A L’ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES
BELLES-LETTRES ET ARTS DE LYON 5 DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DU l3 SEPTEMBRE 1827,
Messieurs , .
Deux années presque entières se sont déjà ecoulèes , depuis que vos suffrages ont daigné m’ouvrir les portes de cette enceinte , et c’est seulement aujourd’hui qu’il m’est permis de vous offrir un témoignage public de ma vive reconnaissance. Au sentiment profond de la faveur que vous m’avez accordée, s’unit déjà dans mon âme le souvenir des momens précieux que j’ai passés au milieu de vous ; le devoir dont je viens m’acquitter était depuis lông-temps un besoin pour mon cœur : je ne croirais donc point ajouter à la sincérité de mon hommage par lés expressions d’une modestie toujours suspecte et par un vain appel à votre bienveillante indulgence. J’ai vivement désiré vous appartenir :
quiconque se sent ému par tout ce qui est grand et utile, ne saurait être insensible a l’honneur de faire partie d’un corps illustre, l’élite des hommes éclairés que renferme une cité vaste et célèbre. Un zèle ardent pour tout ce qui se rattache au noble but de votre institution, au perfectionnement de l’ordre social, au développement, à la gloire de l’esprit humain , suiïirait-il pour être admis à partager vos travaux? Ce zèle. Messieurs, j’en suis animé; c’est là du moins mon premier titre au choix honorable dont vous m’avez rendu l’objet.
Voué à l’exercice de l’une de ces professions que Virgile trouvait muettes et sans gloire , et qui , aux yeux du commun des hommes , n’a guère que le mérite d’être utile, j’ai du paraître bien téméraire d’ambitionner l’honneur d’occuper une place parmi vous. Mais vous saviez. Messieurs, que des trois branches de l’art divin d’Hippocrate , cette profession est celle qui se lie le plus étroitement à l’étude des sciences physiques et naturelles ; que l’une de ces sciences , dont les nombreuses applications surpassent chaque jour les découvertes brillantes, la chirale est sortie tout entière des laboratoires pharmaceutiques ; vous saviez que l’art de préparer les médlcamens fut le commun berceau de la plupart des arts industriels, comme de toutes les parties de l’histoire de la nature. Pour moi , convaincu que, pour faire porter à une science tous ses fruits , il faut multiplier ses rapports avec les autres branches des connaissances humaines ; que le moyen
d’en répandre le goût et l’étude, c’est de rendre ses principes d’un accès facile à toutes les intelligences ; qu’enfin, c’est aux lettres à nous enseigner le secret d’énoncer les vérités scientifiques avec cette clarté , cette méthode , j’ajouterai , ce charme qui les caractérise, je suis venu chercher dans votre sein la réunion de tant d’avantages : voilà , Messieurs , ce qui explique à la fois et ma témérité et le généreux accueil que j’ai reçu de vous.
Appelé à l’honneur de porter la parole dans cette solennité, j’ai un moment conçu la pensée de jeter un coup d’oeil sur ce double objet de votre culte et de vos soins , de développer quelques considérations sur les rapports réciproques qui lient l’étude des sciences et celle des lettres. J’aurais voulu parcourir à grands traits leur histoire , montrer qu’elles eurent une origine commune , qu’à toutes les époques elles se prêtèrent de mutuels secours , et que leurs progrès ou leur décadence eurent toujours pour principe des causes analogues ; j’eusse cherché à combattre cette opinion trop accréditée que l’étude des faits matériels est incompatible avec les inspirations du génie littéraire, que l’art d’observer la nature dans ses détails, exclut la faculté de l’admirer et de la peindre dans ses effets généraux , que le sentiment des beautés littéraires , que l’art de revêtir la pensée de formes élégantes , est opposé à cet esprit d'investigation si fertile en beaux résultats , en considérations de l’ordre le plus relevé ; j’eusse dit quelle source de richesses nouvelles le champ
lies hautes sciences peut offrir à la littérature , ce que l’étude des formes variées du langage peut fournir, à son tour , à l’art d’énoncer les détails de la science ; et dans les grands modèles de l’antiquité et des temps modernes , j’eusse puisé à la fois les préceptes du style didactique , ,et les exemples des beaux succès obtenus dans la double carrière des sciences et de la littérature.
C’est à regret, Messieurs, que j’ai dû renoncer à un sujet dont le développement excéderait les bornes d’une lecture académique ; mais je ne laisserai point échapper cette occasion d’appeler sur des études auxquelles je dois de vives jouissances et l’honneur d’étre assis près devons, d’appeler, dis-je, sur les sciences une justice que notre siècle , malgré les biens réels qu’il doit à leurs efforts , semble peu disposé à leur accorder. On ne révoque plus en doute aujourd’hui l’utilité des sciences, on ne leur refuse plus une sorte de prééminence sur d’autres études 'purement spéculatives , et les progrès de la civilisation , de l’industrie , du bien-être général , sont si évidemment liés à leurs progrès , qu’on ne leur conteste pas meme cet heureux résultat. Mais des préventions plus grandes s’élèvent encore contre elles , et puisent une nouvelle force dans l’autorité de quelques hommes qui exercent sur l’opinion une influence, justifiée d’ailleurs par de rares talens (i).
(i) Voy. Châteaubriaiicl , Génie, du Christianisme , part. III, liv. II.
Voyez aussi M. de ^onixXà , Spectateur français au siècle , tom. VI, pag; 201 et suiv.
Les sciences , a-t-on dit , desséchent le cœur , désenchantent la nature , éteignent l’imagination !.... A en croire ceux qui . prononcent un pareil anathème , la science ne serait le partage que des cœurs froids , des esprits sans élévation , et celui qui sut interroger la nature 5 qui découvrit ses lois , qui concourut au perfectionnement des êtres créés, serait déshérité des sentimens, des facultés brillantes dont Dieu fit l’appanage de sa plus belle créature ? Il est temps , Messieurs , de repousser une telle imputation ; quel ami de la science la laisserait peser sur elle et sur lui-même ? Comment se refuser à servir une si belle cause , et surtout au désir de la plaider devant vous ?
De grands et terribles mouvemens agitèrent la société vers la fin du dernier siècle. Les mœurs , les lois , le gouvernement se ressentirent de cette agitation. L’impulsion donnée par la marche irrésistible de Tesprit humain , fut sans doute hâtée par ceux que leurs talens et leurs connaissances plaçaient à la tête de la civilisation , mais lorsque , revenu à un état de calme et de sécurité’, on rechercha la cause du bouleversement qui venait d’avoir lieu , on eut le tort de l’attribuer exclusivement aux écrits des gens de lettres et aux travaux des savans. Frappés de l’essor qu’avaient pris les sciences au moment où la religion et la morale venaient d’être renversées , des esprits prévenus voulurent trouver une liaison entre ces grands événemens , rendirent les sciences responsables des maf-
heurs de la patrie , et n’hésitèrent pas à les accuser d’athéisme et d’immoralité. On ne songea point que ce mouvement auquel elles préludaient depuis deux siècles , était universel et Indépendant des circonstances politiques ; on oublia que le premier élan donné à leurs progrès remontait à une époque où Tardent désir de tout connaître n’ôtalt rien à la ferveur des sentlmens de piété , où les hommes les plus éclairés étalent aussi les plus religieux, et que le dlx-hultlème siècle lui-même avait montré plus d’un savant digne de recueillir ce double héritage de talens et de vertus. De ce qu’un petit nombre d’hommes , fameux par la singularité de leurs opinions et la monomanie de leurs systèmes , s’étalent fait gloire de leurs erreurs , on tira cette conséquence que les recherches positives étouffent les vérités de sentiment , que ceux qui ne peuvent atteindre aux sublimes hauteurs des sciences et remonter par elles à la source de toute vérité , s’égarent dans ses sentiers Inextricables , ou se bornent à la chercher dans des combinaisons de chimie , dans des formules algébriques , dans de vaines et subtiles abstractions. « Peu de )) science , avait dit Bacon , peut conduire à Terreur ; )> mais il avait ajouté : « Beaucoup de science mène l’homme
)> à Dieu. » . Faut-il donc s’arrêter au parvis du temple,
parce qu’un peu d’obscurité règne dans ses abords? Faut-il donc fuir la lumière, parce que de fausses, lueurs peuvent un moment tromper nos regards ? faut-il enfin briser nos armes , parce que des insensés en firent
un indigne emploi ? Non , Messieurs , les sciences ne conduisent point à l’athéisme; j’en appelle à vos âmes de la prévention aveugle qui tira de telles inductions ; j’en appelle à vous , Leibnitz , Descartes , Pascal , Newton , dont les sublimes écrits sont partout empreints du respect pour la divinité ; à vous , savans Bénédictins de St. Maur , qui portâtes si long-temps et sans partage le sceptre de l’érudition ; eussiez-vous pensé que quelque jour on jugerait incompatibles les études savantes et les principes religieux? et , s’il vous eût fallu céder une part de votre gloire , n’eussiez-vous pas renoncé facilement aux privilèges de votre beau génie , et encouru avec joie le reproche d’ignorance , plutôt que celui d’impiété ?
Au sentiment de nos devoirs envers Dieu , se lie naturellement celui de nos devoirs envers nos semblables. Fils d’un même père , nous sommes tous frères de la même famille , et le cœur profondément pénétré de ce grand principe , comprend sans peine les rapports de dévouement , de fidélité , de bienveillance et de protection qui l’unissent à sa patrie , à ses supérieurs , à ses égaux , à ses subordonnés. Comment l’étude . peut-elle nuire à de tels sentimens ? Rien , dans les théories scientifiques , s’oppose-t-il aux vérités naturelles ^qui ne sont pas le fruit d’un raisonnement , qui n’ont nul besoin d’une démonstration ? Craindrait-on qu’absorbé par des recherches laborieuses , le savant en vînt à négliger son pays , la société , sa famille ? Son pays , il va l’illustrer par
scs veilles ; la société , 11 renrlclilt de ses découvertes , il l’éclaire de son génie ; sa famille , il lui léguera des Liens inestimables : ses travaux , son exemple et son nom. Quoi ! parce qu’un astronome livré à ses calculs , qu’un clilmlste appliqué à ses analyses , donneront moins de temps aux discussions politiques , aux devoirs de la société, à l’avancement de leur fortune, ils en seront moins bons citoyens , bons pères , bons amis ? Assez d’autres se livrent tout entiers à de pareils soins, sans qu’on puisse en conclure qu’ils servent plus efficacement et leurs familles et leur pays..... Les efforts prolongés de l’esprit tournent, dit-on , au préjudice des facultés de l’âme : eh ! Messieurs , qui de vous n’a pas éprouvé que les méditations profondes , ces voyages de la pensée , semblables à ceux du corps, rendent plus vif le retour aux douces affections , aux tendres épanchemens de la vie privée? Voyez ce savant , dans la solitude du cabinet ou du laboratoire, livré à la solution de quelque grand problème, ou à la recherche d’une vérité Importante : transporté dans la sphère qu'il s'est créée , son esprit a fui son terrestre asile , hors sa pensée unique il semble tout oublier ; mais un bruit léger le rappelle à lui-même, sa compagne est près de lui , son enfant lui tend les bras ; rêves savans , illusion de la gloire , tout disparaît à ses yeux , il n’est plus qu’époux et père , et rendu aux premiers senti mens de la nature , il passe avec ravissement des extases de l’esprit aux émotions ineffables du cœur.
Qli’IÎ me serait facile , Messieurs , de répondre par de simples faits puisés dans l’histoire des sciences , à ce vain reproche qu’on leur adresse ! que de noms il me suffirait de prononcer ici , pour rappeler le souvenir de tous les talens unis à toutes les vertus! Dévouement à la patrie , patience et grandeur d’àme , courage et simplicité , bienfaisance et résignation , quelles hautes qualités n’ont pas orné le cœur de tant d’hommes fameux par leurs travaux et par leur génie ! et ce Haller que revendiquent à la fois les sciences et les lettres , l’administration , la médecine , la poésie ; mais que sa candeur et sa bonté placent plus haut encore dans l’estime des gens de bien ; et ce Robert Boyle , physicien , géologue , philosophe , moraliste, qui, relevant la noblesse de sa naissance par la noblesse de son âme , ou plutôt les couvrant toutes deux du voile de sa modestie , n’usa des faveurs de la fortune que pour doter des écoles et pensionner des savans ; et ce Linnéus , né simple villageois , et dont un roi prononça lui-même l’oraison funèbre , Linnéus , à qui la nature révéla tant de secrets sublimes , qui de tous ses amis sut faire autant de prosélytes de la science et de tous les savans se faire autant d’amis , qui confondit dans la même affection et ses nobles travaux et ses élèves et ses enfans , qui répondit enfin aux offres brillantes d'un monarque étranger : « Les talens que je tiens de Dieu , » je les dois à ma patrie ; » et ce Charles Bonnet, dont l’âme excellente et pure , le cœur plein de tendresse ,
sembla revivre naguère dans des paroles sorties de la bouche du savant qui nous préside (i) , pour qui toute l’existence se bornait à deux points : apprendre et sentir ^ pour qui le but et la fin de l’homme consistaient à connaître , car connaître , pour lui , c’était encore aimer. Voilà , Messieurs , voilà les hommes dont on accuse l’étude d’avoir desséché le cœur , à moins qu’on ne les regarde que comme des exceptions , et qu’il ne faille les compter ni au nombre des âmes généreuses , ni dans la liste des sa vans.
Des âmes généreuses ! et quelle classe de la société peut en offrir autant à la reconnaissance des peuples que celle des hommes voués à la recherche de la vérité et à l’étude de la nature ? Ce n’est pas leur désintéressement que j’admire : quelle estime feraient-ils àe ces biens qui ne sauraient les conduire au noble but de leurs efforts , dont l’emploi , le soin , la conservation > même , compensent tristement à leurs yeux le plaisir de les posséder ; mais , si le mépris des richesses n’est qu’une vertu passive , il u’en est pas de même de cette bienveillance empressée, de celte affabilité libérale qui caractérise le savant véritable et qui ouvrit tant de fois la carrière au mérite modeste , au génie indigent. Les grands talens ont presque tous connu le malheur , sublime école de la bienfaisance et de la pitié. Ce n’est pas dans les annales du monde savant qu’on rencontre des Gilbert , des Malfdâtre ,
(i) M. Brcdin , discours de réception à racadémie de Lyon.
et quel jeune adepte n’a pas trouvé, dans ses jours d’infortune , plus d’un ami parmi ses maîtres , plus d’un frère parmi ses rivaux? lilustre Daubenton , vénérable Parmentier, ingénieux Haüy , bienveillant Lacépède , est-ce à vos nombreux élèves , à cette famille empressée de suivre vos pas et vos leçons , que j’irai demander si votre cœur fut bon et compatissant , si votre âme fut noble et généreuse ? Honneur à des études capables de nourrir de tels sentimens , de faire éclore tant de vertus , d’inspirer les libéralités savantes des Boyle , des Lavoisier , des Cavendish , d’éveiller la même pensée dans l’âme des simples amis de la science et du bien public , des Monthyon , des Alhumbert , des Ghristin , des Adamoli , et de ce grand citoyen qui vous choisit , Messieurs , pour les organes de sa bienfaisance , et que vous désignâtes à l’éloquence , à la poésie , comme aux dignes interprètes de la reconnaissance de son pays (i) !
S’il était vrai que l’étude des sciences désenchante la nature, j’aurais peine à comprendre, je l’avoue, ce qui attache le savant aux travaux dans lesquels il consume sa vie. L’attrait d’une difficulté à vaincre , d’un secret à pénétrer , une curiosité vaine et stérile serait-elle donc capable de soutenir tant d’efforts , d’animer un tel courage ? Des recherches dont le résultat est souvent si douteux , des découvertes dont les applications sont si imprévues , des études enfin que si peu de gloire envi-
(i) Le major général Martin, fondateur de l’école de la Martinière.
ronne ; qui retient donc le physicien, le. géomètre ou le naturaliste appliqués à l’objet de leurs veilles laborieuses ? qui les retient , Messieurs ? c’est un charme ignoré de ceux qui le révoquent en doute , c’est ce besoin de connaître , d’apprendre , que Dieu plaça dans nos âmes comme un secret pressentiment de la perfectibilité de notre être , comme un lien de plus entre l’homme et tout ce qui l’entoure ; c’est l’aspect de tant de merveilles dont le vulgaire n’aperçoit que la surface la plus apparente , et qui ne se découvrent dans tout leur éclat et leur magnificence qu’au zèle studieux des vrais amans de la nature et de la vérité. Celui à qui des études sévères , des soins immenses , les ressources d.’un esprit supérieur ont révélé l'admirable système de la mécanique céleste , n’est-il pas mille fols plus frappé de l’étonnant équilibre des masses qui roulent au-dessus de sa tête ♦ que celui qui , livré à la simple contemplation du spectacle ordinaire des cieux , borne à l’étendue de ses regards, celle de son intelligence et de son admiration ? Celui qui étudie les lois de la physiologie des végétaux , qui découvre dans un insecte les ressorts délicats de sa frêle organisation , ou qui porte ses regards sur le prodigieux mécanisme auquel obéissent les mouvemens du corps humain , peut-il défendre son âme du plus vif enthousiasme à la vue de tant de merveilles , « plus grandes peut-être encore dans les organes du ciron que dans ceux de l’éléphant (i)? ))
(i) M. de Bonald.
Mais , allègue-t-on , la difficulté , la sécheresse des nomenclatures, runiforme monotonie des classifications, ces méthodes , ces systèmes , ces froides cathégories qui renferment dans des cadres si étroits ce que Dieu répandit avec tant de profusion dans l’espace , qui rangent en séries régulières , disposent en tableaux symétriques cette foule d’êtres négligemment livrés à un désordre si admirable : tout cela doit rétrécir , comprimer la pensée , refroidir le sentiment des beautés qu’on analyse , et ce qu’on y gagne en connaissances réelles , on doit le perdre en sensations, en jouissances.
Oui , répondrai-je , si l’étude de la nature se bornait à celle du langage de la science , des méthodes de classification , fils ingénieux qui dirigent notre marche dans ce mystérieux labyrinthe. Mais est-ce donc à ce travail ingrat et pénible que s’arrêtent les investigations du savant ? est-ce au mécanisme des langues , aux règles de la grammaire ou de la syntaxe que se borne celui qui se voue à la littérature ? A-t-on jamais accusé les études classiques de nuire au développement du goût , à l’essor du génie littéraire ? L’aridité des principes disparaît de même , à mesure qu’on pénètre plus avant dans le sanctuaire de la science , et fait place à un enthousiasme d’autant plus réel, qu’il sait mieux se défendre du premier mouvement de la surprise ou d’une puérile curiosité. Faut-il donc ignorer le nom d’un insecte ou celui d’une plante , pour admirer l’un et l’autre avec ravissement ?
Pour que la nature conserve à nos yeux tout son charme, faucira-t-il ne la voir qu’à travers les illusions du prisme romantique , ou les fictions surannées de la mythologie ? L’aspect d’un site pittoresque , le spectacle des gCands effets de la nature , ces pics élevés , ces cavernes profondes , ces bocages si frais et si doux que parcourt incessamment le pied du naturaliste , frapperont-ils ses regards sans émouvoir son âme , sans parler à son cœur ? Ah ! Messieurs , ceux qui élèvent un pareil doute , n’ont jamais vu un Jussieu , un Balbls , un Desfontalnes , un Decandolle , entouré de ses nombreux élèves , allant , aux premiers feux d’avril , épier le réveil de l’anémone printanière ; iis n’ont pas vu l’extase d’un van Spændonck, d’un Fondras, d’un Pv.edouté , disposant avec un soin habile la série diaprée de ces hrillans insectes , qu’on a si bien nommés des fleurs çolanfes , ou reproduisant avec art les contours gracieux , les nuances variées , mais fugitives , dont la nature a paré ses plus charmans ouvrages. Qui donc anime le zèle de ces voyageurs qui vont d’un pôle à l’autre , conquérir une plante , étudier un astre , mesurer un abîme , cherchant la vérité sur les contlnens et les mers , comme Ulysse y cherchait ses dieux et sa patrie ? qui sut prêter aux récits d’un Tournefort , d'un Humboldt, ou d'un La Condamine , cet intérêt magique qui retrace avec tant de charmes les impressions que l’aspect d’une nature étrangère produisit sur leur âme ; à ceux d’un Linnéus et d’un Buffon , ce coloris enchan-
leur dont ils surent orner leurs systèmes ingénieux , leurs savantes théories ? C’est une Muse , Messieurs , qui sait aussi faire éclore de sublimes pensées ; c’est une Muse qui n'habite pas seulement au sommet de l’Olympe , mais qui règne en souveraine dans une sphère plus vaste encore , moins entourée surtout d’illusions et de prestiges ; c’est la nature enfin , dont on croit l’étude incapable d’élever l’esprit , et qu’on ose accuser d'éteindre l’imagination. Quoi ! celui qui , d’un coup d’œil parcourt le vaste champ des connaissances humaines , et sait en reculer les limites ; celui qu’un fait presque inaperçu , que le phénomène le plus simple en apparence met sur la voie d’une grande vérité , d’une théorie lumineuse , celui-là ne tiendrait point sa place parmi ceux que distingue le privilège de l’imagination et du génie ? est-ce à cet ordre de sa vans qu’on ose contester le droit de rivaliser de gloire avec les poètes et les orateurs ? le sceau brillant d’Homère et de Démosthène n’a-t-il donc laissé aucune trace dans les écrits d’un Théophraste , d’un Aristote , d’un Pline ; et le front des Virgile et des Lucrèce n’est-il pas orné d’une double palme de science et de talent ? Ainsi Bacon , Keppler et Leibnitz parcouraient à la fois toutes les routes de l’esprit humain ; ainsi Haller et Fontenelle , Voltaire et Delille cultivaient tour à tour le champ des hautes sciences et celui de la poésie j ainsi Bufîbn inscrivait dans les fastes de la gloire ce nom que le savant ne pro-
nonce qu’avec respect , que les lettres placent au i^ang des noms les plus illustres , et que la France proclame avec orgueil , pour l’opposer à ceux des Linnéus et des Nev^ton.
Et si j’osais élever mon hommage jusqu’à ces illustrations contemporaines , sur qui reposent aujourd’hui les succès présens et l’avenir des sciences , que tant de graves travaux ne ravirent point au nohle culte des lettres , dont le zèle savant s’anima tant de fols au feu d’une imagination vive et brillante , quelle foule de noms célèbres se presseraient d’enrichir cette liste glorieuse ! les Vicq d’Azir et les Fourcroy , les Fourrier et les Chaptal , les Humboldt , les Cuvier , les Lacépède , les Laplace , illustre élite , dont notre gloire savante a formé sa couronne , et que la postérité confondra dans son admiration avec ces noms fameux qui représentent la gloire littéraire de notre belle patrie.
Mais qu’ai-je besoin d’insister davantage pour défendre à vos yeux , la cause des sciences vainement outragées ? Je l’avouerai , Messieurs , je n ai pu voir sans quelque indignation , sans une sorte d effroi , les conséquences des attaques funestes dont on veut les rendre l’objet. Mais c’est en vain que désormais d’imprudens détracteurs essaieraient de s’opposer à leur marche rapide ; d’inutiles clameurs n’arrêteront point le dieu dans sa carrière , et du faisceau de lumière qui l’environne , jailliront long-temps encore les rayons innom-
brables qui vont ëclairer l’industrie , animer le courage du savant voyageur , echaufFer l’âme généreuse du philanthrope , et exciter parfois dans celle de l’orateur , du poète 5 de nobles et sublimes inspirations.
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