‹ Discours aux étudiantsChapitre 39 sur 59 · RÉCEPTION DE M. LE PRÉSIDENT CASIMIR-PERIER · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. LE PRÉSIDENT CASIMIR-PERIER

Pourtant, dans cette maison mesquine, il y a une âme et bien vivante, Monsieur le président. L’Association est une des multiples manifestations des besoins nouveaux qui travaillent les sociétés actuelles, qui, d’un bout à l’autre du monde, ont fait s’épanouir les syndicats professionnels, les bourses du travail, les associations coopératives, les musées sociaux.

Cette âme, on l’a contestée, critiquée.

Les uns, qui « prennent la paille pour le grain des choses », n’ont vu dans l’Association qu’une parodie du régime parlementaire, qu’une couveuse à sous-préfets et à intrigants, le règne des médiocres avant la lettre. D’autres, tout préoccupés de ce qu'ils ont observé dans d’autres pays, où pourtant ni les mœurs, ni les traditions, ni les besoins ne sont les mêmes que chez nous, préfèrent à une vaste Association, qui peut devenir une cohue, de petits groupes particularités plus disciplinâmes et se refusent à l’essai loyal de la liberté et de la solidarité, ces deux forces qui, quoi qu’on fasse, poussent le monde. D’aucuns, enfin, surtout parmi nos camarades, attaquent l’Association sans la connaître ; la vie des lycées les a rendus pour jamais incapables d’accepter volontairement une action commune, qui suppose toujours une discipline plus ou moins étroite, et de concevoir une union autrement que servile ou tyrannique. Certains, aussi» dans l’orgueil de la première science ou du jeune talent craignent de voir leur génie méconnu par la foule et pré-’ fèrent l’encens discret, mais sûr, du sanctuaire ; beaucoup enfin, inhabiles aux efforts patients et méconnus, refusent de dépenser plus longtemps une bonne volonté si mal récompensée.

Dans toutes ces critiques, il y a une « âme de vérité » ;

mais je ne puis m’attarder à les discuter. Toute œuvre qui commence est une ébauche avec ses imperfections, que la patine du temps et l’expérience feront disparaître. Mais la véritable question n’est pas là. Pour nous, la voici : La jeunesse doit-elle être le reflet attardé du passé, ou bien doit-elle se pencher, inquiète, mais pleine de bonne volonté, pour entendre les voix de l’avenir? Nous avons opté. Deux choses nous ont paru caractériser les temps actuels : le besoin de tolérance et la nécessité de l’union ; les générations actuelles de jeunes gens sont excédées de querelles politiques ou religieuses, et elles ont soif de fraternité. Elles ne veulent pas plus de la tyrannie des formules vaines que de la résurrection de la lutte des classes que semblent préparer l'égoïsme des uns et les calculs des autres. Elles veulent être de leur temps pour le comprendre et le deviner, pour réaliser plus de justice et plus de paix. Dans notre cercle restreint, voilà notre programme; voici nos actes.

Nous avons voulu être et nous sommes une Société de secours mutuels; nous avons offert à nos camarades de Paris, de province et de l’étranger, souvent peu fortunés, isolés dans la grande foule, au lieu de la chambre solitaire et haut perchée, des bibliothèques, des salies de revues, de journaux, de réunion, chauffées et éclairées, une caisse de prêts, des soins médicaux, des consultations juridiques gratuites. Nous avons ouvert des salles de travail, où beaucoup ont cherché l’idée et trouvé le succès ; créé des conférences techniques, où les aînés se sont fait les moniteurs patients de leurs cadets, où chacun s’entraide, où parfois, comme pour les conférences sociales, l’on s’essaye à suppléer à un enseignement qui n’existe pas chez nous et qui devrait exister.

HÊCEPTÎON DÈ St. LE PPÉSlbÉNT CÀSlSlîR-PÈftîËtt.

Mais tous ces avantages matériels et intellectuels n’ont leur fin que clans l’action. Quelle action? Beaucoup nous disent qu’il faut agir sans dire ni comment ni pourquoi. Cependant le problème est net. Nous vivons dans une démocratie, c’est-à-dire sous le gouvernement du peuple par lui-même. C’est à notre métier de citoyens d’une démocratie que nous voulons nous initier. Nous faisons, de notre côté, un essai loyal et sincère pour concilier les droits de l’individu avec les devoirs de la solidarité. Par la pratique des affaires, par l’habitude d’exposer ses idées et de discuter celles des autres, par les responsabilités nettement entrevues et franchement acceptées, l’Association essaye cette éducation de la volonté, si mal faite chez nous. Par l’habitude de sacrifier chaque jour à une œuvre commune un peu de ses loisirs, de ses plaisirs, on y fait l’apprentissage du désintéressement, on devient moins préoccupé de son moi, on crée un utile contrepoids à l’individualisme exagéré qui n’est souvent que de la vanité ou de l’égoïsme.

Permettez-moi, Monsieur le Président, une citation classique qui ne saurait être déplacée dans une réunion d’étudiants. Un vers antique caractériserait admirablement ce que nous sentons. Sophocle fait dire à Antigone :

« Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer. »

Nous aussi, nous voulons dire : « L’Association est née des efforts de ceux qui ne veulent plus haïr, mais aimer. »

Oui, nous aimer d’abord entre nous, en nous supportant, en nous faisant des concessions mutuelles, en collaborant à la même œuvre. Nous voulons aimer aussi nos maîtres, qui nous prouvent leur affection par leur présence au milieu de nous et qui nous donnent le meilleur

de leur temps et de leur esprit. Nous voulons aussi aimer la science, la science qui a fait l’honneur de notre pays à 1 heure où les gloires militaires nous manquaient. Nous voulons 1 aimer d’un amour profond, désintéressé et patient. Enfin, nous voulons aimer le peuple, le peuple dont nous sommes sortis ; nous voulons le considérer, non comme un inférieur, mais comme un créancier, car sans son œuvre matérielle, notre œuvre à nous serait vaine. Nous voulons l’aimer assez pour le respecter, pour ne jamais le flatter, pour ne pas l’exaspérer de mirages affolants ni le bercer de chimères décevantes; en un mot, nous voulons l’aimer comme le réservoir profond, inépuisable, des forces matérielles, intellectuelles et sociales de la patrie.

Discours de M. le Président Casimir-Perier

Ne me remerciez pas, mon cher président. L’accueil que j’ai reçu, le discours que je viens d’entendre sont une récompense que je n’ai pas même méritée. Vous avez parlé des sentiments de la jeunesse des écoles, de votre amour désintéressé de la science, de votre ardente passion pour la démocratie laborieuse, vous avez exprimé des idées si généreuses et si nobles, que je partirai d’ici heureux d’avoir été votre hôte et fier de vous.

Après vingt ans de vie publique, je revendique le droit d affirmer mon dévouement à toutes les causes

DISCOURS DE M. LE PRÉSIDENT CASIMIR-PERIER. 251 qui vous sont chères. Il me semble que vous m’avez permis de lire l’avenir au fond de votre âme; et en face de tous ces jeunes hommes qui vous applaudissent et vous comprennent, quelle joie j’éprouve à sentir plus forte ma confiance dans les destinées de la France!

Vous avez dit qu’en acceptant, au profit de votre Association, le concours de toutes les bonnes volontés, vous ne pensiez pas aliéner votre liberté, ni vous mettre des chaînes. Vous m’autorisez ainsi à solliciter comme un honneur pour moi mon inscription sur votre liste d’adhérents à titre de membre fondateur. Vous ne serez pas pour cela sous la férule de cet affreux despote qui s’appelle le président de la République ; vous lui aurez permis d’attester qu’il est des vôtres.

Oui, je suis des vôtres, parce que j’ai trouvé dans cette maison les sentiments qui réchauffent le cœur, et les pensées qui élèvent l’esprit. Vous y créez, par l’association et par la fraternité, des liens indissolubles de reconnaissance et d’amitié; vous y remuez toutes les idées qui sont l’honneur de l’humanité, et c’est votre ambition d’y ajouter encore de nouvelles richesses à notre patrimoine de lumière et de science.

J’espère qu’il me sera donné de vous prouver ma sympathie mieux que par des paroles. Recevez, mon

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