Massillon, Œuvres complètes, t. II
de rhétorique, — et je demande à vos maîtres s'ils en connaissent une plus orthodoxe de la « vertu sociale » du catholicisme?
En voulez-vous cependant une moins oratoire, plus systématique, ou, comme on dit, plus scientifique? Ouvrez donc en ce cas, Messieurs, la Théorie du Pouvoir, de M. de Bonald; ouvrez les deux premiers volumes de l'Essai sur V Indifférence, de Lamennais, — de ce grand, hardi, et malheureux Lamennais; — ouvrez le livre du Pape, de Joseph de xMaistre, ou ses Soirées de Saint-Pétersbourg . Nos solidaristes l'ignorent-ils? ou feignent-ils peut-être de l'ignorer? ou craignent-ils de se compromettre en invoquant de telles autorités? Toujours est-il, Messieurs, que, si quelque part la société des hommes a été conçue comme un organisme,— dont toutes les parties sont étroitement solidaires les unes des autres, s'entretiennent, et se commandent-, uomme un tout, — dont on ne saurait rien modifier que la répercussion ne s'en fasse aussitôt sentir du centre à la périphérie, ou de la périphérie au centre ; comme un ensemble, — dont sa propre durée serait l'objet unique, la raison d'être, la cause finale des éléments qui le constituent, c'est là, c'est dans ces livres dont je viens de vous rappeler les titres. Qui donc l'a dit « qu'il n'y avait pas un acte contre l'ordre qui n'enfantât un intérêt particulier contraire à l'ordre général » ; et qu' « il
« n'y avait pas un acte pur qui ne sacrifiât à l'intérêt général un intérêt particulier?» C'est Joseph de Maistre. Et cette autre formule n'estelle pas de Lamennais, que « la société repose sur le sacrifice de l'homme à l'homme? » Et pour achever enfin, Messieurs, de bien marquer l'origine de l'idée de Solidarité, n'est-ce pas à Lamennais et à Joseph de Maistre que le créateur de la sociologie en a emprunté l'expression? « Sous l'aspect politique, — a dit Auguste Comte — Condorcet dut être pour moi complété par Joseph d-e Maistre, dont je ?n' appropriai, dès mon début, tous les principes esseritiels. » Vous savez sana doute, en revanche, comment le même Auguste Comte a toujours parlé de Voltaire et de Rousseau, qu'il tenait, et avec raison, pour les plus dangereux des individualistes.
Que ceux ^ui se réclament aujourd'hui d'Auguste Comte et de sa « sociologie », sachent donc au moins quelle en est l'origine! Si l'on a pu dire de la Déclaration des droits de l'homme qu'elle n'était qu'une transposition des « principes les p plus élevés de la morale chrétienne », qu'ils reconnaissent qu'on peut et qu'on doit également le dire de l'idée de Solidarité ! Quand ils l'opposaient à l'étroit utilitarisme de Stuart Mill, c'est également de ces principes que les Carlyle, les Kingsley, les George Eliot, les Ruskin s'inspiraient. « Nos vies
sont tellement liées entre elles qu'il est absolument impossible que les fautes des uns ne retombent pas sur les autres; la justice même fait des victimes ; et nous ne pouvons concevoir aucun châtiment qui ne s'étende en ondulations de souffrances bien au-delà du but qu'il a touché. » Quand l'auteur à* Adam Bede et de Silas Marner écrivait ces fortes paroles, elle ne s'en doutait peut-être pas, mais elle ne faisait, — vous venez de le voir, — que répéter ce qu'avait dit l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg . Pas d'acte pur qui ne soit le sacrifice d'un intérêt particulier à un intérêt général ! Dix-huit siècles de christianisme lui dictaient la leçon qu'elle croyait peut-être avoir puisée dans son Cours de philosophie positive. J'étais dupe de la même illusion, quand, après elle et d'après elle, — il y a de cela vingt ans, à une époque où la plupart de nos Solidaristes étaient encore sur les bancs de l'école, — j'essayais de fonder en raison cette idée xde Solidarité *. Mais, précisément, je n'ai pas cru pouvoir en rester là. Si je ne recourais qu'à la raison, j'ai compris qu'à de plus malheureux ou de moins favorisés que moi, tout ce que je pourrais dire de la Solidarité ne leur apparaîtrait
1. Voyez, dans le Roman naturaliste, 1 étude intitulée : Le Naturalisme anglais.
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jamais que comme une justification détournée de mon individualisme ou de mon égoïsme. Il fallait remonter plus haut, recourir à d'autres principes. Si l'idée de Solidarité n'avait pour elle que ses analogies scientifiques, biologiques, physiologiques, j'ai vu encore, j'ai cru voir à quelle dangereuse confusion on tendait. Et si je crois le voir plus clairement que jamais, c'est, Messieurs, ce que je voudrais que vous vissiez comme moi.
La confusion consiste à nommer du nom de Solidarité ce qui n'est, de son vrai nom, que Dépendance ou Relativité, et un exemple aujourd'hui classique vous fera tout de suite sentir l'importance de la distinction. Je l'emprunte à Haeckel, dans son Histoire naturelle de la création :
Le trèfle rouge qui est, en Angleterre, le fourrage le plus recherché pour le bétail, a besoin, pour fructifier, d'être hanté par les frelons... Or, le nombre des frelons dépend de celui de leurs ennemis, dont le plus redoutable est le campagnol. Plus le nombre des rats des champs s'accroît, moins le trèfle est fécondé. Mais le nombre de ces rats dépend aussi de celui de leurs
ennemis, notamment les chats. C'est pourquoi les frelons sont particulièrement nombreux dans le voisinage des villes et des villages, où il y a beaucoup de chats... Mais on peut, comme l'a fait Cari Vogt, poursuivre plus loin cet exemple, en remarquant que le bétail, alimenté par le trèfle rouge, est un des principaux éléments de la prospérité de l'Angleterre... C'est à cette alimentation, principalement animale, que les Anglais doivent en grande partie leur prééminence intellectuelle sur les autres nations... On peut même, à l'exemple d'Huxley, remonter de conséquence en conséquence jusqu'aux vieilles filles qui choient tout particulièrement les chats, et jouent, par suite, un rôle très important pour la fécondation du trèfle et la prospérité de l'Angleterre 4 .
L'exemple, je le répète, est devenu classique, et, comme le fait observer Haeckel, il est, en effet, caractéristique de la complexité des rapports qui forment ce qu'on appelait autrefois « les harmonies delà nature». Seulement, — et c'est encore Haeckel qui reprend la parole, et je le citetextuelment : — « Si nous pouvons affirmer que chaque animal, chaque plante présentent un grand nombre de relations de ce genre, nous sommes rarement en état de les apercevoir et d'en embrasser Vensemble. » Première et grave difficulté, sur
1. E. Haeckel, Histoire naturelle de la Création. Cf. à ce sujet, pour d'autres exemples, Mathias Duval : le Transformisme.
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laquelle à peine ai-je besoin d'kiâister ! La Solidarité naturelle est certaine, mais obscure. Elle n'est pas douteuse, mais nous sommes « rarement en état d'apercevoir » les rapports qui la constituent ! Nous saisissons quelques anneaux de la chaîne, mais les extrémités nous en échappent, comme toujours ! Sommes-nous seulement bien assurés de ceux que nous croyons tenir; et, par exemple, est-il certain, est-il prouvé que le « nombre des chats » dépende, en Angleterre ou ailleurs, « du nombre des vieilles filles », ou encore « la prééminence intellectuelle des Anglais », de « la qualité de leur alimentation » ? C'est ce qu'il faudrait d'abord établir, comme aussi cette « prééminence », dont je doute fort, pour ma part, et que j'attribuerais tout aussi bien aux Italiens, qui n'usent point de la même « qualité d'alimentation ».
Mais, Messieurs, ce qui est bien plus grave, estce là vraiment de la Solidarité? C'en est dans le sens où l'ancien usage employait communément le mot. On peut dire encore et on dira très bien, que « la ïïuctification du trèfle rouge », est solidaire du « nombre des frelons »; on dira très bien que le « nombre des frelons » est solidaire de celui des campagnols. Seulement, et en ce sens, tout ne serait-il pas solidaire de tout, s'il n'y a rien au momie, qui ne soit effectivement relatif d'autre
chose ? Connaissons-nous un fait qui ne soit dans la dépendance d'une infinité d'autres faits? Et quelqu'un me dira-t-il que c'est ici le cas de parler de « querelle de mots » ? Ce n'est pas ma façon de penser, et si nous examinons d'un peu près cette Solidarité d'un genre assez particulier, mais surtout si nous ne la distinguons pas soigneusement d'avec celle qu'on nous prêche, il est aisé de voir quelles en seraient les conséquences.
Car, si cet enchaînement de causes et d'effets nous est donné comme « scientifique », il nous est donc donné comme « nécessaire », et nous n'y pouvons rien changer qu'en commençant par nous y adapter. Nous pouvons peut-être nous passer des frelons, mais ce ne sera qu'à la condition de trouver leur équivalent pour « la fructification du trèfle »; et nous pouvons peut-être nous passer du trèfle, mais à la condition d'en trouver l'équivalent pour « l'alimentation du bétail ». Le trouveronsnous? C'est une question! Mais, en attendant, il nous faut nous soumettre; il nous faut accepter la loi telle que la nature nous l'a faite ; il nous faut entendre le mot de Solidarité comme synonyme de Nécessité. Nous sommes entravés, ligottés, si je l'ose dire, emprisonnés dans un réseau de causes et d'effets que nous ne pouvons rompre. Économiques, civiles, politiques, les lois sociales deviennent des « lois naturelles », des lois d'airain,
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comme on l'a dit, et, sous le nom de Solidarité, je ne vois pas de compression ou de tyrannie qu'à un moment donné de l'histoire on ne puisse justifier.
Est-ce que j'exagère? est-ce que l'antiquité tout entière n'a pas cru que la stabilité sociale était solidaire de l'institution de l'esclavage? « C'est I 'iirs en supposant une nation avilie que les anciens ont cherché les moyens d'en élever une autre à foutes les vertus dont la nature humaine est capable •. » Et, en effet, — si je le disais l'autre jour à Lille, je ne crains pas de le répéter à Toulouse, parce qu'il n'y a pas d'erreur que nous ayons payée plus cher, nous Français en particulier, que d'avoir pris, à travers Plutarque, Athènes et Rome pour des « démocraties » ; — estce que les sociétés antiques n'ont pas péri de l'abolition de l'esclavage, ou, si vous l'aimez mieux, de l'émancipation du travail? Elles étaient solidaires du travail servile. Et quand les esclaves se révoltaient, on leur racontait la fable des Membres et de l'Estomac, qui est assurément le plus bel exemple, — le plus sensible et le plus saisissant, — que l'on puisse donner de la Solidarité organique. On la contait aussi aux