DISCOURS PRONONCÉS AU CONGRÈS DE MALTNES
J'admets donc pleinement la distinction si justement I consacrée entre l'intolérance dogmatique et l& tolérance j| civile, l'une nécessaire à la vérité éternelle et l'autre * nécessaire à la société moderne. «*-*
D'accord avec les interprètes les plus autorisés de la religion et de la philosophie, je tiens que la liberté morale me donne la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non le droit de choisir le mal. Mais, pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux consulter et écouter que l'Église et non l'Etat.
Ce n'est donc pas contre l'Église, c'est contre l'État et contre lui seul que je revendique cette liberté de conscience, qui est à la fois le droit, le mérite et le danger suprême de l'homme. Loin de porter l'ombre d'une atteinte au pouvoir spirituel, je crois centupler sa force dans la société moderne en proclamant, avec Fénelon, l'incompétence du pouvoir temporel et l'illé- . gitimité de la force, de la contrainte matérielle en ma-| ' tière de foi 1. « Le principe de la liberté religieuse, tel que doit l'entendre et pratiquer tout homme vraiment chrétien et vraiment libéral, ne touche en rien
à l'unité, à l'infaillibilité de l'Église Il consiste
uniquement à reconnaître le droit de la conscience humaine à n'être pas gouvernée, dans ses rapports avec Dieu, par des décrets et des châtiments humains 2. »
1 « La force ne peut jamais persuader les hommes : elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » Fénkt.ox, Letfr- au prétendant.
2 Guizot, V Église et la société chrétienne en 1861. — A côté de
& ' ' DISCOURS P^O-NTONCÉS
Ayant reçu de Dieu, avec mon âme immortelle, la liberté morale, la faculté de choisir entre le vrai et le faux, je sais que je dois choisir le vrai; mais je ne veux pas être tenu par l'Etat de croire ce qu'il croit vrai, parce que l'Etat n'est pas le juge de la vérité. Cependant l'Etat, le pouvoir civil et laïque, souverainement incompétent en matière de doctrine religieuse, est tenu de me protéger dans la pratique de la vérité que j'ai choisie, c'est-à-dire dans l'exercice de la religion que je professe, parce que je l'ai trouvée seule vraie et supérieure à toutes les autres. C'est la ce qui constitue la liberté religieuse, que l'État moderne, l'État libre est tenu de respecter et de garantir ^ou seulement à chaque citoyen en particulier, mais aux citoyens réunis pour professer et propager leur culte, c'est-à-dire aux corporations, aux associations, aux Églises.
cor illustre protestant, i1 convient de citer l'un des plus illustres de nos évêques contemporains :
« En thèse générale, l'Église considère l'adhésion à la foi comme étant du domaine de la liberté intérieure, et elle conteste au pouvoir civil comme à l'autorité ecclésiastique le droit de l'innuencerpar lr> contrainte.
o Un prince catholique doit accorder aux sociétés religieuses reconnues par la loi civile toutes les garanties du droit: il agirait contre les principes de son Église en employant la contrainte.
« ... Nul prr"H-« religieux ne défend à un catholique de croire qu'il est des circonstances où l'État ne peut rien faire rie mieux que d'accorder une entière liberté de religion, sous les restrictions que nous avons faites. » {Liberté, Autorité, Église, par Mgr Kettler. évêque de Mayenoe. 1863, ch. xxm.) — Les restrictions admises par ce vénérable prélat ne s'appliquent qu'aux sectes qui nieraient l'existence d'un Dieu personnel ou ruineraient la morale.
Est-il besoin d'ajouter que la liberté religieuse, telle que je l'invoque, ne saurait être illimitée, pas plus qu'aucune liberté, pas plus d'ailleurs qu'aucune autorité ? La liberté des cultes, comme toutes les autres, doit être contenue par la raison éternelle et la religion naturelle. L'État, incompétent, en thèse générale, à juger entre les cultes et les opinions religieuses, demeure juge compétent (quoique non infaillible) de ce qui importe à la paix publique, aux mœurs publiques. Contre tout ce qui attente à la société civile, il a le droit de légitime défense.
A Dieu ne plaise, en outre, que je prétende discuter un dogme, dresser un formulaire, inventer ou corriger une tëaéologie. Je ne saurais assez répéter que je ne
fais pas rtgja, fr^àftlngift, ^^«aj^ja. pph'tiqnP ot S1lr té
tout de l'histoire. Toutes les fois que je parlerai de l'Église, ce ne sera pas en interprète de ses lois ou de ses doctrines, mais en simple chrétien, en homme politique, dominé par le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne l'est plus. Et là même, je ng professe pas une théorie absolue, mais une doctrine pratique tirée delà leçon des événements; je n'entends pas transformer en question d'orthodoxie une question de conduite. En un mot, je ne me donne pas pour un docteur, mais pour un soldat, et un soldat d' avant-garde, obligé de se rendre compte du terrain où il doit combattre.
Je ne m'associe pas à cette superbe et risible prétention de certains théoriciens qui rêvent le règne de l'absolu sur la terre, et je ne sais quelle unité chimérique en fait de lois humaines et de gouvernements humain. La vérité religieuse a seule le droit d'ados-
■1 lg DISCOURS PRONONCÉS
ter cette devise : quod ubique, quod . emper, quod ah omnibus. Les lois humaines et les gouvernements humains, au contraire, se reconnaissent à ce signe opposé : ni jamais ni toujours, ni partout ni par tous. Donc je ne juge ni ne condamne les combinaisons si diverses qui ont présidé, dans le passé, aux rapports de l'Église avec les États. Pour juger le passé, il aurait fallu y vivre ; pour le condamner, il faudrait ne lui rien devoir. L'Europe lui doit d'être demeurée chrétienne. Mais c'est précisément pour cela que la justice a grandi dans les âmes et que la liberté peut jbtin s'établir clans les faits. C'est précisément quand la tutelle a été efficace que l'enfant devient digne d'en être affranchi, et qu'il peut unir à une vive reconnaissance pour cette tutelle, le droit de s'en passer, sauf à y retomber, s'il mésuse.
Cela dit, je me sens plus à l'aise pour déclarer que, de toutes les libertés dont j'ai pris jusqu'à présent la défense, la liberté de conscience est à mes yeux la plus précieuse, la plus sacrée, la plus légitime, la plus nécessaire. J'ai aimé, j'ai servi toutes les Libertés: mais je m'honore surtout d'avoir été le soldat de celle-là. Encore aujourd'hui, après tant d'années, tant de luttes et tant de défaites, je ne puis en parler qu'avec une émotion inaccoutumée. Oui, il faut aimer et servir toutes les libertés ; mais entre toutes c'est la liberté religieuse qui mérite le respect le plus tendre, qui exige le dévouement le plus absolu : car c'est elle qui plane sur les régions les plus hautes et les plus pures en même temps que les plus vastes; c'est elle dont l'empire s'étend des profondeurs de la conscience individuelle aux plus éclatantes manifestations de la vie
AU CONGRÈS PTT VATTNES. 447
nationale. Elle est la seule qui illumine deux vies et deux mondes, la vie de l'âme comme la vie du corps, le ciel comme la terre ; la seule qui importe également à tous les hommes sans exception; au pauvre comme au riche, au fort comme au faible, aux peuples comme aux rois, au dernier de nos petits-enî'unts comme au génie de Newton ou de Leibnitz.
Cependant, chose étrange et douloureuse, c'est cette liberté, la plus délicate, la plus exposée de toutes, celle qu'il faudrait craindre d'effleurer du bout de son doigt c'est elle qui, proclamée partout en droit, en théorie, est presque partout, en fait, la moins comprise, la moins respectée, la moins préservée de mille atteintes grossières ou perfides, trop sauvent inaperçues ou impunies.
Ii me faut d'ailleurs l'avouer, ce dé vouement pnthrmsiaste qui nr^nimejDouMaJiberjé rpsliffip.nsp. n'pst. pas gémîndj^zljî^^ la veulent bien pour
eux, et à cela ils n'ont pas grand mérite. En général, tout homme veut toute espèce de liberté pour lui-même. Maisla liberté religieuse en soi,laliberté de laconscience d'autrui, la liberté du culte que l'on renie et que l'on repousse, voilà ce qui inquiète, ce qui effarouche beaucoup d'entre nous. Si l'on recherche les motifs de cet effroi, on pourra peut-être les ramener à trois principaux : la liberté de conscience est repoussée par beaucoup de catholiques, parce qu'on la croit d'origine antichrétienne, parce qu'on la voit surtout invoquée par les ennemis de l'Eglise, parce que nous avons plus, ce semble, à y perdre qu'à y gagner.
De ces trois objections je ne sais vraiment laquelle est la moins fondée et la plus chimérique. Je les con-
44 S DISCOURS PRONONrÉS
teste toutes les trois de toute l'énergie de mon âme.
Non, la liberté de conscience n'a point une origine antichrétienne ; elle a, au contraire, la même origine que le Christianisme et que l'Eglise. Elle a été créée et mise au monde le jour où le premier des papes, saint Pierre, a répondu au premier des persécuteurs : Nonpossumus. « Nous ne pouvons pas ne pas dire ce « que nous avons vu et entendu ; nous ne pouvons pas « ne pas plutôt obéir à Dieu qu'à vous. *
Voilà le berceau de la liberté de conscience : c'est par elle et pour elle que l'Eglise a été fondée: c'est avec elle et pour elle que nos martyrs sont morts et que leur sang a converti le monde; c'est par elle et avec elle seule que l'Église a fait toutes ses conquêtes et réparé toutes ses défaites. L'avenir sur ce point répondra au passé, j'en ai pour gage cette parole d'un illustre évêque que je ne me lasserai pas de citer : « Fondée, à son origine, sans l'appui de la force phy- « sique, par la seule efficacité de la parole et de la « grâce, par les vertus des chrétiens et le sang des « martyrs, c'est par les mêmes moyens que l'unité de « la foi doit être rétablie et. qu'elle le sera certaine- « ment1. » (Applaudissements?)
Non, la liberté de conscience n'est point toujours invoquée par les ennemis de l'Eglise, elle ne l'a même jamais été par ceux qui lui ont fait les plus cruelles blessures et arraché le plus d'âmes à sauver. Ce n'est pas contre nous qu'on l'invoque : c'est contre nous qu'on la viole, et même qu'on l'a toujours violée. (Adhésion.) En vain la tourbe des écrivains superficiels
i MgrKETTLER, chap. xxii.
répète à l'envi que la Réforme a été faite au nom de la liberté de conscience. S'ils pouvaient sortir de leur tombe, les auteurs de la Réforme désavoueraient énergiquement, sur ce point, leurs panégyristes modernes. Ils avaient autant horreur de la liberté de conscience que les plus fanatiques de leurs contemporains catholiques. Ils eussent signé d'avance le jugement rendu par l'un de nos plus frénétiques antagonistes, M. Edgar Quinet : « Partout où le protestantisme « a laissé la liberté à l'Église ennemie, il n'a pas « tardé à disparaître déshonoré1. » \(Mbuvemeni.') L'histoire, consciencieusement écrite par les protestants eux-mêmes, nous apprend que Luther et Calvin, Henri VIII et Gustave Wasa furent d'impitoyables persécuteurs. Jamais la liberté do conscience nca été plus odieusement outragée que par le protestantisme anglican et la Révolution française, les deux plus redoutables adversaires de l'Eglise. L~, Gode pénal contre les catholiques anglais et irlandais, -es lois qui ont suivi la Constitution civile du clergé en France, suffisent pour montrer à quels attentats la foi des catholiques est exposée sous l'empire des législations qui méconnaissent la liberté religieuse. Ah! sans doute l'histoire du catholicisme n'est pas pure de cette tache) elle aussi a plus- d'une page sanglante et à jamais» regrettable ; mais les exécrables eruautés de Flnquisition espagnole et celles de la révocation de Fédit de Nantes pâlissent, aux yeux de tout juge impartial) devant les atrocités de la Réforme britannique et de la. Terreur française.
i Edg-ar Qtttket. Marnix de Sainte- Aldegoncle. Œuvres. III. — Discours, m. ^
Non, enfin, ce ne sont pas les ennemis de l'Église qui <>nt le plus besoin de la liberté religieuse; c'est, au contraire, l'Église qui a partout à la réclamer et partout à en profiter. Je dirai même que, dans la société moderne, nous seuls en avons besoin, car nous se>uls nous alarmons les oppresseurs de la conscience religieuse. {Vive adhésion.) La raison en est bien simple : nous seuls, nous sommes une religion, une Église capable de tenir tête aux maîtres du monde, aux Césars comme aux démagogues, épris les uns comme les autres de cette horrible confusion des deux pouvoirs, qui est l'idéal de toutes les tyrannie;! l.
1 Quelques personnes ont cru pouvoir découvrir dans ces derniers mots un arguaient contre le pouvoir temporel des Papes et m'obligent ainsi à reparler d'une question sur laquelle nul n'a une opinion plus tranchée que celle tant de fois exprimée par moi depuis 184:8. — La séparation des deux pouvoir; serait un piège pour le pouvoir spirituel, toujours désanaé, 6t dont la liberté ne repose que sur la foi d uae parole qui peut changer et sous la main d'une force qui peut frapper, si le chef suprême de ce pouvoir spirituel n'était pas absolument, pleinement indépendant. Or, le plus haut iegré de l'indépendance ici-bas, c'est la souveraineté. La sagesse des hommes, l'expérience les temps et la main de Dieu se sont unies depuis mille ans pour assurer au premier Pontife delà véritable Église le rang de roi, et dans son domaine ces deux poucoirs sont confondus afin qiCih puissent être divisés partout ailleurs, comme on l'a tant de fois répété. La souveraineté pontificale, exception unique, et distincts sur ce point des autres pouvoirs de la terre, est la conséquence de la séparation des pouvoirs, bien loin d'en être la contradiction. Rien ne prouve mieux la nécessité de cette souveraineté que la stérilité des combinaisons inventées pour s'en passer. Rien n'établit mieux la vérité delà théorie qui la recommanderait à la raison des hommes, si dix siècles de bienfaits Aie la recommandaient surtout à leur respect, que le spectacle des faits. Où donc, en Europe; cxiste-t-il encore une religion d'Etat, selon la rem;
Non seulement nous avons tout à y gagner, mais nous n'avons rien à y perdre. Je ne puis parler ici que du temps actuel. Si j'avais le temps de vous faire un cours d'histoire, moi qui ne suis pas tout à fait étranger à l'histoire du moyen âge, des siècles de foi exclusive et prépondérante, j'entreprendrais volontiers de vous démontrer que, sauf quelques rares et trop fameuses exceptions, la contrainte en matière ( religieuse n'y a joué qu'un rôle insignifiant, et que la foi catholique n'a rien dû, ou presque" rien*, à l'emploi ivde la force, de la contrainte matérielle, contre les ! Infidèles ou contre les hérétiques, même aux époques ^'
si juste de MgrDupanloup? Dans la minorité des pays catholiques, dans l'immense majorité des pays non catholiques, l'Angleterre, la Prusse, la Russie, la Suède, le Danemark, la Turquie. Pourquoi est-il si facile d'établir la liberté des cultes dans les pays catholiques ? Parce que le Pape et le Roi y sont deux. Pourquoi est-il si difficile de la faire respecter dans les pays non catholiques ? Parce que le Pape et l'Empereur, le Pape et le Roi, le Pape et la Reine, n'y font qu'un.
Cent fois j'ai posé, j'ai défendu cet axiome de la politique européenne, et je vois qu'il me faudra cent fois le répéter afin qu'on ne tire pas de mes paroles une conséquence que ma raison et mon cœur désavouent également. On nous demande toujours si nous ne serions pas prêts à troquer le pouvoir temporel du Pape contre la liberté universelle de l'Église. Je réponds : Non, car la liberté la plus sacrée ne saurait s'acheter au prix de l'injustice. J'ajoute que nous n'avons pas le droit de disposer de la souveraineté pontificale et que nos adversaires n'ont pas davantage celui de disposer de la liberté des catholiques. Et dans tous les cas ce serait à eux h commencer à nous mettre dans la main cette liberté, tandis qu'ils nous la ravissent en nous la promettant et prétend vint obtenir de nous la victime en gardant sa rançon.
{Note communiquée au Journal de Bruxelles après la clôture du Congres.)
les i dus florissantes du moyen âge. Mais ce serait là de l'archéologie.
En admettant même que le système de la force au service de la foi, de la contrainte en matière religieuse, ait produit de grands résultats dans le passé, il est impossible de nier qu'il soit voué à une incurable impuissance dans le siècle où nous sommes. Ici l'expérience est souveraine, universelle et irréfutable. L'Italie, l'Espagne et le Portugal sont là pour nous [prouver l'impuissance radicale du système compressif, de l'antique alliance de l'autel et du trône, pour la défense du catholicisme. Nulle part ailleurs, de nos jours, la religion n'a reçu de blessures pjjisjjruelles ; nulle part ses droits 'ne"sont ou n'ont été plus méconnus. Les gouvernements des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l'esprit moderne, et nulle part cet esprit n'a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons connus avant leur chute, ces gouvernements absolutistes et catholiques; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement clérical, de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand 1er et II à Xaples, de Charles-Albert en Piémont. Qu'en est-il résulté dans leurs royaumes? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit nombre de gens zélés ; chez les autres, la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé l'esprit public, qui ne s'est réveillé que pour se livrer à l'ennemi. L'orage n'y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de suffire à des circonstances nouvelles. Le faux libéra-
lisme, l'incrédulité, la haine de l'Église avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l'union de l'Église et de l'État ou même de la subordination de l'Etat à l'Église, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait fait sa proie. {Mouvement.) Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l'absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques.
Voyez le Portugal, ce peuple où l'inquisition a régné avec le plus de fureur, et qui même aujourd'hui n'admet pas le principe de la liberté des cultes ! Il est aujourd'hui le seul du monde, avec la Russie, où il a été interdit aux évêques d'aller à Rome se réunir à leurs frères convoqués des quatre coins de l'univers autour du trône de leur Père affligé -, le seul aussi où les modestes héroïnes que tant d'incrédules entourent ailleurs de leurs hommages, les sœurs de charité, sont pourchassées, outragées, spoliées et exilées avec une lâcheté sauvage.
(A cet endroit, un Portugais placé derrière le bureau de l'Assemblée, dom Antonio d'Almeida, se lève et s'écrie: Ce n'est pas le pays, c'est le gouvernement, en ajoutant d'autres paroles que le bruit nous empêche de saisir. Quand l'émotion produite par cet incident s'est calmée, M. le comte de Hontalembert reprend son discours.)
Vous remercierez avec moi ce généreux Portugais de sa protestation contre le despotisme irréligieux qui règne dans son pays et qui a remplacé l'ancien esprit catholique. Il a tenu à revendiquer l'honneur de son
454 discours PRONONCÉS
pays. Nous Ton félicitons et nuus un remercions tous.
(Applaudissements.)
Mes arguments et mes exemples n'en subsistent pas moins. Je dis que dans les pays soumis à la contrainte religieuse, le catholicisme a marché de défaite en \jdéfaite. En revanche, partout où il lutte, où il triomphe, où il résiste, c'est au nom de la liberté de conscience qu'il marche au combat et qu'il retrouve la vie, et nulle part, à l'heure qu'il est, il ne peut vivre et se défendre qu'à l'abri de ce principe. Oui, qu'on me cite un pays, un seul, où l'Église n'ait poin à invoquer la liberté religieuse, un seul, non seulement en Europe, mais en Asie et en Amérique !
Où trouverait-elle un autre abri, en France, contre les serres et les entraves surannées d'une législation écrite par tous les anciens clespotismes ?
En Angleterre, contre le fanatisme des préjugés nationaux et populaires?
En Suisse, contre les oppressions et les spoliations du radicalisme?
En Italie même, contre les successeurs et les disciples de Machiavel ?
En Grèce, contre les héritiers rétrogrades des animosités et des subtilités byzantines?
En Turquie, contre les massacreurs du Liban et les réveils intermittents du vieux fanatisme musulman ?
En Suède, contre les fiers libéraux qui, par une loi toute récente, viennent de condamner à l'ilotisme civique et politique leurs compatriotes coupables de professer la foi de leurs pères, et qui obligent de pauvres servantes catholiques à écouter, pendant six mois de
suite, les instructions des ministres protestants ! ?
En Russie, contre cette monstrueuse et hypocrite tyrannie, à qui Pie IX rappelait naguère, dans sa lettre du 22 avril, les serments énergiques de Catherine II en faveur de la liberté de conscience ?
En Chine ou en Cochinchine, où nos missionnaires ont eu besoin de nos flottes, de nos plénipotentiaires pour obtenir la libre prédication de la foi chrétienne mais où ils n'ont, grâce à Dieu, obtenu et réclamé que la liberté ?
Ainsi donc partout, oui, partout aujourd'hui, comme aux premiers siècles de l'Église, c'est au nom de la liberté de conscience que le catholicisme descend dans
1 En Suède,la loi du 25 octobre 1860, votée après d'incroyables résistances, a abrogé, la peine de l'exil et de la privation de tout héritage, portée contre quiconque quitterait l'Eglise de FÉtat; cette peine infâme qui, tout récemment appliquée à six pauvres femmes, avait surpris et indigné l'Europe. Mais cette loi a soigneusement maintenu non seulement l'exclusion des non luthériens de toute fonction publique, militaire ou civile, comme de la représentation nationale, mais aussi des pénalités odieuses contre les ordres religieux, contre le prosélytisme, etc. En outre, elle crée pour ce qu'elle appellel' apostat, c'est-à-dire pour le protestant qui veut retourner à l'ancienne religion de la Suède, l'obligation de recevoir les instructions et les admonitions du pasteur respectif, puis du consistoire épiscopal et de son délégué, dont la durée n'est pas limitée. C'est ainsi qu'en vertu de cette loi récente, une servante, nommée Joséphine Bahzman, parfaitement convaincue de la vérité de la foi catholique et décidée à l'embrasser, a dû pendant environ huit mois, de mai 1861 a février 1862, se rendre à toute réquisition chez son pasteur protestant pour y entendre toutes sortes de déclamations contre l'Église romaine. (Correspondance de Y Union, juillet 1863.) J'aime à enregistrer ici le nom $e cette pauvre servante, qui, comme celle dont il est question dans une des Epîtres de saint Paul, mérite d'être connue dans l'Église.
l'arène, qu'il lutte, qu'il résiste, qu'il dure et qu'il triomphe.
Pr< .menez un regard attentif sur toute l'Europe, sur Je monde entier ; îniiJXjBiMy^J^l^ipi?1116 ne Peuj plus i]ii^}pruêr-4e-^prJYilè4^^ ;
nulle part, si ce n'est dans quelques chétives républiques de l'Amérique espagnole, sans force morale ou matérielle, sans influence quelconque sur le reste du monde, et où les désordres du clergé ne sont surpassés que par la brutalité de ses persécuteurs; nulle part ailleurs la liberté de l'Eglise catholique ne peut être réclamée ou garantie à part de la liberté général p> d^s consciences et des ouïtes.
On m'objectera peut-être le Concordat autrichien, et on aura grand tort. J'honore et j'admire cet acte. J'en félicite les auteurs ; j'en remercie le grand Pontife et le noble Empereur qui l'ont conclu. Mais, sauf peutêtre deux ou trois dispositions sur la juridiction des évoques qui n'ont pas été exécutées et qui ne le seront jamais, je n'y trouve rien d'incompatible avec la liberté des cultes. Et ce qui le prouve, c'est que, de la même main qui a signé le Concordat, l'Empereur et Roi apostolique a signé les édits qui garantissent à tous les protestants de son vaste empire un ensemble de libertés et de garanties publiques absolument semblables à celles de l'Église catholique, et comme ils n'en possèdent dans aucun autre pays, même protestant 1. (Adhésion.)
1 On lit dans le Monde du4 août 1863, que l'empereur d'Autriche vienc de Taire présenter k la Diète de Transylvanie une loi dont le second article est ainsi conçu :
« Art. 2. La religion grecque- unie comme telle et la religion
AU CONGRÈS DE MALINES. ï~7
Ce grand fait ou plutôt ce grand principe ne se trouve nulle part mieux formulé que dans le programme politique qui vient d'être dressé dans la question polonaise, au nom de l'Europe civilisée cl chrétienne, et proposé par elle à la Russie.
Entière et parfaite liberté de conscience, abrogation des ENTRAVES MISES AU CULTE CATHOLIQUE.
Tel est le quatrième des six points proposés à la Russie par les trois grandes puissances pour la malheureuse et catholique Pologne. Ce que la France et l'Autriche, les deux premières puissances catholiques du monde, demandent au schisme persécuteur en Russie, est précisément ce que la civilisation moderne, sainement entendue, demande et accorde dans tous les pays où rayonne son influence. Mais, ne l'oublions jamais, les deux termes sont coexistants et inséparables. Entière liberté de conscience d'abord, voilà le principe. Puis l'abrogation des entraves mises au culte catholique, voilà la conséquence. {Mouvement d'adhésion.*)
Le plus insensé des rêves serait de supposer qu'on pût obtenir, en Pologne ou n'importe où, l'entière liberté des consciences catholiques avec l'asservissement ou simplement la gêne de celles qui ne le sont pas.
Les uns peuvent soutenir que c'est là un malheur, les autres que c'est un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peuvent nier que ce ne soit un fait.
Serait-ce un si grand malheur ? Encore une fois,
grecque orientale jouiront de la même position indépendante, sous réserve de la surveillance supérieure de la couronne', que les autres religions de la Transylvanie. L'exercice des droits politiques est indépendant de toute confession religieux. >•
j'écarte avec soin toutes les discussions théologiques et canoniques : mais je ne puis rester sourd à la voix de bien grandes et bien respectables autorités, qui me semblent avoir invoqué, dans l'intérêt de la vérité catholique, la liberté religieuse avec un sincère enthousiasme, ou au moins s'y être ralliés avec une résignation expansive. Je n'invoquerai pas les textes anciens et célèbres de Lactance, de Tertullien (non est religionis cogère religionem *), de saint Athanase, de saint Augustin, de saint Hilaire, qui se trouvent partout et qui devraient être dans toutes les mémoires. J'ai par-devers moi des témoignages plus récents et plus topiques. Le grand comte de Maistre a posé le problème, sans oser le résoudre, dans ce passage trop peu connu d'une de ses admirables lettres. Elle est du 13 décembre 1815, et elle roule précisément sur la Belgique et sur la protestation que lesévêques de ce temps-là avaient faite contre la loi fondamentale du roi Guillaume. Voici comment il s'exprimait ;
« Dire en général que c'est un malheur pour un pays « catholique de recevoir chez lui la religion proteste tante, c'est dire une vérité si triviale, que ce n'est pas « la peine de s'en occuper ; mais de savoir si, deux « pays professant séparément deux religions, et se « trouvant ri-unis sous le même sceptre, lepays catholi- « que doit refuser la tolérance que Vautre lui demande en
1 Videte ne et hoc ad irreligiositatis elogùum concurrat adimere libertatem religionis et interdicere optionem divinitatis, ut non liceat mihi colère quem velim, sed cogor colère quem nolim. Nemo se ab invito coli volet, ne homo quidem, Apologet., c. 23. — Xoiis avons ici, comme on l'a fort bien remarqué, le nom avec la chose. Un n'a jamais mieux dit depuis.
« offrant la réciprocité, c'est un grand et très grand pro- « blême., La raison de douter est que les sectes n;ont « de force contagieuse que dans leurs commencements « et durant le paroxysme révolutionnaire, passé lequel « elles ne font plus de conquêtes. Le catholicisme, au « contraire, est toujours conquérant, sans jamais « s'adresser aux passions, et c'est un de ses caractères « les plus distinctifs et les plus frappants. Qu'arrivera- « t-il si les deux religions franchissent à la fois leur fron- « tière dans le nouveau royaume? Pour une douzaine « de misérables que le protestantisme nous prendra « dans les Pays-Bas, et dont les motifs honteux 'déshono- « reront le changement, même aux yeux de leurs ridi- « cules apôtres, cent personnes, peut-être distinguées « par le rang, le caractère et les vertus, passeront « dans notre camp en Hollande. Au reste, je ne « dccide rien i. »
Je remarque, en passant, que cette lettre est encore aujourd'hui parfaitement applicable à la France et à la Belgique, où il y a en réalité deux pays, deux peuples réunis sous le sceptre de la même loi, les catholiques et les incrédules, et où la tolérance réciproque, entrevue par M. de Maistre, doit et peut seule suffire pour assurer le maintien du catholicisme.
Un célèbre contemporain du comte de Maistre, Mgr Frayssin'ous, le plus illustre des évoques de la Restauration, était déjà plus hardi que lui. Il disait à la Chambre des députés : « La liberté que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres. Il était réservé à l'Évangile de proclamer la liberté uni-
1 Lettre à l'archevêque de Raguse, du 13 décembre 1815.
verselle *. » Mgr Clausels de Montais, évêque de Char, très, invoquait, vers la même époque, contre les trop fameuses ordonnances du 18 juin 1828, la Charte et la ■té de conscie<
Dès les premiers temps de l'émancipation de votre Belgique, le 13 décembre 1830, le prince de Méan, archevêque de Malines et chef hiérarchique de l'Église en Belgique, écrivait au Congrès : « En vous exposant « les besoins et les droits des catholiques, je n'entends « demander pour eux aucun privilège; une parfaite « liberté nvee toutes ses conséquences, tel est l'unique « objet de leurs vœux, tel est l'avantage qu'ils veulent « partager avec leurs concitoyens. »
Sous le règne de Louis-Philippe, à cette époque si glorieuse pour l'épiscopat et pour les catholiques, les témoignages abondent. Les plus éloquents et les plus positifs de tous sont dus à la plume de Mgr Parisis, aujourd'hui encore évêque d'Arras. En voici quelquesuns :
« Seule l'Eglise appelle la liberté de conscience, la, « liberté pour tous, parce que seule elle n'a rien à en « craindre, elle a tout à en espérer 2. »
« L'Église n'a besoin ni de protection ni de privilège ; « il ne lui faut que la liberté, et c'est ce que la consti- « tution du pays assure à tous les cultes. Pour conclure « une alliance sérieuse, pour cimenter une paix clura- « ble, il suffit donc que le droit divin de l'épiscopat « puisse s'exercer sous la garantie du droit social de
1 Discours de Mgr Vévêque cCHermopolis. ministre 'les affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, dans la dtjcussiuii du
1 des cultes de 1824 .
2 Des Tendances, 1846, page 20.
« la liberté pour tous. C'est ce que nous avons dit cent « fois, comme écrivain privé; c'est ce que nous pro- « clamons aujourd'hui, comme pasteur *. »
« Il est bien vrai, dit-il encore2, que cette action dis- « tincte, indépendante et personnelle du pasteur,' « n'étant pas explicitement reconnue par le pouvoir « qui gouverne l'Etat, n'aura souvent ni l'appui maté- <c riel ni même la sanction morale du magistrat civil.
« Il est libre à chacun de voir des inconvénients « dans ce défaut de protection, comme il est libre à « d'autres d'y trouver des avantages. Mais ce qui est « s ôr, c'est que ces moyens tout extérieurs de coaction « ne s-&nt pas nécessaires à la société divine que le « Fils de Dieu a fondée. Cette société a la vie en soi, « elle n'& besoin au dehors que de la liberté de son « expansion pour éclairer, pour régénérer le monde. »
D .3 ce même acte pastoral, il déclare expressément, à propos de ce qu'il appelle les États placés" par leur constitution fondamentale en dehors de l'élément divin.
« Nous dp bornons en aucune manière .ces sortes de « constitutions, et nous ne vouions nullement nous en! «■ faire ici le juge. Nous pensons même que la liberté « absolue civilement accordés à tous les cultes offre
3 aujourd'hui plus d'avantages pour le vraie Eglise « qu'une protection qui n'apparaît que comme un odieux « privilège 3. »
Le même prélat disait encore dans ses Cas de conscience, page 312 :
« Dans les circonstances actuelles, tout bien pesé,
» Instruction pastorale sur le droit divin dans l'Eglise, 1846,p. 20. 2 Idem.?. 57.
s Idem, p. 33.
< vos institutions libérales (il parlait de la Charte de « 1830) sont les meilleures pour l'Etat et pour l'Eglise, « pour la morale et pour la foi, pour l'ordre public et « pour la liberté de chacun. »
Arrive la révolution de février avec la République de 1S48. Elle est saluée en ces termes par Mgr de Salin is, depuis évêque d'Amiens et archevêque d'Auch :
« L'Église et la France, en qui vit et se meut Thuma- « nité, se disent et se répondent les mêmes mots : « liberté, égalité, fraternité.
« Les privilèges qui furent accordés à l'Eglise et « dont l'Église peut se passer, l'histoire dira qu'elle « les acheta souvent bien chèrement au prix d'une « dépendance qui entravait plus ou moins sa divine « action. Ce que l'on nous promet vaut mieux. La « liberté dans le droit commun, c'est ce qui sied à « l'Eglise. Plus rien d'exceptionnel...
« Liberté de conscience, ce cri de l'Église naissante « est devenu le cri de l'humanité. Cette liberté, l'Eglise « ne la réclame que dans les termes oit elle est posée, à « l'heure qu'il est, dans la raison humaine... c'est-à-dire « une liberté égale pour tous; rien de particulier pour « nous, rien d'exceptionnel contre nous.
« Les conséquences légitimes de ce principe sont « le libre exercice de tous les cultes, forme extérieure « de la foi, expansion sociale de la pensée religieuse, « si j'ose ainsi parler, développement naturel, par « conséquent, delà liberté de conscience...
« Le peuple ne s'y est pas trompé... il a eu l'instinct « de l'alliance naturelle du catholicisme et de la « liberté * ... »
1 Profession de foi électorale du 5 avril 1848. Bordeaux, imprimerie de Henri Favre, rue Sainte-Catherine. n° 139.
An CONGRÈS DE MÀLTNEEL 463
J'en passe, et des meilleurs, pour arriver à notre illustre contemporain, l'évêque de Mayènce. « L'unité « de foi étant rompue, l'hérésie doit disparaître des « lois civiles. Un prince catholique doit acorder aux « sociétés religieuses reconnues par la loi civile toutes « les garanties de droit : il agirait contre les principes « de son Eglise en employant la contrainte... »
Je rappelle encore ces trois évêques des Etats-Unis qui, à leur retour de Rome, l'an dernier, répondaient, le 16 juin 1862, publiquement aux imputations calomnieuses d'un journal de Marseille : « Si les évêques « américains eussent parlé à Rome de la liberté qui « règne en leur pays, c'eût été pour bénir Dieu de la « facilité qu'ils y trouvent pour faire le bien. »
Je termine enfin par ces sept évêques qui ont mérité l'admiration reconnaissante des catholiques, et rencontré l'assentiment de tous les partis, par leur lettre du 15 mai dernier, sur les élections en France, où je lis ce qui suit :
« La liberté religieuse ! Avons-nous besoin de dire « de quel prix elle est pour toute société ? Liberté de « l'enseignement, liberté des âmes, liberté de s'associer « pour le bien, c'est l'honneur de notre siècle d'avoir « proclamé hautement tous ces droits; les a-t-il tou- « jours bien compris, pratiqués, défendus ? Ne reste- « t-ilpas des entraves inutiles, des sévérités sans objet, « des défiances que repousse l'esprit de notre société?
« La liberté religieuse est la première de toutes, elle « tient à la conscience et aux entrailles mêmes de « l'homme, elle est le principe de toutes les autres et « leur dernier asile au jour où elles sont menacées ; et « en même temps, il faut le dire aussi, dans notre
40 t DISCOURS PRONONCÉS
îiété si agitée, cette liberté religieuse n'a pas de « meilleur appui que la liberté publique i. »
Voilà, je pense, de quoi mettre à l'abri de tout soupçon d'hétérodoxie les partisans catholiques de la liberté de conscience et do la liberté politique. Je sais bien que plus d'une de ces déclarations a été promulguée dans des circonstances critiques et en vue d'idées et d'institutions qui, en France du moins, ont cruellement varié. Mais je n'admets pas qu'on ait pu arborer ces généreux principes pour les besoins du moment, en présence des périls de la lutte, ou pour avoir part à la victoire, sauf à les renier lorsqu'on se trouve dans un autre camp. (Adhésion., Quant à moi, je pense qu'il convient de les renouveler au sein de la paix ou dans le calme de la défaite, afin d'avoir le droit de les invoquer, sans embarras, aux jours prochains de la lutte certaine et de la victoire possible.
Il demeure donc bien établi :
1° Que l'Eglise peut parfaitement s'accorder avec l'État moderne, qui a pour base la liberté religieuse ;
2^ Que chacun est libre de trouver l'État moderne préférable à celui qui l'a précédé.
C'est une permission dont, au point de vue de la religion, et à l'abri de cette foule d'imposantes autorités, tanta imposita nube testium, je n'hésite pas à profiter. J'arbore bien haut cette préférence.
Ce n'est pas, du reste, que je veuille faire de ce régime nouveau l'état normal de la société, car je ne
1. Réponse de plusieurs évêques (MMgrs de Cambrai, de Tours, de Bennes, de Metz, de Nantes, d'Orléans et de Chartres) aux consul ù leur ont été adressées relativement aux élections
prochaines. Paris, 1863. Douniol.
connais pas d'état normal}et j'attends qu'on veuille bien me montrer dans l'histoire un temps et un pays où ce prétendu état normal ait existé, où l'Église ait été complètement satisfaite de ses relations avec le pouvoir et la société. Je soutiens seulement que ce régime nouveau est cent fois préférable à l'ancien régime, au régime où l'Église était complice ou domestique du pouvoir, où elle avait toujours besoin de la protection d'un maître qui lui faisait p&yer la rançon de cette protection au prix de son indépendance et de sa dignité. J'aime mille fois mieux, moi catholique, vivre en Belgique sous Léopold Ier? qu'en Espagne sous ce Charles III qui a pu, d'un trait de plume expulser tous les Jésuites de ses vingt royaumes, avec peine d« mort contre ceux qui discuteraient cet ordre arbitraire. (Longue et vive adhésion.) Mille fois mieux qu'en France, au dix-huitième siècle, quand les parlements, tout en faisant rouer Calas et la Barre, brûlaient par la main du bourreau les mandements des évêques en même temps que les ouvrages de Rousseau, forçaient par arrêt les prêtres orthodoxes à confesser, à communier, à enterrer les chrétiens rebelles à l'Église, et se croyaient, de bonne foi, les dignes représentants des rois très chrétiens, lesquels juraient, à leur sacre, d'exterminer les hérétiques. (Nouvelle adhésion.)
Je conçois fort bien que l'on regrette l'ordre de choses que je répudie de toute l'énergie de mon âme. Tout en réprouvant les supplices et les cruautés infligées au nom de la religion, je ne blâme pas nos pères i d'avoir tenu pour nécessaire l'emploi dejta puissance coactive pour protéger la religion contre ses ennemis. I Je dis seulement que ce système est désormais impos-
Œuvres. III. — Discours, ni. 30
466 pTcmrpc; PRONONCÉS
Bible, et j'ajoute que je ne m'en afflige pas. Au eon- [ traire. Les- triomphe? de la religion dans les pays où i ut est permis contre elle, comme en France, en Belgique, en Angleterre, en Amérique, me semblent cent fois plus éclatants et plus consolants que l'empire éphémère et écuivoque qu'elle a dû, en Espagne et ailleurs, à l'emploi rie la force. Je n'ai pas le droit ni le désir de condamner ceux qui pensent autrement. Je ne mets pas en cloute leur orthodoxie : Dieu m'en garde: je leur demande toutefois de vouloir bien ne pas contester la mienne. Je les tiens très volontiers pour mes supérieurs en vertu et en science ; seulement, tant que je serai mêlé aux affaires de ce monde, j'aurai soin de me mettre à part d'eux comme de gens avec lesquels il n'y a rien à faire par le temps qui court. {Hilarité.') Je tiendrai également et plus encore à n'être pas soupçonné d'une complicité quelconque avec ceux qui n'accepteraient la liberté nouvelle que comme un pis-aller temporaire, et dont l'idéal serait le retour du monde effaré sous les ailes d'un César orthodoxe, à qui tout serait permis, excepté de maltraiter le prêtre : exception dont, soit dit à l'honneur du prêtre, il n'a jamais recueilli le bénéfice. {Mouvement.) Je suis donc pour la libellé de conscience, dans l'intérêt du catholicisme, sans arrière-pensée comme sans hésitation. J'en accepte franchement toutes les conséquences, toutes celles que la morale publique ne réprouve point, et que l'équité commande. Ceci me conduit à une question délicate, mais essentielle. Je l'aborderai sans détour, parce que, dans toutes les discussions de cette nature, j'ai toujours reconnu la nécessité d'aller au-devant de cette inquiétude trop
naturelle et souvent très sincère chez les adversaires de la liberté des catholiques. Peut-on aujourd'hui demauder la liberté pour la vérité, c'est-à-dire pour soi (car chacun, s'il est de bonne foi, se croit dans le Ai vrai), et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne£ pensent pas comme nous ?
Je réponds nettement : l^gn^Icij je le sens bien, I
ineedoper ignés. Aussi je me hâte d'ajouter encore une fois que je n'ai d"autre prétention que celle d'exprimer une orunion individuelle : je m'incline devant tous les textes, tous les canons qu'on voudra me citer. Je n'en contesterai ni n'en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd'hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l'exprimer, après avoir lu depuis douze ans ces essais de réhabilitation d'hommes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le déclare donc, j'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à l'humanité, sous prétexte de servir 1 ou de défendre la religion. Les bûchers allumés par ' une main catholique me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs. {Mouvement et applaudissements.) Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi, je le sens entre mes propres lèvres et j'en frémis do douleur. {Nouveau mouvement. > Quand j'évoque par la pensée les glorieux, martyrs de la liberté des consciences catholiques; quand je songe à Thomas Morus et aux autres victimes du fondateur de l'Eglise anglicane; à tous ces pieux Jésuites qui, avec un héroïsme si modeste et si indonrp-
table, ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre; aux Franciscains de Gorcum; aux prêtres innombrables qui ont gravi les marches de la guillotine ou pourri dans les pontons de Rochefort; a la Vendée égorgée, à l'Irlande affamée, à la Pologne agonisante, je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer, invoquer de tels martyrs, soit jamais troublée ou ternie par la* nécessité d'approuver ou d'excuser d'autres supplices et d'autres crimes, si enfouis qu'ils soient dans la nuit sanglante du passé. L'inquisiteur espagnol disant à l'héré*
[ tique : La vérité ou la mort, m'est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : La liberté, la fraternité ou la mort. (Acclamations.) La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus ja-
. mais ces hideuses alternatives. (Nouveaux applaudissements.)
Nous ne verrons plus, grâce à Dieu, la religion mêlée a de telles horreurs. Mais divers incidents presque contemporains nous indiquent assez que nous aurons souvent l'occasion de faire la preuve de notre bonne foi et de notre logique. Et, s'il est un domaine plutôt qu'un autre où il soit impossible d'avoir désormais deux poids et deux mesures, c'est, à coup sûr, dans les questions religieuses.
Si la bonne foi était bannie du monde, disait notre roi Jean, elle devrait se retrouver sur les lèvres d'un roi de Frame. Messieurs, soyons tous des rois de France pour la défense de notre foi. (Bravos prolongés.) Que la bonne foi, bannie trop souvent de la polémique des partis et des opinions humaines, se retrouve toujours dans la polémique comme dans la tactique des catho-
AU CONGRÈS DE MALINES.' /AQj
liques. Ne donnons à personne le droit <?Télever un doute, un soupçon sur l'équité, la délicatesse, la stricte loyauté de nos intentions comme de nos procédés. V N'ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs, en invoquant ses principes, en réclamant ses garanties tant que nous sommes les plus faibles, afin de pouvoir nous retourner, à un jour donné, contre les droits de nos adversaires, sous prétexte que l 'erreur n'a pas de droits. Après avoir dit en d'autres temps : « L'Eglise ne demande rien de plus que la seule liberté, la liberté de tout le monde 1, » ne nous laissons jamais entraîner à dire, sous l'empire d'une protection illusoire :« L'Eglise seule doit être libre 2.» N'imitons jamais ceux qui, en France, sous Louis-Philippe et sous la République, demandaient la liberté comme en Belgique, et dès qu'ils se sont crus les plus forts ou, ce qui revient au même, les amis du plus fort n'ont point hésité à dire : La liberté n'est bonne que pour nous, car la liberté doit être restreinte à mesure que la vérité se fait connaître 3. Or, nous seuls, nous avons la vérité, et par conséquent nous seuls devons avoir la liberté. » Comment ne voit-on pas qu'agir ainsi, parler ainsi, c'est fournir aux ennemis, aux faux libéraux, précisément le prétexte dont ils ont besoin contre nous ? C'est colorer, je dis mieux, c'est autoriser, c'est justifier toutes les exclusions, toutes les oppressions, toutes les iniquités dont ils ne se feront pas faute pour nous empêcher d'acquérir ou de jouir pleinement et paisiblement de la liberté
1 L'Univers de mars 1848, reproduit le 13 janvier 1856. \^,
2 V Univers dii 30 mars 1853, du 24 août 1850, etyassim. *^ 8 L'Univers du 14 novembre 1854.
dont on leur annonce d'avance qu'on les privera dès qu'on sera plus fort qu'eux. (Adhésion.) Ah ! j'en appelle à tous les cœurs honnêtes et loyaux qui m'écoutent, et j'en appelle surtout aux jeunes gens qui vont sitôt nous remplacer dans la lutte ; je leur demande de réprouver avec moi, dans la polémique catholique, ce qui, dans la vie publique ou privée, serait une déloyauté sans excuse. Laissons le monopole de cette déloyauté aux ennemis et aux persécuteurs de la religion, aux démocrates césariens ou révolutionnaires ; laissons-leur le soin de démentir les principes qu'ils ont élaborés, de déchirer les pactes qu'ils ont signés, de changer d'enseignes et de principes au gré de la force et de la fortune, de proscrire tout ce qui les gêne, tout ce qui n'entre pas dans le moule étroit de leur tyrannique orthodoxie. (Nouvelle adhésion.) Et nous, répétons ces immortelles paroles de notre grand et cher Lacordaire : « Quiconque excepte un seul homme dans la réclamation du droit, quiconque consent à la servitude d'un seul homme, blanc ou noir, ne fût-ce même que par un cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La conscience publique repoussera toujours l'homme qui demande une liberté exclusive ou même insouciante du droit d' autrui; car la liberté exclusive n'est qu'un privilège, et la liberté insouciante des autres n'est qu'une trahison... Mais il y a dans le cœur de l'honnête homme qui parle pour tous, et qui, en parlant pour tous, semble quelquefois parler contre lui-même, il y a là une loi de puissance, de supériorité logique et morale qui produit infaillible-
ment la réciprocité. Oui, catholiques, entendez-le bien, si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les homnioà ec sous tuas les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais : donnez-la où vous êtes les maîtres, r afin qu'on vous la donne là où vous êtej les esclaves. » (Applaudissements unanimes et prolongés.)
Le droit commun est aujourd'hui le seul asile de la liberté religieuse, cte la jibert^de rÉgiise""comme de toutes les autres libertés. Des droîîs""et non des privilèges, des droits qui permettent de se passer de l'exercice ou de la protection du pouvoir, voilà ce que nous avons à réclamer 1 . Pour les obtenir, il nous faut renoncer, une fois pour toutes, à la prétention d'appeler la force matérielle au secours de la vérité, prétention qui a été partout essayée, qui a partout échoué ; prétention désavouée ou ajournée dans la pratique par ceux mêmes qui l'affichent à l'état de théorie; mais prétention qui n'en est pas moins un de ces fantômes qui épouvantent la société moderne, et qui, follement évoqués par des esprits entêtés et rétrogrades, sont aussitôt retournés contre la religion par ses ennemis et deviennent, entre leurs mains habilement implacables, l'arme la plus populaire et la plus dangereuse^
i « Par liberté de l'Église, nous entendons le droit qu'a l'Église d'administrer elle-même ses affaires suivant ses principes, et de n'être soumise en cela qu'aux lois générales de l'État.
« Nous distinguons donc entre liberté de l'Église et privilèges. L'Église possédait anciennement un grand nombre de privilèges, qui étaient comme un effet naturel de l'unité de la foi. L'Église n'en a pas besoin pour exister. » MgrKETTLER, op. cit., p. 151.
V1 rstff
Ce que nous devons demander à la force publique, à l'État, c'est de ne point entraver ni laisser entraver l'observation des lois de Dieu et de l'Église, et de protéger les droits religieux comme les autres droits. La société, que représente le gouvernement dans l'ordre matériel, me doit aide et protection dans l'exercice de mes droits ; elle doit m' empêcher de nuire aux droits d'autrui. mais elle n'a pas pour mission de me contraindre à remplir mes devoirs. La force publique doit me protéger contre celui qui m'empêcherait d'aller à l'église ; mais la force publique qui voudrait me mener à l'église malgré moi serait, ajuste titre, aussi ridicule qu'insupportable.
L'indépendance réciproque de l'Église et de l'État, qui est la grande loi des sociétés modernes, n'entraîne nullement leur séparation absolue, encore moins leur hostilité réciproque. (Assentiment.') Cette séparation absolue n'est pas du tout une condition essentielle de la liberté religieuse ou publique. Tout au contraire, elle peut très bien se combiner avec une effroyable opression. On l'a bien vu sous la Révolution française. L'Église libre dans l'État libre ne signifie nullement L'Église en guerre avec l'État, l'Église hostile ou étrangère à l'État. {Nouvelle .adhésion.) L'Église et l'Etat peuvent et même doivent s'entendre pour concilier leurs intérêts respectifs, pour donner à la société comme à l'individu tels avantages, tels droits que cette entente peut seule garantir. Il y a entre l'une et l'autre une alliance possible, légitime, souvent nécessaire, qui peut et doit être sérieuse et durable, mais dont leur indépendance mutuelle, leur autonomie est la condition souveraine. Il faut, l'avait dit, bien avant
M. de Cavour, un Italien honnête homme dont le nom mérite d'être cité dans cette assemblée, César Cantu, il faut ne voir dans l'Eglise ni une esclave ni une ennemie, mais une libre coopératrice * . Cette alliance peut comporter des concessions comme des engagements réciproques. Cette alliance existe, en Belgique, en fait comme en droit. Les conditions pourront en être modifiées et améliorées selon le cours du temps ; mais les grandes lignes sont déjà tracées.
L'heureux pays où nous sommes a eu la gloire d'offrir le premier modèle, et jusqu'à présent le moins imparfait, du nouveau régime vers lequel s'acheminent tous les peuples de l'Europe. Sa Constitution lui garantit, clans toute sa plénitude, la liberté de l'Église, la liberté du bien, la liberté du vrai. Elle y existe avec la liberté du mal, la liberté de l'erreur; elle n'en est point vaincue. Vous me dites toutefois que depuis longtemps un parti intolérant s'acharne avec trop de succès à fausser l'esprit de votre Constitution ; qu'après avoir profondément entamé l'esprit national, dénaturé et déconsidéré le gouvernement représentatif, divisé le pays en deux camps, et substitué le régime de l'esprit de parti à l'union des intérêts et des opinions diverses qui avait régénéré en 1830 la nationalité belge, ce parti s'applique à déterrer dans l'arsenal impur de la République et de l'Empire mille ruses légales destinées à entraver la liberté de l'enseignement, à supprimer la liberté de la charité, à proscrire la liberté d'association et de fondation, à violer ouàfal-
* Bisogna avère la religione non schiava o nemica, ma libéra coopératrice. Cantu, Hist. univers., t. VI, p. 338.
sifier la dernière volonté des mourants. Vous me dites encore que, par des innovations de son propre cru, il a réussi à introduire récemment dans vos codes des pénalités contre la liberté de la chaire chrétienne ; qu'il menace vos fabriques d'église et vos cimetières, et qu'il pratique sans embarras l'ostracisme à l'endroit des catholiques, systématiquement exclus, sous le nom de cléricaux, de la plupart des fonctions publiques. Je vous crois, et j'en dois conclure que ce parti veut traiter le noble peuple belge comme un interdit, un prodigue en fait de libertés, à qui il faut un conseil judiciaire composé d'avocats libéraux, pour l'empêcher de faire des libéralités dangereuses. {Longue adhésion et hilarité générale.) On aspire donc à taira de la Belgique un de ces pays asservis où toute initiative individuelle et toute association libre sont immolées en holocauste au monopole de l'Etat. Mais tant que votre Constitution, votée par l'unanimité des catholiques contre les précurseurs des faux libéraux d'aujourd'hui, restera debout; tant que vous saurez vous servir des armes qu'elle vous offre ; tant que, fidèles à l'esprit de vos pères, vous saurez consacrer votre énergie et votre activité à la défense de vos droits, vous n'aurez point à redouter le triomphe de vos adversaires. Ils pourront garder le pouvoir ; mais, vous, vous garderez la liberté et vous la maintiendrez contre leur fanatisme et leur intolérance. {Applaudissements unanimes et prolongés.) A l'heure qu'il est, l'Église est encore plus libre, plus heureuse, plus respectée ici qu'en aucun autre pays du monde, et il n'y a point, sur le continent européen, unseulpays où cette grande assemblée catholique auraitpu se réunir avec l'entière
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liberté qui a présidé à sa convocation et h ses discussions sur le sol de la Belgique, à l'abri des principes sanctionnés par sa Constitution.
Il faut donc ici, comme partout, savoir comprendre la nouveauté des temps, non la saluer d'un sot et servïle enthousiasme, mais la comprendre, l'accepter ou au moins s'y résigner de bonne foi, en tout ce quin'est pas contraire à la conscience du chrétt^': et j'affirme que la société nouvelle, toute fertile qu'elle soit en dangers et en scandales, n'offre rien de plus répugnant que les scandales et les abus que In conscience de nos aïeux subissait fort patiemment, crainte de pis, dans l'ancien régime. Concilier les tra/Wons de l'Ë- il glise avec les aspirations de la société moderne, en!/ cherchant pour l'une et l'autre une fécondité nouvelle // dans la liberté, c'est une tâche admirable, é^ale à tout'! ce que les apôtres des Barbares et les missionnaires de l'Europe ont fait de plus grand, disme des plus fiers génies comme des plus humbles dévouements. Ils sont déjcà nombreux, les cœurs honnêtes et résolus qui professent une foi fervente dans le progrès et le triomphe final du catholicisme, dans l'efficacité de la liberté religieuse sincèrement et génère us enio^t pratiquée.
lis savent que le bien n'est jamais facile ici-bas ; qu'il n'est pas le produit de la nature humaine ; il naît du travail et de la lutte. La liberté est la condition et la garantie de cette lutte. La responsabilité morale de la créature humaine ne repose que sur la liberté : ceux qui se chargent témérairement de confisquer ou d'énerver cette responsabilité individuelle en prennent une bien plus ^terrible sur eux, et finissent toujours par y succomber.
Croire àla vérité, au point d'y sacrifier son bonheur, son repos et sa vie, et cependantrespecter la liberté de l'âme chez celui quiignore ou abandonne la vérité, voilà ce qui a paru difficile jusqu'ici, et ce qui toutefois semble n'être qu'un acte simple et naturel de la justice ou au moins de la charité chrétienne. Mais, charité ou non, il faudra bien désormais s'y conformer ; car désormais il ne sera plus possible à personne d'employer la contrainte matérielle dans l'ordre religieux. Avant un siècle d'ici, non seulement nul ne songera à y recourir, mais nul ne comprendra qu'elle ait jamais pu être nécessaire. Il en sera comme de la dîme, de l'immunité ecclésiastique et d'autres grandes institutions très nécessaires et très légitimes dans leur temps, mais dont la nécessité disparaît avec le temps, et, une fois disparues, personne n'y pense plus. Il y a cent ans, personne ne concevait une Eglise sans dîmes et sans immunités. Aujourd'hui, en France, en Angleterre, en Belgique et en Amérique, dans les pays où l'Eglise est la plus libre et la plus féconde, qui donc y pense encore?
La liberté a ses inconvénients et ses désagréments ; mais les avantages qu'elle procure sont si nombreux et si grands, qu'il faut supporter ces inconvénients avec patience, et, s'il est possible, même sans se plaindre. Nous avons eu en France, et moi tout le premier, pendant la République, le tort, le grand tort, non pas, Dieu merci ! de répudier la liberté, mais de trop nous plaindre et de trop nous alarmer de ses inconvénients. Vous savez où cela nous a conduits. (Mouvementé)
De tous les abus que permet la liberté, il n'en est
peut-être pas un seul qui résiste à la longue aux contra dictions, aux résistances du sens moral que la liberté suscite et qu'elle arme de son inépuisable vigueur. Le grand Paoli, un héros catholique trop oublié, que l'aveugle renommée a sacrifié à son rival et compatriote Bonaparte, avait pour maxime favorite : Avec la literie, on peut tout souffrir et tout réparer 1. C'est la pensée que notre Lacordaire a traduite en son magnifique langage :
« Les maux de la liberté, si grands qu'ils soient tiennent à son apprentissage et non pas à son essence: ils laissent encore du jour, de la vie, une espérance aux vaincus, et, par-dessus tout, l'émulation sacrée du bien contre le mal. Sous le despotisme, le bien et le mal dorment sur le même oreiller ; une dégénérescence sourde envahit les âmes, parce qu'elles n'ont point de lutte à soutenir, et le christianisme luimême, victime protégée, expie dans d'ineffables humiliations le bénéfice de la paix. » (Applaudissements. ,)
Mais il est temps, plus que temps, de ^n offre fin & tous ces discours. En récapitulant tout ce que j'ai dit trop longuement, ne pourrions-nous pas en tirer deux conclusions? Et d'abord celle-ci, fondée sur l' expérience : que jamais la religion n'a été plus sainte, plus forte et plus féconde que dans les conditions de combat auxquelles la Providence a ramené le dix-neuvième siècle. Qui gardera les gardes ? a dit le prophète. Quis
1 Colla Ubertà tutto si puo soffrire e à tutto si pno trovar riparo.
custodiet custodes? Je réponds: L'ennemi; c'est l'ennemi qui l'ait tenir debout la sentinelle K
Puis, n'est-il pas permis de croire que nous entrons dans une ère nouvelle, celle que l'on pourra appeler l'ère de la Uuerm de l'Eglise?
Je sais qu'il faut se détendre autant de l'utopie que du décourageaient. Nous voyons autour de nous, en France, des personnes infiniment respectables qui, je le crains, cèdent à ces deux tendances opposées, mais toutes deux extrêmes. Les unes annoncent que, tous les principes étant violés, toutes les traditions méconnues et tous les Etats bouleversés, nous approchons nécessairement de la fin du monde. Les autres prophétisent, au contraire, une grande époque de rénovation sociale, de paix ec de prospérité, de bonheur et de vertu. Je me permets de n'être ni avec les uns ni avec les autres. {Assentiment?) C'est une ressource assez ordinaire chez ceux qui voient crouler leurs illusions et méconnaître leurs systèmes, que de prédire la fin des temps. Bien que je me place au premier rang des vaincus, des disgraciés et surtout des mécontents, je ne pratique pas eecte coutume, et je ne crois pas à la fin prochaine du monde. {Hilarité.') S'il faut tout dire, je ne suis pas bien convaincu que, sauf quelques rares et trop rapides moments, le monde ait jamais valu beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Le mal était différent, mais il a toujyuis écé très intense et très puissant. Je ne crois pas non plus à l'avènement prochain d'une ère de réparation et de prospérité universelle. J e
1 Ainsi disait une des pins saintes âmes de ce siècle, madame Swetchine, à. qui j'&uiprume cette pensée.
cra^t^iiLsIaajDlejiimtJi l'avènement de la démocratie e^vu enangenLent que comporto cet a^nenoeiiLilans les formes extérieures de la société lumir.':in. Le fond restera le même. Cette révolution produira, comme toutes les révolutions, du bien et du m^l. Le mal sera facile et populaire, le bien laborieux et contesté. On retrouvera les ennemis éternels du bien dans les penchants corrompus de la nature humaine, avec de nouveaux obstacles sortis de la nature des choses modernes. On retrouvera aussi les vertus dont Dieu "a doté sa créature et dont le Rédempteur Jésus a doté son Eglise. La lutte sera aussi rude pour le moins qu'avec les anciens adversaires de l'âme et de l'Église, aux ter; z barbares, sous la féodalité, sous la" monarchie absolue. Mais elle sera, pour le moins, aussi méritoire, aussi féconde, aussi glorieuse. Pour l'aborder, Dieu nous fournit de nouvelles armes, de nouveaux moyens d'action, et c'est dans les grandes innovations , mo;dernes, dans la publicité, l'égalité; la liberté politique, l'émancipation des masses démocratiques, la facilité et la rapidifé prodigieuse des communications, qu'on peut déjà les apercevoir. C'est de là que peut sortir, pour celle que nous avons le bonheur d'appeler notre mère, une ère le liberté complète, c'est-à-dire inconnue jusqu'à présent dans ses annale:.,
L'immense empire britannique, répandu sur toute la surface du globe, fonde partout, malgré lui, et grâce à la propagation de la race irlandaise, des colonies catholiques où le catholicisme est aussi libre que l'Anglais et aussi prolifique que l'Irlandais. Tout dernièrement un prêtre revenu d'Australie et prêchant à Liverpool signalait l'existence, dans cette cinquième
partie du monde, d'une grande Église catholique gouvernée par un métropolitain et beaucoup d'évêques, et la plus libre, selon lui, qu'il y ait entre le pôle arctique et le pôle antarctique i. On ne saurait rien lire de plus pathétique et de plus consolant que les lettres publiées récemment par les Annales de la propagation de la foi, et provenant de certains Jésuites employés comme aumôniers dans les deux armées qui ensanglantent aujourd'hui l'Amérique du Nord. On les voit, des deux côtés, pansant les blessés, pansant les plaies de l'âme, recevant la confession des mourants, recueillant aussi les respects et les bénédictions des vivants. Etrangers à la lutte homicide, indépendants de la victoire comme de la défaite, mais également chers et sacrés aux vainqueurs et aux vaincus, ils constatent l'insensible progrès et l'invincible puissance de la vérité et de la charité catholique. Ne peut-on pas aussi y voir un symbole de ce que sera la douce et imposante majesté de l'Eglise quand, dégagée de toute solidarité compromettante, de tout engagement de parti ou de dynastie, elle apparaîtra au milieu des flots vacillants et agités de la démocratie, seule immobile, seule inébranlable, seule sûre d'elle-même et de Dieu, ouvrant ses bras maternels à tout ce qu'il y a de légitime, de souffrant, d'innocent, de repentant dans tous les camps, dans tous les pays ? Alors pourront disparaître tous ces malentendus funestes, nés de la perversité des uns, de l'imprudence des autres, qui la représentent comme l'ennemie du travail, de l'instruction populaire, du bien-être des classes laborieuses, des
1 Sermon du docteur Birmingham, cité dans le Tablet du 4 juillet 1863.
découvertes économiques et scientifiques, des progrès et des splendeurs de la civilisation, comme si l'Église, qui, de l'aveu unanime, a tant fait clans le passé pour la cité, pour la science, pour l'art, pour l'agriculture, pour tous les grands besoins de la vie sociale, pouvait jamais être indifférente ou hostile aux nouveaux besoins de la société humaine ! comme si cette divin1 institutrice de tous les peuples chrétiens n'était pas nécessaire plus que jamais à ces masses qui surgissent à une vie nouvelle, sans direction, sans chefs naturels, mais exposés à toutes les tentations et à tous les vices dont la morale chrétienne est le seul antidote ! comme si celle qui a fait mieux qu'organiser le travail, qui l'a sanctifié, qui en a fait un frein et une expiation, non pour les pauvres, mais pour les riches, une obligation, non pour quelques-uns, mais pour tous, une condition de bonheur, non sur la terre, mais dans le ciel, comme si elle pouvait être jamais infidèle à sa tâche maternelle et perpétuelle envers les enfants du travail ! (Adhésion prolongée.} Àh ! croyons-le, ces nuages amoncelés par des mains ennemies ou égarées entre la mère et ses fils disparaîtront un jour, et quand l'Eglise aura retrouvé dans le cœur des peuples modernes la place qui lui appartient, et rempli le vide immense qu'y laisse son absence, elle n'aura rien à regretter ni rien à envier au passé. On aura beau lui refuser toute influence dans les conseils des princes, toute intervention dans les lois ou les traités, toute pompe officielle ou légale, elle n'en, sera pas moins puissante et populaire, plus puissante* peut-être que lorsqu'elle partageait le trône de Charlemagne, de saint Louis ou de Rodolphe de Habsbourg.
Œuvres. III. — Discours, ni. SI
482 rkTe,co,r->3 prononi es
Quelles que puissent être d'ailleurs les épreuves ou les victoires prochaines du catholicisme, comment no se sentir pénétré do joie et de confiance à la vue des forces intimes et vivantes de l'Église, des vastes ressources que lui assurent sa hiérarchie divinement constituée et son inépuisable maternité? A aucune époque de son histoire, elle n'a présenté à la tendre admiration de ses enfants un spectacle plus rassurant et plus édifiant.
Des :;apes depuis longtemps irréprochables, qui ont faite: ans retour la plaie du népotisme, et
qui.. ;:: ; h on nages passionnés d'une Eglise
plus unie et plus soumise que jamais, la gouvernent avec une autorité plus incontestée à coup sûr que celle de leurs plus célèbres prédécesseurs ; des papes comme ces trois du même nom, Pie VI, Pie VII, Pie IX, tous les trois destinés à connaître les plus cuisantes amertumes de l'exil, de la persécution et de l'ingratitude humaine, mais destinés aussi à donner au monde les plus magnifiques exemples de patience, de courage, d'invincible grandeur d'âme, et à faire rayonner dans l'histoire le nom de Pie du même éclat que celui des Grégoire et des Innocent ! {Explosion d' applaudissements.) Des évoques, eux aussi, irréprochables dans leurs mœurs, irréprochables dans leurs doctrines, inébranlables dans leur résistance à toutes les tyrannies du mal, souvent dépouillés, souvent persécutés, souvent exilés, souvent prisonniers, jamais prévaricateurs {nouveaux applaudissement* . jamais et nulle part complices des adversaires de l'Eglise, mais partout unis au Père commun des fidèles, à l'Evêque des évoques, comme l'épiscopat ne l'avait encore
jamais été, pas même dans les plus beaux temps de l'Église; de plus, unis entre eux, amenés' les .uns et les autres des extrémités du monde pour se confondre et se grouper autour de leur Chef dans une acclamation unanime, comme on l'a vu à propos de [l'Immaculée-Conception et de l'Adresse relative au pouvoir temporel des papes! (Adhésion générale.) Un clergé exemplaire, plus exemplaire, je ne crains pas de le dire, en France et en Belgique du moins, qu'il ne Fa été à aucune époque de l'histoire, plus pur, plus incorruptible, plus dévoué à ses devoirs, à la culture des âmes ; donnant chaque jour ces exemples de charité, de courage, de dévouement, de modestie, d'abnégation, d'énergie, qui en font les véritables héros de la vie moderne ! {Nouvelle adhésion.) Enfin des ordres religieux d'hommes et de femmes sortant chaque jour des lugubres ruines du passé et de la poussière stérile du présent ; dégagés de tous les abus dont la rouille les avait longtemps infectés sous l'ancien régime ; semant au milieu de nos orages révolutionnaires, de notre civilisation matérielle, de notre luxe effréné, des prodiges d'activité morale, de mortification, de dévouement, formant des communautés incomparablement plus régulières, plus austères qu'autrefois et quelquefois non moins nombreusesi ! (Très bien! C'est cela !} Cela est vrai surtout de ces légions de filles héro'r
i Un calcul, publié en 1852, constate qu'il y avait dès lors, en Belgique, 12,000 religieux et religieuses, c'est-à-dire un nombre égal à celui qui existait sous Marie-Thérèse, au plus beau temps du privilège et du patronage officiel. On n'a donc rien perdu povir la quantité ; mais qui pourrait dire tout ce qu'on a gagné en qualité ?
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ques, arrachées par le seul effort de leur volonté de nos lianes e1 de nos cœurs ensanglantés, immolées dès le marin de leur vie sur l'autel de l'amour de Dieu ci du prochain, renouvelant chaque jour avec une simplicité sublime le sacrifice de la croix, et y puisant la force de pourvoir, sous mille formes diverses, sous mille noms anciens et nouveaux, à l'éducation, à l'aumône, au soin des malades, au repentir, à toutes les nécessités et à toutes les souffrances humâmes. Ah ■ oui. la renaissance des ordres religieux de notre temps, après l'ouragan révolutionnaire, malgré une impopularité séculaire, malgré des préjugés sauvages, malgré les dénonciations quotidiennes de la presse intolérante, malgré les entraves et les recrudescences fanatiques d'une législation rétrograde, cette renaissance sera une des merveilles de l'histoire.
J'en dis autant, et à plus forte raison, de la renaissance du catholicisme tout entier depuis la Révolution française. On sait que, en plus d'un endroit1, pendant Les sacrilèges ébats de cette Révolution, on vit des misérables, après avoir souillé et volé les vases sacrés, les châsses et les ornements sacerdotaux, violé les tombeaux, brûlé les saintes reliques sur le pavé des églises profanées, on les vit monter dans la chaire de vérité et y défier le Dieu vivant de faire un miracle pour sauver les débris de son culte et prouver son existence. Eh bien, ce miracle, il est fait (bruyante adhésion) : il est quotidie'n, il est universel. Pas plus que sur le Calvaire, Dieu n'a répondu à la sommation de ses bourreaux : Salva temetipsum; si Filius Dei es.
i Notamment à Pans ci u ^cs;tnt,uu.
descende de cruce.Ma.is à son jour il a pris sa revanche. [Applaudissements.) Oui, encore une fois, la renaissance de l'Église tout entière, du sentiment et de la doctrine catholiques, de l'autorité et de la discipline ecclésiastiques, de la papauté, plus vénérée et mieux écoutée que jamais, de toute la hiérarchie divine, de tant de chères et saintes communautés; cette renaissance universelle et complète, après les échafauds de la Terreur, après les violences de Napoléon, après les trahisons et les détections de tant de peuples et de tant de rois, en présence de l'effrayante propagation du mensonge et du mal, cette renaissance dont nous sommes témoins est un miracle, et il n'y en a pas de plus grand dans la mémoire des hommes. {Longue et ricc adhésion.)
Que d'autres motifs de confiance dans les victoires morales et intellectuelles de la doctrine chrétienne, depuis le commencement de notre siècle! Et ces victoires, elles sont toutes dues uniquement à la force intrinsèque de la vérité, qu'aucune force extérieure, aucun César orthodoxe, aucun bras de chair n'est venu défendre ou venger. Tout a été tenté, non plus seulement contre tel boulevard extérieur, tel retranchement démantelé, mais contre le centre, la citadelle, le cœur de la cité chrétienne, contre le dogme, contre l'Ecriture sainte, contre l'Évangile, contre Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu (mouvement), et rien n'y a fait. Des trombes ont surgi sur l'océan de l'impiété qui nous entoure, et sont venues fondre avec un bruit formidable sur le navire sacré. Puis tout est retombé et s'est évanoui commo une pluie d'orage. Quand j'étais petit gar-
çon, on faisait grand tapage du Zodiaque de Denderah, apporté d'Egypte tout exprès pour démolir à jamais la chronologie ei la cosmogonie mosaïques. Qui donc en parle aujourd'hui? {Hilarité.) Puis c'a été le tour du docteur Strauss, qui avait savamment relégué la personne de Notre - Seigneur Jésus- Christ dans la mythologie ; l'Allemagne incrédule en tressaillait d'allégresse, et la France incrédule admirait sur parole. i. trente ans se passent : et voici que l'autre jour le principal organe du rationalisme antichrétien vient nous dire tranquillement que « le fameux ouvrage de Strauss est considéré généralement aujourd'hui comme une tentative manquée K » (Nouvelle hilarité.)
Soyez sûrs qu'il ne se passera pas un si long temps avant que le même arrêt soit porté sur ce romancier sacrilège (applaudissements), sur ce protégé de César, qui vient de récrire l'Evangile à la façon de son érudition frelatée ; qui nous a tous personnellement outragés eu outrageant la personne divine de notre Jésus (applaudissements prolongés), qui le transforme en charmant imposteur, en jeune démocratie, en communiste délicat-: qui a trouvé ainsi moyen de faire de l'éloge la forme la plus répugnante du blasphème; qui plaide les circonstances atténuantes pour Judas, et qui trouve qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures'^, ce qui donne la mesure de la sienne. (Longue hilarité et bravos.) Soyez sûrs que ce nouveau docteur, qui ye; en portant la main sur la divinité de Jésus
1 Hervé des Deux-Mondes, dn !«■ ™\n\ 1863, p. 113. - Renan, Vie de Jésus, p. lôtà, l*o.
s liud., p. 253.
,\r CONGRÈS DE MALINES. 487
crucifié, de tarir la source unique du dévouement, de l'enseignement, de la charité, delà piété et de la vertu chrétienne, soyez sûrs qu'il ne gardera pas même sa notoriété actuelle, et qu'il ira s'enfoncer, comme tous les autres ennemis de Jésus-Christ, dans le néant qu'il nous prêche.
Ainsi donc, que notre confiance soit entière et inébranlable. Je voudrais faire passer dans vos âmes à tous celle qui anime la mienne : confiance qui n'a plus rien de l'enthousiasme delà jeunesse; confiance calme et froide, fondée sur l'expérience des hommes et des choses, des idées et des révolutions du dix-neuvième siècle; confiance mûrie par l'âge et par l'adversité, car je ne saurais me citer moi-même comme un victorieux ou un modèle encourageant à suivre clans la voie des idées catholiques et libérales où j'ai prêché d'exemple. Je n'ai guère connu que des échecs, et cependant je dirai volontiers des entreprises engagées par des catholiques libéraux, depuis Chateaubriand jusqu'à nos jours, ce qu'on a dit des croisades : Chacune prise en soi a échoué, mais toutes ont réussi. {Adhésion marquée.)JJne opinion catholique et libérale I s'est fondée ; elle existe partout, elle grandit chaque / jour un peu; elle envisage avec fierté les luttes passées, avec fermeté les orages du présent, les efforts et les sacrifices que nous imposera l'avenir.
Quand je vois réunis devant moi tant de frères par la foi, et surtout tant de jeunes gens, sortis pour la plupart de cette noble Université de Louvain, qui est le modèle des universités futures, la plus pure gloire <ïe la Belgique et l'une des grandes consolations du monde catholique ; quand je les vois la tête levée
pour regarder l'avenir, pour en respirer le souffle, je vaudrais surtout ue pas les laisser sous l'empire du uragement, de l'hésitation, de la peur. Je leur dis donc: Vivez, espérez, travaillez, combattez; vous ne Vaincrez pas toujours, pas même souvent, mais vous sciez invincibles. Personne ne viendra à bout de vous, si vous ne le voulez pas; si vous ne pactisez avec aucune des faiblesses, aucun des mensonges, aucune des tyrannies de votre époque; si vous vous préparez généreusement à la lutte, à une lutte permanente et perpétuelle, sans orgueil et sans outrecuidance, mais aussi sans amertume contre votre temps, sans vains regrets du passé, sans vains désespoirs du présent. (Nouvelle adhésh
Dans le cours d'une carrière déjà longue, j'ai toujours vu le mal triompher par l'audace de ses soldats, et le bien ne réussir que quand ses défenseurs avaient par hasard autant de résolution que leurs ennemis. Mais que de fois n'ai-je pas vu les bonnes causes compromises, le bon droit trahi, les meilleures occasions perdues par les défaillances, les hésitations, les découragements, et. pour tout dire, par la mollesse et la lâcheté des honnêtes gens, trop souvent complices du triomphe des méchants, trop souvent épris d'illusions insensées, et incapables du moindre effort dès que leur chimère les a trompés ! Ne vous laissez donc point aller à la chimère d'une victoire facile et prochaine, ni à la prétention de voir le monde ou seulement votre pays rentrer tout d'un coup dans l'ordre
et la vérité. La société moderne est, tout entière, comme la Belgique, divisée en deux camps : les croyants
et les non crevants. Tout en se maintenant chacun
' AU CONGRÈS DE MAT.TXES 4ft0
sur son terrain et dans son droit, il faut savoir partour vivre les uns avec les autres, se supporter mutuellement, sous peine de tomber en proie à de pires destins. Il faut surtout savoir distinguer parmi ceux que l'on regarde comme ses adversaires, et qui ne le sont pas tous ni toujours. Nous avons plus d'alliés qu'on ne pense. Quant à moi, je tiens pour mon allié, quelle que soit sa croyance ou son enseigne, tout homme qui veut la liberté pour moi comme pour luimême, et qui ne fait rien peur m'empêcher de prier, de parler, d'écrire, de faire l'aumône, de m'associer, d'enseigner, comme je l'entends. J'ai toujours été frappé de la différence qui règne entre deux textes souvent cités de l'Évangile. Notre-Seigneur, parlant de luite, dit : Qui n'est ~zs avec mm est contre moi'1. Mais, parlant à ses disciples, il leur dit : %d n' est pas contre vous est pour vous-. C'est une règle aussi essentielle à suivre dans la vie publique que dans la vie spirituelle. Quant à ceux qui sont réellement contre vous et contre le Christ, ce qui les caractérise le plus, c'est la peur. Ils ont peur de Dieu et peur de nous, peur de notre foi et de notre vie. peur de notre Pape, peur de notre habit religieux, peur de nos prêtres, peur de nos Sœurs, peur de nos écoles, peur de nos prières, peur de notre liberté, peur de tout! Ne leur faites pas le même honneur; n'ayez pas peur d'eux' Applaudissements. Marchez hardiment contre la tyrannie, contre les monopoles, contre l'ignorance, contre les préjugés.
1 Qui. non mecum. contra nie est. Mat th.. xn, 30; Luc, xi, 23.
2 Qui non c&t adversum \v..1 yïv vobis cac. Marc, ix. /.»• Luc, ix. 50.