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Discours de M. Vacherot. Séance du samedi 6 décembre 1879

Notre Académie, à son profond regret, n’a pu rendre à la mémoire de notre éminent confrère Michel Chevalier le public hommage dû à sa science, à son autorité, à son dévouement d’économiste et de philanthrope passionné pour tout ce qui touche aux grands intérêts de l’humanité et de la civilisation. Votre Président ne fait que répondre à ses traditions et à ses sentiments en rappelant ici ce qu’il n’a pu dire sur la tombe de l’homme cpie nous avons eu la douleur de perdre.

Michel Chevalier est arrivé à l’étude des questions so-

NOTA. — Ce discours est imprimé à la demande de l’Académie.

ciales par la voie des sciences de la nature. On peut dire qu’un invincible instinct l’y portait. A peine sorti de l’École polytechnique, le jeune ingénieur des mines se jette dans le mouvement économique et social qui commence le lendemain de la révolution de i83o, et il écrit avec une sorte d’enthousiasme lyrique la Marseillaise du travail . Puis, comme c’est un esprit fait pour les vastes horizons et les hardies entreprises, il se prend de passion pour une doctrine qui embrassait tout dans sa synthèse, politique, morale, philosophie, religion, économie sociale. On sait où le mena cette ardeur d’apôtre qui se voue à la mission d’annoncer ce qu’il a cru un moment la bonne nouvelle à une société profondément pénétrée des idées de notre révolution de 89. Il enseigne la doctrine dans le journal le Globe , transformé en organe officiel du saint-simonisme ; il la prêche à la foule qui se presse autour des Pères de l’Église nouvelle. Nous sommes déjà loin de ces jours où plusieurs d’entre nous ont pu voir et entendre ces jeunes hommes, tous sincères dans leur fervent apostolat, tous croyant au prochain avènement du règne de Saint-Simon. C’était le moment où les écoles faisaient plus de bruit que les partis dans le monde de la jeunesse française, où le romantisme, le libéralisme , le socialisme avaient la puissance d’agiter, de séduire, d’entraîner cette jeunesse généreuse et avide de nouveautés. Dans les rêves, les théories et les sentiments de ces écoles, il y avait une foi vive, une certaine grandeur, un dédain des petites choses, des étroits calculs et des vulgaires pratiques de la vie réelle. C’était le temps où des libéraux comme Dubois, Jouffroy, de Rémusat et les politiques du Globe en-

seignaient la vraie liberté, la liberté pour les amis et les adversaires ; où des écrivains et des poètes comme Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo proclamaient dans leurs théories et leurs œuvres la liberté de l’art et du génie ; où des enthousiastes comme Bazard, Transon, Jean Raynaud, Pierre Leroux prêchaient l’affranchissement de toutes les servitudes, de celle de la misère surtout, dans la bienheureuse vie de la communauté saint-simonienne.

La critique et la science ont fait justice des utopies, des paradoxes, des illusions de cette curieuse et intéressante époque. La conscience publique a reconnu ce qu’il y eut de noble, de pur, de désintéressé, de fécond dans cette ardente aspiration vers un idéal de beauté, de liberté, de bonheur qu’on peut mal définir, mais qui sera toujours l’idole des grandes époques de l’humanité. En perdant ses utopies et ses chimériques espérances, Michel Chevalier garda sa foi en l’avenir de notre civilisation, et son infatigable initiative pour toutes les œuvres qui en accélèrent le progrès. Il resta un homme d’école, sans jamais devenir un homme de parti. Seulement il passa d’une petite Eglise éphémère à la grande et immortelle école de la science, dont il devint un des adeptes les plus énergiques et les plus persévérants. Homme de liberté et d’autorité tout à la fois, il n’avait pas plus de goût pour le despotisme que pour l’anarchie. Il sut gré aux gouvernements les plus divers, royauté, république, empire, de tous les services qu’ils ont pu rendre à une société mobile et troublée comme la nôtre, aux uns de la liberté, aux autres de la sécurité, à tous des utiles mesures et des lois bienfaisantes qui pouvaient développer la moralité, l’instruction, le bien-être

des classes populaires. Journaliste, conseiller d’Etat, député, sénateur, membre de l’Institut, président de sociétés économiques, professeur d’économie politique au Collège de France, il apporta dans ses études, ses œuvres et ses conseils le même esprit, la même activité, la même préoccupation : laisser les questions de parti pour les questions de science et d’humanité.

C’est ainsi que le doux et pacifique socialiste de i83o devient l’un des plus décidés adversaires du socialisme autoritaire et militant de 1848. C’est ainsi que, sous ce second Empire que les tristes journées de Juin avaient rendu possible, il s’est fait une politique à part, la politique des grands intérêts du pays, engagés dans les doctrines du libre-échange qu’il soutint et propagea, dans les traités de commerce où il mit la main, dans les jurys internationaux, dans les congrès de la paix, dans les expositions universelles. C’est ainsi qu’avec cette ardeur de prosélyte qui ne s’est jamais éteinte depuis son apostolat saint-simonien, il a essayé d’organiser sur la plus vaste échelle une ligue de la liberté commerciale, et que tout récemment il a été l’un des plus actifs promoteurs de la gigantesque entreprise du tunnel de la Manche dont il présidait le conseil. Rien ne lui coûtait, quand il s’agissait de cette grande cause à laquelle il a donné tout ce qu’il avait de force et de vie. Dans ce corps frêle, délicat, maladif, logeait une âme toujours prête à la pensée et à l’action, qui le faisait écrire, parler, agir sans cesse, voyager pour le succès des idées qui lui étaient chères, sans nul souci d’une santé qui s’altérait de plus en plus. Tous ceux qui l’ont vu de près n’ont pas connu de volonté plus ferme, de con-

ception plus vive, d’activité, plus soutenue, dansl’accomplissement d’une œuvre utile à la science ou à l’humanité.

Ce qui fait l’originalité de l’économiste que nous venons de perdre, c’est qu’à beaucoup de science il joignait beaucoup d’imagination. On pouvait ne pas trop s’en apercevoir tout d’abord, parce que l’expression manquait parfois à la pensée. Mais quand le sentiment d’une grande vérité l’avait saisi, alors la pensée commençait à prendre vie et couleur, et on voyait l’imagination se produire, non sans effort, et à travers certaines négligences de langage, par des tableaux et des descriptions d’une frappante vérité. Si le public a oublié les rêves brillants du voyageur qui avait visité le Mexique, il a gardé l’impression de ces instructives Lettres sur /’ Amérique du Nord qui nous ont révélé avec tant de charme et d’éclat tout un côté de cette société américaine que le beau livre de Tocqueville avait dû laisser dans l’ombre. En relisant une description des lieux qu’il avait habités récemment en Suisse pour y retrouver ces forces et cette vie qui lui échappaient, dans une lettre que son amitié nous avait adressée, nous reconnaissions cette forte imagination et cette vive sensibilité, avec cet accent de mélancolie que donne le pressentiment d’une fin prochaine.

Vous savez quelle part notre confrère prenait aux discussions qui touchaient à la science économique et sociale. Comme il y apportait les sentiments de son âme, en même temps que les lumières de son esprit, il pouvait lui arriver de s’animer dans la lutte, et de laisser voir quelque impatience de la contradiction. Mais cette ardeur de conviction ne le rendait jamais ni injuste ni malveillant pour ses

adversaires. Il était loyal, bon et sympathique dans les relations privées. Il ne ménageait ni les encouragements, ni les conseils, ni les services aux jeunes gens auxquels il fallait ouvrir la carrière. Son amitié était à toute épreuve. Sa famille seule a su combien il y avait de tendresse dans ce cœur de père et d’époux, si doux et si facile pour tous les siens, si affectueux pour la compagne dévouée qui n'a cessé de veiller sur cette santé débile, et qui, jusqu’à la dernière heure, n’a pas quitté le chevet du lit de son cher malade.

Michel Chevalier est mort avec le regret de n’avoir pu répondre comme il le désirait au témoignage d’estime et de sympathie que vous lui aviez donné, en le nommant président de notre Académie. Il était vraiment malheureux de ne pouvoir remplir cette honorable et dernière tâche, après tant d’autres où il avait montré ce que sa volonté savait faire. Nul n’a mieux connu sa pensée que celui qui eut à le suppléer dès le lendemain de son installation au fauteuil de la présidence. Ce regret augmente encore le nôtre et nous rend plus cher le souvenir de notre confrère.

Paris — .Typographie de Firmin-Didot et Cic, irapr. de l’Institut, rue Jacob, 56. — 8998.

https://archive.org/details/b30470122

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