Discours d'ouverture du cours de botanique de la faculte de medecine prononcé le 3 mai 1837 les Jussieu et la méthode naturelle A. F
Discours d'ouverture du Cours de botanique de la Faculté de médecine de Strasbourg , prononcé le 3 mai 1837, par Af. le professeur Fée.
Messieurs ,
En ouvrant le cours de botanique que j'ai l'honneur de faire chaque année dans cette Faculté , j'ai l'habitude d'entretenir mon auditoire de sujets qui se lient d'une manière plus ou moins directe à mon enseignement et qui lui servent d'introduction. L'année dernière, à pareille époque, j'ai donné l'histoire du jardin botanique de Strasbourg, et signalé à la reconnaissance de l'Alsace le nom de mes honorables prédécesseurs. Aujourd'hui j'arrive devant vous avec le projet de vous parler de la méthode naturelle à laquelle se rattache surtout le souvenir de Jussicu , l'une des plus solides gloires de la France savante.
Jussieul.... A ce nom, Messieurs, chacun de vous serait en droit de me demander duqnel des Jussieu je veux vous parler; car ce nom est collectif, et vous le savez tous : aussi vais-je m'empresser de prévenir votre question et de fixer vos incertitudes.
2 LBS JOSSIEU ET LA METHODE NATURELLE.
Plusieurs familles ont eu en Europe le rare el glorieux privilège de perpétuer la science et de la transmettre à leurs descendants. Telles sont celles des Estienne et des Elzevirs, des Coustou et des Vcrnet, des Bernouilli et des Cassini, philologues, imprimeurs, sculpteurs, peintres, mathématiciens et astronomes célèbres; telles sont , parmi les botanistes , celles des Itauhin , des Commclyn , des Burmann, des Jacquin et , de nos jours encore, celle des Jussieu.
Quatre savants du nom de Jussieu , qui tous marquèrent dans les sciences, ont vécu ou sont morts paisiblement au Jardin-des- Tlantcs. Trois d'entre eux y passèrent leur vie , régnant en paix sur un peuple toujours soumis, qui acquitte chaque année, sans murmure, d'innombrables tributs de fleurs et de fruits. Peu d'hommes furent plus heureux et plus dignes de l'être; car, dans l'agréable résidence où ils exercèrent leur empire paternel, jamais ne furent donnés de ces ordres rigoureux destinés à soutenir la puissance qui s'écroule ou à consolider la puissance qui s'élève.
Sans doute , chacun de ces naturalistes occuperait dans l'estime de la postérité un rang moins distingué que cehii qu'il occupe en effet , si l'éclat dont brille chacun d'eux n'était augmenté du reflet de renommée qui entoure le nom de loua les autres. Leur mérite scientifique n'est pas le même , et pourtant leur réputation diffère à peine. La gloire , devenue comme héréditaire dans cette famille , a successivement grandi ce nom aussi connu maintenant, et aussi honoré que celui de Tourncfort , de Linné , de Lamarck ou de Desfontaines.
Le Jussieu dont je vais surtout vous parler, est celui qui vient , tout récemment , de terminer sa longue et utile carrière. Mais , eu cherchant à vous faire apprécier ce botaniste , je ne pourrai me dispenser de vous dire quelque chose des autres Jussieu ; il est impossible désormais d'en traiter isolément. L'histoire ne peut séparer des hommes qui, ayant eu des goûts
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pareils et un même genre de célébrité, se sont attachés, plus ou moins directement , à une même série d'idées systématiques , comme si la nature qui les avait fait naître d'un même sang, avait voulu leur donner les mêmes sympathies intellectuelles.
Celte famille est originaire de Lyon. Laurent de Jussien , apothicaire distingué de cette grande ville, y devint père d'une nombreuse famille. Trois de ses fils se fixèrent tour à tour à Paris , vers le commencement du siècle passé. L'atné des trois frères , Antoine, né le 8 juillet 168G, après avoir fait ses études dans sa ville natale , vint se faire recevoir docteur en médecine à Paris , et étudier la botanique sous Tournefort, dont il devint l'un des disciples les plus distingués. Antoine explora le midi de la France et une grande partie de l'Espagne. On lui doit une bonne description des célèbres mines d'Almaden. Il entra à l'Académie des sciences en 1751, ayant à peine vingt-cinq ans. Peu après, nommé professeur an Jardin-dcs-Plantes , il développa avec succès la méthode de Tournefort , celle de toutes qui réunissait alors en France et en Europe le plus de suffrages. Admirateur passionné de ce grand botaniste, il ajouta un appendix aux fmtilutwnts rri herbariœ , et fit successivement paraître une série de dissertations sur le café , le macer des anciens , le kali , le timaruba . le corispermum , etc. Il s'occupa aussi de déterminer la nature de diverses pétrifications curieuses. Considéré comme médecin , il fut l'un des plus philanthropes de son temps ; il aimait les pauvres et les aidait de sa bourse, après leur avoir donné les soins les plus affectueux. Antoine mourut en 1758, à l'âge de soixante-douze ans. 11 eut la douce satisfaction de laisser dans la personne de l'un de ses frères un successeur digne de lui.
Bernard de Jussieu , l'un des plus savants botanistes du dernier siècle , aussi célèbre par ses vertus privées que par son mérite scientifique, naquit à Lyon en 1699. Des études fortes, comme celles qu'on faisait alors, lui aplanirent la roalc des sciences et la
lui rendirent facile. Appelé à Paris par son frère Antoine , il lui servit de compagnon pendant les voyages que fit celui-ci au sud de. l'Europe en 1716. Bernard avait à peine dix-sept ans; mais son aptitude était si grande qu'il relira un très-grand fruit de celte exploration, pendant laquelle il eut pour maître et pour guide un frère révéré, dont la parole était sur lui toute-puissante. De retour en France, il se rendit à Montpellier, où il fut reçu docteur en médecine en 1720. Son extrême sensibilité ne lui permettant pas d'exercer, il se fit botaniste et vint se fixer définitivement à Paris , où il remplaça Vaillant , en 1 722 , en qualité de sous-démonstrateur. Trois ans après , il donnait une nouvelle édition de Y Histoire des plantes qui croissent dans Us environs de Paris , ouvrage de Tournefort qui avait paru pour la première fois en 1698. Le nouvel éditeur le compléta , y ajouta des notes et l'enrichit d'un supplément. La publication de ce livre, suivie peu après de quelques observations communiquées à l'Académie des sciences, le firent admettre dans cette compagnie en 1725. A cette époque, un très- petit nombre de personnes se livraient à l'étude des sciences naturelles , et peu d'efforts étaient nécessaires pour arriver à l'Académie des sciences : un ou deux Mémoires d'un intérêt médiocre et beaucoup d'ardeur pour l'étude, suffisaient pour obtenir cet honneur. Aujourd'hui le titre d'académicien est une récompense; autrefois c'était un encouragement. La réputation des académiciens modernes ne s'accroît guère après leur entrée à l'Académie ; celle des académiciens du dix-huitième siècle venait au contraire s'y consolider. On se montrait jaloux de mériter le titre obtenu, et l'on y parvenait presque toujours glorieusement. Antoine entra à l'Académie des sciences à vingt-cinq ans, Bernard à vingt-six , Antoine-Laurent à vingt-sept , et tous trois avant qu'ils eussent publié les travaux auxquels ils doivent leur célébrité. De pareils exemples sont maintenant fort rares.
Peu après son entrée a l'Académie des sciences, Bernard de
Jussieu alla étudier en Angleterre les collections alors classiques de II ans Sloane et de Shérard. Depuis cinq ans il remplissait à Paris les fonctions de sous-administrateur , place devenue vacante par la mort de Vaillant.
Linné étant venu visiter la France en 1738, les deux Jussieu lui firent la réception la plus amicale, notamment Bernard, qui ne le quitta presque pas. Ils parcoururent ensemble les riants coteaux de Meudon , et y cueillirent l'élégant ofhrys que la nature refuse à la Suède. Ils visitèrent Trianon , dont le beau jardin était alors dirigé par Antoine Richard, bisaïeul du botaniste Achille Richard , en ce moment professeur à la Faculté de médecine de Paris. Enfin , ils passèrent plusieurs jours à Saint-Germain et à Fontainebleau , dont la belle forêt intéresse tout à la fois le géologue et le botaniste. Ces deux hommes se séparèrent ensuite ; mais comme ils avaient appris à s'estimer mutuellement , ils cimentèrent les liens d'une amitié tendre que le temps ne put affaiblir. Nous aurons bientôt l'occasion de parler des témoiguages de sincère affection qu'ils se donnèrent plus tard.
En 1758, à la mort d'Antoine, Bernard fut chargé de réunir à Trianon les plantes cultivées en France. Cet ordre émané directement de Louis XV, fut exécuté avec empressement. Le nouveau jardin fut classé d'après la méthode naturelle , en soixante-cinq familles d'après une disposition linéaire fort analogue à celle aujourd'hui adoptée au jardin de Paris.
Bernard de Jussieu écrivit peu , et pourtant il exerça une influence marquée sur les progrès de la botanique. Il sut rendre la science aimable et ouvrit une route nouvelle dans laquelle les jeunes gens studieux se lancèrent avec ardeur. Cet homme distingué a publié plusieurs travaux importants sur les polypes d'eau douce. Ce fut lui qui constata le premier l'efficacité de l'ammoniaque pour neutraliser le venin de la vipère ; ses mémoires botaniques plus nombreux qu'étendus avaient un grand intérêt à l'époque de leur
apparition. Il mourut en 1777, a soixante-dix-huit ans, deux mois avant Linné. On a dit de Bernard de Jussieu que , pendant le coure d'une longue vie, il n'avait trouvé qu'un rival dont il obtint l'estime et pas un seul ennemi.
Joseph de Jussieu naquit à Lyon en 1704; il fut appelé à Paris, comme son frère liernard , par Antoiuc qui était la providence de la famille. Médecin instruit et botaniste habile , il quitta l'étude des sciences médicales et celle des sciences naturelles pour se livrer aux mathématiques. Joseph était un ingénieur habile et fut choisi, en raison de la grande variété de ses connaissances, pour accompagner, au Pérou, La Condamine elles astronomes français, chargés au nom de l'Académie de mesurer un degré du méridien. Cette belle expédition terminée, Jussieu laissa partir les académiciens qui revirent seuls la France : il resta au Pérou trente-six ans , oubliant toujours de revenir en Europe. Un vaisseau français mettait-il à la voile, Joseph se disposait aussitôt à partir, mais préoccupé par des travaux importants qui n'étaient jamais entièrement finis , il demeurait , ne pouvant se résoudre à s'éloigner d'un pays si fertile en productions curieuses et pour la plupart inconnues. Il parcourut le Pérou dans toutes les directions, dressa des cartes et des plans, et recueillit une foule d'observatious singulières auxquelles donnèrent lieu ses courses lointaines et aventureuses, au milieu des populations sauvages. L'exercice de la médecine lui tint lieu de fortune; les Péruviens, admirateurs de ses rares talents, le tyrannisèrent par excès d'estime et s'opposèrent plusieurs fois à son départ qui pourtant eut lieu en 1771. Joseph espérait pouvoir mettre en ordre ses manuscrits pendant le peu d'années qui lui restaient encore à vivre ; mais il arriva en Europe entièrement épuisé, ses facultés intellectuelles l'abandonnèrent, il perdit la mémoire, et mourut en 1779, à l'âge de soixante-quinze ans, daus un état complet do caducité; il était depuis plus de quarante ans associé de l'Académie des sciences.
Antoine-Laurent de Jussieu, le quatrième du nom, neveu des précédents, naquit à Lyon en 1748; il venait d'achever ses études dans sa ville natale lorsque son oncle Bernard l'appela près de lui, à Paris, en 1765 ; à peine avait-il atteint dix-sept ans. En 1770, Antoine-Laurent qui s'était fait recevoir docteur en médecine *, fut proposé à Buflbn pour suppléer Lemonnier , à qui ses fonctions de premier médecin du roi ne permettaient plus de professer. Le jeune Jussieu, pris à ('improviste, étudiait la veille rc qu'il devait enseigner le lendemain ; mais bientôt il parvint à dominer sa matière et remplit sa tache avec distinction.
la famille des renonculacées. Ce fut, en composant ce travail, que Jussieu se sentit, disait-il, vraiment botaniste. L'importance relative et subordonnée des caractères naturels y fut démontrée jusqu'à l'évidence et avec une grande profondeur de vues. Peu après , ço botaniste , toujours préoccupé de ses projets de réforme , proposa a l'Académie le plan d'une méthode nouvelle d'après laquelle le jardin botanique de Paris devait être replanté, la méthode do Tournefort paraissant insuffisante. Bernard de Jussieu approuva ces dispositions , et son neveu se chargea seul de l'exécution avec le jardinier en chef, André Thouin.
Ces travaux pratiques n'empêchaient pas Antoine- Laurent de s'occuper avec une ardeur soutenue du perfectionnement de la méthode naturelle ; il préparait dans le silence de la méditation un ouvrage destiné à servir de base à la science et a fixer 1 opinion du monde savant sur le mérite de la nouvelle classification. Ce grand travail parut en 1789 sous le nom de Gênera plantaruin. L'impression commencée en 1788 dura un an, et elle offrit celte particularité que le manuscrit ne fut jamais écrit en entier; l'au-
1 Le sujet de sa thèse était le suivant : An œconomiam animalcm inler et vctjctuioiH andioffiuf
teur qui le composa , au fur et à mesure des exigences de l'imprimeur, n'eut jamais que deux à trois feuilles d'avance sur la composition typographique.
Cet ouvrage , l'un des plus remarquables et des plus savants qui aient paru vers la fin du siècle passé, fit époque dans la science. Il consolida la réputation du docte auteur et l'établit sur des bases solides que ne pourront ébranler désormais les attaques de quelques critiques injustes ou de mauvaise humeur.
Pendant la révolution de 1790 à 1792 Jussieu fut administrateur des hôpitaux de Paris. En 1793 il s'occupa de la réorganisation du Jardin-des-Plantes qui prit le nom de Muséum d'histoire naturelle. Cet illustre savant contribua beaucoup, par des vues saines et conciliatrices , à porter cet établissement au degré de splendeur qu'il a atteint de nos jours. Déjà en 1777 Antoine-Laurent de Jussieu avait été nommé administrateur de ce beau jardin. En 1804 il entra à la Faculté de médecine de Paris, en qualité de professeur de botanique. La restauration lui enleva cette place , mais il fut réintégré dans ses fonctions en 1830 et placé sur le tableau des honoraires. Il s'éteignit paisiblement le 15 septembre 1836 , à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, laissant un digne héritier de son nom. Ses derniers instants furent pleins de calme et de résignation. Il conserva ses facultés intellectuelles durant toute sa vie. La dernière fois que je le vis il avait dépassé quatre-vingt-six ans. Sa téte était chauve, il y voyait à peine, et son corps, affaissé sous le poids des années , était courbé en arc ; mais sa pensée était nette et son jugement sain. Il daigna me donner une brochure et il y mit son nom ; rentré chez moi , j'écrivis sur le livre , la date de la donation et fis suivre la signature du vénérable auteur, de ces mots latins : Mens intégra in corpore sano.
Ce grand botaniste n'a point laissé de seconde édition du Gênera; mais il a suppléé à cette lacune en donnant une longue série d'articles dans le grand Dictionnaire des sciences naturelles de Lo-
vrault, et dans tes Annales du Muséum en 1802. Là, reprenant successivement chacune des familles qu'il a fondées, il est devenu pour lui-môme un juge sévère et éclairé, une sorte de postérité impartiale et désintéressée. Plusieurs modifications qu'avait rendues nécessaires le perfectionnement de la science , ont été proposées par lui, et ce serait un travail intéressant et tout à fait digne du (ils d'un Jussieu do se servir de ces documents précieux pour publier une seconde édition de ce livre important.
le Laurent, qui écrivait le latin avec une grande élégance
lue des anciens ; afin d'arriver à grecs
ou latins. On trouve de lui dans le Dictionnaire d'histoire naturelle, dont nous avons parlé , un grand nombre d'articles curieux sur les plantes de Théophraste ou de Pline. Il aimait surtout Virgile, et me fit cette profession de foi dans une lettre qu'il m'adressa en 1822: a Je me propose de lire avec attention votre Flore de Virgile , afin de connaître vos idées et de fixer les miennes sur les plantes dont a parlé ce grand poêle , mon auteur de prédilection ; je pressens que ce livre sera également utile à ceux qui veulent déterminer tous les végétaux célébrés par les anciens. On reconnaît facilement dans Virgile la fève de marais , le dicta nie de Crète et Yornus des anciens , qui est notre frêne ordinaire. Vous aurez probablement aussi parlé des pratiques de culture , mentionnées dans les Géorgiques, et dont quelques-unes ont été répétées au Jardin-des Plantes par M. Thouin, avec plus ou moins de succès, jo
La vie des Jussieu , dépourvue d'épisodes intéressants , se résume par leurs travaux. Presque tous ont eu une carrière facile à parcourir , et peu de savants ont eu moins à lutter contre l'adversité. Professeurs et membres de l'Académie des sciences à vingt-cinq ou vingt-sept ans , Us ont pris possession des chaires et
des fauteuils académiques sans combat et sans opposition. On croirait, à les voir ainsi se succéder paisiblement, que places et dignités étaient héréditaires dans cette famille. N'en soyons pas jaloux, Messieurs; réjouissons non. au contraire de ces rares exceptions qui prouvent que le mérite n'est pas toujours méconnu , et qu'il ne marche pas constamment entouré d'entraves.
Une chose vous aura sans doute frappés, c'est la longévité de ces professeurs 1 , qui n'ont pas vécu à eux quatre moins de trois cent quatorze ans, ce qui donne pour chacun d'eux uue moyenne de soixante-dix-huit ans et demi. L'étude des sciences naturelles est incompatible avec ces passions brûlantes qui usent promptement la vie. L'exercice est une nécessité pour les naturalistes, et il interrompt d'une manière avantageuse les travaux de cabinet, dont la continuité finit par engourdir le corps et ruiner la santé. La couteraplation de la nature conduit à une philosophie douce ; elle rend l'humeur égale et , sans détacher précisément des biens temporels , elle apprend à en user avec modération ; et ce grand calme de l'âme maintient longtemps l'équilibre des forces physiques.
Je vous ai dit, Messieurs, que les Jussieu , du moins les deux plus célèbres d'entre eux, étaient les représentants d'un même ordre d'idées scientifiques; il est temps de vous le prouver, et de vous faire apprécier les services que ces botanistes ont rendus à
» La longévité des naturalistes peut être prouvée par des chiffres. Ayant déterminé l ige de cent trente botanistes , pris par ordro chronologique dans l'ouvrage d'Adauson, nous avoua trouvé pour chacun d'eux une moyenne de soixante cinq ans et demi avec les catégories suivantes : morts avant trente ans , 1 ; avant quarante , 4 ; avant cinquante , 4 ; avant soixante, 94; avant soixante-dix, 40; avant quatre-vingts, 41; avant quatre-vingt-dix, 13; avant un siècle, 3. 11 n'y avait cependant pas un seul centenaire. Celui de tous les botanistes connus , qui a poussé le plus loin sa carrière, est l'Anglais Sloanc, connu par un voyagea la Jamaïque; il mourut à quatre-vingt-quinze ans.
la science, en fondant, sur des bases solides , la méthode naturelle.
Cette méthode, Messieurs, n'a point été inventée. Si l'imprimerie ou la boussole n'étaient pas trouvées , on pourrait , à la rigueur, penser que peut-être elles ne le seraient jamais , ou du moins, qu'un très-grand nombre de siècles devrait s'écouler avant qu'elles le fussent ; le génie d'un seul homme , une foule de circonstances impossibles à prévoir, le hasard peut-être, sont pour beaucoup dans certaines découvertes , tandis qu'on ne peut supposer un instant que les rapports étroits qui unissent certains groupes d'êtres, aient pu longtemps échapper à l'observation même la plus superficielle. Si les botanistes n'eussent pas fait connaître cette méthode aux zoologistes, ceux-ci la leur auraient sans doute apprise , et au besoin , les minéralogistes se seraient chargés d'indiquer, aux uns et aux autres, cette loi des analogies qui régit la nature entière. 11 était, au reste, vraisemblable, que l'étude des plantes y conduirait la première. A peine l'homme eut-il jeté un coup d'œil sur l'ensemble du règne végétal, qu'il reconnut l'étroite parenté des graminées, des crucifères, des ombellifèrcs , des synanthérées. Ces familles furent créées d'instinct, et il serait superflu de chercher à savoir quel auteur les désigna le premier.
Personne no peut donc, suivant nous, prétendre au titre de fondateur de la méthode naturelle , si par elle on entend parler de la réunion des plantes en familles. Les Jussicu ne songèrent jamais à le réclamer , et l'on chercherait vainement , dans leurs écrits , un seul mot qui pût faire croire qu'ils eurent cette prétention. La méthode naturelle, c'est la botanique résumée dans ce qu'elle a de plus positif, et chaque botaniste a dû lui payer un tribut, même sans le savoir, car aucune disposition systématique des plantes n'est entièrement artificielle. Classer, c'est étudier les rapports qui existent entre les êtres; consacrer ces rapports par une classification , c'est faire de la méthode naturelle.
Mais si toutes les méthodes sont naturelles , elles le sont plus ou moins. Les tentatives faites en ce genre , n'ont pas été toutes également heureuses , parce que tous les botanistes n'ont pas été tous également habiles. La méthode naturelle, telle qu'on doit la comprendre, est le Compendium de toutes les classifications qui l'ont précédée ; chacune d'elles a fourni quelques matériaux à l'édifice. On travaille avec ardeur à l'élever; on y travaillera longtemps, et sans doute même, son entier perfectionnement est une chimère qui jamais ne pourra se réaliser complètement.
Avant daller plus loin, définissons nettement ce qu'on entend par méthode naturelle.
La méthode naturelle est l'étude des analogies ; elle détermine la valeur relative des organes et celle de leurs différents caractères, fixe les rapports réels qu'ils ont entre eux , et classe les êtres de manière à ce que ceux qui sont les plus voisins dans l'ordre de la nature, sont aussi les plus rapprochés dans les ouvrages destinés à les faire connaître.
On voit, par cette définition, que la méthode naturelle n'a pu être créée tout d'une pièce, et qu'elle a procédé par tâtonnement. Avant de pouvoir la développer on a dû la deviner; indéfiniment perfectible , elle s'est peu à peu élevée au point où nous la voyons aujourd'hui. Dominant les sciences naturelles , dont elle régularise la marche , elle résume la botanique et la zoologie , tour à tour aidant ou aidée, tantôt servant de phare, tantôt demandant elle-même un guide.
C'est donc à tort, suivant nous, qu'on a voulu, dans un ouvrage récent, écrit avec une très-grande supériorité de vues, désigner un fondateur de la méthode naturelle ; il eût été plus convenable de chercher à déterminer la part que les principaux botanistes ont prise dans l'exécution de ce grand œuvre, et c'est ce que nous allons faire.
Nous ne compterons pas les auteurs antérieurs à Morison
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parmi 1rs analogiste$. Pcrmeltez-moi , Messieurs, d'employer ce mot, destiné à désigner les botanistes qui ont suivi la méthode des analogies naturelles. De ce que ces écrivains ont donné dans des classifications imparfaites le nom de gramens, de fougères, de champignons , de mauves , de conifères , de joncs ou de pavots, à certains groupes de plantes mal caractérisés et plus mal circonscrits, nous n'en tirerons nullement la conséquence qu'ils ont ouvert une route nouvelle, et que ce sont là les rivaux des Jussieu ou des Adanson. Il faut passer outre et remonter vers la fin du 17* siècle pour trouver les premières idées un peu précises sur la méthode naturelle.
Le premier analogiste connu écrivait en 1689. C'est un Français, Magnol, professeur A l'école de Montpellier. Dans le prodrome d'une histoire générale des plantes , cet ingénieux botaniste fait connaître , qu'il a reconnu chez les plantes une affinité qui permet de les réunir en familles , non en se servant de la seule fructification , ce qui lui semble impossible , mais en employant les racines, les tiges, les fleurs et les graines. Il ne doute pas que le caractère des familles ne puisse être tiré des premières feuilles du germe, au sortir de la graine , et déclare nettement qu'il y a parmi les plantes une affinité qui ne consiste pas seulement dans les parties considérées isolément , mais dans leur ensemble. Certes ces idées sont fort saines; elles montrent que Magnol avait devancé son siècle. Mais nous ne dirons pas avec M. Raspail, qui loue avec raison cet auteur, qu'il serait très-difficile de citer avec précision , ce que les prétentions modernes ont ajouté de fondamental à ce programme, tracé il y a près de cent cinquante ans, par Magnol, de Montpellier. La chose, au contraire, nous semble infiniment facile. Faisons remarquer d'ailleurs, que ce professeur érigeait en préceptes ce que ses prédécesseurs avaient mis en pratique longtemps avant lui. En adoptant quelques groupes naturels établis sur la physionomie (le faciès)
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des plantes, Maçnol no voyait, comme eux, que la superficie des choses ; aussi ses groupes sont-Us monstrueux. La vigne, la casse et le laurier sont violemment rapprochés, il en est de même des orchidées et des liliacées, de l'ophioglosse et de l'ortie , de YAlisma plantago et dos renoncules. Son ignorance complète de la valeur respective des organes dans rétablissement des familles, est démontrée par la lecture de tous ses ouvrages, et notamment par celle du livre que son fils publia après sa mort ; ouvrage dans lequel les joncs, la soude et l'ortie, la filipcndulc et le plantain d'eau sont réunis. Il poussa si loin le dédain des classifications rationnelles , qu'on le vit diviser les plantes d'après la beauté de la fleur : Plantœ flore specio$o , minus aut magis tfteioto; Dioscoride et Pline ne sont pas descendus plus bas. Laissons à M agnol la gloire d'avoir écrit le premier qu'il existait des affinités naturelles ; mais reconnaissons qu'il n'avait aucune idée de la valeur des organes sur lesquels doivent être établies ces affinités.
Le système de classification de Tourneforl, que l'on range parmi les méthodes artificielles, consacre plusieurs familles. Ce grand botaniste, en adoptant la corolle comme base de ses divisions primaires , et le fruit comme base de ses divisions secondaires , a donné lieu à celte singularité , de présenter des ordres bien plus analogiques que les classes. Malheureusement, en partageant les plantes en herbes et en arbres , il a brusquement rompu les affinités, et son ingénieuse méthode a dù perdre dans l'estime des analogistes.
Il al 1er, que tour à tour réclament les botanistes, les physiologistes et les anatomistes comme un de leurs plus grands hommes , et qui de plus fut un philologue distingué et un poëtc illustre, Haller eut longtemps la méthode naturelle en vue. Cet esprit vaste, qui aspirait, comme Voltaire , à une domination universelle, et qui fut bien plus près de l'obtenir, ne put accorder entièrement les rapports naturels avec le système absolu qu'il avait fondé ; il dut
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échouer, et, en effet, il échoua. Linné avait fondé de grandes espérances sur II aller, et il lui écrivit, en 1734, quatre ans avant de visiter la France et de connaître les Jussieu , cette première lettre : « Je vous sais occupé à établir les familles naturelles ; plaise <r à Dieu que vous finissiez bientôt ce travail et que vous le ren- «r diez public ; je me suis moi-même exercé longtemps sur ce sujet , «quoiqu'il fût peut-être au-dessus de mes forces, et je pense a avoir réuni plus de matériaux que beaucoup d'autres personnes ; o néanmoins j'ai laissé bien des lacunes. Il est douteux que je ter- « mine ce que j'ai commencé. Je suis d'accord avec vous sur ce u point , que des considérations , uniquement tirées du nombre des « élamincs et des pistils, ne peuvent conduire à une méthode na- « turelle. Le système que j'ai établi sur ces organes , a pour but de « disposer les hommes studieux à examiner soigneusement lespar- « ties de la fructification auxquelles on était loin d'accorder toute « l'importance qu'elles méritent. Adopter, de préférence à toute «autre méthode, Tordre alphabétique, me semble intolérable; « mon système fera connaître les parties les plus intéressantes de a la fleur, ainsi que leurs fonctions , et n'empêchera point de tra- « vailler au perfectionnement de la méthode naturelle 1 . » Et dans une seconde lettre : « Peut-être donnerai-je, un jour, quelques « essais sur cette méthode; mais je n'ai pas la prétention de pou- « voir remplir l'importante lacune qui reste à faire disparaître, a J'ai déclaré (in gystemate , pag. 8, § 12), et j'ai répété que la «méthode naturelle devait être préférée non-seulement à la a mienne, mais encore à toutes les autres; qu'en attendant, néan- « moins , il fallait se contenter des méthodes artificielles. Deve- « nez le fondateur de la méthode naturelle, et soyez certain que « je m'en réjouirai sincèrement; vous n'aurez pas de disciple plus « zélé que moi 2 . »
» Fée, Vie de Linné . pag. 95.
2 Môme ouvrage , pag. «8.
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Tandis que Linné préconisait ainsi la méthode naturelle et qu'il excitait Haller à s'en occuper sérieusement, Bernard de Jussieu écrivit à Linné : a J'apprends avec un grand plaisir que vous êtes a nommé professeur de botanique à Upsal. Vous pourrez roainlc- « nant vous livrer entièrement au culte de Flore , et pénétrer plus a loin que vous n'avez pu le faire encore dans le sentier que vous <r avez découvert, et donner enfin une méthode naturelle de clasa sification , que les vrais amis de la science désirent si vivea ment 1 . » Ce fragment de lettre prouve qu'à cette époque Bernard ne s'était pas encore occupé de méthode naturelle ; en effet, ce ne fut que seize ans plus tard qu'il disposa le jardin de Trianon selon cette méthode. Ce botaniste se perfectionna avec une grande lenteur ; aussi Linné écrivait-il , de Rouen , à Haller , le 22 juin 1738, avant de s'embarquer pour la Suède : « L'aîné des Jussieu « (Antoine) se livre à la pratique de la médecine; il ne dévie pas « d'un point, du chemin tracé par Tournefort ; il connaît bien les a espèces, mais il les multiplie trop. Bernard de Jussieu est un « assez bon botaniste qui commence à observer avec attention ; « il m'a dit vous distinguer de tous les autres botanistes. »
Il est maintenant devenu inutile de défendre Linné de son indifférence pour la méthode naturelle ; on pourrait bien plutôt le taxer d'en avoir parlé avec trop d'exagération ; il a dit , dans sa philosophie botanique, que la méthode naturelle a été et sera le dernier terme de la botanique , qu'elle était le premier et le dernier terme des désirs du botaniste, que celui qui la perfectionnerait, serait pour lui plus qu'un homme. (Erit mihi magnus Apollo.)
Dès 1738, Linné publia une série de familles naturelles, série qu'il modifia et compléta dans la philosophie botanique; il reconnaît soixante-sept familles , et place dans un long appendice les genres qu'il n'a pu rapporter à aucune d'elles. Le célèbre auteur
îFéo, Vie de Linné, pag. 138.
no fait pas rounRftro sur quelles bases il établit cette coordination , et tout dispose à croire qu'il a procédé par voie de tâtonnement. Les mnnocotylêdoncs ne sont pas rigoureusement séparées des dicotylédones; les coadunatées (magnoliacie$,camelliacèe$cicrasiulacées sont placées près des icailleuset, des burmanniacées et des ra lama rive.*) . Les familles à fleurs poly pétales ûgurent péle-mélo avec les familles monopétales; les plantes à corolles régulières avec les plantes à corolles irrégulières ; les siliqueuses (crucifères) sont voisines des labiées; les cucurbitacées des étoilées (rubiacëes) et des succulentes, etc. Cet essai, évidemment imparfait, nous semble indigne du grand homme , qui l'a laissé tomber de sa plume plutôt comme un hommage qu'il voulait payer à la méthode naturelle , objet de sa prédilection, que comme un travail définitif et mûrement élaboré.
Cuvier pense que Linné avait profité des conversations de Bernard de Jussieu pour coordonner ses ordres naturels ; telle n'est pas notre opinion. Le travail de Linné n'offre aucune ressemblance avec celui du botaniste français, travail dans lequel on reconnaît une entente déjà avancée de la valeur organique des parties de la fleur et des parties du fruit.
L'ordre des temps nous conduit à parler de ceux des travaux de Bernard de Jussieu , qui sont relatifs à la méthode naturelle. Ce botaniste ne serait pas compté parmi les analogistes, s'il n'eût, ainsi que nous vous l'avons déjà dit, disposé, en 1759, les plantes du jardin de Trianon d'après un ordre naturel. La liste de ses familles, au nombre de soixante-cinq, a été donnée par Antoine- Laurent de Jussieu, en téte du Gênera plantarum.
En examinant cette liste, on s'aperçoit bientôt que les familles et les genres sont autrement coordonnés qu'ils ne l'ont été en 1751 , par Linné, et, en 1763, par Adanson. Il est évident que l'auteur a voulu embrasser le règne végétal tout entier, et non se borner à grouper les plantes susceptibles de culture , puisqu'on y
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trouve plusieurs familles : les champignons , les algues et les mousses, qui jamais n'ont figuré dans les jardins comme objet spécial de culture ; et parmi les familles qui y ont des représentants , une foule de genres, tels que le cinchona, le psychotria, le lathrœa, le iheabroma , le hura , qui ne pouvaient se trouver à Trianon. Si l'on cherche à deviner quelle théorie a présidé a cet arrangement, on découvre bientôt que si Bernard avait déjà entrevu une partie de l'importance des cotylédons dans l'arrangement des familles , il était encore loin de savoir quelle influence le nombre des feuilles embryonaires exerce sur la structure générale des plantes. Au reste, chez beaucoup d'entre elles, ce nombre était encore inconnu : ccsl pourquoi, sans doute , plusieurs familles de plantes dicotylédones sont placées avec les monocotylédones, ce qui , au reste , ne doit pas surprendre, puisque, de nos jours encore, il existe quelques genres où ce caractère important est ambigu. Les composées dans l'ordre adopté par Bernard de Jussieu , commencent la série des familles roonopélales à ovaire infère , les lysimachies (pnmulacées ) celle des familles monopélales à ovaire supére. Les crucifères et les autres familles A fleurs polypétales, sont convenablement rapprochées. Les amentacées et les euphorbiacées terminent, avec les crucifères, l'ordre linéaire des familles; il n'y a point d'ineertœ sedis.
Il est un grand nombre de ces familles de plantes qui n'ont point été modifiées , et dont les genres occupent aujourd'hui la même place : telles sont les orchidées , les cannées, les iridées , les palmiers ; les trois familles de plantes composées , les rubiacées , les ombelliféres , les solanécs , les jasminées, les apocinées , les borraginées, les labiées, les crwiféres , les papatéraeées , etc., etc. Les noms donnés aux familles sont , presque sans exception , ceux des types, et nous les retrouvons tous dans les ouvrages modernes, ainsi que la plupart des genres.
Vous voyez , Messieurs , que même après la plantation du jar-
din de Trianon , la méthode naturelle n'existait pas. Magnol avait deviné les affinités , mais il avait ignoré sur quels organes il fallait les établir. Ray, avant lui, avait prouvé l'existence des cotylédons et créé les mots de monocoiylèdones et de dicotylédones , mais sans pouvoir apprécier quelles modifications importantes le nombre des feuilles cmbryonaircs imprime à l'organisme végétal. Tournefort et Linné , dans leurs ingénieuses méthodes , avaient formé, comme à leur insu , des groupes naturels. 1 1 aller et Linné s'étaient efforcés, mais vainement, de trouver les bases de celte classification philosophique. Le naturaliste suédois n'avait donné qu'une liste fautive de familles incorrectes; et Bernard, bien qu'il laisse présumer que son génie lui avait révélé plusieurs bases de la méthode , s'est bortié à mettre en pratique , à Trianon , ce que nulle part il n'avait érigé en précepte. Aucune doctrine n'existait donc alors , et l'on doit mettre hors de cause tous ces botanistes , du moins sous le point de vue qui nous occupe. Adanson , en 1703 , et Antoine-Laurent de Jussicu , en 1789 , publièrent , l'un et l'autre , les deux premiers ouvrages regardés comme fondamentaux. C'est donc entre ces deux hommes qu'est le débat. Nous allons chercher à rendre à chacun d'eux la justice qui lui est due. On croyait depuis longtemps le procès jugé; mais tout récemment un botaniste, dont aucun des travaux ne peut passer inaperçu , M. Kaspail , dans son ingénieuse Physiologie végétale , ayant exalté le mérite d' Adanson, mérite que personne ne conteste, aux dépens de celui de Jussieu , nous croyons devoir protester en faveur de celui-ci et plaider devant vous la cause de la vérité.
Mais avant de comparer ces deux illustres botanistes, permettez-moi, Messieurs, de vous dire un mot d' Adanson , que je regarde comme le type d'une espèce d'hommes qui , loin de se perdre, semble devenir de plus en plus commune, si ce n'est précisément pour lu génie , du moins pour l'humeur cl la singularité des manières.
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Adanson naquit à Ai», patrie de Tournefort , le 7 avril 1727, d'une famille écossaise qui avait suivi la fortune du roi Jacques. Ses études furent brillantes , et le collège du Plcssis le comptait parmi ses meilleurs élèves. Un jour qu* Adanson soutenait les exercices de sa classe devant un public nombreux , il se fit remarquer très-avantageusement par son instruction du célèbre observa* teur anglais Nccdham , qui demanda au principal du collège la permission d'ajouter un microscope aux prix qu'on lui destinait. Ce cadeau , et surtout les paroles bienveillantes qui l'accompagnèrent, décidèrent de la vocation de l 'enfant. Renonçant aux jeux de son Age et à la société de ses camarades, il se fil bomme avant même d'être adolescent. Le travail et la méditation le saisirent au sortir de l'enfance, pour ne le quitter qu'à la décrépitude. A dix-neuf ans il avait déjà décrit méthodiquement plus de 4,000 espèces des trois règnes; à vingt et un ans il partait pour le Sénégal ; A vingt-six il revenait en France , après avoir étudié un nombre vraiment prodigieux de plantes et d'animaux , levé des plans , fait des observations astronomiques , dressé des grammaires , composé des dictionnaires de dialectes barbares , et bravé avec un courage véritablement héroïque le climat le plus chaud , le plus malsain , le plus dangereux du globe , mais aussi le raoing connu des naturalistes.
Cinq ans de séjour au milieu de peuplades étrangères aux mœurs européennes , ajoutèrent à la rudesse du caractère d'Adanson. Il fut son seul guide, et ne voulut point de modèle. Esprit supérieur et élevé , dévoré de l'amour de la gloire , rêvant des réformes même avant do savoir ce qu'il y avait à réformer, il revint en France , ayant une opiuion peut-être exagérée de son mérite , ignorant entièrement l'art délicat de convaincre les esprits sans révolter les amours- propres , et décidé surtout à ne rien faire de ce que les autres avaient fait avant lui.
Il ne faut point se le dissimuler , Messieurs , ce n'est pas assez
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d'avoir du génie , il faut encore avoir de l'esprit de conduite et de la philanthropie. Quiconque veut vivre avec les hommes , doit en conserver les manières; qui se singularise trop, s'isole. Si vous
vous adressez aux hommes, il faut parler leur langage. On ne peut se poser comme une exception sociale sans inconvénients 1 pour le bonheur et môme pour le repos.
Ce fut le tort d'Adanson ; il revint à Paris, et resta homme du désert Sans élèves et presque sans amis inabordable mécontent du monde et peut-être de lui-même, il ne révéla son existence que par les livres qu'il publia, et ses livres se ressentaient nécessairement de l'état d'isolement dans lequel il se plaisait à vivre. Ses ouvrages, riches de faits, abondants en aperçus ingénieux , présentent de nombreux paradoxes, et souvent la plume de l'auteur, trempée dans le fiel, trahit, comme malgré lui, la mauvaise humeur qui le consumait, il faisait surtout éclater le dédain le plus profond pour les travaux de ses prédécesseurs, et avait, plus qu'aucun de ses contemporains , la v.Dité puérile de vouloir paraître extraordinaire en tout.
Mais , à côté de ces travers dont il fut au reste la seule victime, que de vertus belles et rares 1 Livré pendant longtemps au besoin , sa patience et sa résignation restèrent inaltérables. Les infirmités vinrent l'accabler, et son ardeur pour l'élude resta la même. Ses manuscrits que sans cesse il grossissait , lui tenaient lieu de fortune et de famille. Dédaigneux des biens do la terre , il rêvait la gloire et ne voulait sur sa tombe au lieu d'inscription fastueuse qu'une simple guirlande de fleurs prises dans les familles que lui-même avait établies.
Mais j'oublie trop peut-être, Messieurs, en vous parlant de l'homme, de vous parler du savant; je vais y revenir. Ses deux principaux titres de gloire sont le premier volume de son Voyage au Sénégal, et ses Familles des plantes. On a encore de lui une foule de mémoires sur divers points d'histoire naturelle, insérés
dans les Mémoires de l'Académie des sciences, dont il élait membre à trente ans. En 1774, Adanson Agé alors de quarante-sept ans seulement, soumit au jugement de l'Académie une effrayante collect ionde matériaux , par lui seul rassemblés. Vingt-sept gros volumes exposaient, dit duvier qui a vu cet étonnant recueu, les rapports généraux des choses et leur distribution ; l'histoire, de 40,000 espèces était rangée par ordre alphabétique dans 1 50 volumes ; un vocabulaire universel donnait l'explication de 200,000 mois; le tout appuyé d'un grand nombre de traités et de mémoires particuliers, de 400,000 figures et de 30,000 spécimens des trois règnes. Ces manuscrits ne purent être imprimés , des sommes énormes eussent été dépensées, et Ton conçoit que plusieurs parties de ce travail de géant n'étaient qu'ébauchées.
M. Raspail dit que la commission chargée d'examiner ces manuscrits opposa une fin quelconque de non-recevoir , pour se débarrasser de cet importun. On ne peut admettre une pareille supposition. Les commissaires, dit Cuvier, trouvèrent l'exécution fort inégale; les parties étrangères à l'histoire naturelle se réduisaient à de simples indications; beaucoup de volumes étaient grossis par des matériaux à peine classés. On conseilla à Adanson de détacher de ce vaste ensemble les objets de ses propres découvertes; il n'en voulut rien faire, et les manuscrits attendent encore une rédaction définitive.
Le plus beau titre de gloire qu'ait laissé Adanson est son ouvrage sur les familles des plantes.
Cet auteur, dans un premier volume , examine les méthodes et les systèmes de botanique ; il jette un coup d'œil sur l'état de la science à l'époque à laquelle il écrivait; il fait connaître ensuite le plan de son travail , et, initiant le lecteur au secret de ses moyens d'exécution , il cherche avec lui lu* bases d'une méthode naturelle. Celte première partie de l'ouvrage est étonnante d'érudition et de profondeur de vues. 11 donne avec beaucoup de perspi-
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cacité l' échelle de mérite des auteurs systématiques, en montrant Taccord plus ou moins parfait de leurs systèmes avec la méthode
naturelle. Puis il s'essaye à fonder une méthode qu'il qualifie de méthode universelle ou de comparaison générale. Afin de mieux parvenir à son but , et se jouant , pour ainsi dire , dos difûcultés , il crée soixante-cinq systèmes artificiels, en se servant successivement, pour classer les plantes, de chaque organe l'un après l'autre. Cela fait, il déclare que les plantes dont les genres se trouvent les uns à côté des autres dans le plus grand nombre de ces systèmes, sont celles qui ont le plus de rapports et celles aussi , par conséquent, qu'il faut rapprocher dans l'ordre naturel, pour en constituer des familles. Il résulte de cet immense travail la formation de cinquante-huit groupes naturels dont les caractères sont ensuite savamment développés dans le second volume qui n'a pas moins de 600 pages. Adanson détermine soigneusement la forme générale des familles, le sexe des fleurs, la situation des diverses parties de la fleur relativement à l'ovaire , la figure et la situation de la corolle, le nombre et la situation des étaraines sur le disque, le nombre des ovaires et leur situation à l'égard du disque; enfin, le nombre des germes et leur composition. Certes l'idée première est ingénieuse et séduisante, les bases paraissent excellentes, il semble que le fiât lux ait été prononcé par un nouveau créateur, et pourtant le livre d' Adanson , non-seulement n'est pas devenu classique , mais même aucune de ses parties n'a été adoptée. Quelle est donc la cause de ce phénomène?
Est-ce la bizarrerie du caractère de l'auteur? Mais celte bizarrerie n'aurait pu prévaloir sur l'excellence du livre.
Est-ce la singularité de l'orthographe? Mais , s'il est bien vrai , qu'elle est gênante et qu'elle empêche l'attention d'être soutenue , on parvient pourtant à la longue à s'y faire.
Est-ce parce que le livre est écrit en français et qu'il n'a pu se naturaliser à l'étranger? On doit admettre que cette circonstance
a pu causer quelques retards dans Y appréciation de l'ouvrage ; mais elle ne pouvait empêcher qu'on rendit justice à l'auteur.
Est-ce enfin la dureté des noms de genres indiens, tamools, iolofs , chinois ou japonais qui révoltent l'oreille 1 ? Sans doute, celte absence totale d'euphonie pouvait exercer une influence fâcheuse, mais non faire rejeter d'heureuses innovations.
Quelle est donc alors la cause réelle qui a fait échouer Adanson? C'est que si les principes émis par l'auteur sont bons , l'exécution a par trop laissé à désirer. Bien que cet habile botaniste n'ait pu ignorer que les organes reproducteurs avaient une i m portante supérieure à celle des organes de la nutrition, il les a mis sur la même ligne dans l'appréciation qu'il en a faite , et les groupes formés ont du être, bien que savamment étudiés, artiûciels et inadmissibles.
Les familles sont mal circonscrites, la série des genres est vicieuse ; les caractères de ces mêmes genres sont insuffisants , les développements donnés pour chaque famille remplis d'exceptions et de vague.
On trouve , par exemple , dans les papavéracéa d'Adauson des genres appartenant aux fumariacéci, aux berbéridées, aux renonculacées , aux baUaminées , aux Uturiert ; dans celles des dite* , des genres répartis dans les jasminées , les hypéricéts , les coriariées , les asparagéei, les renonculacéa , les myrte*» les dilliniarées , les guitiféres , les droseracées , les tapindacées, etc., etc. Les arum renferment des potaméti , des rhizotpertnts, des typkacéet , des letnnéet ,
» M. Raspail défend cet noms , et , choisissant ceux qui sont euphonique* , il dit : a II faut, au reste, avoir l'oreille bien dure pour trouver a les mots mibora, acoita, vellis moins harmonieux que la plupart des mots «fabriqués par les modernes. » Si Adanson n'en eût créé que de pareils, qui eût songé à lui reprocher la bizarrerie de ses noms de genres? Les mots cités par M. Raspail font exception , et il en est un bien plus grand nombre de pareils à ceux-ci : Kamongolatn , tchundapana , katoutheka, tangJtekoUi, ttjerucaniram , kaloaUjerve. Il serait difficile pour nous , de trouver de l'euphonie à ces noms qui charment peut-être une oreille indienne ou japonaise.
LES JUSSIEU ET l.A MÉTHODE NATURELLE. 25
des onagres et des plantaginées; les pistachiers, des légumineuses ; les rutacées, des buttneriacées, des auront iées , des myricées. Les jx>/y- '/a/trs sont placées avec les euphorbiacies, \esalismacées avec les renonculacées. Les cryptogames ne sont pas nettement séparées des phanérogames , les monocotylédones ne le sont pas des dicotylédones.
Ce qui a fait échouer Adanson et réussir Jussieu, c'est que ce dernier seul sut reconnaître la valeur relative de chaque organe. Lui seul découvrit, en eflet, que dans certains cas l'analogie qui existe entre des organes de première valeur, l'embryon et ses annexes , doit l'emporter de beaucoup sur les organes de seconde ou de troisième valeur , tels que le nombre et l'insertion des étamincs , la situation de l'ovaire , etc. Adanson comptait comme des unités tous les caractères dans l'appréciation qu'il en faisait pour former ses familles. Jussieu a procédé autrement. Les caractères, dans leur addition, ne doivent pas être comptés, dit-il, comme des unités, mais chacun suivant sa valeur relative , de sorte qu'un seul caractère constant soit équivalent ou même supérieur à plusieurs inconstants unis ensemble. Lorsque ce précepte , qui n'est au reste qu'une loi de physiologie générale , eut été écrit et appliqué , la méthode do tâtonnement avait cessé. Bernard de Jussieu avait eu l'instinct de cette vérité; mais Antoine-Laurent seul la découvrit et la proclama. A lui seul donc , l'honneur d'avoir ouvert une route nouvelle où nul pas ne peut désormais être rétrograde !
II importait peu pour la science que Théophraste eût parlé collectivement des céréales; que Dioscoride eût rapproché quelques plantes de nature et de port peu différents ; que Tragus eût désigné les trèfles ou les gramens ; Dodoens les bulbifères , les fougères, les mousses, les champignons; Lobel les palmiers et les fougères ; Clusius les ombellifères et les légumineuses. Ces groupes , formés au hasard et diversement limités par les auteurs, n'auraient pu conduire à une méthode naturelle , et n'en étaient même pas d'imparfaites ébauches.
26 LES JUSSIEB ET LA MÉTHODE NATUHBLLB.
Ce qui conduisait plus directement au but , c'étaient les travaux destinés à faire connaître les organes. Quand Césalpin étudiait la radicule de l'embryon et la composition du fruit ; lorsque Morison déterminait le nombre des parties de la corolle; lorsque Ray avait égard au nombre des cotylédons , et qu'il créait les divisious de mono- , de di- et de polycotylédones ; lorsque Ri vin etTournefort établissaient leur méthode coronaire , et que Linné fondait le système sexuel ; lorsqu'Adanson faisait connaître , sans le nommer pourtant, l'importance du périsperme comme caractère de famille , alors la méthode naturelle était à la veille d'être fondée ; mais elle ne l'était pas encore. Le phare , à la lueur duquel devaient naviguer les botanistes, était élevé , et personne n'en avait encore fait briller la lumière. Antoine-Laurent de Jussieu eut cet honneur , et désormais le navigateur ne doit plus craindre de naufrages.
11 ne dédaigna pas de faire connaître les bases de sa méthode , et il la résuma en 110 tableau dichotomique , remarquable par la concision et la justesse des termes. En homme habite, il s'empara des matériaux réunis avant lui; mais son génie lui permit de les pondérer, et il y réussit avec un rare bonheur.
Adanson a un mérite incontesté et il est grand : c'est celui d'être descendu fort avant dans l'organisation des plantes. S'il eût conçu l'idée lumineuse qui se reflète si vivement sur les écrits de Jussieu , peut-être eut-il dépassé celui-ci en renommée. Il n'est pas sans exemple que deux hommes égaux en mérite soient inégaux dans leurs écrits : Adanson et Antoine-Laurent de Jussieu en seraient au besoin la preuve. Le premier fut presque sans influence sur la marche de la science; l'autre, au contraire, lui imprima une impulsion pleine de vigueur et de puissance. Ayant à construire un même édifice , ces deux hommes étudièrent , l'un et l'autre , la nature du terrain sur lequel ils devaient bâtir. Mais un seul, et ce fut Jussieu, détermina la valeur respective des
matériaux qu i] devait employer. Aussi l'édifice qu'il construisit, fut-il le seul solide et le seul durable.
Il est heureux pour la science que ce soit Jussieu qui ait exploité la donnée ingénieuse à laquelle il doit la place qu'il occupe dans l'estime des naturalistes. Esprit calme et réûéchi, il n'a fait d'innovations que celles qui étaient vraiment utiles. Le latin dont il s'est servi , a répandu son livre dans toutes les régions du globe , et I on ne peut sans Injustice appeler engouement le concert d'éloges qui a suivi cette publication. Son style est clair et euphonique , la méthode qu'il propose > simple et commode. La série de ses familles est savamment établie, et les caractères qui les différencient les unes des autres sont suffisants sans être diffus. Un pareil éloge est applicable aux genres.
Antoine-Laurent de Jussieu a fait faire un pas immense à la science ; il est le premier des analogistes connus. Beaucoup de choses restent à perfectionner et à découvrir dans cette partie indéfiniment perfectible de la science ; mais c'est de ce grand botaniste que date l'époque du progrès, et chacun est d'accord sur ce point.
Il est superflu de chercher à rehausser la gloire d' Adanson ; personne ne la conteste. 11 n'existe pas un seul livre de botanique qui ne cite son nom avec éloge , pas un professeur qui ne le désigne avec empressement à la reconnaissance publique. 11 n'eut pas autant à se plaindre de ses contemporains qu'où le prétend ; on ne laissa pas dans l'abandon un vieillard illustre qui avait bien mérité de la patrie et qui sut contribuer à sa gloire. Les derniers instants de l'existence de ce savant naturaliste furent remplis de douceur, et s'il l'eût voulu, sa vie entière eût été calme et honorée. Mais ne peut-on estimer et admirer Adanson sans déprécier ses rivaux? Les Jussieu, Messieurs, ont droit à notre profonde estime : ils doivent prendre place à côté de Ton me fort et prés de Linné. Adanson qui proclamait Bernard un savant consommé,
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l'un des Descartes et des Newton de la botanique, peut marcher Tégal de cet illustre botaniste, mais non le précéder. Ne faisons donc pas descendre les Jussieu de leur piédestal pour y placer A dan son. Il est beau , sans doute , d'orner de fleurs le tombeau des grands hommes, mais gardons-uous , Messieurs, de tresser les guirlandes que nous destinons à leurs statues, avec des fleurs arrachées sur les tombeaux.