Discours d'ouverture du cours de botanique de la faculte de medecine prononce le 4 mai 1836 histoire du jardin botanique de Strasbourg A. Fee
Avant de prendre la parole comme professeur de botanique et de chercher à vous initier aux mystères de la vie végétale , j'ai résolu de vous parler en qualité de directeur d'un établissement consacré exclusivement à celle de vos études qui doit vous délasser de toutes les autres , et qui réunit au plus haut degré l'utile à l'agréable.
L'histoire du jardin botanique de Strasbourg va me fournir l'occasion de louer quelques-uns des cnfans de notre belle Alsace,
et je ne veux pas la laisser échapper. J'aime ma nouvelle patrie aussi vivement que si elle retraçait à ma mémoire les souvenirs de ma première enfance , aussi sincèrement que si mon affection pour elle était héréditaire.
La botanique méritait à peine le nom de science , que déjà plusieurs jardins, destinés à rassembler les plantes éparses sur une vaste étendue de pays , avaient été fondes On y cultivait surtout les plantes médicinales , et elles étaient classées d'après les propriétés vraies ou supposées qu'on leur reconnaissait alors. Les fleurs de nos parterres en étaient bannies , et l'on aurait cru la dignité de l'art compromise, si l'on eût placé l'œillet à côté de la saponaire , la ronce ou l'aigremoine à côté de la rose. Mais bientôt on reconnut que pour étudier avec succès la botanique , il fallait mettre sous les yeux des élèves un plus grand nombre de formes végétales. Ainsi donc , peu à peu les jardins botaniques durent s'agrandir, afin d'offrir aux personnes studieuses des moyens plus directs et plus sûrs pour arriver à la connaissance approfondie d'un règne si fécond en merveilles.
Cette extension donnée à la destination primitive des jardins botaniques fit changer le mode de classification des plantes qu'ils renfermaient , et l'on vit tour à tour les ouvrages de Ban hin , de Tournefort , de Ludwig , de Roërhaave , de Linné et de Jussieu , servir comme modèles d'ordre de plantation. On consulta dans le choix qui fut fait de ces méthodes, moins leur mérite peut-être que certaines préventions nationales : Tournefort prévalut longtemps en France ; en Hollande ce fut Boërhaave et Van-Royen ; Linné régna près d'un siècle , sans rival, en Suède et en Allemagne ; mais aujourd'hui la méthode naturelle de Jussieu l'emporte sur toutes les autres , et quelques années suffiront désormais pour assurer son triomphe.
Partout de nouveaux jardins botaniques sont créés et rivalisent en importance scientifique avec ceux qui depuis long-temps ont
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été fondés. Chaque état , chaque grande ville veut avoir le sien. L'étendue de ces établissemens diffère, mais malheureusement le plan est toujours le même. On ne consulte pas assez la nature dans la di position du terrain consacré aux cultures. L'art, sans doute, fait des merveilles; mais quand on le suit pas à pas et sans s'écarter des règles qu'il prescrit, il est souvent impuissant à bien faire.
Les végétaux des jardins botaniques sont des exilés qui languissent sur une terre étrangère. Les circonstances destinées à favoriser leur développement n'existent plus , et c'est souvent en vain que l'art du jardinier cherche à les faire naître. Les harmonies végétales sont bien rarement en rapport avec les harmonies scientifiques. AUignées dans nos plate-bandes , exposées à l'air sec et sans abri, vivant dans un terrain artificiel, soigneusement nivelé et dont toutes les parties sont soumises aux mêmes conditions , ces plantes ne meurent pas, il est vrai, mais pour la plupart elles languissent. La culture ou bien les développe trop ou bien ne les développe pas assez. Nos serres donnent lieu à des remarques pareilles.
Les plantes des hautes montagnes , celles des rivages de la mer ou des marais , celles qui se plaisent dans les forêts ou qui se cachent sous l'herbe des prairies, végétant dans nos jardins loin des stations qui leur conviennent, sont contrariées dans leurs habitudes et l'œil le moins exercé s'en aperçoit bientôt. On ne connaît point encore de jardins botaniques où les plantes soient disposées par stations. II serait utile aux intérêts de la science d'en fonder de semblables ; la géographie et l'art des assolemens en tireraient un grand parti. Pour parvenir à ce but, il suffirait de modifier légèrement certains jardins anglais , tels qu'on en possède dans le voisinage de plusieurs de nos grandes villes.
Vn terrain accidenté, calcaire ou argileux , mêlé de silice ou de fer, parcouru par une petite rivière dont les bords seraient
tour à tour bas et élevés, secs et humides; quelques bosquets clairsemés , des buissons , un petit étang dans le voisinage duquel s'étendraient une prairie et des marais ; çà et là quelques rochers , deux petites collines , séparées par une vallée en miniature, voilà ce qu'il faudrait pour assurer la végétation et le maintien des espèces indigènes ou exotiques, qui vivent dans des climats analogues au nôtre. Une vaste serre tempérée, recevant la lumière de tous les points de l'horizon, où la plupart des plantes herbacées et des arbustes trouveraient un abri et végéteraient en pleine terre , voilà ce que demanderaient les plantes qui veulent être défendues contre l'âprelé de nos hivers, et qui pourtant n'ont besoin que d'une température médiocrement élevée. Des serres chaudes, établies de manière à combiner les trois grands agens de la vie végétale , la lumière , la chaleur et l'humidité , favoriseraient le développement des plantes tropicales.
Là , peu d'arrosemens à la main , mais de nombreux courans d'eau pour répandre dans l'air les vapeurs aqueuses si utiles aux plantes, et des pluies artificielles destinées à laver fréquemment les feuilles, afin de les débarrasser de la poussière et des fuliginosités qui s'y attachent et les empêchent de fonctionner. Quelques plantes fixées sur des rochers recevraient l'eau par gouttelettes, d'autres seraient plongées en entier dans des bassins larges mais peu profonds , et de vieux troncs crevassés porteraient celles qui se plaisent à vivre sur les écorecs. Ainsi soumis à ces influences heureusemeut combinées , on verrait ce peuple de végétaux mieux accomplir la loi éternelle de Dieu qui a dit à tous les êtres en les mettant sur la terre : croi$uz et multipliez. Les yeux, de quelque côté qu'ils se portassent, seraient réjouis par l'aspect d'une végétation pleine de fraîcheur et de force , et l'on oublierait, en l'admirant, que nos serres sont des prisons où l'air et la lumière n'arrivent jamais qu'à regret.
Ne croyez pas, Messieurs, que je caresse une utopie impos-
sible à réaliser. Le célèbre jardin de la Malmaison, qui vit briller et s'éteindre tant de gloires contemporaines, était dirigé par Yentenat d'après des idées analogues à celles que je viens de développer, et les résultats en étaient merveilleux.
Telle était l'habileté du directeur de ce beau jardin , que toutes les piaules cultivées y avaient en quelque sorte une patrie ; elles y étaient prospères, j'allais dire heureuses: aux plantes africaines une chaleur sèche; aux américaines et aux asiatiques une chaleur humide. Des eaux bienfaisantes circulaient dans les serres et y portaient partout la fraîcheur et la fécondité; aussi y voyait-on comme à l'envi fleurir les végétaux les plus rares, qui bientôt étaient soigneusement décrits et figurés dans de splendidcs ouvrages ; car si l'impératrice Joséphine avait des yeux pour les admirer, Redouté avait une main habile pour les peindre, et Vcntenat une excellente tète pour les décrire.
Nous n'avons plus en France de ces merveilles horticullurales : l'Angleterre seule réalise tout ce que l'imagination la plus féconde pouvait créer de plus ingénieux et de plus riant. La Hollande et la Belgique la suivent bien de près ; les serres y sont habilement construites et les cultures savamment entendues. La France, si l'on en excepte Paris, est inférieure en horticulture même aux Etats de deuxième ordre; ses jardins botaniques n'y ont qu'une étendue médiocre et la plus étroite parcimonie préside aux dépenses destinées à leur entretien ou à leur agrandissement.
Les deux plus anciens jardins botaniques de l'Europe sont celui de Pise, fondé en 15V5, et celui de Padoue, fondé en 1546. Le jardin de Bologne date de 1568 , celui de Leyde de 1575, celui de Leipsie. de 1580. Montpellier eut le sien en 1508, et Giessen en 1605. Dans l'ordre chronologique , celui de Strasbourg vient après; sa fondation remonte au commencement du dix-septième siècle. Le jardin des plantes de Paris, devenu depuis si célèbre, n'existait pas encore que déjà celui de Strasbourg était dans un
étal prospère. L'Angleterre, l'Espagne, le Portugal, la Suède, le Daneraarck et la Russie, étaient alors entièrement privés de ces sortes d'établissemens , qui contribuent si puissamment aux progrés des sciences naturelles.
Deleuze , auquel on doit une notice intéressante sur les jardins botaniques de l'Europe, ne dit rien de celui de Strasbourg, et l'on doit s'en étonner ; les auteurs qui se sont servis des doc unions réunis par Deleuze , n'en disent pas plus que lui ; ce sera presque une nouveauté pour la France d'apprendre l'époque précise de sa fondation. Elle remonte assez haut pour devenir un titre de gloire en faveur de l'Alsace, qui, dans tous les temps , a suivi et quelquefois même devancé les nations les plus éclairées de l'Europe dans la carrière glorieuse des sciences.
H aller [Bibliotheca botanica, I, 648) parle du jardin de Strasbourg , mais seulement à propos du catalogue de Mappus. G. Bauhin , qui a dédié son fameux Pinax au préteur de la république de Strasbourg, AdamZom, qualifie le jardin de la Faculté de médecine de Strasbourg de splendidissimus ; il écrivait en 1623.
Quoique cet établissement ait été dirigé par un grand nombre de botanistes distingués , il n'existe aucune note qui permette d'en donner une histoire complète. Hcrmann , cet homme infatigable , l'une des plus éclatantes lumières de l'Alsace savante , a réuni quelques doc u mens épars, insufûsans pour faire connaître ce jardin sous le rapport des services qu'il a rendus à la science. Cette lacune ne peut être que très-difficilement remplie; nous allons néanmoins l'essayer.
L'horticulture était en honneur à Strasbourg dès le commencemant du seizième siècle. C. Gessner parle avec éloge, dans ses ouvrages , des jardins de Dominique Obrecht et de ceux de Jérôme Massaria et d'Israël Mankel, dans lesquels on cultivait beaucoup de plantes exotiques alors fort rares en Europe et que sans eux peut-être C. Gessner n eut ni vues ni décrites. Ce goût décidé
pour la culture des plantes se prononça de plus en plus dans ta suite et fut grandement favorisé.
Le sénat de Strasbourg décida à l'unanimité , en 1619, qu'un jardin botanique serait fondé dans l'enceinte de la vide. Le chapitre du couvent de Saint-Nicolas-aux-Ondcs céda à l'université, grâces à l'entremise de l'ammeistre Storck, alors scolarque (recteur) , une partie du terrain consacré au culte et À la sépulture des religieux.
Ce terrain fort exigu devint l'origine du jardin botanique. Les pères de la patrie (les sénateurs) , dit l'acte de cession , pensèrent que cette terre en changeant de destination ne serait nullement profanée ; aucun lieu n'étant plus propre aux méditations religieuses que celui qui renferme dans son enceinte les productions données à l'homme par la diviuc Providence, pour ajouter à ses plaisirs ou pour le servir dans ses besoins. Le premier magistrat de Strasbourg et l'ammeistre Storck firent des sacrifices d'argent pour seconder le sénat; des souscriptions furent ouvertes et produisirent de légères sommes dont on lira parti. Le professeur Sébiz , homme d'une grande réputation, et plus tard le professeur Scheid , ouvrirent des listes où furent inscrits les noms des bienfaiteurs de rétablissement naissant. Les seigneurs de haut lignage, qui pour la plupart faisaient leurs études à Strasbourg , y mirent leur noms et furent qualifiés, grâces a de légers sacrifices, du titre pompeux de très-illustres Mécènes. Ce fut ainsi que se soutint et s'accrut le jardin.
L'université de Strasbourg avait alors une physionomie bien différente de. celle que vous lui voyez aujourd'hui. I^es élèves y affluaient de toutes les parties du nord de l'Europe. Non-seulement les provinces rhénanes , mais encore l'Autriche , la Bohême, la Suéde, le Danemarck , le llolstein, la Hussie et la Pologne y envoyaient l'élite de leur jeune population , et l'on ne croyait complète l'éducation des gens titrés que quand ils avaient passé
quelques années dans notre docte cité. Ces étrangers, riches pour la plupart, contribuèrent à l'entretien du jardin qui tirait ses revenus d'une multitude de petites sources souvent insuffisantes et toujours incertaines. Deux scolarques (recteurs) de l'université , les frères Frœreisen , se montrèrent zélés protecteurs du nouvel établissement ; et l'un d'eux , Jean-Léonard, le dota d'une somme de 300 livres , inscrite , jusqu'à l'époque de la révolution , sur le livre national. Le faible intérêt de ce legs a fourni pendant long-temps les seuls revenus fixes du jardin ; le reste était purement casuel. Le chapitre de Saint-Thomas et plusieurs autres institutions de bienfaisance, contribuèrent aussi de leurs propres deniers, mais sans former d'engagement pour l'avenir. Les étudians qui suivaient les cours, ainsi que les docteurs nouvellement reçus, payaient six livres au profit du jardin botanique. Les étudians étrangers qui , lors de leur réception , voulaient éviter une double soutenance, car alors il fallait soutenir deux, thèses pour être gradué, étaient taxés à 30 livres , et cette taxe assez productive venait au secours de l'établissement. Ces diverses recettes ne dépassaient guère 800 livres, somme de beaucoup insuffisante pour faire face à toutes les dépenses. La ville venait donc tous les ans au secours du jardin botanique. Elle faisait entretenir les bâtimens , fournissait des ouvriers , lors de la sortie et de la rentrée des plantes de serre, se chargeait du renouvellement des caisses, payait les gages d'un garçon jardinier, qui recevait environ une centaine d'écus. Le jardinier en titre était aussi rétribué par la ville ; elle lui allouait annuellement, indépendamment d'une faible somme d'argent , vingt-quatre mesures de vin et quelques réseaux de blé. Le sable, le terreau, la terre de bruyère et les engrais, le bois pour chauffer les serres étaient aussi à son compte. 11 résulte de cet aperçu que le jardin botanique coûtait bien plus à la ville qu'il ne lui coûte, aujourd'hui que les principales dépenses de cet établissement sont portées au budget de l'Étal ; car indépendam-
ment de ces sommes, dont le mou Uni était assez élevé, elle donnait encore au démonstrateur G00 livres par an pour les dépenses variables, et faisait voyager, au moins une fois l'an , le jardinier, pour accroître, au moyen d'achats ou d'échanges, les richesses
végétales des serres.
Les accroisscmcns successifs du jardin furent lents et d'une importance médiocre. Nous ne les indiquerons que fort sommairement. Les premières serres datent de 1638: d'abord construites au centre du terrain par la ville, elles furent reconstruites, en 1800 , a la place qu'elles occupent aujourd'hui , aux frais de l'académie. La disposition de ces serres laisse beaucoup à désirer ; pourtant elles sont vastes, suffisamment élevées, et leur ensemble fait de loin un assez bel cfTel. La maison actuelle du jardinier a été h.i t ic il y a environ soixante-dix ans ; avant cette époque , le jardinier logeait en ville à une distance plus ou moins éloignée de l'établissement placé pendant les nuits sous la seule sauvegarde des citoyens. Si la température baissait subitement , les serres ne pouvaient être chauffées, et si le feu des fourneaux s'éteignait après avoir été allumé le soir , les plantes étaient exposées à toute la rigueur de la gelée ; aussi est-il arrivé plusieurs fois que beaucoup d'entre elles périrent de froid.
En 1810, le professeur Villars obtint des fonds pour la construction d'un bâtiment , destiné à loger lui et ses successeurs. La nouvelle maison fut élevée, mais avec de tels principes d'économie qu'elle devint bientôt inhabitable. Tant que le professeur y logea , il lutta avec succès contre l'humidité ; mais quand il fut mort, le MeruUus destructif, sorte de champignon essentiellement envahissant, s'étendit peu à peu sur les plafonds , pénétra entre les fentes des planches, couvrit les solives, et détruisit en moins d'un an, de fond en comble, les cloisons, les portes, les fenêtres et même une partie de la charpente. Aujourd'hui, l'aire de cette maison sert d'orangerie, et il n'a pas fallu. moins de 5 à 600 fr. de dé-
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penses pour lui donner cette nouvelle destination , tant avaient été grands les ravages du Merulius destrueM.
En 1736 , on ajouta au terrain anciennement acquis , une nouvelle portion du territoire de Salnt-Nicolas-aux-Ondes. Plusieurs jardins , n'ayant malheureusement qu'un étendue fort médiocre , vinrent cette même année accroître le jardin botanique. La ville acheta en 1770 quelques chétives maisons qui furent abattues ; l'espace de terre qu'elles laissèrent libre , ainsi qu'une partie importante de l'un des magasins de la commune et la cour Windoff tout entière , vinrent successivement se perdre dans l'enclos du jardin botanique. Ce fut à peu près à celte époque qu'il fut entouré de murs et débarrassé de plusieurs égouts infects. Le dernier n'a disparu qu'en 1829 ; encore pourrait-on , au besoin , en montrer des vestiges, heureusement placés hors de la portée de la vue. En 1831, le professeur Nestler obtint la cession d'un terrain, dépendant de l'académie actuelle. Cette annexe très-utile, permet d'avoir une succursale très-propre à la culture des végétaux ligneux. Si l'établissement perd cette succursale, comme il en est menacé , le service deviendra fort difficile et le nombre des plantes ligneuses , aujourd'hui cultivées dans l'établissement , devra considérablement être réduit.
En voyant le jardin botanique de Strasbourg se composer de tant d'élémens divers , on serait tenté de le croire immense , et pourtant la superficie totale du terrain , serre et bAtimcns compris, n'excède pas deux arpens. Pour parvenir à lui donner plus d'étendue, il faudrait acheter un grand nombre de constructions, soit pour l'agrandir du côté de l'Ill, soit pour le prolonger du côté du rempart ; encore est-il douteux que ces acquisitions onéreuses permissent d'en faire jamais un lieu de promenade agréable et recherché. Entouré de tous côtés par des constructions pour la plupart mesquines et disgracieuses , il manque toutà-fait de perspective. Les arbres y sont rares, et les prome-
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neurs y cherchent vainement ces belles allées ombragées qui encadrent ordinairement les plantations botaniques et les font si bien valoir.
Un honorable magistrat, dont les vues étaient toujours grandes et empreintes d'un amour éclairé du bien public , avait pensé qu'il serait avantageux de le transférer à l'orangerie. Si les plans alors conçus recevaient leur exécution, la ville y gagnerait une promenade délicieuse; mais ainsi séparé des autres établissemens scientifiques, ce jardin deviendrait moins propre aux études : ce serait le jardin d une grande cité , ce ne serait plus celui d'une faculté de médecine.
Mais s'il n'est pas convenable de songer à le déplacer, il est au moins nécessaire de chercher à l'élever au plus haut point de prospérité possible , et peu de frais seraient aujourd'hui nécessaires pour atteindre ce résultat. Il conviendrait d'abord de le dégager des masures qui le limitent trop étroitement à l'ouest; le terrain qu'il gagnerait de ce côté le dédommagerait en partie de celui qu'il va perdre par la cession des bâtimens de l'académie actuelle, où se trouve un arboretum dont on ne peut se passer. Il faudrait encore qu'on pût isoler la serre en reculant de plusieurs toises la limite nord du jardin , afin d'avoir un espace libre destiné au service de ce vaste dépôt de plantes exotiques.
Les améliorations consisteraient surtout à prolonger la serre vers l'extrémité est, ainsi que l avait proposé feu Nestler ; cette annexe servirait d'orangerie en hiver, et d'amphithéâtre pour les cours en été. On y ménagerait un local destiné à recevoir les herbiers et les graines ; l'ancienne maison Villars , qui occupe l'extrémité orientale du jardin , serait abattue, et sur l'emplacement qu'elle laisserait libre, serait creusé un bassin pour les plantes aquatiques dont la culture n'est pas possible dans l'état actuel du jardin , non plus que celle des plantes tropicales. Il faudrait, pour cultiver ces végétaux avec succès, construire une
petite serre chaude et des bâches bien exposées au midi; leur emplacement existe et semble fort convenable.
Ainsi amélioré, le jardin pourrait facilement renfermer six mille plantes, et l'aspect généra] qu'il présenterait à l'œil, ne serait point dépourvu de beauté. L'accroissement de terrain permettraitdetenter quelques essaisd' acclimatation, etl on ajouterait ainsi à l'intérêt scientifique de l'établissement un intérêt économique qui tournerait tout entier au profit de notre beau pays.
Strasbourg , situé sur les confins de la France et de l'Allemagne , est souvent visité par les étrangers, qui ne le parcourent pas sans émotion et qui aiment à se rappeler ses divers genres d'illustration. Il faut que tous les établissemens scientifiques, renfermés dans cette ancienne cité , soient dignes de sa renommée , afin que le voyageur, enlaquittant, puisse reconnaître et témoigner au besoin que les fils valent autant que les pères. Le jardin botanique n'est pas seulement le jardin de la Faculté de médecine, il est encore celui de la ville de Strasbourg : à la Faculté les soins de culture, à elle l'honorable mission de faire aimer la science botanique et de propager le goût des cultures utiles ou agréables ; à la viHc l'inappréciable avantage d'étendre et d'améliorer. Toute collection qui reste en arrière de la science et qui ne s'agrandit pas avec elle , n'atteint pas son but , ou, disons mieux , le manque.
La végétation du jardin est satisfaisante ; néanmoins la culture des orchidées, celle des liliacées, et en général celle des plantes tropicales y languit faute de chaleur et de lumière. Ces végétaux qui sont l'ornement des serres, y fleurissent bien rarement , et ceux qui y fleurissent n'y donnent presque jamais de fruits mûrs. Pourtant le camphrier, le Fieu$ elastica, les lantana, le Cheiro»temon à feuilles de platane , le cierge du Pérou , l'euphorbe à feuilles de nérion , y ont pour la plupart des dimensions gênantes, quoique les serres soient fort élevées.
Mais ce qui fait réellement la richesse du jardin botanique de
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Strasbourg, ce sont les plantes de serre tempérée et d'orangerie; la vigueur de certains arbres et arbustes rares y est remarquable.
Il possède de beaux pixtacia , des myrtes centenaires, dont les troncs offrent des nodosités curieuses , et un olivier qui fructifie tous les ans. Les myrtées, les acacies et les casuarina de la Nouvelle-Hollande qu'on y cultive, sont de grandes et belles plantes dont la plupart ont une vingtaine de pieds de hauteur et un diamètre proportionné. Les eucalyptus y fleurissent presque tous ainsi que les eugenia ; les laurinées y sont également prospères ; lo Justicia Adhatoda , le tarchonanthus , le Fabricia lœvigata , 1<* />;>tospenrwm Thea , Y Edtcardsia grandifbra , y ont acquis des proportions inaccoutumées. Le jardin possède peu de palmiers; pourtant ou peut y voir deux beaux dattiers, mâle et femelle. Cette dernière plante a fleuri en 1835 ; les fruits sont encore attachés aux régimes, mais ils ne mm iront pas, n'ayant pas été fécondés. Enfin les arbres de pleine terre , bien que peu nombreux , présentent à l'admiration des curieux le plus beau Gymnocladus canadensis qui existe en Europe : ses proportions sont celles de nos plus grands arbres; il fleurit tous les ans et donne une très-grande quantité de fruits mûrs. Enfin un ginko de la Nouvelle-Hollande, à feuilles bilobées et un Quercus Cerris de l'Europe méridionale, bien abrités , y végètent comme dans leur terre natale. Toutes ces belles plantes témoignent de l'époque reculée de la fondation du jardin.
L'ordre méthodique adopté dans la plantation de l'école a varié suivant les époques. Lors de la fondation , les plantes étaient réunies par analogie de propriétés médicales ; plus tard on suivit la méthode de Tournefort, qui fut abandonnée, au milieu du siècle dernier, pour lo système de Linné- Vers l'année 1806, Villars fit planter le jardin botanique de Strasbourg d'après l'ordre des familles naturelles , telles qu'elles sont coordonnées dans le Gênera planta rum de Jussieu. C'est encore la méthode suivie au-
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jourd hui, sauf quelques modifications que l'état actuel de la science a rendues nécessaires.
L'accroissement numérique des plantes de ce jardin a été fort lent, souvent môme stationnaire , et quelquefois rétrograde. Peu de catalogues ayant été publiés , il devient assez difficile de donner la statistique chronologique de la population végétale de cet établissement.
Voici ce que nous avons pu apprendre de plus positif à cet égard. Nous établirons nos calculs en nombres ronds.
En 1691 , suivant le catalogue de Mappus, 1600 espèces ou variétés.
En 1766 , suivant le premier catalogue de Spielmann , 2200 espèces formant 450 genres.
En 1781 , suivant le second catalogue de Spielmann , 2900 espèces ou variétés.
En 1818 et 1819, suivant le catalogue de Nestler, 2400 espèces et 750 genres.
En 1836 , suivant le catalogue méthodique dont l'impression vient d'être terminée , 1 44 familles , 1 338 genres , 4700 espèces 1 .
Un grand nombre de savans distingués ont successivement occupé la chaire de botanique à Strasbourg , soit à l'époque où elle était ville universitaire , soit depuis qu'elle réunit dans ses murs une académie complète avec ses cinq Facultés, avantage dont elle jouit à l'exclusion de toutes les autres villes de France, Paris excepté. Plusieurs professeurs de botanique de la Faculté de médecine ont contribué d'une manière plus ou moins marquée aux progrès de la science; nous allons consacrer quelques mots à chacun d'eux et signaler leurs noms à la reconnaissance publique.
1 De nouveaux envois ayant été reçus trés-récemmcn|, ce chiffre pent être porté maintenant à 5000 espèce».
DE STRASBOURG. 1 "j
Jean- Rodolphe Salzniacn fut directeur du jardin à l'époque de sa fondation. Olaiis Wormius , dans ses lettres , le dit habile dans la culture des plantes exotiques. Ses contemporains louent en lui une ardeur infatigable pour l'étude , ainsi qu'une grande bonté de caractère qui le faisait chérir. 11 mourut en (652.
Jean-Albert Sébiz lui succéda. Ce professeur travailla trèsefficacement à l'agrandissement du jardin ; il ouvrit des souscriptions qui furent productives, et sut intéresser à la prospérité de l'établissement qu'il dirigeait, l'amour - propre des riches élèves et celui des prim es allemands qui fréquentaient alors en grand nombre l'université. Jean-Albert Sébiz était lié d'une étroite amitié avec un des fils de (îaspard Baubin, Jean Rauhin, auteur de plusieurs ouvrages estimés; ils avaient conçu le projet de publier en commun le catalogue de plantes qui croissent près de Strasbourg ; mais ils n'en firent rien. Après avoir échangé un grand nombre de lettres intéressantes, où brille un grand savoir uni a beaucoup de bonhomie, ils moururent l'un et l'autre en 1685. On conserve dans notre riche bibliothèque , parmi les autographes des seizième et dix-septième siècles, quelques fragmens de la correspondance de Sébiz avec divers botanistes de l'époque. On y voit que !<• premier Cactus Opuntia et le premier Prunus Lauro-Cera$u» , cultivés au jardin , vinrent de Raie, et qu'ils furent donnés par Félix Plater, célèbre médecin de l'époque.
Marc Mapp , plus connu sous le nom de Mappus , occupa la chaire de botanique après la mort de Jean-Albert Sébiz. On doit à ce botaniste, né à Strasbourg, plusieurs dissertations médicales, notamment sur l'usage du thé, du café et du chocolat \ qui commençaient dès-lors a avoir une assez grande vogue. On
1 Dissertation** mediees très: de receptis hodie in Europd. potus calidi generibus . thea, eafe, chocolata; Argentorati. 1691-93-95, in-*" (réunie» 9uus un seul litre en 1695.)
l8 HISTOIRE DU JARDIN BOTANIQUE
lui doit uno monographie intitulée t/i Rma de Jéricho*, ou l'auteur fait preuve d'une érudition solide qui aurait pu être dirigée sur des sujets plus nombreux et plus importans. Schreiber avait dédié à Mappus un genre de la famille des Dilléuiacécs , aujourd'hui réuni au genre doUocarym. Mappus est mort en 1701 . 11 eut un fils qui contribua beaucoup à enrichir le jardin de plantes indigènes, et qui, après avoir parcouru dans tous les sens l'Alsace et les Vosges, laissa une histoire des plantes d'Alsace publiée par les soins de J. C. Ehrmann, en 1742 2 .
Peu d'années après son entrée en fonctions, Mappus père avait fait paraître un catalogue du jardin botanique de Strasbourg 3 ; c'est l'un des plus anciens , et par conséquent l'un des phis curieux catalogues de jardins botaniques qui aient paru ; car il permet de juger queues étaient, à cette époque déjà reculée, les piaules cultivées dans les jardins botaniques de I Europe. Seize cents espèces ou variétés y sont énumérées par ordre alphabétique. La nomenclature suivie est celle de Paul Hermann , et surtout celle de G. Bauhin, dont le fameux Pinax dominait alors la science, et qui, mort depuis peu d'années à Montbelliart, avait eu avec Strasbourg une foule de relations scientifiques, ainsi qu'il eu témoigne lui-même dans ses ouvrages.
Il n'existait alors au jardin de Strasbourg qu'un bien petit nombre de plantes exotiques. Le bassin de la Méditerranée, le cap de Bonne-Espérance, la presqu'île du Gange , et l'Amérique septentrionale, avaient fourni jusqu'alors la plus grande partie
» De Rota de Jéricho; Argentorati .in-*, 16 pages , 1700 (ce fut son dernier ouvrage).
2 Bistoria plantarum alsaticarum; potthuma opéra et $tudio J. C. Ehrmann édita; Amsteld., ln-4". Cum Vliieon. nigr. medioe. 17*2.
(Plusieurs bibliographes attribuent cet ouvrage à Mappus père.)
3 Catalogus plaïUarum horli academiei argentinentis , in utum rei herbariee studio sur um , adeurante Marco Mappo. M. D. et profestore teniore et archiatro Argentinensi ; Argentorati, typit J. F. Spoor 1691 , p. 150.
des plantes qu'on y voyait; elles étaient réunies dans une serre de médiocre étendue construite depuis environ une cinquantaine d'années.
Le maïs avec une foule de sous-variétés ; la pomme de terre qui , dès cette époque , portait le nom de Solanum tubcrosum ,
qu'elle a conservé depuis , le tabac , la canne a sucre , la colocase , l'indigotier, la cardasse épineuse , le pois-caracol , la rhubarbe , le ricin , l'acacie à la gomme, le robinier faux-acacio , l'aloé de Soccotora, l'agave d'Amérique, la sensitive pudique, le Sterculia Balanglia* , aujourd'hui très-rare dans les jardins , le savonnier , le lablab , la grenadille à fleurs bleues , le dictame de Crète, le (laitier, le jujubier, le grenadier, l'olivier, l'astragale à la gomme adragante , le maronnier, venu de l'Asie septentrionale en Europe, où il a trouvé une patrie; voilà quelles étaient alors les principales richesses du jardin botanique de l'université de Strasbourg.
Gn cherchait vainement à cette époque, dans les jardins de r Europe, les plantes du Cap qui y sont aujourd'hui si nombreuses; les pclargonium , les bruyères, les plantes grasses [cactus, memmbryantlwmum, aloe) , dont l'aspect est si curieux et si bizarre, les eucalyptus , les métrosidéros , les acacies de la Nouvelle-Hollande n'embellissaient pas encore nos serres; les aster de l'Amérique septentrionale se trouvaient tous représentés dans nos jardins par l'aster de Tradescant. Le Nouveau-Monde , le Pérou , le Chili , le Brésil, les Antilles, qui nous ont fourni tant de belles plantes , ne nous avaient encore payé aucun tribut. La jolie rose du Bengale , l'hortensia du Japon , le camélia de la Chine, étaient inconnus ailleurs que dans leur terre natale.
Ce fut pendant la gestion de Mappus, et en 1694, que l'on construisit le cadran solaire, encore debout aujourd'hui, dans le pelil jardin Villars; ce cadran disposé d'une manière fort ingénieusè, est destiné â donner l'heure pendant toutes les saisons
SiO HISTOIRE DU JARDIN BOTANIQUE
de Tannée et à toules les heures du jour. On y Ut 1 inscription suivante :
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En 170*2, Mappus fils ayant refuse de succéder à son père, Sébiz (Melchior), fils de Jean-Albert, fut désigné parle sénat académique pour diriger le jardin botanique. L'étendue des connaissances de Melchior Sébiz, son activité bien connue et son zèle pour les intérêts de la science faisaient beaucoup attendre de sa gestion; mais une mort prématurée vint l'enlever à l'Université, après deux ans seulement de professorat; il fut remplacé par Jean-Sigismond llenningcr, de Imrlach 1 .
Ce médecin distingué abandonna la médecine et la chimie, qu'il professait avec succès , pour se livrer tout enlier à l'élude attrayante des plantes. On lui doit plusieurs dissertations sur di-
1 Si nous consultons les dates, nous verrons qoo Lindcrn, qui étudia l'histoire naturelle , d'abord à Strasbourg , puis à Iéna , fut élève de Uenninger. Lindcrn vit successivement la chaire de botanique occupée par Jean Bœckler, J. J. Sachs et J. P. Bceckler, pendant les quarante-sept ans qu'il passa à Strasbourg. 11 y a lieu de s'étonner que ce botaniste habile n'ait exercé aucune chargo de professeur dans l'ancienne Université, dans le sein de laquelle son mérite semblait l'appeler.
vers points de matière médicale », et une nouvelle édition du célèbre ouvrage de Paul Hermann , Cynomra materiœ medicœ 2 , qu'il a enrichie de notes savantes. Il mourut en 1719, après avoir dirigé le jardin pendant quinze ans.
Jean Bœckler lui succéda. Il était originaire du Wurtemberg , et sortait d'une famille qui s'était illustrée en médecine. Ce savant se fit remarquer par beaucoup de zèle dans renseignement. Il s'occupa avec succès d'améliorer le jardin , qui se trouva bientôt dans un état prospère. Comme il unissait à beaucoup de véritable savoir une rare facilité délocution, ses cours attiraient une très-grande affluence d'auditeurs. Ou a de lui plusieurs dissertations estimées^. A l'exemple de son prédécesseur Henningcr, il publia une nouvelle édition de l'ouvrage de Paul Hermann, dont nous avons déjA parlé, et 1 étendit d'une manière si considérable, qu'on peut dire qu'il se l'appropria. Trois volumes in-4° parurent successivement , et allaient être suivis d'un quatrième, quand la mort vint le surprendre à l'âge de cinquante-deux ans ; il était né en 1681. Peu de professeurs de l'ancienne Université de Strasbourg ont jeté autant d'éclat sur l'enseignement.
Jean-Jacob Sachs, nommé professeur de botanique en 1733, après la mort de Jean Bœckler, quitta peu après cette chaire pour celle de pathologie. Ce fut pendant le professorat de ce botaniste que l'on agrandit le jardin et les serres, et qu'un démonstrateur fut adjoint au professeur (1736) ; Auguste Wencker fut désigné pour remplir ces nouvelles fonctions, mais il ne fut pas remplacé, cette place ayant été créée pour lui.
Jean-PhUippe Bœckler succéda à Jean-Jacob Sachs ; fils de Jean
1 De Anito; Argentorati, 1704; in-4°; p. 57. — De Viola martia purpurea ; Argentorati , 1718 ; in-4» ; p. 36.
> P. Un rnanni Cynotura materiœ medicœ, in lucem emista à J. S. Uen-
ningero; Argentorati, 1710; in-4*.
3 De Fœniculo; Argentorati, 1732; in-4-; p. 4a
Bœckler, U fut digne de son père, et, comme lui, se montra professeur habile et consciencieux écrivain. La chimie était la science qu'il cultivait avec le plus de succès. On lui doit la découverte de quelques faits intéressans, et ses ouvrages jouissaient à l'époque de leur publication d'une estime méritée 1 ; U mourut , en 1759 , à l'âge de quarante-deux ans.
La chaire de botanique fut donnée vers la fin de cette même année , à Spielmann ( Jean-Reinhold) , l une des plus grandes illustrations scientifiques de l'Alsace. 11 était né, en 175S2, à Strasbourg , où il fit ses études ; les sciences chimiques et pharmaceutiques l'occupèrent pendant les premières années de sa vie ; la médecine et les sciences naturelles devinrent plus tard l'objet de ses travaux de prédilection. Etant déjà reçu docteur eu médecine, il fut nommé professeur de poésie latine â l'Université de Strasbourg ; et telle était la flexibilité de son talent , qu'il remplit ces fonctions, en apparence si éloignées de ses études, avec un très-grand succès. Homme de goût , il avait choisi pour sujet de ses leçons le fameux poème de Lucrèce : De Rerum natura , dont il développa savamment la haute philosophie , sans négliger toutefois de faire connaître et admirer les beautés de sa riche poésie. Quoiqu'il soit plutôt compté parmi les chimistes et les pharmaciens que parmi les naturalistes, il fut néanmoins un botaniste et un minéralogiste habile ; ses relations scientifiques étaient fort étendues, et il les mit à profit pour accroître le jardin. Jacquin, Van-Royen, Pallas , Murray, Allioni, Gleditsch , et une foule d'autres savans se plurent à lui adresser des plantes vivantes ou des semences. Spielmann publia , dès l'année 1766, un prodrome de la Flore d'Alsace 2 , véritable catalogue du jardin botanique de
1 De Neglecto remediorum vegetabiliutneirca .-irgmtinam nateenlium utu; Argent. , in-'»' . Il donna aussi une nouvelle édition de la Pharmacopée de Strasbourg; 3 vol. in-*»; i745 — 1754.
2 Prodromus fiorct ArgentoratentU ; 17fi6; in-8 . - Il a été publié, en
Strasbourg ; les plantes, au nombre de 2200, formant 540 genres,
sont disposées dans ce livre comme elles fêtaient alors dans le jardin botanique, c'est-à-dire suivant la méthode de Ludwig, établie principalement sur le nombre des pétales de la fleur. Cette classification qui rompt toutes les affinités naturelles, est aujourd'hui abandonnée.
Les ouvrages qui ont fondé la réputation de Spielmann , sont surtout les Institutioncs chemirœ , les Institutions materiœ medica et sa Pharmacopœa gencrali$;i\ a publié un très-grand nombre de dissertations, réunies en quatre volumes in-8', 1777-1781. Spielmann a écrit sur les plantes vénéneuses, sur les plantes potagères de l'Alsace, et sur plusieurs autres sujets d'un intérêt local. [1 mourut en 1783, à l'âge de soixante-un ans, après avoir dirigé le jardin botanique pendant la longue période de trente-quatre ans.
La chaire de botanique eut après la mort de Spielmann , un digne successeur dans la personne du professeur Jean Hermann. Ce savant naturaliste, l'un des hommes les plus érudits du dernier siècle , et en même temps l'un des plus laborieux, n'a laissé qu'un seul grand ouvrage de zoologie 1 , mais le nombre des dissertations dont il a enrichi la science est très-considérable. En parcourant l'immense bibliothèque d'Hermann, acquise aujourd'hui à la ville de Strasbourg, on ne se lasse point d'admirer la prodigieuse quantité de notes dont il a chargé la marge de ses livres. Elle est telle que la publication du plus grand nombre d'entre eux donnerait lieu à des éditions curieuses, qui, plus
1781 , Spielmann étant encore professeur, un catalogue alphabétique des plantes du jardin de Strasbourg. Cette brochure, fort incorrecte, est sans nom d'auteur : les synonymies y sont trop négligées pour qu'il soit possible de l'attribuer au docte professeur.
1 Tabula affinitatum animalium uberiore eommentatione illustrât*, etc., in-'» ; Argentorati, 1783. On a de lui en botanique : De Botanicas eytiematicet utilitale; Argtntorati. 1770. — De Rota; Argentorati. 1762) : ce fut sa thèse inaugurale). — De Cardamomo ; Argentorati, 1762.
que bien d'autres, mériteraient la qualification de considérablement augmentées. De même que Spielmann, dont il fut l'élève le plus distingué, il se vit contraint, avant d'arriver à la chaire de botanique , de professer d'abord la philosophie, puis la pathologie. Hermann se distingua dans ces enseignemens difficiles , si difTérens de ceux pour lesquels il semblait né. La fortune peut arrêter l'essor d'un homme supérieur et le faire dévier de la route qu'il veut suivre , mais quelle que soit la place momentanée qu'elle lui assigne , elle n'en fera jamais un homme ordinaire.
Hermann était né en 1738, à Ran ; il mourut à Strasbourg au commencement de 1800, après avoir été professeur de botanique pendant près de seize ans; il traversa péniblement nos orages révolutionnaires. Son fils, Jean-Fréderic , jeune homme de la plus haute distinction , mourut d'une fièvre typhoïde dans nos hôpitaux militaires , où il avait été obligé de servir comme médecin , et jamais Hermann ne se consola de cette perte. A cette époquo de gloire et de malheurs , le jardin fut presque entièrement abandonné par l'administration locale et par le gouvernement : Hermann fit alors de grands sacrifices d'argent pour l'empêcher de déchoir complètement. On parlait de donner une autre destination au terrain , et un représentant du peuple , plus patriote sans doute que botaniste, trouvant que les orangers et les myrtes étaient tant soit peu aristocrates, jugeait qu'il serait très-convenable de les remplacer par des arbres plébéiens , le prunier, le pommier, le cerisier par exemple. Dans son ardeur aveugle pour les intérêts de la république, il aurait trouvé mieux encore que l'on cultivât exclusivement le froment, l'avoine et la pomme de terre, et que les connaissances botaniques consistassent uniquement à ne pas confondre ces plantes les unes avec les autres; heureusement le professeur tint bon , et le jardin botanique fut conservé.
Hermann avait formé , pour son instruction , un vaste cabinet d'histoire naturelle où se trouvaient réunies les productions les
DE STRASBOURG. «i5
plus remarquables des trois règnes; celte précieuse collection, acquise par la ville, a servi de base au musée de Strasbourg , l'un des plus considérables de l'Europe, au témoignage même des nombreux étrangers qui le visitent , et certainement le plus riche de France après celui de Paris. Le souvenir d'Hermann qui s'attache à ce bel établissement , toujours en voie d'accroissement , et dirigé par des hommes d'un zèle et d'un talent éprouvés , en rehausse le prix aux yeux des compatriotes de cet homme , distingué à tant de titres.
M. Brisorgueil , ancien médecin du duc de Penthièvre , succéda à Hermann. Ses études purement médicales l'avaient tenu longtemps éloigné de la botanique ; nommé en mars 1799 , il donna sa démission et fut remplacé en 1801 , par M. Tbibaud. Ce médecin n'ayant pas accepté cette chaire, elle fut donnée en 1803 à M. Macquart , dont le nom est honorablement connu dans la science.
Né en 1745, ce médecin prit ses grades en 1770 et fut chargé par le gouvernement d'explorer le nord de l'Europe pour en étudier les produits minéralogiques. Il rapporta de ses voyages un grand nombre de beaux échantillons de minéraux dont il enrichit le cabinet du roi. On lui doit la partie Hygiène du dictionnaire de médecine deY Encyclopédie méthodique, ainsi que plusieurs mémoires minéralogiques. Il a été successivement professeur de botanique à la Faculté de médecine , conservateur du cabinet d'histoire naturelle de Fontainebleau , professeur d'histoire naturelle à l'école du département de Seine-et-Marne. Macquart est mort à Paris en 1808 ; il avait quitté Strasbourg en 1804.
Quoique ces dernières nominations portassent sur des hommes distingués par leur savoir , elles ne donnaient point au jardin de véritables botanistes; on sentit enfin le besoin d'en confier la direction à un homme spécial , et Villars fut nommé en 1805.
Il n'y a guère moins d'un siècle que naquit Villars dans un village des Alpes. Ce fut en admirant les productions variées de sa
terre natale qu'il se fit botaniste. Après avoir passé ses plus belles années dans le midi de la France , il vint s'éteindre doucement sur les rives du Rhin. Si le style est tout l'homme, on ne peut refuser à Villars une simplicité de mœurs et une bonne foi qui semblent appartenir à une époque antérieure à celle à laquelle il écrivait; il avait avec le vénérable Foderé plus d'un trait de ressemblance, et comme ce célèbre médecin , il ne prit la plume que pour servir la science et l'humanité ; U vénérait Linné , et avait pris de hii cette belle maxime innocue vivite, numen adest, d'après laquelle il réglait toutes les actions de sa vie. Son plus beau titre à l'estime des savans est sa Flore du Dauphiné , ouvrage très-consciencieux , qui a fourni de précieux documens à l'illustre auteur de la Flore français. Jaloux de payer la dette de la reconnaissance à l'Alsace qui l'avait adopté comme l'un de ses enfans, Villars fit imprimer, en 1806 , sous le nom de Catalogue méthodique du jardin botanique de Strasbourg, un livre qui n'a aucun rapport véritable avec cet établissement, mais qui renferme quelques renscignemens utiles sur les plantes de nos environs. Il mourut en 1815, doyen de la Faculté de médecine , après avoir occupé dix ans la chaire de botanique.
Nestlcr, qui fut son élève et son ami , lui succéda en 1817 , et fut enlevé à ses nombreux amis en 1832. Profondément érudit et très-versé dans la littérature scientifique allemande, Nestler écrivit peu , mais ce fut par un excès de modestie ou de défiance de luimême : personne ne connut mieux la botanique indigène. Sa belle thèse sur les potentilles et ses admirables fascicules sur les Cryptogames vogéso-rhéuanes , publiés concurremment avec le docleur Mougeot, ont établi sa réputation sur des bases durables; le jardin botanique lui doit de notables améliorations ; ces amélioralions eussent été très-importantes, si l' administration locale eût pu le seconder plus efficacement et faire exécuter les plans qu'il avait conçus dans des vues sages et bien combinées.
Je m'arrête ici, Messieurs; le jardin botanique de Strasbourg
vous est maintenant connu ; vous eu avez suivi avec moi les agrandissemens successifs, depuis sa fondation jusqu'à ce jour ; vous savez ce que les professeurs qui m'ont précédé ont fait pour accroître sa prospérité et pour rehausser l'éclat de cette académie. Désormais ce jardin étroit, quant à son étendue , mais grand par ses souvenirs scientifiques, ne pourra plus vous être indifférent. J'ai rattaché la mémoire des hommes a la mémoire des choses et satisfait le besoin que j'éprouvais do parler des illustratrations de l'ancienne université. Nous venons, pendant une heure, de vivre dans le passé, et nous pouvons y puiser d'utiles et salutaires leçons. Sortons de cette enceinte, Messieurs, moi, avec le désir d'imiter de si glorieux prédécesseurs; vous , avec la ferme volonté de faire un jour citer vos noms avec éloge dans des circonstances pareilles. La plupart d'entre vous êtes nés en Alsace ; c'est de vos pères que je viens de parler ; tâchez donc de continuer leur gloire , afin qu'en énumérant les divers litres des Alsaciens à l'estime de la France , on puisse aussi dire de vous un jour : Tels pères , tels fils !
A. Fke.