‹ Discours de réception de M. V. CherbuliezChapitre 2 sur 3 · U DISCOURS · texte numérisé non relu

U DISCOURS

n'auraient-ils pas des entrailles de patriarches? Jacob, qui aima tant Rachel et ses douze fils, ne s'est-il pas jjattu toute une nuit contre Dieu, jusqu'à ce que l'aube parût et que sa hanche fût démise ? Votre confrère venait de perdre la femme d'un rare mérite qui avait eu toutes ses confidences, qui avait été plus d'une fois son conseil. Il était partagé entre l'espoir de la retrouver et le chagrin de quitter ses chers enfants. Jusqu'à son dernier soupir, toutes ses affections furent présentes à son esprit et à son lit de souffrances. Il n'oubliait pas Vizelle, il recommandait à l'un de ses fils de conclure l'achat d'une métairie qui était resté pendant. Il oubliait bien moins encore son pays, sa France bien-aimée. Il disait à l'un de ses amis politiques : « J'ai fait un retour sur le passé, nous ne devons nous repentir de rien, nous avons fait ce que nous devions faire. » Il ajoutait : « Dieu veuille que mon successeur au Sénat soit un homme raisonnable! » Peu après, il se faisait apporter une rose, pour l'offrir en souvenir à une personne de sa famille qui la gardera comme une relique.

Cependant la terrible ouvrière qui l'avait pris à partie poursuivait sourdement son travail; déjà la mort lui avait fait sentir ses approches. Il avait dit à sa fille : « Il me semble que je me dégage de plus en plus de moi-même. » Enfin, quelques heures avant de se reposer dans l'éternel silence, recevant les adieux d'un de ses anciens confrères, devenu bâtonnier, dont il estimait le caractère et le talent, il prononça d'une voix encore ferme ces mots si humbles et si tou-

DE M. GHERBULIEZ 39

chants : « Je vous remercie d'avance du témoignage que vous me rendrez après ma mort et qui sera toujours au-dessus des mérites d'un homme secondaire tel que moi. »

Ah! Messieurs, vous ne consentirezjamais à prendre à la lettre cette parole d'un mourant, et, quand vous y consentiriez, puisse la France avoir souvent pour serviteurs des hommes secondaires de cette taille, de cette éloquence et de cette vertu!

Page 1