Discours de réception à l'academie d'Amiens, les bibliothèques
Montaigne, qui confessait volontiers les délicatesses de son égoïsme, suppliait, nous dit-il, la sainte miséricorde que jamais il ne dût u un essentiel grammercy à personne.” Vous m’auriez mis dans une fâcheuse position s’il m’était arrivé d’adresser au ciel une telle prière. Mais, Dieu merci, je ne connais pas encore ces subtiles noirceurs. J’ai d’ailleurs trouvé parmi vous, dans votre Compagnie, comme j’avais trouvé déjà dans votre ville, un accueil si libéral et si spontané et tant d’aimable et rassurante simplicité dans l’extrême bienveillance que ce fardeau de gratitude si redouté de Montaigne m’est d’autant plus léger que vous l’avez rendu plus précieux. Je ne veux pas en être déchargé ni me croire quitte envers vous pour vous dire enfin cet u essentiel grammercy v que j’ai dans le cœur depuis le jour où vos suffrages m’ont valu l’honneur présent d’être admis à vos séances et dans le secret de vos travaux.
Quels y furent mes titres? voilà bien plutôt la question qui m’inquiète ; et je me demande comment votre éminent confrère, quand vous l’entendrez tout à l’heure, saura justifier votre choix à vos propres yeux. La vérité, encore bien flatteuse pour moi, est que la bienveillance et le courtois accueil s’adressèrent, je le veux bien, à ma personne, mais que l’honneur de vos suffrages eut sa seule cause dans ma fonction. Les bibliothèques et les académies sont des institutions qui se complètent. Les savants ouvrages qu’on médite et qui naissent dans l’ombre amie de celles-ci trouvent plus tard en celles-là leur demeure assurée et leur sort définitif, cet honneur dans le repos qui n’est pas moins enviable pour les livres que pour les hommes. Mais il y a plus. Gomme un peu de la sainteté d’un temple se retrouve encore dans l’allure et le geste du pauvre homme qui en a le soin, comme aux doigts du jardinier demeure parfois l’odeur des roses, il semble que celui dont la vie se passe au milieu des livres en retienne quelque gratuite vertu. La fréquentation, même toute matérielle, des plus belles œuvres de l’esprit humain lui tient lieu de mérite personnel. A cataloguer tant de livres il est aisément dispensé d’en écrire un seul. Telle fut à peu près votre pensée. Je croirais mal y répondre et faire preuve d’une sorte de présomption en vous entretenant d’autre chose que des bibliothèques mêmes.
Le sujet est vaste et bien plus complexe qu’on ne l’imaginerait d’abord. Il aurait de quoi nous retenir de longues heures si j’essayais d’en embrasser les diverses parties et de l’exposer avec quelques détails. Mais rassurez -vous. L’histoire, le fonctionnement, l’administration des bibliothèques font l’objet de traités spéciaux, de rapports officiels, d’excellents articles d’encyclopé-
dies ou de revues auxquels je n’ai ni le désir, ni surtout le moyen, de rien ajouter de bien nouveau. Vous me saurez gré, je l'espère, de n’y point aller chercher cette érudition de seconde main qu’il est toujours facile de se procurer à peu de frais.
Mon ambition est autre. Je voudrais seulement vous peindre, telle que je la sens, la vie obscure des bibliothèques, leur vieille âme austère et charmante, — car elles ont une âme ces silencieuses cités des livres. Je voudrais vous dire encore la prodigieuse force latente, les germes de pensée vivante et d’action accumulés sur leurs rayons poudreux dans des pages qui semblent mortes ; quels conseils, quels enseignements nous en devons recevoir ; quelle en peut être la fin dernière ; ce qu’elles nous font penser enfin de cette culture intellectuelle et de cet effort de l'esprit qui ne cessentde les accroître et dont elles sont, par leur ensemble, la déconcertante expression.
La vie des bibliothèques ! N'est-ce-pas là un de ces rapprochements de mots qui sont comme un défi aux notions mêmes que les mots représentent? Est-il rien de plus inerte et de plus morose à la fois qu’une salle où dorment de vieux livres, pour ceux du moins qui ne savent reconnaître la vie que dans ses formes les plus extérieures et les plus bruyantes et qui croient vivre avec intensité s’il vivent avec agitation? Ceux-là n’entrent guère aux bibliothèques ; s’ils s’y hasardent, ils y sont gênés et gênants ; c’est pour en vite sortir pleins, soyez en sûrs, du large mépris
Des bahuts solennels, vénérables amas Des diverses erreurs dans les divers formats,
Rayons qu’emplit la nuit pédagogique, alcôves
Des bouquins vermoulus chers aux bonshommes chauves.
Eh bien ! non, messieurs, les bibliothèques ne ressemblent en rien à ce tableau fâcheux et un peu ridicule que se plaisent à en faire ceux qui ne surent point en saisir le charme discret et profond. Dans nos villes affairées elles sont comme des lieux réservés d’ombre et de silence où l'esprit attentif perçoit d’autant mieux les plus essentielles vibrations de la rumeur enveloppante. La plupart, en province du moins, ont été installées vers le commencement du siècle en de vieux monuments, l’Hôtel-de-ville ou quelque couvent désaffecté. L’édifice fut alors aménagé en vue de sa nouvelle destination, restauré, agrandi, parfois reconstruit à nouveau ; mais jamais si totalement que le sourire du passé ne demeure encore en un profil de corniche ou de chapiteau, au marbre disjoint d’un perron, à la rampe de fer d’un escalier. Dès l’abord, le visiteur est ainsi sollicité au respect des choses défuntes et à ces patientes études qui sont, elles aussi, comme une chère et féconde mort.
Notre bibliothèque, vous le savez, — car il faut bien parler un peu de nous, — fut construite vers 1820. L’époque est ingrate et l’édifice d’un style bien froid et d’une simplicité par trop nue. Vous avouerais-je qu’il ne me semble pas dépourvu de quelque charme? Ce faux aspect d’institut ou de temple des muses a quelque chose de touchant. L’austérité classique, l’air savant qu’on rechercha s’y est tourné par le cours du siècle et l’indulgence d’un goût devenu très éclectique en je ne sais quoi d’intime et de suranné. Le
péristyle avec ses colonnes doriques ne parait-il pas inviter aux conversations péripatéticiennes, et n’est-il pas doux, quand revient la belle saison, d’interrompre quelques instants son travail pour y venir respirer un peu d’air printanier, y guetter un coin de ciel bleu ou un rais de soleil parmi les nuages, en fumant une hâtive cigarette? Mais le rare privilège de notre bibliothèque c’est ce beau jardin qui la précède. Ses magnifiques lilas, ses illustres variétés de roses y sont à chaque retour de saison un nouveau plaisir pour nos yeux. Aucun lieu dans notre ville n’est l’objet de soins plus attentifs ; et c’est la marque d’une grande sagesse, si l’on veut signifier par là que l’enseignement que nous cherchons dans les livres a son complément dans celui que nous proposent les mystérieuses formes de de la vie, la croissance des arbres, la beauté rapide des Heurs. Je crois du moins, qu’ainsi l’eut pensé le fondateur de votre académie, le poète de la Chartreuse. Le meilleur de son talent est fait peut-être de l’amour des livres et de l’amour des jardins et, — pour le dire en passant, — s’il y mêle parfois une pointe de mélancolie, s’il oublie un moment son habituel badinage, sa strophe prend un peu de cette langueur enchantée qu’ont les décamérons de Watteau ou les chansons divines de Mozart :
Les états de la République Chaque automne s’assembleront.
Et là notre regret unique,
Nos uniques peines seront De ne pouvoir toute l’année Suivre cette loi fortunée De philosophiques loisirs,
Jusqu’à ce moment où la Parque Jettera dans la même barque Nos jeux, nos cœurs et nos plaisirs.
Vous excuserez cette courte digression. Il m’a semblé que citer des vers de Gresset ne pouvait être parmi vous tout à fait hors de propos.
Mais il n’est que temps d'entrer dans ces bibliothèques dont je ne vous ai guère montré jusqu’ici que les alentours. Nos pas résonnent dans la haute salle ; les livres s’étagent autour de nous de toute matière et de tout format et semblent doubler l'épaisseur des murailles pour nous mieux séparer du monde. On songe vaguement à quelque singulière géologie. Les pesants in-folio, tels que des roches plutoniennes, occupent la base et s’appuient sur le sol même. A portée de l’œil et de la main sont les in-quarto et les innombrables inoctavo; tandis qu’au dessus de nos têtes et jusqu’aux poutres du plafond courent les stratifications plus légères des in-dix-huit et des in-douze. Une fraicheur délicieuse en été, mais bien perfide en hiver, baigne ces parois de livres, mêlée de cette indéfinissable odeur chère aux bibliophiles et aussi invétérée aux vitrines des bibliothèques que la senteur du goudron au bois des vieilles barques. Mais, là-bas, tout au fond de la salle, par une fenêtre ouverte entre à flots l’air salubre et le jour. Un oblique rayon de soleil éclaire le veau fauve des reliures et, dans une vitrine d’exposition qu’il effleure, réchauffe le vélin pâle d’un manuscrit et fait étinceler comme des joyaux les lettrines d’or dont la page ouverte est semée.
Le mobilier est le plus souvent disparate, singulier, d’une incommodité pleine d’imprévu. Chaque bibliothécaire y marque son règne par quelque ébénisterie de son invention dont la fantaisie nouvelle de son successeur ne peut s'accommoder: boites à fiches compliquées, pupitres tournants, — ces roues du moyen-âge — ,étran-
ges casiers dont onn’imagine plus l’usage. Tous ces meubles brunis par le temps et polis par l’usure harmonisent leur couleur à celle des livres. S’ils encombrentparfois l’accès des rayons ils en rompent aussi la rectitude. Plus intéressants et bien plus dignes d’attention sont les portraits et les bustes, les statues quelquefois, qui décorent le vestibule ou la grande salle. Peuple familier et bienveillant d'illustrations locales, d’anciens bienfaiteurs ou amis des lettres, du fond de leur cadre ou du haut de leur piédestal ils veillent encore sur leurs chers livres ; ils accueillent les travailleurs, encouragent le bibliothécaire dans sa tâche souvent ingrate et sont comme les dieux lares de la maison. Gloire enviable que celle-ci, car elle s’adresse au petit nombre ; le rayonnement n’en va pas bien loin, mais il dure et gagne en intimité discrète tout ce qu’il peut perdre en éclat. La plupart des hommes dont les traits revivent là dans la pierre ou sur la toile unirent au goût des belles choses et à la passion de l’étude l’amour pieux de leur province et de leur ville. Où pourraient-ils se trouver chez eux davantage que dans ces bibliothèques où s’alimenta leur noble manie et où vit encore obscurément ce passé qui leur fut si cher? Ne voyons nous pas tout près d’eux dans des cadres de bois ou sur des toiles déroulées les représentations successives de la patrie même, les pourtraicts du pays ou de la cité, pour parler comme les imagiers d’autrefois ? Qu’elles sont savoureuses ces anciennes vues de nos villes, ces premières cartes géographiques gravées sur bois où le paisible artiste, mêlant la peinture directe à la topographie, après qu’il eut indiqué les forêts parles pépinières et les cités par quelques toits autour d’un clocher, s’est
complu à donner une vie à son œuvre en mettant des charriots et des cavaliers sur les routes, des bacs dans les rivières, des moulins à vent sur les buttes et des gens assis aux portes des villes ! Si la province est maritime, des chaînes sont tendues au travers des ports; on voit parmi les flots se jouer d’étranges dauphins et des navires cingler vers la haute mer, tout hérissés de rames ou les voiles pleines de vent.
C’est par de tels objets, et surtout c’est par de tels souvenirs, que les bibliothèques sont plus et mieux que des amas de volumes qui n’auraient d’intérêt pour nous que dans la mesure de leur utilité. S’il est vrai, selon le mot cité tant de fois, qu’il est une destinée pour les livres, combien davantage n’en est-il pas une pour les bibliothèques qui sont des républiques de livres. Chacune d’elles a ses traditions, ses origines plus ou moins fameuses, ses rares trésors qu’on ne trouverait nulle part ailleurs. Beaucoup doivent leur noyau primitif en même temps que leur fonds le plus' précieux à l’antique librairie d’un monastère. Vous savez comment durant de longs siècles toute vie intellectuelle s’était retirée aux étroites cellules des couvents, sous les arcades surbaissées et dans les petites cours fleuries des cloîtres. Nous conserver seulement, sans en trop pénétrer le sens, les admirables vestiges de la civilisation antique, ce fut la tâche obscure mais essentielle entre toutes de ces moines bénédictins qui partageaient leur temps entre la prière, le labour et l’étude et pensaient, avec une hardiesse naïve et bien surprenante, travailler à leur salut en copiant et recopiant Tite-Live ou Virgile, quand ce n’était Tibulle ou Plaute. u Heureuse prévoyance, s’écrie dès le xive siècle le bon Richard de Bury dans son enthousiaste et délicieux
Philobiblion, heureuse prévoyance, à laquelle rien ne peut se comparer, ni la plantation des bois, ni l’ensemensement des grains, ni le soin des troupeaux, ni la construction des châteaux-forts”. Ces trésors patiemment amassés furent conservés longtemps avec une sollicitude dont témoignent les prescriptions minutieuses qui nous sont parvenues.44 Ce sont là nos richesses, disaient les moines, ce sont les aliments de la vie céleste fortifiant l’âme par leur douceur.” Chaque monastère se faisait honneur de sa collection et s’efforçait par voie d'achat, de copie ou d’échange d’en accroître l’étendue et le prix. Des relations s’établissaient ainsi entre les couvents des pays les plus éloignés, ébauchant dans l’Europe barbare ce ‘4 réseau des communications intellectuelles” que nous sommes loin d’avoir parfaitement achevé. C’est ainsi, — pour prendre un exemple qui vous touchera, — que de nombreux manuscrits de notre bibliothèque de Corbie furent exécutés en Italie, comme en témoigne leur écriture lombardique; d’autres venaient de Corvey en Saxe, quelques-uns même d’Irlande (1). Rien de passionnant comme l’histoire de ces obscures démarches. Ne vous y trompez pas, Messieurs, c’est l’avenir et le sort même de notre culture moderne qui se jouait là. Que serait-elle en effet, sans cette claire lumière antique dont l’étincelle nous fut ainsi conservée et que les précurseurs des humanistes, Dante, Pétrarque, Richard de Bury. virent avec des yeux ravis blanchir dans le ciel comme une aube, au dessus des murs encore sombres et des tours carrées des abbayes?
(1) Léop. Delisle. Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Bibliothèque de Corbie.
Sans doute, parmi les manuscrits grecs,, beaucoup de ceux qui nous sont parvenus, et non les moins précieux, ont une origine différente. Ils furent rapportés de l'Empire d’Orient dans notre Europe occidentale après la prise de Constantinople. Mais s’en serait-on soucié, les aurait-on acquis à grand frais pour bientôt les traduire et les commenter passionnément, si une première renaissance n’avait fait connaître déjà l’inestimable prix de ces choses ? Les docteurs grecs fugitifs de Byzance auraient-ils trouvé des auditeurs et des élèves, si toute une tradition de science et d’étude n’avait existé dès longtemps dans tant d’abbayes illustres, à Bobbio et au Mont-Cassin en Italie, à St.Gall en Suisse, à Fulda et à Mayence en Allemagne, à Glastonbury en Angleterre, en France enfin à Gluny, à St. Martin de Tours, à St. Denis, à Luxeuil, à Moissac, à St. Maur des Fossés, à St. Riquier, à Gorbie, et dans Paris même à St. Germain des Près, à St. Martin des Champs et à St. Victor ?
Je ne puis songer à vous redire ici toutes les vicissitudes qu’éprouvèrent depuis le xve siècle jusqu’à nos jours les précieuses collections de ces monastères. On en pourrait dresser un martyrologe. Quelques-unes ont à peu près disparu; les incendies, les guerres, les dilapidations de toutes sortes les ont comme dévorées ; il n’en demeure que des débris. D’autres, le plus grand nombre, furent cruellement dispersées par le hasard des conquêtes et des ventes ou par un insatiable esprit de centralisation. Nous ne possédons à Amiens qu’une faible part des manuscrits de Gorbie; beaucoup passèrent au xvie siècle dans des collections particulières. L’illustre président de Thou, notamment, usant d’un stratagème digne de Scapin,
n’eut pas scrupule d'en emporter de pleins tonneaux, sous couleur de ravitaillement, à la faveur d’une feinte alarme de guerre. Le reste est à la Bibliothèque Nationale, et même quelques volumes qui furent volés en 1791 se trouvent aujourd’hui à St. Pétersbourg (1). J’avais bien le droit de vous dire qu’il est une destinée pour les bibliothèques, et cette destinée, vous le voyez, n’est pas toujours des plus paisibles. Les livres tirent d'ailleurs un prix et un charme nouveaux de ces souvenirs d’une carrière ancienne et mouvementée. Sans y moins chercher un objet d’étude, nous y trouvons encore une occasion de rêverie, et il nous arrive de les aimer, un peu comme Desdémone aimait Othello, pour leur histoire merveilleuse et pour les dangers qu’il ont courus.
Précieuses donc à tant de titres, ces collections primitives font aujourd’hui la gloire de nos bibliothèques publiques. Elles en constituent en quelque sorte le centre et le cœur. La Vaticane, la Laurentienne, le Bristish Muséum, la Bibliothèque Nationale nous offrent à cet égard d’inestimables trésors. Mais tel est le prix de ces reliques de l’esprit humain que la possession d’un seul manuscrit peut suffire à l’honneur d’une galerie de livres. Ainsi la bibliothèque de Ravenne se glorifie de son fameux texte d’Aristophane ; ainsi encore, tout près de nous et dans un ordre d’intérêt bien différent, la bibliothèque d’Abbeville de son Evangiliaire de St. Riquier. La plupart d’entre vous ont eu l’occasion d’admirer ce beau manuscrit signalé par Hariulfe dès le ixa siècle et sans doute offert à l’abbé Angilbert par Charlemagne lui-même. N’est- ce pas qu’un frêle objet
(1) Léop. Delisle. Op. cit.
comme celui-ci nous émeut, en un sens, davantage que la vue d’un monument de pierre fait pour durer? Il nous rend la merveille du passé plus étrangement présente. Sa réalité nous déconcerte. Les doigts qui maniaient la légendaire épée soutinrent donc bien ce livre qui est là, sous nos yeux; la barbe fleurie du vieil empereur, tandis qu’il épelait pieusement les syllabes latines, frôla peut-être cette même page où s’attarde notre étonnement !
Ne pensez pas toutefois que je veuille resteindre à ces manuscrits la confuse poésie qui fait l’attrait un peu mélancolique et à peine austère des bibliothèques. Nous trouverionsaisément une matière à d’analogues réflexions et à de pareils souvenirs dans les premières impressions du xve siècle, toujours si savoureuses, et souvent aussi d’un intérêt documentaire de premier ordre, quand, par exemple, s’il s’agit d’un texte ancien, le manuscrit a disparu qui fut entre les mains de l’imprimeur et lui servit de modèle. Les livres à figures auraient surtout de quoi retenir longtemps notre attention. Toute la sève esthétique de la Renaissance y épanouit une admirable floraison. Il faut avoir feuilleté ces livres fameux, le Songe de Polyphile, les Triomphes de Pétrarque, la Bible de Mallermi, les Heures de la Vierge, la Danse des Morts et tant d’autres, pour sentir tout ce que put enfermer d’harmonieuse beauté dans l’espace étroit d’une page le génie de ces artistes anonymes de Florence et de Venise où prenaient rang parfois un Botticelli et un Mantegna ; quelle fraîche nouveauté y ajouta l’imitation d’un Jean Cousin ou d’un Geoffroy Tory; quel esprit d’observation y sut mettre un Holbein ou quelle âpre et profonde poésie un Albert Dürer. Et là encore, c’est le privilège singulier du livre, qui forme bien
comme un monde intact et fermé, de nous conserver avec la beauté de l’œuvre la confidence de l’artiste et un peu de cette intimité première que perdent trop souvent les tableaux et les marbres dans les musées et les architectures dans la plupart des villes.
J’allais, Messieurs, vous dire quelques mots des reliures et des provenances. Mais il me vient un scrupule. A m’attarder trop longtemps à ces livres d’exposition et de réserve, je craindrais de laisser l’essentiel pour l’accessoire et de dénaturer un peu cette âme des bibliothèques que je voulais essayer de vous peindre. Il faut cesser de parler en bibliophile si l’on veut la saisir toute entière. Les livres peuvent avoir par occasion une haute valeur documentaire ; ils peuvent nous offrir encore un puissant intérêt d’art ou de curiosité et éveiller ainsi les sentiments multiples sur lesquels je viens d’insister. Mais il faut reconaître que leur objet essentiel et commun est tout autre; ils valent surtout par ce qu’ils contiennent et fixent de pensée humaine. A cet égard, la plus humble édition, pourvu que le texte en soit correct, vaut autant que la plus rare et la plus précieuse. En d’autres termes, sous le livre concret il y a le livre abstrait, sous l’exemplaire il y a l’œuvre. Vous voyez tout ce que peut, au cas particulier, nous suggérer cette façon nouvelle et plus ordinaire d’envisager le livre. Les bibliothèques vont nous apparaître non plus seulement comme les vergers un peu secrets, où cueillant les fleurs et les fruits du souvenir, on goûte, comme dit le poète,
ce charme dont nous grise Dans le présent le passé restauré,
mais encore et surtout comme de véritables lieux d’élection de l’esprit. Nous reconnaissons, n’est-ce-pas, une
valeur souveraine et un caractère presque sacré aux longs efforts des hommes vers l'intelligence du monde ou l’expression de leur rêve intérieur. Mais ce double souci de la vérité et de l’idéal, il est précisément l’objet plus ou moins prochain et la matière propre de tous les livres. C’est la dignité même de l’étude et de la pensée qui fait la dignité singulière des bibliothèques.
Chacune de nos collections tire donc bien de là un intérêt de l’ordre le plus haut et le plus universel. N’oublions pas toutefois que chacune a son individualité propre, résultat des choix et des circonstances qui ont présidé à sa formation; dans chacune surtout se résume le plus souvent tout le particulier d’une province ou d’une ville. Les peuples et les cités ont amassé là tout ce qui se rattache à leur histoire et à leur vie propre. Ces collections locales sont bien justement l’objet des préoccupation les plus actives et des soins les plus jaloux, et comme elles se trouvent contenir ainsi l’expression du génie même d’une race, l’individualité de la bibliothèque tend à se confondre avec celle de la ville ou de la province. Mieux que dans le tumulte des rues, mieux que dans les assemblées politiques, qui doivent bien se préoccuper surtout de l’œuvre et de l’heure présentes, c'est dans le silence des bibliothèques et des archives qu’une oreille attentive écoutera battre le cœur de la grande ou de la petite patrie. Rappelez-vous ce qu’en dit Michelet; il y recueillait des murmures et s’y laissait dicter son livre par d’insaisissables voix; et Taine à son tour y devenant le contemporain de ces hommes dont il restituait pièce à pièce la physionomie et l’histoire, était parfois tenté, nous dit-il, de leur parler tout haut. Où, par exemple, évoquerait-on l’âme et l’image de la France sinon dans notre Bibliothèque Nationale? N’en
contient-elle pas tout le passé glorieux? N’est-ce pas la vie même de notre race que nous racontent ses livres, ses estampes, ses manuscrits et jusqu’aux maroquins blasonnés de ses reliures? En tournant les pages d’une chronique ignorée, en dépliant un paquet de lettres jaunies dont l’encre parfois garde encore la poudre d’argent dont on la sécha, c’est bien là qu’on voit se lever et revivre à demi, avec leur sourire et le son de leur voix, tous les acteurs disparus de la scène mouvante de notre histoire et de la vie.
Mais c’est peut-être en Italie que quelques bibliothèques illustres nous offrent les plus sensibles exemples de ce caractère personnel que peuvent prendre les collections de livres. Tout concourt à donnera chacune sa couleur et sa poésie particulières et cet intérêt à la fois universel et national sur lequel j’ai attiré votre attention. Nulle part l’individualité des villes ne s’est affirmée plus glorieusement, par l’intensité de la vie publique et sociale comme par les plus rares chefsd’œuvre de l’art, que dans l’Italie des xive, xve et xvT siècles. C’est de là que la Renaissance sous toutes ses formes a pris son essort. Les bibliothèques y sont toutes pleines de trésors et de souvenirs. Leur histoire est intimement confondue avec celle de la cité. L’édifice y est souvent aussi fameux que les collections qu’il enferme, si bien que les pierres et les livres nous y racontent les mêmes choses. Et le travailleur, sa séance du jour terminée, s’il suit au hasard les rues de la ville, trouve dans le loisir de sa promenade la suite encore et le commentaire de son étude. Je voudrais vous en donner un rapide exemple, entre plusieurs qu’on pourrait choisir.
Si l’on veut définir d’un mot l’impression que laisse
un séjour à Venise, il faut avouer,, au risque de sembler banal, que c’est une impression de rêve. Nulle part la réalité n’est moins réelle que dans cette cité sans terroir et sans avenue, qui est bien véritablement une île, île au milieu de la mer, mais île aussi dans l'histoire et dans la vie et dans le souvenir de quiconque la visita. Tout y est de vieux marbre et d'eau morte et l’on n’y voit d’autre vie animale que des vols de pigeons familiers et que des bêtes de bronze ou de pierre comme le lion stylite de St. Marc et les quatre chevaux antiques au fronton de la cathédrale. Venise qui fut si longtemps le lieu de rencontre de l’Occident et de l’Orient tire sa physionomie originale des élément les plus composites. Elle dresse au milieu de la mer le paradoxe d’une architecture où la merveille de l’art gothique se combine à celle de l’art byzantin. Sa richesse même et sa gloire eurent leur source unique dans les lointaines navigations. Tout, quoique profondément spécial, y est étranger et venu d'ailleurs. Maintenant encore, comme au temps de Marco-Polo et d’Odoric de Pordenone, nulle voix peut-être ne nous incite plus éloquemment aux embarquements et aux départs que le faible brisement contre le môle de la Piazzetta et le quai des Esclavons des petites vagues mortes de la lagune. Telle la ville, telle la bibliothèque, cette Marciana qui a pour maison de ses livres le Palais des Doges et qui compta parmi ses conservateurs les plus illustres patriciens de la cité. Les volumes que nous y feuilletterons seront tantôt des manuscrits rapportés de Constantinople ou d’Asie comme le fameux manuscrit de l’Iliade, tantôt l’édition d’Aristote imprimée par Aide Manuce en caractères grecs et préparée par des érudits byzantins ; ou encore des recueils de portulans, ou ce bréviaire Grimani
dont les incomparables enluminures viennent mêler à tout ces apports d’outre-mer l’art et la conscience profonde des miniaturistes flamands. Gomme la plupart des grandes bibliothèques, celle-ci est en partie formée d'anciennes collections particulières et il n’est pas jusqu’aux noms des premiers possesseurs de ces collections qui ne se distinguent dans l'histoire des lettres par je ne sais quel auréole de légende. Car on peut étudier ici dans les livres que Pétrarque recueillait avec amour et dans ceux qui appartinrent à Pic de la Mirandole. Enfin, dernier trait où se résument bien tous ces caractères, le fondateur même de la Marciana ne fut-il pas ce cardinal Bessarion dont les négociations faillirent amener la réunion des églises d'Occident et d’Orient et qui, né à Trébizonde, étudiant à Constantinople, philosophe et voyageur en Grèce, cardinal à Rome, ambassadeur en Allemagne et à la cour de France, ardent humaniste en Italie, vint mourir, comme Dante, à Ravenne après avoir assisté à la chute de l’Empire Grec et failli deux fois être pape.
Cette étroite correspondance entre la physionomie de la cité et celle de la bibliothèque, il serait aisé non moins qu’attrayant d'en refaire la preuve à propos de l’Ambrosienne à Milan, de la Laurentienne à Florence, de la Yaticane à Rome. Ce sont là des sujets qui appellent d’eux-mêmes les mots et les souvenirs. Mais il ne faut abuser de rien, pas même de ces excellentes choses que sont pour moi votre bienveillance et votre attention.
Aussi bien avons nous peut-être réussi à dégager tout à fait cette psychologie des bibliothèques qui nous avait paru tout d’abord un peu confuse. La poésie du passé, dirons nous enfin pour terminer tout ceci, s’y
confond avec celle plus haute de la recherche et de la conscience humaines, tandis qu’un caractère plus étroitement intime et local y ajoute une saveur spéciale et achève de fixer la personnalité de la collection.
L’étude, le passé, la science et parfois même la rêverie, voilà donc, Messieurs, de quoi est faite la vie propre des bibliothèques. Vie obscure, silencieuse, bien hors du monde, semble-t-il, et qui paraît influer à peine sur la vie active et sur ses manifestations les plus ordinaires, individuelles ou sociales. D’autant plus attrayante pour quelques-uns, comment n’inspirerait-elle pas à la plupart cette considération distraite que nous accordons aux choses très respectables et un peu vaines. « Oui, la tragédie, il faut encourager cela ! » affirme sans conviction le vieux général dans une pièce de théâtre célèbre. Beaucoup pensent ainsi qu’il faut des bibiothèques. Mais à quoi, songent-ils tout de même, peuvent bien servir tant de livres dont un si petit nombre trouve des lecteurs? Personne ici, je le sais bien, ne partage ces inquiétudes. Encore peut-il être intéressant de montrer combien mal elles sont fondées et combien est vaine et superficielle cette banale antinomie de la pensée et de l’action qui en est la cause secrète. Ecoutons encore le vieux Richard de Bury : « O livres, s’écrie-t-il, vous êtes les seins gonflés du lait de la vie, vous êtes des réservoirs toujours pleins. » Et ailleurs, très doctoral : « La vérité écrite dans le livre passant par la route spirituelle des yeux, vestibule du sens commun et atrium de l’imagination, pénètre dans le palais de l’intelligence où elle s’unit à la mémoire pour engen-
drer l’éternelle vérité de la pensée. » Voilà une analyse qui ne manque pas de couleur et ce n’est plus ainsi que s’expriment nos psychologues. Pour nous paraître un peu pompeuse et bizarre, elle n’en est pas moins juste et je n’y changerai que les derniers mots:... Pour engendrer sinon l'éternelle vérité, du moins l’individuelle opinion et modifier d’autant l’idée que nous nous faisons des choses et de nous mêmes, nos règles de conduite et en fin de compte nos actes les plus prochains et parfois les plus décisifs.
« Toute action, dit M. Maurice Blondel, où l’homme met une parcelle de pensée est une idée vivante, soit qu’il laboure son champs ou qu’il tisse une étoffe ou qu’il taille la pierre et le marbre. Et ces idées vivantes sont capables de ressusciter en d’autres consciences, d’agir sur les résolutions et de pousser à leur manière dans un sol différent. » Je ne saurais trouver de plus heureuse formule pour exprimer ce que je voulais dire moi-même. Mais remarquez combien ces paroles s’appliquent surtout aux livres où l’homme ne met pas de sa personne et de sa pensée par accident seulement et à son insu, comme dans le champs qu’il laboure et dans l’étoffe qu’il tisse, mais qui sont au contraire tout pensée, qui sont exactement de la pensée concrétée. Et précisément parce qu’il a sa racine dans le fonds mystérieux d’une personne et d’une conscience, c’est-àdire dans le lieu du monde le plus essentiel et le plus secret, le livre sous son apparente inertie renferme d’innombrables germes de renaissance et de vie. Les livres n’ont-ils pas droit comme les personnes à notre respect? Ils excitent en nous les mêmes sentiments et les mêmes passions; nous avons pour eux de l’enthousiasme, des prédilections, des antipathies. Quelques-uns,
et non des moindres, connurent l’honneur de la sentence des juges, de la flamme du bûcher et de la main du bourreau. Cette personnalité de l’œuvre écrite pour être issue de celle de l’écrivain ne se confond pas avec elle. Le livre, une fois créé, vit de son existence propre ; sa destinée est indépendante au point d’être soustraite aux prévisions et aux intentions mêmes de son auteur. Dans un livre il y a toujours davantage et autre chose que n’a pensé y mettre celui qui l’écrivit, part mystérieuse et imprévue que dégageront et découvriront, chacun pour sa part, les lecteurs inconnus qui en tourneront les pages.
Les livres, oserais-je donc dire, sont presque des personnes et c’est là souvent le secret de leur action ; ils influent sur nous à la façon des personnes. Ils ont en eux-mêmes une virtualité qui attend son heure et l’occasion favorable pour passer à l’acte; car toute idée exprimée, par sa propre force intérieure, tend à une réalisation effective. '< Balzac, remarque M. Paul Bourget, a moins observé la société de son époque qu’il n’a contribué à en former une. » C’est ici une influence par imitation directe. On pourrait la constater à des degrés divers à propros de tous les livres qui nous proposent un tableau particulier des mœurs : Les mœurs les imitent au moins autant qu’elles sont imitées par eux. Les créations des poètes agissent sur nous un peu différemment et par un charme plus subtil. C’est en se mêlant aux sources même de l’imagination et du sentiment qu’elles modifient enfin les actions des hommes. Pour prendre un exemple légendaire qui ait toute la force d’un symbole, ne pensez-vous pas, Messieurs, qu’il devait enfermer en lui une flamme cachée bien prestigieuse, où pouvait s’allumer la vie et d’où vint la mort,
ce vieux poëme de Lancelot du Lac dont Paolo et Francesca de Rimini tournèrent les pages avec des doigts temblants et dans lequel, un jour, « ils ne lurent pas plus avant » ?
Les ouvrages de pensée abstraite, de science, d’histoire, de philosophie ont urie influence non moins remarquable sur les consciences individuelles, mais bien plus sensible encore sur les formes sociales. Surtout à piopos de ceux-ci peut-on dire que les livres font véritablement les révolutions et les évolutions dans les sociétés après les avoir faites dans les consciences. Et ceci n’est pas vrai seulement de telle ou telle œuvre fameuse — le Contrat Social, par exemple, ou le Discours sur la Servitude Volontaire, ou le Capital de Karl Marx, — qui sont comme chargées d’orages et d’éclairs; ceci n’est pas seulement vrai des livres nous offrant un système plus ou moins complet des lois de l’Univers, de la pensée ou de l’histoire, — mais encore des recherches les plus spéciales et les plus précises ou les plus isolées dans la spéculation pure. A l'érudit qui précise un point d’histoire locale, publie un document, rétablit l’intégrité d’un texte, il semble que son étude ait son but entier en elle-même et ne reconnaisse d’autre fin que lja vérité particulière qu’elle vise. L’intérêt profond en est pourtant ailleurs. C’est au moyen de ce lent travail collectif, de cet incessant apport de vérités partielles, de documents nouveaux, de leçons plus exactes que l’histoire change d’aspect peu à peu. La connaissance du passé évolue en se précisant et par cette idée nouvelle que l’on a du passé, le présent et l’avenir se trouvent modifiés à leur tour. Les innombrables travaux dont nos bibliothèques sont pleines se trouvent ainsi la préparation et la matière de synthè-
ses nouvelles et concourent enfin vers la vie et vers faction comme vers un but secret.
Vous le voyez, Messieurs, c’est en vain qu’on voudrait opposer à la vie d’entreprise et de réalisation la vie plus retirée mais non moins efficace de la pensée et de l’étude. L’une et l’autre se pénètrent et se complètent. Ce sont là deux aspects d’une même activité humaine. L’idée est à coup sûr la forme la plus haute de l’action comme l’action est peut-être la forme achevée de l’idée. Les livres quels qu’ils soient peuvent toujours aboutir à des actes; ils ont en eux comme la promesse et le germe d’une réalité extérieure à eux-mêmes; et, sous leur aspect de nécropole, les bibliothèques où s’accumulent tant delivres sont bien, sans paradoxe, les foyers d’une énergie d’autant plus intense qu’elle est plus mystérieuse et plus cachée. Parce qu'elles contiennent tout le passé, elles contiennent encore tout l’avenir ; parce qu’on s’efforce d’y conserver tout l’acquit de la pensée, on y enferme encore tout le possible de l’action. — Comme au Château du Bois Dormant, dans nos galeries de livres toujours quelque princesse invisible attend un libérateur. Elle s’est endormie en feuilletant une vieille histoire étrangement illustrée de licornes et d’alérions. Le livre est ouvert sur ses genoux, ses yeux sont clos, et sous son corsage aux ramages fanés son cœur a cessé de battre. Et si le bibliothécaire ne joue qu’à moitié, n’en doutez pas, le rôle du méchant dragon, du moins chaque lecteur peut-il être un Prince Charmant qui sait réveiller la princesse toujours vivante et rajeunie et en avoir enfin, comme dans le conte, beaucoup d’enfants.
Je ne me suis pas attardé à vous parler de l’intérêt que présentent les [bibliothèques à les considérer uniquement comme des instruments d’étude, bien qu’elles soient à coup sûr l’un des plus indispensables et des plus puissants. Cette utilité est évidente et l’on songe si peu à la leur dénier qu’on voudrait trop souvent, au contraire, les y restreindre. Il m’a semblé plus intéressant de montrer ce qu’on pourrait appeler le dynamisme du livre, cette force interne de propagande qu’ont les idées et les écrits, qui fait déborder l’inlluence et l’action des bibliothèques de la vie spéculative sur la vie active. De façon et d’autre, les bibliothèques ont donc une utilité ; elles servent, elles sont le moyen de quelque chose. Mais voici une dernière question, sontelles faites uniquement pour servir? Ne seraient-elles pas un but aussi, en même temps qu’un moyen? Un résultat plus encore qu’un instrument? N’y pourrionsnous découvrir une fin intérieure qui serait leur véritable raison d’être?
Vous devinez, ce que pourrait nous suggérer ici le rapprochement que j’essayais d’établir tout à l'heure entre les personnes et les livres. Si les livres sont presque des personnes, nous voici bien conduits à leur accorder ce caractère d’indépendance et d’intime dignité qui n’appartient véritablement qu’aux personnes. Peutêtre même ne trouverons nous pas déraisonnable de leur appliquer en la tempérant une loi morale fameuse et d’affirmer que nous devons aux livres l’hommage singulier de les traiter comme une fin, même si nous sommes conduits à nous en servir comme d’un moyen.
Ce qu’il faut chercher dans l’œuvre d’un poëte, n’est-ce pas avant tout cette œuvre elle-même? Et ne serait-ce pas à la fois la mal comprendre et la mal respecter que de s’y intéresser uniquement pour quelque motif étranger, comme serait une curiosité d’ordre historique ou philologique? Mais, je l’avoue sans peine, ces considérations ne concernent bien que certains ouvrages de l’esprit, et ne pourraient être poussées bien loin sans un peu de subtilité ou de paradoxe. Une finalité ainsi comprise s’atténue d’ailleurs visiblement quand on passe du livre à la bibliothèque, de l’unité qui la manifeste à la collection où elle se perd. Si les bibliothèques sont des fins aussi, comme certains des ouvrages qui les composent, c’est pour d’autres motifs et précisément tout d’abord parce qu'elles sont des collections.
Quand le botaniste illustre de feuilles et de fleurs les pages de son herbier, quand le minéralogiste étiquette ses petits cailloux et dispose sous des vitrines les fragments de roches qu’il a rapportés de ses promenades savantes, se proposent-ils d’acquérir ainsi pour leur usage un instrument chaque jour perfectionné de recherche et d’étude ? Ou plutôt cette collection qu’ils forment n’implique -t-elle pas toute une étude antérieure dont elle est le résultat et l’aboutissement? Une collection parfaite supposerait une science achevée; car savoir c’est définir, définir permet de classer et collectionner enfin n’est rien autre que réaliser une classification. Eh ! bien, Messieurs, les bibliothèques sont des collections aussi et elles ont à ce titre une valeur intrinsèque indépendante de leur usage et de leur utilité. Elles sont des collections d’une importance et d’un caractère tout spéciaux, puisque c’est la pensée humaine toute entière qui en forme l’objet et le contenu. Ce n’est pas un abrégé
de l’univers physique que nous avons ici sous les yeux comme dans les cabinets d’histoire naturelle, mais bien une image adéquate, pour autant qu’elle est complète, de l’univers intellectuel et moral. Les bibliothèques par leur richesse et par leur composition nous permettent de juger de la civilisation d’un peuple ou d’un siècle ; leur accroissement est fait du progrès même de l’esprit; elles sont, selon l’expression de M. Georges Picot, « une exposition permanente des produits de l’intelligence ».
Il n’est donc pas surprenant que l’aspect et surtout l’usage d’une grande bibliothèque nous porte à réfléchir sur la valeur et sur le sens de cette culture intellectuelle dont nous avons là sous les yeux comme la mesure et le niveau. La multiplicité presque infinie des livres nous étonne et nous attriste confusément. Elle nous fait sentir de la façon la plus saisissante la décourageante complexité du savoir humain et nous montre dans sa richesse même la raison peut-être la plus forte qu’on pourrait donner de son infirmité. Il n’est pas une branche de la connaissance où les documents écrits ne cessent de se multiplier suivant une déconcertante progression. C’est un flot toujours accru dont les bibliothèques sont débordées. Le lecteur ne peut plus suffire au livre. Cette abondance d’œuvres et de travaux de toutes sortes, après avoir été en partie l’effet de l’extrême spécialisation des recherches scientifiques, tend à devenir, par une réaction bien naturelle, une cause nouvelle et très rigoureuse de cette même spécialisation . En tout ordre d’étude le champs du connu, qu’il faut bien tout d’abord reconnaître pour sa part, est tellement vaste que de plus en plus le savant consciencieux et clairvoyant doit restreindre son effort et sa recherche dans un domaine étroitement circonscrit
qu’il puisse du moins explorer presqu’en entier. Aussi est-ce par d’exactes monographies bien plus que par d’ambitieux ouvrages qu’on acquiert l’estime et l’approbation des hommes compétents. Mais ce qu'on voit trop peu ou ce qu’on voudrait oublier c’est que la science s’émiette ainsi en se précisant. Contrairement à l’opinion commune, il devient chaque jour plus chimérique d’en faire ce qu’elle devrait être pourtant, l’intelligence d'un tout. La recherche des lois générales et de l’unité qui donne au savoir sa portée philosophique se trouve, en un sens, contradictoire de l’information exacte et complète qui lui donne sa rectitude et sa force. La première condition d’une synthèse rigoureusement valable ne serait-elle pas pour celui-là même qui l’institue d’unifier tout d’abord, ne fut-ce qu’en en prenant conscience, les innombrables éléments de l’analyse antérieure? Mais cela est bien impossible; jamais on ne sait tout, jamais on n’a tout lu, quel que soit l’objet qu’on étudie; et plus cet objet est vaste plus est hypothétique et imparfaite la connaissance qu’on en peut avoir.
Peut-être y a-t-il plus encore. Vous connaissez la comparaison célèbre de Pascal « Toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit-être considérée, nous dit-il, comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Voilà qui est fort bien; malheureusement ce fameux homme n’a qu’un défaut, mais qui est grave, c’est de ne pas exister. Il est une abstraction. C’est par métaphore qu'on parle de la conscience de l’humanité ; la conscience n’appartient en réalité qu’aux individus. Vous voyez où j’en veux venir; il n’y a donc pas de culture générale, mais seulement des esprits cultivés et chacun d’eux
incomplètement; il n’y a pas une science, ni mêmes des sciences, mais seulement des connaissances particulières distribuées en des consciences individuelles. Il n’est pas enfin de savoir unifié parce qu’il n’en pourrait être vraiment, si l’on y songe bien, que dans l’unité d’une conscience (1).
Nous voici ramenés aux bibliothèques. Ces réflexions qu’elles nous ont suggérées se trouvent nous éclairer tout à fait sur leur rôle et sur leur fin essentielle. Les bibliothèques représentent, après tout, ce qu’il y a de plus réel dans l’homme fictif de Pascal ; elles en sont les substituts, et c’est bien là qu’est leur véritable importance et leur intérêt le plus profond. La connaissance vivante et actuelle dans l’esprit demeure virtuelle dans le livre, et, si vous me permettez une métaphore un peu singulière mais très exacte, la bibliothèque idéale qui comprendrait tous les livres serait comme le cerveau, sans conscience, de l’humanité.
Etrange cerveau, Messieurs, qui témoigne trop bien de son défaut d’unité originelle par l’incohérence de son contenu. Si les trois millions de volumes de la Bibliothèque Nationale sont éloquents à nous renseigner sur la dispersion du savoir humain et sur une complexité qui dépasse infiniment l’effort de notre compréhension individuelle, à quelles vues en appa-
(1) Il s’agit uniquement de la science qui est connaissance, savoir en acte. Personne, à coup sûr, ne songerait à nier l’existence des sciences en tant que méthodes et systèmes de lois. Ce qui revient simplement à dire qu’une science existe idéalement , sans trouver jamais sa réalisation totale dans une conscience particulière. Mais cela même demeure une cause d’infirmité puisqu’en fin de compte ce sont bien des savants et des penseurs distincts, des individus, qui ont élaboré ces méthodes et ces systèmes, et qui les font progresser.
rence plus pessimistes encore ne serons-nous pas conduit malgré nous si, ouvrant ici ou là quelques-uns de ces livres, nous en constatons les innombrables contradictions sur presque tous les points de recherche et tous les objets de connaissance.
La science historique toute entière, vous le savez, Messieurs, bien mieux que moi, n’est que controverse et conflit d’opinions. Jamais de procès définitivement instruit, d’affirmation qui ne trouve un contradicteur, de certitude entraînant invinciblement l’adhésion. Ce que parait prouver un document, un document nouveau tend à l’infirmer ; et sur les mêmes documents l’interprétation, quand ce n’est parfois la lecture, suffit à départager les avis et à éterniser le différent. Que de jugements contradictoires n’ont pas été portés, par exemple, sur les événements et sur les hommes encore tout près de nous de la Révolution et de l’Empire! Qui conciliera tant de vues si diverses depuis Carlyle jusqu’à Taine, en passant par Thiers et par Michelet? Sans doute chacun s’arrêtera de préférence aux conclusions de l’un ou de l’autre. mais ce choix est une opinion encore et si l’on a pu choisir c’est présisément qu’on n’a trouvé nulle part de certitude évidente et de vérité bien assurée. C’est une enquête toujours ouverte, c’est une dispute qui ne finira pas. — Les évènements séparés de nous par de longs siècles, pour être jugés avec moins de passion, ne semblent pas être l’objet d’une connaissance plus certaine. Qu’on lise le bel ouvrage si ferme et si lumineux de M. Fustel de Coulanges sur les institutions de l’ancienne France, De toutes les idées reçues jusqu'alors touchant la fin de la société romaine, les grandes invasions, le régime féodal, presque rien ne reste debout. Les jugements nouveaux qui les remplacent
sont-ils du moins définitivement acquis? On pourrait le croire et l’on oserait l’espérer tant la documentation est ici sévère et précise, tant les textes anciens courent partout sous le discours et tant la conscience extrême de l’auteur sait répandre sur les choses d’impartiale clarté. Voici pourtant un petit fait qui en dit long. Un des élèves de M. Fustel de Coulanges, le confident de sa pensée, son collaborateur posthume, dans un des avertissements dont il fit précéder quelques-uns de ces volumes, après avoir loué comme il convient l’œuvre et le maître, « c’est un devoir pour moi d’ajouter, termine-t-il, que sur plus d’un point je ne puis partager l’opinion de l’auteur. » Kt de ces points qu’il énumère, plusieurs sont de toute importance. Ne trouvez-vous pas cette réserve bien suggestive dans sa discrétion même et n’y voyez-vous pas une preuve définitive entre mille que l’histoire n’est décidément pas une science mais un système d’opinions?
Cette unanimité que l’on est si loin de trouver dans les écrits des historiens, on la rencontre, il est vrai, bien davantage dans les ouvrages où sont formulées d’autres sciences que leur méthode et leur objet peuvent soustraire à ces incertitudes. Telles sont les sciences de la nature. Cependant ici encore la controverse est loin de faire défaut et le domaine des lois et des faits hors de conteste est plus restreint qu’on ne le pense généralement. Bien des résultats qui semblaient acquis se sont trouvés révisés ou démentis par une étude postérieure et parfois aussi des théories qu’on croyait condamnées viennent à retrouver d’imprévus restaurateurs. C’est ainsi, pour en citer un seul exemple, que le fameux système des tourbillons de Descartes, fut repris formellement dans les ouvrages d’un astronome français et
opposé depuis quelques années à l’hypothèse de Laplace tenue longtemps pour acquise et aujourd’hui abandonnée. On pourrait sans chercher beaucoup multiplier les exemples de ces retours et de ces palinodies scientifiques. Les livres de nos bibliothèques en demeurent le témoignage bien instructif où les plus savants peuvent trouver un sage conseil de prudence et qu’il n’est pas interdit au plus humble lecteur de recueillir et de méditer. Reconnaissons toutefois que les erreurs individuelles, les variations, les recommencements et tout le débat silencieux des livres, pour être parfois un peu déconcertants, laissent intacte l’espèce de certitude qui s’attache aux sciences physiques. Prenons garde seulement d’y confondre trop volontiers l’hypothèse et la preuve et de chercher encore cette certitude où elle ne peut plus se trouver. Dans les questions qui dépassent l’étude des phénomènes et ne sont plus par conséquent du ressort étroit de la science les contradictions se multiplient, s’approfondissent et demeurent insolubles. Qu’il s’agisse de la constitution de la matière, de l’existence réelle et de la définition des atomes, de l’origine de la vie et des espèces vivantes, les hommes de science ne peuvent guère éviter de se prononcer sur ces questions où les pousse toute leur recherche mais où échoue leur prétention à établir quelque certitude indiscutée.
Il n’est pas jusqu’aux infaillibles mathématiques où l’on ne puisse trouver un peu de querelle et de confusion. « Le cœur, disait Pascal, sent que l'espace a trois dimensions » Eh ! bien, même en cela le cœur a changé, parait-il. Trois dimensions ne lui sufîssent plus et, sans que j'ose essayer de les comprendre, j’entends bien que nos mathématiciens ne sont guère d’accord sur
ce que peut bien avoir au juste de réel ou d’imaginaire cette géométrie nouvelle qui scandaliserait le vieil Euclide.
Enfin, si les sciences les plus certaines nous paraissent, par le témoignage des livres, si fréquemment sujettes aux variations des jugements humains, vous pensez bien que nous trouverions moins d’unanimité encore dans ces recherches philosophiques les plus générales et, si l’on peut dire, les plus dramatiques de toutes, mais assurément les moins aptes à se constituer en corps de science et à se soustraire à l’incertitude des hypothèses et à tout le conflit des opinions. Dans un très important ouvrage, l’un des plus décisifs qui aient paru depuis longtemps sur ces matières, M. Renouvier étudie précisément et fait ressortir de la façon la plus saisissante ces opposions irréductibles des doctrines philosophiques. Il le fait avec la rigueur de logique et la décision de pensée habituelles à ce haut esprit et quelques unes de ses conclusions me semblent bien traduire admirablement cet enseignement confus qui se dégage des bibliothèques.
Pour se refuser à partager la belle assurance de ces enthoùsiastes un peu naïfs qui espèrent tout du progrès de la science, comme on dit, faudra-t-il perdre le respect de cette science elle-même. Faudra-t-il, avec les uns, ne chercher dans la culture de l’esprit qu’un amusement plus subtil ou n’y voir avec d’autres que la plus vaine sinon la plus dangereuses des tromperies ? A Dieu ne plaise, messieurs, que je partage de telles opinions. Personne ici ne les réprouve autant que moi et je sens bien quelle sorte d’inconvenance il y aurait à s’en faire l’écho parmi vous. Mais peut-être m’accorderez-vous que ce qu’il nous faut respecter dans
les livres c’est moins encore les certitudes dernières qu’ils ne peuvent guère nous donner que l’effort jamais lassé de l’esprit vers plus de vérité et plus de beauté, vers une lumière toujours plus haute. Ce n’est pas une irrésistible évidence s’imposant pareillement à tous que nous devons ordinairement leur demander, mais plutôt de rendre en toute chose nos opinions plus conscientes, nos choix plus libres et plus éclairés, nos convictions plus rationnelles. C’est là du probabilisme dira-t-on. Soit, et il est fâcheux qu'une défaveur s’attache à ce mot. Mais le probabilisme, quand il s’y mêle une raison morale peut prendre u‘n autre nom et s’appeler la croyance. « Le mot si profond d’un philosophe, cette recette unique contre les peines de la vie et les théories pessimistes, il faut cultiver notre jardin , n’est pas moins vrai des spéculations les plus élevées que de la philosophie pratique. Nous n’abordons aucune réalité que par le côté qui regarde vers nous et nulle part nous ne dépassons le rivage du pays que nous abordons. C/est là que nous devons établir notre culture ».(1) Il ne faut donc pas que la fréquentation des bibliothèques nous achemine vers un scepticisme mortel à la volonté, ni que les livres, se tournant contre eux-mêmes, puissent nous porter d’aucune sorte au mépris de l’intelligence et de la raison. Rappelons nous seulement que lire veut dire choisir, legere , c’est-à-dire prendre parti et que c’est au fond de soi-même, dans une décision toute libre et spontanée, qu’on pourra trouver le titre dernier de la vérité qu’on accepte. Là peut-être est le plus utile conseil des bibliothèques et
(1) Renouvier. Esquisse d’une classification systématique des doctrines philosophiques
leur enseignement le plus profond. Cherchons y encore une leçon discrète de modestie. Ne pensons pas que la terre tourne autour de quelques travaux dont nous occupons notre vie. L’œuvre d’un homme, si féconde et si haute qu’elle soit, tient peu de place dans ces magasins de la pensée. Pour ma part, la vue d’une grande collection delivres m’a fait plus d’une fois songer, par je ne sais qu’elle secrète analogie et sans que j’aie aucunement le droit de m’en faire personnellement l’application, à ces paroles de Goethe d’une gravité si sereine, belles comme un beau paysage et comme une belle conscience : « Vaste monde et large vie, vertueux efforts de longues années ; toujours chercher et toujours fonder, ne finir jamais...; garder l’ancien avec fidélité, accueillir le nouveau avec bienveillance ; une pensée sereine et des intentions pures. Eh ! bien on avance du moins de quelques pas. »