TAINE
Messieurs,
Les mêmes sujets ne s'offrent pas toujours à nous sous le même aspect, et l'une des raisons en est que, — comme les sommets de vos Alpes neigeuses, — ils ne s'éclairent pas toujours de la même lumière. Nous n'avons pas non plus, historiens ou critiques, à tout âge les mêmes yeux ! Lorsqu'il y a de cela douze ou quinze ans, j'ai tâché pour la première fois de caractériser UOEiivre critique de Taille-^ je n'avais guère vu en elle qu'ellemême. Si j'avais eu plus récemment l'occasion de revenir sur cette œuvre, je n'aurais sans doute pu que commenter, paraphraser, et résumer ce qu'en a dit l'un de vos maîtres, M. Victor Giraud, — que je m^honore d'avoir eu pour élève, — dans le solide et brillant Essai qu'il a consacré à l'illustre auteur des Origines de la France con-
1. Conférence faite à Fribourg, en Suisse, pour l'Université catholique, le 18 janvier 1902.
2. Voyez ÏÉoolution des Genres, 12" leçon. Paris, 1889, Ha chatte.
temporaineK Et voici qu'aujourd'liui ce qui m'intéresse et ce qui m'attire en lui, c'est sans doute ce qu'y a vu M. Victor Giraud, et c'est bien aussi ce que j'y avais vu moi-même; oui, c'en est bien la valeur intrinsèque, philosophique ou littéraire; et c'en est bien, en France et hors de France, la \ profonde influence, plus profonde, plus étendue peut-être que celle même d'Ernest Renan ; mais c'en est surtout, Messieurs, la signification « représentative » ; — et j'oserais dire presque «sym- ^ boliqae ».
L'œuvre deTaine, à elle toute seule, « symbolise » ou résume toute une période ou toute une phase de l'histoire de la pensée contemporaine. Je la trouve expressive, en son développement successif, de quelques unes des lois essentielles de l'esprit humain. Elle se prolonge, elle se dépasse ellemême de toute la portée des conséquences implicitement contenues dans ses propres principes. Et si cette manière de la louer vous paraissait d'abord excéder la mesure, j'espère, Messieurs, qu'après m'avoir entendu, — si je réussis à me faire entendre, — vous en tomberez d'accord avec moi.
1. Essai sur Taine, son œuvre et son influence^ par M. Victor Giraud, professeur de littérature française à l'Université de Fribourg (Suisse). Paris, 1901, 1902, Hachette.
Ni dans la vie, ni même dans la littérature et dans l'art, nous ne faisons toujours tout ce que nous voudrions; mais, en revanche, nous n'avons pas toujours voulu ce qu'il nous est arrivé de faire. Mettons pour le moment que ce soit ici, Messieurs, cette part d'inconscience ou de spontanéité, sans laquelle je serais tenté de dire qu'il n'y a pas de grand talent, encore moins de génie, et reconnaissons-la dans l'idée que Taine se formait lui-même de son œuvre, quand il écrivait, peu de temps avant sa mort, que « pendant quarante ans il n'avait fait que de la psychologie, appliquée ou pure ». 11 se trompait, ?i mon avis ; et il se diminuait. Assurément il a fait de la « psychologie, » à sa manière, qui ne fut point celle de Cousin et de Jouffroy, mais il a fait autre chose; et ni la méthode qu'il a portée dans la recherche psychologique, ni la conception même de l'homme et de la vie qui s'est dégagée pour lui de cette recherche, ne font, à mon avis, la signification durable et l'unité réelle de son œuvre. Pelles sont ailleurs! Et, pour vous dire tout de suite où je les vois, sauf à vous expliquer, tout de suite aussi, et à « humaniser » la formule un peu ré-
barbative dont j'ose me servir, Taine est un homme qui n'a travaillé toute sa vie qu'à chercher le « fondement objectif du jugement critique. »
Vous connaissez, Messieurs, le paresseux proverbe : « Des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer»; et je doute qu'il y en ait de plus faux. Car d'abord, si vraiment il no^faut disputer ni des couleurs, ni des goûts, vous conviendrez avec moi qu'il est peu d'obligations dont nous tenions en réalité moins de compte, et, vous le savez par votre propre expérience, la conversation, même familière, ou familiale, ne s'emploie gêné ralement qu'à ce genre de disputes. Nous admettons, à la rigueur — et quand encore nous sommes très tolérants, — qu'on ne partage pas nos idées, nous n'admettons guère que l'on ait d'autres goûts que les nôtres, surtout en matière d'art et de littérature; et je crois bien que nous avons raison.
Permettez-moi de prendre d'abord, et exprès, des exemples très gros. Nous avons certainement raison de préférer la tragédie à'And?'omaçue à celle de Lucrèce^ et, généralement, le théâtre de Jean Racine à celui de François Ponsard. Nous avons raison, je le crois, de préférer la musique de Beethoven à celle de Nicolo, et même d'Oft'enbach, la Symphonie Pastorale aux Reridezvous bourgeois et à la Belle Hélène. Nous avons
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également raison de préférer la Ronde de nuit h la Prise de la Smalah, et, généralement, la peinture de Rembrandt à celle d'Horace Vernet. Mais pourquoi avons-nous raison? Gomment et par quelles raisons établirons-nous que nous avons raison? Ne disputera-t-on pas de ces raisons, à leur tour, et avec raison? Qui sera le juge de ce nouveau procès? Et ce juge, de qui tiendra-t-il sa compétence et son autorité? 'AvaYxy; (jxvîvai, disent les philosophes : il faut en finir! Et si quelqu'un refuse de reconnaître cette « nécessité « , quels moyens avons-nous de l'en convaincre? C'est tout le problème de la critique.
L'originalité de Taine est de l'avoir conçu dans toute son ampleur, d'avoir cru qu'on pouvait le résoudre, et de s'y être quarante ans appliqué. Le jugement critique, à son sens, non seulement n'a rien d'arbitraire ni de capricieux, mais il ne saurait rien avoir de « personnel » ou de « propre » à celui qui l'exprime ; il n'est pas libre; il a un fondement dans la natare des choses, il en doit avoir un; c'est à nous de le chercher ; et, si nous ne réussissons pas à le trouver, ce ne sera pas une entreprise vaine, mais au contraire, et pour bien des motifs, infiniment féconde, que de l'avoir cherché : telle est. Messieurs, l'idée maîtresse de Taine, l'inspiration de son œuvre entière; et, pour ainsi
parler, tel est donc le biais par lequel il nous faut la prendre, si nous en voulons voir l'unité fondamentale se dégager de la diversité des écrits qui nous la cachent ; — les contradictions s'atténuer ou plutôt se résoudre; — et, comme je vous le disais, la signification profonde se préciser en s'élargissant.
Comment en effet, et pourquoi, le même homme s'est-il intéressé tour à tour à YHistoire de la Littérature anglaise^ et à la Philosophie de PArt^ et aux Origines de la France contemporaine? Ce n'a pas été de sa part, vous le savez, curiosité d'amateur ou de dilettante! Nul n'a eu plus que Taine, en son temps, l'horreur du dilettantisme; et c'est ce qui le distingue expressément de Renan. Il n'a pas eu, non plus, le goût de ces « monographies », oii l'érudition triomphe, qui n'ont d'autre objet qu'elles-mêmes, et, souvent, d'autre intérêt que celui que l'auteur y prend, pour des raisons qui nous échappent. J'ai quelque idée qu'en parlant de la sorte je songe aux Causeries du Lundi. Mais alors. Messieurs, et au lieu de s'enfermer, comme un Mommsen, par exemple, ou comme un Fustel de Goulanges, dans une province de l'histoire, quelles raisons Taine a-t-il eues de traiter successivement des sujets aussi divers? Nous pouvons maintenant répondre à la question. Histoire de la Littérature anglaise ^Philosophie de l'Art.
L ŒUVRE CRITIQUE DE TAliNE 217
Origines de la France contemjjoraine^ ce sont autant de documents et d'illustrations à l'appui de la méthode; ce sont autant d'épreuves, et d'épreuves successives, auxquelles il a voulu soumettre la solidité de ses principes critiques ; ce sont autant de démonstrations tendant à établir, je ne veux certainement pas dire l'infaillibilité, mais l'objectivité du jugement critique. Son livre même de Vîntelligence^di le bien entendre, n'est pas autre chose; et si seulement il eût vécu, je ne doute pas que nous ne l'eussions retrouvé tout entier dans le livre qu'il rêvait d'écrire ^uvles Émotions et la Volonté. Là est bien l'intention de son œuvre, et là surtout en est l'unité, dans le parti pris, dans le dessein formé d'établir qu'il y a un « bon » et un(( mauvais go Lit », ou, plus généralement, des opinions fausses et des jugements vrais ; des certitudes, et des certitudes absolues, en esthétique et en morale comme en physiologie ; un critérium de ces certitudes, une évidence, — dont l'autorité, pour être plus laborieusement acquise, et plus éloignée de l'usage commun, — n'est cependant pas moindre ni ne s'impose moins nécessairement ; et enfin, Messieurs, je n'ose dire une science, mais une connaissance des « produits de l'esprit humain»^, qui ne le cède à aucune autre pour
1. L'expression est de Renan, et on remarquera qu'à ses débuts, quand il écrivait VAvenir de la Science, c'est la constitution de
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l'universalité de ses principes, la rigueur de ses démonstrations, et l'importance de ses résultats.
Par cette même intention s'expliquent également ou se concilient, pour mieux dire, les contradictions qu'on a relevées dans l'œuvre de Taine. Je ne parle pas, vous m'entendez bien, de ces contradictions de détail auxquelles nous sommes tous exposés, qui n'atteignent pas le fond des choses, et dont rien n'est plus présomptueux que de vouloir à tout prix éviter le reproche, parce qu'on ne l'évite en général qu'aux dépens de la vérité. N'essayons pas, Messieurs, de mettre dans la représentation des choses humaines plus de logique et d'unité que n'en comporte leur condition mouvante ! Mais, vous le savez, on a cru voir, on a signalé plus d'une fois dans l'œuvre de Taine une contradiction de fond, et c'est celle qu'il y aurait entre le « positivisme » de ses débuts, et ce que nous pouvons bien appeler « l'idéalisme » de ses dernières conclusions.
Vous connaissez tous. Messieurs, cette belle page des Origines de la France contemporaine :
Aujourd'hui, après dix-huit siècles, le christianisme est encore, pour 400.000.000 de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispen-
cette science elle même que Renan clans son « gros Pourana » s'était proposé d'esquisser.
sable pour soulever riiomme au-dessus de lui-même... Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous le Directoire, on a vu l'homme se faire païen... la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes. Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente natale... et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxiliaire de l'instinct social.
Mais vous rappelez-vous cette autre page du livre des Philosophes classiques^ o\x Fauteur, trente ans auparavant, ne reprochait rien tant à l'éclectisme que d'avoir mis partout de la morale; et fûtil jamais, — en apparence au moins, — contradiction plus flagrante?
Cette préférence pour la morale a fini par réformer toute la philosophie de M. Cousin... Il a réfuté par une équivoque le scepticisme, doctrine imiiiorale ; réduit la psychologie à l'étude de la raison et de la liberté seules facilités qui aient rapport à la onorale ; prescrit à Varl V expression de la beautp morale ; institué Dieu comme gardien de la morale et fondé l'immortalité de l'âme comme sanction de la morale. Ainsi
accaparé, il a supprimé la philosophie philosophique, laissant entières les objections anciennes, répétant les démonstrations anciennes, effaçant les questions de science, réduisant la science à une machine oratoire d'éducation et de gouvernement.
Eh bien! Messieurs, la contradiction ne s'explique pas seulement, mais elle s'évanouit, à vrai dire, et il n'y en a plus, si nous avons présent à l'esprit le dessein critique de Taine, et je crois que je vous le montrerai tout à l'heure. Oui donc, si vous ne voyez en Taine qu'un philosophe ou un historien comme un autre ; si vous ne voyez dans ses Philosophes classiques qu'une spirituelle satire de l'éclectisme, ou dans ses Origines, qu'une histoire de la Révolution française, oui, je le veux bien, il se contredit. Mais, à travers l'histoire et la philosophie, si ce qu'il poursuit, c'est sa recherche du fondement objectif du jugement critique; si l'histoire et la philosophie ne lui sont, pour ainsi parler, qu'un champ d'expériences; et si ce qui l'intéresse en elles, ce n'est pas elles, mais, — au même titre que dans une fresque de Michel Ange ou dans une symphonie de Beethoven, — si c'est l'esprit humain dont elles ne sont que des manifestations ; s'il attache infiniment moins de prix à ses opinions et à ses « arrêts» sur la Renaissance ou sur la Révolution qu'aux « considérants » qui les motivent, qui les fondent, ou qui les démontrent, alors,
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je le répète, la contradiction n'en est plus une, et tout simplement, en ce cas, d'une vue partielle, étroite ou mutilée, de l'objet même de sa recherche et du problème de la critique, il s'est progressivement élevé à une vue plus générale, plus haute^ et plus féconde.
C'est, Messieurs, ce qui nous rend compte encore d'un autre caractère de son œuvre, et non pas le moins remarquable ou le moins original, à mon gré. Je le rapprochais tout à l'heure de Renan. Quand nous lisons Renan, ses Origines du Christianisme ou son Histoire du Peuple d'Israël^ ce n'est pas à Renan que nous nous intéressons, mais au sujet qu'il traite, c'est à ce qu'il nous apprend du peuple d'Israël et de son rôle dans l'histoire de l'humanité, des origines du christianisme et de la prédication de saint Paul ou de l'Evangile de Jean. Mais, au contraire. Messieurs, quand nous lisons les Origines de la France contemporaine^ est-ce l'histoire de la Révolution que nous y cherchons? Sont-ce des renseignements, des « informations » sur Shakspeare, sur M il ton, sur Ryron ou sur Dickens, que nous demandons à l'auteur de Y Histoire de la Littérature anglaise? Je ne le crois pas! C'est à Taine lui-même que nous nous intéressons, je veux dire non pas à sa personne, — dont jamais écrivain, surtout en notre siècle, ne fit moins confidence au public, — mais à
sa pensée, au mouvement de sa pensée, mais aux conclusions vers lesquelles nous nous sentons entraînés par sa dialectique impérieuse et brillante. Et ses conclusions ne sont point de la même nature que leurs prémisses ! Elles en découlent, mais elles les débordent. L'analyse du génie de Shakspeare ne sert que de démonstration à une théorie de « la production de l'œuvre d'art » ; l'explication de la fortune de Napoléon aboutit à un système entier de morale, de politique et même de gouvernement. Il s'en dégage des principes généraux et des lois, analogues pour nous, identiques pour Taine, aux lois de la mécanique ou de la physique ; — et sans doute c'est ce qu'il appelait faire de la psychologie.
Mais il faisait quelque chose de plus ! Dans ce domaine de la critique et de l'histoire, livré jusqu'alors à l'arbitraire du jugement individuel, en essayant d'introduire la notion de loi, c'était la méthode qu'il enrichissait, ou, pour mieux dire encore, il la transformait; et nous, c'est à cette transformation que nous nous intéressons dans son œuvre. Nous aimons à le voir, selon son expression, a souder le domaine des sciences morales à celui des sciences naturelles ; » retrouver dans l'histoire des « produits de l'esprit humain » les conditions éternelles qui gouvernent l'évolution de la nature ; s'acheminer vers renonciation de cette
loi suprême, du sein de laquelle, selon sa poétique expression, « on verrait, comme d'une source, se dérouler, par des canaux distincts et ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses ))^. C'est ce qui donne à l'histoire de sa propre pensée autant d'intérêt qu'en puisse offrir aucune biographie d'écrivain ou même d'homme d'action ; c'est ce qui en fait comme un roman d'aventures héroïques à la recherche de la vérité ; c'est ce qui communique, à son Histoire de la littérature anglaise ou à ses Origines de la France contemporaine ^ une valeur qu'elles continueront d'avoir, même s'il s'était trompé sur les traits caractéristiques du génie anglo-saxon ou sur le caractère essentiel de la Révolution française; — et tout cela, Messieurs, c'est ce que je voudrais maintenant vous montrer.
Il est parti, vous le savez, du pur positivisme, ou de ce que l'on appelait le positivisme aux environs de 1855, qui n'était pas d'ailleurs le vrai
1 . Je pourrais ajouter, et j'ajoute, que là même est une des raisons de la résistance qu'il a rencontrée. Toute une école de critique, issue de Renan, n'estime-t-elle pas en cltet que nous avons toujours assez de «certitudes»; et que la liberté du vagabondage Intel-
positivisme, celui d'Auguste Comte, mais le positivisme réduit et mutilé, le positivisme étroit et sectaire, celui que représente le nom du consciencieux et peu intelligent Littré. La critique de Taine, sa méthode ou son système, n'a d'abord été qu'une application des règles de ce positivisme à la caractérisation des œuvres de la littérature et de l'art. Faire abstraction de soi-même en présence de l'objet, d'une toile de Rembrandt ou d'un drame de Shakspeare ; — ne tenir aucun compte, pour commencer, ni même plus tard, de l'impression qu'ils provoquent en nous ; — les étudier avec le même désintéressement, la même impartialité que le zoologiste ou le botaniste étudient le tigre et le mouton, la rose et la belladone ; — tâcher d'en découvrir le caractère essentiel ou dominateur, celui qui commande les autres, qui les « nécessite » ou qui les « conditionne », celui qui distingue Shakspeare de Ben Jonson, ou Rembrandt de Rubens ; — montrer la dépendance oiî il est des caractères généraux et communs qui sont ceux de la Renaissance anglaise au temps d'Elisabeth ou de la peinture hollandaise contemporaine de Tromp et de Ruyter ; — comparer ces
lectuel est une des plus précieuses conquêtes du romantisme ? Il nous faut déjà nous soumettre aux affirmations des géomètres et des chimistes : va-t-on nous enlever le droit de traiter Racine de « vieille botte » ou Bossuet de «rhéteur» ?
œuvres entre elles et les « étiqueter », — il n'y a pas d'autre mot, — les cataloguer, les classer comme font encore les naturalistes pour les espèces de la nature ; — et, comme eux enfin, de ce tableau de la nature, interprété par lui-même, sans idée préconçue, dégager, si nous le pouvons, les lois de l'organisation, de l'évolution, et de la vie, telle a été l'œuvre de Taine dans son La Fontaine et ses Fables^ dans ses Essais de critique et d'Histoire, dans son Histoire de la littérature anglaise.
Vous voyez bien. Messieurs, la méthode. Peu de gens la pratiquent ! mais les principes ou plutôt les recommandations nous en sont devenues familières. Elle est, encore une fois, tout à fait analogue à celle des sciences naturelles, de la botanique ou de la zoologie. Gomme en zoologie et comme en botanique, la détermination du caractère essentiel, sous le nom de a faculté maîtresse, » en fait le principal objet. Les « grandes pressions environnantes, » qui sont, comme en zoologie et comme en botanique, la « race,» le « milieu, » et le « moment, » nous rendent compte à leur tour des modifications que subit, au cours de l'évolution de la littérature ou de l'art, cette « faculté maîtresse. » Des milieux seront plus favorables au développement de la faculté dramatique, et d'autres, à l'épanouissement de l'imagination ora-
toire. Le génie lui-même est « conditionné » par le moment, et Raphaël ou Titien ne pouvaient pas plus être contemporains de Giotto que Beethoven ou Wagner des commencements de leur art. 11 y a des familles naturelles d'esprit, comme il y a des espèces animales ou végétales : des félins et des rongeurs, des solanées et des graminées. Nous pouvons les reconnaître : ce n'est qu'une question de conscience et de science. Les Hindous ont eu « la tête épique, » et les Chinois ne l'ont pas eue : voilà un fait. Le génie dramatique a fait défaut aux Sémites, en voilà un autre. L'objet de la critique est de mettre ces faits en lumière et de les enchaîner ; de les subordonner à des lois plus générales qu'eux-mêmes ; de leur communiquer enfin la certitude qui est inséparable des faits bien observés, des classifications bien faites, et des lois scientifiquement démontrées.
Car, Messieurs, ne nous y trompons pas : c'est toujours ici l'arrière-pensée de Taine. On dit que les jugements sont changeants : il ne jugera donc pas. Mais, entendons-nous bien, une constatation n'est pas un «jugement ». Je parle ici la langue de l'usage, non celle des philosophes ou des logiciens. Ce n'est pas un jugement que de dire que deux et deux font quatre, et ce n'en est pas un que d'affirmer que le renard est de la famille du chien. Ce n'en est pas un non plus que de faire
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observer que, parmi les félins, le tigre ou le lion sont plus forts que le chat. Pareillement, Messieurs, ce ne sera donc pas un jugement si je dis que Racine est supérieur à Pradon, ou si je mets V Odyssée au-dessus de la Chanson de Roland. C'en était un quand je ne consultais que mon impression personnelle, et que je faisais de mon plaisir la mesure de mon opinion. J'étais alors, non pas du tout, comme on le croit, un indépendant, mais un hérétique en critique. Mais il ne s'agit plus ici de moi, de mon plaisir ou de mon impression ; non seulement j'ai commencé par en faire abstraction, mais toute la méthode n'a eu pour objet que de soustraire mon assertion finale à ce qui pouvait en altérer le caractère d'impersonnalité. Que j'y aie d'ailleurs ou non réussi, ce n'est pas la le point. L'excellence de la méthode ne va pas jusqu'à garantir l'habileté de celui qui s'en sert. Une méthode n'est qu'un instrument : il faut savoir la manier.
Mais si je l'ai bien maniée, le résultat est certain, et on n'y peut pas échapper. Les raisons qui font que Beethoven est supérieur à Offenbach sont du môme ordre que celles qui nous ont obligé de classer le chien ou le chat, je suppose, au-dessus de l'ornithorynque. Elles sont intrinsèques, objectives, scientifiques. Mon goût, le vôtre, le goût en général n'a rien à voir dans mes conclusions. Elles
sont vraies précisément de ce qu'elles ne sont pas miennes ; le fondement en est extérieur à vous comme à moi; si vous les contestez, ce n'est pas à moi, mais à la vérité que vous vous en prenez. Vous parlez de ce que vous n'avez pas étudié ; vous ne prouvez que l'étendue de votre ignorance, — disons, plus poliment, de votre incompétence. Défmissez-vous a priori les propriétés de l'alcool ou celles de l'éther? Pourquoi voudriezvous sans étude ni préparation parler de Dante ou de Shakespeare?
Ainsi, Messieurs, le jugement critique, en devenant scientifique, perd le caractère de subjectivité qui permettait d'en disputer. Les constatations de l'histoire, de la littérature et de l'art ont ou peuvent avoir exactement la même valeur que celles de la physique ou de la mécanique. Les sciences morales sont effectivement « soudées » aux sciences naturelles, qu'elles prolongent, et, s'il faut d'ailleur^onvenir qu'elles en diffèrent, ce n'est plus en substance, mais uniquement par un degré de complication ou de complexité de plus. Vous remarquerez ici qu'il y a déjà un pas de fait en avant, et que déjà ce positivisme diffère sensiblement de celui de Littré, pour se rapprocher de celui d'Auguste Comte. Nous allons voir comment il devait bientôt le rejoindre et le dépasser.
Ce qui ne pouvait en effet échapper longtemps
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à un esprit de la pénétration et de la loyauté intellectuelle de Taine, c'est ce qui vous a déjà, je pense, paru sujet à discussion dans l'exposé de cette méthode même. Il y a certainement des analogies entre la nature et l'homme ; il y en a donc entre l'histoire naturelle et la science des a produits de l'esprit humain ». Mais, après cela, les « produits de l'esprit humain » sont les « produits de l'esprit humain ; et quel droit avons-nous de les confondre avec les œuvres de la nature? C'est une première difficulté. Pour ma part, je suis de ceux qui pensent, — avec Pascal, contre Spinosa, — que rhomme est dans la nature comme un empire dans un empire, borné de tous côtés par elle, mais, en tant qu'homme, indépendant d'elle et soumis à ses propres lois. Supposons, cependant, qu'on ait le droit de faire cette confusion; celui que l'on n'a certainement pas, c'est, Messieurs, de raisonner de littérature ou d'art en dehors et indépendamment de notre sensibilité, puisqu'enfm, l'émotion que l'art et la littérature nous procurent n'est pas seulement leur objet, mais leur raison d'être, — et, j'ajoute, leur origine historique. Il n'y a pas d'architecture ni de peinture (( naturelles » . Ce sont ici des créations entièrement humaines. Lalavande et le thym n'ontpas été faits pour être« odorés, » le cheval pour être monté, le chien pour nous aider à garder nos moulons ou à
chasser le lièvre: il est difficile de prétendre que la Vé?îus de Milo II -^.it^'às étéfaitepour être regardée, Hamlet pour être joué, la Symphonie pastorale ^o\xy être écoutée. Pour ce seul motif, il ne suffit donc pas de les « caractériser» en soi, et en dehors de nous. Le premier caractère, le caractère vraiment essentiel de ces chefs-d'œuvre est celui qui répond à Témotion qu'ils nous procurent. Conçus et réalisés pour un objet, qui est de «plaire» — au sens large, au sens noble et élevé du mot, — nous n'en disons rien de « caractéristique» si nous ne les jugeons par rapport à cet objet.
Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon qu'en demandant à la science le fondement objectif du jugement critique, on ne résout pas le problème, mais on l'élude? Les valeurs naturelles sont une chose, les valeurs esthétiques en ewont une autre. Je vous demande ce que vaut une toile de Rembrandt, si ]'ai raison d'y prendre du plaisir, et quelle est la qualité de ce plaisir? Vous me répondez que vous ne me le direz pas, et qu'au surplus cela importe peu. Gomment? Gela importe peu? Mais, au contraire, c'est cela seul qui importe, et le reste ne vient qu'ensuite. Il n'était pas possible. Messieurs, que laine en demeurât là, et aussi Fun de ses livres les plus importants, sa Philosophie de l^Ari, qui n'est pas l'un de ceux que l'on cite le plus souvent, n'en est-il pas moins l'un de ceux qui font
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vraiment cjDoque dans l'histoire de sa pensée. Non pas du tout qu'il y répudie ou qu'il y contredise aucun des principes qu'il a précédemment posés, et, même, on pourrait dire qu'il ne réussit pas mal à en accorder la première et systématique étroitesse avec les exigences d'une critique nouvelle. A cet égard, il n'a pas cessé de procéder en naturaliste, ou même, si vous le voulez, en positiviste. Son ambition y est toujours de poser le fondement objectif du jugement critique. Mais, tandis qu'il n'avait formulé jusqu'alors que des jugements quantitatifs, pour ainsi dire, la nécessité s'impose à lui d'en formuler désormais de qualificatifs, puisque aussi bien ce sont les seuls que nous demandions à la critique. Lequel des deux est le plus Allemand de Beethoven ou de Wagner, ou lequel des deux est le plus Anglais, de Byron ou de Shelley? C'est une question intéressante, mais c'est désormais une question secondaire, et dont on pourrait dire, en un certain sens, qu'elle n'intéresse au fond que les Anglais ou les Allemands. La question de savoir s'il y a quelque rapport, et de quelle nature, entre la tragédie de Racine, la peinture de Lebrun, les charmilles de Versailles, et la société qu'on voit vivre dans les Lettres de M""® de Se vigne, n'intéresse que les historiens ou les philosophes. Mais la vraie question, celle qui importe à tout le
monde, c'est de savoir qui, de Riibens ou de Rembrandt, de Raphaël ou de Léonard, de Phidias ou de Praxitèle, par les moyens de son art, nous a donné de son art même la plus haute idée.
Oui, moquons-nous, si nous le voulons, et redisons avec le poète :
Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait Tivresse !
Egayons-nous aux dépens de cette critique qui donne des prix et des accessits. Ce n'en est pas moins la seule dont nous ayons affaire. Toute autre critique ne lui sert que de base ou de point de départ, n'a d'objet que de nous y acheminer. Il y faut enfin venir. Il faut nous dire poui^quoi la Kermesse du Louvre, dans l'histoire de la peinture, €st inférieure ou supérieure à la Ronde de miit^ ou, dans l'histoire de la littérature dramatique, la Phèdre de Racine inférieure ou supérieure hVOlello, de Shakspeare ; et on n'a rien fait en critique si l'on ne nous le ditpas. Et pour nous le dire, n'est-il pas évident qu'il faut que l'on recoure. Messieurs, à des considérations d'un autre ordre, d'une autre nature, tirées d'un autre fonds que celles qui décidaient de la supériorité des mammifères sur les marsupiaux? C'est ce que Taine a fait, dans sa Philosophie de l'Art, quand il a fait, finalement, du « degré de bienfaisance » du caractère qu elle
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exprime le critérium de la valeur d'une œuvre d'art.
Oserai-je dire, à ce propos, qu'on ne lui en demandait pas tant, — passez-moi l'expression familière ; — et vingt exemples témoigneraient, au besoin, je ne puis plus dire ici de l'insuffisance, mais au contraire de l'exagération de ce critérium. L'intensité des impressions que nous devons aux œuvres de la littérature ou de l'art est une chose ; leur degré de bienfaisance ou de moralité en est une autre. L'Hermione de Racine, sa Roxane, sa Phèdre, qui n'expriment sans doute rien de bienfaisant,— et dont les exemples non seulement ne sont pas à suivre, mais ne sont pas non plus « à éviter », puisqu'elles sont autant de victimes de la fatalité passionnelle, — n'en demeurent pas moins des créations d'art très supérieures à la Zaïre, à l'Alzire, à l'Aménaïdede Voltaire. Lesquels encore sont les plus bienfaisants, des caractères d7iéroïsme^ un peu déclamatoires parfois, qu'exprime l'entraînante peinture de Rubens, ou des caractères à' intimité qui font le charme, la profondeur et la magie de la peinture de Rembrandt? * On pourrait discuter longtemps. Mais, Messieurs, ce sont là pour nous, aujourd'hui, des détails, et l'impor-
1. Je dois ces deux mots, dont ropposition exprime si justement et si bien l'essentielle dilTérence du génie de Rubens et de celui de Rembrandt, à M. Carolus Duran.
tant, l'unique important, le voici. Dans sa Philosophie de rArt^ et en raison de sa soumission aux exigences de son sujet, la critique de Taine, de scientifique qu'elle était, s'est faite esthétique, et le fondement objectif du jugement, qu'il avait cru trouver jusque-là dans les analogies de l'histoire naturelle, il a dû le chercher dans l'homme, et dans la constitution de notre sensibilité.
Un autre s'en fût-il tenu là? Oui, peut-être, un Nisard ou un Sainte-Beuve. Mais de la fa^on que Taine s'était posé la question, toutes les formes de l'humaine activité relevaient de sa critique, et après avoir éprouvé la valeur de son système ou de sa méthode par la littérature et par l'art, il lui restait à l'éprouver dans le domaine de l'histoire et de la politique. C'est ce qu'il a tenté, vous le savez, dans ses Origines de la France contemporaine.
Les événements de 1870-1871 ont-ils d'ailleurs été pour quelque chose dans le choix du sujet? On Fa dit, et cela se peut. Aucun de nous n'est si philosophe que de pouvoir tout à fait s'isoler des événements de son temps, et la vie publique a son retentissement jusque dans la sphère de la pensée pure. Mais, précisément, Taine, en dépit de l'apparence, n'a jamais vécu dans la sphère de la pensée pure. Il n'y vivait pas, quand il se faisait, pour la Vie 'parisienne., le secrétaire de Tho-
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mas Graindorge ; il n'y vivait pas quand il écrivait ses Notes sur r Angleterre. Et, sans doute, sa manière de s'inspirer de \ actualité ne ressemblait pas à celle d'un journaliste ! Sous les faits qu'il observait, de quelque nature qu'ils fussent, il en cherchait toujours la loi. Mais parce qu'il en cherchait la loi, tous les faits aussi, de quelque nature qu'ils fussent, avaient pour lui la même importance ; la vie contemporaine apparaissait à ses yeux comme une psychologie en mouvement ou en action, tout aussi féconde que Fautre, celle du passé, pour fonder les conclusions qu'il poursuivait; les origines prochaines de la France de son temps lui étaient une matière aussi naturelle que l'histoire de Fart italien ou celle de la littérature anglaise ; et voilà comment, après l'histoire des idées et Fhistoire des œuvres, voulant essayer d'une application de sa méthode à l'histoire des actes, il a choisi les Origines de la France contemporaine^ comme il aurait pu choisir les Origines de la Réforme du xvi^ siècle. Je ne vois en effet que cet autre sujet, Messieurs, les Origines de la Réforme^ qui eût pu convenir à son dessein premier, toujours le même, de trouver le fondement objectif du jugement critique. Mais les Origines de la France contemporaine avaient ce double avantage, puisqu'il écrivait en français, de ne pouvoir manquer d'intéresser particulièrement un
public français, et de fournir surtout à l'observation psychologique, actuelle et directe, une matière prochaine que ne lui offraient pas les temps lointains de Luther et de Calvin.
Du point de vue que j'ai pris à mon tour pour essayer d'apprécier l'œuvre de Taine, je n'ai eu besoin, Messieurs, de vous dire ni ce que je pense moi-même du génie anglo-saxon, ni si je préfère l'art flamand à l'art italien, ou la cathédrale gothique au temple grec. Ce n'était pas la question. Pareillement, je n'ai point à vous dire ce que je pense de la Révolution française, en général, ni du tableau que Taine en a donné. Je l'ai fait ailleurs^ Mais, ce qu'il est bien plus important de vous faire observer, c'est qu'en abordant l'histoire proprement dite, Taine a dû reconnaître qu'on ne saurait traiter les hommes comme des abstractions, ni même comme des unités égoïstes, et qu'à vrai dire les sciences morales n'étaient point les « sciences naturelles ». Déjà, en étudiant la question de 1' « idéal dans l'art », il avait dû reconnaître que, de quelque façon que l'on en explique la genèse ou Tévolu-
1. Voyez dans Histoire et Littérature, III, le chapitre intitulé: Un récent historien de la Révolution. Le reproche le plus grave que j'y adresse à Taine est de navoir pas tenu compte, lui, pessiviste et déterministe, de ce qu'il y a eu de « satanique, » selon le mot de J. deMaistre ou, plus simplement, de fatal et de providentiel, dans le mouvement de la Révolution.
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tion dans le passé, le « règne humain » nous apparaît décidément comme « un Empire dans la nature ». Il s'est aperçu, en abordant Thistoire, qu'il n'y avait pas de beaux crimes ni de beaux monstres, ainsi qu'il l'avait cru au temps de sa jeunesse, et que ce n'était point de la science que d'affecter, en présence des massacres de septembre ou du régime de la Terreur, la sereine impartialité du chimiste manipulant en son laboratoire la série des éthers. Il a compris que, tandis qu'on ne pouvait reprocher à un tigre ou à un crocodile, — la comparaison est devenue classique, — d'être conformes à leur définition, qui n'est pas celle de la gazelle, l'humanité ne saurait pardonnera un homme d'avoir été Robespierre ou Marat. Et, à la vérité. Messieurs, comme c'était l'un des points sur lesquels on lui faisait grief de se contredire- je sais bien qu'il s'est assez mal défendu. « Ce volume, comme les précédents^ disait-il, en 1884, dans la Préface du tome III de sa Révolution, n'est écrit que pour les amateurs de zoologie morale, pour les naturalistes de l'esprit... et non pour le public. » Il se trompait : ce volume, « comme les précédents » était bien écrit pour le public ; on écrit toujours pour le public ; et il n'oubliait après cela que de nous dire ce que c'est, Messieurs, qu'un « naturaliste de l'esprit » et ce que c'est surtout que la « zoologie morale ». On
parlerait aussi bien de « botanique subjective » et de « physique immatérielle ».
N'eut-il pas mieux fait de dire, tout simplement, qu'à mesure qu'il avait davantage étudié, de plus près et dans leur infinie complexité, « les faits humains », il en avait mieux discerné le caractère propre et original? Non, sans doute, il n'avait rien abandonné de ses premiers principes, et il eût bravement soutenu, comme vingt-cinq ans auparavant, que « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre », ce qui veut dire, ce qui voulait dire quand il récrivait, en 1863, que « toute donnée complexe naît de la rencontre de données plus simples», et rien de plus^; mais il sentait maintenant la nécessité d'expliquer une formule équivoque, et de plier la rigidité théorique des principes aux exigences des problèmes successifs qui s'étaient posés devant lui. A ses débuts, pour apprécier les Fables de La Fontaine ou V Histoire de Tite-Live, il n'avait eu besoin que d'un critérium naturel. Quand il avait fallu comparer la peinture de Rubens à celle de Rembrandt, alors lui était apparue la nécessité d'un critérium esthétique et même déjà moral. Maintenant qu'il s'agissait de caractériser l'œuvre mêlée de la
1. Il est d'ailleurs probable, qu'en dépit de notre protestation, comme de celles qui l'ont précédée et qui pourront la suivre, on continuera de prendre la phrase de Taine à contresens.
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Révolution, il s'était aperçu qu'on ne le pouvait sans avoir un critérium moral, et qu'on ne saurait se prononcer sur Napoléon ou sur Mirabeau, si Ton ne le faisait au nom de certaines idées qui se trouvent être, à l'analyse, dépourvues de « base physique », et qui n'ont point d' « origine animale ». C'est donc le champ de sa vision qui s'était élargi, comme il était naturel, à mesure que s'étendait ]e champ de son investigation. La vérité s'était révélée plus complexe, moins aisée à saisir, plus fuyante, à mesure qu'il en approchait davantage. Et je comprends, Messieurs, qu'il lui en coûtât un peu de déclarer, après s'être moqué, comme vous l'avez vu, des préoccupations morales de l'éclectisme, que toutes les questions humaines se ramenaient à un problème de morale; — mais c'était bien sa conclusion.
Ainsi s'achève et se complète sa physionomie de chercheur obstiné. Qu'a-t-il voulu d'abord? Oh ! rien que de très simple, et ce qu'avaient voulu La Bruyère et Boileau ! Il a voulu prouver qu'il y avait « un bon et un mauvais goût ». Relisez à cet égard le préambule et les dernières pages de la Philosophie de l'Art. Mais au lieu qu'avant lui la question se posait, pour ainsi dire, sans antécédents, et comme une question de fait ou de conversation, ce sont les fondements, lui, qu'il en a prétendu sonder. Il a creusé jusqu'à ce
qu'il eût trouvé le roc. Quand il l'a eu touché ou cru toucher, il ne l'a pas trouvé assez solide. Courageusement, il s'est remis à l'œuvre, et de nouveaux sondages l'ont conduit plus profondément. Sur ces fondations, mieux éprouvées et plus résistantes, il a essayé de construire l'édifice qu'il rêvait, mais voici qu'en avançant, si les fondations étaient assez solides pour en porterie poids, elles n'étaient pas assez larges pour en soutenir le développement. Avec une patience admirable, et une ténacité qui suffirait à la gloire de son nom, il refaisait donc encore son plan, et, vous le savez, Messieurs, c'est ici qu'on ne saurait trop regretter que la mort soit venue l'interrompre.
... Pendent opéra interrupta^ minddque Murorum ingénies...
11 ne manque à l'édifice que son couronnement ; mais enfin il y manque, et nous serons donc toujours un peu suspects, si nous voulons l'y ajouter, d'exagérer, d'altérer, ou de trahir la pensée de l'architecte. Nous ne pouvons pourtant nous dispenser d'en hasarder l'entreprise, et ce sera, Messieurs, la conclusion de ce discours. Si l'œuvre critique de Taine est ce qu'elle est, c'est qu'elle touche, par tous ses côtés, à toutes les questions de l'heure actuelle; et, quelque idée que je vous
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en aie donnée, cette idée serait insuffisante si je n'essayais de vous dire quelle est, à ces questions, la réponse que son œuvre apporte. Je ne vous demande plus, en m'en excusant, qu'un moment d'attention.
Vous vous rappelez, Messieurs, dans ces mêmes Origines de la France co?ite77iporaine , le mémorable tableau que Taine a tracé, comme en un diptyque, de ces deux conceptions de l'univers : l'ancienne et la moderne, la chrétienne et la scientifique, dont les traits, si nous l'en voulions croire, s'opposeraient les uns aux autres jusqu'à se contredire ; et, depuis tantôt cent cinquante ans, la pensée moderne ne souffrirait de rien tant que de l'impossibilité de les concilier. Eh bien ! j'ose le dire, cette « impossibilité » prétendue n'en est pas une ; elle n'existe pas ; l'œuvre de Taine lui-même suffit à le prouver, et lui-même, s'il lui eût été donné de conduire son œuvre à son terme, je ne vois pas comment il eût pu s'empêcher d'aboutir à cette conclusion. La même aventure lui fût arrivée que jadis à Auguste Comte, ou plutôt, — car j'ai tort de me servir de ce mot d'à aventure », qui semble impliquer je ne sais quoi d'occasionnel et de fortuit, — de même que le fondais
teur du positivisme, — dont je n'ai pas d'ailleurs à rechercher aujourd'hui dans quelle mesure il a pu s'inspirer, — c'est la logique et la prohité de sa pensée qui l'eussent ramené à des croyances dont quarante ans de labeur lui avaient démontré la nécessité. Ses adversaires ne s'y sont pas trompés, et ce qu'ils continuent de poursuivre en lui, je veux bien que ce soit le détracteur ou le juge de la Révolution française, l'historien, le philosophe qui a dressé contre elle le réquisitoire le plus accablant, ou, si vous l'aimez mieux, qui en a si bien défini la nature intime, le mobile essentiel et premier, quand il l'a définie « une translation de propriété » ; mais, n'en doutez pas, c'est bien plus encore le psychologue impartial qui a démontré en fait Tinsuffisance de la conception matérialiste de l'histoire ; c'est le logicien qui a soustrait le jugement critique aux fantaisies de l'opinion individuelle ; c'est le moraliste, qui a rétabli njii sculeme^it la morale, mais la religion dans ses droits.
Relisons là-dessus les pages classiques oij il a essayé, vous savez avec quelle éloquence, de démêler la genèse des idées de Conscience et A' Honneur :
Seul en présence de Dieu, le chrétien a senti fondre en lui, comme une cire, tous les liens qui mêlaient sa vie à la vie de son groupe ; c'est qu'il est face à face
avec le juge, et ce juge infaillible voit les âmes telles qu'elles sont, non pas confusément et en tas, mais distinctement, une à une. A son tribunal, aucune n'est solidaire d'autrui ; chacune ne répond que de soi ; ses actes seuls lui sont imputés. Mais ces actes sont d'une conséquence infinie, car elle-même, rachetée par le sang d'un Dieu, est d'un prix infini; par suite, selon qu'elle aura ou non profité du sacrifice divin, sa récompense ou sa peine sera infinie : au jugement final s'ouvre pour elle une éternité de supplices ou de délices. Devant cet intérêt disproportionné, tous les autres s'évanouissent ; désormais sa grande affaire est d'être trouvée juste, non par les hommes, mais par Dieu, et chaque jour recommence en elle l'entretien tragique dans lequel le juge interroge et le pécheur répond.
Voilà pour la Conscience, et voici maintenant pour YHonnetir :
Aujourd'hui, tout homme de cœur, le bourgeois, le paysan, l'ouvrier a son honneur comme le noble. Lui aussi, à travers les envahissements de la société qui l'enveloppe, il se réserve son enclos privé, sorte d'enceinte morale où il a déposé ses croyances, ses opinions, ses affections, ses obligations de fils, de mari, de père, et tout le trésor intime de sa personne. Cette forteresse-là est à lui seul ; nul, même au nom du pubhc, n'a le droit d'y entrer; la livrer, serait une lâcheté : plutôt que d'en remettre les clefs, il faut se faire tuer sur la brèche ; quand cet honneur militant se met au service de la conscience il de\%ent la vertu même.
Et l'historien ajoute :
Telles sont aujourd'hui les deux idées maîtresses de notre morale européenne : par Tune, l'individu s'est reconnu des devoirs dont rien ne peut l'exempter ; par Tautre, il s'est attribué des droits dont rien ne peut le priver; sur ces deux racines notre civilisation a végété €t végète.
Quand il dit : «végéter», il veut dire que nos civilisations ont vécu de ces idées, et, par un effet de style assez rare, l'exacte propriété de l'expression nuit ici à la clarté de la pensée. Mais vous voyez, Messieurs, l'intérêt de la remarque finale. Le vice et la vertu peuvent bien être, sont sans doute, en un certain sens, des « produits », comme le « vitriol et le sucre », mais, dans leur composition ou dans leur définition, il entre quelque chose de proprement humaiu, à quoi c'est la science même qui nous interdit d'assigner une origine matérielle. Scientifiquement, ni l'honneur, ni la conscience ne se peuvent expliquer par le seul concours des forces physico-chimiques, par leur transformation ou leur évolution. En vérité, ce sont ici des créations d'un autre ordre. Oui, je dis bien :des «créations»; et je puis ajouter des créations d'un ordre qu'on peut appeler déjà « surnaturel », puisque leur apparition dans le monde, bien loin de résulter du mécanisme fatal ou du jeu naturel des effets et
des causes, Ta au contraire interrompu. Quelque chose n'existait pas avant elles qui date vraiment d'elles; — et nous tenons en elles ce que le déterminisme nous a mis si longtemps au défi de lui montrer : des origines premières, et des commencements absolus.
Faisons maintenant un pas de plus. Que valent ces idées de «conscience» et d' « honneur? » Nous y reconnaissons les « idées maîtresses » de notre morale européenne, elles ouvrières de notre civilisation. Mais d'autres civilisations ont existé, que gouvernaient d'autres idées : la chinoise, ou la musulmane. D'autres « consignes, » c'est le mot de Taine, ont régi en d'autres temps, régissent encore la conduite humaine, à Bornéo, par exemple, ouvers les sources de l'Amazone. Et, qui sait ? pourquoi d'autres paroles ne seraient-elles pas prononcées un jour, un autre Fiat hix^ dont une autre humanité fera son guide et sa loi.
Nous n'avons donc encore atteint rien d'absolu ; nous sommes toujours dans le «relatif». Il est loisible, il est «scientifiquement» permis à un Arabe, à un Chinois, de préférer à la nôtre la civilisation qui l'a fait ce qu'il est ! Taine répond ici : « Non! cela ne lui est pas permis, et il ne saurait la préférer qu'au détriment de la vérité. Il y a un principe qui juge les civilisations». Notre civilisation est supérieure à la chinoise ou à la musulmane, et
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l'est absolument. Et pourquoi l'est elle? Parce que son principe, en tant que constitué par les concepts de conscience et d'honneur, engendre cet effet que : « chaque individu peut se développer selon sa nature propre, partant inventer en tout sens, produire en tout genre, être utiJe à soi-même et aux autres de toutes les façons, ce qui rend la société capable cVun cléveloppemeîit indéfini ». Voilà, Messieurs, le critérium! Nous n'atteignons rien encore d'absolu, — et la raison de l'homme, réduite à ses seules forces, peut-elle atteindre quelque chose d'absolu? — mais nous atteignons quelque chose d'objectif. La preuve que ces mots de « conscience » et « d'honneur » ne sont pas de vains mots, verba et voces, prsetereaqne nihîL c'est qu'il en est sorti des conséquences ; c'est que ces conséquences se sont « objectivées », concrétées, pour ainsi parler, inscrites en caractères ineffaçables dans la réalité de l'histoire; c'est qu'elles se sont traduites en un accroissement de puissance ou de bonheur pour l'humanité tout entière; c'est que cet accroissement se mesure, et se compte, et se chiffre. Ce que nous appelons des noms de progrès et de civilisation, s'il n'est rien d'absolu, n'est rien non plus de tellement subjectif que nous n'y puissions discerner des degrés, des rapports de subordination, des raisons d'infériorité ou de supériorité. Une « capacité de développe-
ment» peut être nulle, égale à zéro ; elle peut être très petite ; elle peut être plus grande ; elle peut être « indéfinie ». En d'autres termes, il y a donc un jugement de la valeur des choses, puisqu'il y en a une échelle ; il y a un juge dont les arrêts ne dépendent pas des circonstances, qui rend bien des arrêts, et non pas des services. Et quand nous nous tromperions, Messieurs, dans les jugements que nous rendrions après lui et d'après lui, je ne dis certes pas, Messieurs, qu'il n'importe beaucoup I — on ne se trompe jamais moins impunément qu'en matière sociale ; — mais ces rapports, quels qu'ils soient, n'en existeraient pas moins ! Mais rien ne nous empêcherait de croire qu'un jour nous les découvrirons ! Mais la certitude de leur existence n'en serait pas moins le solide et inébranlable fondement de notre confiance en nous-mêmes et dans notre avenir, j'entends : l'avenir de l'espèce. Et la critique de Taine n'eût-elle établi que ce seul point, j'ai à peine besoin de vous montrer la grandeur du service qu'il nous aurait rendu !
Mais nous trompons-nous, et s'est-il trompé lui-même sur la nature de ces rapports? Ici, Messieurs, la question est double, et il faut distinguer. Il a pu se tromper dans l'appréciation des faits : je veux dire que, comme il a pu se tromper dans ses jugements sur la Révolution française ou sur le génie anglo-saxon, il a pu se tromper en quelques-
unes de ses conclusions particulières, et par exemple, à mon avis, il s'est trompé quand il a vu, dans la possibilité, pour chaque individu, «de se développer selon sa nature propre, » la marque ou le signe de la supériorité d'une civilisation. « Individualisme » ou « socialisme? » La question n'est pas si facile à résoudre ; et, pour ma part, je ne la résoudrais pas comme lui. Mais où certainement il ne s'est pas trompé, c'est en faisant de la question morale la plus importante de toutes. Il y tendait déjà, je vous l'ai fait observer tout à l'heure, quand il érigeait « le degré de bienfaisance du caractère » en critérium suprême de la valeur de l'œuvre d'art. Il y revient, il y appuie dans ses Origines de la France contemporaine. S'il condamne le programme jacobin, c'est en tant que contradictoire à tout ce qu'exigent de l'homme moderne la « conscience » et 1' (( honneur ». S'il trace de Marat, de Danton, de Robespierre, les portraits inoubliables qu'il en a tracés — et dontje regrette seulement, pour ma part, que le second soit encore trop flatté, — ce n'est plus la curiosité de !'« amateur de zoologie morale », ou l'enthousiasme du peintre pour un modèle dont la difformité même l'aurait séduit, c'est l'indignation du moraliste qui guide son pinceau. Quand il arrive à Napoléon, c'est la sévérité de son idéal moral, je serais tenté de dire, Messieurs, c'en est
Tétroitesse qui le rend injuste pour la mémoire de l'homme dont Lamartine avait mieux dit :
Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie K'e.i'i pas une de vos vertus ?
Il y a aussi, dans un essai de Macaulay sur Clive, un développement classique sur « la mesure d'indulgence extraordinaire « à laquelle ont droit « les hommes extraordinaires » qui ont accompli « des choses extraordinaires ». Mais ne trouverez-vous pas curieux, Messieurs, et encore plus instructif, qu'au terme de sa carrière nous soyons tentés d'adresser à Taine le reproche que vous l'avez entendu lui-même adresser si vivement aux « phi losophes français du xix® siècle » ? Défendons-nous pourtant de la tentation, et tout en différant avec lui d'opinion sur tel ou tel homme, tel ou tel point, reconnaissons avec lui que, s'il se dégage une leçon de l'histoire, c'est celle-ci : qu'il n'y a pas de « problème humain » qui ne se réduise, en dernière analyse, à un problème de l'ordre moral.
C'est ici qu'il s'est arrêté.
S'il eût vécu quelques années de plus, fût-il allé plus loin? Parti de la physiologie,* disciple avoué de Cabanis, il avait successivement retrouvé la psychologie, l'esthétique, la morale : eût-il
aussi retrouvé Dieu? 11 parle quelque part du « grand artiste, amateur de contrastes et logicien inexorable, dont la main invisible trace incessamment des figures humaines, et dont l'ironie lugubre ne manque jamais d'assembler côte à côte, en un haut relief, le grotesque de la farce et le tragique de la mort ». Je ne prends pas cela pour un aveu. Mais, à l'endroit où ces mots se rencontrent, je ne puis pourtant n'y voir qu'une simple métaphore ; ils signifient quelque chose de plus ; ils sont la reconnaissance d'une force mystérieuse qui se jouerait dans les affaires humaines, et qui aurait, si je puis ainsi dire, la forme d'une volonté personnelle. En un autre endroit, que je vous ai remis sous les yeux au commencement de ce discours, vous vous souvenez comme il a parlé du christianisme. Je crois donc pour ma part, Messieurs, que s'il fût allé jusqu'au bout de sa recherche, il fût allé jusqu'au bout de son raisonnement. De l'influence démontrée du christianisme, il eût conclu, selon toute apparence, à l'impossibilité d'édifier la morale en dehors de la religion; et, de cette solidarité de la morale avec la religion, il eût conclu à « l'objectivité » de l'idée religieuse. Point de morale sans une philosophie qui la fonde, sans une métaphysique, sans une religion, c'est-à-dire sans l'affirmation d'un « absolu » qui la conditionne, et, d'un autre côté,
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Messieurs, si rhumanité ne peut ni progresser, ni vivre, ni continuer d'exister seulement sans le support ou le ressort de cette morale, la conclusion n'est-elle pas évidente? Je ne doute pas que Taine n'eût fini par s'y ranger.
En tous cas, Messieurs, ce qui est intéressant, et plus qu'intéressant, je dirai capital au point de vue de l'histoire des idées, c'est que l'examen de son « œuvre critique » nous ait amenés à nous poser ce point d'interrogation. Voilà donc un des plus libres esprits qu'il y ait dans l'histoire de la pensée contemporaine, l'un des plus dégagés que l'on puisse concevoir de toute espèce de préjugés, l'un encore des plus vigoureux et des plus puissants dont s'enorgueillisse la France du xix^ siècle; je crois que je puis dire enfin l'un des plus encyclopédiques, et l'un de ceux dont l'ardente curiosité ne s'est ni ralentie, ni lassée de connaître, et, tous les jours, pendant -quarante ans, d'ajouter quelque chose au trésor de la science! Le problème qu'il s'est efforcé de résoudre, et dont je pense vous avoir montré combien d'autres il en enveloppait, est, pour cette raison môme, l'un des plus ardus auxquels se puisse attaquer l'intelligence humaine. La solution en ferait époque dans l'histoire de l'humanité. Qui trouverait, qui poserait, qui mettrait hors d'atteinte le fondement objectif du jugement
critique^ c'est à la fois la question de la nature de la connaissance, la question de la réalité ■ du monde, et la question des rapports du « subjectif » et de « l'objectif » qu'il aurait décidées! L'originalité de Taine est d'avoir cherché dans l'histoire, c'est-à-dire dans l'expérience de l'humanité, la solution que les philosophes n'avaient guère avant lui demandée qu'à la méditation solitaire et abstraite. J'ai tâché de vous dire, Messieurs, ce qu'il y avait dépensé de peine, de science et de probité. Et alors, chemin faisant, au cours de cette enquête universelle, tout ce qu'une métaphysique, ou plutôt un verbalisme de cabinet et d'école croyait avoir détruit, tout ce qu'il avait lui-même commencé, sur la parole de Kant, sinon par nier, du moins par mettre en doute, il Fa vu, nous l'avons vu se relever de ses ruines. La critique de la critique a produit cet effet de rendre à l'esprit humain cette confiance en soi dont il a besoin pour penser, comme nous avons besoin d'air pour respirer. La morale a reconquis cette conscience de sa primauté sans laquelle on peut dire que l'histoire ne serait qu'une fantasmagorie, la projection d'un vain rêve sur l'écran de l'espace ou du temps. Et la religion même, à supposer que l'individu puisse exceptionnellement s'en passer, s'est retrouvée le support, le ressort et le garant de la vie des sociétés humaines. Ce sont
là, Messieurs, des résultats que vous penserez qu'il valait la peine de dégager de l'œuATe de Taine, et, quelque embarras que l'on éprouve toujours à se citer soi-même, puisque je parlais, il y a trois mois, à Lyon, de nos « motifs d'espérer », celui-ci, sans doute, ne vous paraîtra pas l'un des moindres, que, de l'épreuve la plus impartiale à laquelle on l'eût jamais soumise, on ait vu la vérité sortir victorieuse.