‹ Discours aux étudiantsChapitre 19 sur 59 · U Université de Paris , n° 71, décembre · texte numérisé non relu

U Université de Paris , n° 71, décembre

de vie intacte, pleine, encore innocente, généreuse, toute prête à se répandre. Vous êtes bons avec la possibilité de devenir meilleurs. La vie vous tient encore à l’état de ces ébauches d’un grand maître, plus intéressantes pour le curieux, plus émouvantes, dans leur incertitude et leur mystère, que la statue achevée et limitée par sa perfection même. Et, comme l’idée de perfection, c’est-à-dire d’achèvement est une idée triste quand on l’applique à l’homme et à la vie humaine, je vous félicite sincèrement de n’être pas encore parfaits.

Tels que vous êtes, vous êtes très aimables. Un de vos charmes, c’est votre joie. Ceux qui disent que vous êtes accablés de mélancolie ne vous ont jamais vus. La joie, vous la possédez et vous la répandez. Au milieu de vous, on en est tout pénétré. Or, je suis sûr que la joie n’est pas accordée aux hommes en don gratuit, mais qu’elle choisit pour séjour les âmes actives, libres et désintéressées. Il y a des théologiens qui affirment que la joie est par elle-même une grande vertu. Sans être théologien, je le crois volontiers.

À voir chacun de vous en particulier, Messieurs, vous m’apparaissez brillants de joie et fleuris de jeunesse. Mais en tant que corps constitué, vous êtes tout au contraire des anciens. Vous êtes les organes et les membres d’un corps vénérable. Vous êtes au-

gustes par votre antiquité. Vous datez de 1884, et vous durez depuis lors sous le même nom, ce qui est exemplaire dans un pays où les groupes politiques abandonnent leur nom dès qu’il est trop connu et se dissimulent sous un autre. Vous avez ce qui fait les grandes institutions : la suite et la tradition. Je conseillerais volontiers à beaucoup de nos hommes d’État de se mettre à l’École chez vous. Ils y prendraient peut-être cet esprit de continuité sans lequel les meilleurs desseins et les plus sûres entreprises se rompent et se tournent en désastres. Ils y recevraient aussi des leçons de liberté. Ils y apprendraient à respecter l’opinion d’autrui. Car votre Association est jalouse d'assurer l’indépendance absolue des consciences. Ainsi que l’a dit noblement votre jeune président de 1891 : « Elle laisse à chacun l’intégrité de son trésor moral intime, de ses croyances politiques et religieuses 1 ».

Avec cela vous êtes le vingtième siècle. Vous êtes les maîtres de demain. Vous ôtes la pensée et la science futures. Vous découvrirez des secrets que nous n’avons point percés. Qui dit que tel d’entre vous, assis insoucieux à celte table, n’étonnera pas un jour le monde par la grandeur et la fécondité de son génie? Heureusement pour celui-là qu’il ne eon-

1. M. Henry Bérenger, dans son discours de bienvenue au président du banquet de 1891, M. Léon Bourgeois.

naît point son effrayante destinée, que nul regard prophétique ne peut le découvrir, qu’il s’ignore luimême, et que je peux, sans l’inquiéter, saluer sa gloire trente ou quarante ans à l’avance.

Vous comprenez maintenant, Messieurs, pourquoi je suis fier de la place que vous m’avez donnée parmi vous. Mais je confesse qu’à cette fierté se mêla quelque inquiétude et même une sorte d’épouvante quand votre aimable président m’ouvrit vos annales et me montra la liste des hommes fameux auxquels vous m’appelez à succéder. M. Émile Merwart prit soin de me communiquer les discours prononcés à vos banquets depuis 1890. Je les connaissais déjà; jeles admirais. Mais cette fois je les ai relus avec une attention inquiète et autant d’envie qu’il en peut entrer dans une aine bienveillante. Vous m’excuserez, en considérant que mes illustres prédécesseurs m’ont tout pris. Ils ont épuisé les bons avis et les excellents conseils. M. de Vogue, vous a enseigné de hautes espérances, la poursuite sublime de la foi, la fraternité des âmes. M.Léon Bourgeois vous a exhortés à pratiquer les vertus civiques. M. Ernest Lavisse vous a exposé les droits historiques que possède la patrie à votre amour et à votre reconnaissance, M. Émile Zola vous a vanté le travail qui donne la joie ou du moins fait oublier les maux de la vie. M. Jules Lemaître vous a conseillé la tolérance, la

DISCOURS AUX ÉTUDIANTS, vertu discrète et admirable, a-t-il dit, qu’est la charité de 1 intelligence. Voilà de grands sujets et qui ont été trop bien traités pour qu’on soit tenté de les ieprendre. Pourtant je ne veux pas imiter ce personnage qu Alphonse Daudet a peint dans son roman de Jack, cet auteur dramatique qui ne faisait point de pièces parce qu’Émile Augier lui prenait toutes ses idées. Et, puisque enfin vous me faites l’honneur de m’écouter, je vous donnerai un conseil. L’éloquence me manquera et la persuasion. Mais ce qui me i assure, cest que le conseil est bon et que vous êtes tout à fait propres à l’entendre.

Je vous dirai : Vous êtes la jeunesse savante. Ne vous défiez pas de la science. Ne croyez point qu’elle est vaine et décevante, parce qu’à mettre les choses au pire, elle ne trompe pas plus que l’amour ni que la foi, elle ne trompe pas plus que ces grandes occupations de l’âme qui, employant toute la vie, la gardent du médiocre et du vulgaire.

A suivre les éloquentes disputes, les grands coin bats d esprits qui ont fait notre admiration cette année pendant les jours d’été 1 , on eût dit, en de

1. Il est a peine besoin de rappeler que SI. Brunetière, au retour dun voyage a Rome, avait dans un article retentissant, proclamé la faillite delà science. De grands débats philosophiques s'en suivirent, dans lesquels SI. Berlhelot se montra le principal porte-parole des scientifiques. C est à ces discussions que SI. Anatole France fait

certains moments, que la science était une entreprise nouvelle et démesurée, un grand établissement de crédit, émettant des valeurs douteuses et géré avec une coupable imprudence. On semait des bruits alarmants. On parlait de faillite. N’avez-vous pas été bien surpris, Messieurs, quand vous avez entendu ces rumeurs? Vous n’en avez rien cru, et vous avez eu raison.

Non, la science n’est pas une entreprise nouvelle et hasardante. Ce n’est point une vaste erreur du dix-neuvième siècle. Elle est née de l’homme, avec l’homme même, et l’on ne peut concevoir un commencement d’humanité sans concevoir en même temps un commencement de science. Le troglodyte qui, le premier, fit bouillir de l’eau dans une pierre creuse spécula sur l’instabilité de la matière et fonda la chimie expérimentale. Quand les bâtisseurs de menhirs faisaient rouler des quartiers de roches sur des troncs d’arbres, ils instituaient la mécanique. Toutes les sciences ont des origines aussi simples et profondes. Ce sont les filles antiques de l’esprit humain. Elles ont grandi avec lui. Elles dureront autant que lui. La science est l’homme même, puisque l’homme n’existe que par la pensée, et que la science n’est pas autre chose que la pensée ordonnée et s’appliquant d’une façon suivie à quelque objet intéressant.

Quand la science nous a-t-elle trompés? En multipliant nos rapports avec la nature, elle n’a promis de changer les conditions fatales de ces rapports ni d’être autre chose que l’expansion sublime des sens et de l’intelligence. Le bonheur, elle ne nous l’a point promis, ni le repos de la pensée. Elle ne nous a jamais annoncé que l’incessant effort, jamais conseillé que le travail, le courage et la résignation. Elle soutient notre curiosité. Nous devons l’en aimer. Elle ne l’épuise pas. Nous devons l’en aimer encore. Qui sait si la curiosité n’est pas la plus utile vertu de l’homme et la plus essentielle à sa grandeur morale?

Reine des apparences et des métamorphoses, la science fait jouer de toutes parts à nos yeux les facettes étincelantes de l’impénétrable réalité; elle nous présente les magnifiques images et les profonds symboles du Dieu inconnu; elle prolonge notre existence dans le temps et dans l’espace; elle nous fait, en une vie, vivre mille vies; sur une infime planète, peser et mesurer les mondes et, avec des sens médiocres, pénétrer les deux infinis de la grandeur et de la petitesse. N’est-ce pas là un inestimable bienfait?

Elle en répand d’autres sur les hommes. Par l’action qu’elle leur donne sur les forces naturelles, elle rend leur destinée terrestre moins précaire et

moins mauvaise. Elle fait leur vie moins brève, plus sûre, pins abondante et plus variée. Elle les abrite pour penser. Elle leur assure encore de plus précieux avantages.

En dépit de son indifférence sublime, elle concourt à radoucissement des mœurs. À mesure qu’elle découvre les lois naturelles, elle y incline les lois humaines et, les rapprochant de plus en plus de leur objet, qui est de se conformer à la nature des choses, elle leur ôte l’arbitraire et la cruauté qui leur venaient de l’ignorance et de la peur, et elle tend à leur communiquer cette puissance invincible et douce, qui résultera un jour de leur parfaite harmonie avec les conditions nécessaires de la vie et de la pensée.

Je ne crains point d’annoncer l’avenir en prophétisant sur des données exactes et positives. La science élabore obscurément une morale qui semblera un jour plus heureuse et plus intelligente que la nôtre. La pensée mène le monde. Les idées de la veille font les mœurs du lendemain.

Les constructions intellectuelles se traduisent en constructions sociales. Les Grecs le savaient bien, qui montraient les cités bâties au son de la lyre.

Ne vous déliez pas de la pensée. Loin de la soumettre a quoi que ce soit, soumettez-lui tout ce qui n’est pas elle. Connaissez avec Pascal qu’elle est le

principe de la morale et F unique dignité de

l’homme.

Je vous en conjure, Messieurs et chers camarades, aimez la vérité intellectuelle et morale jusqu’à lui tout sacrifier. Soyez parmi nous ses témoins et ses victimes. Apportez au beau et au bien votre aine en offrande.

Si cette prière me vient si pressante aux lèvres, c’est qu’elle m’est inspirée par un amour jaloux de votre gloire et par une vive sollicitude pour les destinées de notre pays, que vous portez en vous.

Il ne faut pas qu’on dise qu’il n’y a plus en France qu’une seule force, celle des intérêts matériels. Montrez qu’une puissance y règne, plus noble et plus généreuse. Partout où vous conduiront vos efforts et les circonstances, restez ce que vous êtes, des hommes de science et de pensée.

Dans l’étude, dans l’action, gardez l’amour de la vérité, le zèle de l’esprit, la pureté du cœur, le parfait désintéressement. Ne traitez pas la vie comme une affaire. Si c’en est une, elle finit toujours par être une mauvaise affaire. A la liquidation on perd tout. Mais lorsqu’on a possédé, ne fût-ce qu’un moment, une parcelle du beau et du vrai, on s'est assuré un bien inestimable et un avantage infini. Conservez précieusement cette jeunesse de l’âme, que prolonge jusqu’au terme d’une longue vie le

DISCOURS DE M. ANATOLE FRANCE, souci exclusif des choses qui ne passent point. Méprisez les intérêts méprisables. Etablissez votre fortune à l’abri des coups qui abattent ce qui a été bâti trop bas. Défendez contre l’ennemi cette riante et pure sagesse, que nous aimons en vous. Mais pourquoi insister sur des règles de conduite que vous vous donnez à vous-mêmes et me faire plus longtemps l’écho de votre propre conscience?

C’est dans une pensée d’union intime avec vous et de confiance dans vos destinées, que je bois à l’Association générale des étudiants de Paris.

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