‹ Discours de combat (volume 3)Chapitre 19 sur 19 · SÉRIE · texte numérisé non relu

SÉRIE

appelé « les droits de l'homme » : Liberté, Égalité, Fraternité; et,en rappelant dans ce passage de sa dernière Encyclique, le rôle de l'Eglise en matière de progrès social, le pape Léon XIII n'a vraiment oublié que de dire ce que, depuis vingtcinq ans qu'il règne, son impulsion personnelle avait donné d'élan à ce progrès.

J'entends bien qu'on nous dit ici : « Mais ce rôle social, dont on lui fait honneur, l'Eglise l'a-t-elle toujours conçu avec la même ampleur et rempli avec la même ardeur? » Que nous importe l'objection! Et, en vérité, ne pourrait-on pas dire que, si ce rôle social est bien dans l'esprit de l'Evangile, et que l'Eglise y eût fait défaut en d'autres temps, c'est donc encore une preuve, une preuve de plus, qu'elle n'est pas la chose immobile que l'on dit, mais au contraire un être vivant, qui évolue comme tous les vivants, et dont 1 la plasticité s'adaptera toujours aux conditions que lui fera l'histoire. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'en aucun temps l'Eglise n'a fait défaut à ce rôle social, à ce côté terrestre de sa mission, et l'objection ne procède que d'une méconnaissance des caractères du progrès. Le vrai progrès, le seul progrès durable, c'est le progrès organique, celui dont le modèle ou le type, comme j'essayais de vous le montrer tout à l'heure, nous] est donné dans la nature par l'épanouissement

successif du germe et du développement de l'individu : le gland qui devient chêne, l'enfant qui devient homme, la cité qui devient nation1. Tel est, encore une fois, le progrès religieux, dans l'ordre social comme dans l'ordre dogmatique : il procède organiquement ; et si vous en voulez, Messieurs, un bel exemple, vous le trouverez dans la manière dont l'Eglise a délivré l'humanité du « joug de l'esclavage ».

Elle ne l'a donc pas attaqué d'abord et de front, parce qu'à vrai dire les sociétés antiques reposaient sur l'esclavage comme sur leur pierre angulaire et, que si l'Eglise a sans doute mission de refaire la société, ce n'est pas en commençant par la détruire ; parce que son objet, à proprement parler, n'était pas ni ne sera jamais la transformation des institutions politiques, mais celle des cœurs; et parce qu'en fait d'oeuvres sociales, sa sagesse, sa prudence, — et sa confiance aux promesses d'éternité que lui a faites son fondateur, — l'empêchent d'en entreprendre aucune avant de s'en être assuré les moyens. Elle savait aussi, ce que beaucoup de prétendus réformateurs ou législateurs ignorent chez nous, en France, et je crois,

1. On remarquera que cette conception du progrès est celle d'Auguste Comte, et qu'elle diffère de cdle de son maître Condorc^t précisément en ces deux points : 1' Que le progrés « développe » uidis ne «crée » rien; et 2" Qu'il est indéfini, suais non pas du tout illimité.

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en Italie, que toutes les parties d'une société s tiennent; que la structure en est chose infini men délicate et complexe; et qu'on peut assez aisémen l'ébranler, ou même la renverser, mais il est plus difficile de la refaire ou de la remplacer. Avan qu'on les eût formulées, l'Eglise connaissait les lois de l'incidence et de la répercussion des rofor mes. Mais ce qu'elle savait surtout, c'est que, si l'oi veut modifier les lois dans leur lettre et dans leu esprit, c'est le principe des mœurs qu'il fau atteindre ; — et c'est ce qu'elle a fait.

« Lorsque les Dieux, disaient les anciens, ré duisent un homme en esclavage, ils lui ôtent 1 moitié de son âme » : l'Eglise est venue enseigne le contraire. Je dis bien : le contraire, tout à faij le contraire, en rendant à l'esclave le sentimen) de sa dignité d'homme, et en enseignant au maîtr l'égalité des âmes devant Dieu. Inégaux en toui le reste, nous sommes égaux au regard de Die et non pas, vous le savez, Messieurs, d'une égali théorique et abstraite, mais d'une égalité de fait! et, si je puis ainsi dire, d'une égalité de nature de destination, comme ayant tous été rachetés la mort et du péché par le même sacrifice. Ri de ce qu'il fallait faire pour que cette idée pén trât dans les mœurs et les renouvelât insensibl ment, l'Eglise n'a négligé de le faire. Elle en donné l'exemple et le modèle dans son propre pi

d'organisation et dans sa constitution : Demsuit pot entes de sede et exaltavit humiles. Bans des sociétés où les classes, puisqu'il y en aura toujours, étaient proprement des castes, elle a créé, permettez-moi cette expression trop moderne, un véritable courant de circulation démocratique. Elle a glorifié la modestie de la servante et rabaissé l'orgueil de la maîtresse ; elle a fait de l'esclave le supérieur de son maître. Et le jour a commencé de luire où, des mœurs nouvelles s'étant substituées aux anciennes, et la transformation s'étant accomplie dans les cœurs, les dernières barrières sont tombées, et l'esclavage a disparu, sans qu'il y eût besoin presque de l'attaquer, comme devait à son tour disparaître le servage, et comme disparaîtront sans doute, Messieurs, beaucoup de choses qui nous semblent aujourd'hui nécessaires ou essentielles. Et en effet elles le sont, elles le seront aussi longtemps que les mœurs n'en auront pas prononcé, ou, sans l'avoir même prononcée, exigé la condamnation.

Car justement, et parce qu'il ne saurait procéder que de la transformation des mœurs, dont il est alternativement la conséquence et l'ouvrier, le progrès social n'aura pas de meilleur ni de plus sûr inslrument que le progrès religieux. 11 n'en aura pas dans l'avenir, parce qu'il n'en a pas eu dans le passé. Et pour terminer ce discours, c'est

ce qu'il me reste à vous montrer en attirant votre attention sur deux faits dont je voudrais dégager la signification.

Le premier, c'est que l'idée même de progrès ne date dans l'histoire du monde que de l'apparition du christianisme. Quelques poètes ont-ils fait exception : Lucrèce, pour la manière dont il a conçu l'évolution de l'humanité primitive, et Virgile, pour quelques pressentiments d'avenir? Il se pourrait. Mais, d'une manière générale, ce n'est pas dans l'avenir, c'est bien dans le passé que la civilisation gréco-latine a vu son âge d'or, et depuis Hésiode jusqu'à Horace, les générations des hommes ont partagé l'opinion que l'ami de Mécène exprime dans ces vers bien connus :

sEtas parentum, pejor avis, tulit Nos nequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem...

Ce n'est pas sans doute aux Hindous ni aux Chinois que vous demanderez d'avoir autrement pensé sur ce point que les Latins et que les Grecs. Je conviendrai d'ailleurs, sans difficulté, Messieurs, que le christianisme lui-même, s'il avait conscience d'être un « progrès » sur les religions antérieures,

n'a pas d'abord entrevu toute la fécondité de cette idée de progrès, et c'est encore un de ses progrès que d'avoir « appris » qu'elle était impliquée dans son essence. Mais après cela, ce qui n'est pas douteux, et ce qu'Auguste Comte a si bien démontré contre le philosophisme du xvnr* siècle, c'est le progrès des idées, des mœurs, et des institutions au moyen âge sous l'influence du christianisme1. Et depuis le xvie siècle, — qui ne laisse pas, à bien des égards, d'avoir été lui-même (vous le savez ici mieux qu'ailleurs) une manière de rétrogradation, — quelques progrès de l'ordre matériel et de l'ordre scientifique qui se soient opérés, en dehors, ou plutôt et pour mieux dire, en marge du christianisme, je ne sache pas de progrès moral qui ne doive être rapporté à la même influence Taine a été plus loin, et il a essayé de montrer, dans une page de ses Origines de la France contemporaine, que, si le monde moderne a traversé quelques crises plus aigiies d'immoralité, «en Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous le Directoire », la cause n'en était autre que l'affaiblissement ou l'obscurcissement de l'idée chrétienne. «Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, ajoutait-il

1. Il convient de noter que Mm* de Staël, dans ses livres i',z la Littérature et de VA Uemugne, en avait eu le pressentiment.

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en terminant, on peut évaluer l'appcrt du christianisme dans nos sociétés modernes. »

Voilà le premier fait, et voici le second.

Non seulement l'idée de progrès ne semble être apparue dans le monde qu'avec le christianisme; mais, depuis le christianisme, elle ne s'est réalisée que dans les sociétés chrétiennes ; et les autres toutes les autres, sauf peut-être l'arabe et pendant un court moment, se sont montrées incapables de progrès. C'est un lieu commun de dire, vous le savez, Messieurs, que l'Orient est le pays de l'immobilité, et ni les anciennes religions, celle de laChine, par exemple, — et en admettant que ce soit une religion, — ni les religions de nouvelle formation, prosélytiques ou conquérantes, l'islamisme ou le bouddhisme, n'ont réussi à secouer cette espèce de torpeur. Quelques Arabes ont fait de l'algèbre, de la chimie, de la médecine; ils ont traduit, commenté, et je crois, déformé Aristote; mais, à Constantinople comme au Maroc, et pas plus en Perse qu'en Turquie, la civilisation n'.a fait de progrès qui ne fussent des importations d'Occident. Elle n'en a pas fait d'autres en Chine, ni surtout d'une autre nature.

11 semble donc, Messieurs, qu'entre le christianisme et le progrès lui-même, il y ait une liaison de fait. Pas de progrès avant le christianisme, ou bien peu, de bien lents, qui de Miltiade à Juler

César n'ont modifié un peu profondement ni l'aspect de la civilisation, ni la « mentalité » de l'être Humain. Et, d'un autre côté, pas de progrès en dehors du christianisme. Avons-nous le droit d'en conclure que cette liaison de fait soit une solidarité de fond ? Je le crois, pour ma part, et à ce propos vous remarquerez, Messieurs, que si l'on ne le croit pas, on est donc obligé, dans les principes de la théorie du progrès infini, de considérer dix-huit siècles de christianisme, comme un accident dans une histoire qui n'est vieille ellemême que d'à peine trois mille ans. Mais, entre christianisme et progrès, quand on refuserait de reconnaître, ou quand on repousserait, comme insuffisamment établie en logique, cette solidarité que nous y croyons voir, il resterait toujours qu'on ne saurait la nier, en fait, ou dans l'histoire et qu'en attaquant le christianisme, à la manière de nos « francs-maçons » ou de nos « libres penseurs », nous devrions toujours craindre d'attaquer du même coup non seulement le principe de la vie morale, mais encore le principe même du progrès de la civilisation ! Ce n'est pas seulement à la corruption que retomberaient des sociétés athées ou antichrétiennes ; ce n'est même pas à la décadence; mais, — ce qui nous paraît sans doute encore bien pis, — c'est à l'immobilité. Nous nous ankyloserions, pour ainsi parler, nous nous enkys-

tenons, comme la civilisation chinoise, dans le dernier état où la religion nous aurait laissés en se retirant de nous. Et, en d'autres termes encore, plus expressifs peut-être, ce qui périrait avec la religion, si elle pouvait périr, ce serait, Messieurs, la fécondité môme des principes au nom desquels on l'attaque. Il est à la fois d'un catholique et d'un ami du progrès de ne pas vouloir en courir la chance.

Si maintenant, Messieurs, après m'être excusé d'avoir si longtemps retenu votre attention, je vous en remerciais très longuement, ce serait à la fois de la modestie et de l'impertinence. Ce serait de la modestie, parce que, sans parler de mon insuffisance, je sais que je n'ai pu, dans une heure de parole, qifefileurer le grand sujet que j'ai peutêtre imprudemment choisi. A Florence, et pour un tel auditoire, je n'en pouvais choisir un moindre. Mais ce serait aussi de l'impertinence, parce que, vous le savez, il y a des sujets dont l'intérêt supplée de lui-même à l'insuffisance de l'orateur. Le « Progrès religieux» est de ceux-Jà. Dans le temps où nous sommes, il est pour nous tous, et pour chacun de nous, d'une telle importance de nous croire et de nous sentir dans la vérité, que nous n'avons guère, pour nous faire écouter, qu'à exposer les efforts que nous avons tentés pour nou éclairer et nous rassurer. C'est tout ce que j'u-

prétendu faire. Et pour détourner un mot de Montesquieu, mon ambition serait satisfaite si j'avais réussi, dans ce discours, à vous donner de sérieuses raisons de persévérer dans vos convictions, dans vos espérances, et dans votre foi.

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