Discours de l'éclectisme médical
I. L homme considéré en lui-même, c’est-àdire, dans ce qui constitue sa nature propre et son indépendance au milieu des corps dont il est environné ; l’homme considéré dans les rapports de dépendance où il se trouve de ces mêmes corps : tel est le sujet de recherches que se sont proposé de tous les temps les philosophes et les médecins. C’est à ces deux points de vue distincts sous lesquels ils l’ont envisagé , que se rattachent toutes nos vérités et toutes nos erreurs. Le premier effort de l’intel-
Agence nous porte à nous examiner et à reconnaître notre existence au milieu de ce qui n’est pas nous; mais l’instinct de la raison n’aperçoit toutes les notions essentielles qui nous concernent , qu’à la fois et par conséquent d’une manière confuse. L’histoire et la réflexion les développent et les éclaircissent.
Au moyen de la succession des temps , l’histoire découvre les différentes faces sous lesquelles l’homme moral et l’homme physiologique peuvent se présenter ; c’est-à-dire, les élémens fondamentaux qui nous constituent. Cela suppose qu’au moment où l’homme se montre sous un de ses points de vue pricipaux , en d’autres termes , au moment où un élément de son individualité se développe , les autres ne se développent pas encore ou ne se développent plus. De là , diverses époques dans notre histoire psycologique et médicale. Elles diffèrent essentiellement , puisque chacune d’elles n’est que le règne d’une grande idée ou d’un système, résultant de la considération exclusive d’un des côtés par lesquels notre double nature peut être observée et connue. Mais toutes ces époques concourent au même but : chacune d’elles séparément est incomplète , tandis que, ajoutée à celle qui la précède et à celle qui la suit , elle présente l’image claire et fidèle de l’homme.
D’un autre part , l’analyse , en distinguant les différentes parties constitutives de notre individualité , porte la lumière dans un sujet où tout était confusion , parce que tout était mélé. Elle facilite l’observation , et confirme directement ce que l’histoire nous avait appris au moyen de la succession des temps.
Cherchons les preuves de ce que nous ne faisons qu’indiquer là d’une manière générale.
IL Un tableau comparatif de l’histoire de la philosophie et de celle de la médecine , nous montre , dans chaque époque , une pensée intime plus ou moins implicite qui pénètre dans toutes les branches des connaissances humaines et leurs applications , qui se manifeste par les conséquences et les effets qui lui sont nécessairement attachés. La réflexion dissipe les nuages qui la cachent , et se charge de la traduire en termes clairs et précis.
C’est , pour ainsi dire , résumer l’histoire de la philosophie , que de rappeler les noms de Socrate , de Platon , d’Aristote; de Descartes, Leibnitz et Maîlebranche ; celui des chefs de l’École écossaise et de MM. Royer-Collard et Cousin. La philosophie de Socrate , suivant ce dernier philosophe , éclaire l’histoire entière de son époque, dont le travail général a abouti à la création de la psycologie. Dans l’histoire moderne , dit-il , les symboles de l’idée de cha-
que siècle se dégagent , s’éclaircissent , révèlent tous les jours davantage l’esprit qui les anime. La pensée intérieure du seizième siècle est assez claire , lorsqu’elle se résout au dix-septième dans la philosophie cartésienne. Le dix-huitième siècle proclame qu’il n’y a aucune idée qui ne vienne à l’homme par les sens : la religion s’en ressent , et la morale , la politique , les arts de ce siècle ne sont tous que des formes de cette idée fondamentale.
III. Les doctrines médicales, ou les manières de voir l’homme sain et malade ont également changé d’esprit suivant les temps : la réflexion nous apprend à quelle idée physiologique correspondent ces différences. Le côté par lequel les médecins ont envisagé le système vivant, a décidé du caractère, des formes et des applications pratiques. Hippocrate éleva le premier un système régulier de connaissances: il le fit reposer sur la notion profonde de l’activité de la nature , sa force conservatrice et médicatrice. L’art médical ainsi conçu produisit les fruits les plus heureux; mais le goût de l’observation et l’esprit méthodique se perdirent après le vieillard de Cos. Plus tard, Galien rétablit la science sur ses véritables principes et enrichit considérablement ses parties spéculatives. La médecine ancienne reste donc comme un beau monument d’observation et de
philosophie. La médecine moderne présenta d’abord un caractère tout opposé. Dès que les sciences physiques eurent pénétré en Europe, elle subit ce joug étranger : ce furent les opérations de la chimie qu’on mit à la place des opérations du système vivant. Sous des apparences différentes , le fond de la science physiologique et médicale resta le même , à l’époque où la découverte de la circulation du sang , les travaux de l’anatomie et le goût de la physique expérimentale firent éclore la secte des Mécaniciens. Cependant un homme qui fit autorité en chimie comme en médecine, Stahl repousse l’influence des sciences physiques et rappelle les médecins à l’autocratie de la nature : l’Être pensant est la cause unique de tous les actes du corps vivant, dans l’état de santé et dans l’état de maladie. La médecine fut ainsi défigurée par l’exagération même du principe qui la vivifiait. Brown combine les principes du solidisme ancien avec celui de l’ excitabilité , et sous cette nouvelle forme expose et consolide un système opposé à celui dont l’activité physiologique est la base. Il n’envisage notre corps que par rapport au pouvoir qu’il a de réagir à des impressions venues de l’extérieur. L’école organique ou anatomique actuelle n’est que la continuation et le développement de la doctrine des Browniens.
IV. Bien que l’histoire nous apprenne qu’en philosophie comme en médecine, chaque idée dominante a eu son époque spéciale ; ce n’est pas à dire pour cela qu’elle ait régné sans opposition. Les diverses manières de voir l’homme moral et physiologique , les différens élémens constitutifs de nos deux êtres apparaissent toujours ensemble ; mais l’un deux a la prééminence sur les autres : il est représenté dans toutes les parties de la science, il influe sur toutes les conséquences d’application. C’est ainsi qu’il est des époques particulières où l’esprit humain reproduit dans tout ce qu’il fait , dans tout ce qu’il conçoit ou qu’il invente, l’idée du fini , du matériel, du positif ; qu’il en est d’autres où l’on observe une disposition contraire. Nous retrouverons un balancement analogue dans la médecine. Mais , il faut savoir reconnaître également qu’après l’apparition complète d’une des idées exclusives que nous signalons , ou même durant qu’elle jouit de sa vogue, les autres manières de voir font une opposition plus ou moins forte , ou tendent à se combiner avec la pensée dominante suivant de justes proportions, pour constituer un système nouveau dont la base est le rapport exact de tous les élémens.
De là résultera dans la science une autre
époque ayant un caractère , des formes et des conséquences déterminées.
V. La réflexion , appliquée à l’étude de l’histoire ou à celle de l’homme , nous découvre plusieurs systèmes qui sont la source ou l’aboutissant de tous les autres. Ils 'se montrent dans tous les temps et dans tous les pays ; ils ont dans notre nature la raison de leur existence î c’est donc à la connaissance de nous-mêmes que nous devons demander l’origine et l’explication des systèmes , qui ont suivi les phases , les progrès de la philosophie et de la médecine , depuis les temps antiques jusqu’à nos jours.
Le premier sujet qui fixe l’attention est le tableau des phénomènes que présente notre économie. Au premier abord , ce n’est qu’un amas de faits , parce que nous les regardons simultanément. Bientôt une première coupe naturelle s’établit ; et l’individu en tant qu’il pense et qu’il veut , devient l’objet des méditations des philosophes. Le moral ou la conscience forme un monde en petit ; la nature extérieure s’y réfléchit par les sens. Un acte volontaire donne l’idée de la liberté , celle du bien et du mal. Les impressions extérieures nous conduisent à la pensée et * à ses lois , à leurs rapports avec notre activité. Dans ce monde encore obscur , l’analyse dé-
couvre un premier ordre de phénomènes qui sont subordonnés a l’affectibilité primitive de notre espèce : ce sont le plaisir , la peine, les désirs, les passions, lesappétits, etc.; ils sont nés à l’occasion des impressions ; ils sont une source de motifs d’action : ils composent une catégorie séparée , un monde intérieur. Le travail de l’analyse va plus loin : il ramène notre attention aux impressions faites sur nos organes , aux objets du dehors qui deviennent ainsi l’origine de nos idées. De là l’importance de l’étude de la nature extérieure , l’observation de ses phénomènes et des lois qui président à leur manifestation. Nous resterions dans les limites du vrai , si nous nous contentions de soutenir que la sensation explique une série d’actes moraux ; mais la faiblesse de notre réflexion ou nos préjugés ne nous permettant de considérer qu’un groupe de faits , notre esprit s’en occupe exclusivement, et finit par ne plus admettre dans la conscience que les phénomènes qui se rattachent à cette réalité. Au lieu de nous borner à dire : beaucoup de nos connaissances dérivent de la sensation , nous disons : toutes nos connaissances dérivent de la sensation ; il n’y a pas un phénomène qui ne puisse lui être rattaché. Tel est le système qui a reçu le nom de Sensualisme , parce
qu’il s’appuie exclusivement sur le témoignage des sens externes. Mais on demande avec raison ce que ce système fait des déterminations libres ; car enfin , s’il est vrai que nous résistions à nos passions et à nos désirs , ce qui les combat n’est pas la sensation. Autre objection: La sensation est multiple , ses variations ont lieu continuellement ; cependant nous sentons que nous sommes un et toujours le même. Les métamorphoses de la sensation sont en opposition évidente avec ces deux faits primitifs. Ce système ne présente notre individu moral que comme une collection de sensations: voilà sa métaphysique ; il aura ses applications: je m’abstiens d’en indiquer le caractère; il est facile de le supposer. Toutefois , hâtonsnous d’avertir que le Sensualisme a rendu de signalés services , en approfondissant une série défaits, qui, si elle n’est pas la seule qui existe dans la psycoîogie , y occupe incontestablement une grande place.
VI. Nous retrouvons dans la physiologie et la science médicale , en général , une doctrine qui correspond exactement à celle dont nous venons d’esquisser le tableau.
L’analyse anatomique a révélé à ses fauteurs que le corps d’un animal est un ensemble de parties très-distinctes, de tissus simples , d’organes , de systèmes d’organes , d’ap-
pareils. La physiologie confirme ces divisions, en assignant à chaque organe un travail particulier , une fonction qu’un autre ne saurait remplir. Sous ce rapport, le système vivant se montre à leur observation comme une réunion d’être difFérens , dont chacun agit et se comporte à sa manière. Bientôt leur esprit s’accoutume aies regarder, non plus seulement comme distincts , mais comme indépendans ; c’est une république dont chaque membre a sa vie propre, c’est-à-dire, jouit du sentiment et du mouvement; car ici, vivre n’est que sentir et se mouvoir en vertu de la sensation. Jusque-là c’est uniquement , comme on voit, dans les élémens matériels que résident les conditions de l’existence: au dedans de nous, ce sont des dispositions particulières de la matière; hors de nous, des agens sans lesquels notre machine ne serait pas mise en jeu. Le principe ou la cause des phénomènes quelle présente, ne lui appartient pas. Néanmoins , certaines parties , comme l’estomac , exercent une espèce de suprématie ; d’autres , telles que le système nerveux , possèdent la vie au plus haut degré. Les impressions qui excitent continuellement nos organes soutiennent leur action; cette action est transmise de proche en proche à tous les autres par les fibres intermédiaires et surtout par le tissu nerveux ; car ce n’est que de la somme des
actions ou vies particulières que résulte la vie générale. Lorsqu’un organe agit , soit pour remplir ses fonctions, soit autrement , il influe sut les autres en augmentant ou diminuant leur activité. Dans un corps ainsi fait , on ne saurait concevoir que des forces ou propriétés inhérentes aux tissus , qui au fond ne le distingueraient pas des autres corps : aussi ses phénomènes ne reconnaissent-ils de lois que celles de la physique ordinaire. C’est une erreur de croire à des lois purement vitales ; ces mots n’expriment que l’ignorance où nous sommesdes causes véritables de certains phénomènes des êtres animés ; on les trouvera tô fou tard dans la physique : on ne doit donc les admettre que provisoirement et jusqu’à ce que des recherches plus exactes aient prouvé qu’elles ne sont que des modifications des propriétés générales.
Dans ce système où viennent , en dernière analyse, se résoudre ceux des Mécaniciens, des Soîidistes et Organiciens de tous les temps , on serait embarrassé de dire comment tant d’organes divers peuvent constituer un être individuel. On y a totalement négligé les modifications du corps vivant pris en totalité ou qui ne commencent point par une de ses parties. On en a exclu tous les faits qui établissent incontestablement notre unité , notre spontanéité physiologique.
Voici quelle sera la pathologie et la thérapeutique de ce système. Toutes les causes morbides viennent du dehors et agissent localement; c’est pourquoi toutes les maladies sont locales et réactives , elles ne se généralisent que d’une manière consécutive. De même que l’organisation est la vie , les maladies ne sont que le dérangement de l’organisation. Ainsi que dans l’état sain , les causes , dans l’état pathologique ne sont susceptibles de faire varier l’action des organes qu’en excès ou en défaut. Les ouvertures des cadavres représentent toujours , si ce n’est dans quelques cas où nos sens imparfaits ne sauraient le constater , et le siège et la nature des lésions. La thérapeutique est surtout fondée sur la notion du siège du mal : on cherche à combattre l’excès d’action ou la faiblesse , en agissant plus ou moins près de l’organe affecté. Les moyens médicinaux se rangent en deux groupes , qui correspondent exactement à ces deux indications. Il est clair que , dans une doctrine semblable , on ne sera nullement disposé à accorder à la force conservatrice de l’économie , quelque part dans la guérison : l’activité et la puissance sont du coté de l’art ; le précepte est de combattre le mal partout où on le voit.
Il est fâcheux pour un système si simple >
que toutes les maladies ne soient pas locales et appréciables dans l’organisation ; que l’observation démontre l’existence d’affections primitivement générales et demeurant telles jusqu’eà leur terminaison; qu’il soit loin d’y avoir toujours proportionnalité ou meme rapport entre le trouble fonctionnel et les altérations anatomiques ; il est fâcheux sans doute , pour les partisans d’une doctrine si facile , que l’expérience clinique déclare nos organes et notre économie tout entière passibles, non de deux modifications pathologiques , mais d’une foule d’affections différentes ; enfin , qu’elle donne des preuves si fréquentes d’un instinct médicateur et d’une tendance spontanée à guérir si évidente , que de tout temps on a regardé le médecin comme n’étant absolument que le ministre et l’interprète de la nature. On s’aperçoit maintenant à quels résultats on arrive , lorsqu’on donne son attention à un ordre de faits aux dépens des autres ; ou bien , à quoi conduit le désir de faire triompher une opinion que l’on s’est faite à priori sur la nature de l’homme. Mais , hâtons-nous de dire que , si dans ce système on avance à tort que tous les phénomènes sont réductibles à l’organisation et aux choses extérieures , ce défaut même , celte observation exclusive des modifications organiques a procuré de très-
grands avantages à la médecine , lui a valu beaucoup de richesses de détail dont elle aurait été privée. Sans doute , cette série de faits n’existe pas seule dans l’homme physiologique; mais on ne peut contester quelle s’y trouve. C’est à ce système que nous devons d’avoir approfondi le mécanisme ouïes conditions physiques des opérations vitales ; d’avoir rendu plus précise et plus rigoureuse , dans les maladies , la partie du diagnostic qui se lie à la séméiotique des maladies d’organes , en nous enseignant à faire correspondre le plus grand nombre possible de circonstances anatomiques et de désordres fonctionnels , en nous apprenant à saisir tous les autres rapports de la symptomatologie externe et de l’autopsie cadavérique; c’est ce système, en un mot, qui a fortement ramené l’attention des médecins sur les effets immédiats des modifications externes, dans l’étiologie comme dans la physiologie.
VII. Cependant la réflexion long-temps appliquée à l’étude de l’homme, pénètre plus profondément dans sa double individualité. Dans les faits psycologiques , elle s’arrête surtout à l’unité du moi , à son identité , à sa liberté et autres notions que l’analyse ne réduit pas à des élémens de pure sensation. Elle remarque que toutes les connaissances quelle
recueille , elle doit les concevoir dans une durée de temps limitée. Elle place ce temps dans un temps plus considérable encore , et ainsi elle se fait l’idée d’une période qui ne peut plus être calculée ; ce résultat est loin d’appartenir à la sensation. Il en est de même de l’idée de l’espace : nous nous distinguons d’abord des objets environnans et nous nous apercevons dans un cercle circonscrit ; nous étendons peu à peu ce cercle ; enfin, nous le supposons sans bornes comme 3e temps illimité. Un jugement, une proposition ont une forme déterminée dans laquelle nous saisissons une certaine unr*é , etc.... Ici , par la méditation , nons découvrons un certain^nombre de facultés primitives , que des circonstances extérieures nombreuses peuvent mettre en jeu. Nous nous arrêtons particulièrement à l’étude des affections et des passions : leur génération , leurs combinaisons, les expressions extérieures qui les manifestent, nous représentent une série de faits dans lesquels nous sommes frappés surtout du mode d’agir de 1 activité morale.
Notre attention , fixée sur les faits de ce genre , en dresse l’inventaire , en suit les relations. Ce travail serait irréprochable, si, après avoir saisi la différence de ces phénomènes et des phénomènes matériels , nous ne
nous attachions pas à cet examen isolé , au point d’oublier les derniers et de nier même leur existence. La contemplation des idées inhérentes à la pensée nous plaçant sur un point diamétralement opposé à celui où se trouve le sensualisîe , il n’est pas surprenant que, dans cette position , nous négligions comme lui les rapports des phénomènes rationnels et des phénomènes sensitifs. Nous devrions nous borner à leur distinction qui est légitime , au lieu de soutenir leur indépendance qui ne l’est pas. Enfin , l’exagération nous conduit à supposer des idées antérieures à tout sensation et provenant d’un principe supérieur à notre principe moral. C’est là que se perd V Idéalisme > après avoir soutenu que nous ne sommes redevables d’aucune connaissance au monde extérieur , après l’avoir perdu de vue , après en avoir nié la réalité.
Les conséquences et les applications de ce système sont toutes naturelles : elles seront opposées à celle du sensualisme ; l’idéalisme imprimera sa physionomie particulière à la morale , à la politique et aux arts du siècle où il dominera. Du reste , il y aurait beaucoup à dire sur les avantages éminens qu’a procurés à la philosophie ,, cette manière de voir le moral de l’homme. Mais , hâtons-nous de cher-
cher s’il n’est pas dans la science médicale une doctrine qui puisse être comparée à celle-ci.
VIII. Comme rien n’a plus de ressemblance avec l’être moral que l’individu physiologique , la réflexion , en abordant l’étude de ce dernier , est exposée à céder aux mêmes tendances , à tomber dans le même genre d’excès et d’erreurs : conséquemment c’est à des conditions analogues que la science recueillera les avantages de l’entier développement du système dont nous allons indiquer les bases et les moyens. Parmi les phénomènes de réaction dont le corps vivant est le théâtre , qui sont déterminés par les agens extérieurs , il en est un certain nombre qui doivent fortement captiver l’observateur. Ces réactions sont celles dont l’intensité n’est point égale â l’intensité de la cause physique qui les a décidées : la contractilité et la sensibilité en offrent de notables exemples. Cette remarque conduit naturellement à soupçonner que les impressions extérieures n’ont fait que provoquer l’action vitale ; que celle-ci est la véritable cause efficiente des effets aperçus ; que cette cause , enfin , réside dans le système vivant. Ce fait brille d’une nouvelle évidence , quand on passe en revue les actes de l’économie produits sans sollicitation étrangère ; lorsqu’on songe à la formation du fœ-
tus , à la marche inégale de son accroissement , aux révolutions de la puberté , etc. ; alors la spontanéité paraît au milieu des autres facultés ; les exemples s’accumulent pour la montrer dans l’action de chaque organe , aussi bien que dans celle du système entier. Mais, la réflexion va plus loin : préoccupée des changemens qui intéressent la totalité de l’être , elle ne voit plus dans la machine animée une simple agrégation de parties distinctes ; c’est une série d’actes vitaux , les uns continus , les autres intermittens , merveilleusement disposés pour de certaines fins. L’air et les alirpens sont assimilés , d’après les lois spéciales que l’activité de la vie modifie suivant les besoins et la disposition de l’individu. Le maintien des formes et de la composition moléculaire ont leur mesure et leurs règles , ainsi que le degré de chaleur et d’humidité convenable à l’exercice libre des fonctions. Nous considérons surtout avec admiration le concours d’efforts qui produit l’harmonie des opérations physiologiques; la correspondance d’action et d’affection des organes , bien qu’ils soient séparés souvent par un grand nombre de parties. Une cause unique peut seule y présider; ses facultés et leurs effets sont en opposition avec les lois et les effets de la matière brute. Peu à peu, l’habitude de s’arrêter sur les phé-
nomènes purement vitaux détache de la considération des modifications organiques, fait regarder , comme une donnée entièrement secondaire, le mécanisme et l’usage des parties , les rapports de la structure avec les fonctions... Le principe physiologique ne se passe-t-il pas au besoin de la plupart des conditions de l’organisation ; ne peut-il pas changer même le rôle des organes ? Plus on étudie les mœurs de cette cause, plus on lui reconnaît des attributs d’un ordre élevé , plus nous lui trouvons d’analogie avec la cause des phénomènes moraux ; et de l’analogie, enfin , nous passons à l’identité. Cette opinion , bientôt on s’efforcera de la justifier par les preuves sans nombre que le principe vital fournit, dit-on , de son intelligence , de sa prévoyance , quelquefois même de ses passions. Une foule de faits contraires à ses desseins sont expliqués à son avantage. On s’environne avec complaisance des observations dans lesquelles la destruction de la vie a lieu sans altération proportionnelle ou même appréciable de l’organisation et la permanence de la vie , malgré les lésions les plus profondes des organes qui sont réputés en être les sources ; on invoque les observations qui démontrent l’espèce d’harmonie préétablie qui existe entre la conformation du corps et l’instinct qui fait qu’un animal essaie des mouvemens , pour se
servir d'organes nuis encore ou dont le développement est imparfait ; on s’appuie de la loi en vertu de laquelle l’animal est poussé à chercher ce qui peut satisfaire ses appétits , à s’en emparer sans tâtonnement quand il le trouve , et de tant d’autres faits de ce genre , vrais , d’ailleurs , mais mal interprétés. Ainsi , l’on se croit en mesure de soutenir l’existence distincte d’une cause sur la nature de laquelle nous devions rester dans le doute.
Une fois cette limite passée , nous donnerons dans deux extrêmes: ou nous spiritualiserons cette cause , et ce sera l’Ame pensante exécutant les fonctions naturelles à son insu par des lois particulières , ou bien nous lui donnerons une nature substantielle: ce sera un Principe de vie personnifié , non pas tel qu’on l’admet à Montpellier ; mais tel que se le figurent quelques médecins peu instruits qui n’ont pas su comprendre Barthez. Et remarquez ici , Messieurs , un point d’analogie singulier entre le V itaiisme * et le Spiritualisme ; celui-ci a reconnu tout à l’heure des idées innées
1 Qu’on ne s’y méprenne pas : il est ici question du Vitalisme substantiel, et non pas de la Doctrine de notre École à laquelle on donne aussi le nom de vita~ iisme: celle-ci repousse l’hypothèse sur laquelle l’autre est établie. Nous verrons tout à l’heure quelle place il fallait réserver au vitalisme bien entendu.
ou qui ne sont pas dues à notre âme, mais à la cause éternelle. Celui-là dit avec Van-Helmont: a Tout est bien , tant que les actes vitaux s’exécutent selon les idées imprimées par le Créateur ou par l’Ame aux archées de tous les ordres. » Dans la pathologie qui correspond à une telle physiologie , l’homme sera surtout examiné dans sa totalité : point de maladies qui ne soient générales, les désordres locaux seront toujours des épiphénomènes ou dépendances de l’affection. La manière d’être de la Cause active , sa marche et son mode d’agir dans les opérations morbides sont seuls dignes de nous occuper ; car les altérations locales reconnues pendant la vie ou après la mort f n’ont de valeur que comme effets. On distinguera , d’une manière tranchée , les modifications pathologiques "du Principe vital , des lésions de son instrument matériel : les premières sont très-nombreuses ; elles peuvent donner immédiatement la mort , sans déranger l’organisation ni se manifester par un symptôme. Si , dans la doctrine des Organiciens , presque tout l’intérêt était réservé aux causes extérieures de nos maladies , dans celle-ci on fait cas uniquement de l’action des causes prédisposantes et vitales qui modifient l’individu , sans altérer aucun organe en particulier. Quant à la thérapeutique , on
doit s’attendre qu’elle sera réduite presqu’à la nullité ou à des indications générales plus ou moins vagues ; on est tellement pénétré de la puissance de la cause intérieure, qu’on s’est persuadé qu’elle est plus éclairée que le médecin sur les besoins du corps. En conséquence , la plupart des actes vitaux sont regardés comme des actes médicateurs : on devient d’une timidité extrême et on applique des moyens indilFérens à toutes sortes de maux ; ou on se livre entièrement à l’optimisme physiologique de Stahl , et comme lui on reste en contemplation devant les malades : tel est le Vitalisme ou l’Idéalisme médical. Je n’ai pas besoin d’énumérer les inappréciables bienfaits qu’en a reçus la médecine ; ils sont fondamentaux. Ce système a mis dans leur véritable jour les faits qui démontrent l’unité et l’activité de notre être physiologique : il a préparé ainsi la voie qui conduit au meilleur système de physiologie et de médecine-pratique.
IX. D’après cela , Messieurs , il demeure évident que , dans chacune des deux doctrines exposées, la donnée fondamentale est vraie, mais incomplète. Les Organiciens et les Sensualistes répondent à toutes les objections par le témoignage des sens ; les Vitalistes et les Idéalistes par celui de la raison et par l’ex-
posé des faits intérieurs inexplicables à laide de circonstances matérielles. Il est naturel que, parvenus à ce résultat , nous concevions dé la défiance et que nous soyions tentés de n’adopter ni l’un ni l’autre de ces deux systèmes. Convaincus de plus en plus des erreurs multipliées que chacun d’eux renferme, nous finissons par ne plus ajouter foi qu’à l’observation des faits; nous éprouvons du dédain pour tout ce que l’esprit des hommes a conçu; nous ne croyons plus à la possibilité de former un système de connaissances ; enfin, nous sommes tentés de déclarer qu’il ne faut pas plus croire à la philosophie qu’à la médecine. Voilà encore des conséquences exagérées et erronées , un nouveau système : le Scepticisme ; mais le scepticisme qui , dans les sciences comme dans les arts , foule aux pieds tout ce qu’il rencontre et n’éprouve qu’un désir , celui de tout bouleverser; un système qui , au lieu de tout utiliser , tend à tout anéantir. Néanmoins , dans l’embarras où nous nous sommes jetés , il est raisonnable de ne pas dédaigner l’intervention d’un doute salutaire. Il est un Scepticisme sage et éclairé, qui, au lieu de nous affliger par le spectacle de la destruction , nous donne plus de foi que jamais en la possibilité de faire une science, en nous montrant combien la lutte des systèmes est
profitable à la vérité. Après avoir prouvé l’utilité de chacun d’eux , il enseigne que le Sensualisme et l’Organicisme n’ont besoin que d’être réduits ; les détruire serait éteindre le goût des recherches physiques et des réalités les plus évidentes. Ce serait se priver du seul moyen de contre-balancer les effets des systèmes opposés. Ceux-ci à leur tour se recommandent par des avantages du même genre: au moyen du Scepticisme , nous nous tenons à l’abri des hypothèses et des fausses analogies ; nous sommes constamment dans l’observation des faits et dans la saine logique.
Cela posé , négligeons les deux mauvaises solutions du problème , et adoptons celle qui nous paraît la plus rationnelle. Elle est dans la déterminaison du rapport qui existe entre les phénomènes sensibles et les phénomènes cachés , les réalités concrètes et les réalités abstraites. Traçons un cadre moins étroit que l’un et l’autre système, capable de contenir toutes les vérités , d’en rendre raison sans hypothèse. Par ce moyen nous créerons l’Éclectisme, c’est-à-dire l’application de la méthode à l’universalité des faits , c’est-à-dire la doctrine qui suppose l’exercice de toutes nos facultés , qui sait allier le raisonnement avec l’observation.
Déjà l’école philosophique nouvelle , qui jette en France un si vif éclat , a donné l’exem-
pie de la conciliation. Elle s’applique à combiner les élémens de la nature de l’homme; elle signale leur alliance dans toutes les parties de l’ordre social ; elle prouve incontestablement que , dans la psycologie , il existe un ordre de phénomènes qui viennent du dehors , que la pensée ne peut faire dépendre d’elle-même. Mais elle en indique aussi un certain nombre qui ne sont pas réductibles aux premiers et sans lesquels il n’y a pas de conception possible. En effet , pour réaliser des conceptions , le monde extérieur a besoin d’emprunter des élémens à la pensée. Notre esprit, ne saurait faire d’acquisition sans la faculté que nous avons d’acquérir des connaissances et autrement que par les lois qui lui appartiennent. L’activité libre avec tout le cortège des faits qui en dépendent , et la sensation , phénomène extérieur au moi moral , voilà les élémens de Y Eclectisme ; ils sont tous également réels: les réunir était le seul parti à prendre pour former une bonne psycologie. Cette réforme date des philosophes écossais Reid et Dugald-Stewart. Les Français l’ont poursuivie avec ardeur : ils ont cherché comme eux, loin de la sensation et dans l’activité volontaire , l’origine des idées les plus profondes ; ils ont séparé des sensations , l’attention et la perception. Ainsi s’est élevée , en face de la statue de Condillac , une philoso-
phie plus idéaliste ; d’une autre part, au contraire , la philosophie allemande commence à descendre de l’idéalisme à des vues plus positives. Vous le voyez , Messieurs , le règne des systèmes exclusifs s’efface , puisqu’ils tendent à s’unir : la marche naturelle et nécessaire de l’esprit humain amène seule ce résultat. L’éclectisme est sorti de la lutte des opinions en tout genre. Vous ne trouverez pas une branche de la science humaine qui n’en exprime déjà quelques traits : les gouvernemens associent dans leur forme tous les élémens contraires de la société et nous donnent un exemple d’Éclcctisme politique ; les récits de l’histoire s’attachent à nous montrer aujourd’hui la combinaison de l’action des peuples avec celle des princes qui les gouvernent.
Enfin , s’il fallait d’autres témoignages de la conciliation qui s’opère dans tout ce qui s’applique à représenter l’homme, je vous citerais nos querelles dans la littérature et les arts. Eiles auront certainement pour conséquence l’association du vrai ou beau idéal qui , tiré de la nature, s’en éloigne peut-être sous quelques rapports ; et des innovations romantiques qui en sont à leur tour la copie trop fidèle , et n’épurent pas assez le vrai positif dont elle est la source.
X. Dans la science médicale aussi, se forme en silence une harmonie des élémens na-
guères divergens , un véritable Éclectisme qui les embrasse 'aus. Il retient avec le siècle le goût de l’observation et l’associe à la méthode inductive ; il ne s’arrête pas à une décomposition, il veut arriver à une générale sation, à un ensemble. Les progrès des sciences exactes avaient nui à l’étude de l’homme: la recherche exclusive des faits matériels , la considération des propriétés physiques des corps et des lois qui régissent leurs phénomènes, avaient introduit dans l’esprit des savans en général et des médecins eux-mêmes , des préjugés dont la science médicale a subi les tristes conséquences. Notre corps a été assimilé aux corps du monde extérieur ; les lois ordinaires ont été appliquées à ses actes. Les travaux de la chirurgie , qui ont d’ailleurs éclairé la connaissance des maladies organiques et réactives , les investigations de l’anatomie pathologique , regardés comme les seules réalités de la médecine, ont comprimé et retardé l’essor du bon esprit médical. Toutefois à peu près à l’époque où Edimbourg travaillait à l’affranchissement de la philosophie , une autre École qui, par sa position comme par sa méthode , a les plus grands rapports avec elle, travaillait de son côté à donner à la médecine le caractère et les lois qui lui conviennent. Ï1 est vrai que l’influence de l’une et de l’au-
tre n'a pas été prompte à se faire sentir audelà du cercle borné de leur -etion , et que Londres n’a pas su mieux profiter du voisinage de l’école écossaise d’Édimbourg, que Paris des protestations de l’école de Montpellier. Mais cette influence , quoique tardive , n’en est pas moins réelle et moins puissante ; car ce n’est pas l’influence d’un individu , ni d’une secte , mais celle d’une époque qui marque tout de son cachet. L’empire des idées exclusives est détruit. Toutefois une idée reste, qui doit paraître à son tour sur le théâtre de la science : c’est celle du rapport exact qui se trouve entre les deux ordres de faits ou les deux réalités que nous distinguons dans l’homme moral et physiologique ; c’est le rapport des deux systèmes auxquels ils ont donné naissance ; c’est la combinaison des lois que suivent nos forces propres avec les lois que suivent les forces générales. L’École de Montpellier , après avoir nettement séparé les deux causes qui existent en nous , s’est livrée particulièrement à la recherche de tous les faits de l’ordre physiologique. Un premier groupe de phénomènes dérive de l’action des causes extérieures qui modifient immédiatement un organe ou le système entier ; à côté des effets de pure réaction , se rangent les relations du mécanisme avec le jeu des parties et
Ses applications d’an certain nombre de notions empruntées aux sciences physiques : bien des conditions sensibles des fonctions sont ainsi éclairées par le secours du monde extérieur. La réflexion nous transporte à l’observation directe de faits qui appartiennent à l’unité , à l’activité , à la spontanéité de la cause en vertu de laquelle nous digérons, nous sommes nourris, etc.; elle constate les lois de cette activité dans l’exercice des actes physiologiques, nous fait distinguer la part de ses forces propres et des conditions vitales sans lesquelles les conditions du mécanisme sont sans effet. C’est alors que nous jugeons avec connaissance de cause jusqu’à quel point la vitalité peut se passer ou a besoin du mécanisme; c’est alors seulement que nous fixons le degré de prééminence de cette cause proprement efficiente sur les causes extérieures ou simplementprovocatrices ; que nous expliquons, enfin, pourquoi les réactions que ces dernières sollicitent , ne leur sont pas toujours proportionnelles en durée ou en intensité. À celte manière de voir la physiologie répondra une pathologie qui embrasse et les maladies réactives et toutes celles qui , provoquées ou non par les agens extérieurs , ne sauraient être comprises dans leur génération et leur marche , sans la connaissance du mode d’agir de l’activité. L’état marbide d’un organe,
d’un système d’organes ou d’un tissu sera examiné dans ses relations diverses avec l’affection dont il sera, tantôt le point de départ , tantôt l’effet , tantôt une des manifestations. Chaque organe et chaque fonction sont , aussi bien que l’économie entière , exposés à souffrir plusieurs sortes d’affections. Dans toutes les circonstances, on recherchera avec la même application la valeur des phénomènes locaux , des dégradations que la structure des parties a subies et celle des modifications qui sont au-dessus de la portée des sens. On distinguera avec le même soin , les cas dans lesquels l’état intérieur peut se juger par des efforts critiques , des cas où l’altération des parties ne permet pas d’espérer ce mode de terminaison. Ici , point de préjugés en faveur d’une méthode spéciale de traitement : la thérapeutique est riche et féconde ; elle accueille toutes les acquisitions de l’expérience ; elle se prête à l’extension que la science peut leur donner et aux changemens quelle peut leur faire éprouver. Le rôle de la nature et celui du médecin sont déterminés suivant les circonstances ; tantôt c’est l’une , tantôt c’est l’autre dont l’action doit être la plus forte. Dans chaque cas , la conduite du médecin est basée sur la notion de la puissance médicatrice et celle des limites de cette puissance. La justesse de cette appréciation peut
seule empêcher de tomber dans les deux excès opposés , provenant toujours de ce que nous croyons trop à notre indépendance des agens extérieurs ou à notre assujettissement à ces mêmes agens. De toutes parts, dans la science médicale , ressort la nécessité d’associer les idées contraires^ de fixer avec justesse leur rapport.
XI. Maintenant , Messieurs , examinons sous un autre point de vue chacun des tableaux qui ont passé sous vos yeux. Ils présentent deux choses distinctes , l’observation des faits et la méthode qui a servi à les coordonner.
Sous le rapport de l’observation , vous avez pu remarquer deux défauts principaux : l’un par lequel notre attention est ramenée sans cesse sur les objets du monde extérieur , les phénomènes sensibles , organiques ; l’autre qui l’oblige à s’exercer exclusivement sur les faits cachés, les données primitives de notre double activité. Il ne peut résulter de là qu’une conduite vicieuse. L’examen de cette question est important; il se lie à la distinction de ce qui , dans les sciences, constitue leur partie abstraite et leur partie concrète , deux parties qui , ainsi que nous avons eu occasion de le faire voir , sont aussi positives l’une que l’autre. L’histoire nous a dit comment, suivant l’époque, on s’était attaché à l’une d’elles. S’il est vrai
comme nous lavons reconnu , que cette préférence a une sorte de relation avec la nature des localités , il l’est également qu’elle en a avec la disposition intellectuelle des hommes , dont les uns s’élèvent contre les recherches abstraites et générales, tandis que les autres dédaignent la connaissance des détails et l’observation des faits matériels. Bien mieux , ce goût est susceptible d’éprouver des variations aux differentes époques de la vie d’un même individu. Outre la disposition naturelle que les hommes semblent apporter à ces deux manières d’exercer les facultés de leur esprit , il faut compter celle qui est due à notre première éducation philosophique.
Les objets qui frappent les sens , suscitent un ordre d’idées qui semble avoir, pour ainsi dire , plus de corps , laisser des impressions plus permanentes: l’homme ordinaire tire de cette source la plupart de ses conceptions. 11 en est autrement du philosophe; l’habitude qu’il a d’abstraire , le peu d’attention qu’il donne aux objets matériels affaiblissent en lui la faculté de travailler sur des idées sensibles et fortifie celle de suivre les raisonnemens. Le langage devient pour lui un instrument puissant de recherches spéculatives. Mais , combien il est inférieur , lorsqu’il s’agit de décrire un objet qu’il a vu , un événement
dont il a été témoin ! Un homme d’état , un médecin qui se sont livrés de bonne heure aux méditations solitaires , se sont fait des principes généraux; ils exposent avec facilité les idées les plus étendues. Us persuadent à ceux qui les écoutent , qu’ils possèdent tous les taiens propres , l’un au maniement des affaires , l’autre à l’art de conduire les maladies à une heureuse terminaison. Mis à l’épreuve , ils manifestent une irrésolution extraordinaire 5 ils proposent l’emploi de moyens qui ne sont point applicables aux cas donnés : ils mettent au jour les preuves de leur insuffisance. D’autres , au contraire , montrent de l’habilité dans les objets spéciaux : ils raisonnent avec justesse sur le fait qui est sous les yeux , mais ils ne saisissent pas des notions plus étendues , mais ils ne sentent pas la valeur d’un principe.
Il suit de là que l’habitude d’accorder une attention pleine et non partagée , à tel ou tel ordre de réalités , produira des aptitudes ou des goûts opposés , qui ne manquent point de nuire à l’intelligence et de borner ses facultés. Entr’autres preuves de l’espèce d’opposition qu’il y a entre l’observation et le travail de l’esprit , je citerai le dédain que l’on témoigne aujourd’hui pour les écrits publiés dans des temps antérieurs aux nôtres ; le mépris que l’on a contre toute sorte d’érudition
Ces remarques sont applicables à une étude quelconque ; mais ce qu’il nous importe d’en déduire ici , c’est la nécessité de se mettre en garde de très- bonne heure , autant contre le penchant qui nous fait accumuler sans choix un grand nombre de faits de détail , que contre l’habitude qui lui est contraire. Le premier de ces défauts , je le répète, est celui des hommes dont l’éducation philosophique a été peu soignée ; il est le plus naturel , partant le plus familier , celui surtout dont il convient de vous signaler les suites fâcheuses : car je pense que ce n’est pas ici le lieu de s’élever contre une ardeur trop précoce pour les recherches philosophiques. Je n’ai garde aussi de vouloir vous inspirer de l’aversion pour l’examen des détails : nos principes, pour être bons et utiles, ne doivent être que l’expression des faits particuliers de tous les ordres. Appliquons-nous donc à exercer en même temps les sens et la réflexion , à faire passer notre esprit , non -seulement de la connaissance des objets etdesévénemens à celles des relations diverses qui les unissent ; mais encore aux ressemblances et aux oppositions de ces relations elles-mêmes. C’est parce que, dès notre enfance, occupés sans cesse des phénomènes et des lois de la matière, nous sommes perpétuellement entraînés
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à rendre raison des faits intérieurs par ceuxlà , et à négliger ce qui se passe en nous-mêmes ; c'est parce qu’il est besoin d’un certain effort pour nous arracher à ce qui nous environne, que j’insiste beaucoup , afin que, dès le début de votre carrière médicale , vous compreniez toute l’étendue de vos facultés intellectuelles. L’inaction paralyse celle qui est une des plus éminentes , la faculté d’abstraire : un jour peut-être il ne vous sera plus possible de vaincre vos habitudes , à moins d’une opiniâtreté extrême. Si vous n’y parvenez pas , vous serez condamnés à n’être en médecine que des hommes d’expérience, bons pour des cas particuliers , mais inhabiles à pénétrer jusqu’à la science qui établit les principes , donne des conseils et des plans généraux de conduite. Vous serez comme cette multitude d’ouvriers qui accumulent dans les chantiers les matériaux d’un édifice qu’un autre est destiné à élever: vos travaux seront réunis en faisceau par une intelligence qui seule peut leur donner un sens. Si donc il est démontré que l’une ou l’autre des dispositions morales que nous venons de caractériser , en bornant nos facultés , tend à nous rendre moins utiles que nous ne pourrions l’être , un bon système d’éducation médicale doit avoir pour
but d’opérer la réunion du pouvoir d’abstraire et de celui d’observer en détail.
Au reste , on s’apercevra bientôt qu’à cette distinction correspondent, d’un côté, un esprit étendu , vigoureux ; de l’autre , une intelligence timide , propre à n’agir que dans un cercle étroit. Aussi , est-il plus facile de se corriger du premier que du second de ces défauts ; toutefois je connais des exemples qui prouvent que , avec une forte tête et un jugement sain , il n’est pas impossible de passer, à mesure qu’on s'instruit , du second état au premier. Nous ne pouvons qu’encourager de semblables conversions. En effet , si , en se repliant sur soimême, on est d’abord captivé par tel ordre de phénomènes et la partie de vérité qui s’y montre, après cette considération peut en venir une autre et une autre encore après cellelà. De là , des opinions successives , diverses périodes dans notre vie intellectuelle. Celte dissemblance de l’homme vis-à-vis de lui-même , les hommes comparés entre eux nous l’avaient déjà offerte. Iis sont continuellement en opposition d’idées et de systèmes, jusqu’à ce qu’ils rendent leurs idées complètes , qu’ils se cèdent mutuellement ce qui leur manque ou ce qu’ils ont de trop. Alors seulement l’intolérance des doctrines fait place à la conciliation ou à l’éclectisme.
XÏI. Les systèmes ne suggèrent pas des remarques moins utiles sur la manière de philosopher que sur l’observation. Une doctrine peut se trouver conforme aux lois de la bonne méthode , et n’être vicieuse que parce qu’elle est fondée sur un petit nombre ou sur un seul ordre de faits. Le principe auquel on arrive , embrasse plus de faits que l’observation ne lui en avait fournis ; il est plus général qu’on n’avait le droit de l’attendre , d’après leur exposé. L’auteur a cependant obéi scrupuleusement aux règles de l’analyse: il a évité en tout point d’employer l’hypothèse , mais il n’a pas. évité l’erreur. Il pense avoir découvert toute la vérité , lorsqu’il n’en a atteint qu’une partie. Au contraire, si, préoccupés ou séduits par une grande idée , pleins d’une opinion que nous tenons à répandre , nous déclarons d’avance que tous les faits peuvent être rangés sous la bannière du principe que nous adoptons; si nous nous évertuons à le justifier par des observations , il s’ensuit: i.° que nous faisons rentrer de force, dans le cadre que nous nous sommes tracé , beaucoup de faits qui s’en éloignent , ou que nous les négligeons ; ces faits déposent contre la généralité du principe et la validité de la méthode; a.0 que l’hypothèse que nous avons prise pour base , tout en embrassant l’universalité des
faits connus , dit plus encore que les faits : autre preuve que cette manière de raisonner par hypothèse, cette méthode , pour ainsi dire , de divination, bien qu’elle puisse être utile par les découvertes qu’elle nous donne occasion de faire accidentellement dans le cours de nos recherches , est radicalement vicieuse. Cette méthode, au lieu de s’élever à la connaissance des causes par les faits et suivant les procédés de la saine logique , suppose les causes connues , leur attribue toutes les facultés capables de produire les phénomènes que les sens et la réflexion font apprécier. Dans l’étude de l’homme, ainsi que les systèmes nous l’ont appris , les causes seront, pour les uns, des êtres tout-à-fait distincts de nos organes et de la matière extérieure; pour d’autres, notre corps lui-même et l’action des objets du dehors ; ou bien , enfin , ce seront des propriétés qui , différentes en apparence, de notre constitution sensible, se résolvent néanmoins en élémens de l’organisation.
Pendant bien long-temps , en physique comme en médecine , on n’a raisonné que par hypothèse; ce qui explique pourquoi les progrès réels de ces sciences ont été si lents , bien qu’elles se soient enrichies de beaucoup de découvertes. Dès qu’elles ont eu pris une autre voie , la face de nos connaissances a changé.
Les physiciens ont le mérite d’avoir , les premiers, donné le précepte et l’exemple. Par une observation exacte , ils ont d’abord rapproché les faits analogues et formé des groupes divers ; l’expérience , par ses tentatives et ses sollicitations répétées , prêta ses secours à l’observation dans la découverte des causes et des effets: la réflexion déduisit les lois , c’est-à-dire , la manière dont se comportent les causes dans la production des phénomènes. Par ce moyen , on est passé des faits particuliers aux faits généraux ou aux principes. Dans cet enchaînement de connaissances , les matériaux sont distribués dans un ordre qu’il faut se garder de confondre avec celui qui est le produit d’une hypothèse. Dans ce système , les principes sont inductifs ou l’expression même des faits ; l’imagination ne joue aucun rôle. Le mot cause a été prononcé ; mais, remarquez la différence qu’il y a entre les causes telles qu’on les conçoit aujourd’hui en physique , et les causes telles que l’imagination les invente. On en parle avec des termes qui les représentent uniquement dans leurs relations avec les effets ; on les étudie en éloignant de l’esprit toutes les idées qui regarderaient ces causes elles-mêmes. On réprouve toutes les conjectures que l’esprit pourrait suggérer sur leur essence intime ; si on sait quelque chose de leur nature , c’est uni-
quement par leur mode d’agir et les résultats qu’on leur a vu produire. De cette manière ont été caractérisées, dans la chimie et la physique , les causes nommées attraction , calorique , électricité * etc. Cette méthode logique suivie avec constance, a eu l’influence la plus heureuse pour l’avancement des sciences et la pratique des arts utiles. En passant à l’étude de l’homme^ changerons-nous de méthode? Non, sans doute . eh ! pourquoi celle qui nous a bien fait raisonner dans une science , nous ferait-elle mal raisonner dans une autre? C’est le sujet seul de nos recherches qui varie : au lieu de porter exclusivement notre attention sur les choses extérieures , nous la porterons aussi sur nousmêmes. Les philosophes et les médecins n’ont pas d’autre but que les physiciens ; leurs prétentions ne sont pas plus élevées. Par l’observation ils arrivent à la notion de la cause ; leurs investigations ont pour objet ses modes d’agir ou les lois suivant lesquelles les événemens sont produits. Maintenant , si les effets dont nous sommes témoins ne ressemblent pas à ceux que les physiciens observent dans les corps inorganiques, il est naturel , il est légitime de la part du philosophe et du médecin, de supposer l’existence de causes différentes. Si nous constatons plusieurs séries de phénomènes distincts , nous serons conduits à recon-
naître plusieurs causes ou plusieurs forces qui les engendrent. Si un examen plus attentif et plus profond induit à la supposition d’une cause d’un ordre plus élevé , dont toutes les autres ne soient que des manières d’agir , nous ne balancerons pas à l’admettre. Une fois que l’observation est complète , il est permis de s’occuper des mœurs de la cause dont l’existence vient d’être ^établie d’après les faits. Cette connaissance nous fixera sur les rapports de ressemblance ou de dissemblance qu’il peut y avoir entre cette cause et les autres causes connues. Elle nous enseignera dans quelle relation elle est avec les forces physiques , pour la production des phénomènes des êtres animés ; et de là découlera , enfin , l’évaluation exacte de la différence ou de l’analogie qui se trouve entre notre corps et les corps du monde extérieur.
Vous le vo3'ez, la philosophie et la médecine ne sauraient employer d’autres méthodes que celles qui servent aux sciences physiques et naturelles ; elles ne s’occupent en aucune manière de l’essence des causes; elles ne décident point à priori que l’organisation fait la vie ou qu’elle dépend d’un principe opposé à l’organisation , doué de tel ou tel attribut ; elles n’adoptent, en un mot, aucune hypothèse. Oui , Messieurs , l’on peut aujourd’hui e$ mé-
decine, faire à l’aide de l’induction, une science dont les principes soient applicables. Les seules bonnes théories sont celles qu’on obtient de cette manière : toutes les autres sont entachées d’hypothèses, et, avec de la bonne foi, on est obligé de les repousser , surtout au lit du malade. En voulez-vous une preuve bien claire ? Parcourez seulement les livres des bons praticiens , suivez jusqu’aux conséquences thérapeutiques le médecin honnête et consciencieux ; vous ne tarderez pas à vous apercevoir que quelque habitués qu’ils soient à se servir de l’hypothèse dans leurs raisonnemens , ils réservent surtout une scrupuleuse attention aux résultats cliniques. Les mauvaises théories n’ont aucune influence sur leur conduite pratique , ils se trouvent toujours d’accord avec l’expérience ; car c’est d’elle qu’ils ont tiré par instinct la bonne manière de voir , celle même que l’analyse ou l’induction découvre au médecin philosophe.
XIIL Après ce que je viens de dire , vous comprenez sans peine quel est le système que j’embrasse , quelle sera la méthode dont je me servirai , dans les sujets sur lesquels je suis chargé de vous instruire. J’espère que vous me trouverez en tout cet esprit de conciliation que je vous recommande aujourd’hui. Mon but , cette année , est d’en faire l’appli-
cation à l'étude générale de l’homme sain et de l’homme malade. Voici quels seront ma marche et mes moyens.
Je chercherai avec vous : i.° le rapport qui existe entre les sciences physiques et la science de l’homme. Cette étude nous convaincra que l’homme obéit , en effet , à des lois qui lui sont propres ; mais que ces lois sont plus ou moins modifiées par les lois de la matière brute. Nous tâcherons d’apprécier quelle espèce d’avantage la physiologie doit retirer des connaissances de la physique et de la chimie. 2.0 Passant à un autre groupe naturel de corps , ceux que la botanique a pour objet , nous trouverons de plus fortes analogies à saisir , de plus grands rapprochemens à faire. Nous signalerons un premier degré de combinaison des lois propres à un corps avec les lois générales ; nous distinguerons l’influence respective des unes et des autres , pour le but auquel ces êtres sont destinés, savoir, le développement d’un nombre limité de phénomènes dans une période limitée de temps. Ici , il y a encore une certaine prédominance des lois extérieures ; mais leur action est déjà considérablement restreinte. Examinée sous ce point de vue , la physiologie des végétaux nous préparera avantageusement à l’étude directe de l’homme. 3.° Nous jette-
rons un coup-d’œil sur l'anatomie comparée des animaux , non pas seulement dans le but de saisir des ressemblances avec notre espèce; mais autant pour savoir ce qu'il y a de différent que ce qu’il y a d’analogue. Préoccupés de l’idée d’un type d’organisation commun à tous les animaux, les Naturalistes de notre époque se sont attachés trop exclusivement à la détermination des analogies , et ont donné dans des excès contre lesquels il est essentiel de vous prémunir. Vous verrez que le nombre des importations que nous devons faire de ce genre de connaissances dans l’anatomie et la physiologie de l’homme , est bien plus limité qu’il ne le semble au premier abord. Au reste , nous accueillerons tout ce dont la saine logique nous permettra de faire usage. Ce coup-d’œil jeté rapidement sur la série animale , nous apprendra qu’à mesure que les êtres deviennent plus parfaits dans leur organisation et leurs facultés , ils acquièrent bien plus d’indépendance dans leurs actes vitaux. Leurs forces sont moins assujetties aux forces extérieures ; ou plutôt alors c’est l’action de celles-ci qui l’emporte , l’activité se prononce avec des caractères plus saillans. 4-° Nous nous occuperons ensuite des vivisections ou des expériences faites sur les animaux , genre
^ investigation qui constitue une véritable physiologie comparée. Noos nous demanderons quelles acquisitions ÿ a faites la physiologie humaine. 5.° EiMn ; nous arrivons à l’homme lui-même. Tant de motifs, tirés de l’anatomie et de la physiologie , le distinguent des autres animaux , que tout ce que nous venons d’apprendre ne suffit pas pour nous 3e faire connaître : nous sommes dans l’obligation de nous servir à son égard de l’observation directe. Notre attention s’arrêtera d’abord à sa constitution sensible. Riches de toutes les notions précédentes, nous sommes en mesure d évaluer les nombreuses ressources que nous tirons de l’anatomie grossière , de l’anatomie des tissus élémentaires, des recherches microscopiques, de l’analyse chimique, pour nous éclairer sur la science même de la vie. Nous abordons celleci ; et prenant séparément les deux mondes dont elle se compose , nous examinons, pour l’homme moral, d’un côté, îesconditions de l’organisme et l’action des objets extérieurs; de l’autre , les phénomènes intellectuels , les faits intimes de la conscience, les conditions purement psycoîogiques ; nous entrons , le plus avant possible, dans la connaissance de cette première individualité , de ses facultés et de ses modes d’action. Nous ne touchons à l'homme physiologique , qu’après nous être environnés
de tôütes les lumières capables d’en faciliter l’étude , qu’après avoir observé une foule d’objets graduellement plus comparables à lui. Touchant l’exercice et le maintien des fonctions, le problème consistera à assigner la part des causes occasionelles , celle du mécanisme et celle de la* cause ^active ou efficiente ; en d’autres termes , à déterminer les conditions organiques et non organiques nécessaires à la manifestation de’ chaque phénomène sensible ou caché, les lois que le principe d’harmonie suit dans leur production.
La science de l’homme malade sera conçue dans le même esprit. Nous considérerons: i.° l’action des choses extérieures , source de causes occasionelles et prédisposantes de maladies , combinée aveo celle de l’activité intérieure qui modifie plus ou moins] l’effet de cette impression. 2.0 Les conséquences de cette double action : symptômes externes et changemens intérieurs dont l’autopsie cadavérique nous dévoile une partie, mode de générations et de successions de ces événemens morbides, etc. Ici, comme dans l’ordre précédent , les faits sont , les uns, du domaine des sens; les autres du domaine de la réflexion , et composent une sorte de monde intérieur et extérieur dans l’individu malade. Tels sont les objets qui en-» trent dans l’exposition générale de la patho-
logis. Pour arriver à une appréciation exacte des phénomènes sensibles et des phénomènes cachés , nous envisagerons les] affections morbides , sous le double point de vuejde leur siège et de leur nature ; c’est-à-dire , que nous nous attacherons à distinguer d’abord si l'économie entière souffre , si elle souffre dans tel organe ou dans tel système d’organes , ensuite comment elle souffre. Cette recherche suppose l’emploi d’une analyse rigoureuse, à la faveur de laquelle nous découvrons les conditions appréciables ou les élémesxs de la fonction pathologique , ainsi que tout à l’heure nous l’avons pratiqué dans les actes physiologiques. C’est le seul moyen de se rapprocher de plus en plus de la nature de l'affection , et par conséquent , de son traitement méthodique Parvenus à la science des indication:- et des méthodes , nous nous arrêterons ; c’est assez d’avoir fait , pour ainsi dire , la revue' de toutes les parties spéculatives de l’art de guérir.
XIV. Tel est , Messieurs , le plan que je développerai. Tel est l’esprit médical que je veux apporter dans toutes les questions que je viendrai traiter dans cette chaire. Si j’aspirais à vous attirer autour de moi plutôt pour vous plaire que pour vous instruire, je vous dirais: J’arrive pour professer des systèmes nouveaux et brillons, des doctrines séduisantes,
courtes et faciies; mais, comme je suis persuadé que vous êtes avides d’iustructiou et que vous préférez à tout des doctrines vraies , je ne craindrai pas de vous répéter que les
nôtres sont longues , difficiles , abstraites
Abstraites î, Ce mot est peut-être encore
pour vous legal d’obscur et vous êtes effarouchés de l’entendre. Quelques personnes à vue courte , quelques hommes passionnés ont pris d’ailleurs tant de plaisir à l’entourer de défaveur 1 J’espère vous prouver que nos idées ne sont obscures que pour ceux qui ont quelque intérêt à les trouver telles, ou qui ne veulent pas se donner la peine de les approfondir* Plein de zèle pour vous comme pour nos doctrines , plein de confiance dans les résultats de la raison , je suivrai avec persévérance cette ligne moyenne que je vous ai signalée. Vous la suivrez avec moi ; et vous ne craindrez pas plus que moi de vous égarer dans une route qu’ont tracée et parcourue des hommes tels que Bai liiez , Dumas , M. Lordat , plusieurs des honorables Collègues qui m’écoutent , et ce Professeur estimable 1 dont la médecine pleure la perte récente , celui que j’ai été appelé à remplacer et dont je m’honore d’avoir été félève et l’ami.
Pénétrée de la vérité de ces principes , forte
’ Bérard.
de son génie et de sa conviction , l’École de Montpellier forme depuis long-temps une minorité redoutable aux systèmes destructeurs des vrais dogmes de la médecine ; et , quand le vulgaire des médecins affectait de répéter avec ses détracteurs qu’elle ne marchait pas avec le siècle, c’est qu’il n’avait point su apercevoir qu’au contraire elle le précédait. L’École philosophique , qui s’avance fait grossir chaque jour cette minorité qu’on s’obstinait à méconnaître. La méthode qui , après avoir fait fleurir les sciences physiques , assure les progrès de la philosophie , ne peut manquer d’ètre bientôt généralement regardée comme la seule capable de conserver à la médecine ce caractère scientifique que l’École de Montpellier lui a si vigoureusement imprimé. En vain , d’ailleurs , voudrait-on se soustraire à l’esprit général de son époque. Messieurs , autour de nous tout se combine , tout se ressent du besoin de la conciliation : littérature , histoire , politique, philosophie , tout est complexe , mélangé. La médecine ferait-elle exception à la loi commune ? Non ; je ne puis le croire : sous peine de laisser supposer qu’on repousse sciemment les lumières, qu’on y met de l’entêtement , ou , enfin, qu’on ne peut pas marcher avec le siècle , il faut suivre le mouvement général de la société.