‹ Discours de M. C. A. Sainte-BeuveChapitre 1 sur 1 · Discours de M. C. A. Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Discours de M. C. A. Sainte-Beuve

Dans la matinée du 13 octobre 186$, une cérémonie touchante réunissait dans le cimetière de Moxtreutl-sous-Bois les amis du philologue si distingué, M. Dûbner, mort l'année dernière à pareil jour. Au sortir de la messe du bout de l'an, on est allé inaugurer le monument érigé à sa mémoire : l'initiative en est due à M. Emile Gaume; l'exécution en avait été confiée à l'habile ciseau de M. Mathieu BfeosiHE.it. Ce monument élégant et simple consiste en une table de marbre verticale, d'un style grec, portant au fronton des tablettes entrelacées dans une couronne, la plume du correcteur et de l'écrivain, les emblèmes philologiques ; au milieu, le médaillon de Dubner, que couronnent deux figures allégoriques : une Minerve représentant Y Iliade, un Ulysse représentant Y Odyssée. Au-dessus, entre le fronton et le médaillon, une inscription latine, due à M. Léon Renier, indique le plus en vue et le plus récent des travaux de Dubxer. En voici les termes, sauf la forme épigraphique des lettres : C. Julii Cœsaris Commenter Vos, Napoleone 111 jubente et juvante, recensait et emendavit Frid. Dûbner. Au-dessous du médaillon, d'un côté, se lit un distique grec, de la composition de M. Chassam;, maître de conférences à l'École normale ; de l'autre, un distique latin, envoyé de Gotha par un ami, un compatriote de M. Dûbner. Au bas et au milieu, l'épitaphe est en français. L'effet est du meilleur goût, l'ensemble du travail fin, pur, et d'un classique approprié au sujet.

M. Emile Gaume, en présence de la tombe, a pris la parole en ces termes :

a Messieurs, il y a un an aujourd'hui, dans une des plus modestes habitations de ce village, la mort frappait le célèbre helléniste Jean-Frédéric DUBNER, né le 21 décembre 1802 à Hoerselgau (Saxe-Cobourg-Gotha).

ce Le monde savant a jugé cette perte irréparable, et des voix plus autorisées que la mienne vous ont dit déjà, le jour même où s'ouvrait sa tombe, comment ce vaillant champion de la philologie fut pendant trente-cinq ans prodigue des trésors de son érudition pour le progrès des études grecques en France, sa patrie d'adoption; comment il sut allier pendant toute sa carrière une activité prodigieuse, une obligeance parfaite, une simplicité d'un autre âge à un ardent amour de la science et de la vérité, au plus rare désintéressement. Ma mission près de vous aujourd'hui doit se borner à quelques courtes explications.

« Désigné par les amis et les anciens élèves de M. Dùbner, auquel me liait une étroite et constante amitié, pour réaliser la pensée d'un monument à sa mémoire, j'ai fait avec confiance un appel aux philologues, aux érudits, aux amis des hautes études, à tous ceux que rapproche le goût des Lettres anciennes ; et partout, en France, en Allemagne, en Angleterre, j'ai recueilli des adhésions, des encouragements. Plusieurs de ces auxiliaires généreux sont ici présents : qu'il me soit permis de leur offrir au nom de la veave de M. DObner si dévouée à sa mémoire, si courageuse dans son malheur, l'expression d'une gratitude qu'elle n'est pas seule à éprouver.

« Qu'il soit aussi remercié l'artiste de talent et de cœur qui a apporté dans la composition de son œuvre un sentiment si affectueux, tant de délicatesse, tant de soin.

« Je tiens en terminant à donner devant vous un témoignage public de ma reconnaissance à M. Sainte-Beuve, qui, particulièrement lié avec M. Dùbner pendant les dernières années de sa vie, a voulu être après sa mort l'appui et le soutien de sa veuve, et n'a cessé de me prêter un concours si éclairé, si bienveillant et si efficace pour l'accomplissement de la tache que j'avais entreprise. »

Ensuite, il a été lu au nom de M. Sainte-Beuve, empêché par sa santé, la page suivante, qui est un hommage tout littéraire rendu au savant et à l'ami :

c< Messieurs, ce ne sérail point à moi de venir prononcer quelques paroles en l'honneur du savant homme dont le cher et respecté souvenir nous réunit dans cette commémoration funèbre : ce serait à quelqu'un de ses vrais collègues, de ses pairs (pares), de ses vrais témoins et juges en matière d'érudition : mais ils sont rares, ils sont absents, dispersés en ce moment; — mais quelques-uns de ces meilleurs juges de l'érudilion de Dùbner sont hors de France, à Leyde, à Genève, dans les Universités étrangères ; — mais Dùbner en France, aussi modeste qu'utile, aussi absorbé

qu'infatigable dans ses travaux, n'appartenait à aucune académie, et tandis que son illustre compatriote et devancier parmi nous, M. Hase, mourait surchargé de titres, de places et d'honneurs bien mérités, Dùbner, à l'âge de plus de soixante ans comme au premier jour, n'était rien qu'un travailleur isolé, tout entier voué à l'exécution des grandes entreprises philologiques qui roulaient sur lui, dont il était la cheville ouvrière et l'àme, se dérobant, ne s'affichant pas, étranger au monde, n'ayant au dehors que les relations strictement nécessaires, enseveli, comme il le disait, dans sa vie souterraine au fond de sa mine philologique, et tout semblable à l'un de ces mineurs du Erzgebirge auquel lui-même il se comparait ingénieusement.

a Oui, je le remarque avec peine, avec regret pour la France, l'Académie des inscriptions et belles-lettres a laissé vivre et mourir, sans se l'associer, ce savant homme si essentiel, dont la perte est reconnue aujourd'hui, par tous ceux qui ont droit d'avoir un avis en ces matières, comme immense et presque irréparable.

a Que vous dirai-je de sa vie, messieurs? Elle serait tout entière dans le catalogue des publica-

lions auxquelles il prit part durant plus de trente ans, et, comme me l'écrit un des vrais et fins hellénistes consultés par moi, M. Adert, « si, de 1836 à 1866, il a été publié en France cent volumes de grec, on peut hardiment affirmer que Dùbner, pour sa part, en a revu au moins quatre-vingtdix. » — Né dans le duché de Saxe-Cobourg- Gotha, le 21 décembre 1802, sorti de l'Université de Gœltingue, élève et ami des Mitscherlich et des Jacobs, il fut appelé à Paris dès 1832, pour y travailler au Thésaurus entrepris par M. Didot. Jusque-là il avait été plus latiniste encore qu'hellénisle ; mais, à ce nouveau travail et à tous ceux qu'il y joignit, il acquit bientôt une connaissance admirable de la langue grecque, non-seulement de son glossaire et de sa syntaxe, mais encore et surtout de son esprit. Sous ce rapport, au dire des plus compétents, Dùbner était arrivé, vers la fin de sa vie, à une quasi-divination : c'était le résultat des immenses lectures auxquelles l'avaient forcé ses publications incessantes.

« Représentant de la philologie allemande en France, appliquant et développant les principes sur lesquels repose la critique des textes, son exemple eut cerlainement de l'action sur ses cou-

temporains immédiats, et aussi sur les plus jeunes qui ont succédé : il ne m'appartient pas de citer des noms. Mais, s'il exerça une heureuse influence sur les individus distingués, il échoua dès qu'il voulut introduire une partie de ses idées de réforme dans l'enseignement public ; il ne put faire brèche ; l'Université en corps résista, elle tint bon pour sa grammaire traditionnelle, qui avait été un progrès en son temps, mais qui était certainement dépassée ; on eut même, je le crois, quelque peine à pardonner à Dùbner sa tentative d'amélioration et ses insistances ; car il revint plus d'une fois à la charge, la polémique fut longue , bien des considérations étaient en jeu... N'insistons pas nous-même : le souvenir de ces désaccords et de ces démêlés ne serait point à sa place ici, en présence d'une tombe.

a Repoussé ou peu agréé dans le principe du côté universitaire, Dùbner trouva un empressé et généreux accueil parmi les membres de l'enseignement libre, qui surent apprécier aussitôt son utilité et les services qu'il pouvait rendre. Aussi, en dehors de sa grande collaboration à la Bibliothèque grecque de M. Didot, rencontre-t-on deux autres séries de travaux auxquels il s'adonna : la

série des classiques publiés par M. LecofFre, et les éditions des Pères de l'Eglise par MM. Gaume. C'est à un jeune membre de cette honorable maison, lui-même élève de Dùbner, et un élève de prédilection , qu'est due la pensée pieuse de ce monument et de celte inauguration funéraire : qu'il en soit remercié au nom de tous !

« Remercions aussi l'artiste distingué dont le ciseau a si bien servi cette pensée d'amitié et de justice, et a su figurer à nos yeux l'image et l'esprit de notre ami dans une composition heureuse.

« Les dernières années de Dùbner semblaient devoir le tirer de l'ombre où il avait si longtemps et si volontiers vécu. Appelé à donner une édition des Commentaires de César à l'Imprimerie impériale, environné par la munificence de l'Empereur de tous les instruments nécessaires à ce grand travail de collation, il put établir un texte excellent. Il voulait l'accompagner d'un commentaire critique pour expliquer et justifier ses leçons et corrections. Quoiqu'il ait rencontré là aussi dr> difficultés si peut-être des luttes sourdes, il put mener à bonne fin, avant sa mort, le meilleur de sa lâche k La justice de l?Empereur se plut à ré-

connaître ses services en cette occasion, qui en résumait tant d'autres, et à l'en récompenser par des marques de bonté qui ont rejailli sur son excellente veuve.

« Aux savants seuls il appartient de fixer le rang qu'occupera Dùbner dans l'histoire des progrès de la philologie et de la critique au xixe siècle : on devra toutefois considérer, en appréciant ses mérites, qu'il ne lui fut jamais donné de les développer en pleine liberté dans un travail tout à fait original et individuel ; il était toujours plus ou moins commandé par les conditions matérielles des publications auxquelles il s'employait. Il n'aurait pu manifester hautement, l'eût-il possédé, le sens littéraire délicat et hardi d'un Cobet. Mais le grand philologue de Leyde, qui était son véritable ami, qui entretenait avec lui un commerce de lettres, qui se plaisait à être son hôte dans ses voyages à Paris, saurait dire mieux que personne et dans leur juste mesure les qualités précises et multiples de celui qu'il distinguait et estimait entre tous.

« Sans prétendre y apporter une aussi exacte balance, tous les hommes instruits qui aborderont désormais les classiques grecs ou latins seront

pénétrés de reconnaissance pour Dùbner. Que ce soit Théocrite, ou Virgile , ou Horace, qu'ils étudient, ils trouveront sur leur chemin le guide excellent et sûr, l'annotateur qui ne dit que ce qu'il faut. Sur Horace et Virgile, non-seulement dans les éditions-bijou de M. Didot, mais encore dans de nombreuses lettres et des articles publiés dans les journaux ou revues de l'Instruction publique, Dùbner a proposé des sens nouveaux, des corrections piquantes et autorisées. Il ne serait même pas impossible de faire un jour de tous ces morceaux dispersés un petit recueil d'aménités littéraires philologiques à l'usage des simples amateurs de l'Antiquité, des humanistes curieux et non asservis à la routine.

« Bon, droit, animé de la seule ardeur des lettres, serviable à tous, dune obligeance inépuisable pour quiconque s'adressait à lui et le consultait, Dùbner choisissait ses amis de cœur ; il en comptait peu : mais il en avait plus encore qu'on n'en voit aujourd'hui réunis et venus pour le saluer et l'honorer sur ce tombeau.

a Mort il y a juste un an, le 13 octobre 18G7, Dùbner n'avait pas accompli sa soixante-cinquième année : à ne voir que sa vie saine et son apparence

robuste, de longs jours lui semblaient encore promis. Heureux après tout, heureux homme, pourrions-nous dire, qui a consacré toute sa vie à d'innocents travaux, payés par de si intimes jouissances ; qui a approfondi ces belles choses que d'autres effleurent ; qui n'a pas été comme ceux (et j'en ai connu) qui se sentent privés et sevrés de ce qu'ils aiment et qu'ils admirent le plus : car, ainsi que l'a dit Pindare, « c'est la plus grande amertume à qui apprécie les belles choses, d'avoir le pied dehors par nécessité. » Lui, l'heureux Dùbner, il était dedans, il avait les deux pieds dans la double Antiquité, il y habitait nuit et jour ; il savait le sens et la nuance et l'âge de chaque mot, l'histoire du goût lui-même ; il était comme le secrétaire des plus beaux génies, des plus purs écrivains ; il a comme assisté à la naissance, à l'expression de leurs pensées dans les plus belles des langues ; il a récrit sous leur dictée leurs plus parfaits ouvrages; il avait la douce et secrète satisfaction de sentir qu'il leur rendait à tout inslant, par sa fidélité et sa sagacité à les comprendre, d'humbles et obscurs services, bien essentiels pourtant; qu'il les vengeait sans bruit de bien des injures ; qu'il réparait à leur égard de longs affronts. Placé entre deux grandes

— i3 — nations rivales qu'il eût voulu concilier dans les choses de l'intelligence, il a échappé à nos disputes du jour, à nos conflits, à nos misères ; il a eu les plus illustres et les plus charmants des morts pour contemporains et pour hôtes assidus ; heureux homme, dans ses dernières années du moins, à la fois rustique et attique, il jouissait de son jardin, envoyait à ses amis en présent des fruits à faire envie à Alcinoùs, et i l possédait son Homère comme Aristarque.

« Qu'il repose en paix dans la sépulture du lieu riant où il est mort sans vieillir, où il a vécu ! »

i .piuihii., typ. et stcr. de C.rktk.

TÊ

Pv

mn

hJiï

SM

tf,S?flRY 0F CONGRESS

Page 1