Conférence prononcée à Besançon le 28 novembre
saurait jamais y avoir d'expérience personnelle qui ne soit de nature à tourner au profit commun. Je ne souhaite ce soir que de vous le prouver, une fois de plus, en vous parlant de V Action sociale du Christia7iis?ne.
Alexis de Tocqueville écrivait, voilà tantôt un demi-siècle écoulé, tout au début de son livre devenu classique sur V Ancien régime et la Révolution :
« Toutes les révolutions civiles et politiques ont eu une patrie et s'y sont renfermées. La Révolution française n'a pas eu de territoire propre : bien plus, son effet a été d'eflacer en quelque sorte la carte de toutes les anciennes frontières. On l'a vue rapprocher ou diviser les hommes en dépit des lois, des traditions, des caractères, de la langue, rendant parfois ennemis des compatriotes et frères des étrangers, ou plutôt elle a formé, au-dessus de toutes les nationalités particulières, une patrie intellectuelle commune dont les hommes de toutes les nations ont pu devenir citoyens.
« Fouillez toutes les annales de l'histoire, vous ne trouverez pas une seule révolution politique qui
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ait eu ce même caractère ; vous ne le trouvères que dans certaines révolutions religieuses. Aussi c'est à des révolutions religieuses qu'il faut comparer la Révolution française, si l'on veut se faire comprendre à l'aide de l'analogie. »
Je n'ai jamais compris comment ni pourquoi Tocqueville, après avoir si nettement démêlé l'un des caractères essentiels de la Révolution française, avait refusé d'en voir la raison d'être, et l'explication, si naturelle et si simple, dans ce fait que la Révolution française a elle-même, et d'abord, été une révolution religieuse.
Car, elle a sans doute affecté d'autres caractères, et, par exemple, on peut, si l'on veut, la définir historiquement ou politiquement, comme une rupture de la France avec son propre passé ; on peut, économiquement, la définir, avec Taine, comme une « translation de propriété », et on peut, socialement, la définir comme l'établissement de la démocratie sur les ruines de la féodalité... Mais, fille et légitime héritière de la philosophie du dix-huitième siècle et de l'esprit encyclopédique, je dis, Messieurs, qu'avant tout, principalement, dans son inspiration première et de dessein formée la Révolution française a été une révolution rehgieuse, — ou antireligieuse. Et c'est même ce qui explique plusieurs de ses caractères secondaires, qui n'appartiennent précisément
qu'à elle, et qu'en vain s'épuiserait-on à retrouver, comme l'avait bien noté Tocqueville, dans l'histoire des révolutions d'Angleterre ou de la révolution d'Amérique.
Tel est, en premier lieu, son caractère d'universalité, qu'il a fallu qu'elle affectât pour pouvoir utilement lutter contre le christianisme. De même que le christianisme, c'est bien à tous les hommes, — Ite et eiuilei^ doceie omnes gentes, — qu'elle a prétendu s'adresser ; et en effet, c'est que son ambition était de le remplacer. Tel est encore son esprit de prosélytisme, que je comparerais volontiers, pour son ardeur guerrière et pour son absence de scrupules, avec celui de l'Islam. Par le fer et par le feu^ par la guerre et par le sang, le sien et celui des autres, c'est ainsi que, comme l'Islam, la Révolution française a réalisé la plupart de ses conquêtes ; et la victoire de ses armes a partout précédé et fondé celle de ses principes. Et telle est aussi. Messieurs, l'explication de sa grandeur farouche, qui n'éclate nulle part dune manière plus faite pour nous étonner que dans son contraste avec la médiocrité des acteurs qui Font faite. Mettons à part quelques hommes, un Mirabeau, un Sieyès, un Danton, et une femme, Mme Roland ; mettons à part Napoléon ; qui connaissez-vous, Messieurs, de plus médiocre qu'un Saint-Just ou un Robespierre, si ce n'est ceux qui
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les ont renversés : un Tallien, un Fre'ron, un Barras? Mais une force était en eux, qui les soulevait au-dessus d'eux-mêmes, une inspiration dont à peine avaient-ils conscience, un souffle qui ne venait pas deux ; et c'était toujours le caractère religieux ou antireligieux de la Révolution.
La persistance du même caractère n'explique pas moins bien ce qui a suivi. Car, Messieurs, — nous pouvons le dire avec une certitude entière, aujourd'hui qu'il est révolu — l'inspiration générale de la pensée du xix^ siècle, chrétienne ou antichrétienne, a été reliprieuse. Voyez les noms et voyez les œuvres! D'un côté, Chateaubriand, avec le Génie du christianisme; Lamennais, avec l'Essai su?' rindifférence; Joseph de Maistre, avec ses Soirées de Saint-Pétersbourg ; et de l'autre, en passant par Auguste Comte et Sainte- Beuve, les Michelet, les Quinet avec leurs Histoires de la Révolution ; Renan, avec ses Origines du Christianisme; Victor Hugo, dans ses dernières œuvres. A vrai dire, depuis cent ans, tous nos grands écrivains, en France, n'ont tendu qu'à «déchristianiser » ou à « rechristianiser » la pensée française, et, du même coup, à défaire ou à refaire, à ébranler ou à consoHder, à entraver ou à promouvoir l'œuvre de la Révolution.
Et c'est aussi, Messieurs, au moment oh je parle,
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c'est ce qui nous explique la vraie nature et l'àprett' des luttes religieuses.
Car, je vous en prie, Messieurs, si nous voulons soutenir utilement le combat, sachons ici, avant tout, rendre justice à nos adversaires. Nous raisonnons souvent contre eux comme s'ils n'étaient animés à la conquête du pouvoir, de l'influence ou de l'autorité,, que par les mobiles les moins généreux, et les appétits les plus vulgaires ou les plus grossiers. Je le veux bien, mais en ce cas, c'est donc un reproche qu'ils auraient le droit de nous retourner, et je ne vois pas, en vérité, comment nous répondrions. Quelles preuves si démonstratives avons-nous données de notre désintéressement? Mais ce que je veux vous dire, et ce qu'il nous faut savoir, c'est, Messieurs, qu'ils ont une doctrine, une doctrine entière, une doctrine liée, conséquente en toutes ses parties, une doctrine qui est un bloc, le « bloc » autour duquel ils en forment un autre, et qu'ils croient à cette doctrine, et qu'ils sont prêts à lui faire autant de sacrihces que nous :, et que c'est donc sur ce terrain qu'il nous faut les combattre. Non, quoi qu'en disent les journalistes, ceux de Paris en particulier, non, ce n'est point par métaphore ou par amusement que nos politiciens agitent le drapeau de l'anticléricalisme. Ce n'est pas pour retarder le moment de discuter la question de « l'Impôt pro-
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gressif », ou celle des « Retraites ouvrières ». Mais c'est qu'ils ont au cœur la haine enracinée du christianisme, et généralement de toute idée religieuse. Ils l'ont, en tant que fanatiques de la Révolution. Ils l'ont, en tant qu'héritiers dégénérés, si vous le voulez, mais pourtant légitimes^ de Voltaire ou Rousseau. Ils l'ont, en tant qu'admirateurs de la Convention. Us l'ont, en tant que Jacobins, parce que Jacobins, et par cette raison décisive que leur jacobinisme lui-même n'est généralement en eux qu'une suite nécessaire de leur anticléricalisme ou de leur antichristianisme.
Le savent-ils bien eux-mêmes? C'est une autre question. Nous ne savons pas toujours tout ce que nous croyons, parce que, comme Ta dit Descartes, « la faculté par laquelle on croit n'est pas la même que celle par laquelle on connaît que l'on croit ». Bouvard et Pécuchet peuvent professer des théories qui les dépassent, et qui n'en conservent pas moins toute leur valeur, quoiqu'ils soient euxmêmes des imbéciles. Quelques voltairiens fussent-ils encore plus... Bouvard et Pécuchet qu'ils ne le sont, le voltairianisme n'en serait pas moins tout ce qu'il est. C'est ainsi. Messieurs, que si nos Jacobins ne sauraient toujours nous rendre raison de leur anticléricalisme ou de leur antichristianisme, ils ne l'en professent pas moins avec une entière sincérité. La religioUj voilà pour eux l'eti-
nemie. C'est dans la haine de la religion que se résume pour eux la Révolution. Là en est l'àme et là l'objet. Là le terme et là l'idéal. Elle n'aura rien fait tant qu'elle n'aura pas anéanti l'idée religieuse ; et^ si vous me demandez comment on s'y est donc jusqu'à présent trompé, je crois que je puis vous le dire.
C'est qu'à peine éclatée, la Révolution française a été comme interrompue dans son cours, et suspendue dans la production de ses conséquences, dès 1797, par la guerre étrangère. Pour faire face à l'Europe coalisée contre nous, la Convention, le Directoire, le Consulat, l'un après l'autre, ont dû reprendre les errements de l'ancien régime, administratifs, militaires ou diplomatiques. Comme la France de Louis XIV, la France révolutionnaire et celle de Napoléon, pour étendre leur domaine, et après l'avoir démesurément étendu, pour défendre leur existence, ont dû faire et ont fait, de leur puissance politique, la première et la principale de leurs préoccupations. De 1815 à 1870 les gouvernements qui se sont succédé n'ont vécu que du rêve de défaire ou de refaire, de « déchirer » ou de « remanier » les traités de Vienne. Et, au lendemain de 1870, — quelques-uns d'entre vous se le rappellent sans doute, et toute une littérature en fait foi, — toutes les autres considérations ont cédé devant la considération suprême d'être constam-
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ment prêts, si quelque jour elle devait s'offrir, à saisir l'occasion de reconquérir dans le monde le rang et le rôle qui furent si longtemps les nôtres. Mais aujourd'hui que nous semblons avoir perdu jusqu'à la mémoire de notre passé; qu'il n'est question tout autour de nous que d' « arbitrage » et de « désarmement » ; que nous semblons prêts à tout subir pour continuer à jouir des bienfaits de la paix, le fleuve interrompu reprend son cours ; et voici que des principes de la Révolution nous allons voir sortir tout ce qu'ils contenaient de conséquences. Nos pères n'en avaient vu se réaliser qu'à peine quelques-unes. Nous en voyons, nous, aujourd'hui, se dégager les autres. Et c'est pourquoi, Messieurs, si nous voulons voir clair dans notre propre histoire, conservateurs et progressistes, radicaux, ralliés, républicains de gouvernement, il nous faut bien savoir que tous ces mots ne vont pas au fond des choses; ils n'en expriment que la surface ; ils n'en atteignent pas le point vif; et, de nos jours comme il y a cent ans, la vraie lutte, la seule, de l'issue de laquelle tout le reste dépend, c'est la lutte de l'idée religieuse et de l'idée de la Révolution.
Il y a longtemps qu'on le saurait, si l'on savait les liens étroits qui rattachent la « question religieuse » et la « question sociale ». Ce qui ne veut pas dire, Messieurs, que « toute question religieuse soit une question sociale »! Il y a peut-être des questions religieuses qui ne sont pas des questions sociales. Mais, inversement, je dirais volontiers que toute question sociale est une question religieuse. Et, en vérité, la formule même de l'irréligion, en tant qu'elle consiste à faire de la religion « une affaire personnelle », n'est-ce pas la devise même de l'individualisme révolutionnaire ?
Permettez-moi, Messieurs, de mettre à ce propos sous vos yeux deux citations caractéristiques, et que j'emprunte toutes les deux, pour des raisons que je vous dirai tout à l'heure, à des pasteurs protestants :
(( La religion, dit le premier, consiste en une relation. Une relation normale avec Dieu et tout d'abord une relation avec la vie humaine, dans laquelle le Dieu de l'homme est présent. La valeur de l'expérience religieuse pour Dieu et pour l'homme est dans ses fruits sociaux : elle n'a aucune valeur si elle ne change, si elle ne transfigure moralement la vie pratique.
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« La nature de nos relations avec nos semblables de tout rang et de toute condition, voilà la pierre de touche sociale de notre vie religieuse. » [G.-D. Herron, Christianisme social, trad. française, Paris, 1902, Fischbacher. Questions économiques et Religion, pp. 62-63.]
Un autre pasteur disait à son tour :
« En ce qui regarde le salut, nous estimons que le vrai chrétien ne veut pas être sauvé seul...
« ...Telle était Tàme d'un saint Paul, quand il s'écriait, sublime : « Je voudrais être anathème « pour mes frères ! » Tous les individus forment un seul organisme, et l'apôtre ne veut pas être séparé de la multitude. Est-ce là rabaisser l'individu? Au contraire Fapôtre l'exalte, dans la mesure où il augmente sa dignité, oiî il étend son empire... On pourrait dire aux protestants contemporains qui parlent toujours de l'individu et de ses droits : Vous n'y croyez pas encore assez car vous ne croyez pas suffisamment à la solidarité évangélique. » r\Yilfred Monod, La Fin d'un christianisme, trois conférences, Paris, 1903, Fischbacher, pp. 161-162.]
Eh bien. Messieurs, nous aussi, c'est sur ce terrain qu'il faut nous placer. A l'individualisme révolutionnaire, c'est l'action sociale chrétienne qu il nous faut opposer. 11 pourrait y avoir d'autres terrains de combat. Nous pourrions oppo-
ser la réalité du christianisme historique à la caricature monstrueuse que la Révolution s'en est forgée. Nous pourrions opposer, sur le seul terrain philosophique, doctrine à doctrine, symhole à symbole. Credo à Credo. Mais nul autre, à mon avis, ne nous étant pkis favorable que le terrain social, c'est donc sur celui-là qu'il nous faut entreprendre la lutte. Et j'espt're que les protestants, pour combattre sur ce terrain, ne m'en voudront pas de les enrôler avec nous dans nos ran^s.
Que ferons-nous donc à cet effet? En premier lieuj Messieurs, nous revendiquerons sur la Révolution tout ce que la Révolution a prétendu <( laïciser ». On nous le dit tous les jours, et on nous le répétait hier encore : « Nous voulons laïciser l'Etat ! » Et nous, nous vous dédons de le faire, de la manière et au sens que vous l'entendez, si tous ces mots de Liberté, {ÏEfjcdité, de Fraternité, qui sont le fondement de votre État laïque, n'ont eux-mêmes ni support, ni consistance, ni sens en dehors du christianisme. C'est ce que j'ai tâché naguère de montrer à Lille, dans un discours sur les Raisons actuelles de croire.
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et, depuis, à Toulouse, dans une conférence sur Vidée de solidarité. Reprenons cette idée, si vous le voulez bien, et au lieu de nous demander, comme je l'avais fait alors, quelle en est l'origine et quelle en est la définition, demandons-nous aujourd'hui. Messieurs, de qui nous sommes donc et de quoi solidaires.
Du passé de l'humanité, nous dit-on, et plus particulièrement des générations qui nous ont précédés dans l'histoire et sur Je sol de la patrie commune. Je le veux bien. Mais encore, de quels hommes de ces générations? et de quelles institutions? Solidaires de Bonaparte, ou de Robespierre, ou de Louis XIV? solidaires de la monarchie ou de la Convention ? solidaires de ceux qui ont fondé la République? ou de ceux qui l'ont supprimée? C'est ce qu'on aimerait savoir. Car enfin, si quelques hommes n'ont travaillé dans le passé qu'à détruire tout ce que nous croyons que l'on aurait dû conserver, ou réciproquement, si le zèle, si l'activité, si le talent de quelques autres ne se sont employés qu'à combattre l'avènement de ce que nous considérons comme une conquête heureuse, nous ne pouvons nous sentir ni nous dire à la fois solidaires des uns et des autres. Et vous savez bien que nous ne le sommes pas. En réalité, nous ne nous tenons pour solidaires que de ceux qui ont représenté dans le passé les idées
qui sont présentement les nôtres. Et lisez les historiens. Vous verrez si ce n'est pas toujours là que l'effort de leur impartialité prétendue vient échouer.
Veut-on parler de la solidarité qui nous lierait les uns aux autres et tous ensemble dans le présent? Soit encore, Messieurs ; mais comment Tentend-on? Car enfin, chez les anciens, n'a-t-on pas « démontré » que la stabilité sociale était solidaire du maintien de l'esclavage? et, de nos jours, quelle excuse ou quelle justification donne-t-on des conditions qui sont celles du prolétariat, sinon que l'existence elle-même du prolétaire est « solidaire » de la continuation des abus qui l'oppriment? C'est notamment la seule excuse ou la seule justification qu'on ait jamais donnée du luxe : il fait vivre ceux qu'il éclabousse; et, en effet, on a calculé que la France, par exemple, exportait, bon an mal an, quelque 800 millions de francs de marchandises de luxe à l'usage des milliardaires ou des grandes dames du reste du monde. Mais qui ne voit qu'en ce cas le nom de « solidarité » n'est qu'un synonyme des noms de « fatalisme » ou de « nécessité », c'est-à-dire le contraire de tout ce qu'on voudrait lui faire signifier? le contraire de l'emploi trompeur qu'on en fait dans les discours publics? le contraire de tout ce qu'on enveloppe, sans y regarder jamais avec assez d'attention, sous
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Is nom magique de « Progrès » ? Oui;, c'est ainsi que dans l'Inde, en Chine, en Turquie, la solidarité n'est qu'un autre nom de l'immobilité. Si l'on y touchait aux abus, on ébranlerait les lois de l'empire. C'est toute une civilisation qui croulerait, avec le système du mandarinat, ou avec l'abolition du régime des castes. Et consultez les économistes. Yous verrez si toutes leurs théories de la richesse ne se ramènent pas à cette conclusion, « qui! faut qu'il y ait des pauvres parmi nous » !
Que vous dirai-je, après cela, de la solidarité dans l'avenir? Messieurs, pour en juger, nous n'avons qu'à voir d'année en année s'enfler le chiffre de la dette publique. Ah! nous nous moquons bien du fardeau qui pèsera sur les épaules de nos arrière-neveux ! Si nous étions sûrs, a-t-on dit, que les mines de charbon qui sont présentement en exploitation sur le globe dussent être épuisées dans trois cents ans, je suppose, quel est celui d'entre nous qui, pour les faire durer quelques années de plus, consentirait, au fort de l'hiver, à se priver d'un seul seau de charbon? Messieurs, les faits sont là qui répondent à la question : la prodigalité sans mesure, le gaspillage inutile, et la dissipation sans frein. Solidaires de l'avenir? Nous ne croyons l'être, nous ne nous conduisons comme l'étant en effet, que dans la
mesure où nous croyons avoir un intérêt actuel à préparer cet avenir. Si nous amassons une fortune pour nos descendants, c'est à la condition, ou du moins avec l'espérance, que nous ne laisserons pas de commencer par en jouir nous-mêmes, et aussi qu'il ne nous en coûtera pas de trop pénibles sacrifices. Même en ce cas, nous leur imposons nos convenances, à nous, je veux dire notre manière, à nous, de comprendreleurs intérêts. Nous restreignons, nous engageons, nous entravons leur liberté d'avance. Et voyez tous les testaments, si l'objet n'en est pas, en nous projetant nousmêmes au delà de notre existence mortelle, d'inféoder le présent au passé, l'avenir au présent, et donc encore, Messieurs, en les consolidant l'un par l'autre, de les immobiliser.
Qu'est-ce à dire ? et répudierons-nous pour cela l'idée de solidarité? Non sans doute. Mais nous montrerons que la vraie solidarité ne commence qu'avec la solidarité morale et la solidarité consentie. La solidarité n'est pas une detie^ mais un devoir. Nous montrerons, Messieurs, — et cette nuance morale, dette et devoir, ou plutôt cet abîme qui sépare ces deux mots de même orig-ine suffirait presque à l'établir, — nous montrerons que, de cette solidarité, le monde n'a pas eu conscience avant le christianisme. Nous montrerons qu'il ne pouvait pas en avoir conscience. La pitié
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n'est pas la justice, et la justice n'est elle-même que le commencement de la « solidarité » qui ne s'achève que dans la charité. Nous montrerons qu'à moins d'être éclairée par l'idée chrétienne, il n'y a pas de tyrannie ni de routine que ce nom de solidarité ne puisse servir, et n'ait servi, de fait, à soutenir. Ce que nous aurons ainsi montré pour l'idée de Solidarité, nous le montrerons, non moins aisément, pour les idées de Fraternité, à^Egalité, de Liberté. Et quand nous l'aurons montré, c'est ce qui nous rendra facile de rendre justice aux bienfaits de la Révolution.
Je dis, Messieurs : les « bienfaits de la Révolution » ; et, en effet, plus généreux que nos adversaires, ces bienfaits pourquoi les nierionsnous? Bien des maux nous sont venus de la Révolution. Quelle raison aurions-nous de nier, que conformément à la condition des choses humaines, ces maux aient eux-mêmes été mêlés de quelque bien? Ou plutôt encore, comment les nieronsnous, s'il n'est guère possible qu'en se laïcisant, les idées que la Révolution a dérobées au christianisme, aient aussitôt, et de ce seul fait, perdu toute bienfaisante valeur? Et c'est pourquoi. Messieurs, ces idées, non seulement nous les lui reprendrons, pour les retremper à leur source, en les rapportant à leur véritable origine, mais nous ne répudierons même pas toutes les conséquences
qu'elle en a tirées, et surtout, nous ne refuserons pas d'examiner impartialement, je dis les plus avancées d'entre elles, dussent-elles être taxées de Socialisme.
Car il ne faut pas avoir peur de ce mot de socialisme : d'abord, parce qu'il est toujours laid et inélég-ant d'avoir peur; et puis, parce qu'au fontl du socialisme, on se tromperait étrangement et dangereusement, de croire qu'il n'y eût que de vulgaires appétits de jouissance. Il y a autre chose. Il y a de justes plaintes et il y a de justes revendications. Qui niera, Messieurs, que, du progrés môme, de ce progrés dont nous sommes, et à bon droit, si fiers, il se soit engendré, depuis un siècle maintenant passé, do nouvelles formes de misère? La grande industrie, en renouvelant la face du monde, a renouvelé celle de la misère, et nous souffrons des maux inconnus de nos pères. Le travail même a changé de nature. Qu'y a-t-il de commun entre le travail, parfois pénible sans doute, mais sain et fécond cependant de la terre, tel qu'il s'accomplissait jadis sous le soleil de Dieu, parmi des rites qui ressemblaient à des fêtes : fenaison, moisson ou vendanges, et le travail de la mine ou de l'usine, monotone, astreignant, déprimant, dont on j)ourrait dire que le moindre vice est de réduire l'homme à l'état de machine inconsciente ou de rouage anonyme? Le
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socialisme, si nous avons le courage de le reconnaître, n'est autre chose, Messieurs, que l'expression du malaise universel engendré par les conditions nouvelles du travail. Et ne me dites pas que contre ces conditions nous ne pouvons rien, ou peu de chose. Car je vous répondrais que le socialisme c'est donc encore l'impossibilité d'admettre qu'il y ait en économie politique des lois de fer et d'airain, que nous devions regarder comme immuables, nécessaires, fatales ; et, au contraire, l'intelligence ne nous a été donnée que pour les adapter aux exigences de l'humanité. Des chrétiens peuvent le croire, avec les socialistes, eux qui n'ont pas d'ailleurs besoin d'être socialistes pour le croire, et qui trouveront toujours dans leur croyance le frein que les socialistes ne sauraient trouver dans leur « conception matérialiste » de l'homme et de la vie.
Vous ne pensez pas, en effet. Messieurs, que je confonde ici « l'idée socialiste » avec « l'idée chrétienne «, et nous laisserons ce paradoxe aux dilettantes de l'école de Renan. Vous vous rappelez le portrait que l'incomparable sophiste, dans son Saint Paul, nous a tracé de Fapôtre, sous la figure d'un a Compagnon du tour de France », allant de ville en ville et semant dans les cœurs, avec son Évangile, le mépris et la haine de la société de son temps. Le paradoxe a fait fortune.
et de moindres sophistes, enchérissant sur le maître, ont insinué... qu'à la rigueur... il se pourrait... que les ciirétiens ne fussent pas tout à fait innocents de l'incendie de Rome sous Néron. Vous me permettrez de ne pas m'attarder à la réfutation de ces calomnies. Elles se jus:ent en s'énonçant.
Mais quand on persisterait à confondre l'inspiration sociale du christianisme naissant avec ce qu'il y a de plus pur dans le socialisme contemporain, je crois bon de noter que trois différences, parmi beaucoup d'autres, suffiraient pour creuser entre eux un abîme. Humainement parlant, la grande nouveauté du christianisme, et ce qui fera toujours, en tout temps, en tout lieu, sa noblesse, c'est d'avoir mis l'objet de la vie en dehors et au delà de la vie. Le sociahsme,lui, nele voit que dans ce qu'on pourrait appeler la réalisation du royaume de Dieu sur la terre. En second lieu, tandis que le ressort intérieur de la vie chrétienne est la doctrine de l'effort et du perfectionnement de soimême, le socialisme, lui, ne propose de but à son action que « l'épanouissement de toutes nos puissances », et la satisfaction de tous nos instincts. Les pires de nos passions, à son sens, nous ont été données pour en jouir. Et, en troisième lieu, Messieurs, si c'est l'honneur du christianisme que d'avoir opposé le droit de la conscience à la tyran-
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nie de l'État ou de la cité, vous savez, — et vous le voyez tous les jours plus clairement, — que le socialisme laïque, si je puis ainsi dire, n'est que l'abaissement ou l'anéantissement de l'individu devant le droit de l'État. C'est ce que ne consentiront jamais de vrais chrétiens. Ni jamais nous ne nous ferons une idole de l'État, et par conséquent de nous-mêmes des dieux ; ni jamais nous ne croirons que nos instincts nous aient été donnés pour les satisfaire, et que par conséquent notre droit à chacun n'ait de limites que celles de notre puissance ou même de nos besoins; ni jamais nous ne consentirons à voir dans la vie de ce inonde la lin, ou l'objet, ou surtout la raison de la vie.
F^t, Messieurs, pour ne rien dire de tant d'autres différences, aussi longtemps que nous continuerons de n'y point consentir, nous n'aurons pas peur du socialisme, parce que, sans courir le risque de tomber dans aucun de ses excès, nous trouverons, dans notre croyance, de quoi soutenir les plus justes de ses revendications.
Quelles sont d'ailleurs ces revendications, je veux dire, en quoi consistent-elles, et de quelle manière, en quelle forme, par quels moyens les soutiendrons-nous ou travaillerons-nous à les faire triompher? Messieurs, ce n'est pas à moi de vous le dire, et j'en veux aujourd'hui laisser l'honneur
à M. de Mun. S'il appartient à quelqu'un de vous de tracer votre programme., c'est à l'homme qui fut en France l'émule de Ketteier en Allemagne, de Manning en Angleterre, l'initiateur et l'orateur inspiré du mouvement catholique social. Mon rôle, à moi, qui ne suis pas un homme politique, est de poser ou de discuter des principes. 11 ne faut pas vouloir tout faire ; et, conformément à l'un des plus assurés de ces principes, qui est celui de la « division du travail », c'est à d'autres que je m'en remets des moyens de les appliquer. Mais ce que je puis afiirmer, et, je le crois, au nom de M. de Mun comme au mien, c'est que, si le véritable esprit du socialisme est de vouloir travailler à diminuer l'inégalité des conditions des hommes ; à réaliser en ce monde ce que l'humaine condition comporte de justice ; et surtout à combattre, sans relâche ni défaillance, les maux qui se réengendrent, pour ainsi dire quotidiennement, du fond de notre individualisme, non seulement, Messieurs, nous ne devons pas avoir peur du mot de (( socialisme », ni de la chose, mais c'est nous qui sommes vraiment « sociaux » ou « socialistes». Car, à un programme de discorde et de haine, n'est-ce pas nous. Messieurs, qui nous proposons de substituer « un programme d'accord et de progrès » ? Je ne connais guère, pour ma part, de formule plus odieuse que celle de la guerre de
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classes, tellement odieuse, tellement inhumaine, je veux dire tellement étrangère à la notion même d'humanité, que je ne saurais de quel nom qualifier ceux qui la prêchent, à la manière d'un Jaurès, si je n'aimais mieux voir en eux la cymbale dont l'apôtre a parlé, le rhéteur qui s'occupe des sonorités de sa propre éloquence, la grosse caisse ou le tam-tam du parti dont on se croit le chef. Mais comment, quand on ne fonde sa politique entière que sur la « guerre de classes », et môme sa morale, comment ose-t-on parler de « socialisme », et comment de « solidarité » ? Oui, comment, quand on ne s'évertue qu'à chercher les moyens d'entretenir, d'exaspérer, d'envenimer la lutte, quand ce qu'on redoute le plus au monde, c'est la réconciliation des partis, l'oubli des rancunes, l'apaisement des haines, quand on n'écarte loin de soi le fantôme de la guerre étrangère que pour mieux diviser un grand peuple contre luimême, en lui faisant de la guerre civile une seconde nature, une manière, et une raison de vivre, son unique raison de vivre? Et nous étonnerons-nous après cela, Messieurs, que si nos socialistes nous ont fait beaucoup de mal, — j'entends à nous tous et à leur pays, — on fût assez embarrassé de dire quels services ils ont rendus, je ne dis plus à nous, ni à la France, mais seulement « aux masses » que l'on voit qui les suivent
avec tant de docilité? C'est que la haine, quoi que l'on dise, n'a jamais été, ne saurait être un instrument de progrès; et je ne sais ce qu'elle vaut pour détruire ; elle aveugle peut-être, en ce cas-là même, ceux qui se laissent conduire à ses inspirations ; mais elle est impuissante à fonder.
Autre avantage encore. Messieurs, de « l'idée sociale chrétienne » sur « l'idée socialiste révolutionnaire », et avantage sur lequel à peine ai-je besoin d'insister. Rien n'est plus faux, vous le savez bien, que d'accuser le christianisme d'immobilité, et au contraire, peu de choses sont plus remarquables en lui que sa facilité d'adaptation aux besoins changeants de l'humanité. L'idée même de progrès n'est entrée dans le monde qu'avec et par le christianisme. Les Anciens ne l'ont jamais eue^ les Orientaux ne l'ont pas encore. On ne parle autour de nous que du « droit de l'enfant » ; qui donc Ta proclamé, si ce n'est le christianisme ? et quelqu'un veut-il me dire en quoi ce droit consiste, en Chine, par exemple, ou en pays musulman ? La question du « féminisme » est un aspect de la question sociale ; qui donc a reconnu, proclamé, fondé le droit de la femme, si ce n'est le christianisme? et quelle est aujourd'hui la condition de la femme, je ne dis pas en pays barbare, au Dahomey ou au Congo, mais en Perse ou dans l'Inde, contrées d'antique livih'sa-
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tion? Et la question « ouvrière », Messieurs, depuis quand dirons-nous qu'elle soit entrée dans une phase nouvelle, sinon depuis qu'en France, comme en Amérique, comme en Allemagne^ comme en Angleterre, et généralement dans le monde entier, l'Église l'a prise en quelque sorte en mains? Le retentissement de l'encyclique sur La Condition des ouvriers dure encore, et aussi l'élan qu'elle a donné au christianisme social. A vous, Messieurs, de ne pas le laisser perdre ou ralentir, cet élan, et il ne s'agit que de savoir à quelles conditions et comment nous pouvons engager l'action.
Dans un beau discours sur La Vraie Foi, — lequel n'est pas d'un catholique, ni d'un Français, mais d'un protestant et d'un Américain, — je lis, Messieurs, ces très belles paroles :
« Les plaies sociales de ce monde pourraient se cicatriser aisément, si ceux qui professent le christianisme essayaient sérieusement de donner au domaine des affaires une base évangélique et croyaient fermement à la réalité et à la possibilité d'une pareille mission. Si les commerçants et les industriels de nos jours, qui se disent chrétiens et
connaissent les commandements du Seigneur, donnaient à leur vie le noble but de faire de toutes leurs transactions commerciales une démonstration de la possibilité de mettre l'Évangile en pratique, en assignant à leurs semblables la règle d'or qui prescrit de faire aux autres ce qu'on voudrait qu'ils vous lissent à vous-même; s'ils prenaient la résolution de faire pénétrer l'Evangile dans le monde commercial et industriel, de traiter les hommes comme des frères, quoi qu'il en pût advenir, ils pourraient accomplir la plus grande des réformes, inaugurer la période la plus magnifique de notre histoire. S'il se trouvait seulement un millier de personnes qui se déclarassent prêtes à suivre le Christ comme le lirent les Apôtres, dans le sens le plus étendu et le plus profond du mol, on assisterait à un soulèvement du monde qui ferait monter jusqu'aux étoiles les rangs les plus infimes de notre corps social, et on verrait les anges descendre du ciel pour se mettre à la tète des vrais croyants, de tous ceux qui combattent pour le triomphe de la justice éternelle. » [G. D. Herron, Christianisme social, pp. 144-145].
Ces espérances, qui s'expriment ici dans un style presque apocalyptique, sont-elles réalisables? Je le crois, Messieurs, — et indépendamment d'un zèle qui nous fait trop souvent défaut, presque aussi souvent qu'en Amérique, — si première-
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ment, nous savons nous entendre; en second lieu,, si nous ne cessons de combattre la doctrine funesta qui d'une « affaire sociale » a tendu, depuis un siècle, à faire de la religion, même au sein du catholicisme, une « affaire individuelle »; et, en troisième lieu, et enfin, si nous réussissons à dilfe'rencier et à distinguer, mais surtout à séparer l'actiorv sociale de l'action politique.
Je dis : si d'abord nous savons nous entendre, et je voudrais bien qu'il me fût permis de ne pas trop insister sur ce point. L'un des grands reprochesque nous adressent nos adversaires, est de n'avoir, comme catholiques, tous ensemble, qu'une seule et même pensée, dont la formule, disent-ils, ne serait même pas la nôtre, et que nous recevrions toute faite de Rome. Que je voudrais, Messieurs, qu'ils eussent raison ! Mais c'est, hélas, trop d'honneur qu'ils nous font; ils nous croient plus unis que nous ne le sommes; et, sans doute, il n'y a pas entre nous de division sur l'article des mœurs, par exemple, ou de la foi ; nous reconnaissons tous les mêmes vérités, nous les professons tous eodem sensu; nous nous inclinons tous devant la même suprême autorité, mais... il y a cependant parmi
nous plus d'écoles, plus de groupements, il y a plus de « dispersion » assurément qu'il n'en faudrait ; et la liberté, la fécondité de notre action sociale ne laisse naturellement pas d'en être interrompue, contrariée, gênée dans son cours. Ces divisions, messieurs, ne cesseront-elles pas? Ne finirons-nous pas, comme nos adversaires, par nous concentrer? et, comme eux, si nous ne pouvons pas tomber d'accord sur tous les points, ne conviendrons-nous pas, pourquoi ne conviendrions-nous pas d'un programme minimum, à la réalisation duquel on travaillerait d'un commun effort? 11 n'est pas nécessaire, pour agir utilement, d'avoir en tout les mêmes façons de penser ; je dirai môme qu'en un certain sens, il importe d'en avoir plusieurs, entre lesquelles on puisse choisir; mais il suffit d'avoir quelques idées communes, et de subordonner l'expression de celles qui nous divisent à la réalisation de celles qui nous unissent.
Il faut, messieurs, en second lieu, que ce programme soit essentiellement social, et à ce propos vous me permettrez une dernière citation pour établir qu'un tel programme ne saurait être ni social s'il n'est chrétien, ni chrétien s'il n'est social. Je l'emprunte aux Conférences du professeur Harnack, sur V Essence du Christianisme :
« Jamais religion, dit-il, pas même le Bouddhisme, n'a indiqué plus énergiquement unenou-
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velle vie sociale ni ne s y est identifiée autant que l'Évangile. De quelle façon? En prenant au pied de la lettre le commandement : « Aime ton prochain comme toi-même », qui a éclairé tous les rapports tangibles de l'existence, ceux du monde de la faim, de la pauvreté et de la misère, et enfin en l'exprimant comme un précepte religieux, comme le précepte religieux. — C'est l'auteur qui souligne. — Je vous rappelle ici la parabole du jugement dernier, dans laquelle tout le mérite de l'homme et son avenir dépendent de la manière dont il a exercé l'amour du prochain. Pensez aussi à celle de l'homme riche et du pauvre Lazare... Ils ne doivent pas parler d'amour du prochain, ceux qui supportent que près d'eux des hommes gémissent et meurent de faim. L'Évangile ne se contente pas de prêcher la solidarité et l'aide effective au prochain : c'est une partie essentielle de sa doctrine... La tendance à l'union et à la fraternité n'est pas un phénomène accidentel de son histoire, mais plutôt un élément essentiel de son organisme. L'Evangile a voulu établir parmi les hommes UJie société aussi vaste que la vie humaine, et aussi prof onde que la misère humaine. » [Ad, Harnack, L'Essence du Christianisme, seize conférences, trad. française, Paris, 1903. Fischbacher, pp. 108, 109]. Vous avez remarqué cette dernière phrase : « une société aussi vaste que la vie humaine et
aussi profonde que la misère ». L'Église catholique n'a pas voulu dire, elle ne veut pas dire autre chose quand elle dit qu'elle est une « société complète )).
Et peut-être, Messieurs, avez-vous vu du môme •coup pour quelle raison, et quand il m'eût été si facile d'apporter ici des témoignages catholiques, je n'en ai cependant voulu produire que de protestants. C'est que sur ]e terrain social, qui est aujourd'hui le nôtre, le temps apj)roche, ou du moins je l'espère, oii il n'y aura plus ni catholiques ni protestants, mais seulement des chrétiens. Et puis, et surtout, c'est. Messieurs, que si Ja religion n'est pas une « affaire individuelle », il •était important de le faire dire à ceux qui si longtemps ont parlé comme s'ils croyaient le contraire. Le catholicisme ne l'a jamais admis, vous le savez. JNon seulement il ne l'a pas admis, mais il a toujours enseigné que la société chrétienne s'étendait au delà de la vie : la dévotion à la Vierge, l'intercession des saints, la prière pour les morts en font foi. Le protestantisme, en attaquant « les œuvres », ■et en proscrivant ces croyances comme autant de superstitions romaines, avait fait, lui, passer, si je puis ainsi dire, au premier plan de la religion, la préoccupation du salut par la foi. Un développe- -ment d'individualisme s'en était ensuivi, dont on peut voir l'excès dans le puritanisme. Nous pou-
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vons donc, Messieurs, nous devons aujourd'hui nous féliciter de voir que si le salut, pour les protestants comme pour les catholiques, demeure toujours la grande préoccupation du chrétien, ils reconnaissent pourtant que, ce salut lui-même, nous ne pouvons nous le procurer que par l'exercice de l'amour du prochain; que c'est en nos semblahles qu'il nous faut nous aimer, et que le service de Dieu se confond en quelque sorte avec celui de l'humanité. L'action sociale n'est pas une oeuvre de surérogation, mais une obligation et un devoir pour nous.
Et c'est pour cette raison qu'il nous faut enfin, pour autant que nous le pourrons, la distinguer et la dégager de l'action politique ! Non pas, Messieurs, vous l'entendez bien, qu'un chrétien, comme chrétien, et sous prétexte de « rendre à César ce qui est à César », ne se doive jamais occuper, soucier, ni mêler activement de politique. Ce serait une abdication, dans nos sociétés modernes, et particulièrement en France, dans le temps où nous sommes, que d'en prendre le conseil. Ce serait une sottise que de vous le donner ! Mais ce que je veux dire, c'est qu'en matière d'action sociale, nous devons avant tout prendre garde, Messieurs, à mettre notre désintéressement politique hors de doute. Socialement parlant, nous n'avons pas le droit de nous faire les serviteurs
OU les soldats d'une autre cause que celle de la justice ou de rhumanité. Nous ne l'avons pas de confondre le devoir social avec nos intérêts de parti.
Nous ne l'avons pas non plus de le subordonner à la question de la forme du gouvernement, et nous ne devons pas nous lasser de répéter que la question des retraites ouvrières, par exemple, ou celle de la réforme du contrat de louage, n'ont rien de commun, je ne dis pas avec nos préférences, mais avec l'essence de la république ou de la monarchie. Je sais. Messieurs, que de plusieurs côtés on vous dit aujourd'hui le contraire. On vous dit : « C'est précisément la question du gouvernement qui importe. Modifiez ou changez l'orientation politique, et, du même coup, vous aurez gagné tout le reste. Il y a des réformes qui sont impossibles à une république : il y en a pareillement qui le seraient à une monarchie. C'est pourquoi, la question sociale et la question religieuse elle-même sont avant tout des questions politiques. Dirigez donc de ce côté l'effort de votre attention et celui de votre activité. Là est l'avenir et là le progrès. «Mais je n'en crois rien pour ma part. Je crois que l'on se trompe, et, avec les meilleures intentions du monde, je crois que l'on vous trompe quand on vous tient ce langage. A la vérité, je ne sais si jamais, en aucun temps ni dans
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aucun pays, la question de la forme du gouvernement a eu l'importance que je vois qu'on y attache encore quelquefois. Mais en supposant qu'elle l'ait eue jadis dans l'histoire, j'ose dire qu'elle nel'a plus de nos jours, et que tout porte à croire qu'elle l'aura de moins en moins. De nos jours, à l'heure qu'il est, je ne vois pas de raison politique pour que l'action sociale, telle que nous l'entendons, soit autre en Allemagne qu'aux États- Unis et en Suisse qu'en Italie. Et, puisque ici. Messieurs, nous ne séparons pas l'action sociale de l'idée chrétienne, qui donc en France, depuis cent ans, a fait le plus de mal à la rehgion, du gouvernement de la troisième République, ou de celui de la seconde Restauration?
Ne nous trompons donc pas sur la direction de l'effort, et souvenons-nous, Messieurs, qu'avant tout, et surtout avant d'être politique, il doit être social, moral et religieux.
Ce sont trois choses qui se tiennent.
Réintégrer le sens moral dans l'individu, et par conséquent et d'abord en chacun de nous, ce qui n'est pas l'œuvre d'un jour, ni peut-être même d'une génération; — renouveler, en y faisant pénétrer l'idée de justice, des rapports sociaux qui n'ont guère été régis depuis un siècle que par le développement de l'individualisme et de la « concurrence » ; — élargir et fortifier le sentiment de
la solidarité qui nous lie en le rapportant à l'idée religieuse comme à sa véritable source, voilà, Messieurs, notre terrain d'action ; voilà l'œuvre urgente et nécessaire, voilà vraiment l'œuvre chrétienne! J'ose ajouter : voilà l'œuvre française et antirévolutionnaire, (jui d'ailleurs ne touchera à aucune des conquêtes de la Révolution; qui les poussera plutôt, ces conquêtes, plus avant que ne l'a fait la Révolution elle-même ; qui ne les dépouillera que de ce que l'esprit de haine y a mêlé d'erreur, d'injustice, de violence ; et qui vérifiera une fois de plus la mémorable parole : « Soyons de bons chrétiens, et c'est nous qui serons les meilleurs des démocrates : Siate buoni christiani e sarete ottimi democratlci. »
Messieurs,
J'ai parlé jadis, à Besançon, du Besoin de croù^ej et, plus récemment, à Lille, des Baisons actuelles de croire : je voudrais aujourd'hui vous entretenir des Difficultés de croire; et, puisqu'il faut avouer que, dans le temps où nous sommes, elles ne sont pas moins nombreuses que diverses, vous me permettrez avant tout de préciser, et de vous dire la nature de celles que je me propose d'examiner.
Car, il y en a d'abord de très particulières, et on pourrait vraiment dire de personnelles à chacun de nous ; qui dépendent pour lui de la nature de son tempérament, de celle de son éducation, des besoins qui sont ceux de son esprit ou de son cœur ; et dont il demeure par conséquent le seul juge. Je ne crois certes pas, Messieurs, que la religion soit une a affaire individuelle », et au contraire, je la considère avant tout comme une communauté de
1. Conférence prononcée à Amsterdam, pour la Société c Geloof en Wetenschap » (Foi et Science), le 9 mai 1904.
croyances. On ne saurait pas plus être seul de sa religion, que de sa patrie, ni de sa famille... Mais se soumettre n'est pas se démettre : dans cette communauté de croyances ou d'efforts, nous n'abdiquons pas tout entiers ; chacun de nous demeure soi-même ; et, de là, naturellement, des difficultés de croire, comme des raisons de croire, qui, n'étant pas les mômes pour tous, ne peuvent donc être, les unes, combattues, ou les autres, démontrées, delà même manière. Elles ne relèvent pas du polémiste ou de l'apologiste, mais du directeur de conscience, ou du confesseur; — et ce n'est point à moi, laïque, de vous en parler.
Il y en a d'autres, et de très générales, qui sont nées avec le christianisme, ou peut-être avec la religion même, et qui relèvent surtout du philosophe et du théologien. Telles sont celles, Messieurs, qui se forment de la difficulté de concilier entre elles des vérités qui paraissent contraires *,
1. De ces « difficultés de croire » particulières et personnelles, chacun trouvera des exemples au dedans de soi-même, pour peu qu'il examine attentivement 1 évolution de ses propres croyances, et, en tout cas, dans les nombreux récits de « conversions >, dont il peut prendre les Confessions de saint Augustin pour modèle.
Pour les difficultés d'un caractère plus général, ce sont celles qui tiennent, ainsi que je le dis, au caractère le plus général de la religion. On en peut prendre comme exemples, la difficulté de concilier le libre arbitre de l'homme avec la providence de Dieu, ou, pour mieux dire, avec la prédestination calvinienne; ou, encore, et dans un autre ordre d'idées, la difficulté de faire concorder la généalogie du Christ, telle qu'elle est donnée dans
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OU encore de l'opposition de la raison et de la foi ; ou encore du contraste qu'un Montaigne, qui s'en amuse, et un Pascal, qui en souflre, nous ont signalé, l'un avec tant d'esprit, et l'autre avec tant d'éloquence, entre « la misère » et « la grandeur » de l'humaine condition. Celles-ci sont de tous les temps, contemporaines de Strauss et de Renan, aussi bien que de Celse et de Porphyre; et j'aurai donc, chemin faisant, l'occasion d'y toucher : j'en rencontrerai même, pour ainsi dire, l'obligation ; et, à ce propos, si je n'en dis rien que l'on n'ait dit, c'est qu'il est des choses qu'il est toujours bon de redire. Pourquoi, 3Iessieurs , nous lasserionsnous de montrer que la soumission est raisonnable, rationabile obsequium îiostrum, si l'on ne se lasse pas de prêcher autour de nous l'esprit d'individualisme, de résistance et d'orgueil?
Mais je m'attacherai principalement ce soir à des difficultés plus actuelles, — et non pas, si vous le voulez, d'un autre ordre, — mais enfin que nos pères n'ont pas connues, et qu'à ce titre on peut appeler vraiment nouvelles. Vous vous rappelez sans doute ces paroles souvent citées de Bossuet, dans son Oraison funèbre d' Anne de Gonzague : il y prend à partie les incrédules, ou, comme on les appelait, les « libertins » de son temps, —
VÊvangile selon saint Mathieu, avec la généalogie que donne Y Évangile selon saint Luc.
ceux qui faisaient alors le complot sacrilège et niais de se réunir pour brûler un morceau delà vraie Croix, comme on le fait aujourd'hui de s'assemblera 3 francs par tête pour manger de la charcuterie le jour du vendredi saint; — et il s'écrie : « Mais qu'ont-ils vu ces rares génies? qu'ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits ! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause quils y succombent^ et que les autres qui les ont vues les ont méprisées '. »
Les difficultés dont parle ici Bossuet ne sont que les moindres de celles qu'on nous oppose; et, par exemple, que dirons-nous qu'elles aient de commun avec celles que nous ont suscitées l'exégèse des Strauss ou des Renan, et l'histoire naturelle, ou plus généralement « la Science » des Hœckel et des Huxley? Ni lui, ni Pascal n'ont connu davantage les difficultés qui se tirent de la science des religions comparées, puisque, de leur temps, cette science, — si c'en est une, — n'existait pas encore, et que, dans l'ignorance où l'on