‹ Discours de Danton. Edition critiqueChapitre 34 sur 459 · PRONONCÉ DANS L'ASSEMBLÉE DES AVOCATS AUX CONSEILS · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DANS L'ASSEMBLÉE DES AVOCATS AUX CONSEILS

D'après A.-C. Rousselin de Saint- Albin (i)

Voulant juger la valeur du nouvel arrivant, les avocats, SOUS prétexte de bienvenue, et sans l'avoir averti à l'avance, lui firent subir une épreuve en latin (2). On lui imposa pour sujet l'exposé de la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la justice. C'était, comme Danton l'a dit depuis, lui proposer de marcher sur des rasoirs... Il ne recula point. Saisissant même comme une bonne fortune

(i) Fragment historique, publié pour la première fois dans la Critique française, n» du 15 mars 1864 et réimprimé par M. Robinet, dans les pièces justificatives de son Danton, Mémoire sur sa vie privée, 3e éd., 1884, p. igg-sqq.

Il est difficile de fixer exactement la date à laquelle ce discours fut prononcé. Danton acheta à M^ Huet de Paisy son « état et ofi&ce héréditaire d'avocat es-conseils du Roi » le 29 mars 1787; on lui délivra ses provisions le 12 juin (Cf. La Révolution française, t. XLI, p. 270). D'autre part, selon Rousselin, il aurait parlé dans son discours de « la lutte du Parlement qui éclatait alors «; or cette lutte, que l'on prévoyait imminente dès le 6 juillet 1787, lorsque Brienne ayant envoyé à l'enregistrement du Parlement l'édit relatif à l'impôt du timbre, la Compagnie réclamait à l'exemple des Notables la communication des états de finances, cette lutte éclata le 16 juillet quand le ministre eut refusé cette communication. Il convient donc approximativement de placer le discours de réception entre le milieu de juin et la fin de juillet 1787.

{2) Le discours latin était l'une des formalités obligatoires de la réception d'un avocat aux Conseils. Cf. Guyot, Répertoire..., Art. Avocats aux Conseils.

la difficulté inattendue dans laquelle on croyait l'enlacer, il s'en tira avec éclat, et laissa ses auditeurs dans l'étonnement de sa présence d'esprit et de la décision de son caractère. Il ne craignit point d'aborder la politique qui commençait à pénétrer en toute affaire, et qui était peut-être ici une cause secrète du piège qui lui était tendu... Danton, en homme de talent, habile à triompher des plus grandes difficultés, osa parler des choses les plus actuelles; il dit que, comme citoyen ami de son pays autant que comme membre d'une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la situation, pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés de son autorité; qu'en présence des besoins impérieux du pays, il fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé qui étaient en possession des richesses de la France devaient donner l'exemple; que, quant à lui, il ne pouvait voir dans la lutte du Parlement qui éclatait alors, que l'intérêt de quelques particuliers puissants qui combattaient les ministres, mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu'à ses yeux, l'horizon apparaissait sinistre et qu'il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se ferait amiablement par la force des choses et le progrès des lumières. Il répéta dans ce discours qui ressemblait au cri prophétique deCassandre: Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font !

Plusieurs fois les vieux avocats qui avaient tendu ce piège à Danton voulurent interrompre son improvisation. Ils avaient cru entendre des mots qui les effrayaient, tels que : motus populorum, ira gentium, salus populi suprema lex... Les jeunes gens qui, récemment sortis des collèges, avaient le droit de comprendre le latin mieux que les anciens qui l'avaient oublié ou ne l'avaient jamais su, répondaient à leurs vieux confrères qu'ils avaient mal entendu, que le récipiendaire était resté dans une mesure parfaite, irréprochable.

Espérant constater plus facilement dans le texte d'une rédaction écrite les pensées imprudentes qu'ils avaient cru saisir en écoutant ses paroles, les anciens demandèrent que Danton déposât son discours de réception sur la table de la

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