‹ Discours de combat (volume 3)Chapitre 11 sur 19 · M. Poincaré · texte numérisé non relu

M. Poincaré

forgé vous-même le monstre dont vous triomphez. Nous savons comme vous que, des « théories » qui tombent avec fracas les unes sur les autres, nous savons parfaitement que les morceaux en sont bons. Nous savons aussi qu'un fait acquis est un fait acquis et qu'une vérité démontrée est une vérité démontrée. Si nous sommes « frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères », ce n'est qu'en tant que, de ces « théories scientifiques », et au nom de leur « absolue certitude », on a prétendu tirer des conclusions qui ne pouvaient rien avoir de plus solide qu'elles-mêmes, et les faire servir à trancher des questions qui ne sont point de leur compétence. A ceux qui se sont flattés d'édifier toute une morale sur la base hypothétique de la doctrine évolutive, nous avons voulu dire : premièrement, qu'avant de fonder une morale sur la « sélection naturelle » et sur la « concurrence vitale », il convenait d'avoir mis hors de doute l'existence même de cette « concurrence » ou de cette « sélection » ; et nous avons secondement voulu dire que les questions morales n'étaient pas plus dans la dépendance de l'histoire naturelle que de la numismatique. Bien loin qu'on le puisse donc écarter dédaigneusement, le problème est toujours actuel. Il l'est tellement, vous l'avez vu, Messieurs, que la doctrine actuelle de la Solida-

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rite n'est au fond qu'une tentative de plus pour opérer le rattachement de la morale à l'histoire naturelle, pour en faire une province de la biologie. Il naîtra delà science une morale naturelle! voilà, Messieurs, ce que nous entendons répéter tous les jours, et les solidaristes ajoutent que cette morale en est déjà née. J'ai tâché de vous montrer le contraire, et que, de l'inutilité de ces tentatives tant de fois renouvelées, et toujours avortées, ce qui se dégageait, Messieurs, avec un éclat de jour en jour plus vif, c'était l'immortelle vérité de la parole de Pascal : « De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une seule pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible et d'un autre ordre, surnaturel. »

Concluons de là, Messieurs, que cette idée de Solidarité, vraie, juste et féconde, quand elle n'enveloppe rien de plus que ce qu'enveloppaient ces vieux mots de Charité, — que j'entends ici comme le faisait Pascal, — et de Fraternité, non seulement perd de son sens, mais encore se dénature, et cesse en vérité d'être elle-même, dès que l'on essaye de la justifier «scientifiquement » : je veux dire par des analogies tirées de l'histoire naturelle ou de la physiologie. « D'une façon générale, nous dit-on aujourd'hui, tous ces vieux

droits dont se grisaient nos pères, et la justice elle-même ont été relégués par la science dans la région des entités!» Quoi! la justice elle-même! Je n'en crois rien, Messieurs; mais, si nous l'admettions un instant, je dirais encore, qu'avertis par l'expérience, il ne faut donc pas mettre l'idée de Solidarité à la merci d'une découverte de l'histoire naturelle ou de la physiologie. La science a son domaine, et la morale a le sien.

Solidaires les uns des autres, oui, sans doute, nous le sommes! Nous le sommes en tant qu'hommes, ou en tant que fils d'un même père. Nous le sommes encore en tant que citoyens de là même patrie. Nous pouvons l'être en tant que participants de toute profession librement choisie, de toute association librement consentie, de tout idéal librement partagé. Nous le sommes surtout en tant qu'exposés aux mêmes misères. Mais vouloir que nous le soyons de la manière que les cellules d'un même organisme le sont les unes des autres; — ou de la manière que la prospérité d'une espèce animale l'est de la diminution d'une espèce ennemie; — ou de la manière que notre existence physique est solidaire des conditions qui la déterminent, de la qualité des airs, ou des eaux, ou des lieux; — ou même de la manière que nous le sommes de ceux qui nous ont précédés sur le sol que nous habitons, et dont nous avons hérité les vertus ou les défauts, je dis, Messieurs,

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qu'en dépouillant la Solidarité de son caractère moral, c'est en faire une autre forme de la nécessité. C'est en méconnaître la vraie nature. C'est confondre les vrais noms des choses. Et c'est enfin s'engager, pour s'y perdre, en un dédale de contradictions infinies ou de logomachies inextricables, si la Solidarité ne saurait pas plus se concilier avec la nécessité que le déterminisme avec la liberté, que l'abnégation avec l'intérêt, ou qu'encore la loi morale avec l'absence de toute obligation ou sanction.

Je n'ajoute plus qu'*in dernier mot : si la Solidarité était ce qu'on appelle un fait, un fait acquis, un fait scientifiquement acquis, à l'empire duquel nous ne pourrions pas nous soustraire, et si la formule s'en exprimait en fonction de la biologie, quel besoin, Messieurs, y aurait-il de la « prêcher » ? On ne s'échaufferait pas plus contre elle ou pour elle que pour ou contre la circulation du sang : on la constaterait! Nous serions tous d'accord! Et, pour la distinguer de la contrefaçon d'elle-même, je n'aurais pas à m'excuser, comme je le fais en terminant, de vous avoir peut-être fatigués d'un trop long discours. 11 est vrai que je n'aurais pas non plus à vous remercier de votre attention, de votre bienveillance et de votre sympathie ; — et je le regretterais !

Mesdames, Messieurs,

Je ne sais si peut-être quelques-uns d'entre vous se seraient attendus, — sur l'annonce du sujet de cette conférence, — à un discours d'un caractère plus ou moins politique, et même électoral; mais, comme j'ai la prétention de n'en avoir jamais prononcé de ce genre, je ne commencerai pas ce soir; et, tout au rebours, je ne dirai rien de Y Action catholique, telle que je la conçois, qui ne tende à la distinguer, à la séparer, et à la dégager entièrement de l'action politique.

Je me fais, en effet, Messieurs, de la religion en général, et du catholicisme surtout, une idée plus désintéressée, plus haute, moins contingente, plus

i. Conférence faite à Tours, pour la Jeunesse catholique, la Î3 février 1901.

conforme à son origine et à l'esprit de son institution. J'irai plus loin encore, — ou, du moins, je m'exprimerai d'une manière plus précise, — et je dirai librement qu'on n'a guère commis, au courant du siècle qui vient de finir, d'erreur plus fâcheuse que d'avoir essayé d'organiser le catholicisme en parti.

Son nom seul, à ce qu'il semble, — et la signification même de ce nom, — auraient dû le préserver de cette injure. Car, sans insister autrement sur ce que ce mot de parti, dans la langue de l'usage, exprime toujours d'étroitesse ou d'obstination, de défiance ou d'hostilité contre tout ce qui n'est pas lui, n'est-il pas vrai que d'essayer « d'organiser le catholicisme en parti », c'est l'abaisser au niveau d'une institution purement humaine? On croit ainsi, je ne l'ignore pas, et j'ai moi-même failli le croire, qu'on lui communiquerait quelque chose de la force que les partis politiques tirent ou semblent tirer de l'énergie, ou, pour mieux dire, de l'intransigeance avec laquelle on voit qu'ils s'opposent les uns aux autres; mais on ne songe pas, on n'a pas assez songé que cette force était faite précisément de ce qu'ils ont d'exclusif. La religion est en dehors et au-dessus des- partis ! Elle l'est, et elle doit l'être en tant qu'elle s'adresse à tout homme, comme homme, je veux dire comme sortant de la

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même origine et capable des mêmes destinées. Elle Test, en tant qu'extérieure, par son objet, si je puis ainsi parler; antérieure, par son origine; et supérieure, par sa destination, à toutes nos querelles, y compris celles qui regardent la forme du gouvernement. Elle l'est surtout, Messieurs, en tant que capable, et seule capable, de réduire à son unité l'infinie diversité des opinions des hommes. Religio de religare : je m'en tiens à cette étymolôgie, qui explique tous les sens du mot. La religion, qui relie l'homme à Dieu, ne relie pas moins étroitement l'homme à l'homme, et, dans l'histoire du long passé de l'humanité, ceux qui ne sont plus à ceux qui sont. Puisqu'il n'y a donc point de parti qui ne se constitue par le relâchement ou la rupture de quelqu'un de ces liens ; puisqu'il n'y en a point qui ne soit vraiment un parti qu'autant qu'il s'oppose à un autre, et, qu'après s'en être séparé, il s'isole, il se ramasse, et, comme l'on dit, qu'il se concentre en soi, — ce qui équivaut à dire qu'il s'y enferme pour n'en plus sortir, — vous entendez la conséquence. La religion ne se diminue pas seulement, elle se contredit, elle se nie dans son essence, elle se détruit elle-même, quand elle essaie de « s'organiser en parti ». S'il lui faut trop souvent lutter contre des partis, elle n'a pas besoin pour cela d'en être ou d'en devenir un. Le principe de sa force est

ailleurs! Ce qu'il convient qu'elle oppose aux assauts qu'on lui livre, c'est avant tout son universalité. Multse sunt mansiones in domo patris... Elle est toujours, et de toutes parts, ouverte à toutes les bonnes volontés. Et ce n'est pas du tout, comme on l'insinue quelquefois, la politique ou son intérêt qui l'y engagent ou lui en font un devoir, mais bien son origine, son objet, et la confiance qu'elle a dans son éternité.

Il y a, en effet, Messieurs, dans la constitution du catholicisme, — et, remarquez-le bien, à ne l'envisager que d'un point de vue purement humain, dans la réalité de l'histoire, — il y a je ne sais quelle puissance cachée de conciliation, de réduction, et d'assimilation. Je me rappelle qu'à tous ceux dont la philosophie ne semble avoir consisté, depuis tantôt cinquante ans, qu'à laïciser des idées catholiques, je répondais naguère que nous n'avions donc, nous, qu'à recatholiciser les emprunts qu'ils nous avaient faits, et j'ajoutais . « Nous le pouvons si nous le voulons! » J'ai tâché, depuis lors, de le montrer à Toulouse, pour l'idée de Solidarité, et à Lille pour les idées de Liberté, & Egalité, de Fraternité . De quelle comparaison me servirai-je aujourd'hui pour éclairer ce que je veux dire ? La plus simple, — la plus banale et la plus classique, — sera la meilleure. De même donc que, de quelque sommet que sa source

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descende, quelques contrées qu'il ait traversées en son cours, quelques scènes de la nature ou de l'histoire qu'il ait reflétées dans le miroir de ses eaux, quelques cataclysmes dont le souvenir soit parfois inséparable de son nom, on ne connaît pas de fleuve, pas de Loire ou de Rhône, d'Amazone ou de Gange, dont les flots orgueilleux, confondus à leur embouchure avec ceux du ruisseau le plus humble, ne finissent par abdiquer leur personnalité dans l'immensité de l'Océan : c'est à peu près ainsi, Messieurs, qu'il n'y a pas de progrès de la pensée, ni d'accroissement ou d'enrichissement de l'esprit, quelle qu'en soit l'origine, et de quelque renouvellement de l'intelligence humaine qu'il ait été le principe, qui ne finisse aussi, lui, par s'identifier à l'éternelle vérité dans l'ample sein, du catholicisme. L'expérience en est faite aujourd'hui ! L'hérésie même n'a servi à l'Eglise catholique que d'une occasion de préciser, de définir, de développer son dogme — definire pressius et uberius exponerei; — et le schisme, en la déchirant, n'a cependant abouti qu'à fortifier en elle, avec la discipline et la hiérarchie, l'unité. Ni le protestantisme, ni le jansénisme, ni le rationalisme n'ont prévalu contre elle. Et ce n'est pas moi qui le dis ! Messieurs, c'est un protestant par-

1. Ce sont les termes mêmes du Concile du Vatican, définissant l'œuvre du Concile de Trente.

lant d'un autre protestant, c'est un Anglais parlant d'un Allemand, c'est Macaulay, dans un mémorable Essai sur l'histoire des Papes, de Ranke ; et, pour achever de nous instruire, quelques-uns de vous, Messieurs, se rappellent-ils la question que le critique et l'historien s'étaient proposée l'un et l'autre ? C'était de savoir comment et pourquoi, tandis que, depuis la fin du xvie siècle, aucune nation catholique ne s'était faite protestante, au contraire, on en avait tant vues, et notamment la France, d'impies ou de libres penseuses, redevenir pleinement catholiques. Et en effet, l'histoire moderne tout entière n'offre pas de phénomène plus surprenant, au premier abord, ni, quand on y songe plus attentivement, qui donne davantage à penser.

Ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est que toutes les explications que l'on donne du fait se ramènent à la reconnaissance de ce qu'il y a de vitalité, de plasticité, si je l'ose dire, dans cette communion que l'on accuse d'être comme emprisonnée dans l'armure de son dogme ou dans la geôle de sa discipline. « Placez Ignace de Loyola à Oxford, a écrit le même Macaulay, il y deviendra certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, — c'est, comme vous savez, l'apôtre du méthodisme, — il sera certainement le premier général d'une nouvelle Société

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dévouée aux intérêts et à l'honneur de l'Eglise. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme inquiet se transforme en pitié mêlée de ruse. Placez Johanna Southcote à Londres, — c'est une illuminée anglaise qui a vécu de 1753 à 1814, — elle y fonde un ordre de Carmélites aux pieds nus, qui toutes sont prêtes à souffrir le martyre pour l'Eglise. » Je craindrais, Messieurs, d'en trop dire si je disais qu'on ne saurait mieux dire ! Il y aurait ici plus d'une réserve à faire. Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est l'aveu du protestant. Ce qui devient dans le protestantisme un parti ou une secte, — une dénomination , comme on dit, afin de masquer la déchirure, — le catholicisme se l'assimile, et il s'en enrichit, sans en être changé. Peut-être est-ce ici l'origine de ces grandes congrégations qui remplissent l'Eglise, dont aucune, en tendant au même but, qui est la glorification de la foi, n'y va cependant par les mêmes chemins ; et, humainement parlant, n'est-ce pas aussi la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui nous demandent comment s'opère, dans le catholicisme, la conciliation de la liberté du chrétien avec le droit de l'autorité suprême1?

Gardons-nous donc, Messieurs, de nous « orga-

1 . Voyez plus loin le discours sur le Progrès religieux dans le Catholicisme.

niser en parti » ! Non seulement le catholicisme n'a pas besoin de s'organiser en parti, mais rien ne saurait lui nuire davantage. «Au milieu de l'uniformité contemporaine, a-t-on dit, tout ce qui groupe les hommes et constitue une force en dehors de l'Etat est un tel bienfait que le parti catholique a pu quelquefois servir utilement la cause dii progrès1. » Je ne dis pas le contraire! et c'est même ce que j'avais cru! En s'organisant en parti, le catholicisme ne saurait cesser d'être le catholicisme, et ce sera toujours sa supériorité sur les autres partis. Des scrupules que n'ont pas les autres partis l'arrêteront toujours, et il ne pourra heureusement pas s'empêcher de conformer sa conduite ou sa politique à ses principes de religion. Ai-je besoin d'ajouter qu'il me paraît essentiel que les hommes « se groupent », et que des « forces » se constituent «en dehors de l'Etat »? Mais ce que je dis aujourd'hui, c'est que, pour être cette «force» et ce «groupement», le catholicisme n'a pas besoin de s'organiser en parti. Il est de soi, par nature, et sans avoir besoin d'autre organisation que de celle de l'Eglise, ce « groupement » et cette « force » ; il est cette « communion » ! Dès qu'il essaye d'en constituer un autre, non seulement il se rend suspect d'intentions ou d'ar-

i. Renan, Essais de Morale et de Critique.

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rière-pensées moins religieuses que politiques, mais il particularise, c'est le cas de le dire, il restreint, il gêne l'universalité de son action.

Faisons notre devoir et laissons faire à Dieu!

Si l'action catholique ne peut sans doute manquer d'avoir des conséquences ou des répercussions de l'ordre politique, ce n'est pas à nous, comme catholiques, de nous en occuper. En tant que catholiques, nous ne saurions même avoir d'opinion politique, ou, si vous l'aimez mieux, nous avons le droit d'en avoir de différentes, sans cesser pour cela d'être catholiques. « Et, en effet, disait tout récemment le Souverain Pontife, comme les préceptes de la nature et de l'Evangile, par leur autorité propre, sont au-dessus des contingences humaines, il est nécessaire qu'ils ne dépendent d'aucune forme du gouvernement, mais, au contraire, ils peuvent concorder avec n'importe laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne soit pas contraire à l'honnêteté et à la justice. » Depuis qu'il est assis sur le trône de saint Pierre c'est l'enseignement que n'a cessé de donner le pape Léon XIII ; et, si la situation du catholicisme dans le monde, — et non seulement chez nous, mais en Allemagne, mais en Amérique, — diffère singulièrement de ce qu'elle était il y a cinquante

ou soixante ans, qui niera, Messieurs, ou plutôt qui ne sait pour quelle part cet enseignement y a contribué? Le pape Léon XIII a fait beaucoup de grandes choses! L'histoire dira s'il en a fait une plus grande que de rendre à l'action catholique son caractère d'universalité? Il n'a pas méconnu ce qu'il a lui-même si bien appelé « les contingences humaines >>, et, sans doute, en les subordonnant « aux préceptes de l'Evangile», il n'a point innové ! Mais il a dégagé l'action catholique des formes particulières ou locales qui n'assuraient pas tant son empire qu'elles entravaient sa liberté. C'est encore, après tant d'autres, la signification assez claire de sa dernière Encyclique ; et si je ne craignais, Messieurs, d'avoir l'air de m'investir d'une mission que je n'ai pas, je dirais que je ne me suis proposé que d'en développer, ce soir, quelques indications, en vous parlant de l'action catholique dans l'ordre intellectuel, moral et social.

Je laisse de côté, dans l'ordre intellectuel, la question des rapports de la science et de la religion, mais non sans vous faire observer, comme un symptôme assez instri?c+lf, que ce n'est p!ns la

religion et la science qu'on oppose aujourd'hui l'une à l'autre, ce sont la science et la théologie. Histoire de la lutte entre la Science et la Théologie* : tel est le titre d'un gros livre, le plus récent, je crois, et l'un des plus utiles à consulter qu'on ait écrits sur ce sujet. L'auteur en est un ancien président ou recteur de l'une des grandes Universités d'Amérique. Or la théologie, c'est la théologie, mais c'est aussi lesthéologiens, et la différence est à peu près la même qu'entre la science et les savants. On a donc reconnu que la science et la religion ne pouvaient s'opposer l'une à l'autre, pour deux raisons, l'une et l'autre très fortes, qui sont ."premièrement, que la vérité ne saurait s'opposer à la vérité; et, secondement, qu'elles n'ont l'une et l'autre ni le même objet, ni le même domaine, ni la même méthode. En dépit d'une opinion trop répandue de nos jours, on ne saurait rien conclure, pour ou contre la religion, de la connaissance des propriétés du tungstène ou du molybdène, et les progrès de la physiologie, qui n'ont pas même modifié les phénomènes de la vie, — le mécanisme

1. Un critique, trop pressé de me prendre en faute, et de faire valoir la précision de ses informations aux dépens de mon érudition bibliographique, a bien voulu me rappeler que l'ouvrage de W. Draper sur les Conflits de la Science et de la Religion, s'il était «tout récent», l'était d'une quarantaine d'années. . Et aussi n'est-ce pas l'ouvrage que je visais ici, mais celui de M. D. White ancien président de l'université Cornell, sur les Conflits de la Science et de la Théologie, lequel ?M daté de 1837.

2* sétuB. y^x"'

LfôRAl

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de la respiration ou celui de la circulation, — ont donc encore moins affecté la matière de la grâce.

Mais la science, ou les savants, pour mieux dire, ne se contentent pas d'enregistrer des faits ou de formuler des lois : ils construisent aussi des systèmes. Toutes leurs thèses, pour ainsi parler, se couronnent de quelque hypothèse. Ils commencent, comme Haeckel, le professeur d'Iéna, par écrire une Monographie des éponges calcaires ; ils finissent par se faire les apôtres de la philosophie monistique; et, pour avoir convenablement parlé des éponges, ils se croient en état de résoudre « les énigmes de l'univers» . C'est à leur égard, Messieurs, — et à l'égard des philosophes qui s'autorisent d'eux, — que la question s'élève de savoir quelle sera la nature de l'action catholique. Evolutionisme ou monisme, positivisme, criticisme, quelle attitude prendrons-nous à l'égard de toutes ces doctrines qui se réclament de la science, mais qui ne sont pas la science ; et, supposé que nous les trouvions contraires ou hostiles au dogme, nous contenterons-nous de maintenir le dogme et de les répudier ou de les condamner en bloc ?

Nous avons, je crois, mieux à faire, et surtout davantage. Nous ne pouvons pas les rendre catholiques : l'entreprise en serait aussi vaine que de vouloir, comme on l'a cependant essayé, christianiser les Mélanges de Voltaire ou les Essais de

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Montaigne. Mais nous pouvons montrer ce qu'il y a de chrétien jusque dans celles de ces doctrines que leurs auteurs ont crues le plus originales, et j'entends parla, celles qu'ils ont crues le plus détachées de ce christianisme dont ils étaient, euxmêmes, comme nous tous, imprégnés. Si donc, par exemple, le dernier effort d'un Kant a été, comme il disait, de substituer lacroyance à la science, nous ne nous ferons pas, comme lui, de cette parole un argument contre l 'autorité de la raison et l'existence de la réalité, mais nous la rapprocherons de la parole célèbre : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas »; et nous y noterons un aveu de la nécessité du mystère pour fonder la science ellemême. Si, par exemple, Auguste Comte, après avoir vu la loi même, le rythme, et le terme du progrès dans le passage de l'état théologique à l'état métaphysique, et de l'état métaphysique à l'état positif, n'a pu finalement s'empêcher de couronner son positivisme d'une théologie, assurément, Messieurs, nous n'accepterons ni sa théologie ni son positivisme, mais nous en conclurons que son positivisme n'a pu triompher de la théologie, et nous nous servirons de lui contre lui-même pour établir, avec la pérennité de « l'état théologique », celle de son objet même. Ou encore, si Herbert Spencer n'a pu développer son évolutionisme qu'en l'appuyant, pour ainsi dire, à l'affirmation de Vin-

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connaissable, nous nous demanderons après lui ce que c'est que cet « Inconnaissable » ; et nous nous demanderons si nous ne sommes pas logiquement obligés de lui rendre, l'un après l'autre, tous les attributs dont il l'a dépouillé pour se dissimuler à lui-même que cet Inconnaissable n'était rien, s'il n'était Dieu : Deus absconditus . Ce n'est pas seulement notre droit, Messieurs, je dis que c'est notre devoir ; et n'apercevez-vous la conséquence qui en résulte?

Intellectuellement, nous ne pouvons demeurer étrangers, je ne dis pas à aucun progrès, mais à aucun mouvement de la pensée contemporaine. Si nous avons quelquefois oublié que la vérité s'éprouvait par la contradiction, le temps est venu de nous en souvenir, et aussi que, de cette vérité, quelque trace demeure toujours, ou presque toujours, mêlée parmi l'erreur. Oportet hatreses esse! rappelons-nous le motde l'Apôtre : Il faut qu'il y ait des hérésies! Ce qui ne veut pas dire, Messieurs, que nous nous réjouirons qu'il y en ait, ou que nous les combattrons mollement et complaisamment, mais que nous ne les redouterons point, puisqu'il semble qu'elles rentrent dans l'économie du plan de la Providence, que nous en prendrons occasion pour «définir la vérité avec plus d'exactitude, ou l'exposer avec plus d'ampleur», et peut-être en voir sortir des conséquences qu'on ne savait pas qui

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s'y trouvaient contenues. N'est-ce pas ici la notion même du progrès religieux? Il ne consiste point dans l'acquisition de vérités nouvelles, puisqu'à son égard il n'y en a point de telles, et bien moins encore dans le changement des anciennes, mais dans le développement ou dans l'évolution d'un contenu dont nous ne soupçonnions pas toute la richesse ou toute la fécondité. Qui de nous, Messieurs, s'il ne le savait, — et pour l'avoir ouï dire plus souvent que pour l'avoir vu, — qui de nous croirait qu'un chêne sort d'un gland, ce grand arbre de cette graine, et, de ce germe qui tient dans le creux de la main,

Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts ?

Qu'après cela, il convienne d'user, dans cette action même, d'infiniment de prudence, à peine ai-je besoin de le dire. Il nous faut aussi de la préparation, et nous en manquons souvent. Mais vous savez où l'acquérir, et votre devoir est certain. Au point de vue intellectuel, vous, Messieurs, vous, jeunes gens « qui avez fait vos classes », — et vous aussi, Mesdames, qui élevez l'enfant, — il vous appartient de garantir, si je puis ainsi parler, et de préserver l'intégrité de la foi des simples. Qui donc a dit que « la superstition était l'ou-

vrage avancé de la religion » ? Il se pourrait, si j'ai bonne mémoire, que ce fût Joseph de Maistre ; et son intention était la meilleure du monde. Mais je pense qu'au contraire « l'ouvrage avancé de la religion », c'est la science ; et si c'est sur elle, c'est donc sur vous que comptent et qu'ont droit de compter ceux qui vaquent à leurs occupations dans « le corps de la place ». Ils travaillent pour vous ; c'est à vous, jeunes gens, qui travaillez aussi, mais d'une autre manière, et dont le labeur même n'est souvent qu'une espèce de loisir, c'est à vous de combattre pour eux, et d'être ainsi dans l'ordre intellectuelles représentants ou les instruments de 1' « action catholique ».

Aussi bien avez-vous un moyen presque infaillible d'y réussir, qui est, Messieurs, dans votre action, — et en réaction contre une tendance aujourd'hui trop commune, — de ne jamais séparer le point de vue intellectuel du point de vue moral. Si la religion est un dogme, elle est aussi une morale, et la tendance contre laquelle nous avons à lutter aujourd'hui, c'est précisément celle qui travaille à séparer, à couper, si je puis ainsi

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dire, et à isoler la morale du dogme qui en est le \ support. A la vérité, on ne parle plus beaucoup f autour de nous de « Morale indépendante », et, depuis une trentaine d'années, nous avons gagné ce point assez important de discréditer le nom, si nous n'avons pas encore triomphé de la chose. On avoue même généralement qu'une morale, qui est une règle de vie, ne peut pas ne pas dépendre de la conception qu'on se forme de l'objet de la vie , et une conception de la vie, quand elle n'est pas une religion, est pour le moins une métaphysique. Nous retrouvons encore ici l' Inconnaissable Mais on commence depuis quelque temps à parler d'une Morale neutre, — comme l'école où on l'enseigne, — et ce n'est rien de bien nouveau, puisque ce n'est que du Victor Cousin. Connaissez-vous peut-être, Messieurs, cette espèce d'électuaire ou d'opiat qu'on appelait jadis, en pharmacie, du nom de « thénaque», et dans la composition duquel, avec je ne sais combien de substances, irritées de leur rapprochement, l'apothicaire faisait entrer tout ce qu'il y avait de détritus dans son laboratoire. Ce qui n'était plus bon à rien servait encore à faire de la thériaque. L'illustre Claude Bernard aimait du moins à conter cette histoire, qui n'est peut-être qu'une légende. En tout cas, c'est vraiment ainsi que Victor Cousin, pour l'Université de France, avait trituré, sous le

nom d' « éclectisme», une philosophie composée d'un peu de toutes les autres ; et c'est précisément la morale nouvelle qu'on nous propose aujourd'hui. De toutes les religions, — judaïsme, christianisme, bouddhisme, confucianisme, mahométisme, — brassées pour ainsi dire ensemble, et additionnées d'une dose indéterminée de scepticisme, on nous propose d'extraire une morale désormais dépouillée de ce que la diversité de ses origines mêlait de superstitieux à ses prescriptions. Etrange imagination, et, si le sujet n'était aussi grave, je dirais volontiers, imagination bouffonne de quelques éducateurs laïques sans doute effrayés de leur œuvre, et s'évertuant à y réintégrer la notion du devoir!

Je ne discuterai pas le principe de cette morale « sans obligation ni sanction », et, sauf à y revenir quelque jour, je me contenterai d'observer en passant qu'il est aussi ruineux que le principe de l'éclectisme, dont il procède. Mais je veux faire autre chose, et, de toutes les morales philosophiques ou laïques, prenant précisément la plus haute, — c'est la morale stoïcienne, — je veux vous rappeler ce que devient une morale qui se sépare ou qui se détache de l'idée religieuse Elle devient la religion, ou, pour parler avec plus d'exactitude, elle de vieut, Messieurs, le culte et l'idolâtrie de nousmême. La vertu qu'elle enseigne, s'il est permis

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de l'appeler une vertu, c'est l'orgueil. « L'orgueil, a-t-on pu dire, était le fond du stoïcisme », et naturellement, nécessairement, il y faut ajouter l'égoïsme. On le montrerait, on l'a montré avec les Pensées de Marc-Aurèle en mains. Se replier et se renfermer en soi, s'y complaire comme au miroir de toutes les perfections, et, du fond de sa sagesse, prendre en mépris, plutôt qu'en pitié les agitations des hommes, tel a été le suprême effort du stoïcisme, le chef-d'œuvre de sa morale; et, Messieurs, n'est-ce pas précisément le contraire du christianisme? Mais ne ,voyez-vous pas aussi la raison de la contrariété? Si la vie est à ellemême son objet et sa raison d'être, elle n'a donc aussi sa règle qu'en elle-même. Chacun de nous est le monde entier pour soi. La solidarité qui nous lie ne nous crée d'autres devoirs que de nous débarrasser des entraves qu'elle met à notre développement personnel. Notre pouvoir devient la mesure de notre droit. La morale de la résignation, du dévouement ou du sacrifice, n'est plus qu'une morale d'esclave ou de dupe1. Et, rien que pour avoir détaché notre règle de vie de toute considération qui la dépasse, elle n'en est pas seulement changée, mais renversée, les rapports des hommes intervertis, et la société

1. Cf. Renan, dans ses Dialogues Philosophiques, et Nietzsche, dans son œuvre entière.

i06 DISCOURS DE COMBAT

livrée tout entière à la concurrence des instincts et des passions déchaînés.

Tel étant le danger de séparer la morale de la religion, ou de vouloir abstraire la première, et l'isoler des enseignements de la seconde, vous voyez encore ici, Messieurs, ce que nous avons à faire, et quel champ s'ouvre à « l'action catholique ». Le catholicisme est sans doute autre chose encore, mais il est, je le répète, une morale et un dogme ; il est un dogme en même temps qu'une morale; et cette morale n'est pas seulement inséparable ou solidaire de ce dogme, mais ce dogme et cette morale ne sont que deux aspects d'une même vérité. A la lettre, nous ne sommes frères qu'autant que nous avons été faits les fils d'un même père, et si je l'ai dit, vous me pardonnerez de le redire, le mot même de Fraternité n'a de sens que dans et par le christianisme. Nous maintiendrons donc ce point. Puisque l'on reconnaît généralement qu'une morale, non seulement dérive d'une métaphysique, mais encore quelles s'impliquent nécessairement l'une l'autre, nous tirerons de cet aveu les conséquences qu'il enveloppe. Nous montrerons que cette dépendance n'est nulle part plus étroite que dans le christianisme. Nous nous efforcerons aussi d'en témoigner par nos exemples. L'action morale se confondra de la sorte avec l'action intellectuelle; elles se pénétreront pour ainsi dire

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l'une l'autre ; notre morale persuadera notre dogme, et notre dogme fondera notre morale. Et c'est alors, Messieurs que, de cette union de l'action intellectuelle, — qui aura pour objet d'éclaircir, de préciser, de développer la croyance, — avec l'action morale, qui n'est qu'une application de cette croyance à la conduite de la vie, c'est alors que naîtra, pour s'ouvrir à son tour sa carrière, l'action sociale, qui est une autre forme de l'action catholique nécessaire, et sur laquelle je voudrais attirer maintenant votre attention.

Que le christianisme, autant qu'un dogme et une morale, — et parce qu'il est l'un et l'autre, — soit en effet ce que de nos jours on est convenu d'appeler une sociologie, c'est ce que suffirait à prouver la parole de l'Evangile : Et voyant tout ce peuple, Jésus en eut compassion, parce qu'ils étaient accablés de maux; et non seulement cette parole, mais l'endroit où elle est placée, c'est-à-dire immédiatement avant l'institution des Apôtres. Sans qu'il y ait donc besoin de le dire, le christianisme est social1, et si, de notre temps, le

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