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PROCÈS DE L'ÉCOLE LIBRE

Audience du 19 septembre 1831

Le 9 mai 1831, M. Fabbé Lacordaire, M. de Coux et M. le yicomte Charles de Montalembert, rédacteurs du journal V Avenir, membres de TAgence générale pour la défense de la liberté religieuse, qui s'était formée après la révolution de Juillet, sous la présidence de M. Tabbé de la Mennais, ouvrirent à Paris, rue des Beaux-Arts, une école gratuite sans autorisation, dans le but de faire reconnaître la liberté de renseignement, dont le règlement avait été promis dans le plus bref délai par Tart. 60 de la Charte de i830.

Les 10 et il mai, le commissaire de police du quartier fit sommation aux enfants de se retirer, aux termes des décrets de Napoléon l*' qui établissaient le monopole de TUniversité.

Ces sommations étant demeurées sans résultat, les maîtres et les enfants furent exclus par la force publique, et les scellés apposés sur les portes de l'appartement le 12 mai suivant; les trois maîtres d'école furent traduits en police correctionnelle.

Sur ces entrefaites, M. le comte de Montalembert, pair de France, étant venu à mourir, son fils, M. le vicomte Charles de Montalembert, né le 29 mai 18iO, succédait à sa pairie par droit d'hérédité. L'article 29 de la Charte stipulant que nul pair ne pouvait être jugé que par la Chambre des pairs, lui et ses co-prévenus, en vertu du principe de l'indivisibilité du délit et de la poursuite, devinrent justiciables de la Cour des pairs, où la cause fut portée,

Œuvres, i. — Ditcoon. i. 1

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après uu arrêt de condamnation par défaut suivi d'un second arrôt d'incompétence, rendus par la cour royale de Paris.

M. l'abbé Lacordaire et MM. de Coux et de Montalembert comparurent devant la haute Cour le 19 septembre 1831, assistés de MM. Fremery et Lafargue , avocats. M. Persil ', procureur général près la cour royale de Paris, remplissait les fonctions du ministère public.

M. Persil, s'appuyant sur Tart. !«' de la loi du 10 mai 1806 qui charge exclusivemeîit l'Université de l'enseignement et de l'éducatiofi publique dans tout Vempire, et sur le décret du 17 mars 1808 qui organise l'application de cette loi, demanda contre les prévenus l'application des art. 54 et 56 d'un décret impérial du 15 novembre 1811.

L'art. 56 de ce décret est ainsi conçu : « Celui qui enseignera (( publiquement et tiendra école sans l'autorisation du grand u maître sera traduit, à la requête de notre procureur impérial, en « police correctionnelle, et condamné à une amende qui ne pourra • être au-dessous de 100 ni au-dessus de 1 ,000 francs, n

Les défenseurs opposèrent : 1® que le décret du 15 novembre 181 1 , ainsi que le décret du 1 7 mars 1 808, étaient inconstitutionnels, conmie ayant été rendus en violation de l'art. 3 de la loi du 10 mai 1806, qui portait : « l'organisation du corps enseignant sera présentée en a forme de loi au Corps législatif à la session de 1 810 ; »

2« Que ces décrets, fussent-ils constitutionnels, étaient, ainsi que la loi du 10 mai 1806, abrogés par les art. 69 et 70 de la Charte de 1830, disant :

« Art. 69. Il sera pourvu successivement, par des lois séparées, « et dans le plus court délai possible, aux objets qui suivent :

« 8« L'instruction publique et la liberté d'enseignement.

« Art. 70. Toutes les lois et ordonnances, en ce qu'elles ont de « contraire aux dispositions adoptées pour la réforme de la Charte, « sont, dès à présent, et demeurent annulées et abrogées. »

M. Persil répondit que les décrets du 17 mars 1808 et 15 novembre 1811 n'étaient pas inconstitutionnels, puisque d'une part ils ne faisaient que développer les principes contenus dans la loi du

* H. Persil, alors procureur général, depuis ministre de la justice el pair de France sous le gouvernement de Juillet, a été nommé conseiller d'£tat en 1852.

\0 mai 1806, et que d'autre part cette loi avait eu le tort de confier i une législature ce qui était Vœuvre de V administration; que de plus ces décrets ainsi que la loi qui les précédait conservaient toute leur vigueur jusqu'à l'application des art 69 et 70 de la Charte de i830.

M. Persil, sans nier le principe de la liberté d'enseignement que proclamait la Charte nouvelle, ajouta : « Vous l'aurez donc^ cette « liberté, mais vous l'aurez avec des conditions qui vous empôche- « ront de faire ce que vous voulez, d'enseigner une religion qui ne 1 peut être une religion française, non pas la religion de Bossuet, « les principes de 1682, mais l'ultramontanisme ; le premier des « souverains pour nous, c'est Louis-Philippe et non le pape. Voilà a d'où vient votre déchaînement ; c'est parce que vous voyez que « nos institutions vont sauver le peuple français que vous voudriez • le replonger dans le chaos. »

La Cour des pairs condamna les accusés au minimum de la peine, chacun et par corps à 1 00 francs d'amende , et solidairement aux frais du procès.

M. de Montalembert, M. de Cous et M. l'abbé Lacordaire avaient pris successivement la parole après leurs défenseurs. Voici le discours de M. de Montalembert, extrait du Moniteur du 22 septembre 1831.

Pairs de France,

La tâche de nos défenseurs est accomplie; la nôtre commence. Us se sont placés sur le terrain de la légalité, afin d'y combattre corps à corps nos adversaires. Ils vous ont fait entendre le sévère et rigoureux langage du droit et de la loi. A nous, accusés, il appartient maintenant, en exposant les motifs de notre conduite, de parler un autre langage, celui de nos croyances et de nos affections, de notre cœur et de notre foi, le langage catholique.

Toutefois, nul ne s*étonnera, je pense, si, ayant de débattre la cause sous ce point de vue, je cherche à donner ici quelques rapides explications sur ce qui m'est personnel dans ce procès, puisque c'est à cause de moi qu'il est plaidé devant vous, puisque c'est moi qui ai invoqué votre suprême juridiction, qui vous ai réclamés pour mes pairs et pour mes juges.

Vous le savez. Messieurs, lorsque le 9 mai je fis en faveur de la liberté d'enseignement la tentative qui m'amène aujourd'hui devant vous, je n'avais certes nul lieu de craindre que ma voix jeune et inconnue se ferait sitôt entendre dans une enceinte où venait de retentir une voix qui m'était si chère, et qui, j'ose le dire, n'était indifférente ni à la liberté ni à la France.

Il n'entre pas dans mes intentions de retracer ici les divers incidents qui ont différé le jugement définitif de cette cause jusqu'au jour où un cruel malheur me jeta solitaire dans le monde et orphelin parmi vous.

Si dans les premiers instants qui suivirent ce jour fatal j'avais obéi à l'inclination de ma douleur, j'aurais peut-être répudié les conséquences de la dignité dont la mort venait de m'investir, et je me serais soumis à la sentence des juges naturels de mes concitoyens. Mais le souvenir de la volonté expresse de celui qui n'était plus, la pensée de ce que je devais à sa mémoire, à ses collègues, à cette dignité même qu'il avait toujours estimée si haut, me détermina à invoquer une prérogative écrite dans la Charte, et à ne pas m'associer tacitement au dédain que l'on cherchait à soulever de toutes jiarts contre la pairie. Bientôt, quand je vis mes droits consacrés par un arrêt souverain, j'osai me féliciter d'avoir offert au premier corps de l'État une si brillante occasion de donner h la France la plus précieuse de ses libertés publiques dont il

était naguère l*appui tutélaire , de se rajeunir, pour ainsi dire, par sa bienfaisante sympathie pour les générations nouyelles et futures.

Justifié par ces considérations, Messieurs, je ne m*en sens pas moins, en ce moment solennel, presque accablé par le pmdsde la responsabilité que j*ai prise sur moi. Je sais que par moi-même je ne suis rien, je ne suis qu'un enfant; et je me sens si jeune, si inexpérimenté, si obscur, que pour m encourager il ne faut rien moins que la pensée de la grande cause dont je suis ici Thumble défenseur. Aussi suis-je heureux d'avoir pour me soutenir devant vous , et le souvenir des paroles prononcées poiu* cette même cause, dans cette mémo enceinte, par mon père; et la conviction que c*est ici une question de vie ou de mort pour la majorité des Français, pour vingt-cinq millions de mes coreligionnaires ; et le cri unanime de la France pour la liberté d*enseignement ; et les VŒUX écrits de ces quinze mille Français dont nous avons nous-mêmes déposé les pétitions à l'autre Chambre; et les droits des milliers de familles dont les rejetons germaient là où Tarbitraire n'a plus laissé que des déserts; en un mot, l'image d'un passé cruel à réparer, d'un avenir incalculable à assurer, et pardessus tout le nom que je porte, ce nom qui est grand comme le monde, le nom de Catholique.

J'ai besoin de me rappeler toutes ces grandes choses, nonseulement pour y puiser du courage, mais pour convaincre mes juges que je n'ai été guidé dans tout ce que j'ai fait par aucune inspiration de vanité, aucune soif de bruyante distinction. On sait assez que la carrière où je suis entré n'est pas de nature à satisfaire une ambition de places et d'honneurs politiques; on sait assez que pour les catholiques le pouvoir et l'opposition sont aujourd'hui, grâce au ciel, également stériles, n est aussi une autre ambition non moins dévorante.

peut-être, Don moins coupable, qui aspire à une réputation, et qui rachète à tout prix; celle-là je la renie comme lautre. Personne plus que moi n'a les yeux ouverts sur les inconvénients qu'une publicité si précoce entraîne pour la jeunesse; personne plus que moi ne les redoute. Mais il y a encore dans le monde quelque chose qu'on appelle la foi ; elle n'est pas morte dans tous les cœurs : c'est à elle que j'ai donné de bonne heure mon cœur et ma vie. Ma vie. . . . une vie d'homme , c'est, aujourd'hui surtout, bien peu de chose; mais ce peu de chose, consacré à une grande et sainte cause, peut grandir avec elle; et quand on a fait à une cause pareille l'aban^ don de son avenir, j'ai cru et je crois encore qu'il ne faut fuir aucune de ses conséquences, aucun de ses dangers.

C'est fort de cette conviction, que je parais aujourd'hui pour la première fois dans l'assemblée des hommes. Je sais trop bien qu'à mon âge on n'a ni antécédents ni expérience ; mais à mon âge comme à tout autre on a des devoirs et des croyances. J'ai dû, j'ai voulu être fidèle aux unes comme aux autres. J'ose espérer que je l'ai été.

Je me suis élevé contre l'Univei-sité à trois titres diflérents : comme jeune homme, comme Français, comme catholique.

Jeune homme et encore étudiant, je me suis senti plus à même que tout autre de m'élever contre elle, puisque je vis encore sous son régime, puisque chaque jour je reçois ses leçons, et qu'ainsi j'ai d'elle une connaissance plus récente et plus intime que tout autre. Je ne me sens aucime gratitude pour l'instruction qu'elle m'a donnée, puisque cette instruction m'a été imposée, puisqu'elle me l'a vendue à prix d'argent, et puisque c'est en son nom qu'il m'a été défendu d'a^ voir plus de science pour moins d'argent. Au contraire, à peine sorti de ses collèges, j'ai l'âme encore fraîchement remuée des douloureuses émotions que j'y ai reçues. Quels que

soient ma reconnaissance et mon respect pour ceux qui ont présidé directement à mon éducation, et que depuis la mort et la disgrâce ont éloignés de l'Université, je ne pus m'empécher dès lors de déplorer l'ignorance et Timpuissance où les condamnait leur position même; dès lors je ne pus m*empécher de gémir comme aujourd'hui sur le sort de tant d'âmes contemporaines de la mienne ou plus jeunes encore et livrées si longtemps et de si bonne heure à d'effroyables dangers. Je fis alors avec ma conscience et mon Dieu un pacte solennel : je me promis de contribuer pendant toute ma vie et de toute ma force à la ruine de cet enseignement oppressif et corrupteur : ce pacte solennel, religieux, irrévocable, je commence à le remplir aujourd'hui devant vous. C'est donc le souvenir de ce que j'ai récemment vu, récemment souffert qui maîtrise aujourd'hui ma pensée, et qui, des bancs de l'école où je siégeais il y a peu de jours, m'amène aujourd'hui sur le banc des prévenus.

C'est ainsi que par le malheur de sa destinée, et en vertu de son monopole même , l'Université se voit condamnée à nourrir dans son sein ses plus mortels ennemis. C'est un étudiant de l'Université qui s'arroge le titre de maître d'école pour la combattre; titre modeste qui, remarquez-le. Messieurs, ne se trouve nulle part dans l'énumération des degrés de sa pompeuse hiérarchie ^

De plus. Français, me croyant libre avant la Charte dé 1830, et à plus forte raison depuis, je sens tout ce qu'il y a en moi d'indignaticm s'accumuler sur un pouvoir qui prétend, aujourd'hui, enchaîner l'intelligence et la pensée; c'est-à-dire enchaîner ce qui a toujours été libre dans l'homme et ce qui est solennellement affranchi par la loi suprême et

• Voyez l'article 29 du décret du 17 mars 1808.

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fondameniale de mon pays. Â ce titre encore je crois m'étre légitimement révolté contre TUniversité ; je pense que mes défenseurs vous ont suffisamment prouvé que je n'avais pas tort.

Enfin , chrétien et catholique , je vis avec Tintime conviction que ce que j'ai au monde de plus cher et de plus sacré, ma foi, est opprimé, est outragé par l'existence du monopole de l'Université. Cette conviction a nécessairement dû entraîner de ma part des hostilités contre ce monopole. Au temps où nous vivons, nul homme, quelque chétif qu'il soit, n'est affranchi du devoir de rendre témoignage à ses croyances - que les miennes, que celles de tous les catholiques , sont opprimées , outragées par ces prétendues lois que l'on invoque contre nous; c'est ce que je m'efforcerai de vous prouver.

Et en effet, il me sera impossible de jamais regarder l'instruction et l'éducation de l'enfance autrement que comme liées intimement à la religion. La foi que je professe, la tradition de l'Eglise à laquelle j'appartiens, m'ordonnent de les regarder ainsi, et l'histoire modenie tout entière vient à l'appui de cet ordre. Que l'on ouvre l'histoire de France, et qu'on y trouve, si on le peut, une école, une institution quelconque à laquelle n'ait présidé une pensée religieuse, une pensée catholique. Toutes les anciennes Universités de France ont sans exception été fondées par les papes, à la prière des rois, des états provinciaux ou des villes : aucun monarque, pas même Charlcmagne , pas même Louis XIV, n'osa s'arroger un droit exclusif sur l'éducation ; et lorsque plus tard les parlements envahirent avec tant de despotisme les droits des consciences religieuses, je ne sache pas que jamais ils aient étendu la main de la fiscalité et de la chicane sur l'éducation. Même sous le règne absolu et corrompu de Louis XV, au moment où l'expulsion des Jésuites venait d'être ordon-

née, en 1 763 , il parut un édit qui confie la surveillance exclusive et Torganisation des Universités et des collèges aux évèques et aux délégués de Tautorité mimicipale. On n'y trouve aucune trace de Tintervention du gouvernement, et ce fut là, si je ne me trompe, Tétat de la législation jusqu'à la révolution, c'est-à-dire pendant tout le temps que la France a été catholique.

Ainsi donc, sous l'ancien régime, le catholicisme et l'instruction publique étaient inséparables, et de plus, l'empire de l'un sur l'autre était incontestable. Aujourd'hui cet empire a été détruit, et nous sommes assurément loin d'en demander la résurrection. L' Université actuelle n'a jamais été catholique, et nous sommes bien loin de demander qu'elle le devienne de force, ou qu'elle périsse. Tout ce que nous demandons, c'est d'être libres de son joug, et nous n'avons pas attendu le triomphe de la liberté en France pour réclamer celle de l'enseignement. Dès 1814, au milieu de l'enivrement de la victoire, et au moment où une dynastie, dont le dévouement à la foi catholique était public et héréditaire, remontait sur le trône très-chrétien , cehii que nous nous honorons d'avoir tous trois pour maître et pour ami disait ces paroles :

« n n'est, ce me semble, qu'un seul parti à prendre. Qu'on supprime toute entrave, qu'on laisse une liberté entière, et l'on verra se former des établissements nombreux dont l'émulation garantira la bonté... Plus d'exactions, plus d'odieuse contrainte, plus de mesures tyranniques. Les parents, maîtres de leurs enfants, qu'on les forçait de sacrifier au Moloch de la France, cesseront d*étre dans la cruelle nécessité de les abandonner à l'ignorance ou de consentir à leur perversion. Ce sont là des biens présents, certains, inappréciables ; le temps fera le reste ^ . »

• M. de la Mennais. de l'UniversUé, 1814. Tom. I" de ses Mélanges.

Ce n est donc pas d'hier que date notre dévouement à la cause que nous défendons aujourd'hui; et les paroles injurieuses par lesquelles M. le procureur général a commencé son réquisitoire tombent donc à faux. Nous ne regrettons rien ; nous sommes résignés à tout si ce n'est à la servitude. Il est bon que le pouvoir le sache et qu'il s'en souvienne.

Ce n'est pas d'hier que nous savons et que nous avouons hautement que la France n'est plus légalement catholique. Est-ce à dire qu'elle ne compte plus de catholiques dans son sein? est-ce à dire que leurs droits et leurs conscienros ne doivent plus être sacrés? Je ne veux pas discuter ici le chiffre des Français restés fidèles à l'ancienne religion du pays, ni la véracité de la Charte quand elle a dit que le catholicisme était a religion de la majorité des Français ; mais je soutiens que s'il ne restait en France que cinquante catholiques, leurs droits, leurs croyances, leur autorité paternelle ne devraient pas être moins inviolables qu'à l'époque oii le pays et ses lois étaient leur domaine exclusif.

Cette inviolabilité est-elle réelle, est-elle respectée par l'ordre légal tel qu'on nous l'a fait? Non, Messieurs, elle ne l'est pas : cette triste vérité est proclamée depuis longtemps pai' les réclamations unanimes des catholiques contre l'Université, par leurs efforts constants et laborieux pour secouer son joug , même à une époque Qii le catholicisme était la religion de l'État, où la royauté était dirigée par ce qu'on a . appelé le parti-prêtre, où un évoque était à la tête de l'Université ; à une époque où en vertu des articles 13 et 14 de l'ordonnance du 27 février 1821, la base de l'éducation des collèges était la religion, et où lés éyèques exerçaient le droit de surveillance sur tous les collèges de leurs diocèses^ les visitaient eux-mêmes ou les faisaient visiter par leurs vicaires

D'ENSEIGNEMENT. 1 f

généraux. Même alors, tous le savez, Messieurs, les catholiques français répudiaient toute alliance avec Tœuvre du despotisme impérial, et quarante-cinq mille élèves répartis dans les petits séminaires , c'est-^t-dire le double du nombre de ceux qui fréquentaient les collèges ;de TUniversité, protestaient contre un monopole inouï et impraticable. Si dès lors ce monopole était odieux, que sera-t-il aujourd'hui que tout vestige d'influence religieuse en est , Dieu merci , banni ; aujourd'hui que les plus timides et les plus aveugles sont contraints d'ouvrir les yeux sur sa honteuse fiscalité, et que Tinstruction publique n'est plus qu'un bureau ministériel où paraissent tour à tour les favoris du pouvoir, pour s'y aguerrir contre l'impopularité ou pour s'y consoler de leurs disgrâces?

Je vous le demande. Messieurs, si sous la Restauration un juif, un protestant eût paru devant vous et vous eût dit : « Vos collèges catholiques me déplaisent; mon fils y est mal; sa conscience y est compromise. L'éclat de vos cérémonies, le nombre de vos pratiques religieuses, la séduction de l'exemple, les exhortations de vos prêtres, la solitude morale où il se trouve, tout cela lui pèse, tout cela lui inspire de l'oubli ou du mépris pour le culte de ses pères. Je veux que ce culte soit le sien, et je le retire de vos collèges. J'en ai fondé un pour moi et mes coreligionnaires ; nous y réunirons nos enfants; ils y apprendront à croire ce que nous croyons, à aimer ce que nous aimons. Vos lois me disent que ma religion est libre, que vous devez la protéger. Je vous somme de me protéger et de m'affranchir. » En entendant un tel langage, Messieurs, y a-t-il un seul d'entre vous qui eût le courage de le condamner, de le blâmer... même sous la Restauration?

Eh bien, ce même langage, les catholiques vous le tien-

Dent aujourd'hui par ma bouche, sous le régmie de la souveraineté nationale, sous la Charte de 1830. Aurez-Tous davantage le courage de les blâmer, de les condamner? Ils vous disent : « Votre Université nous a toujours pesé et nous pèse aujourd'hui plus que jamais. Elle opprime nos consciences, elle compromet la foi de nos enfants. Nous nous retirerons d'elle ; nous la renions, nous la maudissons.

(c D'abord elle nous impose, par son décret constitutif, l'obligation de croire aux quatre articles de 1682, d'adopter les prétendues libertés gallicanes. Or, ces libertés constituent à nos yeux la plus odieuse servitude : nées avec le despotisme et l'hérosie, contraires à ce qu'il y a de plus fondamental dans notre culte, cassées, annulées, proscrites par les pères suprêmes de notre foi ' , rétractées par les évoques mêmes qui les inventèrent, et par le roi qui les promulgua, invoquées seulement par les ennemis acharnés de notre Église, nous les répudions, et l'Université nous les impose. Voyez l'art. 38 du déiîret du 17 mars 1808.

« Ensuite elle accapare à son profit l'enseignement religieux que nos enfants pouvaient recevoir de la main de nos évêques ; elle persécute les écoles ecclésiastiques qui existent : elle en a ruiné beaucoup ; elle étoufiTe au berceau toutes celles qui veulent se former ; elle limite audacieusement le nombre des ministres que le Tout-Puissant s'est choisis parmi les hommes ; elle va même jusqu'à désigner le vêtement que nos fils doivent porter, et transforme ainsi la tunique du lévite en signe perpétuel de sa tyrannie. Enfin un décret formel lui enjoint d'avoir recours à la confiscation, à la hideuse confiscation pour écraser ses rivales : et ces rivales sont les pépinières de notre sacerdoce, les berceaux de notre avenir. Voyez le décret du 15 novembre 1811, art. 30.

* Innocent XI, en 1683 ; Alexandre VIU, en 1690 ; Pie VI, en 1794.

« Et ce n*est pas seulement sur ces décrets surannés que s'appuie son flétrissant monopole. Il y a à peine trois ans que les ordonnances du 16 juin apprirent au monde que la Restauration trahissait également la liberté et la religion pour maintenir rUniyersité. Il y a à peine trois ans qu'un de ses chefs déclara qu'il ferait enseigner dans les écoles primaires la lettre du catéchisme, et défendit d en expliquer le dogme ', c'est-à-dire, comme l'a proclamé à cette époque un illustre écrivain, il défendit d'expliquer à l'enfance cette parole : Je crois en Dieu.

« Et ce qui nous consterne le plus, c'est que depuis que la liberté est devenue le droit commun de tous les Français, depuis que le pouToir n'a pour base que la souveraineté du peuple, notre oppression et la tyrannie de l'Université n'ont (iût que s'accroître. Quelles ne furent pas notre surprise et notre douleur lorsque nous vimes que 'on entendait ainsi nous dépouiller de notre part de cette liberté conquise pour tous en juillet; lorsque nous vîmes un grand maître de l'Université écrire au recteur de l'Académie de Lyon pour lui enjoindre de rechercher soigneusement quels étaient les curés qui osaient élever gratuitement à l'ombre de leur humble foyer deux ou trois pauvres enfants, sous prétexte d'en faire des enfants de chœur, et de leur arracher sans pitié ces dernières espérances de la foi ; lorsque les ministres de notre culte furent exclus par ordonnance^ de toute intervention dans l'instruction populaire, et que le premier magistrat de la capitale fit substituer dans les écoles primaires l'enseignement de l'arithmétique à celui du catéchisme ; lorsque au milieu de tant de harangues royales et officielles pas une parole ne se fit entendre pour la liberté d'enseignement; lors-

' Discours du ministre de l'instruction publique, du 26 avril 18i28. 3 Du 16 octobre lb30.

4i LIBERTÉ

que surtout le premier des ministres dont le nouveau pouvoir ait doté la religion et Tinstruction publique vint confirmer, par l'ordonnance du 30 septembre dernier, l'acte le plus arbitraire de la Restauration, et ôter en même temps aux débris de nos séminaires ces malheureux douze cent mille francs qui nourrissaient huit mille lévites, et qui étaient les gages de cette servitude dont il resserrait plus que jamais les liens. »

Quant à moi, j'en remercie ce ministre, parce que s'il a dépouillé huit mille communes de leurs consolations religieuses, s'il a étouffé dans huit mille jeunes cœurs une sainte et légitime espérance, il a du moins appris au catholicisme de quel prix inestimable lui serait désormais la liberté, puisqu'elle seule pouvait le préserver désormais d'un si honteux esclavage.

« Ce n'est pas tout, » continuent les catholiques, « si l'impiété et l'oppression n'étaient que dans les lois, nous pourrions les éluder et nous sauver ; mais la gangrène est dans les institutions, dans les collèges, dans tout ce que l'Université a fondé, dans tout ce qu'elle a protégé, partout où elle veut que nous jetions nos enfants et que nous la payions poiur les y voir flétrir. Vous le savez, y a-t-il un seul établissement de rUniversité où un enfant catholique puisse vivre dans sa foi ? Le doute contagieux, r impie té froide et tenace " ne règnent-ils pas sur toutes les jeunes âmes qu'elle prétend instruire? n'en sont-elles pas trop souvent souillées, ou pétrifiées, ou glacées? L'immoralité la plus flagrante, la plus monstrueuse, la plus dénaturée, n'cst-elle pas inscrite dans les registres de chaque collège, et dans les souvenirs de chaque enfant qui y a passé seulement huit jours? La contagion n'est-

1 La Mennais.

elle pas chaque année plus mortelle, ne dévore-t-elle pas chaque année des milliers d'enfants? et cependant chaque année rinfame ne irient-elle pas élargir le cercle de ses ravages , et arracher au foyer paternel de nouvelles victimes? Catholiques, nous sommes las de ces sacrifices impies, nous sommes las de prostituer ainsi à la créature de la Convention et de FEmpire ce que nous aimons le plus au monde ; apus vous redemandons leur honneur, leur pureté, leur foi, leur vertu. Vous n*oseriez refuser à des juifs, à des protestants le fruit de leur amour ; vous n'oseriez rester sourds aux cris de leurs coeurs. Pourquoi faut-il que nous, catholiques, nous soyons sans refuge et sans secours? Vos lois nous proclament la majorité du peuple français : ah ! pour Dieu ! ôiez-nous ce vain titre, et rendez-nous à ce prix les libertés que nul n'a le droit de contester à la minorité la plus chétive !

« A tout cela que répond le pouvoir ! « J'ai une loi que je prépare ; attendez-la. » Attendre ! mais quoi? nous avons la Charte, elle nous suffit. Et d'ailleurs n'avons-nous pas attendu assez longtemps? N'avons-nous pas vu naître des lois par centaines, des lois pour payer les prêtres juifs, pour vendre les forêts de l'État, pour confisquer le fonds conmiun de Tindemnité, pour régler les intérêts les plus minimes, et des dioses que la pudeur la plus simple défend de mettre de niveau avec les droits des catholiques et l'avenir de la jeunesse française? Et toujours, attendez ma loi. Mais notre droit de citoyen et de père, qu'en faites-vous? Mais ce plus bref délai possible ^^ que citait tout à l'heure le procureur général, qu'en faites-vous? Attendez ma loi. Mais notre vie et celle de nos enfants s'usent et se passent ; mais ils deviennent la proie de l'ignorance si nous les gardons sous le toit pater-

' Art. 69 de la Charte 1830.

nel, de la corruption si nous les en éloignons. Qu'importe? Attendez ma loi. Mais nos devoirs envers eux ne sont pas remplis, mais notre conscience est dévorée de remords, mais notre foi est outragée chaque jour. Attendez ma loi, et s*il y en a parmi vous dont la patience se lasse, qu'ils sachent que nous avons des commissaires de police, des sergents de ville, des scellés et des amendes pour ceux qui aiguillonneraient de trop près le gouvernement du Roi.

« Eh bien notre patience s'est lassée ; nous avons trouvé que c'était trop longtemps se jouer de nous, trop longtemps nous assujettir à un régime plus exécrable, plus perfide que celui de Julien l'Apostat. Lui, le plus crue et le plus adroit persécuteur de notre religion, exclut, il est vrai, les chrétiens des écoles publiques ; mais il ne songea jamais à fermer les leurs. Jamais il ne les précipita de force dans les écoles païennes pour les y dépouiller à son aise de leurs mœurs et de leur foi. »

Ainsi vous parlerait. Messieurs, tout catholique à ma place. Ainsi je vous parlerais moi-même si j'étais père de famille, et ce langage, quelque étrange qu'il puisse vous sembler, du moins dans la bouche d'un jeune homme, d'un laïque, d'un étudiant, ne saurait vous paraître suspect. C'est la conviction la plus profonde, ce sont les souvenirs les plus pénibles qui me dictent aujourd'hui ces paroles. C'est le cœur encore navré de ces souvenirs que je déclare ici que, si j'étaijs père, j'aimerais mille fois mieux voir mes enfants croupir toute leur vie dans l'ignorance et l'oisiveté que de les exposer à l'horrible chance, que j'ai courue moi-même, d'acheter un peu de science au prix de la foi de leurs pères, au prix de tout ce qu'il y aurait de pureté et de fraîcheur dans leurs âmes, d'honneur et de vertu dans leurs cœurs.

Mais je déclare en même temps que je ne reconnais à

personne le droit de m'imposer cette cruelle alternative. Je le reconnais moins qu'à tout autre à un pouvoir qui n'est Yenu au monde que par la liberté, et qui ne doit subsister que pour la défendre. Le voir marcher sur les traces de ses prédécesseurs de toute espèce, le voir consacrer toute sa force à river des chaînes que je croyais brisées à jamais , c'est, je l'avoue, ce qui me surprend et me révolte également. J'aime mille fois mieux l'autocmte qui annonce d'avance à des héros vaincus le sort qu'il leur réserve, que ces parleurs effrontés qui balbutient à tout propos l'auguste nom de la liberté, et qui vont badigeonner les murs où ce nom est gravé. Les Russes, qui écrasent en ce moment les enfants de la Pologne, les massacrent sans leur mentir ; ils n'ont point inscrit sur leurs drapeaux la noble devise de leurs victimes : liberté

POUR vous ET POUR NOUS.

Âh ! pom* nous la liberté n'a jamais été qu'une dérision ! 11 y a quinze ans, un grand homme, M. de Maistre, l'a dit : l'Église Gallicane est libre en ce sens quelle est libre de n^ètre pas catholique. C'est là le résumé de notre histoire : nous sommes libres de n'être pas catholiques, de n'être pas chrétiens, et en revanche libres d'être parjures et renégats. Nous sommes libres de compenser la foi de notre berceau par l'impiété de notre vie, libres d'acquitter le compte des bienfaits de Dieu par la désobéissance, l'ingratitude et l'apostasie; mais libres d'obéir en tout et pour tout à sa sainte loi^ non ; libres de lui dévouer notre vie, non ; libres de pratiquer tous les devoirs de notre culte et tous les conunandements de notre foi, non ; en un mot, libres d'être les esclaves du mal, oui ; mais libres d'être les serviteurs du bien et les enfants de Dieu, non, mille fois non. Âh ! qu'ils ne nous parlent donc plus de la liberté des religions, ceux qui l'ont dégradée jusqu'à n'être plus que la liberté de ne croire en rien.

Œuvrât, t. — Discourt, i. ^

48 UBERTË

Ne croire en rien ! je me trompe. Ils ont inyenté une foi et nous pouvons dire quels en sont les ministres, et quel en est le symbole. Ces honunes'à qui la seule pensée de Tinfail* libilité du Pape ferait hausser les épaules de pitié, ont créé une infaillibilité bien autrement auguste et bien autrement redoutable. Ils nous ont dotés de Tinfaillibilité du conseil royal de rinstruction publique. C'est là en effet, puisqu'il ferme et rouvre à son gré toutes les sources de Tinstruction, que viennent se concentrer, dans le système du Gouvernement, toutes les lumières du monde. Et voici le symbole que cette autorité infaillible a bien voulu nous octroyer ; il est assez varié et assez abondant pour tenir lieu de tout autre. Yoici ce qu'a dit depuis quarante années le Gouvernement, dont ce conseil est l'organe servile, au peuple de France : « Français, vous qui n'êtes plus catholiques, nous allons vous dire quelle est la foi du citoyen, de l'homme éclairé ; vous croirez avec Danton à l'unité sociale et domestique de la république, proclamée par le bourreau et sanctionnée par la guillotine ; avec le Directoire, vous ne croirez qu'à la corruption et à l'argent; avec Napoléon et M. de Fontanes, vous croirez à l'impérissable grandeur de l'empire, dépositaire, selon le décret de 1808, du bonheur des peuples et de toutes les idées libérales du monde; avec Louis XVIII et M. Royer-CoUard , vous croirez aux mystères sacrés de la doctrine parlementaire; avec M. de Corbière, à la censure et aux fraudes électorales; avec M. de Frayssinous, à ce qu'il y a de plus pur et de plus subtil dans le gallicanisme; avec M. de Vatimesnil, aux arrêts des parlements et à la théologie de M. de Montlosier; avec MM. de Broglie, Barthe et Mérilhou, à l'infaillibilité de M. de Vatimesnil et de l'ordre légal ; enfin avec M. de Montalivet , vous croirez à la justice souveraine des forçats, vous croirez que les églises ne sont plus que des monuments publics, que la

liberté du domicile, le secret des testaments, la pudeur publiaque ne sont que des mots, et qu'il est permis de tout profaner impunément dès qu'on a un télégraphe à ses ordres et un portefeuille sous le bras ! »

Voilà, Messieurs^ la honteuse série des croyances gouvernementales que la jeunesse a subies, et qu'elle a trop souvent adoptées; voilà le jeu barbare qui amuse nos seigneurs les pontifes du conseil royal. Et n'est-ce pas le cas de s'écrier : « Certt tes, jamais depuis l'origine du monde, un si exécrable des- « potisme n'avait pesé sur la race humaine, et si quelque a chose prouve à quel point la notion de la vraie liberté s'est a altérée de nod jours, c'est sans doute la honteuse patience « avec laquelle on l'a supportée jusqu'à présent '. r>

Ce despotisme, remarquez-le, nobles pairs, s'étend sur ce qui jusqu'à présent avait été respecté par tous les despotes , l'autorité paternelle. C'est à elle que l'Université porte le coup k plus mortel, et c'est ainsi qu'elle mine et qu'elle bouleverse les fondements de toute société. Jusqu'à la Convention dont l'Université est le chétif avorton, nul tyran n'avait osé porter une main sacrilège sur le sanctuaire des affections domestiques, dépouiller un père de son privilège le plus sacré, et lui ôter ignominieusement une liberté qu'il tient de son nom même. Tel est cependant le spectacle que la France offre au monde, obéissant à la parole de Danton, qui déclara en 1793 (« qu'il était temps de rétablir le grand principe qu'on « semble méconnaître, que les enfants appartiennent à la ré- « publique avant d'appartenir à leurs parents. » Ce ne fut pas même la Convention qui osa réaliser cette idée, mais Napoléon. C'est depuis lui que l'Université, violant toutes les lois du droit naturel et social, renversant les principes constitutifs

' La Mennais, Progrètdela révolution, p. 165

iO LIBERTÉ

de la famille et de la société, a marqué tous les pères, aux yeux de leurs propres enfants, du sceau de l'incapacité et de rignorance, a substitué sa main glacée et rapace à cette tendresse que rien ne remplace, a ruiné cette autorité que toutes les religions et toutes les législations du monde ont consacrée, cette autorité que les plus monstrueux excès de Tesprit humain n'ont jamais outragée en théorie comme l'Université l'outrage chaque jour en pratique.

Nous avons dit que l'existence du monopole opprimait nos croyances, nous avons tâché de démontrer qu'il en était ainsi puisque ce monopole détruit les établissements où notre religion est enseignée et pratiquée, puisqu'il protège l'impiété et la corruption dans les maisons où il nous contraint de placer nos enfants, puisqu'en son nom on nous impose des croyances que nous répudions, puisqu'eniin il outrage l'autorité paternelle que notre foi nous ordonne de respecter. Voici maintenant une attaque encore plus directe et plus flagrante que livre à notre foi ce même monopole. Il défend d'enseigner sans sa permission et sans sa surveillance; or, chacun sait que la foi chrétienne impose à ses enfants, et spécialement à ses ministres, le devoir fonnel d'enseigner ce qu'ils croient à tous les hommes. C'est une foi de prosélytisme et de propagande. Ce caractère, qui est inhérent à toute opinion religieuse , à tout culte, l'est surtout au nôtre. C'est en vertu de ce caractère que le christianisme a conquis et civilisé le monde. Au* jourd'hui que son empire est méconnu, est miné de tous côtés, ce n'est pas le moment que ses enfants doivent choisir pour désobéir à son ordre sacré. Chaque chrétien reçoit en naissant la mission de propager et de défendre, autant qu'il dépendra de lui, et sous l'autorité de ses pontifes, la foi que le baptême lui impose. Malheur à moi si, dans ces temps de détresse et d abandon, j'allais trahir mon mandat de chrétien,

et m'associer par un ignoble silence aux ennemis de mon Église ! Malheur à moi, si j'allais substituer Tautorisation et la surveillance d'une odieuse bureaucratie à celle des vénérables Pères de ma foi, à celle du chef suprême de la chrétienté; ou si j'allais, pour complaire à un éphémère pouvoir, désobéir à la voix de ma conscience et à la loi de mon culte ! C'est comme faisant une partie essentielle de ce culte que l'enseignement doit être sacré pour le pouvoir comme pour nous, puisque l'art. 5 de la loi fondamentale garantit à notn; foi liberté et protection.

Aujourd'hui surtout que cet article reçoit d'autre part une confirmation si éclatante et si juste, il sied mal aux agents du pouvoir de nous en dénier le bienfait. Pourquoi, puisqu'ils croyaient devoir fermer notre modeste école, n'allaient-ils point aussi fermer ces enceintes où chaque jour les disciples de Saint-Simon promulguent au monde un culte nouveau ? Parce que, dira-t-on, l'article 5 de la Charte leur assure le libre exercice de leur culte. Oui, et nous sommes les premiers à le reconnaître : mais est-ce parce que nous sommes leurs aînés de dix-huit siècles, que l'on nous déshéritera de cette liberté, qu'on a proclamée l'apanage commun du genre humain? Ou bien est-ce parce que nous sommes vingt millions, tandis qu'ils ne sont que quinze cents? De quel droit établiton que cet enseignement de l'enfance n'est pas pour nous un devoir religieux, et que dans cette humble enceinte, dont nous avons été violenmnent expulsés, nous n'étions pas rassemblés pour prier Dieu à notre façon? Il n'y a pas si longtemps, à ce qu'il xne semble, que les magistrats et les soldats du pouvoir sont venus envahir une de nos églises, pour que nul ne dût s'étonner si nous nous réfugions dans une chambre. Et puis, n'y avait-il pas là, dans cette chambre qui a été le théâtre de l'exploit ministériel , n'y avait-il pas un crucifix, une image

"it LIBERTÉ

de la sainte Vierge, et ne sont-ce pas là les symboles de notre culte? Or, ce mot de culte une fois prononcé, les hommes du Gouvernement n'ont plus rien à dire, plus rien à faire. S'ils cherchent à pénétrer dans nos temples et dans nos écoles, comme de simples fidèles, ils en trouveront les portes toujours ouvertes ; car la maison de Dieu est toujours ouverte, surtout aux hommes faibles et égarés ; mais dès qu'ils y paraissent avec la toge de grand maître, ou Fécharpe de commissaire, aussitôt notre droit surgit contre le leur, et la Charte nous autorise à leur crier : Sortez d'ici; cette maison n'est ni à vous, ni à nous, elle est à Dieu ! Vos gendarmes n'ont rien à y voir.

S'il leur est difficile de comprendre que l'enseignement fasse partie de notre religion, ils n'oseront du moins contester que la religion saint-simonienne ne soit rien qu'un enseignement. En effet, où sont leurs sacrements, leurs prêtres, leurs sacrifices, leurs processions? Rien, il n'y a là que des leçons et rien autre chose. Mais , dira-t-on, ils n'enseignent sans doute que des choses étrangères à la science, à l'éducation. Oui, de petites choses, telles que la religion, la morale, la philosophie. Je comprends ; l'Université n'est pas faite pour surveiller de si chétives études ; elle n'absorbe pas un budget énorme pour avoir le monopole de si peu de chose. C'est pour veiller aux études classiques, à l'explication des auteurs grecs et latins qu'elle est instituée ; voilà le précieux dépôt que nulles autres mains ne doivent toucher. Ne s'agit-il que de soulever la société, que d'élever un nouvel univers scientifique, social et religieux. l'Université n'a rien à y voir, et la morale et l'instruction publique, dont elle exerce le pontificat suprême, n'y sont en rien intéressées. Ah ! j'ose le dire, puisque ces sophistes ne vivent que pour mentir à la liberté et aux lois, qu'ils mentent du moins pour tout le monde, et

qu'ils ne transforment pas leurs mensonges en odieux privilèges.

Mais , persisterez-TOus , les saint - simoniens ne font pas réducation des enfants, mais bien celle des personnes adultes. D*abord je ne vois nullement que des enfants n'assistent pas aux prédications, ou qu'ils ne puissent y aller sans que l'Université veuille y intervenir. Et quand cela serait, depuis quand les enfants sont -ils hors la loi? depuis quand la liberté que Ton reconnaît à des pères pour eux-mêmes, leur est-elle refusée lorsqu'il s'agit de ce qu'ils aiment mille fois mieux qu'eux-mêmes? Mais c'est en vain qu'à l'aide de ces distinctions futiles vous luttez contre l'invincible vérité. Ou brisez à la fois la liberté religieuse et la liberté d'enseignement, rayez-les à la fois de vos lois, ou bien reconnaissez leur auguste et irrévocable union. Nous sommes ici pour avoir voulu maintenir et proclamer cette union, et nous ne croyons pas que la conscience publique nous démente, si nous sommons ici le ministère public, le juge d'instruction, le commissaire de police et tout cet attirail qu'on a déployé contre nous, de marcher sur l'heure contre les ^int - simoniens , ou bien de renoncer dès à présent à l'accusation qu'on nous intente.

Mais non, égarés par je ne sais quelles funestes traditions, ils s'imaginent qu'il leur reste encore une force morale, et que la foi , la conscience du pouvoir devaient nécessairement être la foi, la conscience du peuple. Quand reconnaîtront-ils donc qu'ils ne peuvent ni ne doivent exercer aucune contrainte morale? Quand apprendront-ils que c'est à eux d'obéir à la conscience des peuples, au lieu d'imposer aux peuples la leur? Quoi ! tant de popularités usées après un mois, quinze jours, huit jours de pouvoir, tout cela ne les a point convaincus que l'attouchement de ce pouvoir était mortel.

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ti LIBERTÉ

que son souffle ne faisait plus que flétrir et tuer. Et c'est quand les hommes passent si vite et les institutions plus vite encore que les hommes ; c'est dans cette enceinte qui a vu naître et mourir tant de pouvoirs non-seulement divers, mais opposés, mais ennemis les uns des autres ; c'est ici qu'on viendra nous dire de réduire les destinées de notre avenir, les lois de notre conscience, l'éternité de nos croyances à la mesure de ces fantômes éphémères ! En vérité, ce serait renouveler à nos dépens l'horrible supplice des anciens, ce serait attacher la vie de nos cœurs, une vie étemelle, à un cadavre.

Et d'ailleurs d'où viendrait aux puissants d'aujourd'hui l'autorité morale dont ils se targuent? Leur vient-elle de Dieu ? Ah ! l'idée seule les épouvanterait, et nous aussi, car nous rougirions de voir la parole et la puissance de notre Dieu en de telles mains. Leur viendrait-elle de leurs prédécesseurs ? Mais ils n'ont droit à aucun héritage : ils se sont constitués, je le sais, les héritiers bénéficiaires de tous les despotismes, en proclamant une prédilection particulière pour le despotisme impérial ; mais l'empire les répudierait pour héritiers. Lui du moins nous donna la gloire en échange de la liberté ; il nous éblouit avant de nous asservir. léna marqua l'année on l'Université fut annoncée à la France, et à peine eut-elle été fondée que Napoléon alla camper à l'Escurial. C'était compréhensible ; mais quand on est très-avare de gloire, il ne faut pas Têtre tant de liberté.

Enfin est-ce à cette liberté qu'ils empruntent les chaînes dont ils nous accablent? Non, certes, nous aimons trop la liberté, nous la connaissons trop pour le croire, nous la chérissons trop pour faire retomber sur elle les fautes de ses indignes enfants. Aussi l'invoquons-nous toujours avec confiance, sûrs de trouver en elle la réparation de nos cruelles injures, la consolation de notre longue oppression. Quant a

ceux qui Tout reniée, qui oppriment la liberté au nom de la liberté même, qui jettent son nom à la figure de tous ceux qui leur demandent leur origine, et puis le rayent sur le premier mur où ils le rencontrent, qui enlèvent aux masses populaires jusqu'aux secours gratuits de la charité chrétienne, qui s'interposent entre la misère etlaumône, qui trahissent au dedans comme au dehors Thonneur et l'intérêt du pays ; quant à eux, je m'abstiens de qualifier leur égarement; mais ils vivront dans le souvenir des catholiques, et j'ose l«ir promettre ici une immortalité qui fatiguera peut-être leur ombre.

Encore s'ils étaient conséquents dans leurs prétentions, s'ils maintenaient aux dépens de la liberté Tordre et la pudeur publique; peut-être feraient-ils alors illusion à quelques bonnes âmes, et il leur serait permis au moins d'invoquer la pureté et la bonne foi de leurs intentions. Mais on sait pour qui ils réservent leur clémence, on sait de quel bord il faut être pour trouver en eux tolérance et complète intelligence delà liberté la moins restreinte. En présence de ce dévergondage monstrueux qui déshonore nos théâtres, qui exerce paisiblement ses honteux ravages sur les masses, qui s'étale jusque sous la moindre échoppe de caricatures, où est ce zèle pour le maintien des lois, où est cette force morale, cette infotigable vigilance dont nous avons été les premières victimes ? Plaisante chose en vérité qu'un pouvoir qui se tait et s'efface devant la débauche et l'impiété quand elles montent sur les tréteaux devant des milliers de citoyens, et qui se retourne pour aller prendre au collet vingt enfants et trois maîtres d'école !

S'il faut dire toute notre pensée, cette intrépidité contre l'enfance et cette complaisance pour les passions populaires, cette invincible force contre les faibles et cette basse faiblesse

HP

contre les forts, c'est là le timbre dont la main de Dieu marque les gouvernements faits pour périr ; c'est le blason de la honte et de la peur, et c'est un blason comme un autre, avec cette diCTérence toutefois qu'on n'est pas libre de le renier à son gré. Quant à nous, en vérité, nous ne savons pas à quel titre nous inspirons de la terreur au ministère, ni pourquoi nous lui avons paru dignes de ses services. Que ne nous méprisaitil du haut de sa grandeur? Il ne nous reste rien de notre antique puissance, de notre ancienne richesse ; ces trésors ou plutôt ce vil salaire qu'il jette à nos prêtres, il sait très-bien qu'ils y renonceraient mille fois plutôt que lui. Le sceptre qui étendait sur nous une protection si enviée, ce sceptre a été brisé, et les tronçons en ont été jetés dans la bouc. Le monde, nous crie-t-on de toutes parts, s'est retiré de nous. Eh bien ! nous sommes restés seuls, aussi seuls qu'on peut l'être avec dix-huit siècles de souvenirs et une espérance immortelle. Mais ceux qui répudient ces souvenirs et qui dédaignent cette espérance, qu'ils nous laissent au moins la liberté, dans notre abandon et notre solitude; qu'ils n'aillent pas s'eiTarouchcr de nos chétifs efforts, et par prudence, qu'ils défendent à leur épouvante de trahir leur faiblesse. De deux choses l'une, ou nous avons pour nous la vérité et le droit, et alors ils doivent au moins les respecter : ou nous ne sommes que des êtres égarés, impuissants , trahis par la destinée et par l'avenir ; alors pourquoi accélérer notre dernier soupir, pourquoi conjurer par votre despotisme contre notre agonie? Ah ! si notre foi doit mourir, souffrez au moins que nous lui choisissions un tombeau, et que ce tombeau soit la liberté du monde! C'est notre foi qui la première a levé la noble bannière sous laquelle le genre humain est aujourd'hui en bataille. C'est bien la moindre chose qu'elle puisse s'en servir comme d'un linceul .

D'ENSEIGNEMENT. tl

Mais je ne sais pourquoi j*usuq)e ici le langage de la tristesse et du découragement, quand mon cœur est plein de ferveur et d'espérance. Non, je ne pense pas que ma foi doive mourir. Non, je ne pense pas que le soufQe qui lui donna la vie soit fait pour s'éteindre sous un souffle mortel. C'est parce que je la crois vivace et forte d'un étemel avenir que je lui ai consacré ma vie courte et obscure. Et non-seulement je crois qu'elle vivra, mais je crois qu'elle seule peut faire vivre le monde. Elle seule peut rendre le bonheur et la paix à ce peuple auquel nousnous faisons gloire d'appartenir, à ce pays, objet de nos plus chères affections, à ces masses populaires qui fondent et détruisent les royautés terrestres, et pour qui ces royautés sont toujours stériles. Humbles disciples de cette religion que l'on ignore et que l'on oublie bien plus qu'on ne la repousse et qu'on ne la méprise, il nous eût été doux de montrer dans les épanchements de nos âmes avec celles de nos élèves tout ce qu'elle renferme de fécond et de consolant pour le pauvre et pour l'enfant. Peut-être nos efforts n'eussent^ ils été ni infiructueux ni dédaignés. Demandez à ces vingt enfants , la plupart enfants du pauvre , que deux jours de vie publique sufflrent pour rassembler autour de nous, demandez-leur s'ils ne déplorent pas notre absence , si leurs jeunes cœurs n'étaient pas déjà pleins de sympathie et d'affection pour nous. Ce que nous avons fait pour eux, nous voudrions nous et nos frères le faire pour tous nos concitoyens ; et toute notre vie consacrée à cette œuvre nous paraîtrait bien courte et bien remplie. Notre vie c'est toute notre richesse, et nous la dévouerions de bien bon cœur à servir notre Dieu dans la personne de ses pauvres ; Christo in pauperibus. Notre plus belle récompense serait de leur expliquer l'auguste mystère de leur pauvreté, et de leur révéler le prix sublime qui attend leurs vertus inconnues. Nous

remplirions ainsi la sainte et primitive mission de notre foi, en travaillant pour le bien de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, de celle pour qui la civilisation, avec toutes ses pompes, est restée sans consolation et sans asile. Nous leur dirions avec un de ces hommes envoyés il y a dix-huit siècles pour prêcher au monde Dieu et la liberté : Nous ri avons ni or, ni argent^ mais nous vom donnons tout ce que nous possédons nous-mêmes. Nous n'avons ni trésors, ni jouissances matérielles à vous offrir, mais nous vous donnons tout ce que Dieu nous a donné, tout ce qui a fait à nous notre consolation et notre bonheur ; nous vous offrons ce qui sauve, ce qui bénit, et ce qui fait vivre, la foi, l'espérance etrauiour.

Qu'il me soit permis en finissant, nobles pairs, de diriger ma pensée vers vous qui êtes appelés à me juger, qu'il me soit permis de vous dire quelle pure et éclatante gloire s'attachera à vos noms si vous écoutez la voix de la Charte et de la conscience publique. Dépositaires des éléments d'ordre et de stabilité que réclame si impérieusement la société actuelle, ne compromettez pas ce dépôt dans l'opinion en élevant contre l'invincible marche du genre humain les frêles barrières d'une légalité liberticide. A la fois juges et jurés, jurisconsultes et législateurs, voire arrêt va promulguer l'existence d'une grande et sainte liberté, écrite à la fois dans les lois de Dieu et dans celles de la patrie ; ou bien, ce que je n'ose croire, il constatera aux yeux du monde que la France gémit dans la servitude la plus scandaleuse, la plus avilissante, la servitude des âmes. Pairs de France, souffrez que je vous dise avec une franchise héréditaire : Ne soyez pas infidèles à votre noble mission, et dans ce moment même * dites à la France

' Ce jour-là môme, 19 septembre 1831, au milieu des clamears d'une émeute suscitée par la nouvelle de la prise de Varsovie, M. Bérenger donnait lecture à la Chambre des députés du rapport sur le projet de loi qui devait abolir l'hérédité de la pairie.

que TOUS avez beaucoup fait pour la liberté et pour elle. J'en ai dit assez, nobles pairs, pour vous prouver que ma foi religieuse m'a surtout guidé dans cette entreprise ; j'en ai dit assez, je l'espère, sinon pour justifier, du moins pour expliquer ce qu'il peut y avoir d'étrange dans cette tentative d'un écolier de vingt ans. J'ai maintenant toute confiance en votre jugement et en celui de l'opinion publique. Je me félidterai toute ma vie d'avoir pu consacrer ces premiers accents de ma voix à demander pour ma patrie la seule liberté qui puisse la rafiTermir et la régénérer. Je me féliciterai également toujours d'avoir pu rendre témoignage dans ma jeunesse au Dieu de mon enfance. C'est à lui que je recommande le succès de ma cause, de ma sainte et glorieuse cause ; je la dis glorieuse, car elle est celle de mon pays ; je la dis sainte, car elle est celle de mon Dî^u.

(Extrait du Moniteur univertel du 22 septembre 1831.)

CHAMBRE DES PAIRS Projet de Loi sur la presse.

Séance du 8 septembre 1835.

En août 1835, quelques jours après rhorrible attentat de Fieschi contre la personne du roi , dont furent victimes le maréchal Mortier, duc de Trévise, et dix-sept autres personnes de divers rangs, le gouvernement présenta aux chambres la législation sur la presse, connue sous le nom de lois de septembre.

M. le duc de Broglie , président du Conseil des ministres, expliquant à la Chambre des députés Téconomic du projet de loi, disait dans la séance du 24 août 1835 :

« La loi qui vous occupe se résout en trois grandes dispositions M principales....

« Nous vous demandons, non pas de réprimer, prenez-y bien «« garde, les offenses envers la personne du roi ; nous vous deman- « dons de supprimer la possibilité môme des offenses envers la perte sonne du roi ; nous vous demandons d'interdire la discussion sur u la personne du roi. C'est le caractère essentiel de la loi actuelle; « elle n'entend ni régler, ni restreindre, ni gêner la discussion sur « les points où la discussion est permise ; elle entend simplement « interdire la discussion sur les points où, selon nous, elle ne l'est « point.

« Pour y réussir, nous vous proposons : premièrement, d'ériger « en crime l'offense envers le roi ; en second lieu, de frapper ce « crime de peines, non pas répressives mais suppressives, de peines « destinées à rendre la récidive impossible, destinées à opérer, par

« exemple, la suppression d'un journal, si c'est un journal qui l'a « commis. Nous vous demandons enfin de déférer au besoin ce « crime à la plus haute des juridictions du royaume, de placer la « personne du roi sous la garantie d'un grand corps politique, « voyant d'assez haut pour ne pas se méprendre sur la nature et « sur la portée du crime, d'un tribunal permanent, dont la jurisc prudence invariable ne laisse pas au deuxième crime plus de « chances qu'au premier.

« Ce que nous vous demandons pour la personne du roi, nous vous t le demandons pour la constitution du pays, pour l'établissement « politique fondé en 1830; nous vous demandons d'interdire au « même titre et par les mêmes moyens toute discussion sur les « droits de la maison régnante, et sur la monarchie constitutionc nelle, telle qu'elle est fondée par la Charte.

« Enfin, nous vous demandons de rétablir en ce qui touche les

• gravures et les représentations théâtrales la nécessité de l'autori-

• sation préalable. »

Le projet de loi, soutenu à la Chambre des députés par M. Sauzet, rapporteur, M. le duc de Broglie, M. Tbiers, ministre de l'intérieur; combattu par M. de Lamartine, M. Royer-CoUard, M. Gamier-Pagès, M. Odilon Barrot ; soutenu à la Chambre des pairs par M. le baron de Barante, rapporteur, M. Persil, garde des sceaux, M. le comte de Saint e-Aulaire, M. le duc de Montebello ; combattu par M. le marquis de Dreux-Brezé, M. le comte de Montalembert, M. Villemain , fut adopté en principe.

Depuis la loi du 10 septembre 1835, l'offense à la personne du roi, lorsqu'elle avait pour but d'exciter à la haine ou au mépris de sa personne ou de son autorité constitutionnelle, et l'attaque contre la constitution du pays, constituaient des attentats à la sûreté de FÉtat, et étaient punies comme tels de la détention et d'une amende de 10,000 à 50,000 francs; cette qualification emportait la juridiction facultative de la Cour des pairs.

Cette même loi contenait des dispositions répressives de la simple expression d*un vœu ou d'une espérance contraire à la consti-. tution.

M. le comte de Montalembert ne pouvait, aux termes de l'art. 24 de la Charte, avoir voix délibérative qu'à trente ans ; mais dès l'Age de vingt-cinq ans, il était entré à la Chambre, où il prit séance en

mai 4839. L'usage accordait aux pairs de France, admis à la Chambre par droit d'hérédité mais non encore pourvus de voix délibérative, la faculté de parler. Il en usa pour la première fois dans cette discussion, et s'exprima ainsi qu'il suit contre le projet de loi.

Messieurs,

Ce n*est pas sans une grande et juste défiance de moimême que j*aborde pour la première fois cette tribune dans une discussion aussi importante; ce n'est pas sans une hésitation bien naturelle que je me résous, moi le plus jeune et le dernier venu dans cette noble assemblée, à venir émettre devant elle une opinion sur la question la plus grave qui ait été depuis longtemps soumise à ses délibérations.

J'y suis encouragé cependant par une conviction profonde, par la pensée d'un hommage à rendre à la justice, à la vérité et au pays. Je le serais aussi, au besoin, par le souvenir de la faveur dont la liberté de la presse a naguère joui dans cette enceinte, et de la protection efficace dont cette Chambre Ta couverte dans des jours mauvais. Les nouveaux avocats de cette vieille cause, avec laquelle la Chambre des pairs s'est si honorablement identifiée sous la Restauration, ont, ce me semble, le droit de réclamer votre indulgence actuelle, et l'espoir fondé de l'obtenir. Je pourrais aussi, quant à moi, invoquer un autre souvenir qui m'est spécial, le souvenir de celui dont j'occupe la place dans cette enceinte, et qui, toujours fidèle à cette base fondamentale de notre constitution ., m'a légué, avec le droit de siéger parmi vous, le devoir héréditaire de la défendre.

Mais, je l'avoue, je ne prétends pas me constituer ici Yi champion de la liberté de la presse, ni d'aucune autre liberté

elles n'ont pas besoin de ma défense. La liberté, j*en ai la persuasion intime, est derenue l'imprescriptible apanage de la France. Si quelques orages passagers viennent troubler sa paix et sa gloire, ce ne peut être pour longtemps. Les destinées de cette noble conquérante peuvent être retardées, mais ne seront pas changées; elles ne le seront ni par les crimes de ses prétendus amis, ni par la haine adroite de ses constants adversaires, ni par la défection de ses anciens défenseurs. Elle J^ut braver ce triple danger, car sa racine est dans le cœur de la France ; c'est là aussi qu'est sa sauvegarde et son inviolable asile.

Ce que je viens défendre, en attaquant le projet de loi, c'est bien plutôt Tordre social, menacé d'être gravement compromis par un bouleversement imprévu des idées et des habitudes qui le régissent depuis si longtemps; c'est le gouvernement de Juillet menacé dans sa popularité et son honneur, dans sa juste et salutaire influence, par un ensemble de mesures violentes, dont la plus sérieuse est en ce moment de- Tant vous.

Complètement en dehors de tout parti, et, j'ose le dire, de toute passion politique , dominé par des convictions étrangères à nos luttes quotidiennes, bien moins préoccupé des questions agitées à la surface de la société que du travail in- ^eur qui s'opère dans son sein, je n'apporte ici qu'un sentiment qui m'est assurément commun avec vous tous, Mes- ^^urs, celui de la douleur pour le passé et de l'inquiétude pour la tranquillité future du pays. Désirant sincèrement le *>^ntien de la constitution de 1830 et du Gouvernement qu'elle a fondé, comme le seul qui puisse à la fois repré- ^nter la plupart des intérêts de la société actuelle et perttïettre le développement de tous les autres, je le verrais, ^"v^ecune profonde affliction, mettre en question lui-même sa

ŒBrref . !• — Diseoan. i« « 8

sécurité et méconnaître Téclatante protection dont la Providence Ta environné depuis son berceau jusqu'au jour récent et mémorable où cette même Providence, le tirant comme par la main du milieu d'un effroyable danger, a écrit devant lui, avec le sang des citoyens, une si haute et si merveilleuse leçon.

La loi qui nous est proposée comporte, comme toutes celles de sa nature, l'examen d'abord de son opportunité et ensuite de sa légitimité intrinsèque. Il eût été possible, je crois, de douter de son opportunité et même de son efGcacité immédiate. On aurait pu se demander si les crimes et les délits que cette loi est destinée non-seulement à réprimer, mais à supprimer, n'avaient pas fait mille fois plus de tort au parti de l'anarchie qu'à l'avenir de la constitution ; si sa force n'avait pas diminué à mesure que le nombre et la criminalité de ses attentats s'était accru ; s'il n'était pas parvenu ainsi au dernier degré de déconsidération, et si la marche que le Gouvernement parait vouloir suivre ne serait pas par hasard la mieux adaptée pour rendre à ce parti ce qui lui manque dans la sympathie publique, et ce qui lui aurait manqué toujours tant qu'il eût été libre de manifester ses funestes théories; mais un pareil examen serait aujourd'hui superflu : le sort en est jeté, c'est le temps qui jugera.

Il nous dira si le but de pacification et de conciliation qae doit se proposer tout pouvoir n'eût pas été bien plus sûrement atteint par une sage modération que par un système d'intimidation qui n'a guère duré en France toutes les frâ qu'il a été tenté. Il nous dira s'il n'eût pas mieux valu se confier un peu plus à ces progrès graduels de la raison publique, que votre noble rapporteur a lui-même reconnus et auxquels il doit cire permis de croire d'une foi même plus fervente que la sienne, surtout quand on réfléchit que la jeu-

nesse, qui représente Tayenir, au lieu d'être comme naguère exaltée et absorbée par les passions politiques, a cessé presque entièrement d'en être la proie, et que pour la première fois , depuis longues années, la polititpie a fait place dans son âme aux préoccupations de Tétude, de la science et même des idées religieuses. Enfin, lexpérience nous apprendra ce que Tordre et la morale publique auront gagné à substituer la conspiration à l'émeute, la haine sombre et calculée à la violence ouverte, et s'il est avantageux pour la société d'avoir à soupçonner partout des ennemis dans l'ombre, au lieu de pouvoir les compter, les combattre et les vaincre au grand jour. Dieu veuille que les leçons de cette expérience soient moins tristes et moins stériles que toutes celles que le pays a reçues dans ces dernières années!

liais s'il est désormais inutile d'examiner combien cette mesure est peu opportune, sa légitimité est une question sur laquelle la conscience a le droit de se prononcer tout d'abord sans qu'il lui soit besoin d'espérer pour cela un résultat quelconque de ses protestations. On peut s'en convaincre par l'effet qu'ont déjà produit ces lois. L'opinion publique, qu'une assemblée aussi sage que celle-ci ne voudra jamais ni perdre de vue, ni confondre avec la sienne propre, l'opinion publique, unanime dans son indignation et sa douleur à la vue d'un attentat aussi lâche que cruel , s'est troublée et scindée dès qu'elle s'est aperçue qu'on cherchait à exploiter cette calamité nationale au profit d'un certain ordre d'idées. La société, profondément outragée par le crime, a pu se sentir frappée de nouveau par le châtiment. Elle a pu sentir qu'à un attentat contre tout ce que la vie sociale d'un peuple renferme de sacré, on aurait pu répondre autrement que par un attentat à la vie intellectuelle, à la conscience publique. La société repousse ce talion inique et stérile qui, sous prétexte de

a() LIBERTÉ

venger une de ses blessures, lui inflige vingt blessures nouvelles.

J'ai dit qu'on pouvait regarder cette loi comme un attentat à rintelligencc et à la conscience publique : et c'est sous ce point de vue que je viens la combattre. Je désire échapper autant que possible à la superficie irritante de la question, pour la sonder dans sa base. Dans le grand nombre de droits et d'intérêts qui sont attaqués par cette loi , il faut choisir le plus sacré et le plus important à défendre. J'écarterai donc et les pénalités exorbitantes qui répugnent, ce me semble, à toutes nos habitudes judiciaires ; et ces vexations fiscales, si mesquines quand elles ont pour but avoué de combattre un mal moral : je ne relèverai pas ce besoin subit du secret si peu honorable pour nos mœurs publiques, si contraire à l'esprit de nos institutions; je laisserai même de côté cette grave question du changement de juridiction et de la dé^ chéance prononcée contre le jury, question si grave surtout pour cette noble chambre. Mais je vous demande la permission de combattre l'élément le plus essentiel et le plus nouveau que présente ce projet ; je veux dire l'attaque formelle et directe contenue dans les articles S, 6, 7 et 8 contre le droit de discussion, contre le principe du libre examen.

Assurément si le ministère s'était borné à demander aux chambres de mettre la personne inviolable du monarque et la pudeur publique à l'abri d'outrages révoltants et quotidiens, il ne se fût élevé dans toute la France qu'un seul cri d'approbation. Mais au lieu de se borner à cette légitime répression, les auteurs de cette loi viennent vous proposer de supprimer le droit même de la discussion sur certaines matières; ils viennent déclarer la guerre, non plus aux outrages, mais aux convictions, non plus aux faits, mais aux idées, mais aux sentiments, tels que le vœu et l'espérance, c'est-a-

dire qu^ils viennent ébranler le principe et la base de l'ordre social tel qu'il est aujourd'hui constitué, le principe de la liberté de conscience.

Ce principe, je l'avoue franchement, n'est pas le mien; je n'ai pour lui aucune idolâtrie : j'en reconnais et j'en professe de plus anciens, de plus élevés, de plus saints; mais il est évidemment celui de la société dans laquelle nous sommes nés, il est celui qui, après une longue lutte, a triomphé et règne dans notre pays. A ce titre, nous devons, ce me semble, non-seulement le subir, mais lui obéir, l'accepter loyalement, et en réclamer toutes les conséquences légitimes.

Ce n'est pas du reste pour ce principe que je suis inquiet ; probablement il n'a ])as vécu depuis plusieurs siècles, il n'a pas fait la conquête d'une moitié du monde pour venir succomber en 1835 sous les coups d'une loi de circonstance et de passion. Je ne tremble que pour la paix de la société française, troublée par une contradiction aussi imprévue ; je ne tremble que pour le Gouvernement que la France s'est donné, et qui, en déclarant qu'il ne peut pas supporter la discussion, me paraîtrait faire un aveu de faiblesse aussi contraire à la vérité des faits qu'à sa propre dignité.

En effet, si un principe quelconque, réduit au simple étal d'opinion ou de discussion, isolé de toute espèce d'acte ou d'expression par les faits, est trop puissant pour qu'on puisse le supporter; si la fausseté ou l'injustice qu'on lui hnpute ne suffit pas pour le convaincre et le ruiner dans l'opinion publique, que devient donc cette souveraineté de la raison, la seule que l'on veuille reconnaître aujourd'hui? Que devient cette force invincible de la vérité à laquelle on nous a appris à nous confier exclusivement? S'il faut tout à coup renoncer, au nom de la sûreté publique, à toutes ces doctrines, n'y aurat-il pas aux yeux de la postérité dans tout ce qui s'est fait et

dit depuis plusieurs siècles pour raffranchissement de la raison humaine , n'y aura-l-il pas une sanglante dérision? et n'en rcjaillira-t-il rien sur les hommes qui, après avoir été les apôtres du droit de discussion, après avoir été portés par lui au faite de la popularité et de la puissance, seront venus les premiers nier sa légitimité et sa vertu? Car on ne viendra pas nous dire sérieusement que les opinions resteront libres, mais que leur expression ne peut pas l'être, comme si l'expression seule ne constituait pas toute la liberté d'une opinion. Concéder à une opinion comme une grâce la liberté dVxister sans expression, ce serait à peu près comme si l'on venait nous accorder, comme une conquête de Juillet, la liberté de respirer. Mais, dira-t-on, vous pourrez discuter et exprimer votre opinion dans des livres, au lieu de le faire dans des journaux. D'abord, Messieurs, où voit-on dans ces lois cette distinction? et en admettant que les ministres actuels se croient liés , comme je ne doute pas qu'ils le soient, par les explications qu'ils ont données à ce sujet, qui nous répond que leurs successeurs n'appliqueront pas sans réserve le texte absolument prohibitif de la loi? En outre, si le principe de la discussion est vrai et sacré dans les livres, pourquoi ne le serait-il pas également dans les journaux, qui ne sont que des livres quotidiens? Mais, nous avouera-t-on enfin, le principe de libre discussion est excellent partout, sauf dans la sphère politique; là il est nécessaire qu'il subisse certaines limitations. Ah! Messieurs, c'est ici que se montre à nu toute l'inconséquence, toute l'injustice et, je suis forcé de le dire, tout l'égoïsme de la pensée qui a présidé à la rédaction de cette loi.

Au lieu de se résigner à l'état des esprits tel que le temps et les événements l'ont fait, ou bien au lieu de l'attaquer franchement et de front, s'ils le trouvent intolérable, les auteurs

de ce projet paraissent avoir choisi, au milieu de l'écroulément général des anciennes croyances du monde, quelques objets à leur usage exclusif pour lesquels ils exigent une sorte de culte de la part de tous les autres hommes. Dans ce qu'ils ont pris et dans ce qu'ils ont laissé, il y a quelque chose qui révolte également la conscience. Ainsi ils paraissent s'être dit : a Nous sommes riches, mettons par conséquent que la propriété est une chose sainte; nous avons besoin de dominer ou de neutraliser les consciences scrupuleuses, mettons que le serment, un serment quelconque, n'importe à qui, est une chose inviolable; nous voulons surtout rcfter ce que nous sommes, mettons que le Gouvernement qui nous a fait cette position est une chose immortelle * à défaut d'autres preuves, démontrons, prouvons cette sainteté, cette inviolabilité, cette immortalité par des peines. Quant au reste, quant à la religion, à la morale universelle, à toutes les grandes vérités qui font la base de l'esprit humain, tout cela se défendra conmie cela pourra. A la garde de Dieu! » — A Dieu ne plaise. Messieurs, que j'attribue un pareil calcul à MM. les ministres, parmi lesquels il y a des hommes que j'ai longtemps honorés et que je voudrais honorer toujours ; mais je ne puis m'empècher de déclarer que telle est la moralité qui résultera de leur loi. Ainsi, dans un pays où règne le scepticisme religieux le plus complet, il y aura une ortliodoxie politique dont il sera légalement et sévèrement défendu de s'écarter. De là à toutes les tortures de la conscience, il n'y a qu'un pas. On se demande pourquoi on est libre de s'appeler catholique, protestant ou déiste, si on n'est pas libre de s'intituler républicain ou légitimiste ; car enfin s'il y a des vérités absolues en politique, j'espère bien qu'il y en a aussi en religion; et si le Gouvernement a le droit de forcer les consciences à adopter les unes, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas également

infaillible sur les autres. Mais ce n'est pas tout : dans un pays où Toutrage à la morale publique et religieuse, c'est-à-dire à ce qui, de Taveu de tous, est la base de toute société et de tout gouvernement, n'est puni au maximum que d'un an de prison et de SOO fr, d'amende, l'attaque contre des principes purement politiques et nés d'hier sera punie de vingt ans de détention et de 50,000 fr. d'amende. Est-ce que le pouvoir se figure que c'est une bonne leçon de morale publique qu'un pareil tarif? Ce n'est pas tout encore : dans les matières morales et religieuses, la loi ne punit que l'outrage; mais dans les matières politiques, ce n'est plus l'outrage qui n'a jamais de droit, mais bien la simple di scussion qui sera prohibée, car je défie qu'on la distingue de l'attaque. On sera donc libre de penser et de dire tout ce qu'on voudra sur les choses les plus saintes, les plus vénérées du monde entier, en un mot, sur des choses éternelles ; et il sera défendu de dire qu'on ne croit pas à une chose qui, après tout, ne dure que depuis cinq ans ! Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que l'histoire d'aucun pays n'ofire l'exemple d'une pareille injure à la raison et à la conscience de l'humanité. Jamais, à ce que je sache, il n'a été dit au monde, ce que vous allez dire dans vos lois : qu'en France il est permis de nier Dieu, mais qu'en revanche, il est défendu de nier le Roi !

Que peut-il résulter de cette funeste inconséquence, si ce n'est une déplorable contradiction entre l'état politique de la société et son organisation intellectuelle et morale? Car enfin, Messieurs, pourquoi la loi, depuis longtemps en France, n'attaquc-t-elle pas, comme autrefois, le droit de discussion sui les sujets les plus importants et les plus sacrés aux yeux de tous les hommes? Pourquoi au contraire l'a-t-elle garanti dans la Charte? iN 'est-ce pas parce que la loi se conforme forcément, en cela, à l'état de la société, dont elle doit être l'expression?

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N'est-ce pas parce que la société est déchirée par mille croyances diverses, parce que c'est à peine si, en dehors d'une certaine forme religieuse, deux hommes peuvent se rencontrer qui pensent de même sur les vérités les plus vitales? N'est-ce pas, comme on l'a dit mille fois, parce qu'il y a anarchie dans les esprits et dans les âmes, anarchie complète et universelle? Tel est le fait, et même tel est le droit, non pas dans mon opinion assurément, mais dans celle des auteurs mêmes de ce projet, s'il faut les juger par leurs livres, dans celle de tous les hommes qui depuis trois cents ans sont à la tête de l'esprit public, de l'esprit âc progrès. De quel droit prétendraiton maintenant mettre la politique en dehors de cette commune destinée des choses humaines? De quel droit viendrait-on ériger des idées gouvernementales, des combinaisons législatives, en dogmes infaillibles et indestructibles?

Oui, c'est un déplorable état que celui de la société actuelle ; il est temps de le reconnaître et d'en rechercher les causes, plus anciennes qu'on ne pense : mais le remède qu'on nous propose serait plus déplorable encore que le mal, puisqu'il tendrait à rendre la puissance politique juge suprême de ce qui est vrai ou faux, juste ou injuste, et cela, je le répète, dans la sphère des idées et des principes, car personne ne lui conteste le droit de se défendre contre les faits. iMais vos lois impliquent cette sorte de souveraineté à la fois intellectuelle et matérielle que Ton trouve chez les sacerdoces de l'Orient, qui a été si légitime et si glorieuse dans les siècles de foi religieuse, mais qui assurément en France, et de nos jours, serait une bien étrange invention ; car il faut bien se le persuader, on ne ressuscitera pas, chez nous, cette foi religieuse au profit de tel ou tel parti qui se trouvera, pour le moment, à la tête du pays. Chez nous, où l'on a vu, pendant les cinquante dernières années, le pouvoir changer quinze fois de

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nom, de forme, de base, de principe, d*instruments, de tout enfin; chez nous, où il n'est personne qui n*ait subi deux ou trois régimes, dont chacun avait pour mission et pour bannière la ruine des œuvres du précédent, il est impossible d'amener les hommes à un degré de soumission religieuse envers un pouvoir quelconque ; il est impossible de transformer tout à coup une forme de gouvernement en religion. Quoi! ce qui, il y a cinq ans seulement, était faux et criminel, serait devenu une vérité trop sainte pour être même paisiblement discutée; le pays tout entier devrait l'admettre sans hésiter, et y ployer son jugement sr.ns réserve! S'il en était ainsi, il faudrait que ce pays eût abdiqué bien complètement et son caractère, et sa nature, et son passé. Il y a bien des années, ce me semble, qu'il a refusé plus ou moins explicitement aux hommes qui l'ont gouverné le droit de lui dire : Je le pense, donc c'est vrai; je le fais, donc c'est juste.

Et remarquez-le. Messieurs, les lois n'ont pas plus ce droit que les hommes : les lois ne peuvent que supposer des convictions, elles ne peuvent pas les créer; elles sont les filles des idées, elles ne sauraient les enfanter à leur tour. Elles ont besoin elles-mêmes d'une sanction plus haute, qui les rende, sinon exécutoires^ du moins durables et saintes^ la sanction de la conscience publiq[ue. C'est en vain qu'un ministre célèbre a dit que la liberté était le despotisme de la loi. Le pays el le siècle sont loin d'avoir ratifié cette sentence : la liberté ne peut être que le despotisme de la justice, et trop souvent la justice et la loi ne sont pas synonymes. Nous devons en savoir quelque chose, nous qui habitons un pays qui, il n'y a pas si longtemps, a proclamé et subi des lois plus atroces que les plus atroces tyrans ; ou il n'y a pas un crime , pas un délire de l'esprit humain, qui n'ait été formulé, consacré, oommandé par la loi.

N'est-ce pas une bien vaine et coupable usurpation, une confusion d'idées bien fatale, que cette doctrine sous-entendue dans toutes les entreprises du pouvoir, de l'identité entre lui et la raison, entre lui et la société? Mais celle-ci ne saurait souffrir qu'on attribue son infaillibilité et son inviolabilité à la forme variable de son être, aux instruments temporaires de sa volonté, ni qu'on vienne réclamer pour des œuvres et des idées qui n'ont, de l'aveu même de leurs auteurs, d'autre base que la nécessité et l'expérience, ce tendre et solennel respect que l'humanité doit et rend toujours aux lois éternel • les de la justice et de la vérité.

Croyez-le, Messieurs, pour sauver ce qui est digne d'être sauvé de ce grand naufrage auquel nous assistons, il faut autre chose que du pouvoir et des lois. Pour vaincre les égarements de la pensée, il faut un autre droit, une autre force que celle qu'on nous présente, il faut une autorité venue d'en haut, et non pas des passions et des intérêts avec lesquels nous ne sommes que trop familiarisés. L'intelligence rebelle n*a jamais été vaincue que par une intelligence supérieure ; malade, elle n'a jamais été guérie que par le remède suprême de fortes et pures croyances. Ce ne sont ni les hommes ni les dioses d'aujourd'hui qui les lui donneront. On peut le dire hardiment : ils n'ont pas mission pour cela.

Tout le reste est vain. Non, vous ne ferez pas un sacrilège, un blasphème de l'attaque au principe du Gouvernement , lorsqu'il n'est accompagné d'aucun acte qui blesse la loi morale. Nul ne se croira déshonoré, et nul ne le sera en efTet, parce qu'il aura blâmé les institutions politiques de son pays, et qu'il en aura demandé la révision. Ce sera un honune imprudent, importun, dangereux, si vous voulez; mais ce ne sera jamais un criminel. L'espèce d'excommunication sociale que vous voulez prononcer contre lui ne sera pas ratifiée par

la société, qui se sentira souvent tout aussi coupable que lui. La peine écrite dans vos lois ne sera pas transcrite dans la conscience publique : Thomnie que la loi aura flétri pourra continuer à être grand et pur dans Topinion, s'il Tétait avant sa peine; et c'est alors ([u'il y a vraiment anarchie déplorable, désordre moral poussé à l'excès, quand les mœurs sont en guerre avec les lois. Et elles le seront. Vous aurez beau confisquer la fortune de votre adversaire, confisquer sa personne, vous ne confisquerez ni sa pensée ni sa foi ; si elles sont mauvaises, si elles sont iniques, des peines injustes ne serviront qu'à les empirer et peut-être à les propager. Dieu merci, depuis soixante siècles qu'il y a des maîtres injustes, ils n ont jamais inventé le moyen de tuer la pensée, et ils ne l'inventeront jamais; car ce serait tuerTâme, l'àme de Thumanité tout entière, et elle est immortelle par la grâce de Dieu.

De pareilles tentatives, et celle-ci en est la malheureuse avant-courrière, n'aboutiront qu'à nous ramener au funeste état du dix-huitième siècle. Alors aussi il y avait contradiction, répugnance profonde entre les lois et les mœurs, entre les institutions et les idées. Qu'en est-il résulté? Une lutte affreuse et sanglante, non pas seulement entre deux partis, entre deux dynasties, entre deux castes, mais entre deux mondes, celui de la force et celui de Tintelligence.

Or, il doit être assez prouvé aujourd'hui que, dans de pareilles luttes, c'est toujours la force qui à la longue est vaincue, et vaincue avec ignominie. Mais quel que soit le vainqueur, ce qui sort de ces luttes le plus maltraité, le plus meurtri, c'est toujours l'ordre, l'autorité, la pudeur publique et toutes ces choses saintes que nous voulons défendre et sauver.

Pour moi, je repousse ces luttes avec une horreur sans mélange, et c'est pourquoi aussi je repousse de toutes les

forces de mon âme des mesures qui courent risque de nous y conduire.

J'espère qu'on ne me reprochera pas de me li>Ter à de Taines théories ; car si ce sont des théories, elles sont, à ce qu'il me semble, appuyées sur une terrible expérience, et sur une expérience à la portée de tout le monde. En effet, qu'a-t-on TU en France depuis cinquante ans ? Cinq ou six gouvernements différents qui se sont succédé, renversés les uns les autres avec une incroyable facilité, et qui avaient tous péri dans l'estime et dans Taffection du pays avant Je périr par le fait. Tous ces gouvernements, on Ta dit mille fois, ont succombé par leur propre faute; tous se sont suicidés.

On peut affirmer qu'excepté l'ancien régime, la France n'a voulu renverser aucun des gouvernements qui l'ont régie : ils se sont tous renversés eux-mêmes. N'est-il pas temps de s'enquérir un peu des causes de cette effrayante mortalité des pouvoirs parmi nous? Serait-il bien juste de l'attribuer uniquement à notre caractère national , à notre inconstance , à notre légèreté? N'est-ce pas bien plutôt parce que tous ces gouvernements se sont mis en opposition avec les justes exigences de la société, qu'ils ont succombé? N'est-ce pas parce que, après avoir commencé par rendre hommage à la volonté publique, ils ont tous fini par ne consulter que leur propre orgueil, leurs propres intérêts ou leurs propres idées, pour se faire une sorte d'atmosphère exclusive, en dehors de laquelle rien de vrai ni de juste ne pouvait, selon eux, respirer? Oui, tous ont tenté de ployer la société et le pays à leurs volontés, de les modeler à leur image ; tous l'ont tenté, par des voies différentes, à la vérité ; mais leur tendance à tous a été la même, et elle les a conduits tous à leur tombeau. La République a commencé ; ses lois, à l'entendre, n'étaient que

Texpression de la raison affranchie, des yérités éternelles, des besoins à Tépoque ; alors aussi le serment était une chose sacrée, surtout le serment de haine à la royauté ; ce qui n'a pas empêché la république, avec ses lois et ses serments, de descendre dans le néant chargée de l'exécration du monde. L'Empire est venu ensuite, hii aussi avec une religion politique qu'il avait même eu soin d'entremêler à la religion catholique dans les catéchismes de ce temps-là. Il avait le plus puissant auxiliaire que la France reconnaisse, la gloire; mais elle ne le sauva pas. L'empereur avait voulu que tout se tût autour de son tronc, et la France lui obéit si bien, que lorsqu'au jour de l'infortune il l'appela à son secours, pas ime voix ne répondit à la sienne. 11 avait cru flétrir les droits de la conscience et de l'intelligence sous le nom d'idéologie, et au jour de sa chute il put voir cette même idéologie s'élever triomphante pour en profiter. Enfin la Restauration, comme chacun sait, comme chacun l'a vu, avait aussi son cercle d'idées inviolables et sacrées, dans lequel elle voulait à toute force enfermer le pays; et comme chacun l'a vu, elle est tombée tristement, convaincue d'une ignorance et d'une incapacité sans excuse.

N'y a-t-il pas là de quoi enfin ouvrir les yeux? et quelle autre expérience faut-il donc au pouvoir actuel pour lui révéler tous les dangers de sa marche? Car enfin si sa tendance est la même que celle des pouvoirs qui l'ont précédé, comment échappera-t-il à leur destinée? Et malheureusement cette tendance n'est que trop la même ; je voudrais pouvoir le nier, pour l'honneur des hommes du pouvoir dont les antécédents donnaient d'autres espérances ; je voudrais surtout pouvoir le nier dans l'intérêt du pays et du Gouvernement de Juillet dont ils compromettent la durée. Mais comment se refuser à l'évidence? Toute leur conduite n'annonce-t-elle pas

trop bien Tintention de faire triompher un certain système d'idées et d'intérêts, aux dépens de toutes les autres idées et de tous les autres droits de la société ?

Déjà Tan dernier ils ont obtenu une loi qui, pour détruire des associations coupables, annule au profit d'un intérêt momentané un principe où bien des esprits calmes et impartiaux croient trouTer un élément essentiel de progrès social. Pour assurer la répression plus prompte et plus sévère des crimes purement politiques, ils vous ont demandé une loi qui, de Tayis des plus éminents criminalistes, altère profondément l'institution du jury et les bases de notre droit pénal tout entier. Voici maintenant une loi qui proclame explicitement la censure préalable pour tous les produits des arts et de la littérature dramatique, et qui l'implique en quelque sorte pour tout le reste de la presse périodique par des pénalités énormes, par des restrictions vexatoires, par des confiscations menaçantes, par des prohibitions bizarres, mais surtout par le changement de juridiction. C'est ici surtout que se manifeste cette déplorable scission entre les intérêts et les oonTictions du pays et ceux du pouvoir : puisqu'il se croit obligé de dérober la connaissance des plus importants délits, l'appréciation même des efiets de sa loi, au jury qui, de l'aveu général, est la représentation la plus fidèle du pays, au jury dont le jugement porte le nom glorieux de jugement du pays. Ah ! Messieurs, n'est-ce pas une grande imprudence, une grande ingratitude et une grande contradiction que d'aller inscrire ainsi, dans la loi qu'on vient vous demander au nom du pays, un aveu formel de la défiance que ce pays inspire ? N'est-ce pas surtout la preuve la plus convaincante que ce pouvoir a pour but, peut-être involontaire, mais positif, de substituer sa pensée et sa volonté à celles du pays?

Eh bien ! on peut dire aux auteurs de ces mesures : entre

ce but et le point où vous êtes, il y a un abîme. C^esl dans cet abime qu'ont été s'engloutir l'un après l'autre tous les pouvoirs qui, depuis un demi-siècle, ont régné sur la France. La route qui y mène est jonchée de leurs débris, et vous la suivez! Tous ont entrepris la tâche de remplacer la conviction par la force, la discussion par la compression ; tous ont péri à l'œuvre, et vous la recommencez! Tous ont marché sans sentir le sol trembler sous leurs pas, jusqu'au moment où il s'est écroulé, et vous persévérez !

Il eût été digne cependant du Gouvernement de Juillet d'ouvrir une autre voie, de braver avec une juste confiance le combat des idées et des opinions, et de ne pas aller, lui, l'enfant de l'intelligence méconnue et de la conscience outragée du pays, déclarer à son tour aux consciences et aux intelligences une guerre aveugle et fatale. •

Et ici. Messieurs, je suis accablé d'une grande tristesse en songeant, non-seulement à l'efifct que ces mesures vont produire en France, mais à l'écho qu'elles auront dans le reste du monde. A l'époque actuelle, grâce aux liens nombreux qui unissent les intérêts et les besoins des difierentes branches de l'humanité, les peuples n'ont pour ainsi dire qu'un seul cœur , et depuis longtemps les plus forts battements de ce noble cœur sont en France.

L'Europe entière s'est émue des discussions qui viennent d'agiter notre pays ; elle en attend peut-être l'issue pour savoir ce qu'elle doit enfin penser de ce pays sur lequel ses yeux et son espérance ont l'habitude de se fixer. N'est-il pas à craindre qu'en sanctionnant ces projets, la France ne paraisse arborer une bannière qui assurément ne sera jamais la sienne, justifier tacitement tous les attentais qui ont été consommés malgré elle sur les droits et les affections des peuples, en devenir presque la tardive complice? D'un autre côté,

la réTolution de Juillet a produit un résultat immense , en établissant sur des principes communs, sur des institutions et même des événements analogues, le lien d'une indestructible sympathie entre nous et une nation voisine. Je ne parle pas ici de l'alliance diplomatique, de l'union des gouvernements, qui est hors de la question ; je parle de l'alliance des cœurs et des volontés de deux peuples entiers, les plus puissants et les plus illustres de l'univers, oubliant au sein d'une auguste amitié dix siècles de guerre, et trouvant dans la liberté une immortelle médiatrice. C'est là un fait nouveau dans l'histoire du monde ; je n'en connais pas de plus glorieux ni de plus fécond. Mais ne peut-on pas douter de la durée de cette alliance de peuple à peuple, si, à mesure que l'un d'eux avance dans la voie du progrès politique et d'une sage liberté, l'autre recule ? C'est au mouvement de Juillet, et elle l'avoue franchement, que l'Angleterre doit sa réforme, au moins par occasion ; il y eut alors une explosion de juslice en Europe qui ébranla bien des conquêtes illégitimes. L'Angleterre livra à d'antiques abus une grande bataille et vainquit glorieusement. Voyez maintenant quel fruit elle retire de sa victoire ! voyez avec quelle dignité, avec quelle modération et quelle énergie à la fois elle persévère dans sa marche victorieuse ! voyez surtout cette admirable union du pouvoir et de l'opinion publique, ces sincères et généreux aveux de sympathie avec le peuple et l'avenir ! C'eût été là un noble exemple à suivre, un noble échange de grands et salutaires enseignements. Nous lui avions appris à vaincre : elle nous eût appris à profiler de la victoire. Au lieu de cela, on veut nous faire remonter à ce qu'était l'Angleterre de 1688, c'est-à-dire l'Angleterre égarée, souillée par tous les excès de l'intolérance politique, du fanatisme de sectaire qu'elle renie aujourd'hui ; l'Angleterre enveloppée de mille

(Bovrct. 1. — Dîtcoart. i. 4

liens qu'elle a déchirés, qu'elle a jetés à terre. Et on Toudrait nous les faire ramasser comme un legs humiliant, comme un vêtement usé, légué à une sœur puînée ; en un mot, on voudrait nous faire reculer d'un siècle et demi en arrière d'elle, nous les aînés du monde !

Messieurs, la France se résignera-t-elle à cette destinée? on peut, à ce qu'il me semble, en douter. La France a horreur de l'anarchie ; elle aime l'ordre; elle aime le pouvoir exercé avec honneur et loyauté ; mais elle aime surtout la liberté. Peut-être s'il y a un reproche à lui faire, c'est de ne pas l'aimer avec une persévérance assez manifeste, avec une sollicitude assez constante. A ais ce qu'elle n'aime pas , ce qu'elle n'aimera jamais, c'est l'oppression des intelligences, c'est la confiscation de la pensée au profil d'un parti ou d'une opinion exclusive.

Qu'il me soit permis de vous le rappeler, Messieurs, en terminant : il y a aujourd'hui un mouvement des esprits indépendant des agitations politiques, et qui leur est supérieur. Ce progrès graduel vers des idées plus pures et plus sages, qui vous a été signalé au nom de votre commission, ne s'arrêtera certes pas à quelque combinaison politique : il ira plus haut et plus loin. Quelque chose de gmnd et de fondamental sera ou rétabli ou créé. Le monde en a un invincible besoin et un sublime instinct. Quelle belle mission pour le pouvoir, pour un ministère où siègent des hommes qu'on croyait initiés à l'appréciation de tous les grands mouvements de l'humanité ! quelle belle mission de préparer les voies à cette ère nouvelle, à cette paisible et bienfaisante réaction vers la vérité, au lieu de la troubler et de l'arrêter par d'inopportunes violences ! Pourquoi , si vous croyez la liberté insuffisante pour nous sauver de la tourmente où la société est depuis si longtemps ballottée, pourquoi faire d'elle une sorte de mar—

tyre, et lui pennettre de venir étaler ses injures aux yeux de ceux qui l'aiment et qui veulent avant tout la savoir sauvée pour toujours ? Plus d'une occasion douloureuse a été offerte par le ciel de calmer tout, d'effectuer une de ces grandes réconciliations qui honorent les vainqueurs et les vaincus, qui honorent surtout le pays où elles s'opèrent. Tous les cœurs eussent été ou gagnés ou domptés, et les antipathies les plus violentes eussent été réduites à un impuissant silence. Ces occasions non-seulement on les a répudiées , mais on les a transformées en occasions de vengeances. On s'en repentira peut-être trop tard; on en sera puni peut-être trop sévèrement. N'y a-t-il pas déjà assez de mécomptes, assez d'implacables ressentiments, assez de trésors de haine parmi nous, pour qu'il fallût les augmenter encore ? Les générations qui s'élèvent vous demandent de leur léguer des traditions de miséricorde, d'union et de paix, et non pas des monuments de nos tristes discordes, non pas des ressentiments d'un moment transformés en lois inefiaçables. Sur ce sol sacré de la patrie, couvert de tant de ruines, creusé par tant de tombeaux, ne sentez- vous pas le besoin de créer quelque chose en dehors de nos trop longues dissensions, de semer quelques germes d'un avenir où la société puisse venir s'abriter après tant dorages? Mais croyez- le bien. Messieurs, la Providence n'a délégué la force de créer et de conserver qu'à la conciliation, à la générosité, à la charité politique : au contraire, la violence, la rancune, l'égoïsme sont frappés depuis l'origine du monde d'une stérilité immortelle.

( Extrait du Moniteur du 9 septembre 1835.)

CHAMBRE DES PAIRS

Discussion de V Adresse au roi.

Amendemeiit sur la nationalité polonaise.

Séance do 6 janvier 1836.

L*art. i«' du traité de Vienne portait :

a Le duché de Varsovie, à Texception des provinces et districts « dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est « réuni à Tcmpire de Russie. 11 y sera lié irrévocablement par sa « constitution, pour être possédé par S. M. TEmpereur de toutes « les Russies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité....

« Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TAutriche et de « la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions natio- « nales réglées d*après le mode d'existence politique, que chacun u des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et « convenable de leur accorder. »

A la suite de Tinsurrection de la Pologne de i83i, un ukase de l'empereur Nicolas , en date du 26 février i 832 , déclara abolie la constitution polonaise qu'avait donnée l'empereur Alexandre en exécution du traité de Vienne.

Dans la discussion de l'adresse en réponse au discours du trône pour l'ouverture de la session de 1836, M. le comie de Tascher demanda à la Chambre des pairs qu'elle exprimât formellement le vœu de voir la France^ de concert avec ses alliés, réclamer le

maintien de l'exécution des traités de Vienne en ce qui concerne la Pologne.

La motion de M. deTascher, appuyée par M. le comte de Montalembert et par M. Villemain, ne fut pas adoptée.

M. de Montalembert prononça à cette occasion le discours suivant.

Messieurs,

En réclamant la parole pour appuyer le vœu émis par mon noble ami M. le comte de Tascher, je demande à la Chambre la permission de lui rappeler un de ses plus honorables sou- Tenirs.

Il y a dix ans, une nation célèbre luttait, après quatre siècles d'esclayage, contre ses oppresseurs : la politique des cabinets s*était résignée à la voir périr; mais toutes les sympathies des peuples s'étaient prononcées pour elle, et ce fut de cette enceinte , alors le refuge suprême des libertés de la France, que partit la première démonstration en faveur de la Grèce. Dans une loi qui ne se rapportait que très-indirectement à cette cause, un amendement fut proposé et adopté par TOUS pour ériger en crime la traite des blaocs, c'est-à-dire toute complicité avec les barbares vainqueurs de la Grèce. Une voix maintenant éteinte pour toujours, mais trop éloquente pour ne pas rester longtemps encore dans votre mémoire, celle de M. Laine, s'éleva pour le défendre : a Non, x> s'écriait-il avec cette émotion si sincère et si contagieuse que vous lui connaissiez , a on ne saurait s'excuser d'avoir « immolé la Grèce en holocauste à la paix de l'Europe... « Dans ma douleur j'embrasse les autels, et y trouvant des « pontifes qui n'invoquent qu'à voix basse en faveur des « Grecs le Dieu des chrétiens, je m'attache à cette tribune

« retentissante par de vives prières que je désire voir se con- « vcrtir en lois dans l'intérêt de Thumanité : je le souhaite « surtout pour adoucir, s'il se peut, à l'égard des gouvernece ments, le murmure de la conscience du genre humain, n

Ainsi parlait M. Laine en 1826, l'année même où Missolonghi, cette autre Varsovie, semblait entraîner dans sa chute les dernières espérances des Grecs; et cependant une autre année s'écoula à peine, avant que Navarin ne vînt assurer à la fois le salut de la Grèce et l'honneur de l'Europe.

J'ai besoin, Messieurs, de mettre ce qu'on peut regarder chez moi comme l'ardeur de la jeunesse à l'abri de cette grande et pure renommée aujourd'hui consacrée par la mort, ix)ur vous montrer que cette tribune n'a pas toujours été inaccessible aux accents d'une généreuse pitié, et que ces accents eux-mêmes ont pu devenir quelquefois ceux d'une politique prévoyante .

Loin de moi la pensée d'apporter le moindre embarras au Gouvernement du Roi, ou de faire inter\enir une violence irréfléchie dans la direction de sa politique! Mais à chacun son rôle. A la puissance executive la prudence et la réserve diplomatique, si elle veut : mais à la législature le franc et sincère aveu des émotions nationales, l'expression ferme et décidée de l'opinion publique. C'est là son droit, son devoir et sa mission spéciale. Elle en doit l'accomplissement nonseulement au pays, mais au monde. Dans cet inégal partage des droits et des libertés de la vie publique qui a été fait entre les nations de la terre, celles qui ont été le mieux dotées de ces biens suprêmes sont tenues, comme les riches envers les pauvres, de réparer ce qu'il y a d'injuste dans cette répartition par une bienfaisante sympathie, par une constante sollicitude envers les nations asservies et outragées. Dans un temps comme le nôtre, où la fusion des races diverses devient

chaque jour plus complète, cette obligation que l'humanité impose n* est pas moins commandée par une sage politique. C'est là le glorieux priTÎlége des trihunes libres; c'est là le couronnement de leur existence politique. Qu'est-ce qui a élevé le parlement britannique à un si haut degré de popularité et d'influence morale en Europe? N'est-ce pas parce que depuis plus d'un siècle rien de grave ne s'est passé dans aucun pays sans y avoir trouvé un écho? N'est-ce pas parce que nulle part aucun droit n'a été méconnu, aucun pacte brisé, sans que les divers intérêts n'aient été débattus devant les pairs et les communes d'Angleterre, dont l'assemblée devenait ainsi, dans le silence du monde, comme je tribunal ou se sont plaidées toutes les grandes causes de l'humanité, et où l'opinion a prononcé ces redoutables arrêts qui sont toujours tôt ou tard exécutés?

La France, depuis que le gouvernement représentatif s'y est élevé sur les débris de la monarchie absolue, a revendiqué et noblement exercé sa part dans cette haute mission. Aujourd'hui l'occasion se présente de nouveau pour elle d'élever la voix en faveur de la plus malheureuse et la plus opprimée des nations. Ne vous siérait-il point. Messieurs, à vous qui êtes les représentants inamovibles du pays, de parler en son nom et de vous associer à ce que répètent depuis cinq années ses mandataires électifs? En donnant à la Pologne ce gage de sympathie, en payant par quelque pitié tout le sang qu'elle a versé pour nous, en montrant que s'il ne dépend pas de vous de remédier à d'affreux malheurs, ils excitent du moins dans vos cœurs autre chose que l'indifférence et l'oubli , vous adoucirez peut-être bien des amertumes, vous ferez renaître un peu d*espoir dans des âmes brisées, vous mettrez à couvert l'honneur français, par une de ces œuvres de haute miséricorde qui ennoblissent le rôle des plus grands peuples. Car,

après tout, Messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est qu'une sorte d'aumône payée à la plus illustre infortune. Faites^la^ Messieurs, n'hésitez pas, et croyez qu'il est bien beau d'être assez haut placé poiu* pouvoir faire l'aumône à la justice et à la gloire.

Vous le comprenez assez, Messieurs, en vous parlant ainsi, on se rend étranger à tous les partis : ce n'est ici qu'une question de pitié et d'équité, qui est à la fois en dehors et audessus de toutes les dissensions passagères. Certes il ne saurait y avoir en France de parti qui acceptât une complicité, même tacite, avec la plus odieuse des iniquités ; et on peut le dire, toute opinion qui abdiquerait formellement la nationa- ' lité de la Pologne serait par cela même dénationalisée en France.

Cet attachement à la Pologne, si enraciné dans nos cœurs» scellé par tant de victoires communes et des revers essuyés ensemble, a été réveillé dernièrement, comme vous savez. Messieurs, par de mémorables paroles qui ont retenti dans toute l'Europe , et auxquelles a partout répondu un long murmure de surprise et d'indignation *. Ne craignez pas. Messieurs, que je cherche ici à attaquer ou à réfuter les paroles impériales. Bien loin de là, je ne me sens disposé qu'à leur rendre de solennelles actions de grâces, puisqu'elles ont proclamé de la manière la moins suspecte que la nationalité de la Pologne n'était ni un souvenir suranné du passé, ni un rêve incertain de l'avenir, mais bien une actualité flagrante, une flamme inextinguible qui couve toujours sous tant de sanglants décombres, et assez ardente pour troubler sans cesse la paix des oppresseurs. Oui, Messieurs, c'est le maître de la Pologne lui-même qui est venu , aux yeux du monde

' Discours de l'empereur Nicolas à la députation de Varsovie.

entier , donner la plus éclatante confirmation à cette haute yérité, proclamée naguère parmi nous du haut du trône, et répétée par vous en 1831 : « que la nationalité polonaise tt savait résister au temps et à toutes ses vicissitudes. )>

Et comment s*en étonner? Qu'une résistance obstinée réponde à l'exagération de l'oppression, c'est une des lois étemelles de l'histoire. Peut-être par une clémence habilement calculée, par d'ad'X)its ménagements après la victoire, le vainqueur aurait-il pu faire oublier à quelques-uns les maux de la conquête, neutraliser la haine et les rancunes des vaincus , endormir pour un temps le sentiment national ; mais au milieu des atrocités qui ont été commises chaque jour depuis quatre années dans cet infortuné pays ; quand on y a vu les lois les plus sacrées de la famille, de la religion, de ^'humanité violées chaque jour, non plus provisoirement ou dans le premier aveuglement de la vengeance , mais de sang- ^x)id, systématiquement, à perpétuité, comment s'étonner de ce qu'une race généreuse se révolte sans cesse contre une telle destinée , et que , toute bâillonnée que soit la victime , toute ployée qu'elle soit sous un joug si lourd, les crispations de son angoisse paraissent encore assez dangereuses à celui qui la foule aux pieds pour lui arracher le cri d'une imprudente colère?

Je vous parlais tout à l'heure de la Grèce , Messieurs , et vous vous êtes sans doute rappelé la puissante et victorieuse compassion de l'Europe pour ses malheurs. Eh bien ! Messieurs , on peut le dire , les maux de la Pologne sont bien autrement cruels. Il y a même pour cela das raisons physiques, car tandis que les Hellènes avaient toujours quelque lie oubliée, cpielque défilé inaccessible, enfin la mer dont *^s restaient les maîtres, où ils trouvaient un refuge contre leurs tyrans , les vastes plaines de la Pologne livrent ses en-

fants sans défense aux masses innombrables de la Russie. Cette différence physique est en quelque sorte le symbole de la différence morale qu'il y a entre l'oppression de la Pologne par la Russie, et celle de la Grèce par la Porte.

Ainsi, au plus fort de leur dur esclavage, les Grecs avaient conservé certains asiles inviolables, où la fureur des Turcs ne savait ou ne voulait les atteindre. Ils avaient conservé le libre usage de leur langue; et on conçoit quelle force intime, quel principe éternel de régénération ils devaient y puiser. Les Polonais ont affaire à des ennemis plus perfides et plus implacables : une guerre acharnée a été déclarée à leur langue, comme à l'organe de la pensée nationale; l'usage en est graduellement restreint dans ce qu'on appelle le royaume , et ouvertement proscrit dans les provinces anciennement réunies. Comme par une conséquence toute naturelle , tous les établissements scientifiques et d'instruction publique ont été ou supprimés, ou mutilés, ou transplantés au sein de la Russie; toutes les bibliothèques ont été enlevées, et jusqu'aux collections privées indignement volées à leurs propriétaires, comme pour mieux prouver que l'abrutissement intellectuel était le seul moyen de rendre supportable ce bonheur qu'on a promis de leur donner malgré eux. Mais les Grecs avaient encore un asile bien autrement sacré , c'était leur culte et leur religion; car, dans les derniers siècles, on ne vit jamais les musulmans, quoique leur croyance leur en fît presque un devoir , faire conspirer la violence et la ruse pour enlever au peuple conquis sa foi. Et c'est là ce qu'on voit chaque jour en Pologne , dans un siècle où la liberté est devenue le droit commun de l'Europe. Au milieu de la guerre, les nombreux couvents du mont Athos et ailleurs avaient été respectés par les Turcs; tandis que le premier usage qu'on a fait de la victoire en Lithuanie a été de supprimer cent quatre-vingt-

douze couvents, de profaner les sanctuaires les plus vénérés du peuple , et jusqu'aux sépulcres des familles catholiques. A Constantinople, des églises grecques s'élevaient librement à côté des mosquées ; tandis qu'à Varsovie , dans une ville exclusivement catholique, chaque jour on voit quelque école ou quelque église de la foi nationale livrée au schisme. Pourquoi cela, si ce n'est parce que la Russie a vu , avec une perspicacité bien justifiée par l'histoire, que le principe fondamental de la nationalité polonaise était dans sa religion , qu'il y avait là une de ces barrières que ni les traités , ni les victoires, ni aucune force humaine ne pouvaient surmonter, et que tant que les Polonais seraient catholiques, il leur serait impossible d'être Russes? On conçoit tout ce qu'il y a d'important pour l'usurpation moscovite k réduire ce clergé si patriotique au rang des popes serviles , à courber une nation cil l'amour de la patrie n'a jamais pu êîre séparé de celui de la religion, sous le joug de ces honteuses croyances qui investissent le pouvoir temporel de la suprématie spirituelle , et qui confient à un seul homme, avec le droit illimité d'emprisonner, d'exiler, de supplicier les corps, le privilège de torturer les consciences. Catherine II l'avait déjà compris, et c'est pourquoi on la vit faire conjaire à coups de baïonnette tout le peuple des provinces réunies des églises de leurs aïeux aux temples du schisme. Aujourd'hui ce ne sont plus seulement les populations rurales ; c'est la noblesse , c'est la portion essentiellement militaire du pays qui est condamnée au même sort; mais comme si le sol qu'eux et leurs pères ont anrosé de leur sang ne pouvait manquer d'être pour la vieille foi un inviolable autel , on les en arrache pour leur faire peupler la Sibérie et le Caucase ; et c'est là que , pour leur faire mieux oublier la patrie, on leur inflige l'apostasie. Pour que la résistance soit moins possible et le résultat

plus certain, ce sont les petits enfants qu on arrache à la fois du sein de leur mère et du sanctuaire de leur Dieu , que Ion transporte comme de vils troupeaux pour améliorer des races sauvages et féconder des déserts. Ce ne sont pas là , Messieurs, des faits isolés ou incertains, des récits où pourrait se glisser l'exagération de la douleur : ce sont des actes ofiiciels, ce sont des ordonnances positives émanées de la vice-royauté de Varsovie : c'est enfin un règlement permanent qui prescrit Teulèvement annuel de 3,200 enfants dans les seuls palatinatsdu royaume de Pologne, pour être transportés dans rintérieur de la Russie. Jamais, à ce que je sache, les annales du monde civilisé n'avaient offert un pareil exemple. Il est vrai qu'lbrahim-Pacha voulut appliquer ce système au Péloponèse, et en déporter^ non pas les enfants séparés impitoyablement de leurs parents, mais des familles entières et r^unicc, pour les envoyer en Egypte. Et alors qui s'y opposa? Messieurs, ce fut la Russie : ce fut ce même empereur Nicolas qui déclara qu'il ne le souffrirait jamais; que c'était violer l'humanité, et que si l'on osait accomplir une pareille entreprise^ ses flottes intercepteraient les convois d'expatriés. Messieurs, je vous en conjure, est-ce que des paroles françaises n'iront pas au m^ns protester, intercepter, autant qu'il est en nous, Texécution de cet abominable supplice infligé à une nation qui a toujours été l'alliée et la sœur de la France?

Avant de quitter cette tribune, où je suis monté sans réfléchir à ma faiblesse, et uniquement préoccupé d'une cause qui a conquis depuis longtemps les plus vives émotions de mon âme, qu'il me soit permis d'ofTrir à vos méditations un sujet qui se lie de la manière la plus intime à tout ce qu'on peut dire ou sentir sur la malheureuse Pologne. En elTet, s'il ne s'agissait que d'elle seule, on pourrait espérer avec oon-

fiance, car le siècle où nous vivons a vu de ces grandes réparations qui consolent et fortifient à la fois. Depuis qu'il a commencé, la Grèce et Tlrlande régénérées et affranchies sont là pour montrer quelle est la justice que le ciel réserve aux peuples qui ne désespèrent ni de lui ni d'euxmêmes. Mais, Messieurs, c'est l'Europe tout entière qui a été blessée au cœur de la Pologne : ce qui s'est passé dans son sein n'est qu'un épisode douloureux d'une série d'attentats à la sécurité du monde que la postérité contemplera avec surprise, et peut-être avec d'étemels reproches contre notre génération. La question de la protection et de l'affranchissement ultérieur de la Pologne devient pour les esprits clairvoyants une question de paix et d'indépendance pour toutes les nations européennes. Toutes ont été frappées par cet ukase du 26 février 1832, qui, en abolissant la constitution polonaise , méconnaît les stipulations d'un traité cil toutes avaient été parties coniractantes. Ce n'est, du reste, qu'un pas de plus dans cette route d'envahissements et d'usurpations où la puissance moscovite a fait depuis un siècle des progrès si effrayants. Peut-être serait-il temps de jeter enfin un regard sur l'histoire et sur la carte, et de se demander si c'est bien l'état normal de l'Europe que celui qui livre toute sa frontière orientale à une seule puissance, à une puissance qui, chaque jour, augmente ses forces et ses possessions, tandis que les autres restent stationnaires ; qui est déjà maîtresse absolue des bouches du Danube , et réagit ainsi sur tout le mouvement intérieur de l'Allemagne; qui a presque transformé la mer Baltique et la mer Noire en lacs intérieurs; qui campe aux portes de Stockholm et à celles de Constantinople ; qui n'a qu'à étendre la main pour saisir le Sund et les Dardanelles, ces deux clefs du système européen; et qui,

enfin , vient d'étaler ses pompes militaires à Kalisch , à Textrémité de ce bastion formidable de la Pologne œnquise qui se prolonge œmme un bras menaçant au centre même de l'Europe.

Quand on réfléchit à cet état purement matériel, et surtout quand on songe aux principes, aux lois, à la religion, au genre de moralité que cette puissance a introduits partout où elle a triomphé, on est, ce me semble, en droit de croire que ce n'était pas seulement pour eux-mêmes que les Polonais ont livré une lutte héroïque, mais qu'ils défendaient en même temps la civilisation tout entière contre la barbarie, la chrétienté contre le despotisme oriental, la longue et noble suprématie de l'Occident «outre une nouvelle invasion de Tartares. On est malgré soi reporté à ces siècles où l'Europe chrétienne était sans cesse menacée d'être asservie moralement et physiquement par des hordes venues du fond de l'Orient. La Pologne, dont toute l'histoire n'est qu'un long sacrifice pour le reste du monde, a maintes fois détourné de nos pères ce sort terrible, et a porté sous les murs de Vienne le dernier coup à la puissance offensive de l'islamisme. Mais à peine ce danger eut-il été définitivement écarté, qu'un autre a surgi en sa place, et la Pologne en a été la première victime. Autrefois du moins, dans ces siècles où la diplomatie n'avait pas encore pris rang pai*mi les grandes forces de l'humanité, le danger commun, tant qu'il durait, servait de lien et de pacte inviolable entre toutes les nations chrétiennes, et les réunissait contre l'ennemi général. Aujourd'hui, au contraire, la puissance qui seule menace l'équilibre et les destinées de l'Europe trouve partout des intelligences, des admirateurs, ou tout au moins une déplorable indifférence. Et cependant les promesses

qu'elle fait au monde sont assez peu équivoques : elle nous apporte les ténèbres au lieu de la lumière, le despotisme militaire au lieu des libertés civiques, et la honteuse idolâtrie du schisme au lieu des croyances libératrices de rOccident.

Certes, cet impérial génie qui a présidé aux commencements de notre siècle n'était pas si aveugle lorsqu'il dirigeait contre cette rivale funeste toutes les forces qu'il avait concratrées dans sa puissante main. Le succès ne couronna pas alors cette grande pensée, dont je vois devant moi tant de valeureux complices, tant d'illustres instruments. Mais à mesure que le péril croîtra, l'histoire et la postérité lui rendront justice.

Ce qui manquait à Napoléon dans son agression , nous l'avons pour enhardir et assurer notre défense : c'est l'union des forces et des intérêts de la liberté. Le discours de la Couronne nous a donné la consolante certitude que l'alliance de la France et de la Grande-Bretagne n'avait jamais été plus intime. C'est dans cette noble alliance que reposent les garanties de l'avenir, la sécurité des peuples libres, le salut futur des peuples opprimés. Puisse-t-elle, après avoir achevé d'assurer la dignité de la France à l'Occident, ne pas être impuissante à l'Orient pour veiller à la foi des traités, aux droits de Thumanité, à l'indépendance de l'Europe ! Puisset-elle ne jamais perdre de vue cette glorieuse et infortunée Pologne qui a été de tout temps la barrière des nations européennes ! Puisse cette barrière être bientôt relevée ! puisset-elle être enfin récompensée de son dévouement et de sa sublime persévérance ! Puisse aussi le vœu parti de cette enceinte aller se placer dans son cœur comme une parole de sympathie et d'avenir, à côté des paroles qui ont insulté à sa souffrance ! La Chambre des pairs n'aura certes jamais à se

repentir d'avoir rendu ce faible hommage à une cause qui ne peut manquer de triompher un jour, puisqu'elle a pour elle la justice de Dieu, Thonneur de la France, et l'espoir, l'in- Tincible espoir du monde.

(Extrait da Moniteur da 7 janvier 1836.)

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