A UN GRAND ARBRE
L'esprit calme des dieux habite dans les plantes. Heureux est le grand arbre aux feuillages épais; Dans son corps large et sain la sève coule en paix, Mais le sang se consume en nos veines brûlantes.
A la croupe du mont tu sièges comme un roi; Sur ce trône abrité, je l'aime et je l'envie; Je voudrais échanger ton être avec ma vie, Et me dresser tranquille et sage comme toi.
Le vent n'eftleure pas le sol où tu m'accueilles ; L'orage y descendrait sans pouvoir t' ébranler ; Sur tes plus hauts rameaux, que seuls on voit trembler, Comme une eau lente, à peine il fait gémir tes feuilles.
L'aube, un instant, les touche avec son doigt vermeil; Sur tes obscurs réseaux semant sa lueur blanche, La lune aux pieds d'argent descend de branche en branche, Et midi baigne en plein ton front dans le soleil.
L'éternelle Cybèle embrasse tes pieds fermes; Les secrets de son sein, tu les sens, tu les vois; Au commun réservoir en silence tu bois.
Enlacé dans ces tlancs où dorment tous les germes.
Salul, loi qu'en naissant riiomme aurait adoré I Notre âge, qui se rue aux luttes convulsivcs. Te voyant immobile a clouté que tu vives, Et ne reconnaît plus en toi d'hôte sacré.
Ah ! moi je sens qu'une âme est là sotB ton écorce : Tu n'as pas nos transports et nos désirs de feu, Mais tu rêves, profond et serein comme un dieu ; Ton immobilité repase sur ta force.
Salut! Un charme agit et s'échange entre nous.
Arbre, je suis peu fier de l'humaine nature ;
Un esprit revêtu d'écorce et de verdure
Me semble aussi puissant que le nôtre et plus doux.
Verse à tlotssur mon front ton ombre qui m'apaise; Puisse mon sang dormir et mon corps s'affaisser ; Que j'existe un moment sans vouloir ni penser : La volonté me trouble, et la raison me pèse.
Je souffre du désir, orage intérieur; Mais tu ne connais, toi, ni l'espoir ni le doute. Et lu n'as su jamais ce que le plaisir coûte; Tu ne l'achètes pas au prix de la douleur.
Quand un beau jour coininence et quand le mal fait trêve,
Les promesses du ciel ne valent pas l'oubli ;
Dieu même ne peut rien sur le temps accompli ;
Nul songe n'est si doux qu'un long sommeil sans rêve.
Le chêne a le repos, l'homme a la liberté...
Que ne puis-je en ce lieu prendre avec toi racines! Obéir, sans penser, à des forces divines.
C'est être dieu soi-même, et c'est ta volupté.
Verse, ah ! verse dans moi tes fraîcheurs prinlanières, Les bruits mélodieux des essaims et des nids, Et le frissonnement des songes infinis; Pour la sérénité je t'aime entre nos frères.
— Iti —
Si j'avais, ooiniiie lui, luul uu mont pour soutien. Si mes doux pieds Ircnipaient dans la source des chose.:», Si l'Aurore humectait mes cheveux de sos roses, Si mon cœur recelait toute la paix du tien;
Si j'étais un grand chêne avec ta sève pure.
Pour tous ainsi que toi, hon, riche, hospitalier, J'abriterais l'abeille et l'oiseau familier Qui, sur ton front touffu, répandent le murmure;
Mes feuilles verseraient l'oubli sacré du mal, Le sommeil, à mes pieds, monterait de la mousse; Kt là viendraient tous ceux que la cité repousse Écouter ce silence où parle l'idéal.
Nourri par la nature, uu destin résignée, Des esprits qu'elle aspire et qui la font rêver. Sans trembler devant lui, comme sans le braver, Du bûcheron divin j'attendrai la cognée.
Cette ivresse, cette exaltation du poète devant la nature ont trompé des critiques superficiels; ils ont cru y discerner un penchant vers le panthéisme mystique, vers cet espoir vague, mais passionné, de s'unir â Dieu dans les choses, de s'ensevelir ainsi, de s'anéantir dans son sein. M. de Laprade a été très sensible à cette accusation, car elle offensait ses plus chères croyances. Mais son œuvre est là qui proteste. Jamais, dans ses plus complètes extases, dans les heures où il unit plus intimement son âme à Tunivers, il n'oublie celui qui en est l'auteur; jamais dans ses vers la personne humaine ne cesse d'être distincte de la personne divine, dont le monde est Touvrage et dont les spectacles les plus enchanteurs ne sont que la manifestation. 11 y a, dans les doctrines panthéistes, une très
séduisante et, par conséquent^ 1res dangereuse embûche tendue à notre raison pour la faire choir daus Fadoration de la matière. L'auteur à'Hermia\ — je cite à dessein le titre de ce poème, le plus mystique de tous ceux de M. de Laprade, — n'y est point tombé. Sa pensée se mêle un moment à la Création, mais pour remonter aussitôt vers le Créateur : elle est pareille à l'eau du Ciel, qui est absorbée par la terre, mais pour reparaître bientôt dans le flot des sources, dont le murmure est une prière, dans la rosée des fleurs, dont le parfum est un encens.
Les Poèmes évangéliques^ ainsi que les recueils qui les suivirent, prouvèrent d'ailleurs que le besoin de solitude du poète avait été saris danger pour sa foi chrétienne, que le démon du doute n'était pas venu le tenter dans ses retraites au désert, et qu'il n'y avait pas été pris, comme les gymnosophistés de l'Inde, par le dégoût de la vie et par le vertige du néant. Maintenant, c'est Dieu, toujours Dieu, qu'il adore dans la nature ; il garde pour elle le même ardent amour, mais, sous toutes ses apparences, il ne cesse de voir distinctement ridéal divin; il lui emprunte des symboles, mais à l'imitation de Celui qui parlait si délicieusement sur la montagne des lis des champs et des oiseaux du ciel. De par son pouvoir de magicien lyrique, il prête une voix aux glaciers et aux torrents, il anime les chênes et les roses; mais toute cette symphojiie n'éclate que pour la plus grande gloire du Maître vivant et créateur et monte tout droit vers le ciel. Sacrifiant sur les hauts lieux et oubliant peut-être un peu trop l'humanité qui s'agite et souffre dans les vallées, M. de Laprade approche alors, autant que le permet le siècle,
ilo l'idéal qu'il s'est fait du poêle des temps primitifs, de l'antique Orphée; il devient, selon la belle expression de Lamartine, un véritable prêtre de la parole chantée. Le mot Dieu est celui qui jaiUit le plus souvent de sa plume; et, dans ses vers harmonieux et limpides, le nom sacré retentit sans cesse, ainsi que résonne, le soir, au milieu des bruits de la campagne, la voix d'une cloche de village appelant obstinément les fidèles à la prière.
Qu'on ne s'y trompe pas, cependant : mes paroles auraient étrangement trahi ma pensée si je vous avais représenté M. de Laprade comme un rêveur en dehors de toute humanité, un muezzin criant sans relâche le nom d'Allah du haut des minarets, un hiérophante toujours absorbé dans les mystères. Il n'a point cette mo- . notonie sacerdotale; il est beaucoup plus humain. Dans les Symphonies, par exemple, livre qui marque, selon moi, le point culminant de son œuvre, bien des poèmes, tels que Rosa mystica et la Tour d'Ivoire, contiennent un élément déjà plus vivant, plus dramatique, sont écrits sous la dictée de la passion. De plus, le poète. excelle dans l'expression de beaucoup de sentiments intimes, des sentiments de fa- < mille surtout, et les vers par lui dédiés à sa mère, à son père, à ses aïeux, sont pleins do tendresse respectueuse et font prévoir qu'il trouvera plus tard les accents si touchants du Lic?'e d'un Père. Dans ce domaine de la sensibilité, il abonde en mots de la plus pénétrante émotion, en vers tout entiers jaillis du cœur. Qui osera lui reprocher d'avoir gardé pour lui seul certains secrets de son âme, ou du moins de ne les avoir laissé deviner qu'à travers le brouillard de
l'abstraction ou sous le voile de rallégorie? Sans doute, la plupart des poètes modernes ne nous ont pas habitués à tant de réserve ; ils ont un besoin, un abandon de confidence, parfois bien indiscret, mais dont, moins que tout autre, j'aurais le droit de leur faire un crime, ayant moi-même à confesser quelques fautes vénielles sur ce point. N'est-ce pas un motif de plus pour que je respecte, pour que j'admire le chaste silence de M. de Laprade, qui lui était imposé par le plus délicat des sentiments, par la pudeur ?
Tant d'ouvrages d'une inspiration si haute et si pure, d'une forme si parfaite, avaient désigné M. de Laprade à l'attention, aux récompenses de l'Académie" Française. Parlant à M. de Laprade de ces lauréats qui deviennent des candidats, puis des élus, M. Vitet a comparé spirituellement T Académie à une mère de famille prévoyante qui songe d'avance aux alliances possibles. On peut donc dire que, depuis longtemps, M. de Laprade était pour l'Académie plus qu'un prétendant, mais une sorte de fiancé. Il augmentait ses titres à votre suprême faveur par ses remarquables leçons à la Faculté des lettres de Lyon, où l'avait appelé, dès 1847, la bienveillance de M. de Salvandy et où il commentait, en poète et en philosophe, les chefs-d'œuvre de notre littérature nationale. Admis, encore jeune, à l'honneur de siéger parmi vous, goûtant la douceur d'une heureuse union et voyant grandir autour de lui une belle et nombreuse famille, aimant cette noble profession de l'Enseignement supérieur, qui laissait assez de loisir au rêveur, assez de vacances au montagnard, sans richesses mais sans besoins, satisfait de sa renommée parmi les lecteurs choisis,
renommée que n'avait même pas souhaitée cet artiste vraiment désintéressé, M. de Laprade vécut alors des jotirs calmes et prospères, que le travail et les joies du foyer suffisaient à remplir. Ce ciel était trop pur ; un orage, un orage politique, y éclata.
Profondément attaché à ses convictions monarchiques et religieuses, M. de Laprade n'avait pas été sans partager les espérances, les illusions, pour mieux dire, qui naquirent dans beaucoup d'esprits à la suite de rincxplicable révolution de Février, et il fut de ceux qu'assombrit le coup d'État du 2 décembre. Néanmoins, il no manifesta pas tout d'abord son antipathie contre lo nouveau régime, estimant sans doute, et avec raison, que le poète est libre de ne se point jeter dans les tumultes. Mais, vers 1860, quand les conséquences de la guerre d'Italie inquiétèrent les catholiques, il publia, sur les choses du temps, quelques satires, plutôt morales que politiques, dont Tune, intitulée les Muses (TÉtat, fit destituer son auteur. L'émotion fut grande, la fonction de professeur de Faculté ayant été considérée jusque-là comme à peu près inamovible.
Permettez-moi de ne pas m'étendre sur les satires de M. de Laprade. Ce n'est pas qu'on n'y puisse rencontrer beaucoup de bon, et même de l'excellent ; on y remarque surtout une puissance d'ironie, une verve mordante qu'on ne soupçonnerait pas chez l'auteur de Psyché y et cette main, habituée à loucher la lyre virgilienne, a su faire vibrer les cordes d'airain de Juvénal. Mais ces satires datent de loin, et n'offrent plus qu'un intérêt rétrospectif. N'est-ce pas là d'ailleurs le sort ordinaire des vers politiques et ne sont-ils pas compa-
râbles aux balles de guerre? Elles sifflent et font leur œuvre de destruction, le jour du combat; mais elles sont froides, quand on les ramasse, le lendemain, sur le champ de bataille.
J'aime mieux insister sur la force d'âme qu'opposa le poète au coup qui le frappait. Ce coup lui était particulièrement cruel, car il diminuait ses médiocres ressoux'ces et l'atteignait dans ses besoins de père de famille ; mais il ennoblit encore plus cette existence si noble, en y ajoutant la beauté du malheur, du malheur subi avec le plus simple et le plus fier courage. M. de Laprade dédaigna la popularité que sa disgrâce lui improvisait, n'eut aucune faiblesse, ne laissa échapper aucune plainte ; il vécut seulement dans une plus étroite retraite et travailla davantage. On peut dire qu'à partir de cette heure do crise, le caractère do cet homme de bien se rapprocha autant qu'il est possible de la perfection morale et se revêtit d'une suprême dignité. Dans le cabinet paisible où il s'attarde près de sa lampe, protégé par le regard. des portraits d'ancêtres, il peut maintenant, comme il l'a raconté dans un mâle poème, voir surgir, une nuit, l'ombre du grand Corneille en personne. Le père àePolyeiicleeid'Ho^'ace est heureux de visiter dans sa solitude ce chrétien résigné, ce bon patriote, ce. frère pauvre, et il lui sourit avec bienveillance. Un tel hôte est digne en effet d'accueillir Corneille, de lui dire : Sieds-loi ! de parler avec lui d'honneur sévère, de stoïque devoir, et d'écrire sous sa dictée des vers dignes du maître.
L'incursion de M. de Laprade dans le domaine de la satire eut, du reste, un autre avantage que de lui fournir l'occasion de montrer, dans un jour d'adver-
site, la hauteur et la beauté de son âme ; elle lui révéla un style plus souple, plus familier, sans qu'il cessât d'être lyrique ; elle détendit, elle humanisa, en quelque sorte, son inspiration. Désormais le poète gravira toujours les cimes, mais, à la descente, il s'arrêtera dans les villages, entrera dans les fermes, s'entretiendra avec les laboureurs ; et la grandiose solitude de ses paysages va se peupler de figures touchantes. C'est ainsi qu'il écrit Pemette, et le succès populaire de cet émouvant et charmant récit le récompense de cette rénovation de son talent. Dans cette idylle héroïque, M. de Laprade n'a pas seulement doté les lettres françaises d'un poème qui se peut comparer sans désavantage à \Eermann et Dorothée de Goethe ; mais, comme pressentant nos prochains malheurs, il a, d'un geste prophétique, montré aux paysans le vieux fusil pendu par deux clous aux murs de la chaumière, l'arme de chasse pendant la paix, d'embuscade aux jours d'invasion, que plus d'un désespéré de nos pays de l'Est devait bientôt emporter sous sa blouse, par les nuits sans lune, et dont les coups mortels firent vider les étriers à bien des éclaireurs allemands.
Quand l'horrible guerre éclata, quand le double désastre de Reichshoffen et de Sedan nous fit monter la rougeur à la face, l'auteur de Pemette^ malgré sa barbe grise, aurait bien voulu imiter le héros de son poème, Pierre le franc-chasseur, et saisir à son tour le fusil du volontaire, le mousquet rouillé des Chouanneries et des Guérillas ; car aucun citoyen n'éprouva plus profondément, plus douloureusement que lui cette impression de viol et d'outrage qui alors déchira tous les cœurs. Mais, cloué dans son logis moins par l'âge que
par lo mal qui devait faire de ses dernières années une lente agonie, il ne put qu'accompagner nos soldats de ses ardentes prières et 4e ses vœux passionnés. Il ne faillit pas du moins à ce devoir, et parmi les cris de guerre qu'arrachait alors à nos poètes le désespoir national, il en poussa d'admirables. Où trouvera-t-on plus d'enthousiasmevraiment français, plus d'éloquence patriotique, que dans les vers de M. de Laprade aux Bretons, que dans ces strophes enflammées, oîi l'Arverne se souvient que les habitants des landes de rOuest sont Celtes comme lui et que leurs pères ont lutté jusqu'au bout contre les légions romaines ; où le montagnard, qui a sans doute dans les veines une goutte du sang de Vercingétorix, crie éperdument : Aux armes ! vers le pays de Beaumanoir et de Du Guesclin ?
Allez donc, 6 géants, ô Bœtagne, ô Vendée!
Allez, Saints de TAnjou!
De sauvages impurs la France est inondée; Peuple chrétien, debout!
C'est noire Dieu sanglant qui vous appelle aux armes,
Qui vous commande ici.
Saint Louis, Jeanne d'Arc, les yeux baignés de larmes,
Vous adjurent aussi.
Il s'agit de leur France et de son àme entière ;
Car le Teuton vainqueur Veut moins, dans son orgueil, rogner notre fronliére
Qu'égorger notre honneur!
Il rêve d'eifacer la France de l'histoire,
Par le fer, par le feu, Kt de faire servir son infâme victoire
A nier notre Dieu.
Il rêve de fonder un droit contraire au nôtre,
D'affirmer hautement Que le Peuple Français n'est plus le peuple apôtre
Que la liberté ment.
Aux armes, fiers Bretons, fils de libres ancêtres. Qui, seuls dans l'univers,
IS'avez jamais fléchi sous Rome et sous des maître Jamais porté de fers !
Aux armes, Vendéens, dont la race héroïque
De paysans-soldats.
Quand l'Europe tremblait devant la République,
Seule ne tremblait pas !
Bretons et Vendéens, famille encor meurtrie
De nos injustes coups, Vengez-vous, ô martyrs, en sauvant la patrie :
Les Bleus comptent su-r vouf?.
C'est à vous, paysans, d'achever l'œuvre sainte ;
Debout les vieux Gaulois!
Et fauchons l'étranger sous cette ferme enceinte
Du temple de nos lois.
Lulèce vous attend, l'Europe vous regarde,
guerriers de l'Arvor !
Que Dieu, pour vous guider, suscite un puissant barde
Dont la harpe soit d'or ;
Qu'il réveille vos morts au fond de leurs cavernes.
Vos aïeux en courroux !
Je vous jette ce cri du pied des monts arvernes,
Moi, Celte comme vous!
Après les suprêmes défaites, la ville de Lyon choisit M. de Laprade comme un de ses représentants à TAs-
semblée nationale. Aucune main plus pure ne signa la paix douloureuse, et le patriote resta à son poste jusqu'à la fin du danger. Mais son ,état maladif s'aggravait chaque jour et, de plus, il avait été pris tout de suite d'une singulière répugnance pour la vie parlementaire^ Au milieu de cette agitation, de ces intrigues, il regrettait ses templa serena^ le calme de la famille, le recueillement du travail, les méditations en pleine nature. Dès 1873, il donna sa démission; quelques ambitieux, toujours occupés à compter les voix d'un parti, s'en plaignirent ; et cependant rien n'était plus légitime que cet acte d'un homme de pensée et d'étude reconquérant sa liberté, et il aurait pu répondre à ceux qui le blâmaient que le meilleur moyen offert- au poète de prouver qu'il est un bon citoyen, c'est encore d'enrichir de quelques belles œuvres le trésor littéraire de son pays.
Rentré dans sa studieuse retraite, M. de Laprade se remit à Fœuvre, et, dans les rares heures oii il n'était pas obsédé par la maladie, il composa celui de ses livres où se manifestent le plus directement ses sentiments intimes, cette suite de courts et charmants chefs-d'œuvre qui forment le Livre d'un Père, Qu'elles sont nobles et touchantes, dans leur simplicité d'expression, les paroles que prononce le vieillard devant ses enfants groupés autour de son fauteuil, devant ces fronts inégaux où il dépose de si mâles conseils et sur lesquels il appuie de si tendres baisers ! « Soyez des hommes ! )> leur dit-il ; car il songe que, nés dans une époque troublée, ils sont destinés à la lutte ; car il se reproche presque d'avoir lui-même négligé l'action pour le rêve : «• Soyez des hommes ! »
J'ai Irop souvcal» mes doux lecteurs, Parmi les bruyères fleuries, Parmi les bois, sur les hauteurs, Conduit vos jeunes rêveries.
J'aimais à cueillir, à genoux, Au bord des neiges les fleurs roses, Sous mes doigts exprimant pour vous Les parfums intimes des choses.
Je voulais, seul, dans ces beaux lieux, Loin du monde, à côté des nues, Nourrir vos cœurs purs et joyeux Du miel des plantes inconnues;
Et dans le calme des forêts.
Aux feux des aurores vermeilles, Vous faire adorer de plus près Le Dieu qui créa ces merveilles.
Ce Dieu nous appelle, aujourd'hui, Autre part que dans la nature; Il nous faut pour marcher à lui Revêtir une forte armure.
Notre poste est dans les cités.
Dans ces combats à toute outrance Où l'on blesse des deux côtés, Christ! votre soldat... la France.
Déserts visités en rêvant, J'aspirai, du moins, sur vos cimes, Dans le souffle du Dieu vivant L'espoir et les désirs sublimes.
C'est lui que nous allions chercher Sous les sapins, sur la bruyère; Nous grandissions sur le rocher.
Dans l'art sacré de la prière ;
Et nous rapportions des sommets Mieux que des vers et des fleurs vaines, Une foi qui ne meurt jamais, Et l'amour, ce sang de nos veines.
En cueillant les lis frais éclos,
Ma musé, à ces heures champêtres.
Taillait aussi des javelots
Dans les frênes et dans les hêtres.
Montrez, amis, à quoi vous sert D'avoir habité son domaine; Sortis plus vaillants du désert, Entrez dans la bataille humaine.
Élevez vos cœurs et vos yeux
Vers les sommets de notre histoire ;
Saluez Tœuvre des aïeux
Et leurs noms rayonnants de gloire.
Pour exciter votre vigueur NouiTissez-vous de leurs exemples; Humbles comme eux près du Seigneur, Soyez fiers au sortir des temples.
Fuyez, oubliez pour toujours.
Tout prêts à de sanglants baptêmes, Les fleurs, les chansons, les amours, Mes chères Alpes elles-mêmes.
Le bleu des lacs si doux à voir.
Les bois, ma vieille idolâtrie...
Tout ce qui n'est pas le Devoir, Tout ce qui n'est pas la Patrie.
Ne soupirons plus mollement.
Fuyons toute lyre énervante.
Arrière le faux sentiment!
Place à la foi ferme et vivante!
Il faut de plus mâles sauveurs Dans Taffreux orage où nous sommes.
Nous avons eu trop de rêveurs.
Soyez des hommes!
Ces beaux vers, que j'ai tenu à vous relire, me semblent bien résumer la pensée générale du dernier ouvrage de M. de Laprade. Jamais le sentiment paternel, dont ici chaque page est brûlante, ne tombe dans Tattendrissement sénila et maladif. C'est bien le livre d'un père, d'un père au cœur rempli d'amour, d'un père prodigue de caresses, mais qui, tout en adorant ses enfants, prétend leur souffler le haut et sévère idéal et la passion des grands devoirs qu'il tient luimême de ses aïeux.
Vers la fin de la vie de M. de Laprade, l'ironique fortune lui donna les richesses de ce monde qu'il avait toujours méprisées. Il eut du moins la satisfaction de les laissera sa famille, dont les soins pieux et le londre respect ont adouci le martyre de ses dernières années. Martyre subi avec un admirable courage, et je puis même dire, en me rappelant les Jettres écrites par le malade de son lit de torture, avec une surprenante gaieté. Quand la mort mit un terme à ses souffrances, ce chrétien qui les avait supportées avec tant de résignation, cet homme de foi et de vertu eut la fin dont il était digne : il s'éteignit avec la sérénité d'un saint.
J'ai accompli mon pieux devoir. J'ai essayé de retracer devant vous, autant qu'il était possible de le faire dans les étroites limites d'un dis(^ours, la vie et Pœuvre d'un poète qui a suivi la route de l'Art, les yeux toujours fixés, comme un berger de l'Écriture, sur Tétoile
de lldéal ; d'un poète qui serait au premier rang, s'il n'était pas né dans un siècle qui a donné à la France Alfred de Musset, Lamartine et Victor Hugo, et dans lequel vous avez eu, Messieurs, Forgucil de compter de tels hommes dans vos rangs. Nous pouvons encore contempler l'admirable vieillesse de Fauteur de la Légende des Siècles^ mais ceux qui ont écrit Jocelyn et les Nuits ne sont plus. Après de pareils génies, qui ont mis la poésie française au-dessus de toutes les autres, il se produit, dans la pensée d'un peuple, une sorte de lassitude et d'épuisement, do même que, dans une marée montante, les petits flots succèdent aux grosses lames. Les yeux éblouis d'un sublime coucher de soleil, vous vous tournez vers l'avenir, vers le levant, vous regardez avec mélancolie les tremblantes étoiles qui palpitent encore dans le ciel poétique. Vos choix deviennent donc forcément indulgents. Mais, fidèles à votre passé et respectueux de vos anciennes gloires, vous conservez ici leurs places aux poètes, aux seuls poètes de bonne foi et de bonne volonté ; et vous ne tenez pour tels que ceux qui, comme M. de Laprade, cherchent dans la poésie l'expression la plus noble de la pensée et ne la mettent au service que de ce qu'il y a dans le cœur humain d'héroïque, de tendre et de généreux.