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Conférence prononcée à Florence, le 8 avril

progrès de la religion, c'est la diffusion du christianisme à travers le monde ; ce sont ses conquêtes ; c'est Faccroissement du nombre de ses fidèles; c'est sa situation ou sa condition améliorée ; c'est encore la religion mieux comprise ou plus scrupuleusement pratiquée; c'est son éclat ou sa puissance augmentés de la splendeur de son rayonnement. Le progrès religieux est quelque chose de plus intérieur et de moins apparent : les statistiques n'en rendent pas compte, et des chiffres ne l'expriment point. On n'en saurait tracer la courbe d'évolution, et les géographes seraient fort empêchés de le représenter ou de le figurer sur leurs cartes. Mais, quoique distinctes, ce sont pourtant deux choses voisines, sinon solidaires ou connexes, et, pas plus en religion qu'ailleurs, il n'est possible de concevoir un progrès du dedans, qui ne se traduise ou ne se manifeste par quelque progrès du dehors. De quelque manière que l'on définisse le progrès du dedans, s'il n'est sans doute un progrès qu'à la condition de modifier la nature de la chose — ou, peut-être, et pour mieux dire, de la développer dans un sens qu'on n'avait point prévu;

— l'aspect extérieur de la chose, sa physionomie générale, ses conditions d'existence et d'action en sont donc aussi nécessairement modifiées. Supposons,

— et je crois que je vous en donnerai tout à l'heure des exemples, — supposons que le progrès interne

du catholicisme ait eu pour conséquence, d'anéantir, en le renversant ou en le dépassant, un des obstacles que l'on avait cru qui s'opposaient insurmontablement à la diffusion de la religion : il sera bien difficile que ceux que cet obstacle avait jusqu'alors arrêtés ou découragés ne s'aperçoivent pas, tôt ou tard, qu'il a cessé d'exister, et, sans doute, l'expansion du catholicisme en profitera d'autant. La réciproque est vraie; et, par exemple, si Ton voit se produire, comme dans l'Angleterre contemporaine, un mouvement de retour au catholicisme, la raison en sera toujours qu'une étude plus attentive aura révélé quelque aspect nouveau de la vérité catholique : le célèbre Essai de Newman sur le Développement de la doctrine catholique en est un mémorable exemple. Il y a donc une relation entre le progrès religieux et le progrès de la religion. S'il convient de les distinguer l'un de l'autre, il ne faut pourtant pas les séparer absolument. Et c'est pourquoi, Messieurs, vous ne vous étonnerez pas qu'avant d'aborder la question du progrès religieux, je tienne à dire quelques mots des progrès récents de la religion.

Vous avez probablement tous lu la dernière Encyclique du Souverain Pontife, celle qui vient de paraître, il n'y a qu'une quinzaine de jours, en date du 19 mars, et, — quoique vous n'en ayez

pas tout à fait les mêmes raisons que moi, — peutêtre y avez-vous remarqué ce passage^ :

On avait mis beaucoup de confiance dans les progrès de la science, et de fait le siècle dernier en a vu de bien grands, de bien inattendus, de bien merveilleux assurément. Mais est-il aussi vrai que ces progrès nous aient donné Tabondance de fruits, pleine et réparatrice, que le désir d'un si grand nombre d'hommes en attendait? Oui, sans doute, l'essor de la science a ouvert de nouveaux horizons à Fintelligence humaine ; il a singulièrement accru l'empire de l'homme sur la nature ; il a en cent manières amélioré les conditions de cette vie terrestre. Mais néanmoins tout le monde sent, et quelques-uns confessent que la réalité n'a pas été à la hauteur des espérances L'homme a bien pu s'assujettir la matière ; mais la matière n'a pas pu lui donner ce qu'elle n'a pas, et aux grandes questions, celles qui touchent nos intérêts les plus élevés, la science n'a pas pu donner de réponse, — non le ha risolute^ l'italien

1. Il me semble intéressant de rapprocher de ce passage de l'Encyclique les déclarations que voici du professeur Ad. Harnack :

« Nous ne pouvons pas, en histoire, porter de jugement absolu

Quand nous jugeons les événemens, il ne faut pas nous imaginer pouvoir prononcer un verdict absolu comme résultat de nos considérations historiques L'erreur de croire que ces jugements pouvaient produire la connaissance est issue delà longue époque où l'on attendait tout du savoir et de la science, alors qu'on croyait pouvoir les étendre de façon qu'ils enveloppassent et apaisassent tous les besoins du cœur et de l'àme, mais à cela ils sont impuissans. Dans les heures de travail ardent cette opinion envahit notre âme, et pourtant, combien l'humanité ne serait-elle pas désespérée, si la paix après laquelle elle aspire, la clarté, la sécurité et la force qu'elle demande dépendaient de la mesure du savoir et de la connaissance?» L'Essence du Chvistianisme, seize conférences, par Ad. Harnack, Paris, 1902. H. Fischbacher.

est ici plus énerc^ique, et, si je l'ose dire, plus lapidaire, — la soif de vérité, de bien, d'infini qui nous dévore, n'a pas été éteinte, torno inestînta; et ni les trésors et les joies de la terre, ni l'accroissement des aises de la vie n'ont endormi l'angoisse morale au fond des cœurs.

Messieurs, quand j'ai moi-même parlé naguère, non pas du tout de « la banqueroute de la Science », ni même de sa « faillite », mais « des faillites partielles», qu'elle avait faites à quelques-unes de ses promesses, c'est exactement ce que j'ai voulu dire. On nous avait promis que « la Science remplacerait la religion » ; et, non seulement elle ne l'a pas «remplacée », mais tout ce qu'une certaine science a perdu de crédit dans l'esprit de l'humanité qui réllécliit et qui pense, la religion l'a gagné. La science et la religion s'opposent-elles peut-être Tune à l'autre? Je n'en sais rien; je ne le crois pas; mais je ne prétends pas l'examiner aujourd'hui. Leurs contradictions apparentes ne prouvent sans doute que l'infirmité de notre intelligence, et ces contradictions fassent-elles plus inconciliables qu'elles ne le sont à mon sens, je persisterais à penser que la science et la religion se rejoignent à l'infini. Mais, en attendant, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles coexistent; c'est qu'elles ont chacune leur domaine et leur autonomie; c'est qu'il n'est presque personne aujourd'hui qui ne le reconnaisse ; et ceci déjà, Messieurs, est un

« progrès^ ». Il n'est personne aussi qui n'admette, pour cette même raison, que ni la sincérité de notre foi ne saurait entraver la liberté de la recherche scientifique, ni les conclusions de la physique ou de l'histoire naturelle entamer sérieusement l'intégrité de notre croyance ; et cela encore est un « progrès ».

Et, n'en est-ce pas un autre, si, depuis un demi-siècle bientôt, le matérialisme, chassé de toutes ses positions, n'est plus, en vérité, pour les hommes de notre temps, croyants ou incroyants, qu'un souvenir historique, une doctrine abolie, — une curiosité de musée, si je puis ainsi dire, — qui déjà n'intéresse que les seuls érudits. h' agnosticisme l'a remplacé, à l'extrême gauche de l'histoire des doctrines philosophiques; et je sais, Messieurs, qu'il y a plusieurs formes de V agnosticisme; mais tous les agnostiques s'accordent en un point, qui est l'affirmation de l'Inconnaissable ; et cette affirmation, c'est l'affirmation qu'il y a du divin dans le monde.

De ces progrès, à leur tour, une conséquence est résultée, j'entends une conséquence pratique, dont on ne saurait, à mon avis, exagérer l'importance, et qui est la presque disparition de ce que

1. Voyez à cet égard, et comme témoignage de cette sorte de progrès, le livre de M. Benjamin Kidd, VEvolution sociale, trad. française, Paris, 1896, Guillaumin.

naguère encore on appelait du nom de « respect humain. »

Permettez-moi d'y insister un moment. Nous avons aujourd'hui le courage de nous dire catholiques, mais on ne l'a pas toujours eu ; et nous aurions tort de nous admirer de l'avoir, mais il y a jadis fallu presque de l'héroïsme. Il fut un temps, Messieurs, — etquelques-uns d'entre vous se le rappelleront peut-être, — oii l'on rougissait d'être catholique; oii l'on craignait, en se déclarant tel, de s'exposer aux railleries des beaux esprits de sa petite ville, du pharmacien Homais ou de l'illustre Gaudissart : vous connaissez sans doute ces deux bonshommes de Balzac et de Flaubert. Il fut un temps oii l'on redoutait, en pratiquant sa religion ou même en professant tout simplement sa foi, de se décerner à soi-même comme un brevet d'insuffisance ou de pauvreté d'esprit; et, en effet, on l'obtenait tout de suite des disciples d'Emile Littré ou d'Ernest Renan. Il fut un temps où, la simplicité de la croyance passant pour être en raison inverse de la culture intellectuelle et de la vigueur de l'esprit, on n'osait croire qu'en secret, honteusement et lâchement, en s'en défendant comme d'une concession que l'on aurait faite à lacoutume, à la famille, aux nécessités sociales. Regretteronsnous, Messieurs, que ce temps ne soit plus? ou méconnaitrons-nous l'importance de ce change-

ment? ou refuserons-nous de l'appeler un progrès? Ce sera donc, en ce cas, pour dire qu'il est plus qu'un progrès, s'il est effectivement la condition de tout progrès. On fait peu de progrès dans l'ombre; on en fait sans doute encore moins, quand on craint, en en faisant, de se compromettre et de se «disqualifier)). La diminution du «respect humain» a rendu possibles une foule de choses qui ne l'étaient pas, quand il pesait lui même de tout son poids, non seulement sur les actes, mais sur les pensées mêmes. Le respect humain n'était qu'une forme ou une espèce de la peur, et l'un des effets de la peur est de nous asservir à ce que

nous craignons

Mais je m'aperçois, Messieurs, que, si ce sont ha des progrès sensibles, ils n'intéressent pourtant que la religion en général, ou même et seulement l'idée religieuse, en elle-même, et indépendamment des formes particulières, — ou confessionnelles, — qu'elle peut revêtir. Il existe à Paris une « ligue contre l'athéisme )), et je ne doute pas que ceux qui en font partie, catholiques, protestants, Israélites, libres penseurs au besoin, ne se réjouissent, comme nous, de la diminution du respect humain ou de la séparation des domaines de la science et de la religion. A Dieu ne plaise, Messieurs, que nous leur en disputions le droit, ou que nous nous efforcions de les en décourager ! S'il y a bien des manières

de concevoir l'idée religieuse, la vérité catholique nest hostile, elle ne s'oppose proprement à aucune : elle les épure, elle les complète, et elle les achève. Midtœ siint mansiones in domo patris mei : il y a plus d'une étape ou d'un temps d'arrêt dans la lente ascension de l'homme vers la lumière, et cette traduction du mot de l'Evangile en estelle une trahison? Mais, si nous voulons cependant signaler des progrès qui intéressent plus particulièrement le catholicisme, les exemples ne nous manquent pas, — je dis, Messieurs, les exemples contemporains, — et je ne suis embarrassé que de savoir lequel choisir : celui de la renaissance du catholicisme en Angleterre, sous l'influence des Wiseman, des Newman, des Manning; ou celui de ses progrès en Allemagne, l'Allemagne du prince de Bismarck et du Cidturkampf ; ou celui de son développement et de sa diflusion aux Etats-Unis. Si je m'arrête au dernier, c'est qu'il me semble le plus éloquent ; c'est que je le connais mieux; c'est que, si j'en crois vos journaux et vos Revues^ vous vous en êtes montrés particulièrement curieux à Florence ; et c'est enfin, je l'avoue, que les conclusions que j'en ai tirées naguère m'ayant été contestées, je suis bien aise, Messieurs, de saisir l'occasion qui s'offre aujourd'hui de les maintenir et de les fortifier.

Ce qui est en effet surprenant, — et je n'ai pas

craint de dire, et je répète : « providentiel »; — ce n'est donc pas qu'ily ait actuellement douze millions de catholiques aux Etats-Unis, quatre-vingt quatorze archevêchés et évêchés où l'on n'en comptait q-u'un seul au commencement du xix^ siècle, et que New- York, après Paris et Vienne, soit devenue la plus grande cité catholique du monde! Quelle que soit l'importance de ces chiffres, on m'a fait observer,— non sans apparence déraison, — qu'ils pourraient, qu'ils devraient être plus considérables ; et que, si les catholiques des Etats-Unis, par rapport au nombre des immigrants de leur religion, n'avaient pas, en fait, subi beaucoup plus de pertes qu'ils n'ont réalisé de gains, ce n'est pas 12.000.000 qu'ils devraient être, mais 24.000.000. Est-ce bien ainsi qu'il faut calculer? Car, en Italie, en France, en Espagne, en Autriche, combien n'y a-t-il pas de catholiques de naissance, d'éducation, et de nom qui ne le sont, à vrai dire, ni de fait ni de profession? Ce qu'il faudrait donc examiner, Messieurs, c'est, en premier lieu, si l'immigration protestante (anglicane, presbytérienne, méthodiste) n'a pas subi des pertes plus considérables encore. Songez ici que, de 80.000.000 d'Américains, il y en a plus de 40 qui ne sont inscrits sous aucune « dénomination » confessionnelle ; qui n'apparaissent pas dans les statistiques religieuses; dont nous ignorons quelles sont les croyances ou la communion. Nos

statistiques européennes sont moins scrupuleusement faites ! Il faudrait nous dire, en second lieu, si, ce que perdait le catholicisme, une autre dénomination l'a gagné, et, par exemple, combien de catholiques sont passés au protestantisme. Et quand on nous l'aurait dit, deux ou trois faits n'en subsisteraient pas moins, qui suffiraient à justifier tout ce que l'on a pu dire du développement du catholicisme aux Etats-Unis ^

Je néglige le premier, quoiqu'il ait d'ailleurs son importance, et je me borne à faire observer en passant, que les catholiques, à eux seuls, sont plus nombreux aux Etats-Unis que les fidèles de pas une autre dénomination. L'immigration anglicane ou presbytérienne n'a pas été, cependant, moins nombreuse, depuis cent ans, que l'immigration catholique (irlandaise, italienne ou française). Mais, ce qui est capital, c'est. Messieurs, que, dans un pays où le protestantisme semblait se confondre avec le souvenir des origines nationales, les catholiques aient réussi à se faire d'abord accepter, puis tolérer, puis respecter. Et, aussi bien, l'avezvous vu dans des circonstances toutes récentes encore, les États-Unis n'ont pas de meilleurs

1. On pourra consulter, sur Tensemble de la question religieuse aux Etats-Unis, et indépendamment de l'ouvrage classique, mais un peu ancien, de Robert Baird, le très intéressant volume du docteur D. Dorchester : Cliristianily in the United States, revised édition, Hunt and Eaton, 1893, New-York.

citoyens. Oserai-je dire que la démocratie n'a pas non plus d'apôtres plus ardents, ni plus prudents ! Gela est pour ainsi parler de l'essence même du catholicisme \Misereri super tiirbas! Sans violence, mais au prix de plus d'une épreuve, le catholicisme en Amérique a fmi par triompher du préjugé protestant. « La révolution religieuse que nous appelons la Réforme, disait naguère un prédicateur protestant, a amené une déperdition considérable. Il est évident aujourd'hui que l'Eglise de l'avenir ne recouvrera sa pureté et son autorité qu'en s'incorporant bien des éléments que le protestantisme a dédaignés. » Le même Américain disait encore, dans un autre discours : « La théorie suivant laquelle Dieu accepte la foi en lieu et place de la sainteté est une idée fausse, plus contraire

aux enseignements de l'Ecriture Sainte, et plus immorale que toutes les superstitions catholiques du moyen âge. » Voilà, Messieurs, des paroles nouvelles ; et il y a trois mois que, parlant à Genève de VOEiivre de Calvin^ j'en eusse à peine osé dire autant.

Ouvrez maintenant un autre livre; l'auteur en est un personnage considérable, le procureur du Saint-Synode russe : M. Pobedonotseff. Gelui-ci, le développement du catholicisme aux Etats- Unis ne l'inquiète pas seulement, il l'effraie ! Dégagée, comme elle l'est aux Etats-Unis, des liens

qui renchaînent ailleurs à FEtat, et libre d'obéir à sa seule inspiration, il semble à M. Pobedonotsefr que l'Eglise catholique aurait promptcment fait de triompher des autres ; et la preuve qu'il en donne c'est précisément le progrès du catholicisme aux Etats-Unis. Il nepense donc pas que nous ayons tort de l'admirer! Ou plutôt, sa crainte est elle-même une forme de l'admiration. Et, en effet, Messieurs, quoi que l'on pense de la question de chiffres, elle est ici tout à fait secondaire. Ce qui importe, rendons-nous en bien compte, c'est le progrès de la vérité catholique dans le milieu qui lui devait être le plus naturellement hostile; c'est l'hommage rendu à l'Eglise romaine par les fils des puritains du Massachussetts et du Gonnecticut ; c'est la force d'expansion et la « modernité » du catholicisme démontrées et consacrées par son rôle aux Etats-Unis.

Si d'ailleurs, comme on l'a semblé croire quelquefois de l'autre côté de l'Atlantique, la direction du catholicisme serait sur le point de passer des mains des Latins entre celles des Anglo-Saxons ou des Germains, c'est une autre question, d'une tout autre nature, et que je n'examine point. A la vérité, je ne crois pas que la direction du catholicisme soit dans la dépendance des volontés de l'homme, et c'est ce qui rend peut-être cet examen a^sez inutile. A quoi bon soulever des

problèmes dont la solution ne dépend pas de nous, et qui ne peuvent servir qu'à diviser les esprits? Mais ce que j'ai voulu vous montrer, Messieurs, dans le développement du catholicisme aux États- Unis, c'est l'exemple éloquent d'un progrès effectif, d'un progrès réel du catholicisme en général. Ce même progrès, un de mes confrères de l'Académie française, l'historien de Bernardin de Sienne, M. Thureau-Dangin, l'a montré pour l'Angleterre, dans le premier volume de son bel ouvrage sur ia Renaissance catholique en Angleterre. Un publiciste que vous connaissez bien, — et dont je m'honore d'avoir été l'un des maîtres ou des professeurs, — M. Georges Goyau, vous le montrera prochainenient pour FAliemagne. Vous en conclurez sans doute que, si nous avons des rais(ms de tristesse, nous avons aussi,

Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,

des motifs d'espérer. Et je serais étonné, si, de la connaissance et de la confrontation de tous ces faits, éclairés les uns par les autres, on ne voyait pas se dégager les rapports qui lient les progrès de la religion à ce progrès religieux dont je voudrais maintenant vous parler.

Ne prenons point ici de détour, ni de vaines précautions, et abordons de front la difficulté qu'on nous oppose. « Vous nous parlez, nous dit-on, de progrès, et la tactique est sans doute habile; mais, si la vérité catholique se définit par l'immutabilité de son dogme et la continuité de sa discipline, — quod uhique^ quod semper, quod ah omnibus, — elle se définit donc, à la lettre, et de votre aveu même, par son incapacité de changer, d'évoluer, de progresser ou, en deux mots, de « s'adapter » aux conditions changeantes qui sont celles de l'histoire et de l'humanité. « Votre orthodoxie, pétrifiée, stéréotypée dans ses formes ne peut jamais se départir de son passé. Gomme sa prétention est d'être faite du premier coup et, d une pièce, elle se met par là en dehors du progrès, elle devient raide, cassante, inflexible, et tandis que la philosophie est toujours contemporaine à l'humanité, la théologie, à un certain jour, devient surannée ^ . » Vous prétendez posséder la

1, Ces paroles sont de Renan, dans son Avenir de la science ; et on peut considérer que les idées qu'il exprime en ces termes sur l'immobilisation de l'orthodoxie dans son dogme n'ont pas contribué médiocrement aie détourner lui-même de cette orthodoxie.

vérité tout entière ; vous n'y pouvez donc rien modifier, rien ajouter ni retrancher. Elle est ou elle n'est pas. Votre enseignement devient hérétique dès qu'il diffère de lui-même. Si cependant autour de vous, et, même en vous, tout change, non seulement les lois, les institutions et les mœurs, mais jusqu'aux manières mêmes de sentir et de penser, de quel progrès pouvez-vous parler? Qui dit « progrès » dit « changement », et vous ne pouvez pas changer. Ne vous êtes-vous pas fait de leurs «i changements » ou, comme on disait alors, de leurs « variations », un argument contre

les Eglises protestantes ? et tous les jours encore, en Amérique, en Allemagne, en Angleterre, ne vous en servez-vous pas contre elles comme de votre arme la plus sûre? Votre immutabilité, si jadis elle a fait votre force, fait donc aujourd'hui votre faiblesse. On ne saurait avancer en demeurant immobile. Et, finalement, de ces deux prétentions adverses ou contradictoires, il en faut sacrifier une : ou celle d'être semblable à vous-même ; ou celle de vous plier aux exigences successives, diverses et multiples, dont on peut dire qu'elles forment, en le réalisant lui-même, la définition du « progrès ».

Je vais essayer. Messieurs, de répondre à cette objection.

' Et, premièrement, en ce qui regarde le dogme,

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ne pensez-vous pas, Messieurs, qu'il faudrait se mettre d'accord, et choisir, ou de nous reprocher, comme vous venez de l'entendre faire, que le dogme ne saurait évoluer, ou d'en prétendre énumcrcr, pour nous les reprocher également, les « variations » dans l'histoire. Un théologien protestant écrivait, il y a quatre ou cinq ans : « A Paris, en 1682, le dogme de l'infaillibilité personnelle d*e Téveque de Rome aurait été condamné comme une erreur, et l'orthodoxie d'alors est devenue, depuis 1870, la plus grande des hérésies d'aujourd'hui ^ » Vous ferai-je observer, au passage, qu'il n'y a presque pas un mot, dans cette phrase, que je cite textuellement, qui ne soit une erreur ou une contre-vérité? A Paris, en 1682, on « n'aurait point condamné le dogme de l'infaillibilité personnelle de l'Evêque de Rome, » et, en fait, — c'est ici de l'histoire, — on ne l'a point condamné, précisément parce qu'on reconnaissait dans le Pape tout autre chose que TÉvêque de Rome; parce qu'il ne s'agissait nullement de l'infaillibilité (i personnelle )) d'un Barberini ou d'un Odescalchi, mais, du privilège « impersonneh) d'infaillibilité attaché à la chaire de Pierre; et parce que des évoques français ou «gallicans», si l'on veut, savaient parfaitement qu'ils n'avaient aucune qua-

1. Auguste Sabalier, Esquisse d'une philosophie de la religion. Paris, 1897, Fisclibacher.

lité pour « condamner » ou pour absoudre, au regard de la catholicité, ni même de la France, une décision de la Cour de Rome. Il n'est pas vrai non plus que la négation ou la méconnaissance de l'infaillibilité pontificale constituât « l'orthodoxie d'alors )) ; la question se posait en de tout autres ternies ; et il ne Test pas davantage que cette négation soit « la plus grande hérésie d'aujourd'hui » : toutes les hérésies sont ou peuvent devenir tour à tour « la plus grande ! » Mais ce que je retiens, après cela, de la critique du théologien protestant, c'est qu'il y a donc, au sein même du catholicisme, non seulement un principe ou un ferment d'évolution possible, mais une évolution réelle, une évolution du dedans au dehors, une évolution de fait, historiquement vérifiabie, et dont il ne s'agit après cela que de bien préciser le véritable caractère.

Ne vous étonnez pas si je me sers ici de ce mot d' « évolution )>, et que je le préfère à un autre! C'est saint Vincent de Lérins qui l'a, je crois, employé le premier, et, par une coïncidence où l'on serait sans doute aveugle de ne voir qu'un effet du hasard, le même homme qui a formulé le principe : Qiiod ubiqiie, quod semper^ qiiod ah omnibus^ se trouve être ainsi le premier qui ait reconnu et défini la possibilité du développement du

dogme ^. Et, en effet, Messieurs, la comparaison est encore de lui, le gland qui devient un chêne, — ce qui, je pense, et sans nulle métaphore, est un assez bel exemple de développement, — ce gland change-t-il pour cela de nature, ou, au contraire, accomplit-il sa loi? Il faut savoir le vrai sens des mots. Quelque différence qu'il y ait de Tenfant à l'adulte, j'étais substantiellement le môme à vingt ans qu'à cinquante; j'étais alors, je suis encore «moi» ; et qui jamais a confondu les lois naturelles de la croissance avec les hasards du changement? Evoluer n'est pas changer. On ne change pas quand on continue d'être soi. C'est à peu près ainsi. Messieurs, que le dogme évolue, mais ne change pas, et qu'en demeurant identique à lui-même, il ne varie pas, mais il se développe. Qu'est-ce à dire : il se développe? C'est-à-dire qu'il se précise en maintenant son intégrité contre les assauts qu'on y donne; c'est-à-dire qu'il «s'adapte » à des circonstances nouvelles ; c'est-à-dire que, de sa fécondité s'engendrent des conséquences qu'on n'en avait point vues, à peu près de la façon

1. Voici les propres paroles de saint Vincent de Lérins : « Imitetur animarum religio rationem corporum, quae licet annorum processu numéros suos evolvant et expiicent, eadem tamen quœ erant permanent.... Hoc rectum et consequens est, ut primis atque extremis sibimet non discrepantibus de incrementis triticei institutionis, triticei quoque dogmatis frugem demetamus, ut quum aliquid ex iilis seminum primordiis accessu temporis evolvatur... nihil tamen de germinis proprietate mutetur. »

que la science découvre, dans les corps ou dans les figures, des propriétés qu'on ne leur connaissait point. Toutes les propriétés du cercle étaient contenues dans sa définition avant qu'on les eût démontrées ; elle en contient peut-être encore que nous ne savons pas : si nous les découvrons un jour, la définition du cercle en sera-t-elle pour cela changée? Pareillement le dogme : il est ce qu'il est, et il ne peut être autre qu'il est; c'est ce que nous appelons son immutabilité : Sit ut est^ aut non sit. Mais, à aucun moment de l'histoire ou de la durée, nous ne savons tout ce qu'il est; nous ne l'apprenons qu'à mesure ; et c'est ce que nous appelons son développement.

Et qu'on ne vienne pas nous dire que ce n'est pas un vrai développement ! La science elle-même n'en connaît pas d'autre. Elle découvre des faits et des lois : elle n^en invente point, elle n'en crée pas. Elle soulève un coin du voile qui couvrait à nos yeux la nature ; mais la nature ne change point. Elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier ; le progrès de l'esprit n'a consisté qu'à voir des vérités qu'il n'avait pas vues; et j'ajoute ceci, Messieurs, que la condition même de ce progrès est l'immutabilité de ces vérités. Pareillement encore le dogme. Son immutabilité, bien loin de faire obstacle à son développement, le « conditionne». Il ne se développerait pas, s'il n'avait dans l'identité

de son principe, et, pour ainsi parler, dans la permanence de son être, la cause finale de son de'veloppement. Mais qu'il se développe, dans le catholicisme, comme dans le protestantisme luimême, c'est un fait; et toute la différence ne consiste qu'en un point, qui est que ce développement, dans le catholicisme, n'est jamais livré à l'arbitraire de Martin Luther ou de Jean Calvin, je veux dire à l'inspiration individuelle d'un moine saxon ou d\m curé de Picardie.

C'est ici. Messieurs, le vrai sens de la doctrine de l'Infaillibilité. Le christianisme suppose en soi, selon l'expression du cardinal Nevvman, non seulement la probabilité, mais l'existence d'une autorité qui (( développe ». « La suprématie de la conscience, dit-il à ce propos, est l'essence de la religion naturelle : la suprématie d'un apôtre, d'un Pape, d'une Eglise, d'unEvêque est l'essence de la religion révélée » Et ailleurs, dans le même chapitre : « Si le christianisme est à la fois social et dogmatique, et qu'il soit destiné à tous les siècles, il doit, humainement parlant, avoir un organe infaillible ». Comment cela, Messieurs, et que veut dire ici Newman? 11 veut dire que l'existence de cet organe infaillible est à la fois la conséquence et la preuve de l'évolution ou de la vie du dogme. Si le dogme ne vivait pas d'une vie intérieure et intense, mais surtout ininter^

rompue ; si, de l'étude approfondie que les théologiens en font, il ne s'engendrait pas tous les jours, pour ainsi parler, des conséquences si nombreuses, et quelquefois si contradictoires, qu'aucune autorité particulière ou individuelle, ni même collective, n'en saurait absolument garantir l'orthodoxie ; si son immutabilité ne courait pas enfin le risque d'être mise en péril par la richesse de son développement, c'est alors, vous le voyez bien, que le christianisme n'aurait pas besoin d'un « organe infaillible » ! Mais, comme il faut qu'il soit toujours, à moins de cesser d'être lui, « contemporain à l'humanité », et comme il ne peut l'être qu'en adaptant à des besoins nouveaux des vérités éternelles, il lui faut donc une autorité dont le rôle soit de démêler ou de décider, parmi les développements du dogme, lesquels sont légitimes et lesquels ne le sont pas ; lesquels étaient contenus implicitement dans sa formule, et lesquels ne l'étaient point; lesquels enfin élargissent, sans le dénaturer, l'enseignement de l'Eglise, et lesquels, comme au xvi^ siècle, en prétendant l'épurer, le déforment. De telle sorte que la proclamation de Finfaillibilité pontificale, en 1870, — et je vous ferai remarquer. Messieurs, que Newman écrivait en 1845, — en achevant de définir une vérité non seulement contemporaine des apôtres, mais antérieure à eux et inséparable de la

notion du christianisme éternel, a proclamé en même teaips l'évolution du dogme. Nous ne connaissons pas encore toute la fécondité, toute la richesse du dogme; nul ne peut dire ce qu'en l'approfondissant on y découvrira de vérités jusqu'alors inaperçues ; il y a plus de choses dans ses formules qu'à aucun moment de la durée n'y en peut voir notre philosophie ; et c'est pour cela que nous avons hesoin d'un organe infaillible ! Aurions-nous besoin, Messieurs, d'une Cour suprême, comme aux Etats-Unis, ou d'une Cour de Cassation, comme en France et comme en Italie, si des lois, dont la teneur est cependant toujours identique, ne soulevaient des interprétations différentes, et s'il ne fallait, en incorporant ces interprétations à la loi, maintenir la lettre de son texte? A plus forte raison, quand au lieu de lois politiques ou constitutionnelles, civiles ou pénales, qui sont toujours l'œuvre des hommes, il s'agit d'une loi posée comme divine, dont les obscurités, quand on s'y perd, ne sauraient être éclaircies que d'en haut, et par une autorité qui participe de leur nature ou de leur délinition.

Assez apparent, si je me suis clairement exprimé, dans la vie intellectuelle de l'Eglise, le progrès ne l'est pas moins dans le développement de sa vie psychologique et morale. A ce propos, Messieurs, ne dois-je pas vous faire observer que tous

ces mots eux-mêmes de «progrès psychologique» et de « progrès moral» n'ont vraiment leur sens, n'ont de sens, pour mieux dire, que depuis et dans le christianisme. L'homme antique, le Grec ou le Romain, élément de son groupe avant d'être luimême, n'avait pas de « personnalité ». Entendezmoi bien ! Il pouvait avoir son « individualité », ses qualités ou ses défauts à lui, ses vertus ou ses vices, il pouvait être Alcibiade ou Phocion, Démosthène ou Gicéron, Catilina ou Caton, qui sont sans doute autant de physionomies différentes, et différemment caractérisées. Mais il n'avait pas de vie « intérieure » ! Disons, si vous voulez, qu'il manquait de complication. C'est précisément cette complication; c'est cette vie intérieure et personnelle que le christianisme est venu créer ou développer dans les âmes; c'est la vie de la conscience, et ce sont les conflits de sentiments qui en résultent. Cette vie de la conscience, intérieure et cachée, est la grande ouvrière du progrès moral et psychologique. Nous ne cessons que grâce à elle, et par elle, d'être des forces de la nature, et des manifestations plus ou moins énergiques de ces forces, pour devenir le « règne humain ». On ne connaît pas à'Hamlet grec, ni môme à'Otelio romain! On a pu dire, pour la même raison, que l'Andromaque de Racine ou la Zaïre même de Voltaire étaient « chrétiennes, » et qu'Eu-

ripide n'eût pu les inventer : il n'en avait pas le modèle sous les yeux.

Mais précisément, et de môme qu'on opposait au progrès religieux dans le catholicisme l'immutabilité de son dogme, voici maintenant qu'on oppose l'uniformité de sa discipline à son développement psychologique et moral. On lui reproche de comprimer l'essor de l'individualité. Et si le progrès consiste assurément pour une part dans le développement de la personne humaine par différenciation progressive et complexité croissante, on nous reproche qu'en tout cas, sous la loi du catholicisme, il ne pourrait se réaliser, s'il se réalisait, qu'avec une lenteur qui convient mal aux exigences de la vie moderne. Je ne crois pas, Messieurs, que l'on puisse commettre une plus lourde erreur; et ceux-là n'ont guère étudié l'histoire du catholicisme, qui n'ont pas discerné, par dessous l'apparente uniformité de sa discipline et de son enseignement, la diversité merveilleuse de sa vie intérieure et profonde.

Tenons-nous ici tout près du dogme, et prenons pour exemple de cette diversité la diversité des raisons de croire. Ce serait. Messieurs, tout un livre qu'il faudrait écrire, et un gros livre, si je voulais montrer la diversité des motifs sur lesquels un Pascal, un Bossuet, un Chateaubriand, un J. de Maistre, — pardonnez-moi si je ne me sers, pour

pouvoir parler plus clairement, que d'exemples français, — ont fondé leur apologétique. Celui-ci donc, Fauteur des Pensées^ âme énergique et « démesurée », presque violente, moins soucieuse d'ailleurs de soi, — je veux dire de l'individu, — quede la misère de notre commune condition, ce qu'il a vu dans le christianisme, c'est l'explication de notre destinée, c'est l'énigme de notre nature éclaircie, et c'est l'humanité réintégrée, par le mystère de la Rédemption, dans son union primitive avec Dieu. Mais celui-là, l'éloquent orateur des Oi^aisons funèbres et du Discours sur F histoire universelle ^ poète peut-être autant qu'orateur, mais en qui l'impétuosité de l'imagination s'équilibrait par la fermeté du bon sens, maître de sa pensée comme de sa parole, génie ami de l'ordre et de l'autorité, n'a rien senti plus profondément, ni rien exprimé plus majestueusement que ce qu'il appelait les « maximes d'Etat de la politique du ciel » : l'action de la Providence, l'intervention d'une (^ force majeure » dans les affaires des hommes, et le gouvernement de Dieu sur le monde. Un troisième survientàson tour qui s'avise que, si la beauté des choses est une présomption de leur vérité, jamais doctrine assurément n'exerça plus de prise que la ciiré tienne, ou ne donna plus de satisfactions, de satisfactions plus complètes et plus intimes, à ce qu'il y a de plus noble en nous, et sous cette impression, qui l'a

rendu lui-même à la religion de ses pr3res, il écrit, au lendemain de la Révolution, le Génie du chrùtianmnc. Et voici qu'éclairé par cette môme Révolution, ce qu'un autre s'eQ'orce d'établir, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg , c'est que les sociétés des hommes ne vivent que de la quantité de divin qui s'y mêle, à proportion de ce divin, et dans la mesure oii elles savent sacrifier aux nécessités quotidiennes de leur existence l'orgueil insensé de prétendre lutter contre lui. Vous semblet-il, Messieurs, que, s'ils aboutissent aux mêmes conclusions, ils y arrivent par les mêmes chemins? Concevez-vous un dessein plus différent que celui des Pensées de celui du Génie du christianisme? Mais vous semble -t- il surtout que la prétendue nécessité d'aboutir aux mêmes conclusions ait empêché la liberté d'esprit de Pascal, comprimé le génie de Bossuet, diminué l'élan de Chateaubriand, ou restreint enfin l'indépendance d'un Joseph de Maistre?

Descendons maintenant des sommets de l'apologétique à la pratique journalière de la vie religieuse. Vous-êtes vous, Messieurs, demandé quelquefois ce que représentaient dans l'Eglise catholique les grandes congrégations religieuses, quelle en est la commune origine, historique ou psychologique, à quelle fin et pourquoi leurs grands fondateurs les ont instituées : un saint François

d'Assise, un saint Benoît, un saint Dominique, une sainte Thérèse, un saint Ignace de Loyola, un saint Vincent de Paul, une sainte Chantai? Oh ! la réponse n'est pas facile à faire en quelques mots, et vous me pardonnerez si je la mutile en la simplifiant.

Mais n'est-il pas évident qu'ils ont eu leur dessein? que ce dessein n'était pas le môme en tous, puisque, si les vœux sont communs, les disciplines et les obligations diffèrent? qu'ils ont voulu, d'âge en âge, les uns après les autres, adapter la forme générale de la vie religieuse à des circonstances, à des exigences, à des nécessités nouvelles ? qu'en ce sens et de ce point de vue, il n'y a pas plus de rapport entre l'ordre des Carmélites et celui des religieuses de la Visitation qu'il n'y a de traits communs entre saint Vincent de Paul et saint Ignace de Loyola. Mirabilis Deus in sanctis suis! c'est un texte que les prédicateurs commentent volontiers le jour de la Toussaint, mais, tandis qu'ils appuient sur les traits par lesquels tous les saints se ressemblent, je voudrais, Messieurs, qu'on nous montrât une fois que ce qu'il y a de plus admirable, humainement parlant, dans les « Saints du Seigneur » c'est la multiplicité et la diversité des aspects sous lesquels ils se sont manifestés.

N'est-il pas encore évident que de nos jours,

et pour ainsi parler, sous nos yeux, quelquefois même à notre foyer, quand un jeune homme ou une jeune fille prennent la robe du franciscain ou du bénédictin, le voile de la carmélite ou la cornette populaire de la fille de saint Vincent de Paul, il y a des raisons de leur choix? que CCS raisons leur sont personnelles et intimes? qu'ils ont des besoins ou des aspirations de nature, une « spécificité de vocation », — pardonnezmoi ce terme pédantesque, — qui ne trouverait pas également, à se satisfaire dans un autre ordre, sous une autre robe, et sous une autre règle? que Fêtre individuel continue donc de se développer sous Tuniformité de cette discipline, de la développer elle-même en s'y développant, et ainsi de renouveler en elle le souffle de vie qui la fait durer? Gomme il y a des théologiens de la Grèce ou de la Providence, comme il y en a du Péché originel et de l'Infaillibilité pontificale » il y a des religieux de la Science, et il y en a de la « Charité fraternelle » ; il y a des religieuses de r « Expiation », et il y en a de la « Pitié pour la souflrance humaine » !

Et quoi encore? N'est-il pas évident que, s'il y a un progrès de la conscience chrétienne, il n'est nulle part plus apparent que dans l'histoire des familles religieuses, ni mieux assuré que par elles? qu'elles ont chacune reconnu, mis en lu-

mière, développé dans FEglise un aspect nouveau du christianisme? que là même est la raison des difficultés que leurs fondateurs ont quelquefois rencontrées, parce qu'il a fallu que Fautorité souveraine éprouvât, pour ainsi parler, l'orthodoxie de ce nouvel aspect et la légitimité de ce progrès? et qu'ainsi le danger contre lequel il a fallu se mettre en garde, c'est bien moins celui de s'endormir et de s'oublier dans l'immobilité d'une foi languissante que de la voir elle-même s'exalter au-delà des limites qui lui sont assignées, et dépasser le but dans son ardeur de l'atteindre? L'existence et la diversité des congrégations sont à elles seules une preuve du progrès religieux dans le catholicisme ^

Voulons-nous, cependant, en voir d'une autre espèce encore ? Considérons donc. Messieurs, après la diversité des raisons de croire et celle des raisons de choisir entre les différentes familles religieuses, la diversité des motifs de se convertir. Le beau livre à écrire qu'une Psychologie de la conversion et que de choses y pourrait-on dire qui nous serviraient pour pénétrer dans la

1. C'est à mon avis ce que ne comprennent pas de fort honnêtes gens, — car je ne parle point des autres ni à eux, — qui, s'ils ne sont pas précisément hostiles aux grandes congrégations, ne les voient pas cependantd'un très bon œil et semblent croire quelquefois que des clergés paroissiaux, et nationaux, pourraient suffire à la vie intérieure du christianisme.

connaissance de Tàme humaine à de plus grandes profondeurs qu'aucun roman ou qu'aucune tragédie! Rappelez-vous là-dessus les motifs de la conversion d'un Newman, ou d'un Manning, ou d'un Père Hecker. « S'il existe une forme du christianisme qui se distingue par son organisation admirable et sa puissance;... si les sectaires, différant tous les uns des autres, s'accordent pour la regarder comme leur ennemie commune;... s'ils succombent les uns après les autres, et ouvrent la route à de nouvelles sectes, tandis qu'elle reste toujours la même, cette forme de religion ne diffère guère du christianisme de l'époque de Nicée. » Ce sont des raisonnements de ce genre, appuyés et fortifiés de toutes les ressources de la théologie, de l'histoire et de l'érudition, qui ont décidé de la conversion du gradué d'Oxford. Une illumination d'art, une révélation qu'on pourrait appeler esthétique, ici même, à Florence, dans la chapelle des Médicis, a ouvert les yeux et transformé le cœur de cette Américaine, Elisabeth Seton 1 — dont le souvenir n'est peut-être pas entièrement effacé parmi vous; — et ainsi, Messieurs, je me reprocherais de ne pas ajouter ce détail, des impressions qu'on eût pu croire profanes, se

1, Elisabeth Seton et les commenceynens de V Église catholique aux États-Unis, ipav M"* deBarberey, 5' édition. Paris, 1892, Pousseljgue. Voyez notamment au chapitre VI, tome 1, p. 190, les

trouvent n'être pas étrangères à la propagation des Filles de saint Vincent de Paul aux Etats- Unis. Une autre, une Anglaise, n'a pu se persuader qu'il lui fût interdit de prier pour ses naorts, ou que ses prières leur fussent inutiles, et elle a redemandé au catholicisme le Purgatoire dont le protestantisme l'avait dépossédée. Le Père Hecker, lui, a demandé à Piome le moyen de concilier, avec sa foi chrétienne, l'ardeur démocratique dont il se sentait animé. Il lui a paru, comme à ce prédicateur dont je vous ai cité quelques mots, que toutes les formes du protestantisme étaient encore trop aristocratiques, étant trop individualistes ; et c'est pour pouvoir être socialiste en sûreté de conscience qu'il s'est fait catholique. Osera-t-on, Messieurs, prétendre que toutes ces conversions se ressemblent? et, s'il serait difficile de différer davantage, ne conviendra-t-on pas, au contraire, qu'autant il y a d'âmes, et même d'états d'àmes, autant il y a, dans l'unité catholique, de secrètes convenances, d'affinités mystérieuses et, de ressources inconnues? Enrichir l'âme humaine du trésor de ces res-

fragmens du journal d'Elisabeth Seton, datés des 8, 9, 10 janvier 1804,

Ces fragmens ont d'ailleurs un intérêt plus considérable que l'on ne saurais dire, s'ils témoignent, aux environs de 1804, d'un état d'âme, tout à fait analogue à celui d'un Chateaubriand, et s'ils prouvent, en dépit de tout ce qu'on a pu dire, combien il y a d'humaine vérité dans la thèse du Génie du Christianisme.

sources, et voir ce trésor, à son tour, s'augmenter, si je puis ainsi dire, de l'acquisition de ces âmes, c'est encore une forme du progrès religieux.

Que dirai-je maintenant du progrès religieux dans l'ordre social, ou, si vous l'aimez mieux, du progrès social par le moyen de la religion? et à cet égard, qu'ya-t-il de plus caractéristique et de plus instructif, Messieurs, que ce grand mouvement, dont chacune des phases, depuis un demisiècle, ne semble presque avoir eu pour objet que d'ériger plus haut, au-dessus de l'individualisme protestant, la vertu sociale du catholicisme?

Par la force de sa doctrine et reffîcacité de son action, disait hier le Souverain Pontife, c'est TEglise qui a affranchi l'humanité du joug de l'esclavage, en prêchant au monde la grande loi de l'égalité et de la fraternité humaine. Dans tous les siècles, elle a pris en main la défense des faibles et des opprimés contre l'arrogante domination des forts ; elle a revendiqué la liberté de la conscience chrétienne en versant à flot le sang de ses martyrs ; elle a restitué à l'enfant et à la femme la dignité et les prérogatives de leur noble nature, en les faisant participer, au nom du même droit, au respect et à la justice, et elle a ainsi largement concouru à introduire et à maintenir parmi les nations la liberté politique et civile.

Vous l'entendez, Messieurs, les trois mots y rsont bien, qui résument ce que l'on a quelquefois

appelé « les droits de l'homme » : Liberté, Égalité, Fraternité; et, en rappelant dans ce passage de sa dernière Encyclique, le rôle de l'Eglise en matière de progrès social, le pape Léon XIII n'a vraiment oublié que de dire ce que, depuis vingtcinq ans qu'il règne, son impulsion personnelle avait donné d'élan à ce progrès.

J'entends bien qu'on nous dit ici : « Mais ce rôle social, dont on lui fait honneur, l'Eglise Ta-t-elle toujours conçu avec la même ampleur et rempli avec la même ardeur? » Que nous importe l'objection! Et, en vérité, ne pourrait-on pas dire que, si ce rôle social est bien dans l'esprit de l'Evangile, et que l'Eglise y eût fait défaut en d'autres temps, c'est donc encore une preuve, une preuve de plus, qu'elle n'est pas la chose immobile que l'on dit, mais au contraire un être vivant, qui évolue comme tous les vivants, et dont la plasticité s'adaptera toujours aux conditions que lui fera l'histoire. Mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'en aucun temps l'Église n'a fait défaut à ce rôle social, à ce côté terrestre de sa mission, et l'objection ne procède que d'une méconnaissance des caractères du progrès. Le vrai progrès, le seul progrès durable, c'est le progrès organique, celui dont le modèle ou le type, comme j'essayais de vous le montrer tout à l'heure, nous est donné dans la nature par l'épanouissement

successif du germe et du développement de l'individu : le gland qui devient chêne, l'enfant qui devient homme, la cité qui devient nation ^ Tel est, encore une fois, le progrès religieux, dans l'ordre social comme dans l'ordre dogmatique : il procède organiquement ; et si vous en voulez, Messieurs, un bel exemple, vous le trouverez dans la manière dont l'Eglise a délivré l'humanité du « joug de l'esclavage ».

Elle ne l'a donc pas attaqué d'abord et de front, parce qu'à vrai dire les sociétés antiques reposaient sur l'esclavage comme sur leur pierre angulaire et, que si l'Eglise a sans doute mission de refaire la société, ce n'est pas en commençant par la détruire ; parce que son objet, à proprement parler, n'était pas ni ne sera jamais la transformation des institutions politiques, mais celle des cœurs; et parce qu'en fait d'œuvres sociales, sa ' sagesse, sa prudence, — et sa confiance aux promesses d'éternité que lui a faites son fondateur, — l'empêchent d'en entreprendre aucune avant de s'en être assuré les moyens. Elle savait aussi, ce que beaucoup de prétendus réformateurs ou législateurs ignorent chez nous, en France, et je crois,

1. On remarquera que cette conception du progrès est celle d'Auguste Comte, et qu'elle diffère de celle de son maître Gondorcet précisément en ces deux points : 1° Que le progrès « développe » mais ne «crée » rien; et 2° Qu'il est indéfini, mais non pas du tout illimité.

en Italie, que toutes les parties d'une société se tiennent; que la structure en est chose infiniment délicate et complexe; et qu'on peut assez aisément l'ébranler, ou même la renverser, mais il est plus difficile de la refaire ou de la remplacer. Avant qu'on les eût formulées, l'Eglise connaissait les lois de l'incidence et de la répercussion des réformes. Mais ce qu'elle savait surtout, c'est que, si l'on veut modifier les lois dans leur lettre et dans leur esprit, c'est le principe des mœurs qu'il faut atteindre ; — et c'est ce qu'elle a fait.

« Lorsque les Dieux, disaient les anciens, réduisent un homme en esclavage, ils lui ôtent la

moitié de son âme » : l'Eglise est venue enseigner le contraire. Je dis bien : le contraire, tout à fait le contraire, en rendant à l'esclave le sentiment (le sa dignité d'homme, et en enseignant au maître l'égalité des âmes devant Dieu. Inégaux en tout le reste, nous sommes égaux au regard de Dieu; et non pas, vous le savez, Messieurs, d'une égalité théorique et abstraite, mais d'une égalité de fait, et, si je puis ainsi dire, d'une égalité de nature et de destination, comme ayant tous été rachetés de la mort et du péché par le même sacrifice. Rien de ce qu'il fallait faire pour que cette idée pénétrât dans les mœurs et les renouvelât insensiblement, l'Eglise n'a négligé de le faire. Elle en a donné l'exemple et le modèle dans son propre plan

d'organisation et clans sa constitution : Deposuit pot eut es de se de et exaltavit humiles. Dans des sociétés où les classes, puisqu'il y en aura toujours, étaient proprement des castes, elle a créé, permettez-moi cette expression trop moderne, un véri- Kible courant de circulation démocratique. Elle a îrlorifié la modestie de la servante et rabaissé l'orgueil de la maîtresse; elle a fait de l'esclave le supérieur de son maître. Et le jour a commencé de luire où, des mœurs nouvelles s'étant substituées aux anciennes, et la transformation s'étant accomplie dans les cœurs, les dernières barrières sont tombées, et l'esclavage a disparu, sans qu'il y eût besoin presque de l'attaquer, comme devait à son tour disparaître le servage, et comme disparaîtront sans doute. Messieurs, beaucoup de choses qui nous semblent aujourd'hui nécessaires ou essentielles. Et en effet elles le sont, elles le seront aussi longtemps que les mœurs n'en auront pas prononcé, ou, sans l'avoir même prononcée, exigé la condamnation.

Car justement, et parce qu'il ne saurait procéder que de la transformation des mœurs, dont il est alternativement la conséquence et l'ouvrier, le progrès social n'aura pas de meilleur ni de plus sûr instrument que le progrès religieux. 11 n'en aura pas dans l'avenir, parce qu'il n'en a pas eu dans le passé. Et pour terminer ce discours, c'est

ce qu'il me reste à vous montrer en attirant votre attention sur deux faits dont je voudrais dégager la signification.

Le premier, c'est que l'idée même de progrès ne date dans l'histoire du monde que de l'apparition du christianisme. Quelques poètes ont-ils fait exception : Lucrèce, pour la manière dont il a conçu l'évolution de l'humanité primitive, et Virgile, pour quelques pressentiments d'avenir? II se pourrait. Mais, d'une manière générale, ce n'est pas dans l'avenir, c'est bien dans le passé que la civilisation gréco-latine a vu son âge d'or, et depuis Hésiode jusqu'à Horace, les générations des hommes ont partagé l'opinion que l'ami de Mécène exprime dans ces vers bien connus :

jEtas parentum, pejor avis, tidit Nos nequiores, tnooc daturos Progeniem vitiosiorem...

Ce n'est pas sans doute aux Hindous ni aux Chinois que vous demanderez d'avoir autrement pensé sur ce point que les Latins et que les Grecs. Je conviendrai d'ailleurs, sans difficulté, Messieurs, que le christianisme lui-même, s'il avait conscience d'être un «progrès» sur les religions antérieures,

n'a pas d'abord entrevu toute la fécondité de cette idée de progrès, et c'est encore un de ses progrès que d'avoir « appris » qu'elle était impliquée dans son essence. Mais après cela, ce qui n'est pas douteux, et ce qu'Auguste Comte a si bien démontré contre le philosophisme du xviii^ siècle, c'est le progrès des idées, des mœurs, et des institutions au moyen âge sous l'influence du christianisme ^ Et depuis le xvi^ siècle, — qui ne laisse pas, à bien des égards, d'avoir été lui-même (vous le savez ici mieux qu'ailleurs) une manière de rétrogradation, — quelques progrès de l'ordre matériel et de l'ordre scientifique qui se soient opérés, en dehors, ou plutôt et pour mieux dire, en marge du christianisme, je ne sache pas de progrès moral qui ne doive être rapporté à la même influence Taine a été plus loin, et il a essayé de montrer, dans une page de ses Origines de la France conteni- ■poraine^ que, si le monde moderne a traversé quelques crises plus aigiies d'immoralité, « en Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous le Directoire », la cause n'en était autre que l'afl'aiblissement ou l'obscurcissement de l'idée chrétienne. «Quand on s'est donné ce spectacle, et de près, ajoutait-il

1, Il convient de noter que M"° de Staël, dans ses livres de la LitLéraiure et de VAlleynagne, en avait eu le pressentiment.

en terminant, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes. »

Voilà le premier fait, et voici le second.

Non seulement l'idée de progrès ne semble être apparue dans le monde qu'avec le christianisme; mais, depuis le christianisme, elle ne s'est réalisée que dans les sociétés chrétiennes ; et les autres toutes les autres, sauf peut-être l'arabe et pendant un court moment, se sont montrées incapables de progrès. C'est un lieu commun de dire, vous le savez. Messieurs, que l'Orient est le pays de l'immobilité, et ni les anciennes religions, celle de laChine, par exemple, — et en admettant que ce soit une religion, — ni les religions de nouvelle formation, prosélytiques ou conquérantes, l'islamisme ou le bouddhisme, n'ont réussi à secouer cette espèce de torpeur. Quelques Arabes ont fait de l'algèbre, de la chimie, de la médecine; ils ont traduit, commenté, et je crois, déformé Aristote ; mais, à Gonstantinople comme au Maroc, et pas plus en Perse qu'en Turquie, la civilisation n'a fait de progrès qui ne fussent des importations d'Occident. Elle n'en a pas fait d'autres en Chine, ni surtout d'une autre nature.

11 semble donc, Messieurs, qu'entre le christianisme et le progrès lui-même, il y ait une liaison de fait. Pas de progrès avant le christianisme, ou bien peu, de bien lents, qui de Miltiade à Jules

César n'ont modifié un peu profondément ni l'aspect de la civilisation, ni la « mentalité » de l'être humain. Et, d'un autre côté, pas de progrès en dehors du christianisme. Avons-nous le droit d'en conclure que cette liaison de fait soit une solidarité de fond ? Je le crois, pour ma part, et à ce propos vous remarquerez. Messieurs, que si l'on ne le croit pas, on est donc obligé, dans les principes de la théorie du progrès infini, de considérer dix-huit siècles de christianisme, comme un accident dans une histoire qui n'est vieille ellemême que d'à peine trois mille ans. Mais, entre christianisme et progrès, quand on refuserait de reconnaître, ou quand on repousserait, comme insuffisamment établie en logique, cette solidarité que nous y croyons voir, il resterait toujours qu'on ne saurait la nier, en fait, ou dans l'histoire et qu'en attaquant le christianisme, à la manière de nos « francs-maçons » ou de nos « libres penseurs », nous devrions toujours craindre d'attaquer du même coup non seulement le principe de la vie morale, mais encore le principe même du progrès de la civilisation! Ce n'est pas seulement à la corruption que retomberaient des sociétés athées ou autichrétiennes; ce n'est même pas à la décadence ; mais, — ce qui nous paraît sans doute encore bien pis, — c'est à l'immobilité. Nous nous ankyloserions, pour ainsi parler, nous nous enkys-

terions, comme la civilisation chinoise, dans le dernier état où la religion nous aurait laissés en se retirant de nous. Et, en d'autres termes encore, plus expressifs peut-être, ce qui périrait avec la religion, si elle pouvait périr, ce serait. Messieurs, la fécondité même des principes au nom desquels on l'attaque. Il est à la fois d'un catholique et d'un ami du progrès de ne pas vouloir en courir la chance.

Si maintenant. Messieurs, après m'être excusé d'avoir si longtemps retenu votre attention, je vous en remerciais très longuement, ce serait à la fois de la modestie et de l'impertinence. Ce serait de la modestie, parce que, sans parler de mon insuffisance, je sais que je n'ai pu, dans une heure de parole, qu'effleurer le grand sujet que j'ai peutêtre imprudemment choisi. A Florence, et pour untel auditoire, je n'en pouvais choisir un moindre. Mais ce serait aussi de l'impertinence, parce que, vous le savez, il y a des sujets dont l'intérêt supplée de lui-même à l'insuffisance de l'orateur. Le « Progrès religieux» estde ceux-Jà. Dans le temps oii nous sommes, il est pour nous tous, et pour chacun de nous, d'une telle importance de nous croire et de nous sentir dans la vérité, que nous n'avons guère, pour nous faire écouter, qu'à exposer les efforts que nous avons tentés pour nous éclairer et nous rassurer. C'est tout ce que j'ai

prétendu faire. Et pour détourner un mot de Montesquieu, mon ambition serait satisfaite si j'avais réussi, dans ce discours, à vous donner de sérieuses raisons de persévérer dans vos convictions, dans vos espérances, et dans votre foi.

Fin

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