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Discours de l'Hon. J.A. Chapleau, M.P. sur l'exécution de Louis Riel [microforme]

M. CHAPLEAU : M. l'Orteur: Un journalannongçait hier soir que j'avais été soudain frappé de repentir et que j'étais sur le point d’abjurer les erreurs que j'ai partagées avec mes collègues ; enfin que j'étais à la veilie de dire adieu à la vie A voudrais que cela fût vrai—et que j'allais, selon e vœu de ce journal, passer le reste de mes jours dans la prière pour obtenir mon pardon de Dieu et des hommes. Pour ne pas le faire mentir, je saisis la première occasion qui se présente de faire une dernière confession publique du grand crime dont je porte le poids, depuis plusieurs mois, et j'espère la faire assez complète et assez claire per contenter et mes amis ét mes ennemis. .Je ne sais, M. l’Orateur, si je puis être à la hauteur de la discussion qui se poursuit. Je sais qu’il ne me sied point de m'excuser de ne pas parler ma langue maternelle, mais chaque fois que je me lève dans cette Chambre, chaque fois que j'ai à exprimer dans la langue anglaise ce que je ressens vivèment et profondément dans mon cœur, je me crois tenu à faire des excuses, car cette langue qui a initié le monde au régime de la liberté politique, ne me donne pas la facilité d'expression que me fournit la mienne,

Quel changement l’espace d'une année n’apporte-t-elle pas dans les idées et les sentiments des hommes ! Mesurez, par exemple, le chemin parcouru depuis la dernière session, en jetant un coup d'œil sur les débats de l’année dernière, comme je lai fait hier. Lisez le compte-rendu officiel de 1885 et rapprochez ce qui s’est passé alors de ce que l’on voit aujourd’huil Le 19 mars 1868, fête de Saint-Joseph, ce grand saint dont le nom est synonyme de fidélité et de loyauté, a été choisi par Louis Riel pour commencer la révolte du Nord Ouest, Le 19 mars, Louis Riel, se mettant en guerre et avec l'autorité civile et avec l'autorité religieuse, levait, par ses actes et ses déclarations, l’étendard de la révolte. Les jours suivants, la sédition faisait rage, et, après demain, nous verrons l'anniversaire d’un des plus tristes événements de notre histoire, l'anniversaire de la - bataille du Lac-aux-Canards, où sont tombés sous la balle des traîtres et des rebelles, conduits par Riel, plusieurs de nos plus braves soldats et des meilleurs citoyens du Nord-Ouest. U'étaient ler premières victimes de la perfidie d’une bande criminelle qui, après avoir détruit les propriétés du gouvernement, pillé les magasins de citoyens industrieux, et fait prisonniers des hommes dont le seul tort était &’obéir à l'autorité, déchira le drapeau britannique et se lança dans cette révolte dont il sera question, j'espère, aujourd’hui pour la dernière fois. J'espère que nous n’en entendrons plus parler après que nous aurons fait notre devoir aujourd’hui, on déclarant hautement que le pays n'approuve pas ceux qui voudraient que la Chambre proclame que, aux yeux des Canadiens, ce soulèvement était justifiable,

Nous n’avons pas perdu le souvenir du sentiment qui dominait la Chambre, lorsque les 22, 23 et 24 mars, elle apprenait que l'agitation qui régnait au Nord-Ouest, depuis plusieurs mois, s'était transformée en une révolte ouverte. Il est vrai que, alors comme depuis le commencement de la présente session, quelques députés de l'opposition avaient demandé des renseignements et des documents ; mais cependant la Chambre poursuivit sa besogne jusqu’au jour où elle entendit le tumulte de la rébellion et apprit que les plus braves des fils du pays étaient appelés, par le gouvernement, à rétablir l'ordre. Lorsque la nouvelle de l’engagement du Lac-aux-Canards nous parvint, personne parmi nous n'aurait songé à dire que ceux qui avaient pris les armes, au mépris de nos loir, ne méritaient pas les châtiments les plus sévères,

Je me rappelle que, quelques jours plus tard, lorsqu'un journal de P ntario eut l’audace—comme on disait alors—- - d'écrire que l'honorable chef de ia gauche, avait encouragé

la révolte, aidé ceux qui conspiraient contre la paix et l’intégrité de notre territoire, que les députés de la gauche étaient les complices des rebelles du Nord Ouest, je me rappelle ce qui s'est passé dans cette Chambre, Je me rappelle que, en cette occasion mémorable, le chef de l'opposition se leva, les traits bouleversés, la voix brisée par l'émotion, des larmes dans les yeux, pour protester contre les assertions de ce journal, Dire que lui et ses amis étaient les complices des rebelles ou qu'ils avaient seulement des sympathies pour eux, c'était la plus atroce calomnie qu'il fut possible d'inventer. Nous nous rappelons tous avoir entendu le député de Durham dire qu’il avait un parent dont le sang avait déjà rougi la neige de la prairie, qu’il avait un neveu dont la vic était en danger, que son fils et le fils de son frère étaient prêts à prendre le fusil, à marcher vers la Saskatchewan pour combattre ceux qui attentaient aux libertés de l'empire et faisaient tort à la bonne renommée du Canada. Ces sentiments trouvaient, en ce jour, de l’écho chez nous et le premier ministre se levait pour déclarer que, à son avis, cet article était déplacé et que bien que nous fussions divisés d'opinion, nous étions unis sur ce point: qu’il fallait faire respecter les lois du Canada et conserver intact le pays que nous administrons pour la gloire de ceux qui l'ont acquis et la gloire de la souveraine qui nous gouverne.

Qui aurait alors risqué une seule parole pour justifier les bandes criminelles qui venaient de lever l’étendard de la révolte. sur les bords de la Saskatchewan ? Qui aurait div alors, lorsque nous donnions une poignée de main aux membres de cette Chambre qui partaient pour le champ de bataille, qui aurait pensé lorsque nous disions un dernier adieu au regretié col. Williams dont le nom est vénéré et la mémoire nous est chère, depuis qu’il est mort au service du pays, qui aurait pensé que, douze mois après cette scène, nous serions appelés à voter sur une motion exprimant le regret que le chef de la révolte ait 8té exécuté ? Lorsque le colonel Williams prit congé de nous, en nous disant : ‘Qui, messieurs, je pars pour servir mon pays et la Reine, j'en suis fier et heureux,” qui aurait songé à lui répondre : ‘“ Ah ! oui, vous allez risquer votre vie, mais daus douze mois d'ici, un député se lèvera en Chambre et dira: ‘“ Je veux déclarer par mon vote que ceux qui ont été la cause de votre mort, qui ont tué vos amis, méritent les sympathies du Canada et que nous regrettons qu'ils aient été punis.”

. l'Orateur, je regrette l'exécution de Louis Riel parce que aucun sentiment de satisfaction ne saurait trouver place dans ti cœur, à la vae de la mort ignominieuse d’un être

humain ; je regrette son exécution, comme je déplore ces tristes nécessités de venger la loi outragée et de protéger la société ; je la regrette à cause des troubles qu’elle a provoqués dans une des plus belles provinces du Canada ; enfin je regrette l'exécution de Louis Riel parce qu'elle a suscité dans cette Chambre, une discussion dans laquelle, pour me servir du langage du député de Durham-Ouost, (M. Blake), ila été prononcé des paroles que l’on n'aurait pas dû y entendre ; dans laquelle on a exprimé des sentiments qui ne devraient pas trouver place ici, Pour toutes ces raisons, je regrette le fait de l'exécution de Louis Riel, mais je ne puis condamner le châtiment de son crime,

La Providence permet que les passions humaines et le libre arbitre des hommes marquent des heures sombres dans l’histoire des nations, Louis Riel a écrit de sa main les pages les plus lamentables de l’histoire du Nord Ouest, 11 a signé et scellé de son sang, sur l’échafaud de Régina, le 16 novembre dernier, ces pages où se lisent le récit de meurtres et d’assassinats. Le gibet de Régina a projeté son ombre hideuse sur la jeune ville, ainsi nommée en l’honneur ds notre Reine et l’on a déchiré le sol vierge de la province de l’Assiniboine pour recevoir je cadavre de celui qui avait semé le mécontentement et la discorde, qui avait fait germer la guerre et la dévastation, dans ce pays qui n'aurait dû connaître que le bonheur tranquille du travail et de la paix. Fasse le ciel que cette sanction suprême, donnée à la loi, ompèche les fauteurs de troubles d’imiter son exemple. Par malheur, de la cellule du rebelle, de l'échafaud et de la tombe du supplicié, il est parti un vent de révolte et le souffle empoisonné des animosités nationales qui ont envahi une de nos provinces et qui menacent encore, plus que nous le pensons peut-être, la tranquillité future et l'avenir du Canada. |

Si je rappelle ie souvenir de ces tristes événements, M. l'Orateur, ce n’est que pour faire voir la malheureuse position dans laquelle se trouvent placés ceux qui, dans la province de Québec, ont épousé —les uns de bonne foi, les autres l'es des intérêts de parti—la cause de la rébellion qui a

ait renaître quelques-uns des plus mauvais jours de notre histoire politique, C'est le sentiment des dangers que cette crise nous fesait courir, qui m'a dominé, pendant toute cette période, et qui a écarté de mes lèvres et de ma plume les paroles indignées et les reproches amers, qu'auraient justifiés peut-être les traitements auxquels mes collègues et moi avons été soumis, pendant plus de trois mois. Pendant ce temps, nous avons vu une populace furieuse et affolée, brûler nos portraits, nous pondre en effigie ; ces insultes ont

provoqué bien plus ma pitié que ma colère, A Montréal, on est allé jusqu'à exposer, dans une vitrine, mon portrait avec une tache rouge au front, pour indiquer que j'étais le meurtrier d’un de mes concitoyens, J'ai pardonné cette vilénie, Comme un de mes amis de Montréal le faisait observer : ‘Le triste individu qui s'est permis cette brutalité, a luimème, au front, une tache que rien ne saurait effacer ; ‘La mer y passerait sans laver la souiliure Car l’abime est immense et la tache est au ford .?

J'excuse facilement les attaques venant de l'agitation populaire, mais il y a des choses qui m'ont été pénibles. Ces démonstrations ont été montées par des personnes liées d'amitié avec moi et qui, dans leur for intérieur, savaient que je n'étais ni un traître, ni ua lâche, Moi, un taître ! 11 y à maintenant plus de 27 ans que je suis dans la vie publique et je pense être en droit de demander, à mes amis et à mes adversaires, ce témoignage que j'ai toujours été fidèle à mon souverain, fidèle à mon pays, fidèle À mon parti et fidèle à mes amis, Et c'est moi que l’on appelle un traître ! Ah! s’il est une accusation que l'on ne puisse porter contre moi c’est celle de trahison, Au contraire l’on m'a souvent reproché, même dans les journaux libéraux, de pousser trop loin la loyauté et la fidélité an politique, On m'a aussi appelé un lâche, [l est pénible d’avoir à parler de soi, mais je puis bien dire que ceux, qui m'ont lancé cette insulte, araient peut-être senti leur cœur défaillir s'ils avaient eu à passer à travers les épreuves qui m'ont poursuivi, depuis le 13 novembre dernier, Avoir gardé son courage comme j'ai gardé le mien, avoir affronté ce que j'ai affronté, avoir refusé ce que j'ai refusé, avoir fait ce que j'ai fait aurait dû, j'en appelle à ceux qui me l'ont lancée à la face, me mettre.à l'abri de cette injure. Mais, comme je l'ai déjà dit, croyant que je me trouvais en face d’une de cs positions, qui ne se présentent qu’une fois dans la vie d'un homme, persuadé qu'un grand danger menaçait mon pays et mes compatriotes, j'ai banni de mon cœur et éloigné de ma plume toute expression de colère contre ceux qui m'avaient outragé.

Je pourrais ajouter .qu’une autre raison encore m'a empèché de ressentir ces insultes. Je suis franc et je dois dire que le mouvement, qui a envahi la province de Québec, ne m'a pas surpris et, si je n’ai pas adressé d’amers reproches à mes amis, c’est parce que je pensais que, bien. que nous eussions fait notre devoir, comme ministres de la couronne, envers notre pays, que nous eussions respecté notre serment, nous pouvions nous reprocher, jusqu’à un certain de-

gré, de n'avoir pas assez dirigé l'opinion publique dans notre province. Ce sont les exagérations d’une partie de la presse conservatrice qui ont été, dans une large mesure, la cause de Dh mpéen J'ai déjà déclaré à mes amis que, sans les écarts de la presse et surtout de la presse conservatrice mal dirigée, nous n’aurions eu aucun désordre à déplorer, à redouter aucun des dangers qui ne sont peut-être pas encore tous aseés, nr

. Il est vrai que, comme l’on dit, l'agitation était dans l'air, partout, empoignant tout le monde, mais j'ai été néanmoins surpris de voir des hommes que je connais, des amis, se laisser atteindre par la contagion, céder à ses influences néfastes, oublier leurs vieilles relations d'amitié ot de parti, pour donner dans une des plus fatales erreurs que la province de Québec pût commettre. Je sais qu'ils ont cédé à ce qu'ils croyaient être un bon sentiment, une impulsion patriotique.

e ne suis pas de ceux qui regardent comme mauvais le sentiment national, propre aux Canadiens d'origines diverses ; ce sentiment est naturel. Notre population est, composée de différentes races et l'affirmation des droits d’une race n’est pas condamnable en soi ; la fierté qu’un chacun peut tirer de sa nationalité peut produire de bons résultats, mais, comme toutes les passions fortes, ce sentiment n’est pas sans danger, Comme tous les puissants ressorts qui agissent sur l'humanité, il a besoin d’être réglé, autrement il peut conduire à des résultats dangereux. Il en est du sentimont national comme de ces puissants agents de {a science médicale: en petite quantité, ce sont d'excellents remèdes ; à haute dose, des poisons,

Dans la question qui noue occupe nos amis so sont laissés entraîner à un sentimentalisme exagéré et c'est ce qui nous a valu, dans la province de Québec, cette explosion d’animosité nationale d’une race contre une autre que nous déplorons tous et dont nous verrons la fin, je l’espère, lorsque cette Chambre aura prononcé sur cette affaire, le jugement que nous attendons d'hommes dominé: par un esprit de sagesse et de modération,

Mais, M. l'Orateur, nous n'avons pas à nous occuper ici de ces démonstrations, mais bien de la question qui nous a été posée et que voici: Le parlement qui représente l'opinion et le sentiment du pays, doit-il condamner ou approuver l'exécution de Louis Riel? L'honorable député de Montmagny (M. Landry), l'a posée en des termes spécieux et en la présentant À la Chambre il a fait cette remarque: ‘“ Je n'ai pas qualifié l'exécution do Riel, j'ai laissé à chacun le soin d'exprimer les raisons qui le portent à condamner cet acte.” C'était peut-être, dans l'esprit de l’auteur de cette

proposition, le meilleur moyen d'attirer le ‘plus grand nombre de votes possibles à l'appui de la motion, mais l'honorable député prétend qu'il n’a voulu que laisser lus de latitude à chaque député pour faire connaître es raisons de son blâme ou de son approbation, Comme je l'ai dit tantôt, je serais prêt À partager ses sympathies s'il ne s'agissait que d'exprimer un regret, s'il ne demandait d'y joindre une désapprobation de la conduite du gouvernement coupable, à ses yeux, d’avoir laissé la loi suivre son cours,

L'honorable député de Québec Est (M. Laurier) qui s’est chargé de défendre la révolte du Nord-Ouest, a eu bien soin de dire, dans son discours, que le mouvement que l’on a vu dans la province de Québec n'avait aucun caractère politique, Je demande à tous ceux qui ont été témoins du commencement de cette agitation si cette déclaration est exacte ou non ? Je demande à ceux qui ont suivi les discussions des journaux avant et depuis l'ouverture de la session, si ce mouvement n’a pas un caractère politique, s’il n’y a là qu'un désir sincère de voir si la loi a été appliquée avec justice ou si plutôt une grande injustice n'a pas été commise ! Mon honorable ami me permettra bien de lui demander comment cette agitation a commencé à Montréal. Elle n’a pas eu son berceau à l’assemblée du Champ-de-Mars, ni dans les bureaux de la piesse conservatrice dont les écrits l'on rendue générale dans la province, Ce sont deux amis de l'honorable député qui l'ont commencée. Je dois en donner le crédit à qui de droit. C’est M. L, O. David qui en a été l’instigateur et le promoteur, Il a eu le concours d'un hommo de nom et de profession modestes M. Phaneuf, huissier à Montréal, un des principaux agents duparti libéral. Ces deux messieurs ont commencé l'agitation à Montréal et vous savez comme cela est facile dans une grande ville. Puis sont venus les correspondants des journeux, envoyés à Régina, qui, au lieu de faire un compterendu exact et loyal du procès, expédiaient À leurs journaux des récits fantastiques, fortement chargés de couleurs trompeuses et ressemblant plus à dos romans qu'à des comptes-rendus de cours de justice,

Tels furent les commencements de l'agitation à Montréal, Lorsqu'elle eut prit de la force, les uns et les autres vécurent dans une vive attente d’une chose bien différente : Car il faut le dire, M. l'Orateur, parmi les conservateurs un bon nombre espéraient que le gouvernement inclinerait du côté de la clémence en se servant de la prérogative royale, tandis que les litéraux souhaitaient de voir la loi suivre son cours, dans toute sa rigueur, afin d'avoir un levier pour soulever l'opinion duns l'intérêt de leur parti. Tel

était le véritable état de l'opinion à Montréal en octobre dernier. Je ne dissimule rien et l’on ne m'a rien dissimulé,

A mon arrivée à Montréal au commencement’ d'octobre, Lo amis me dirent : “ Il se fait un grand mouvement

ans la-province et il vous appartient de le diriger, vous devez voir à ce que justice soit faite, mais aussi que la clémence trouve place dans votre jugement. Nous devons diriger l'opinion et ne point permettre aux libéraux de nous supplanter dans la confiance des électeurs, ni de soulever un mouvement national dans la province,”

Telle était la situation. Un parti visait à son avance. ment et à son triomphe et l’autre désirait sincèrement, loyalement que l’on fît quelque chose pour reconnaître les services rendus par les conservateurs et les Canadiens-français. Un parti ne voyait que le pouvoir à conquérir, l’autre soupirait après la clémence, L’honorable député de Québec-Est (M. Laurier) a dit: “ Nous nous sommes abstenus de faire des déclarations sur ce sujet.” Cela est vrai, mais des déclarations pubiiques seulement; cela est vrai comme la fidélité du bout des lèvres dont a parlé le député de Québec Est, et à laquelle je reviendrai plus tard. Mon honorable ami disait: “ Faisons disparaître toutes nos divergences d'opinion politique ; soyons unis comme un seul homme pour demander au gouvernement de faire justice.” Mais je savais bien ce qui se passait ; j'aireçu nombre de confidences et je savais qu'après que des pétitions eussent été adressées par toute la province de Québec, pour arriver avec tnutes les influences mices en jeu, au résultat désiré, je savais d’après que la décision prise par le gouvernement eut été connue, l’un des libéraux réunis en conclave dans un des hôtels de Montréal pour attendre cette décision s’écriait :

Eh bien ! tant mieux.

Nous avions bien peur que le vieux sir Joha n’eût arrangé cela pendant qu’il était en Angleterre pour en laisser la responsab lité au

gouvernement Impérial, comme dans l'affaire Lecellier, Mais cela nous vaut vingt comtés dans le Bas-Cunada.

Ceci ne peut être nié. Je le tiens d’une personne qui a cucilli ce cri, au sortir des lèvres de l'homme qui la proféré, et ce n’est un secret pour personne à Montréal que tous les libéraux ouvertement ont dit : ‘“ Nous les tenons mainterant ; nous avons pris les conservateurs au piège et comme le gouvernement doit laisser la loi suivre son cours, nous gagnerons vingt comtés dans la province de Québec, Nous pensions que sir Jobn, le grand rusé, aurait fait régler cette question en Angleterre.” Pendant mon séjour à Paris, je reçus une lettre à ce sujet ; cette lettre d’un

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de mes amis, qui ne pense pas comme moi en politique, disait : “Je sais bien comment l'affaire va s'arranger. Vous allez manœuvrer, de façon à ce que le gouvernement impérial en prenne la responsabilité et puis vous irez les voiles au vent et emporterez les élections encore une fois.” Mais la perspicacité de mon ami était en défaut et l’honorable premier n’a jamais songé à pareil arrangement pendant qu'il était en Angleterre. Néanmoins cela a été dit et il ressort de ce qui s’est passé alors que le mouvement n’a pas eu le caractère que lui prête l'honorable député de Québec-Est qui veut que ce mouvement n'ait été ni politique, ni national, mais seulement une agitation ayant pour objet l’équitable et juste administration de la loi pour tous et l'exercice de la clémence envers ceux qui la méritaient. L’honorable député de Jacques-Cartier a dit que ceux qui demandaient la tête de Riel n'étaient pas des amis du goavernement ; c'étaient surtout les journaux, organes du parti libéral dans l'Ontario. Ils demandaient sa mort à grands cris, pensant, cor me les libéraux de Montréal, que le gouvernement ne pourrait pas régler cette question, sans en appeler aux autorités impériales,

Mais je ne m'attarderai pas à prouver le manque de sincérité de ceux qui prétendent travailler pour la cause de l'humanité et qui demandaient alors la tête de l’homme dont ils affectent aujourd’hui de déplorer la mort.

Ils n’ont jamais voulu le sauver.

Leur sympathie a surgi tout-à coup lorsque son sort a été décidé, au moment où la tombe s’ouvrait sous ses pas. Leur sympathie ne s'est adressée qu'au cadavre de cet homme ; mais pour Riel vivant, ils n’en ont eu aucune. Il est vrai que notre provinec s'est agitée et c’est un des caractères de notre race d’être portée aux sentiments chevaleresques que l’on ne sait pas toujours assez apprécier,

Ce n’est pas la première fois que nous avons vu des manifestations de ce genre, espérons que ce sera la dernière, Nous l'avons vu en 1872 ce même esprit, lors de l’affaire des écoles du Nouveau-Brunswick, à laquelle mon ami le député de Jacques-Cartier (M. Girouard) a fait allusion. Toute la province de Québec était en émoi; le parti conservateur était scindé en deux fractions et je crois que la fraction la plus nombreuse se rangeait contre le gouvernement, Que disait alors le chef du parti conservateur, sir George E, Cartier ? “ Mes amis, disait-il, vous suivez une ligne de conduite qui ne devrait pas être la vôtre. Vous êtes la minorité dans la Confédératio', et en demandant au gouvernement fédéral d'intervenir dans une question provinciale, vous créez un précédent que l’on pourra

plus tard invoquer contre vous.” On aurait dû se rappeler ces paroles. Qu'est-il arrivé en effet. Lorsque nos amis de l'opposition arrivèrent au pouvoir en 1273, le zèle dont ils avaient fait preuve pour les catholiques du Nouveau-Brrnswick s’évanouit tout-à coup et on les vit déclarer qu'ils espéraient que l’on ne s’oceuperait plus de la loi des écoles du Nouveau-Brunswick contre laquello, ils s'étaient naguère presque insurgés.

L'honorable député de Québec-Est (M. Laurier) s’est efforcé en Chambre, de faire oublier son discours du ChampGe-Murs, non en le répudiant, mais en le dépassant en audace! Que trouvons-nous en effet dans son dernier discours? D'abord, une justification de l'insurrection, puis la mise on accusation des ministres pour avoir traité avec cruauté un homme qui combattait pour la liberté contre un gouvernement despotique, et enfin, en troisième lieu, j'ai été surpris de le voir démolir :s beau monument qu’il venait d'élever à la gloire de son héros. Après lui avoir posé sur la tête l’auréole du martyre, il nous déclare que le gouvernement n'avait pas prouvé que Riel était sain d'esprit et que lui le croyait privé de raison, oubliant que son héros ne pouvait paraître devant le monde sous les doubles traits d’un héros ou d’un aliéné. Il doit être l’un ou l’autre et comme l’honorable député en a fait et un aliéné et un héros, toutes ses bellos périodes perdent leur signifcation.

Mon honorable ami prétend que le gouvernement a maltraité les Métis et que l'insurrection est en conséquence non seulement excusable mais justifiable, D'après lui, la législation de 1879 relative aux Métis n'est que le complément de celle de 1870 et il ajoute que, de 1879 à 1885, nous n'avons fait pendant tout ce temps, que de régler les réclamations en vertu de l'acte de 1570, Admettons, pour un instant, que le gouvernement se soit rendu coupable de retard, Mais ce n'étaient après tout que des délais. L'honorable député s'est-il demandé si le gouvernement dont il a fait partie n’était pas + responsable de ces délais que le gouvernement actuel ? Non, il s’en est bien gardé, Si le

ouvernement dont il a fait partie n'avait pas déclaré aux Métis qu'ils ne seraient pas traités autrement que les colons de race blanche, les délais auraient pu être évités et l’insurrection de 1885, détournée. L’honorable député a aussi prétendu qu’on n'avait agi que lorsque les balles avaient commencé À pleuvoir, mais il a été forcé d'admettre que le 26 janvier, le gouvernement avait décidé de faire droit aux réclamations des Métis et d'envoyer une commission pour décider quels étaient ceux qui avaient des droits ?

D'après l'honorable mousieur le gouvernement ne voulait pas faire droit à leurs réclamations, mais seulement faire un dénombrement des Métis qui avaient des droits en vertu des traités et des uctes de 1870 et 1879. Il n’a pas songé qu'il portait un coup terrible an gouvernement dont il a fait partie et À ceux qui ont pris les armes contre le gouvernement, en déclarant que nous avions eu la prudence de nous assurer du nombre de ceux qui avaient des droits en vertu de l'acte de 1879. Le député de Québec- Est oublie que pen tous ceux qui ont pris les armes sur les bords de la Saskatchewan, il s’en trouvait seulement 21 qui avaient des réclamations en vertu de cet acte. Les autres Métis, qui suivaient Riel, avaient déjà obtenu des terres, en vertu de l'acte de 1870, après le transfert du Manitoba et des territoires, au gouvernement. Si l'honorable député était encore dans le ministère il n'aurait pas fait autrement que nous et il se serait montré plus généreux en agissant comme nous l'avons fait, que son ex-collègue le député de Bothwell (M. Mills), qui, lorsqu'il était ministre de l’intérieur, refusait péremptoirement de reconnaître les droits des Métis.

J'ai êté surpris d'entendre l'honorable député de Québec- Est (M. Laurier) déclarer que ce qui mérite condamnation ce n’est pas la rébellion mais le despotisme qui la provoque et que ce qui est détestable ce ne sont pas les rebelles, mais les hommes qui ayant le pouvoir en mains n’en remplissent pas les devoirs.

L'idée que l'honorable député a énoncée ferait très bien dans un concours de rhétorique ; elle serait une très heureuse réponse À l’honorable ministre de Ja milice, qui a dit hair : dans son cœur la rébellion et les rebelles; ve pourrait être une superbe repartie dans un cercle de discussion ; mais cette déclaration, que ce qu'il hait ce n’est pas la rébellion, ce ne sont pas les rebelles, mais l’autorité, n'aurait jamais dû sortir de la bouche d’un conseiller privé, dans une assemblée délibérante,

:L'honorable député a cru qu'il pourrait répondre au ministre de la milice en disant que, si sir George Cartier, qui a conduit brillammeñc le parti conservateur canadien français, pendant nombre d'années, avait été présent et avait entendu les paroles de l'honorable député de Québec, un de ses successeurs en office, il les lui aurait reprochées, car luimême avait été un rebelle en 1837. J'aurais désiré que sir George Cartier pût être ici pour entendre cela. Ilaurait pu dire, peut-être, que, dans sa jeunesse, emporté par les idées de liberté, il s'était associé À un mouve. ment beaucoup plus justifiable que la rébellion du Nord-

Ouest et qu'on a pu le trouver dans les rangs des rebelles ; mais cet homme d'Etat remarquable aurait sans doute répliqué à l’honorable député ce que je l’ai entendu dire un jour : que s'il avait été pris les armes à la main et pendu, il n'aurait eu que ce qu'il méritait, L'’honorable député no saurait citer une seule parole de sir George Cartier justifiant sa révolte contre l’autorité, il ne l’a jamais entendu dire un mot dans ce sens. k

Mais si sir George Cartier eût proféré de semblables paroles, c'eût été au sujet d'un événement auquel on ne peut aucunement comparer l'insurrection de la Saskatchewan en 1885. L'honorable député peut bien, par la magie de son éloquence, faire voir que la rébellion et les rebelles étaient justifiables alors, il ne convaincra jamais les fidèles sujets canadiens que la dernière insurrection du Nord-Ouest peut être, à bon droit, mise en parallèle avec le mouvement de 1837.

Je dois remercier l'honorable député et ses amis de n'avoir

as répété, dans cette enceinto, ce qu’ils ont proclamé par tout e pays, que les martyrs du Nord Ouest devraient être honorés et oxaltés à l'égal des victimes de 1837.38, et qu'ils méritent la vénération, l'admiration et le respect de leurs compatriotes tout autant que ces héros. Mon honorable ami le député de Québoc-Est n'aurait pu redire ces paroles ici, Il sait que ses vieux amis du Bas-Canada, qui ont pris part à l'agitation de 1837 et 1838, l’auraient répudié, J'ai ici une lettre d’un de ces patriotes de 1827, dans laquelle il dit que penser une chose semblable serait une moquerie—et cet homme, qui est un véritable libéral, un libéral de cœur, et non pas un politicien ne vivant que d’expédients, dit: ‘J'ai parlé ainsi à mes amis: Ne vous rendez pas coupables de classer le masque d’un martyr de la liberté parmi les vrais martyrs do cette cause. Ne profanez pas le tombeau que renferme le cimotière à Montréal, et ne mêlez pas les noms de cet homme et de ceux qui dorment dans ce tombeau. (Ceux-ci rougiraient de l'association ; ils demanderaient à cet homme ce qu’il a fait de l'argent qu'exigeaient son ambition et sa cupidité, tandis qu'eux avaient ve.sé leur sang pour leurs principes quand la trahison leur aurait donné des milliers de louis s'ils se fussent rendus.” En assimilant les deux événements, et en disant que sir George Cartier, s'il eût été parmi nous et chef du parti conservateur, n'aurait jamais permis l'exécution de Riel, mon honorable ami n’a pas fait une allusion heureuse. Je puis citer un cas où, sir George Cartier, alors procureur général, eut à remplir le triste devoir de se prononcer en faveur d'une exécution, Cartier a déclaré qu'il n'aurait pu rester dans le gouvernement si son avis Comme procureur-général n'avait pas été

suivi, et c'était un cas où le juge avait refusé d'appuyer la recommandation à la clémence de la couronne,

Mon honorable ami, le VE fr de Québec-Est, a dit, dans un élan de libéralisme, qu'il savait ce que valait la fidélité des tories au Souverain, et il a décrit ce qu’elle est dans son opinion, Je ne veux pas le suivre sur co terrain, mais je ne toucherai qu'un seul point, Ila parlé de la fidélité des tories; je pourrais peut-être À ce sujet lui parle: l'honnêteté politique des grits et des rouges; je ne mentionnerai pas plusieurs circonstances pareées, je vais m’en tenir au cas qui nous occupe en ce moment, Est-il honnête, je le demande, M. l’Orateur, de reprendre cette question, déjà décidée par les membres de l'opposition, car déjà en 1874 ils avaient prononcé sar le compte de Riel. Ils ont dit alors ce qu'ils avaient à dire de lui. Après l'insurrection de 1870, chacun de ieurs organes dit ce qu'il pensait de lui. Aussi quand j'ai vu, l’autre jour, l'honorable député de Huron- Ouest (M. Cameron), lui que l’on représente comme la quintessence du gritisme dans la province de l'Ontario, se lever et que je l'ai entendu parler comme il l’a fait, j'ai été stupéfait, et je me suis demandé où se trouve l’honnèêteté politique des libéraux, des libéraux qui préconisent Riel comme un martyr, maintenant qu'il est mort, et qui n’ont absolument rien fait, avant le 16 novembre, pour le sauver. Cela ressemble à une comédie, et cela rabaisse la politique de parti au niveau de la duperie. Je pense, M. l’Orateur, que l’on peut fort justement opposer à la fidélité tory l'honnêteté a eronge. grite dans la question prése; ce. Je ne crois pas qu'il y ait un seul homme dans le pays, je ne crois pas qu'il y en ait un seul du côté de l'opposition, qui pense honnêtement, véritablement, sincèrement que la question soulevée à ce sujet mérite qu'il l’approuve dans son âme et dans son cœur,

Plusieurs DÉPUTÉS : Oh |! oh!

M. CHAPLEAU : Mes honorables amis n’ont pas besoin de se lever et de me dire que mon langage n’est pas parlementaire, J'ai tout autant le droit de dire que je ne crois pas à leur sincérité, en cette affaire-ci, qu’en avait mon honorable ami de dire que nous sommes des traîtres et que c'est nous qui aurions dû être punis.

Mais mon honorable ami, le td de Québec-Est, a cru pouvoir évoquer devant la Chambre les souvenirs du passé et rappeler les cas où l’histoire a jugé que les insurrections avaient été non seulement justifiables mais qu’elles avaient été le marchepied d'où toutes les grandes nations étaient parties pour atteindre les hauts rommets de la liberté. Mon honorable ami les a énumérées. Il a dit

qu'il avait admiré et qu’il admirait encore le peuple français, qui avait toutes ses nd rh pour avoir essayé de reconquérir sa liberté par l'insurrection de 1870. Malgré certains errements, a-til dit, ce peurle est encore digne d'admiration, Il a dit que ses sympathies accompagnaient les Italiens quand ils s’efforgnient de secouer le joug de leurs oppresseurs, et les Américaius lorsqu'ils combattirent pour la grande cause de l'unité nationale. Ilest vrai que mon honorable ami a déployé sa haute éloquence, mais il a oublié que le grand combat pour la liberté, pour les droits des Etats, en tant qu’il est comparable à la question actuelle, a été lo combat du Sud cherchant sa liberté contre le despotisme du Nord. Mais c'était une occasion superbe d’arrondir de belles périodes, et c’est tout ce que l'honorable député demandait, Mon honorable ami a dit, après avoir énuméré les révolutions qu’il glorifie :

Et quand enfin, —enfin,—une partie de nos compatriotes prennent les armes pour réclamer des droits qu’on leur a longtemps refusés, mais

que l’on reconnait juste aussitôt que les balles en appuient la revendication, est-ce que nous ne devons pas sympathiser avec eux ?

Cette phrase renferme trois erreurs sérieuses. D'abord, ces droits qu'il dit leur avoir été refusés, il a dit dans une autre partie de son discours qu’on les leur avait accordés, mais qu’il y avait eu des retards apportés à cette reconnaissance. Ensuite, il est faux que l’on n’aie répondu à leurs demandes qu'après le premier feu. Elles ont été reconnues, et cette reconnaissance a été mise à exécution, avant que les armes aient parlé; et, comme je vais le prouver dans un instant, Riel n’est entré en révolte que parce que 1a justice l'avait devancé et qu'il avait peur de l'influence que cette justice pouvait avoir sur ses partisans. La dernière erreur de l'honorable député, c’est son appel à notre sympathie pour la rébellion. Mais voici, M. l'Orateur, une autre phrase que je trouve dans le discours de mon honorable ami :

Bien que ces hommes eussent tort, bien que l’on äût réprimer la rébellion, bien que ce fût le devoir du gouvernement d’aflirmer son autorité et de venger les lois, je n'en demande pas moins à tout ami de la liberté s’il ne sent pas sourdre dans son cœur un sentiment plus puissant que tout raisonnement et qui excuse ces hommes.

Je ne puis pas, M. l’Orateur, concilier ces deux manières de voir. Puisque ces gens ont eu tort, puisque le gouvernement avait droit et a bien fait de réprimer la rébellion, comment mon honorable ami peut-il arriver aux conclusions que son vote sanctionnera? Si le gouvernement avait raison, si les rebelles avaient tort, devons-nous regretter le châtiment d'hommes qui ont pris les armes contre l’autorité de Sa Majesté et qui ont été les auteurs de la mort

de centaines de bons citoyens ? Devons-nous nous apitoyer sur l'exécution, s'ils étaient dans le tort et le gouvernement dans le droit, ou bien faut-il que 108 cœurs ressentent une sympathie généreuse pour des hommes qui, ainsi que mon honorable ami l’a dit, ont risqué leur vie et leur liberté au lieu de recourir à la voie des pétitions et des réclamations qu'ils auraient dû adresser au gouvernement ? Si mon honorable ami avait fait un pas de plus, il serait tombé dans les doctrines anarchiques de Jean Jacques Rousseau, qui a dit dans son Contrat Social :

Les clauses du contrat social sont tellement déterminées par la nature de l’acte que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet. en sorte que chacun rentre alors dans les premiers droits et reprenne £a hberté naturel'e,

Voilà une nouvelle tentative d'appliquer une théorie sociale à une malheureuse rébellion dont on a essayé de faire l'apologie. Mon honorable ami a rappelé le souvenir des grandes agitations qui, au siècle dernier, ont renversé les dynasties, inauguré de nouvelles chartes de liberté et prépar4 de nouvelles destinées à quelques nations européennes. Mon honorable ami a rappelé aussi la révolution de 1870, cette révolution qui amena le régime de la Commune et le règne de cette liberté rouge, rouge du sang du général Lecomte et de monseigneur Darboy, rouge des lueurs incendiaires des Tuileries et de l'Hôtel-de-ville que les pétroleuses avaient allumées comme des torches qui converaient à l'autel de la démagogie triomphante, rouge dos atrocités que tout l’univers a déplorées,—et c'est cette dernière révolution que mon honorable ami a prise pour modèle |

M, LAURIER: Ecoutez! écoutez!

M. CHAPLEAU : Mon honorable ami ne dira pas qu'il ne l'a pas citée. Il a dit:

J’en appelle à tout ami de la liberté, à tous cenx qui, durant les vingt-

cinq dernières années, ont senti leurs cœurs frémir chaque fois que sur quelque coin du globe ge livrait un combat pour la liberté.

Et, parlant de la révolution française, il a ajouté:

Avec les Français eux-mêmes dans leurs efforts généreux, malgré cer« tains errements, pour assurer à leur pays les bienfaits de la liberté et du gouveraement parlementaire et responsable,

Mon honorable ami ne pouvait se dispenser de la restriction “ces errements,” mais son élan généreux pour les amis de la liberté s'adressait bien au régime de 1871.

11 a aussi parlé de la révolution d'Italie. Celle-ci est, il est vrai, digne de sa sympathie, car c’est elle qui a arraché à la papauté, avec lo pouvoir temporel, une indépendance qui avait

été pendant des siècles la sauvegarde des trônes de l'Europe, et que les plus grands hommes d'Etat songent on ce moment À restaurer, dans l'espoir de soustraire l'ancien monde aux flots de l'anarchie que le socialisme et le nihilisme soulèvent contre lui. 11 a fait en outre allusion à Ja révolution française de 1789, qui a inventé la guillotine et déifié les sans-culottes. Celle-là aussi est un des grands mouvements de la liberté humaine, Si mon honorable ami et son voisin ont choisi ces événements comme exemples à nous proposer quant au droit de résistance et de révolte, je me refuse à accepter leurs conclusions. L'honorable député de Québec-Est a voulu établir une comparaison entre la conduite de ce gouvernement envers les Métis et celle des Etats-Unis envers le Sud, Il a cherché surtout à être éloquent sur ce point, mais sa comparaison manquait de justesse, ot s’il l'avait poussée jusqu'à ses dernières conclusions, il 8e serait trouvé dans l'obligation, pénible pour lui, de louanger le gouvernement,

Rappelons brièvement quelques faits relatifs à la rébellion américaine et à celle de Riel.

Après avoir été tyrannisé pendant des années par le gouvernement fédéral, le Sud vit ses ennemis, poussés par les abolitionnistes enragés, disposés à supprimer l'esclavage, mesure que j'approuve comme tous les vrais amis de la liberté, mais qui ne signifiait rien moins que la ruine du Sud si les esclaves devaient être affranchis sans compensation pour leurs propriétaires. Le Sud prit les armes et soutint pendant quatre ans, l’une des guerres les plus t--“ibles des temps modernes. Tous les Sudistes étaient unanimes ; le peuple entier se leva pour la guerre ; il n’y avait personne qui pût être accusé plus particulièrement que d’autres du crime de rébellion. Tout le Sud était coupable au même degré, et il aurait été ridicule de traîner Jefferson Davis devant les tribanaux sous l'accusation de haute trahison, Il avait été simplement élu chef et il n'avait pris le commandement qu'en vertu de l'autorité qu’on lui avait imposée, Le Sud, en outre, avait été le théâtre de massacres on bloc, et il eût été aussi absurde qu'inutile de pendre un individu après la guerre. Mais ce ne sont pas là les seuies raisons pour lesquelles Jefferson Davis n'eût pas de procès. L’honorable député at-il oublié que les Sudistes avaient été reconnus comme belligérants ? Que durant toute la guerre les armées ennemies avaient échangé leurs prisonniers, et que les articles de la capitulation qu'il a cités les avaient reconnus dans une certaine mesure comme des belligérants,

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Il en est tout autrement si nous jetons los youx sur ce qui s'est passé au Canada, Avons-nous méconnu les droits des Métis? Ne les avons-nous pas reconnus dès le principe, et cela après que le gouvernement précédent eut déclaré formellement qu'il ne voyait pas de raisons pour traiter les Métis autrement que les colons blancs ? Ce sont les retards, dit-on, qui ont amené les troubles ; mais si l'administration dont mon honorable ami a été membre avait reconnu comme nous les droits des Métis, ces retards auraient été moins longs et la guerre aurait pu être évitée. Je veux bien admettre que le gouvernement peut être responsable de re retards, mais les Métis à qui on ne pouvait accor-

er leurs demandes à raison de l'impraticabilité de celles-ci, doivent aussi avoir encouru une responsabilité, car la plupart d’entr'eux n'avaient aucun droit sur la Saskatchewan, leurs réclamations ayant été réglées au Manitoba après

Mais, M. l'Orateur, on ne part pas en guerre pour des questions de détails, pour quelques retards; quand le principe est admis, le point principal est réglé. Les Métis n’auraiont pas couru aux armes, au moment même où la nouvelle leur arrivait qu'ils allaient avoir justice, si Riel, se révoltant à la fois contre l'Eglise et l’État, ne les avait avouglés tout à fait pour servir ses fins personnelles,

Je ne puis, M, l'Orateur, m'empêcher de remarquer ici que les honorables députés qui ont grossi les griefs de Riel afin de justifier sa rébellion, ont oublié de nous dire quel droit il avait contre l'Eglise et contre les missionnaires ; ils se sont prudomment gardé de justifier sa révolte contre le pouvoir spirituel, J'espère qu'ils vont l'essayer avant la clôture de ce débat,

Pour revenir à ma comparaison, quelle conduite avonsnous tenu vis-à-vis des rebelles après la guerre, et comment s'est conduit ce gouvernement que mon Lborstile ami nous signale comme un modèle dans ses rapports avec les insurgés vainous ? Nous avons pris par la main les pauvres Métis écrasés, ruinés par ler crédulité, nous les avons nourris, nous avons réparé les maux que la folie de leur chef avait attirés sur eux; nous les avons empêchés de mourir do faim ; nous avons ouvert les portes des prisons où les plus compromis d’entre eux avaient été enfermés après leur procès, Et voyons ce qu'ont fait nos grands modèles, C’est l'histoire qui va nous le dire. Non conteñts d’avoir fait du Sud un désert, ils volèrent les propriétaires d’esclaves en affranchissant, sans compensation comme sans transition, une classe dangereuse, impropre à jouir de la liberté } et pour couronner leur horrible conduite, ils jetèrent

le Sud entre les mains d’une nouvelle plaie fd'Egypte, l’administration des carpet-baggers nommés par le Nord, qui pondant près de vingt ans persécuta et tyrannisa les pauvres Sudistes écrasés comme aucune nation ne l'a été dans ce siècle! C’est de cette glorieuse manière que nos modèles se sont conduits envers un ennemi vainou.

Mais mon honorable ami a peut-être choisi ces exemples pour faire voir que, après un mouvement révolutionnaire ou une grande commotion politique, on ne doit pas verser le sang pour des crimes politiques mais que l’on doit se montrer clément : Car il a dit que depuis un siècle l'exemple du contraire ne s'est Li vu ailleurs que dans les pays despotiques de l'Europe, L’honorable député a oublié, sur les bords de la Saskatchewan; ses souvenirs historiques sont aussi rouillés que le mousquet qu'il voulait épauler, C’est un souvenir bien malheureux qui l’a reporté à la révolution de 1870 en France, Nous savons que des centaines et des milliers d'hommes ont été sacrifiés comme délinquants politiques, par la France républicaine, après cette terrible guerre. Je ne puis pas le féliciter sur l'à-propos de sa citation. C'était, en offet, choisir un bien malheureux exemple, pour un homme e prétend que les délits politiques ne sont plus punis de la peine de mort depuis la révolution française de 1870, Après les exécutions de Satory, après les hécatombes de victimes condamnées et mises à mort après la défaite de la Commune, on ne peut dire que cette page de l’histoire vient à l'appui de la cause de mes honorables amis.

Il est vrai que tous les gouvernements n’ont pas agi comme nous, et quand on nous recommandait de suivre l'exemple des autres gouvernements, les honorables députés de l'opposition ont cru sacs doute que, dans notre sollicitude paternelle pour le Nord-Ouest et pour les pauvres gens trompés et emportés par la révolte, nous ferions ce que nous n'avons pas voulu faire, que nous proclamerions la loi martiale, Eux sans doute l’auraient fait, et tous les rebelles, pris les armes à la main, auraient été exécutés, leurs familles privées de leur soutien, et mes honorables amis auraient soutenu que cela était juste, attendu que c'était la conséquence de la loi martiale et non pas la vengeance de la société contre des délinquants politiques,

Mais lo gouvernement n'a pas agi de la sorte ; le Longs commandant a fait preuve d’une sympathie et d’une

umanité dont on no saurait lui faire reproche. C'est un bôn général, et c’est aussi un bon cœur ; il a cherché à sauver la vie de ceux qui avaient combattu contre lui, tout comme il a ménagé durant toute la campagne la vie de nos meilleu rs jeunes hommes armés pour la défense de la patrie,

Prétendre qu'il y a quelque point de similitude entre les grandes perturbations sociales qui ont été citées et les événements du Nord-Ouest, c'est souffleter l’histoire, c'est souffleter. la logique. Mon honorable ami le député de Québec-Est pourra faire voir, aussi souvent qu’il l’entendra, la révolte du traître Riel à travers la lanterne magique de son éloquence, mais il no réussira jamais à lui donner les proportions d’un soulèvement national, de la révolte d’un peuple qui brise les entraves de la servitude et qui ébranle les murs de l'édifice social pour respirer l'air vivifiant de la liberté.

Les honorables membres de l'opposition ont parlé de documents qui ne sont pas déposés, de pétitions envoyées touchant les griefs du Nord-Ouest, Je demande à l'honorable député de Québec-Est (M. Laurier), s’il a cité un seul cas où ces requêtes indiqueraient de la part du gouvernement un déni de justice qui aurait pu justifier l'insurrection. L'honorable député de Durham-Ouest (M. Blake) a dit que son parti et lui demandent des documents depuis l’année dernière. Eh bien | il n’y a pas un bout de papier écrit dans le Nord-Ouest qui n'ait été publié par la presse de toutes los parties du pays. Il y a des documents qui condamnent la rébellion, qui condamnent l’archi-traître, qui condamnent les théories des messieurs de l'opposition, — et quels sontils! Ce sont les lettres de Riel aux Sauvages, la proclamation adressée aux Métis pour les faire révolter, les mémoires de Riel écrits par lui-même, sa lettre au Dr Fiset, les confessions qu'il a faites, — ce sont tous des documents que vous connaissez, et qui condamnent non seulement ceux qui ont fait la rébellion mais ceux qui la défendent, Il y a des lettres des missionnaires et des évêques, déclarant que les intentions du chef de l'insurrection étaient mauvaises et sa conduite, celle d’un traître au gouvernement et aux intérêts de ses gens. Il y a, par-dessus tout, pour condamner ceux qui plaident en faveur de la rébellion, il y a les lois du pays, Voilà les documents que les honorables députés auraient dû lire; ce sont ceux que le peuple lira et dans lesquels il lira la condamuation de l'opposition.

Quand j'ai entendu émettre la théorie soutenue par mon honorable ami en faveur du droit, comme :il l’a appelé, du droit sacré de la résistance, je n'ai pas pu m'empêcher de jeter’ les yeux dans ces livres que nous avons étudiés et que l’on nous a enseigné, dans notre jeunesse, à respecter. L'honorable député de Durham-Ouest (M. Blake) a parlé du droit sacré de la résistance, l'honorable député de Québec- Est (M. Laurier) a appelé ca droit le droit de la rébellion ot de l'insurrection, Je soutiens que mon honorable ami a énoncé 28 doctrine condamnée par l'autorité à laquelle il

doit se soumettre dans ces questions. Quelle est la saine doctrine sur la résistance légitime aux pouvoirs établis ? Les règles, si on peut les nommer ainsi, qui ont été tracés là-dessus dans la plus libérale comme ‘ans la plus prudente des formules, sont celles que l’on trouve dans les œuvres de Saint Thomas d'Aquin. Je vais citer l’illustre docteur sans craiudre que l’on m'accuse de bigoterie. Des écrivains protestants ont admis que sa définition de la loi est la plus noble et la plus hardie que l’on pouvait énoncer. La loi, selon le grand philosophe catholique, est “ rationis ordinatio, ad bonum commune, ab eo qui curam habet communitatis, promulgata,” c'est-à-dire un décret basé sur la raison, en vue du bien commun, promulgué par celui qui a la conduite de la chose publique.

Je lisais aujourd’hui les définitions de la loi telles que données par Blackstone et Chitty, ainsi que les commentaires de Chitty sur les définitions de la loi par Blackstone, et je me suis rappelé avoir vu quelque part dans les ouvrages d'un autour protestant que la définition de la loi par Saint Thomas d'Aquin est véritablement la plus noble que l'homme ait trouvé, Celui-ci, après avoir défini la loi “un décret basé sur la raison, en vue du bien commun, et promulgué par le chef de la société,” ajoute : “En certains cas, la résistance à ce pouvoir peut être légitime.” Mais quand ce droit de résistance est-il légitime ? C’est quand le prince a édicté des lois contraires aux principes de la justice, de l'honneur, de la morale; quand il s’écarte du davoir qui lui a été imposé de conduire la chose publique pour le bien du peuple, et quand il exerce sa charge dans le seul but de satisfaire ses appétits, ses passions, son caprice; et même alors le droit de résistance ne peut être exercé qu'après de longues souffrances personnelies, alors que les prières, les pétitions, les protôts, les sommations ont été épuisés.

Quelques DÉPUTÉS: Ecoutez, écoutez.

M. CHAPLEAU : Oui, j'entends mes honorables amis dire: ‘ Ecoutez, écoutez,” mais leurs interruptions ne serviront de rien; quand les prières, les pétitions, les sommations, les protêts ont été présentés, quand les personnes qui sont le mieux en état de diriger le peuple, de savoir en quoi consiste le bien général de la société, ont décidé que le gouvernement du prince est intolérable et cause plus de maux que ne le ferait une révolution, laquelle en produit toujours, quand ceux qui peuvent le mieux connaître les besoins du peuple et conseiller le prince, après l'avoir conseillé, reconnaissent avec la nation qu'un,soulève-

ment est légitime. Cette doctrine, l'Eglise ne l'a pas sanctionnée, mais elle l’a tolérée parce qu'elle est fondée sur les vrais pr'ncipes chrétiens.

Mon honorable ami le député de Québec-Est a-t:il trouvé toutes ces conditions réunies avant de faire l'éloge de la rébellion ? Le chef des rebelles du Nord-Ouest s'est-il guidé d’après toutes ces conditions ? Non, M, l'Orateur.

e ré-aiirme ce que j'ai écrit le 6 juin 1885, non pas à M. Dubaque, ainsi que la presse libérale l’a toujours prétendu, saïs prendre même le soin de s'assurer des noms de coux à qui j'ai écrit, mais à M. Plante et à M. Charland, de Fall-River, je ré-affirme que, depuis l’arrivée de Riel dans le Dominion, sn 1884, aucune pétition n’a été présentée au gouvernement par lui ni par son gouvernement Ga conseil, et que moi l'ami, des métis, moi qui ai prouvé mon amitié pour eux par des actes, je n'avais rien reçu d'eux, pas même une lettre ; j'ajoute qu'aucun protêt, qu'aucune mise en demeure n’a été envoyée au gouvernement, après que Louis Riel eut commencé son agitation,

Non; quand Louis Riel est arrivé dans le Nord-Ouest, il a commencé son œuvre, ainsi que le prouvent les témoignages communiqués à la Chambre, en cherchant à gagner la sympathie du peuple. 11 était maître passé dans cet art, Il y réussit, mais que fit-il ensuite? Voyant que ses gens n'étaient pas prêts à adopter toutes ses vues, il commença une agitation politique. Il ne s’adressa pas au gouvernement, mais il continua l'agitation ; et quand, on une certaine occasion, un vénérable évêque, Mgr Grandin, le rencontra dans une assemblée et lui dit: ‘“Cesi n’est peut-être pas la voio à suivre,” vous le voyez aussitôt non seulement essayer de captiver les sympathies des Métis et d'en faire les ennemis du gouvernement et de ses employés, mais aussi chercher à les éloigner de ceux qui, s'ivant le grand écrivain dont j'ai cité l'autorité, sont le mieux en état de connaître les besoins du peuple et de conseiller les gouvernants.” 11 les sépara de sa cause, il créa une nouvelle religion, il fut un ronégat et un apostat,

Vous voyez, M. l'Oratour, que Riel n’a rien fait de ce qu’il devait faire afin d'être dans les conditions voulues pour justifier un soulèvement populaire, A la lumière des règles acceptées par l'Eglise, il est inexcusable.

Mais il y a peut-être une autre règle par laquelle il devrait être jugé, l'entends dire Ia règle politique, et la voici : Celui qui se révoite contre un gouvernement, s'il réussit, peut devenir un héros ; mais s’il succombe, c'est un traître et on l’exécute. Riel a choisi ce qu'il voulait qui lui fût appliqué, non pas la règle des insurrections justifiables, mais celle de la

politique humaine. Il voulait être pris pour un héros s’il réussissait, ou comme un félon et un traître s’il succombait, et aus le traitât en conséquence,

. l'Orateur, je demande à la Chambre la permission d'aborder, maintenant, un point qui a été soulevé, au cours de ce débat, à savoir que Riel, arrêté et jugé pour baute trahison, était considéré pat les tribunaux, par le gouverr ement et par l'opinion Dublioue comme n'ayant aucun titre particulier à la clémence du gouvernement parce qu'il en était à sa deuxième révolte, et que, bien qu’il n’en eût pas été convaincu par un jury, il avait été déjà accusé d’une autre offense bielle et par suite mis hors la loi.

Je n’abuserai pas de votre patience en vous mettant sous les yeux la jurisprudence qui gouverne cette question. Le ministre de la Justice a démonté que le fait d’avoir été déjà trouvé coupable de la même offense antorise à bon droit un juge à s’en souvenir quand il prononce la sentence. Mais mon honorable ami le député de Québec-Est et l'honorable député de Durham Ouest ont cherché à me mettre en contradiction avec moi-même parce que j'ai défendu Lépine en 1874; je n’y ferais pas allusion si la presse du pays entier ne s'était appesantie là-dessus, J'ai affirmé, dans ma lettre à mes commettants, que je savais que Riel s'était déjà rendu coupâäble de meurtre et de trahison avant 1885. Je vois que mon honorable ami le député de Durham-Ouest n’est pas à son siège en ce moment, mais je dois dire qu’il s’est pas montré généreux à ce sujet, lui membre de la profession à laquelle je suis fier d’appartenir, et il m'a fait peine de l'entendre parler comme il l’a fait.

En 1874, Ambroise Lépine et Louis Riel furent mis en accusation pour le meurtre de Thomas Scott. Chacun sait qu'il régnait, À cette époque, une forte agitation dans le pays, surtout dans la province de Québec. Grand nombre de personnes pensaient que, le transfert du Nord-Ouest au Canada par le gouvernement impérial n'étant pas complété à l’époque où les autorités canadiennes prirent

ossession de ce territoire, le gouvernement formé alors par uis Riel était un gouvernement de facto, et que le crime dont Riel et Lépine étaient accusés pouvait être justifié de la même manière que l'insurrection glle-même. Je dois dire que des députés appartenant aux deux partis politiques ont pris cette position ici même,

On me demanda d’aller défendre Lépine, Je me rappelle comme si c'était d'hier, la lettre que je reçus de mon estimable ami le député de Pruvencher (M. Royal). Il s'était offert comme défenseur des accusés, Riel s'était sauvé du pays. Riel, le principal coupable s’il y en a jamais

eu là-bas, avait fui la justice, mais Ambroise Lépine vint subir son procès, Mon honorable ami de Provencher m'écrivit dans ce sens-ci, autant que je me souvienne : ‘ Mon cher ami, je suis chargé de la abuse dans l’une des causes les plus importantes qui se soient jamais présentées, et certainement la plus importante que j'aurai jamais. Vous avez une telle réputation comme avocat criminaliste, que je vous demande de venir m'aider dans ce travail comme on se le doit entre bons confrères.” Je pense que mon honorable ami ajoutait ; “ Nous partagerons les honoraires, je plaide in formé pauperis ; tout ce que je puis vous offrir est une cordiale hospitalité.”

M. l’Orateur, je partis de Montréal au premier appel, Je n'ai pas sollicité moi-même de souscriptions, et je n'ai pas non plus demandé à mes amis de passer le chapeau. Je savais qu'un homme aux chaudes sympathies m'attendait, Je savais que le voyage, pour long qu'il fût, pouvait être entrepris par un homme courageux, et je laissai Montréal avec mon clerc et secrétaire, M, Forget, qui est maintenant le très estimé greffier du conseil du Nord- Ouest,

Nous pûmes jouir de l'excellente hospitalité de mon vieil ami l'honorable député de Povencher, et nous agîmes ensemble comme avocats de Lépine. Nous le défendîmes. Le juge qui présidait, et qui n’est plus de ce monde, n'avait pas plus de sympathie pour l'accusé que mes honorables amis de l'opposition n’en ont au fond du cœur pour Riel. La lutte fut difficile, Nous perdîmes notre cause, mais, M. l’Orateur, le procès fut non seulement régulier, mais ce tut un procès À la mode britannique comme mon honorable ami le député de Jacques-Cartier les aime. Il y avait dans le jury six Métis canadiens-français, cinq Métis anglais et un seul blanc, Cependant le verdict fut contre notre client métis, que nous croyions alors et que je continue à croire innocent du crime dont on l’accusait, Il fut jugé parce que Louis Riel n'avait pas eu le courage de se rendre lui-même, ce qui eût pu sauver Lépine, Celui-ci était accusé de meurtre. Je n’entends pas plaider sa cause à nouveau, mais je me contenterai de dire que, dans ce procès pour meurtre, nous prouvâmes qu'il n'avait aucunement participé au meurtre de l’homme fusillé Nous pûmes prouver que Lépine n’avait pas même voté pour la mort de Thomas Scott ; qu'il y était opposé, qu’il n’y avait pris aucune part, qu'il n’était pas à l'exécution que Riel avait lui-même survoillée comme aurait fait le commandant d’un peleton d'exécution, Tout de même, Lépine fut condamné par

‘24 le jury. Je me soumis à la décision, tout en croyant au fond de mon cœur que mon client n'était pas coupable.

Je revins à Québec ; la Chambre siégeait. Fy proposai la résolution que l'honorable député de Durham-Ouest a lue l’autre jour, quand il a cherché à me trouver en faute à ce süjet. La résolution se rapportait au meurtre de Thomas Scott, mais surtout à la demande que nous faisions d’une commutation de sentence dans le cas de Lépine que j'avais défendu, ot notre requête élait conçue en termes respectueux.

Pour qui faisions-nous cette requête? Pour Ambroise Lopine; la pétition n’était faite pour aucun autre. Elle faisait ressortir les détails de l'insurrection, et déclarait quo l’un de ses plus déplorables incidents’ avait été la mort de Thomas Scott. Nous y disions que nous déplorions ce meurtre, bien que nous pensions qu'il était tellement mêlé aux événements politiques que, pour mon client, il n'avait pas le caractère d'un meurtre ordinaire. Je voudrais voir les honorables membres de l'opposition examiner avec impartialité la résolution que je préparai alors et le discours que je fis. J'étais intimement convaincu que le verdict du jury n'avait pas été ce qu'il aurait dû être, que, dans son résumé, le juge avait accablé l’accusé, au mépris des règles qui doivent guider les juges dans ces cas, et pourtant qu'ai-jo dit? L’honorable député n’a cité mes paroles qu'en français l’autre jour. J'aurais voulu qu'il m’eût rendu la justice de les traduire. Voici, d'après les journaux, ce que j'ai dit dans cette occasion :

J'arrive à un point brûlant, à un malheureux événement qui a dû mettre en feu tout le Canada, à la seule faute qui a marqué la conduite du gouvernement provisoire du Manitoba.

Qu'on oublie pas que c'était en 1874, alors que chacun élevait la voix pour réclamer l’amnistie, et néanmoins, je déclarai que c'était ‘ un événement des plus malheureux,” une ‘grande faute,”—Je continuais :

On a voulu rejeter sur quelques individus la responsabilité qui doit peser sur tous ceux qui avalieut chargé Riel et ses compagnons de leg protéger et de les conduire. Cet acte regrettable et que je condamne, a été commis par des personnes qui ont cru, de bonne foi, qu'il était nécessaire à la sûreté de la société ct du gouvernement qu'ils jugeaient légal, parce qu’il était issu du suffrage populaire. Tout ce que l’on peut dire sur l’exécution de Scott, a 6t6 répété souvent. C’est un sujet qu’il importe de laisser dans l’oubii, afin de ne pas éveiller leg susceptibilités nationales. Je demande qu’on l’oublie, comme je désire qu’on ne parle plus du meurtre de Goulet et des autres Métis. Le sang appelle le sang, etily en a eu assez de répandu pour satisfaire les deux partis, er admettant ce que je ne veux pas admettre, que les deux nationalités en conflit sur ce point exigent cette barbare réparation.

Je demande à tous ceux |. ne sont par préjugés, si, en ma qualité de défenseur de Lépine, parlant en son nom, j'ai dit quelque chose que l’on puisse aujourd'hui me reprocher, J'ai dit alors que l'exécution de Thomas Scott était l'événe. ment le plus malheureux de ces malheureux troubles de 1870. J'ai dit qu'on dovait regretter que cette exécution eût eu lieu. J'ai dit que je lacondamnais. Y a-t il là quelque contradiction avec ce que je dis maintenant : que, en décidant du sort de Riel, le gouvernement avait le droit de s'enquérir des antécédents de cet homme, des condamnations antérieures qu’il avait subies; et bien qu’un châtiment ne dût pas lui être infligé pour une faute déjà pardonnée, même s’il n'avait pas rempli les conditions de ce pardon, nous avions cependant le droit de dire qu'il s'était déjà rendu coupable de rébellion, qu'il s'était déjà rendu coupable de meurtre ; et nous re pouvions dès lors lui donner cette fois nos symypathies, comme nous aurions pu être disposés à le faire antéricurement,.

Je voudrais avoir à vous lire ici les témoignages rendus dans la cause d'Ambroise Lépine. J'ai entendu l’autre jour un membre de cette Chambre lire une lettre écrite par le révérend M. Young au sujet du meurtre de Scott. Je désire, à mon tour, parler de l’un des témoignages renûus À propos de ce malheureux événement, (C’est celui qui fut donné par un Métis français, Joseph Nolin., Et que prouva-t-il au procès ? 11 établit que Scott fut accusé devant le prétendu conseil de Louis Riel en 1870; que son procès eut lieu, que la sentence fut rendue, que l'accusé fut condamné à mort, et que pendant tout ce procès simulé, le prisonnier ne fut pas seulement amené face à face avec ses accusateurs, avec coux qui le jugèrent et le condamnèrent, Il établit que Thomas Scott fut ameré devant Riel et informé par lui qu’il devait être fusillé le lendemaia à midi. ÆEt quand le témoin, un ami du chof de la rébellion, demanda si le prisonnier avait le droit de faire quelques demandes, Riel répondit : “ Non.” Le prisonnier fut informé qu'il avait été trouvé coupable, qu'il serait fusillé le lendemain, et qu'il pouvait écrire à son ministre de venir le réconforter pendant les quelques heures qui lui restaient à vivre.

Ce sont là des faits que je connaissais, et si, on 1874, j'ai dit que le pardon devait être accordé à mon client, Ambroise Lépine, c'est parce que je savais qu'il n’était pour rien dans le meurtre, car il était l’un des membres du tribunal qui refusèrent de voter la mort de Scott et qui s’opposèrent à l'exécution de la sentence. Lépine était alors, comme on l'appelait, le lieutenant-général ; c’est lui qui était chargé

d'exécuter les ordres du président, et il a été prouvé que lors de l'exécution de la sentence, il n’y avait pas même assisté, bien qu'il en eut reçu l'ordre, Pour ma part, je regrettais cette déplorable occurrence, et je croyais que chacun devait tâcher de l'oublier,

Mais je ne veux pas retenir l'attention de cette Chambre beaucoup plus longtemps, et je vais résumer les points soulevés par mes honorables amis de l'opposition, Je premier est une justification de la rébellion, et ça été la tâche imposée à l'honorable député de Québec-Est. Puis on a prétendu que c'était une offense politique ;— qu’un sursis avait été accordé, qui devait comporter la commutation de la sentence ;— qu’on avait plaidé la folie et que le gouvernement n'avait pas donné assez d'attention à une enquête sur l’état mental de Louis Riel ; que la recommandation du jury à la clémence de la couronne n’avait pas été écoutée ; et enfin que le cri de toute une nation demandant le pardon n'avait pas été entendu. On a parlé de l'impartialité du procès fait à Riel, Je ne discuterai pas la question, at je me contenterai de citer les paroles de l'honorable chef de l'opposition, car je crois qu'elles feront So mé putes de toute cette accusation, L'’honorable député de Durham Ouest a dit:

D'après ce que je connais de leurs principaux avocats je crois impose gible que dans la conduite de cette cause, ils aient pu faire quoi que ce soit d'injuste pour le prisonnier, ou de dérogatoire à la haute réputation gone ils jouissent et à la responsabilité des devoirs qu’ils étaient chargés

e remplir.

On n'aurait pu trouver, M. l’Orateur, de meilleur témoi- .gnage de l’impartialité du procès. Et puis M. Fitzpatrick, e principal défenseur de Riel, a déclaré, en diverses occasions, comme cette Chambre le sait, que le procès avait été impartial, et que son client ne pouvait se plaindre de la légalité de la sentence rendue contre lui,

On a plaidé l’insanité, mais de quelle manière ? C’est un fait bien connu qu’il n’a pas été fait de plaidoyer spécial d’insanité, durant le procès Riel, en faveur de l'accusé, On me dira que le plaidoyer général de nor-culpabilité com. prend celui de la folie. En effet, M. l'Oratour, les autorités citées dans cette Chambre démontrent que si la folie n’est invoquée que comme une folie momentanée, au temps de la commission du crime, le plaidoyer général de non-culpabilité, qui comprend celui de folie, est véritablement celui qui doit être fait pour excuser l’acte dont le prévenu est accusé, Et pourquoi ? Parce que, au temps du procès, le prévenu n’est pas a ar fou ; parce qu'on veut seulement

rouver, que sous l'influence d’une certaine maladie de Posprit, à certaine époque, le prévenu peut avoir été fou,

ot le plaidoyer général comporte le plaidoyer de folie que l'on veut établir au procès. Mais est-co bien là la théorio de mes honorables amis? Est-ce le plaidoyer des honorables députés qui disent, comme l'honorable représentant de Richelieu (M. Massue) dans ses remarques :

Je n'accepte pas ce qui a été dit de l’autrecôté, mais je crois que, durant l'insurrection, avant l'exécution et au temps de l'exécution, il y avait des doutes sur l’état mental du prisonnier. Je pense que le gouvernement devrait lui avoir donné le bénéfice du doute,

La loi veut que, dans les cas de folie, le bénéfice du doute soit donné, non pas à l’aliéné, mais en faveur de la raison et de la responsabilité de celui qui a commis l'acte. Mais prenons la déclaration de mes honorables amis quand ils disent que Riel, pendant l'insurrection, avant, durant et après le procès, et jusqu’à l’expiation de son crime, était fou, Mes amis me croiront quand je dirai que si tel eût été le cas, la folie aurait dû être invoquée par un plaidoyer spécial, Le plaidoyer de folie aurait amené toutes ces s0mmités médicales, dont le devoir aurait été d'examiner avec soin le prisonnier ; et je suis sûr que la cour aurait permis volontiers cet examen, Mais on a préféré faire un plaidoyer général de non-culpabilité. Tous les avocats savent combien il est difficile, quand ce n’est pas par un plaidoyer spécial, de prouver que la folie, à une date antérieure, dictait la conduite d’un homme,

Non, M. l’Orateur, la folie n’a pas été invoquée comme étant l’état mental du prisonnier, lors du procès, et pourquoi ? Parce que le prisonnier ne le voulait pas ; parce que ses avocats ne le voulaient pas ; parce que l’on savait que, au temps du procès, pas plus que maintenant, le plaidoyer d'insanité n'aurait été soutenable, -

Qu’'entend-on par folie légale? Nous en avons entendu parler ici, et nous pourrions pendant des mois écouter les opipions des médecins. Il est vrai que les médecins sont appelés à donner leur opinion dans les cas où l’on allègue la folie ; mais l'opinion d’un médecin n'établit pas la folie légale, Nous devons interpréter la loi telle qu’elle existe pour la

rotection de la société ; et quand elle dit que l’insanité

oit être légalement déclarée pour empêcher l'exécution d’un condamné, ou la condamnation d’un accusé par le jury, si la cause est devant lo jury, l’insanité légale n’est pas ce que dit le médecin, mais ce que déclare le jury dans son verdict, Si nous prenions les livres de médecine comme autorités pour établir ce qu'est la folie, il nous faudrait admettre que les trois quarts de l'humanité ne sont pas exempts de quelque dérangement cérébral. Nous devons donc accepter la décision du jury choisi suivant la loi,

J'ai été surpris d'entendre mon honorable ami de Rouville (M. an citer sir William Harcourt pour établir que le ministre de l'Intérieur, en Angleterre, a le droit de faire une enquête sur l’état mental d'un criminel au temps de la commission du crime, aussi bien qu'au temps où il doit être exécuté. Ce n'est pas ce que sir William Harcourt a dit, ni ce que la loi dit. La citation faite par mon honorable ami établit seulement que, dans certains cas, où les juges ne s'étaient pas enquis de l’insanité du condamné, à cause parfois de la pauvreté de l'accusé qui n'avait pu se procurer des témoins, le ministre de l'Intérieur avait pris sur lui, après avoir été dûment informé que la folie existait, de faire une onquête que la cour n'avait pas faite; mais en Angleterre, quand un plaidoyer de folie est fait, et que le verdict du jur est rendu sur ce plaidoyer, il n’est pas exact de dire que le ministre de l'Intérieur ordonne une enquête, pour recommencer ce que la cour et le jury ont déjà accompli, ni qu'il regoive de nouveaux témoignages pour prouver que la folie existait au temps de la commission du crime, contrairement À la preuve faite au procès. Cela ne pourrait être, car alors le ministre de l'Intérieur aurait le droit de reprendre la coase et d'instituer un autre tribunal pour juger de nouveau le prisonnier, Ce serait le renversement de l’administration de la justice, et je suis sûr qne co n’est pas ainsi que la question est comprise par les honorables membres de l'opposition qui appartiennent à notre profession; et on ne devrait pas devant cette Chambre affirmer ce principe comme devant guider la conduite de l'Exécutif.

M. BLAKE : Ecoutez, écoutez.

M. CHAPLEAU : Je sais que toute la preuve est examinée par le ministre de la Justice et par le Conseil privé, et si cette preuve est trouvée insuffisante, il est du devoir de l'Exécutif de le dire. Mais je maintiens que c’est une hérésie en jurisprudence et le renversement de l'administration de la ei de croire qu’on doive recommencer l'enquête et juger

e procès À nouveau,

Maintenant, j'en arrive à un autre point, l2 recomman dation à la climence faite par le jury, et je dois dire que pour le peuple, ce côté de la question a beaucoup de gravité. Je ne partage pas l'opinion de mon honorable ami de Rouville (M. Gigault), qu'en Angleterre, dans tous les cas où une recommandation à la ciémence est donnée par le jury, l'exécution n’a pas lieu. Ce n’est pas là la signification de l'autorité qu’il a citée. Cette autorité dit que si le juge n’appuie pas la recommandation du jury, alors le ministre de l'Intérieur doit décider d'après la preuve ot lo dossier

soumis à son examen, Mon honorable ami de Jacques Cartier (M. Girouard) sentait la faiblesse do cette prétention quand ila dit: “J'ai parcouru le dossier et je n'ai rien vu qui prouve que le juge n’a pas concouru dans la recommandation à la clémence faite par le jury.” Mais, pour le réfuter, M, l'Oraieur, je n’ai besoin de citer que ces parolos du juge en rendant la sentence :

Je ne puis, dit le juge, vous donner l'espoir que la recommandation à la clémence sera prise en considération par l'Exécutif.

Etaitil possible pour ce magistrat de dire en termes plus clairs qu'il ne pouvait concourir dans la recommandation du jury à la clémence de la couronne ?

Que serait le résnltat, si la théorie de mon honorable ami de Rouville était mise en pratique. J'ai acquis quelqu'oxpé périence dans les cours de juridiction criminelle, pendant

lus de quinze ans; j'ai pratiqué dans ces cours et je connais o danger d’une recommandation À la clémence par le jury. Ce danger existe pour les deux côtés. Il y a danger pour l'administration de la justice, parce que l'avocat qui a une mauvaise cause en mains, peut presque toujours sauver son client en demandant au jury de le recommander à la clémence de la cour. Il y aurait danger pour le prisonnier aussi, si-l’avocat de la couronne, oublieux de son devoir, disait au jury de rendre un verdict de culpabilité avec une recommandation à la clémence, qui sauverait la vie du prisonnier, et qu'une fois le verdict rendu le président du tribunal refuserait d'appuyer cette recommandation.

La loi a établi que l'administration de la justice devrait être en dehors de tous préjugés ou entraînements politiques. La magistrature devrait être au-dessus de tout esprit de parti; et pourtant, si l’on doit en croire les avocats de Riel, nous devrions placer à la merci des opinions, des travers ou des entraînements politiques, ou de toutes autres effervescences dans le pays, le ministre de la Justice qui, dans ces cas, doit être mis sur le même pied que les juges, puisqu'il exerce les mêmes fonctions. Et ces honorables messieurs demandent que nous ne tenions aucun compte des délicates fonctions qu'il est appelé à exercer, et qu’il se soumette à l'influence de tous les courants de l'opinion publique. Sur ce point, je donnerai l'opinion de l'honorable député de Durbham-Ouest,

Comme ministre de la justice, j'ai dû donner mon opinion dans plusieurs causes capitales, et je n'oublie pas la lourde responsabilité qui retombe sur ceux qui ont dans leurs mains les décisions de vie ou de mort et dont la tâche est rendue encore plus difficile en raison de la large discrétion qui leur est laissée et qui est exprimée dans le mot ‘clémence.’

Je sais combien ces difficultés sont aggrarées par l'entrainement des discussions populaires’et de parti. ” è

Et l'honorable monsieur ajoute :

Et js déclare que bien graves doivent être les circonstances qui rendent la discussion opportune, et bien clair le cas qui autorise la censure.

Cela aurait dû servir de règle dans l'appréciation de la délicate position de l'honorable ministre de la Justice et du Conseil exécutif dans cette affaire,

Je reviens maintenant au point | al soulevé dans cette discussion, la question de la folie de Louis Riel. J'ai expliqué ce qu'est la folie au point de vue légal,et comment elle doit être envisagée, dans l'administration de la jusiice.

Entrons maintenant dans le fait,

On a dit que Riel était fou, d'abord parce qu'il avait été enfermé dans un asile d'aliénés, comme un aliéné, luimême; ensuite, parce qu’il souffrait d’une manie religiouse, et puis l’on apporte un autre argument. L/on dit qu'il doit avoir été fou, parce que son secrétaire, Jackson, était fou, et

ue pour se servir d’un fou comme secrétaire il fallait que iel lui-même n'eut pas sa raison, Sur ce point, l’on me permettra peut-être de relever un incident de ce débat,

L'honorable député de Durham-Ouest (M. Blake) m'a accusé d’avoir déclaré dans mon comté, à Saint-Jérôme, que Jackson, le secrétaire de Riel, était un as Mg fraucisé, Jo ne sais pas quelle conclusion l'honorable député a voulu tirer de là; mais, dans tous les cas, il nous a dit que le secrétaire n'aurait pas dû être mis on liberté, quand son maître avait été condamné À mort, J'ai répondu, dans le temps, à l'honorable monsieur en le blâmant de ne pas prendre la parole de son collègue, quand je lui ai dit que : je ne m'étais jamais servi des expressions qu'il me prêtait, Je lui répèterai maintenant ce que j'aidit, J'ai déclaré que les journaux avaient préteudu que Jackson n'était pas pl'a anglais que français, qu'il pouvait être un anglais francisé, et qu'il n’y avait pas de raison pour qu'il fût mis en liberté, et en réponse aux journaux, j'ai dit que Jackson

uvait être un français, mais quelle que fût sa nationalité 1] était un des secrétaires de Riel et que Régnier remplissait les mêmes fonctions auprès du chef des insurgés. J'ai déclaré que les avocats de la Couronne avaient décidé que ni l'un ni l’autre ne subiraient de procès; mais qu'ils seraiont mis en liberté, Régnier fut élargi, et si Jackson fut mis en accusation, c’est parce que ses amis et sa famille avaient

rié le gouvernement de ne pas le relâcher, parce qu’il avait ’esprit dérangé, et qu'il devrait être interné dans un asile d’aliénés où il serait peut-être possible de le guérir, vû que

l'on croyait que sa folie n'était que temporaire, J'avais ou ce renseignement de l’un des avosats de la défense, et je l'ai répété alors. Ceoi fait jastice de la petite malice de mon honorable ami, le député de Darham-Ouost (M. Blake),

sg Mais revenons À la question principale, Riel était-il fou lors de l'insurrection, et sa folie est-elle une raison contre le verdict et la sentence rendus contre lui? Riel,il est vrai, avait été placé dans un asile, C’est moi quais comme membre du gouvernement de Québec, signai alors les papiers requis pour son admission dans l'asile de la Longue-Pointe, Mais Je suis encore à me demander, aujourd’hui, si cet homme était fou ou non, Je dirai, dans quelques instants, pourquoi j'ai des doutes, La folie antérieure n’est pas une preuve de la folie à une époque sabséquente, Où trouverons-nous mieux la preuve de la folie de Riel, en 1885, que dans le procès, dans le verdict du jury ? Et ce verdict, déclare le condamné sain d'esprit, Corament la théorie de la folie de Riel est-elle détruite ? Par les missionnaires, qui se trouvaient, lors de l'insurrection, dans cette région ? S'ils avaient cru Riel réellement fou, aussi fou que peut l'être légalement un homme, n’auraient-ils pas pris alors les moyens de le faire arrêter comme lunatique, et enfermer comme tel ?

Prenons le témoignage de ses compatriotes, le témoignage de ceux qui ont vécu avec lui Le premier qui a dit que le gouvernement avait pendu un fou, en pendant Riel, a calomnié la nation métisse ee n'aurait jamais pris un lunatique pour son chef; mais l’un des membres de cette Chambre nous a dit que Riel aurait pu être fou et, cependant, être capable de diriger des hommes sains d'esprit, et que nous avons vu, en certaines occasions, un fou faire une émeute, Cela pourrait arriver dans un soulèvement subit, de quelque houres, mais avons-nous jamais vu, et pouvons-nous

ire, comme hommes intelligents, qu’un lunatique, un homme privé de raison, ait pu, dir juillet 1884 jusqu'au mois d'avril 1885, agir comme il l'a fait sans provoquer aucune proteñtation contre lui, Que des hommes aient pu placer entre ses mains leur liberté et leur vie, sans s'apercevoir, dans leurs rapports quotidiens avec lui, qu’il n’était pas bn possession de s8e3 facultés mentales ?

Nous pourrions aller plus loin, Prenez son plan de campagne.

Nous sommes censés être des hommas intelligents ; nons pourrions nous trouver sous l'empire d'illusions, comme plusieurs membres de cette Chambre somblent l'avoir été depuis le mois de novembre dernier, en croyant que le gouvernement actuel allait voir ses derniers jours à la suite

de la présente crise; mais nous sommes sensés être des hommes intelligents, et, cependant, n’avons-nous pas, l’année dernière, pensé, ot ne pensons-nous pas, aujourd’hui, que le plan de campagne de Riel, n’était pas seulement celui

’un homme sensé, mais aussi celui d'un homme très rusé ?

Pouvait-il mieux choisir la saison pour commencer les hostilités ? Nous étions au 19 mars, au commencement du printemps, dans un temps où les chemins sont impraticables, où il est à peine possible, dans ces prairies, de se servir même de véhicules ordinaires et où il devait nous être impossible de nous servir des canons et des batteries que Riel s'attendait, sans doute, à nous voir mettre en cam-

ne.

renez son plan de campagne. Le chemin de fer du Pacifique n'était pas alors terminé, et Riel le savait aussi bien que nous. Il le savait mieux que le chef de la gauche, qui demandait alors quelles étaient les sections du chemin qui n'étaient pas terminées; combien il nous restait de milles à construire, et qu’elles étaient les difficultés à rencontrer pour construire ces sections. Le chemin de fer n'était pas achevé, N'était.ce pas le fait d’un homme sain d'esprit de choisir ainsi cette saison de l’année pour une insurrection, quand on 12 pourait se servir de cette ligne pour transporter les troupes dans le Nord-Ouest ? Nous ne pensions pas, nous-mêmes, que la chose fût possible. Nous en doutions, et nous nous demandions si le gouvernement américain permettrait le transport de nos hommes, de nos munitions, de nos armes à travers son territoire, Nous savions d’un autre côté que les lois internationales nous en empêchaient, Nous savions que, dans une certaine occasion, le gouvernement américain avait interdit le transport de nos troupes à travers les terres basses de St. Claire, où iln'y avait que quelques milles à traverser, dans une région neutre, et nous avons cru que le gouvernement des Etats-Unis aurait pu nous infliger un second refus, surtout dans une occasion comme celle-ci, et Louis Riel le savait, Il connaissait cette situation. Au moment où une campagne politique venait justement de so terminer aux Etats-Unis; pendant que les deux partis, chez nos voisins, se combattaient, le gouvornement canadien n'aurait pas eu, probablement, l'autorisation de transporter des troupes à travers le territoire américain, Est-ce là une preuve que Riel était fou ?

Louis Riel connaissait les difficultés que nous avions à rencontrer. Il les connaissait bien et il nous avait prédit, pour le commencement du printemps, avant que l'herbe reverdît dans la prairie, suivant son expression, une rébel-

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