‹ Discours de réception de M. BerryerChapitre 2 sur 2 · DE M . LE COMTE · texte numérisé non relu

DE M . LE COMTE

DE SALYANDY

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MONSIEIB,

Vous parlez de témoignages ! Les plus éclatants de tous et les plus glorieux viennent de vous dire ce qu'est votre voix pour une assemblée française, combien retentit au fond des âmes cette noble harmonie qui réveille tant de souvenirs. Elle fait revivre autour de vous quarante ans de travaux, votre part dans ce long effort de la France pour résoudre les plus grands problèmes de l'histoire et les plus difficiles.

Avec ce cortège, qu'appelez-vous votre dénûment , Monsieur ? Ne savez-vous pas que vous êtes dans un lieu où la parole et ses succès sont naturellement en honneur, où on ne désavoue pas ces dons du ciel pour leurs abus inévitables, plus que la pensée humaine pour ses inévitables égarements, plus que la gloire des armes, si chère à notre nation, pour les fautes et les périls de l'esprit

(le coïKjuêle? Vous avez involonlaircnienl alleslé vos droits, en nous citant l'avocat Palru,riiivenleur accrédité du discours académique, pour vous réclamer près de nous, avec une bonne grâce infinie, de ce lointain ancêtre! Que serait-ce si vous aviez tourné le feuillet, quand il disait à nos devanciers, avant l'élection de Corneille et les grandes apparitions du siècle :

« N'espérez pas trouver à l'avenir des hommes qui vous « ressemblent. C'est bien assez à notre siècle de s'être vu « une fois quarante personnes de ce mérite ! Un si grand « elVort a épuisé la nature. Vos successeurs ne seront « plus que l'ombre de ce que vous êtes ! »

Auriez -vous pu ne pas reconnaître vous-même, qu'indépendamment de tous les démentis, si éclatants, qui attendaientde son vivant notre confrère de 1640, il en reçoit un déplus, après deux cents ans, quand vous êtes un de ses successeurs?

Vous venez de louer grandement noire illuslre fondateur d'avoir bien compris la puissance de la liltéralnre et de l'art chez les Français. Que n'êtes-vous remonté aux textes mêmes, selon votre usage, à ces lettres-patentes admirables où paraissent en même temps, dans tout leur jour, la passion de nos rois pour la grandeur intellectuelle de la France, leur vraie pensée en nous instituant, et le rang de leur couronne entre toutes les autres, vingt-cinq ans avant Louis XIV ? Voici comment la monarchie française parlait d'elle-même à la face du monde, et comment elle parlait de nous :

« Aussitôt que Dieu nous eut appelé à la conduite de « cet État, nous eûmes pour but de l'enrichir de tous les « ornements convenables à la plus ancienne et à la plus

« illustre de toutes les monarchies qui soient dans l'uni- « vers.. ..Maintenant, ceux de nos voisins qui étaient op- « pressés par leurs ennemis vivent en assurance sous « notre protection.... En ce qui reste à faire pour la « gloire de la France, notre principal ministre nous a « représenté que nous ne pouvions mieux commencer M que par le plus noble des arts, qui est l'éloquence....»

Ce mot vous a répondu, Monsieur. Vous voyez que, dès le temps de Richelieu, l'Académie vous attendait, vous et ceux qui vous ressemblent. Bien inspiré celte fois, Patru en dit la raison, lorsque, commentant une belle déclaration du Roi au parlement sur l'avaulage de l'Académie pour l'accroissement du nom français, il représente que rUluslre Compagnie devait être tout à la fois école de bien parler et école de bien écrire, pour parler l'amour et la gloire de notre langue dans tout l'univers.

Oui, dans tout l'univers ! En d'autres termes, la suprématie par la langue et le génie aussi bien que par la politique, les armes et les ancêtres, tel était le but hautement tracé, pour la première fois dans le monde, à une nation intelligente, avez-vous dit, et prompte à s'émouvoir. Elle s'émut profondément, et ce fut une des causes des splendeurs du siècle; elle s'émut, parce que le royal appel avait exalté en même temps toutes les forces de l'esprit français, également poussé à leur perfection l'éloquence naturelle des lettres et celle de la parole, c'est-à-dire de la chaire, du barreau, des grands corps, du monde même. Et ne croyons pas qu'on oubliiât qu'il est une autre forme de l'art de bien dire, plus j)uissanle qu'aucune autre, la gardienne des intérêts publics, dont les parlements prétendaient entretenir le culte et

— iH — rimagc ! Elle était toujours vivante, tlcpiiis ranliquité, dans les respects do l'iiistoirc ; elle planait à ce point sur les imaginations, (jn'nn garde des sceaux de France, le collègue du grand cardinal, dans un traité resté célèbre sur l'éloquence française, après avoir salué celle grande el divine éloquence à laquelle esl dû le premier lieu d'honneur, qui règne parmi les peuples, ne craint pas de déplorer que les ombrages de la puissance souveraine eussenl empêché la plus belle el la plus triomphanle monarchie du monde (toujours le même langage!) dUUever, comme Rome, son éloquence aussi haul que son empire. Il admire cet exercice de délibérer de la paix el de la guerre en un sénat qui semblait consistoire de rois. A la fin, il invoque, sans hésiter, les temps qui dénoueront la langue de la France!

Ces temps se sont rencontrés. La France, à une époque de renouvellements soudains et d'espoirs infinis, voulut relever cette tribune, non d'un peuple, mais du monde, qui était, depuis dix-huit siècles, abattue. Elle demanda au génie national des orateurs, et, depuis, pendant les trente-cinq années de monarchie constitutionnelle, elle a continué de les trouver incessamment dans son sein, comme on savait qu'elle y [trouve toujours des guerriers. L'Académie s'estfait gloire dès lors de remplir tout entière sa double mission, en réunissant les dépositaires des deux grands attributs, des deux grands instrumentsdela penséehumaine. A ce titre, cette solennité lui sera particulièrement chère : car, grâce à vous, elle vient d'honorer dignement le serviteur des lettres dans votre prédécesseur, de généreuse, de docte, de regrettable mémoire, et, pour honorer en vous le vétéran de la

tribune et du barreau non moins dignement, elle vous dira, comme le poêle :

Hùc tandem concède! liiec ara Luebitur omnes.

Prenez place enfin au milieu de nous! Ce sanctuaire abrite tontes les gloires.

Vous venez de prouver contre vous-même que l'orateur est écrivain, quand il le veut, avec du travail, comme nous tous, et du temps. Maintenant que vous êtes désintéressé dans le débat, discuterai-je les hommages que vous rendez à l'éloquence qui écrit, au nom de celle

qui parle? Tout reste, dites-vous, de la première; de

la seconde, tout passe î Non, le discours pour Marceilus n'est pas passé encore. Non, le discours contre Eschine ne passera point. La parole ([ui descend sur les nations émues est comme la lave qui se fixe à mesure qu'elle s'épanche; elle prend un corps; elle dure ; elle est immortelle par la pensée qui y respire. Car, dans ce monde aux fragilités infinies, cela seul ne fléchit et ne périt pas. Cette voix, qui semblait tombée, comme dit Bossuet, depuis deux mille ans, atteint désormais aux limites du monde et atteindra aux limites du temps. Le discours réunit ainsi les deux fortunes, et chercherai-je s'il ne conserve point, dans la seconde, quelque chose des retentissements de la première? Qu'importe ! A ces hauteurs, il n'y a pas de rangs. Démostbène, Platon, Tbucydide, Sophocle, que dire? Phidias, Périclès vivent de la même vie et de la même gloire. Ils sont en possession de la seule égalité réelle de ce monde, celle du génie devant la postérité .

A la diiférence d'un autre très-bon juge, car il laisse à (b'cidcr s'il n'est pas le i»rince des écrivains comme des

oi-alciirs (le Roiik', vous Aies rôsoirinioiil jiarlial rnnire r(»ralfMir; v(nis allribiicz sa filoiro à loiil le luoiido, lioniiis a liii-inèmc. Taiilnt nous la r(!itf)rl(;z aux Ictlros (|ui l'ont nourri cl guidé, qui, (ludquclois, assurez-vous, lesecourcMil toul à coup dans la mclce,à la façon des divinités d'IIomcrc; tantôt à cet autre orateur muet, mais frémissant, enthousiaste, qui l'écoulé, l'inspire, parle par sa bouche, en lui s'applaudit soi-même : ingénieuse et juste image, (lu'il me sera permis de compléter par une autre, celle de celte voix puissante imposant ses idées et ses passions à l'auditoire vaincu, l'entraînant où U ne voulait pas aller, le gardant captif et docile sous Hm empire, ce que Tacite appelle tenir en main les rênes les esprits. Cependant, même alors, vous avez raison! îiien dans ce monde n'appartient en propre aux plus illustres, ni aux plus habiles. La ju'opriélé intellectuelle est indivise dans le genre humain. Tout est venu à tous des ancêtres, des contemporains, de la bonté divine. Les hommes supérieurs, qui distribuent leur parole et leurs lumières, ne font que nous restituer ce qu'ils ont reçu pour le répandre. Mais cela est vrai également de tous; car les hommes de lettres n'ont jamais passé pour être moins exposés que d'autres à emprunter au fonds commun.

La vraie distinction. Monsieur, c'est qu'il faut à l'orateur, de toute nécessité, les temps et les institutions propices. Ce guerrier de la vie civile, comme disait ici même l'un des plus jeunes et des plus compétents pour le définir ainsi', ce pohtique armé, ajouterai-je, qui gou-

* M. le comie de Montalembert.

verne l'État ou les partis à ciol ouvert, par la parole et la lulle. ne peut se passer dune lice pour combattre et commander. Son mérite est d'avoir dans sa vive nature, dans sa fière et féconde émotion devant les hommes assemblés, dans sa clialeur d'âme inépuisable, les forces et la vocation de cette vie à part. Il sera plus riche d'idées dans la foule, plus riche de ressources, de vues, de conseils soudains et habiles dans les difficultés, plus maître de sa parole dans la passion et le péril : c'est ce qui le rend formidable ! Il a une puissance si naturelle, que, plus sa poitrine se soulève, plus il trouve les nobles expressions, les vives images, un langage pris de haut comme la pensée, pour traduire en rare éloquence les déductions les plus positives de son esprit, ou les plus impétueux élans de son âme. S'il joint à ces dons la mémoire, indispensable à l'improvisation vérilable pour tout retenir et tout classer; s'il y joint, car il faut tant de choses! l'instruclion forte et diverse qu'exigent avec raison les maîtres illustres de la rhétorique chez les anciens; s'il y joint encore le geste simjtle et impérieux, la voix pénétrante, incisive, éclatante qu'ils exigent presque également, dont, en eflet, l'antiquité avait besoin plus que nous ; s'il y joint, par dessus tout, un ordre de sentiments et d'idées qui élève la pensée à ses sources, et lui assure des échos dans l'âme et l'imagination des hommes, on le reconnaîtra d'autant plus pour orateur véritable, qu'habitué à porter un seul joug, celui des principes sociaux, il sera plus impatient des moindres entraves. Ae sachant ni lire ni écrire, dira-t-il, il se sentira capUf, il se croira embarrassé dans les liens du discours écrit, qui serait la

consdlalioii et le iclnyo de loiit autre Un mol (jiicore : \ive iina^.e de son temps et de son pays, il est de celle race d'élite dont la parole lait époque dans l'iiisloire, dont le silence marque la Iransformation des lois de Home et d'Athènes. Ubi ceciderunt , ea eliam ipsa ohwuluil eloquentia! Quand elles changent, rélo(iuence elle-même fait silence.

L'écrivain, lui aussi, s'inspirera des lihertés publiques, y trouvera des essors plus hauts et plus lermes; mais il peut s'en passer. Il s'adresse à. un autre auditoire, qui est partout, au risque de ne se trouver quelquefois nulle part, qui, dans tous les cas, ne se passionne jamais. Aussi n'a-t-il pas celte ardeur pour la lutte, cette résignation au spectacle, cet instinct des grandes assemblées. Sa manière d'entrer en communication avec les hommes, de répandre au loin sa pensée, de la rendre utile, c'est de chercher la retraite, l'ombre des études solitaires, pour y tremper ses forces, et c'est ainsi seulement qu'il les a tout entières. Il amasse, comme l'avare, pour dépenser comme le prodigue, par des productions rapides, par des ouvrages graves et durables, peut-èlre par ces entretiens du monde qui sont un des altraits et des triomphes de l'esprit français. Tel était éminemment votre prédécesseur. Monsieur, car je veux discuter des genres, et je rencontre des portraits : les lettres sont si noblement représentées par le confrère que nous avons perdu, la tribune l'est si grandement par celui que nous acquérons, qu'on ne peut échapper au fait p(n'sonncl.

]a' comte Alexis de Saint-Priest élail digne de l'honi-

— o3 — mage qui vient de consoler nos regrets en les juslidant. Ses <iualités brillantes, dont nous avons trop peu joui, ont semblé revivre à nos yeux, grâce à vous. Vous nous avez retracé ces entretiens pleins de verve, de trait, d'éclairs, où abondaient les jugements fins et sûrs, ^\u[ semblaient toucber à peine aux questions et y laissaient un rayon de lumière, babiles à pénétrer d'un mot au fond des clioses , à couvrir d'une apparence légère une impression sérieuse, d'un tour ironique une pensée forte^ d'une certaine bauteur de manières et de langage l'habitude de dérober aux regards les parties retirées de son âme. Il laissait voir volontiers son attacbement |)0ur les idées nouvelles, pour les libertés de l'esprit humain, pour les lettres. Les lettres étaient un noble et intime amour de sa pensée; sa vive adhésion à l'esprit régnant semblait un choix réfléchi de sa raison, la conviction qu'il est du devoir des représentants de l'ordre ancien de prendre dans le nouveau la tête de toutes les directions honorables, de marcher en avant des prises darmes dans les temps guerriers, des luttes de l'intelligence et de la liberté dans les nôtres. Il tenait en lin . par les grandes raisons, à être de son siècle autant que de son pays.

Vous avez cru voir dans cette disposition, vous y avez signalé, d'une façon charmante, l'influence du xvnp siècle sur le jeune proscrit de la France, (luoi- ((ue son berceau en fût séparé par bien des barrières : la révolution, l'émigration, le long hivernage de ses premières années sous ces cieux du Nord, d'où nous ne faisons plus venir la lumière ! Trente ans avaient passé depuis ce jeu d'esprit de la grande Catherine courtisant

les pliilosoplies [nmi (juils 1(î lui reiidisseiil , jin'iiaiil plaisir à Itîiirs soimnatioiis d'en finir avec Conslanliiiopic cl la Pologne, supportant le blàinc de bonne grâce quand elle n'avait suivi (jue la moitié du conseil. Né en 1805, parmi tous les bruits de la guerre, il grandit loin des événements, sur ces rivages indillérents alors, et aujourd'hui d'un intérêt si saisissant pojir les âmes françaises, entouré de serviteurs illustres de la monarchie qui lui racontaient comment son grand-père, sur la simple injonction du roi Louis XVI, taisait mettre en liberté l'ambassadeur de Catherine, prisonnier aux Sept -Tours. 11 apprenait à aimer sa patrie par l'exil, bon maître en fait d'amour et d'orgueil de la patrie, même quand on est entouré, connue il Tétait, de faveurs magnanimes! Ce ne fut qu'à dixsept ans que le noble jeune homme eut la joie de voir j'allais dire de revoir la France; car il ne semble pas (ju'on puisse voir la patrie pour la première fois. Cette vive imagination, désemprisonnée tout à coup de la sujétion et du silence, s'attacha à la monarchie constitutionnelle et à ses maximes, avec l'orgueil de sa situation, de sa jeunesse, de son esprit. Plusieurs des questions agitées alors fixèrent ses études sur le xviu* siècle. Il aimait ses grands modèles littéraires; il aima ses grandes maximes humaines; il avait ses raisons pour aimer cette domination de l'esprit , maître absolu de la France et du monde. Mais il se distingua de ceux qu'il admirait, par un grand côté : c'est qu'il avait au fond de lui-même des points d'arrêt solides. Les droits du pouvoir, les principes sociaux, la foi de ses pères étaient d'immuables réserves de son jugement et de sa

- 5o — conscience. La manière dont il y a tenu à travers les flots les vents, est l'iionnear de sa mémoire.

C'est aussi l'intérêt de ces grands ouvrages; il y respire une telle préoccupation de la France, un tel respect pour les âges passés, une si patriotique et si prévoyante inquiétude de notre avenir, enfin des principes d'ordre qui remontent si haut, qu'on est près de croire, malgré les différences extérieures de voire vie publique et de la sienne, que suivre à travers Ibistoire le fil de sa pensée, ce soit exposer en quelque sorte les origines de la vôtre.

Il écrivit de très-bonne heure, parce que les événements le mûrirent rapidement. Il avait vingt-cinq ans à peine lors de la révolution de 1830. Il occupa presque aussitôt de grands postes. Déjà il était honoré, sur la première marche du trône, d'une illustre amitié qui ne comportait que l'échange de sérieuses pensées, et qui mit bientôt le sérieux d'une grande douleur dans' sa vie. Vous avez consacré ce souvenir, Monsieur, par une parole qui restera. L'hommage à la loyale et courageuse constance de son cœur dans les jours d'épreuve, ne pouvait lui venir d'un juge plus compétent.

Jeuneet dans sa situation brillante, il eut un rare mérile: ce fut de sentir, aux jours les plus prospères, que le sol tremblait, que l'assiette du monde était troublée, de se demander quel était celui des fondements del'Élat social qui était le plus affaibli ; et la réponse fut ce très-beau et très-bon Uvre qu'il vous appartenait éminemment de distinguer et de louer : la Royauté! ■

Oui, la royauté par qui tout commence et à qui tout ramène, dont le tlot poi)ulaire ne s'écarte que pour relourner, sous une forme ou sous une autre, se briser

à s(!S |>ic(ls; la loyauté, donl le principe lient à l'cxis- Icnce (les sociétés et à la destinée de l'honinic : car elle rend en niônie temps témoignage des parties i'aihles de notre nature qui exigent ce contre-poids^ et des parties fortes qui savent l'accepter. Elle constitue ainsi une des grandeurs de l'humanité autant qu'une de ses lois. De là vient (ju'elle brille paitout dans l'iiisloire, et ne peut disparaître du faîte des institutions nationales, sans tout entraîner lot ou tard dans sa chute.

L'auteur, dont le vrai dessein, comme vous l'avez mar(|ué avec précision, est d'exposer la formation de la royauté moderne parmi les ruines de la société ancienne^ nous retrace dans un tableau admirable et nouveau, la période romaine, son instabilité inguérissable, les désespoirs du genre "humain, les efforts impuissants d'un pouvoir absolu, sans frein et sans limites, pour arriver à l'hérédité où se reposerait le monde, ces grossiers successeurs d'Augusle, l'œil toujours attaché sur les royautés asiatiques, par un sentiment vrai des maux publics autant que par la double convoitise de leur orgueil et de leurs vices, enfin ces prêtresses syriennes, qui vous ont frappé, expliquées ainsi, mais ne gagnant (jue pour un jour, par le bras de Septime Sévère, sur les vieilles maximes, sur les perpétuelles résistances romaines, la bataille que Cléopcàtre, venue trop tôt, avait perdue. Et, là paraissent le christianisme vainqueur refaisant des nations 'autour des royautés barbares, la France, la première annoncée au monde, et,dansClovis, sa race antique, son territoire gaulois, dont les frontières ont aussi l'autorité des siècles, la main de Dieu ( tablissant le pivot où s'appuiera l'univers !

— bt —

La France remplit tous les tra\au\ d-j M. de Saiiil- Priest comme toutes ses pensées. Il nous la fait voir l)er(luo, détruite, ainsi que toutes les nationalités, durant l'usurpation carlovingienne jyar ja([uclle tout lombc en poussière, jusqu'à ce que l'œuvre de Clovis est reprise par une race héroïque, celle de Robert le Fort et d'Hugues le Grand, qui refera la France avec un seul de ses débris, et y appuiera la chrétienté. Au même moment, un puissant génie, qui attend dei)uis trop longtemps l'historien illustre promis à ces lointains problèmes, Grégoire Yll, constitue la papauté! Guillaume le Conquérant, à la tète de la noblesse française, va déposer sur une terre voisine des germes féconds et un autre empire. Devant ces trois grands faits et ces trois grands hommes, M. de Saint-Priest clôt son livre. La royauté chrétienne est fondée ; elle a son principal siège chez les Français; il y a une loi morale dans l'univers: sur cette triple base, reposent les destinées des nations.

Dans Charles d'Anjou, l'habile écrivain continue ce tableau de l'ascendant de la France. Le monde gravite autour d'elle, de ses rois, de ses idées. Longtemps avant Philippe-Auguste et saint Louis, sa suprématie est pleinement acceptée de toutes les couronnes, et toute cette gloire tient, dans la pensée de ce libre esprit connne dans la vôtre, à une grandeur morale dont le principe réside dans l'hérédité (|ue vous avez décrite, non pas seulement celle des mêmes droits, mais celle des mômes sentiments, des mêmes devoirs, du même orgueil patriotique, de la même sollicitude royale, pendant la suitedes siècles. Delà vient que la monarchie u'a pas eu de ;>lus haule expression dans Thistoire. Par

t-el ('\(!m|)li;, on cuiiiprciul la belli! parolo du Kicliolicu, (|iie, «si Dieu avait donné en toute eliose la persévé- <( lanceauvFraiieais, le soleil dans sa marche ne verrait a pas se borner le cours de leurs conquêtes. »

Un seul règne, dans les écrits de M. de Saint-Priest comme dans vos paroles, Monsieur, aurait manqué à celle mission de puissance et de gloire qui dislingua la race de nos rois, le règne (jui a laissé s'alfaisser la Pologne! Me permettrez -vous de rechercher si l'arrêt est fondé?

Il l'est par celte justice de la Providence qui nous fait étendre les sévérités, que méritent trop les choses du dedans, aux choses du dehors, sans nul souci! Aussi M. de Saint-Priest, en commençant, s'exprime-t-il avec rudesse j puis, il en vient à signaler lui-même un étrange contraste entre les sentiments du roi de France, toujours incliné du côté de la Pologne, rappelant sans cesse à ses ministres ce grand intérêt, et l'ardeur des philosophes à ne voir dans le démembrement qu'une matière à tlatterie pour les co-partageants. 11 ne peut pas trouver éclairée cette politique des gens d'esprit, et ajoute avec une loyale tristesse ({u'ils avaient désintéressé la France des destinées d'un allié séculaire, simplement à cause de ses fermes croyances. Aussi finit-il par absoudre pleinement Louis XV de son inaction, en nous le montrant, seul dans le royaume, agité du partage. Vous êtes plus rigoureux, Monsieur, et pourtant, ne s'agit-il pas du prince qui conquit à sa maison le royaume de Sicile, le royaume de Naples, le duché de Parme, depuis les Farnèse toujours grandi par ses princes? N'est-ce pas lui encore qui nous avait donné sur les mers l'Ile de France, qui, à l'heure même du partage, nous donnait sur nos confins

les |)liis iiiii)oitanls la Lorraine, le eoiiilat Veiiaissin, la Corse? Quel conquérant, a jamais laissé à sa nation de tels monuments de son passage? Est-ce bien là réellement l'oubli de Fonlenoy, et, j'ajouterais, de dix autres grandes journées que ce règne a inscrites dans nos annales ? Ne faudrait-il pas admirer, au contraire, celte sève patriotique, qui résiste aux dérèglements mêmes, et, parmi tant de fautes, a le mérite de reporter en avant toutes nos frontières à la fois? Comment M. de Sainl- Priest, si expert en ces matières, n'a-t-il pas remarqué, dans les, pièces mêmes qu'il publie, que c'est par nos accroissements soudains et menaçants que les trois puissances répondent aux réclamations très-positives de la France? Ces accroissements étaient flagrants; la Corse exigeait une armée pour se plier à son destin ; en insistant, Louis aurait été seul contre tous, ce que n'admet pas une politique sensée. Il n'avait pas même avec lui l'Angleterre, saignante et irritée des plaies de nos victoires, aux prises déjà avec le soulèvement de l'Américjue, inquiète de nos pas en avant vers l'Allemagne, vers les Alpes, vers la Méditerranée surtout ; car les conseils britanniques étaient particulièrement troublés de la possession de cette île guerrière, dont Rousseau disait qu'elle allait étonner le monde. Et, en effet, la prédiction a été remplie! Ce n'est donc pas assez de reconnaître que Louis XV, sur cette (juestion, était seul dans son royaume, comme le proclame avec justice M. de Saint-Priest; il était seul dans l'univers. Vous serez de mon avis. Monsieur; vous penserez i{ue si nous oublions tout ce (jue Louis XV nous a donné, par iidelilé à l'esprit invariable de sa race, du moins

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lie riiil-il l'.as y Irouvcr nu Icxtc (raccusalioii ((Uilrc sa incinoirc. Il y aurait do (|iioi tiécouragcr les rois des acquisitions territoriales!

Les ouvrages de M. deSaint-Pricstsonlécrilsd'inisl\lc plein de mouvement et de lumière, qui en fait le charme. Ils sont rapides, clairs, spirituels. On sent combien son goût si sûr méditait assidùmenirinimilable modèle, (jne le XVIII* siècle nous a offert, de la perfection de ces qualités, naturelles à l'esprit français. Peut-être, sous ce rapport, et à tous les points de vue, son discours de réceplion à l'Académie est-il son œuvre la plus parfaite. Uni nous eût dit que c'était la dernière?

Les crises politiques et sociales servent k montrer ce (jui réside au fond des esprits et des âmes. L'épreuve de 1848 avait été bonne à M. de Saint-Priest. On le vit rechercher, parmi les cris des factions, ce qu'il avait lui-même nommé « la gloire de se montrer miprès des « motiarchies qui tombent. » Ces sentiments étaient un héritage de famille. Les événements ne devaient lui inspirer que des pensées conformes à tous les cultes de sa maison.

C'est à cette époque que l'Académie lui avait ouvert ses rangs. Il s'inspira dignement de l'étrange situation de son pays. Il parla avec respect de tout ce qui était abattu, avec mépris de tout ce qui était menaçant. Il fit remonter hardiment l'origine de nos malheurs jusqu'à ce siècle qui avait tenu tant de place dans ses pensées. Parlant de Rome, il n'y aperçut que le grand vide de la papauté absente, comme lamonarchie absente était ce qui le frappait douloureuseuKmt parmi nous. Vnii rare et triste rencontre l'avait ap|>elé à honorer en

— (;i — même temps deux mémoires, qui lui donnaient lieu de réunir dans un même hommage des causes réunies par la fortune dans une même adversité. Il lui fut donné de faire entendre là, sous ces voûtes, avec solennité, ses derniers vœux : c'étaient ceux tout à la fois d'une noble intelligence et d'un noble cœur.

Tant de dons éminents ne se montraient dans leur éclat et leur maturité que pour nous être aussitôt repris. Jusqu'alors son esprit si brillant, où s'arrêtait l'attention du monde, avait caché l'homme véritable au lieu de le révéler. On était loin de deviner une âme tournée, sans cesse, dans la solitude etrinlimité, vers les grands problèmes de la vie humaine. Et pourtant il éprouvait cette inquiétude des natures d'élite, dans ses plus infinies délicalesses. En même temps, l'esprit chez lui n'empiétait pas sur le cœur. Il trouva un déchirement profond dans celte religieuse mort , que vous avez dite avec émotion, d'un gendre jeune, distingué, qui devait bien porler un grand nom. Peu de jours passèrent : il y trouvait un e\em[)le et un refuge ! Par une étrange dispensatiou, ce cœur, tout rempli de l'amour de son pays, avait commencé et devait finir de battre aux foyers de l'étranger ! Ce fut, sur le lit de mort, son cri de douleur. Mais, déjà, il avait chrélienncment accepté tous les sacrifices, et il laissa, pour consolation à son pays, ce grave enseignement, de grands souhaits, de grands travaux, déjeunes et nobles âmes ([ue vos paroles tout à l'heurc! ont profondément touchées, et dont les soins pieux nous rendront, dans une autre génération, avec tout ce (ju'il a été, tout ce qu'il aurait pu oÀrv.

Entre votre prédécesseur cl vous, Monsieur, il y a une chose commune, c'est l'amour exalté, la constante sollicitude pour la patrie. Du reste, tout dilîère. Presque contemporain de la révolution que vous deviez tant de fois combattre, vous êtes né au sein de celte grande bourgeoisie, trop liére pour être jalouse ; trop éclairée pour flotter au vent de l'esprit dedésordre ; dans tout le cours de l'histoire, attachée à la royauté. La terreur n'eut garde d'épargner celte classe loyale et sensée. La mort plana sur votre famille. Un étudiant de vingt ans fut trouvé majeur pour l'écliafaud. Vous aviez un aïeul dans cette municipalité de Sedan, dont les vingt-quatre membres périrent à la fois, comme anciens complices de M. de la Fayette. Votre père ne fut sauvé que jiar miracle. Votre mère manqua mourir de la mort du roi. On peut dire que, bien enfant alors, les impressions de votre berceau firent votre destinée. L'horreur de ces spectacles retint votre père, le reste de sa vie, loin des emplois publics, dans le libre exercice d'une profession qui ne fait pas de victimes, et qui les défend. Il s'y rendit considérable par quatre-vingts ans de talents et de vertus. Un seul bien et une seule gloire auraient pu manquer à sa vie : la Providence les lui donna. Il vécut assez ])our se voir surpassé par son fils !

Je ne rechercherai pas. Monsieur, quels furent les maîtres de voire enfance. Vous-même vous nous l'avez dit, à la tribune, très-à propos; car il s'agissait de liberté religieuse, et ce sont les Oratoriens de Juilly qui vous ont élevé! Ils s'en sont beaucoup vantés. Comment oublier votre accent, votre émotion vive et charmante

ail récit do colto pronionadc de volro onlance où lonl à coup la jeune baude se trouva en présence du premier Consul? Il alla droit à elle, l'interpella -.curieux dialogue du conquérant et d'une troupe d'écoliers qui n'étaient pas même des conscrits ! Vous le dévoriez du regard, nous avez-vous dit. S'il avait su qu'il y eût là un orateur, son œil d'aigle vous l'aurait rendu.

Une belle parole du grand liomme qui a décrit l'orateur politique, avec tant de puissance et de tristesse, quand pour les Romains ce n'était plus qu'un souvenir, est de rechercher, au sujet de celui soiis lequel la tribune aux harangues s'était écroulée, ce qu'il appelle l'éducation de son éloquence. Si on faisait ce travail sur la vôtre, on trouverait qu'une sollicitude pleine de lumière vous avait bien armé pour le combat, avant même que vous fussiez résolu à vous y engager. S'inspirant des préceptes de la sagesse an tique, qui, pour former celte œuvre difficile, kl plus accomplie, a-t-on dit, et la plus rare cpii se pût trouver, voulait tout l'ensemble des connaissances humaines, votre père vous fit recommencer, au sortir du collège, à seize ans, sous un maître habile, le cours entier de vos études classiques. 11 vous fit pénétrer, plus tard, dans les sciences exactes aussi bien que dans les sciences morales. Il vous les fit approfondir; ce qui explique pourquoi un jour vous vous trouverez prêt à tout, comment les finances n'auront pas de plus habile interprète, comment il vous arrivera d'éclairer d'illuminations soudaines les hauteurs de questions métaphysiques et religieuses. On ne peut assez le dire à cette jeunesse qui nous écoute : Partout où se voit la supériirité, on peut être sûr que les fortes études et le travail opiniâtre ont passé par là.

Voilà l'école qui vous forma. D'allaclianls cl irislriiclils mémoires, jiiihliés par lo doyi-ii vénéraMe du barreau Irançais, dans sa (lualre-viuytième auuéo , luul \oir (jue vous trouviez, sous le toit paternel, unis à une vive et ferme intelligence des intérêts présents, le culle du droit, de la justice, des lois éternelles de la providence, des lois anticiues de votre pays, lo respect de ses souvenirs, celui des hiérarchies tjui ont fait sa puissance, c'est-à-dire ce (lu'il y a de plus solide dans les principes sociaux, et le seul amour i)lein et entier de la pairie. Car celui-là ne distingue pas entre les classes, ni les temps : il ne date pas de tel jour. Il ne prétend pas couper en deux le cours de notre existence nationale, le cours de notre gloire. 11 étend à ce grand fleuve tout entier notre reconnaissance et notre orgueil. On raconte que, sous l'empire, dans cette année 181-2 si éclatante d'abord, une famille respectée s'était réunie pour délibérer, avec un jeune homme plein de feu et d'avenir, sur sa carrière. Tous la voulaient active, à l'instar de son esprit et du temps. Quelques magistrats conseillaient les emplois publics. Le jeune homme avait hésité jusque-là entre toutes les vocations généreuses : les autels d'abord, puis les armes, puis la poésie, qui s'était trahie par des jets brillants, et se joignait en lui à un de ces amours innés des arts, où le goût se révèle, où le sentiment du beau s'exalte et se règle. 11 écoutait pensif, agité. Tout à coup : « Sans doute, dit-il, je veux a une existence occupée, une carrière active; mais je la « veux de tous points indépendante : je ferai comme « mon père ! » Vous avez tenu parole, Monsieur. Depuis lors, quarante ans se sont écoulés; bien des gouverne-

— G5 — menls ont passé sur la France; vous avez été mêlé toujours aux alîaires publiques, et, quand, au milieu de cette solennité, votre pays vous contemple, seul peutêtre dans cette enceinte vous ne portez d'autre distinction, d'autre marque de vos travaux, que la palme académique, qui vous vient de nous, et le rayon, qui vous vient de Dieu!

Voilà où je reconnais votre dénùment. Monsieur. Mais celui-là se lie à une distinction d'une autre nature. Au barreau, toutes les causes réclameront l'appui de votre parole; orateur politique, vous n'en servirez qu'une. Votre vie entière seradévouée aune même pensée, qu'aux jours de sa puissance vous appeliez la fidélité au principe de la monarchie; qui, depuis, a reçu de la fortune un nom admis et respecté par tout le monde : la fidélité inviolable à l'adversité !

C'était une particularité rare et glorieuse de proposer pour but à votre carrière l'attachement à une règle perpétuelle, dans ce pays où tout passe ; le respect d'une grande idée d'ordre, qui veut la stabilité an sommet do rÉtat pour alTermir la société entière, en présence d'une révolution toujours vivante, dont le génie est de ne reconnaître dans ce monde que des faits, en les voulant toujours changeants. On ne peut suivre le cours de vos travaux sans remarquer qu'à quelque titre que vous vous fassiez entendre, votre langage porte partout l'euipreinte de vos maximes. Chez vous, le jurisconsulte et le citoyen se confondent. Vous ne distinguez pas l'application des lois, des lois elles-mêmes. Fidèle aux grandes définitions de la jurisprudence, vous ne séparez point des choses que Dieu a unies.

C'est lin devoir de le dire, en ce lieu où on rcclierclio les sources de l'éloquence : là est \v principe de vos succès. L'aii de la parole ne se couleute pas, pour ressorts, de la dialecliiiue, du style, de la pensée luènie. 11 lui faut une foi sincère, une noble cause, ce que les maîtres de l'antiquité appellent trop vaguement la vertu. Alors l'artiste disparaît ; le penseur se transforme : l'homme se montre, l'homme public, qui aura sa part des fautes, mais (jui, selon votre belle expression, ne se laissera pas gouverner au vent de la fortune.

L'ère de 181 4 marqua vos débuts. Vous deviez entrer dans la carrière avec tout cet ordre d'institutions et d'idées qui vous était cher : la chaîne des temps renouée, les lois appuyées à la loi fondamentale de la monarchie, l'ancienne société et la nouvelle appelées à mettre au service de l'avenir des forces trop longtemps divisées, la liberté fondée après tant de tourmentes, nobles perspectives où se reposait le monde! On sait quel trouble y apporta l'orage des Cent jours.Votre première apparition eut lieu alors. Elle fut solennelle. La France, en apprenant à vous connaître, sut qu'ayant des opinions ardentes, votre cœur et votre raison les gouvernaient. Le temps devait faire voir, de plus en plus, que vous saviez vous séparer de vos amis sans vous séparer de votre cause, que le dissentiment ne vous était ni l'occasion de rinconstance, ni le prétexte de l'infidélité.

Désormais vous comptiez dans les affaires publiques, et la France d'alors, qui avait connu tous les déchirements et toutes les proscriptions, animée par une longue contrainte autant que par une catastrophe cruelle et des désastres récents, n'était que trop ce que vous venez

de nous la montrer à grands traits : mal préparée par la révolution et le pouvoir absolu aux retentissantes et pacifiques libertés du gouvernement représentatif ; divisée en partis, qui cherchaient dans les institutions nouvelles des armes pour leurs passions, plus que des garanties pour leurs droits; les uns n'y voyant que des instruments pour alïronter le trône, les autres pour le maîtriser ; tous poussant aux tempêtes, les cœurs fidèles sans connaître les périls du présent, les esprits éclairés sans calculer ceux de l'avenir : génération agitée, qui portait en soi toutes les conditions de la discorde et des révolutions, comme aujourd'hui, renouvelées, instruites, grandies dans les mêmes mœurs et le même état social, sous les mêmes lois et les mêmes couleurs, les nôtres ne peuvent avoir que des motifs de rapprochement et des besoins de stabilité !

Dans cette mêlée des esprits et cette nouveauté des institutions, la justice fut sans cesse invoquée pour fixer le sens des lois et les revêtir de sa puissance. Monarchique avec des idées de liberté intrépides, vous portiez dans ces difficultés des clartés soudaines, des solutions imprévues, une sorte de jugement supérieur et une puissance de discussion qui firent bientôt autorité. Les litiges delà presse vous donnèrent lieu de traiter ainsi avec éclat toutes les questions débattues d'un régime qui s'appuyait aux siècles, et n'avait pas de précédents. Ils amenèrent sous votre patronage les plus grands noms du temps, Lamennais au faîte de sa renommée. Chateaubriand au déclin de sa vie, qui sais-je encore? On comprend ({ue, tout à l'heure, les souvenirs de la Sainte-Chapelle vous soient revenus à la pensée. Votre parole grava ce nom

— G8 — dans la mémoire publique, le jour où vous aviez à vos côtés l'auleurdii Cicnie du Chrislianismc, sous les voûtes du palais et à quelques pas de la chapelle de Saint-Louis. Ce plaidoyerostde ceux qui restent. Monsieur; c'est votre iliscours pour le poëte Archias.

Peut-être faut-il placer plus haut encore votre défense de ce prêtre, au génie extrêmC; (jui ne devait comprendre que les cimes inaccessibles ou le fond des abîmes, quand, d'une main hardie, meltanten présence les temps, les pouvoirs, les droits, vous découvrîtes aux regards étonnés les problèmes que présentaient les rapports de l'ordre religieux et de l'ordre politique, dans l'état libre que la Restauration créait pour la France. Les succès (ju'il vous arrivait d'obtenir sur^un pouvoir ami peuvent consoler les gouvernants d'une autre époque d'avoir fait à leur tour, quelquefois, les frais de vos triomphes.

Mais vous n'aviez pas seulement l'attribution de la monarchie, de la liberté, de l'Éghsc, de la gloire, je pourrais ajouter : des grandes questions pratiques qui tiennent tant de place dans la société moderne, et où vous saviez aussi déployer une rare puissance. Qui, plus que vous, a connu la gloire des débats criminels? C'est là que se dépensent sans mesure ces deux forces essentielles de l'éloquence judiciaire, la réflexion qui sait, cooidonne, se souvient, discute, prouve, est invincible, et l'émotion vraie, p.rofonde, communicative, qui est plus invincible encore. C'est là aussi qu'il faut avoir suivi les princes du barreau, parmi les impressions contraires des intéressés, de l'auditoire, des magistrats remuant avec la double puissance du sentiment et de la

raison les prolomleurs de la conscience ! Cette asseuiblce, qui vient de \ous entendre pacifique et charmé, serait trop surprise si j'essayais de dire combien, une fois dans le redoutable sanctuaire, les plus maîtres d'eux-mêmes, quand ils voient la dignité d'une femme, la vie d'un homme, la fortune et la renommée d'une famille livrées au hasard des effets de leur discussion et de leur talent, dans un drame saisissant, parmi vingt incidents tragiques, après quatre, après cinq heures d'une de ces plaidoiries brûlantes où l'hounne passe tout entier dans sa parole, peuvent arrivera être ardents et terribles! Cicéron parle de la crinière du lion, et c'est l'œil en feu de l'orateur qu'il y compare. Ici, c'est l'orateur même qui donne l'idée de ce roi irrité du désert! Ou plutôt, car l'homme a tort toutes les fois qu'il se compare à autre chose qu'à lui-même , c'est un de ces moments où, s élevant par d'impétueux élans, parmi d'inépuisables éclairs, au-dessus de tous les parallèles, laissant le créateur à froid loin de lui, l'orateur inspiré donne la plus haute idée que l'imagination puisse comprendre des forces de l'àme et de l'intelligence humaine!

Connnent oublier qu'il vous a été donné, par l'effet de nos malheurs, de retrouver à travers nos ruines une image du barreau antique, quelque chose de ces clientèles qui comprenaient les royaumes et les rois? Qui ne sait que vous avez eu le rare honneur de voir successivement votre assistance réclamée par tout ce qui a régné sur la France; les princes que vous aviez aimés, ceux que vous avez à regret combattus, d'autres encore !... Je détourne mes regards, je ne veux pas voir tous ces grands clients à vos cotés. Que j'y trouvasse les

adversilcs on (|iii se réiinisï^eiil tous les ciilles de mu vie, que j'y trouvasse la puissance, l'ordre du monde est trop atteint {)ar ces lémoignages de nos vicissitudes. L'âme ne se relève qu'en entendant retentir, de \otre voi?; éclatante, sous les voûtes du vieux palais de la justice, ces mots tutélaires, et, grâce à Dieu, imnmables: Forum eljus^/

Sans doute, forum et jus! Le droit et la justice, premiers besoins des nations, intimes instincts d'un peuple dont la constitution judiciaire a tenu une si grande place dans ses destinées, lidèles attributs de ce séculaire barreau qui est une des gloires et une des libertés de la France ! C'est par là que votre profession vous a été chère toujours, que partout vous vous êtes montré fier de votre Ordre, comme il l'est de vous. On l'a vu, à deux reprises, vous placer à sa tête; et le nouveau bâtonnier-, en exprimant une de ces nobles craintes : «qu'on ne « s'aperçut qu'après avoir été si haut, le hâlonnat, par « une loi de ce monde, ne pouvait que descendre, » disait éloquemment :

« D'autres peuvent admirer comme nous son talent, « dont nous avons été si fiers de voir l'éclat rayonner M au laîte de l'ordre; mais nous avons, plus que per- « sonne, sujet de l'honorer et de l'aimer, nous, anciens, « qui, à l'œuvre, avons pu reconnaître son religieux « amour pour nos règles; vous, jeunes confrères, qui « deviez vous étonner de le voir , dans les grandes « préoccupations de sa vie, suivre si assidûment les

1 Procès relatifs aux décrets du 22 janvier.

2 M"= Belhmont, i novembre 1854.

« liavaux de la voire, pour vous iuiiier aux secrels «le « ce grand art qui, de nos jours, n'a pas connu un plus « grand maître ! »

Qu'ajouterais-je? Le suffrage des pairs est à la fois le plus sûr, le plus glorieux et le plus doux de tous.

Cependant la tribune vous attendait. Vons lui fûtes donné le jour même où le permettaient les lois, il y a vingt-cinq ans , à un moment solennel. La monarchie avait fermé les plaies de la France ; ses armes avaient assisté l'Espagne, affranchi la Grèce, rendu la sécurité à la Méditerranée en paraissant sur le sol africain pour une grande conquête; c'étaient ses institutions qui nous avaient appris tout ce que nous savions de gouvernement représentatif; voilà les pensées où pouvaient se fonder pour elle vos plus grands espoirs, et, par la fatalité des principes, des ombrages contraires qui étaient aux prises encore, vous ne deviez paraître dans nos assemblées que pour voir sa chute soudaine; pour marquer, avant les événements extrêmes, une douloureuse prévoyance, après im loyal courage. La première fois que M. Royer-Collard vous avait entendu, il s'était écrié que vous étiez une puissance. Je m'assure que le mot, dans ce moment, ne trouva pas le chemin de votre orgueil! Il ne vous fit sentir (jne votre faiblesse, par cette amère douleur des esprits convaincus et des âmes dévouées, d'avoir devant vous un de ces courants d'opinion qu'aucune main ne domine, qu'on ne surmonte quelquefois qu'à la condition de s'y confier, que votre voix était impuissante à détourner de sa route.

Il y eut là toute une première époque, tout un rapide

inlervalle d'agitation et d'incertitude, où la société même il il en (|iic3t ion, où les idées et les passions, dont nous avons vu depuis la victoire, disputaient l'empire à la royauté du 9 août. Sans vous unir avecccux qui travaillaient à afierinir l'ordre nouveau, afin de conjurer les périls qu'on pouvait mesurer dès lors, votre voix, cependant, signala chaque jour, d'une façon intrépide et utile, les entreprises qui menaçaient de dominer les lois et les pouvoirs. Vous n'aviez pas d'alliés encore ! C'était un combat désesjtéré au milieu des ruines et superbe, sinon pour nous aider toujours à sauver tout ce qui était resté debout, du moins pour marquer à tous les yeux le niveau où le flot soulevé prétendait monter.

Parmi ces épreuves, le gouvernement s'était constitué. Autour de lui, et à son exemple, s'engageait, dans les chambres et dans la nation, la lutte héroïque qui devait marquer à la^ révolution un point d'arrêt de dix-sept années, et fournir l'une des plus grandes expériences de gouvernement représentatif que le monde ait connues. Aux amis de l'ordre et des lois s'offraient des routes différentes... L'histoire dira de quel éclat vous avez su semer la vôtre. Elle comptera vos grandes journées. Je ne fais que la devancer, en disant que le contraste de l'ardente discussion de tout ce qui passionnait la pensée publique et de l'esprit supérieur des affaires vous fit promptement, comme au barreau, une situation grande et distincte dans le parlement. Parmi bien des modèles excellents, les intérêts positifs de notre société n'avaient pas d'orateur plus pratique, plus saisissant, et le lendemain lapolilique vous retrouvait vous-même; ou plutôt, non ! elle ne vous avait pas quitté. Quels que

lussent les sujets, vous saviez bien que vous taisiez sentir à voire pays quelles forces, naturellement amies de l'autorité, manquaient à la libre action du pouvoir et au jeu journalier des institutions. Car le propre de la monarcbie représentative est de ne pouvoir se passer, dans une société surtout combattue comme la nôtre, de l'accord des classes éclairées et des forces conservatrices, partout et toujours. Ceux qui, depuis nos dernières subversions, sont allés assidûment et fidèlement se nourrir, auprès du feu roi, des entretiens de son exil et des leçons de sa sagesse, savent qu'il n'avait pas de plus constant sujet de méditation.

Je puis le dire: pendant les dix-buit années, en vous suivant du regard, avec une juste admiration, dans tant de débats oi^i vous portiez tout ce que l'éloquence peut avoir d'empire et de prestige, en vous sacliant gré de contribuer, pour votre part, à revêtir le gouvernement représentatif de toute sa magnificence, même quand c'était nous créer des difficultés de plus, combien de fois n'ai -je pas pensé ({u'avec la faiblesse du corps social et les faciles entraînements du génie de la France, les gouvernements ne pouvaient éternellement mener de front deux guerres : contre les éléments de désordre conjurés, et contre les éléments d'ordre dissidents ? Vous-même vous faisiez entendre de lointains présages. Il arriva que le nom de la république tonnât dans votre bouche, comme la fatalité inflexible des principes qui avaient prévalu un jour, des pentes oîi était la France! En cela, vous aviez trop d'avantages : car votre dissentiment aidait à »vos prophéties.

Vn ancien trcs-illustru, exposant les règles du gouvernement par rélo(jiience^ distribue les âmes en |)lusieurs classes qu'on doit étudier pour ai)pli(|uer à chacune le régime oratoire le plus favorable. Je me persuade que l'âme française est, en eil'et, à part, (ju'il faut un langage exprès pour elle, et ce sont les nobles cordes que l'orateur doit savoir chercher et saisir! Il est tenu de parler à la passion, à la fierté, au dévouement, au courage, plus qu'à la froide raison ; il a prouvé assez, quand il a ému; et personne n'eut ces dons plus que vous! Comment aussi ne pas penser que ce doit être une grande joie de se sentir en communication avec un tel auditoire, de trouver tant d'échos pour les grandes pensées, d'avoir le droit d'être plus fier de son pays en

l'étant justement de soi-même? Vous pourriez nous

le dire. Qui l'a su autant que vous? Vous ne me permettriez pas de relire le moindre des hommages qui vous étaient adressés des extrémités contraires de l'horizon. Un autre eût été enivré ! C'était votre gloire de ne pas l'être. Il fallait vous voir, les jours solennels, passer et repasser devant cette tribune que vous alliez remplir, inquiet, agité, hésiterais-je à dire : timide? C'est le mot de Cicéron parlant de Crassus, parlant de lui-même aussitôt après. Pourquoi non? Les âmes supérieures mesurent les obstacles et le but, au lieu de se mesurer elles-mêmes. Et plus le but est placé haut , plus, les obstacles grandissent 5 leurs yeux.

Vous rencontriez éminemment autour de vous ce qui impose, mais élève : c'était de n'être pas seul sur ce grand théâtre, de savoir quels autres combattants vous y attendaient, si puissants et si divers (^ue jamais peut-

elle imliou ne se vit dans le inèiiie lenii»s, cuiiiine la France à ses deux tribunes, de tels représentants et de tels intcr[)rètes... Je suis sûr d'exprimer la pensée de rAcadémie, en disant combien elle regrette {)lusieurs absences involontaires, en particulier l'accident grave qui empêche d'assister à la séance l'un de ceux qui auraient été le plus empressés à vous faire accueil, et à s'asseoir aussi auprès devons *. On peut le dire : nous avons connu , dans toute sa grandeur, ce que l'orateur romain appelle si bien : Certamen honeslum et disputatio spkndida! L'époque en restera marquée , dans le plus lointain avenir, d'un sillon de gloire.

Gloire véritable, en ce que la discussion parlementaire, pendant ces dix-huit années, n'a rien détruit et a tout maintenu. Pour détruire, il fallut l'étoutfer, en convoquant d'autres lutteurs que ceux qui parlent et qui pensent. Jusqu'au dernier jour, elle maintint l'ordre, les lois, la paix, les premiers biens des nations. Elle donna pour appui à cette politique le vaste état militaire et le vaste étal naval qui font aujourd'hui la dignité de la patrie et l'envie du monde. Elle y joignit, sans s'arrêter aux sacrifices, l'occupation entière de l'Algérie, le protectorat de la Grèce:» la constitution d'un État nouveau et ami à nos portes» vingt grandes actions de guerre, des expéditions glorieuses dans le monde entier, le drapeau de la France planté au centre de l'Océanie, de ce nouvel univers où, à présent encore, par une semblable sollicitude, d'autres établissements français vont s'appuyer au

1 M. Thiers.

[)r(iiii('r do Ions. Que de crcatioiis ulilcs ou siipcîhos ello voulut, dont on incriuiinu loii^lcni|)S la niaj^^iificence! Dirai-je ce qu'elle lit pour la r(;ligion , les sciences, les lettres, tout ce (|ui est l'ànie et le génie d'un |)euple? Non! elle n'a été ni anarclii(iue, ni avare, ni matérialiste. El c'est à dessein, Monsieur, que je rappelle devant vous ses actes ; car vous y avez votre part. Vous n'avez pas toujours combattu. Défenseur d'une grande pensée et d'une grande gloire, vous avez voulu les nuinificences fécondes, l'armée puissante, la flotte conforme aux traditions de Louis XVI et de Louis XIV, la chaire de saint Augustin relevée après quatorze cents ans a l'ombre de nos armes, la conquête africaine enfin étendue à ses extrêmes limites. Quand vous lisez, dans un bulletin de victoire, que les fantassins terribles de l'assaut de Conslantine sont les premiers soldats du monde, et, dans un rapport.de siège difficile, que ceux de nos régiments (|ui touchent la terre d'Africjue sont les plus promptement acclimatés aux souffrances et aux périls, vous aussi vous pouvez dire, suivant l'expression de ce garde des sceaux de Louis XIII qui sembla vous pressentir, et dont naguère vous proposiez l'éloge au jeune barreau de France : « Mon pays ne saura gagner victoire, que je « n'aye part à ses trophées ! »

Enfin, après la plus longue durée qu'ait vue la société nouvelle, à pareil jour que celui où nous sommes et presqu'à ces mêmes heures que nous venons d'entendre sonner sur nos têtes, la révolution reprit sa marche; elle réunit les deux chartes et les deux royautés dans un même destin, en apportant, avec tous les maux et tous les périls (ju'on avait pu prévoir, la foule des enseigne-

ments et des résultats inattendus qui étaient le secret de Dieu. Le pouvoir, les libertés, Tordre social furent entraînés. Seule, la discussion survéculà latempête et elle sauva la France. Les assemblées qui sont venues alors, ces assemblées souveraines vous donnèrent un plus grand rôle, qui sera un de vos premiers titres d'honneur dans l'avenir. C'était le temps dont votre prédécesseur disait, à la place oii vous êtes, « que l'acte le plus courageux « était de ne pas désespérer des destinées humaines! » Vous eûtes ce courage. La France vous compta dans cette élite malheureusement incomplète, mais intrépide et fière , de grands esprits et de grands cœurs, qui empêchèrent la société d'arriver au fond des abîmes. Les uns éprouvés dès longtemps, les autres nouveaux et déjà supérieurs, rendirent à la France, par la parole, par l'épée, par le gouvernement, de ces services que dans une nation personne ne peut oublier. Les finances , les affaires religieuses , les questions de droit, des questions d'honneur, vinrent comme d'elles-mêmes se placer sous votre main. On put vous attribuer, on put attribuer à d'autres encore cette gloire du grand magistrat, je m'aperçois que je puis nommer Mathieu Mole', dont on disait, en 1048, exactement deux cents ans auparavant , qu'il n'avait jamais mieux parlé que da)is le péril.

Dans le naufrage prolongé de la patrie, quand tout restait incertitude, vous aviez un fanal, une marche tracée. Peut-être aussi jamais votre parole n'eut-elle de plus grandes fortunes. Si une faction sans croyances vous jette

» M. le comte Mole, indisposé depuis plusieurs jours, esl absent.

niuîaHirniaUoii liaulaine, vous lui lancez ce inotoii toute la philosophie S(! résume : « Vous êtes des honmies de « doute 1.... et vous prétendez savoir où est la vérité! » Si on discute une (jucslion religieuse, si ou vousdemande ce qu'est l'Église, vous trouvez cette détinilion si simple et si forte : « C'est la société des âmes que les mômes « croyances lient devant Dieu. » Si des déterminations sont à prendre à l'égard de cette république qui ne laissait d'autre doute que de savoir auquel de nos gouvernements monarchiques elle ramènerait la France et par quels chemins, vous vous élevez plus haut encore....

Quelque part, traitant des plus beaux modèles connus de l'éloquence humaine, Voltaire place au-dessus de tous les autres ce passage de Massillon, où, entrouvrant en quelque sorte la voûte du temple, l'orateur fit apparaître tout à coup aux yeux de l'assistance éblouie, et rendit, pour ainsi dire, visibles les symboles qui remplissaient sa pensée.

Il vous fut donné d'avoir un de ces mouvements, de montrer à la république étonnée une de ces images; et, si l'universelle émotion n'a servi qu'à votre gloire, si la France s'est arrêtée sous un autre abri, nous sommes bien sûrs que vous vous retranchez dans ce que Démosthène appelait son hardi paradoxe, quand il se vantait d'avoir conseillé les Athéniens sans rechercher si la bataille de Chéronée serait gagnée ou perdue, sans consulter les oracles de la fortune, mais en consultant ce qu'il croyait conforme à leurs lois, à leurs mœurs, à la mémoire de leurs aïeux, à l'intérêt de leur postérité. Tout le monde n'a pas à son usage les paradoxes et les exemples de Démosthène !

Et,'mainlonanl, Monsieur, après avoir brillé aux premiers rangs du barreau de France^ aux premiers rangs de nos grandes assemblées sous trois régimes, après avoir protesté contre la chute d'un grand principe en 1830, en 1848 contre le péril de tous les principes, et contribué d'une main ferme à sauver TÉtat, d'une voix ferme donné votre avis sur les destins publics, ne dites pas cà cette assemblée, qui se lèverait tout entière contre vous, que vous ayez disparu avec Je théâtre de vos labeurs! De ce calme et studieux asile oîi vous suivent les regards publics, employez vos médiUitions fécondes à l'honneur de ces institutions auxquelles vous teniez par amour des garanties autant que par instinct de gloire, et qui ont à la fin partagé la chute des édifices dont elles avaient cru pouvoir impunément séparer leur fortune. Recherchez pourquoi elles sont tombées, afin de rapprendre à votre pays, avide, vous le voyez, de vos enseignements, et peut-être trouverez-vons que Montesquieu, au dialogue d'Eucrate, en a donné la raison, quand il a dit que, «quel « que soit le prix de cette noble liberté, il faut savoir le « payer aux dieux ! » Notre malheur a été une grande méprise. Nous avons cru que ce prix à payer, c'était de renverser sans merci tous les obstacles, par conséquent d'immoler autrui toujours; nous, jamais! Et le prix qu'il faut savoir payer à Dieu, c'est de se vaincre soimême, d'estimer à l'égal de la liberté les droits qui sont sa source, et les devoirs qui sont sa sanction. C'est surtout de renoncer à couvrir du nom de la nécessité les entraînements contraires, en apprenant qu'il n'y a dans le monde qu'une nécessité véritable, mais celle-là inflexible et éternelle : c'est LA JUSTICE !

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