horizon qu’il

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eut à peine lui-même le temps d’entrevoir ; la mort frappa le génie au moment où il prenait son vol. Mais les dignes successeurs ne manquèrent point à Malus, et vous fûtes, Monsieur, l’un des plus actifs et des plus heureux. Il y a plus d une manière de servir et d’agrandir la science. Elle a ses spéculateurs sublimes et comme ses prophètes, qui démêlent d’un coup d’œil les grandes lois de l’univers, et les saisissent comme Colomb découvrit le Nouveau Monde, en s’élançant, pour le chercher, sur la foi d’une idée. Autour d eux se rangent les observateurs sagaces qui excellent à rechercher les phénomènes particuliers, les constatent, les décrivent et les rattachent successivement au domaine de la science. Et dans ce domaine ainsi enrichi entrent des esprits législateurs, qui classent les faits recueillis, en assignent les rapports, en déterminent les lois , et les résument dans ces formules générales qui définissent avec précision l’état de la science et deviennent le point de départ et l’instrument de conquêtes nouvelles. Vous êtes, Monsieur, l’un de ces maîtres de la législation scientifique; vous ne vous êtes pas borné à faire, vous aussi, dans le champ de l’optique physique, d’habiles observations dont les fécondes conséquences se développent tous les jours : vous avez ramené à des lois rigoureuses et claires les faits recueillis par vos émules comme par vous-mème ; et s’il m’est permis de hasarder, sur un tel sujet, ma propre appréciation, ce sera là, dans l’histoire de la science, le caractère éminent de vos travaux et l’un de vos plus beaux titres de gloire.

Vous en avez aussi un autre, Monsieur, moins éclatant, quoique plus populaire. Par votre enseignement public et par vos ouvrages, vous avez exercé, pour la propagation des sciences mathématiques et physiques, la plus efficace influence. Vous avez excellé dans l’art d’en exposer les résultats et les procédés, et d’intéresser vivement vos auditeurs en les éclairant. La France et l’Europe sont pleines d'hommes qui conservent de vos leçons, où ils ont puisé tant de lumières, le plus agréable souvenir ; et plusieurs de vos livres , entre autres votre Traité de physique mathématique et Æcpérimentale , ont à la fois élevé le niveau de renseignement scientifique et répandu au loin ses trésors.

lût ce qui est encore plus beau que tant de beaux travaux, Monsieur, ce qui vous honore encore davantage, c’est que vous avez aimé et cultivé la science pour elle-même et pour elle seule ; elle a toujours été pour vous le but unique, jamais un moyen. Vous avez assisté à deux glorieuses et bien diverses époques dans l’histoire des études auxquelles vous avez voué votre vie : à votre début , vous avez vu le règne de l’esprit scientifique par excellence, la recherche passionnée de la vérité pure, et de la vérité la plus abstraite, la plus haute, la plus difficile à atteindre, sans autre dessein que la satisfaction de cette curiosité sublime qui est l’un des plus nobles élans de l’homme pour s’élever au-dessus de sa condition terrestre. Vous voyez prévaloir aujourd’hui dans les sciences l’esprit d’application , la passion de l’ utilité

RÉPONSE DE M. GUIZOT

sociale, Tardent désir de faire aboutir les travaux scientifiques à des résultats pratiques, et de mettre la science au service de la puissance de T homme sur la nature. Il ne m’appartient pas et je n’ai garde d’instituer, entre ces deux époques, aucune comparaison et de leur assigner des rangs divers. Probablement, dans les lois éternelles du monde , elles se succèdent naturellement; après la passion d’acquérir les trésors de la science vient celle de les employer. Peut-être aussi la séparation n’est-elle pas aussi complète entre les deux époques qu’on se plait quelquefois à le dire, et ne rend-on pas pleine justice à l’époque actuelle quand on la considère comme uniquement pratique et ne recherchant que l’utilité : si je comprends bien ce que j’en entends dire, il y a certaines sciences, entre autres celle des corps organisés et vivants, où l’esprit purement scientifique a pénétré naguère et domine. L’esprit d’application a de plus ce grand résultat qu’il crée des instruments, des moyens d’étude et d’action à l’aide desquels la science pure porte ensuite plus haut son vol et plus loin ses conquêtes. Quoi qu’il en soit de cette comparaison assez vaine, c’est à la science pure, Monsieur, que vous avez voulu appartenir et que vous appartenez en effet ; vous n’avez cherché dans vos travaux que la vérité scientifique, sans vous occuper de ses résultats pratiques, surtout pour vous-même ; vous ne lui avez jamais demandé ni les jouissances de la fortune, ni les plaisirs de la vanité. Les grandes sociétés savantes de l’Europe se sont plu à s’approprier votre nom;

vous n’aviez point sollicité leurs faveurs. Aussi les nobles conseils que vous venez d’adresser aux jeunes disciples des sciences ne peuvent-ils manquer d’être efficaces; votre exemple assure l’autorité de votre voix. En apprenant de vous le désintéressement, ils s’assureront l’indépendance qui en est le juste prix ; celui qui ne demande rien aux puissances du monde ne court pas risque de tomber sous leur joug. A travers tant de secousses sociales, qui ont troublé tant^ d’esprits et abattu tant de caractères, vous avez été, Monsieur, un modèle de cette indépendance généreuse et sereine; vous avez conservé à l’abri de toute atteinte votre raison et votre dignité, et les événements qui ont bouleversé autour de vous toutes choses n’ont jamais altéré ni la libre fermeté de votre jugement, ni le paisible cours de vos travaux.

J’ai aujourd’hui, Monsieur, avec l’honneur de vous recevoir au nom de l’Académie, une fortune dont je ne saurais me trop féliciter : ce que je viens de dire de vous, je puis et je dois le dire également de l’excellent confrère que vous remplacez parmi nous. Les lettres ont donné en lui, comme les sciences en vous, un bel exemple de désintéressement dans leur culte et de fidélité indépendante dans les idées et les sentiments qui sont comme leur religion naturelle. La vie de M. de Lacre telle a touché un peu plus que la vôtre à la politique ; il a pris un peu plus de part que vous aux luttes de notre temps et s’est un peu plus ressenti de nos orages. Les lettres tiennent de

bien plus près que les sciences aux questions qui

RÉPONSE DE M. GUIZOT

agitent la société, et elles mettent bien plus en mouvement toute l’âme humaine. Mais, au-dessus de ces accidents divers de vos destinées , s’élève et domine, entre M. de Lacretelle et vous, une frappante et noble ressemblance. Il a aimé les lettres, comme vous

les sciences, d’un amour pur et constant, sans leur

rien demander de plus que les joies de l’étude et la possession de la vérité. Il a trouvé dans ses travaux littéraires, comme vous dans vos travaux scientifiques , leurs récompenses naturelles ; au dedans la paix de l’âme et les douceurs du foyer domestique, au dehors la considération et la renommée. Il a joui de tous ces biens pendant une longue vie exempte de déclin , et les a quittés sans en avoir rien perdu, heureux encore au moment où il s’éloignait de son bonheur. Dieu vous a imposé, Monsieur, de plus douloureuses épreuves ; mais il vous a donné le courage et conservé la puissance du travail. Dans ces mêmes murs qui ont accueilli votre jeunesse, vous vous livrez, après plus de cinquante ans, aux mêmes études, entouré de confrères qui, anciens ou nouveaux, vous portent, avec la même affection, un profond respect. Deux Académies déjà, dans l’Institut, étaient votre famille; l’Académie française se félicite de s’y ajouter, et elle se complaît à reconnaître, entre vous et votre digne prédécesseur, ces belles analogies morales qui honorent également ses regrets et son choix.

Deux fois seulement, à des époques et pour des causes bien diverses, M. de Lacretelle est intervenu

activement dans la politique. Vous avez dignement retracé, Monsieur, sa vie et sa conduite pendant notre première et terrible révolution, source encore bouillonnante de tant d’autres. Vous avez rappelé quelques traits du jeune et confiant courage qu’il y déploya pour la défense, tantôt de ses principes, tantôt de ses amis, également prompt à signer de son nom les plus véhémentes attaques contre les oppresseurs et à risquer sa personne pour sauver les victimes. Je n’ai garde d’insister, après vous, sur les souvenirs de ce temps; vous en avez dit tout ce qui était dû à la mémoire de notre généreux confrère. Je ne prends nul plaisir à rentrer, pour les peindre, dans ces orgies du crime, même quand j’y rencontre les protestations de la vertu.

Trente-quatre ans après, dans la seconde circonstance qui provoqua le zèle politique de M. de Lacretelle, les temps étaient bien changés ; la monarchie française était rétablie, et avec la monarchie était rentrée en France la liberté ; mais la monarchie et la liberté commettaient l’une et l’autre la faute déplorable de se croire en pressant péril, et de recourir, pour se défendre, à des armes extrêmes, au lieu de se confier dans l’usage mesuré et patient de leurs droits et de leurs forces mutuelles. Une loi fut présentée aux Chambres pour réprimer violemment une presse violemment hostile. Les plus sages amis du régime constitutionnel s’alarmèrent; il leur parut urgent d’adresser à la Couronne des représentations affectueuses, émanées non de l’arène politique, mais du

RÉPONSE DE M. GUIZOT

paisible sanctuaire des lettres. M. de Lacretelle, qui ne s’était point refusé aux fonctions de censeur dramatique, et qui, en 1827 comme en 1792, voulait avec la même sincérité la sûreté du trône et celle des libertés publiques, proposa à l’Académie française cette démarche inaccoutumée , mais loyalement patriotique, et l’Académie accueillit sa proposition. Rédigée par MM. de Chateaubriand, Villemain et de Lacretelle , la respectueuse et libérale supplique ne fut point reçue par la Couronne ; MM. de Lacretelle, Villemain et Michaud furent destitués des fonctions qu’ils occupaient : mais le projet de loi, blessé à mort, n’atteignit pas même le terme de ses épreuves dans les Chambres : arrivé devant la Chambre des pairs, la Couronne le fit retirer. Bel exemple de modération et de respect pour le sentiment public, donné par le pouvoir lui-même au plus fort de ses méfiances contre la liberté ! Heureux le pouvoir, heureux le pays s’ils avaient toujours su l’un et l’autre s’arrêter ainsi sur leur propre pente et ne jamais pousser à bout leurs combats !

Toujours prêt à se commettre pour son pays et pour sa cause quand il s’y croyait appelé par un devoir, M. de Lacretelle, ce devoir accompli, rentra modestement dans sa carrière, et donna aux lettres son âme et sa vie. Il les aimait avec une tendresse reconnaissante , comme on aime les personnes à qui l’on doit son bonheur. Et ce n’était pas envers les lettres seules qu’il témoignait cette disposition affectueuse et doucement satisfaite; elle était en lui générale et

comme le fond de sa nature ; elle dominait dans son enseignement public et se retrouve dans tous ses écrits. Professeur, l’histoire devenait pour lui le texte d’éloquentes considérations morales et de généreux épanchements, à l’honneur du dévouement à la patrie, des convictions désintéressées, du courage, de l’humanité , de toutes les vertus qui peuvent exciter l’admiration ou la sympathie. Il s’appliquait à mettre en relief le côté moral des événements plus qu’à en rechercher les causes ou les effets , et prenait plaisir à intéresser son auditoire par le tableau des vertus ou des vices des personnages historiques, plutôt qu’à pénétrer les secrets de leur caractère ou de leur influence. Écrivain, il a porté dans le récit des guerres religieuses du xvi° siècle et des luttes philosophiques du xviii® la même disposition : les crimes des hommes l’indignent, leurs souffrances le désolent, leurs erreurs l’étonnent plus qu’ elles ne l’inquiètent, leurs vertus l’émeuvent, leurs espérances le charment; c’est le moraliste qui domine dans l’historien, le moraliste bienveillant et confiant, qui compte sur le genre humain presque autant qu’il l’aime, et se promet presque pour lui tout ce qu’il lui désire. Fidèle et honorable image des meilleurs penchants du siècle même auquel appartient surtout M. de Lacretelle : siècle de sympathie et de confiance jeune et présomptueuse, mais sincère et humaine, dont les sentiments valaient mieux que ses principes et ses mœurs, qui a beaucoup failli , parce qu’il a trop cru en lui-même, doutant d’ailleurs de tout, mais pour

RÉPONSE T)E M. GUIZOT

qui il est permis d’espérer qu’un jour, quand ses fautes paraîtront suffisamment expiées, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé.

Comme historien de la Révolution française, M. de Lacretelle a un caractère particulier qui , de jour en jour , deviendra pour lui un plus grand honneur : dans ses appréciations comme dans ses récits, sur les personnes comme sur les événements , il est l’interprète fidèle des sentiments des honnêtes gens, et comme le représentant de la conscience publique dans les temps qu’il retrace. Ni l’esprit de parti ni l’esprit de système ne le dominent; il n’accuse ni n’excuse en vertu d’aucune idée générale, ni d’aucune prévention personnelle ; il pense, sent et parle comme ce chœur des hommes droits et sensés qui assistent à l’histoire sans y être ni acteurs, ni étrangers, et qui approuvent ou condamnent selon qu’ils sont satisfaits ou choqués dans leur sens moral et leur bon sens. Ce n’est pas l’impartialité indifférente du juge lointain ; c’est l’impression spontanée du public contemporain , le plus direct et le plus sincère des témoignages qu’aura à consulter la postérité.

Après tant et de si excellents travaux, Dieu a accordé à M. de Lacretelle la plus douce récompense que puisse recevoir ici-bas une activité intellectuelle si constante et si pure : il lui a été donné de la déployer sans déclin jusqu’au dernier terme d’une très-longue vie, jouissant des plus belles affections et des plus tendres soins domestiques, entouré, dans le pays qu’il habitait, de la sympathie générale, et

recevant , du monde dont il s’était éloigné, de fréquentes preuves qu’il n’y était point oublié. L’Académie prenait plaisir à entendre parler de lui, à accueillir les communications littéraires ou affectueuses qu’il lui adressait, et à y répondre. Je n’ai rien à ajouter, Monsieur, au tableau que vous avez tracé des derniers jours de cette vie si heureuse, si honorable et si honorée ; mais il m’appartient d’y recueillir un enseignement que votre modestie ne vous a pas permis d’en tirer. Vous êtes, Monsieur, M. de Lacretelle et vous, non-seulement de nobles exemples, mais encore de salutaires spectacles à offrir à notre temps. C’est aujourd’hui le penchant général de ne voir partout qu’espérances trompées, désenchantements et mécomptes. Et en effet, tout ce que nous avons vu et subi est bien propre à nous donner de la destinée humaine et sociale cette triste idée : là où nous avions compté sur la force, s’est rencontrée la faiblesse ; une décadence prématurée ou une chute violente ont atteint ce qui semblait nous promettre un long avenir; les plus grands guerriers ont été vaincus, les plus sages politiques ont échoué, les plus nobles établissements sont tombés. Nous avons vécu au milieu des ruines. Seule, la passion de la science et de la vérité n’a pas été trompée; les conquêtes de l’esprit ont seules été durables ; 1a, grandeur intellectuelle est seule restée debout au milieu de tant de grandeurs déchues. Clair indice des voies où nous pouvons toujours nous promettre un peu de sécurité et de solide succès.

RÉPONSE DE M. GUIZOT

Plus d’une fois déjà la France a vu la fortune manquer à ses élans vers un régime libre ; triste alors, mais non abattue , elle a cherché et trouvé, pour un temps, dans sa puissante activité d’esprit, d’autres plaisirs et une autre gloire. Après les échecs politiques de la Fronde ont éclaté les travaux scientifiques et les chefs-d’œuvre littéraires du xvn e siècle. Et de nos jours, au sortir des tourmentes révolutionnaires qui nous avaient rendu suspectes toutes nos libertés, la philosophie, reprenant son essor, s’est dégagée de la matière, et les lettres ont reporté leurs regards vers le ciel, qu’elles avaient oublié. C’est en se repliant dans le monde intellectuel que l’homme, lassé par les revers ou les hontes du monde social, se console, se raffermit et se relève. Et quand les âmes se sont ainsi retrempées dans la recherche et la contemplation du vrai et du beau, elles retrouvent les espérances et les forces dont elles ont besoin pour tenter de nouveau les grands desseins de l’humanité. Je me permettrai d’inviter, vers ces régions sereines de l’étude et de la pensée, les générations qui s’avancent d’un pas incertain : non pas, Dieu m’en garde, pour qu’elles renoncent aux droits pratiques de la vérité sur les sociétés humaines et qu’elles désespèrent de son succès ; mais pour qu’elles s’exercent à la bien connaître et se préparent à la bien servir en acceptant, avant d’y prétendre, toutes les conditions de son empire. Le divin Maître des hommes adressait, à ses disciples réunis autour de lui sur la montagne, des paroles que j’oserai répéter en finissant, car elles

valent pour le salut des peuples aussi bien que pour celui des âmes : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes choses vous seront données par-dessus 1 . »

1 Évangile selon saint Matthieu, chap. vi, verset 33.

DISCOURS DE M. GUIZOT

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