PAR LES CITOYENS DE LENNOX VILLE
Au retour de sa mission à Londres, l'honorable M. Galt fut invité à un diner public par les citoyens de Lennoxville qui forment partie de la division électorale de Sherbrooke qu'il représentait à la Chambre d'Assemblée. L'on retarda même la date du banquet de quelques jours pour permettre à M. Cartier d'y assister. Celui-ci partit de Montréal pour Sherbrooke par un train spécial du Grand-Tronc, et son arrivée dans cette ville, qui est la vraie capitale des Cantons de l'Est, donna lieu à une démonstration populaire extrêmement enthousiaste, A Lennoxville, la réception prit des proportions imposantes, et deux compagnies de volontaires réunies à la gare lui présentèrent les armes. Le diner eut lieu duns la grande salle de l’Université de Lennoxville, et l’on n’y compta pas moins de trois cents convives. M. Pope, député de Compton, présidait, et parmi les personnes présentes se trouvaient l'honorable M. Sanborn, réprésentant de Wellington au Conseil législatif, l'honorable M. ferrier, M. Robertson, maire de Sherbrooke, le Révd. Dr Nichols, principal de l'Université de Lennoxville, M. Webb, député de Richmond et Wolfe, le major King, etc. M. Galt fat accueilli avec un enthousiasme considérable lorsqu'il prit la parole, et dès ;e début de son discours, il parla de l'honorable M. Cartier dans des termes qui soulevèrent de longs appaudissements. Pas un homme n'était plus populaire dans cette partie de la province que le chef des Canadiens-Français. ‘Ce n’est pas” disait M. Galt, “tant à mon adresse qu’à celle de la cause que je défends, que je reçois l’hommage des premiers citoyens des Cantons de l'Est, et des amis si nombreux de mon honorable ami à gauche, (l'honorable M. Cartier), et j'espère que la Confédération s’est acquis la faveur générale et que toute idée d'opposition à ce nouveau système va bientôt disparaitre. Mon honorable ami a fait allusion à l'instruction publique, et comme c’est la première occasion que j'ai de rencontrer mes lecteurs depuis que j'ai quitté le gouvernement de cette province, je crois devoir dire quelques mots sur ce sujet qui intéresse nonseulement un comté, mais tous les protestants et les catholiques de l’Amérique anglaise. L'éducation de nos enfants entre pour la plus-grande part dans les espérances et les craintes de tout citoyen honnête, et l'Union n’eût
pu fonctionner avec harmonie, si tout citoyen de quelque condition et de quelque croyance qu'il soit, n’eût ou l'assurance que ses enfants auraient leur part de liberté religieuse, Lors de la discussion de ces intérèts dans la législature de Québec, il fut convenu entre l'honorable M. Cartier et moi que la minorité du Bas-Canada serait protégée, Le gouvernement a noblement rempli sa promesse en introduisant à la dernière session un bill pour assurer ces privilèges, et je puis dire que l'opposition que l'on a faite à ce bill était contraire aux sentiments de M. Cartier. Il ne fut pas possible de le faire adopter, et, si, en me retirant alors du gouvernement, j'eusse su que l'on croyait que je lui retirais aussi ma confiance, je me serais cru obligé de rester avec lui, mais comme le gouvernement avait fait tout en son pouvoir pour la faire adopter, je voulus lui faciliter l’accomplissement de ses devoirs en me retirant, Je ne voulais que protester contre une Union qui n'offrirait pas de garanties à la minorité religieuse, Je savais que le gouvernement était bien disposé à vous rendre justice, Mon honorable ami et mes honorables collègues m'invitèrent subséquemment à faire partie de le délégation en Angleterre, et sachant que mon acceptation dépendait de la manière dont serait réglée la question de la Confédération, ils me prièrent de me rendre à Ottawa et l’on convint des clauses qui forment maintenant partie de l'Acte de la Confédération. C’est un sujet d’orgueil pour moi que la question a été réglée à la satisfaction générale. Je suis heureux, en cette occasion, de rendre hommage à la conduite suivie par M. Cartier et ses collègues, et je ne fais qu'accomplir mon devoir en disant que les protestants du Bas-Canada ont contracté une dette de gratitude envers M. Cartier, M. Langevin et les autres ministres du Bas-Canada, pour les vues élevées qu'ils ont manifestées dans Ja question de l'éducation. Pas un seul des ministres n'a, une seule minute, hésité à exécuter les promesses qui avaient été faites. Nous sentons qu’en M Cartier nous trouvons l'homme d'honneur qui est toujours disposé à tenir parole, et je suis heureux de vu» que ce soir chacun pense comme moi.” (Applaudissements.)
M. le Président et Messieurs,
J'éprouve un certain embarras en me levant pour essayer de répondre dignement au toast porté en l'honneur du gouvernement dont je fais partie. Mais je suppose qu'il me serait inutile de m'excuser sur ma timidité. Ce qui me gêne le plus, c’est que je me suis enroué à prononcer des discours en train de chemin de fer et ailleurs. Depuis mon heureux retour au pays, partout où j'ai passé, la population m'a présenté des adresses de félicitation pour l’accomplissement du grand acte de la Confédération. Je ne crois pas que ces adresses fussent dues à mon mérite, mais mes con-
citoyens, eux, le pensaient. J'ai dû répondre à tous cos témoigages flatteurs, et voilà pourquoi ma voix me sert si mal ce soir.
Je vous disais tout à l'heure que je ressentais quelque embarras en prenant la parole. Peut-il en être autrement, lorsque je vois autour de moi des hommes aussi éloquents que savants, comme mon ami le Dr Nichols et ses collègues de cette magnifique institution, des hommes qui, depuis des années, se consacrent à la grande œuvre de l'éducation morale et intellectuelle; lorsque je vois aussi une brillante jeunesse qui rempliru un jour le rôle qui nous est attribué maintenant, avec beaucoup plus de succès, sans doute, que je n'aurai pu le faire pour ma part.
Je me sens fort honoré d’avoir été invité à cette agréable démonstration. Je suis heureux de me trouver près de mon ami M. Galt, dont le nom se lie non-seulement avec l’histoire de la ville de Sherbrooke, mais aussi avec celle des Cantons de l'Est et de toute la population protestante du Bas-Canada. ( Vifs applaudissements.) Vous avez raison d’être fiers, vous protestants des Cantons de l'Est, d’avoir, pour représenter vos idées et vos opinions, un homme digne en toutes choses de votre confiance, un honime si bien éclairé sur vos intérêts religieux et sur vos intérêts matériels, un homme dont la réputation a pénétré jusqu'aux Etats-Unis et en Angieterre. Je puis dire, en effet, que, comme financier et comme politique, il jouit d'une renommée européenne, conquise par son habileté et ses talents transcendants,
11 ne faut pas oublier non plus que le père de M. Galt était un littérateur éminent, dont les ouvrages sont lus en Angleterre avec un intérêt qui ne diminue pas. Quand je me rendis à Londres, en 1858, chargé d’une mission politique, j'étais accompagné de MM. Galt et John Ross, Je vis bientôt que l'on y connaissait M. Galt par lui-même et par son père. Je n'oublierai jamais l'accueil que lui fit sir Edward Bulmer Lytton, aujourd’hui lord Lytton. Cet homme d'Etat remarquable, ce grand génie littéraire, en pressant la main à M. Galt, lui dit: ‘ Monsieur, j'ai connu votre père : il m'a rendu service et m’a donné de bons conseils il y a déjà longtemps.” Quelques jours après, nous avions le plaisir, en notre qualité de délégués du Canada, chargés de traiter de la Confédération et du chemin de fer Intercolonial, de rencontrer le chancelier actuel de l’Echiquier, qui, s'adressant à mon collègue, lui dit : “ M. Galt, je sui: enchanté de vous voir. J'ai connu votre père: nous étions tous deux très liés d'amitié,”
Je me sentis fier pour lui, trop modeste peut-être pour tirer gloire d'un pareil compliment, et je suis bien aise de raconter ces incidents qui, sans doute, ne paraissent pas dépourvus d'intérêt à l'auditoire qui m'écoute.
M. Galt a été mon collègue depuis le mois d'août 1858, sauf une interruption de quelques mois ; ses talents sont universels, Vous venez de l'entendre comme orateur ; et vous avez admiré son éloquence. Comme financier, il est hors ligne en Canada ; il disputerait la palme aux plus habiles du Congrès des Etats-U nis et des Communes d'Angleterre !
Dans les entreprises ayant pour objet le développement du pays, M. Galt s'est tout particulièrement distingué. Il fut l’un des premiers à prêcher l'établissement des chemins de fer et d’autres grands travsux publics qui devaient ouvrir à nos populations les voies du progrès et de la prospérité.
Vous n’ignorez pas le début de su carrière. T1 fut, à une certaine époque, président d’une puissante association, la ‘“ British American Land Company.”
M. GaLr.—J'ai débuté là comme commis.
M. CARTIER.—Oui, mon ami avait commencé par être commis, mais son habileté le plaça bientôt à lu tête de la compagnie. Jene dis pas tout ce que je sais de lui; j'ajouterai cependant que nos relations dans le gouvernement ont toujours été de la nature la plus agréable, Rappelez-vous que la vie politique n’est pas un lit de roses. Mes rapports avec M. Galt m'ont fait oublier souvent les aspérités de la politique.
M. le président et M. Galt ont bien voulu parler de «e qu'ils appellent ma libéralité à l'égard des protestants, de la m'norité anglaise du Bas-Canada. Je les remercie tous les deux de leurs bonnes paroles ; mais je ne me reconnais pas tout le mérite qu'ils me donnent. Comment, je le demande, serait-il possible d’aspirer à devenir un homme d'Etat digne de ce nom, dans notre pays, sans être bien résolu d'avance à rendre justice égale à toutes les races, à toutes les croyances ? .Je parle ici devant un auditoire en grande majorité protestant, comme je parlerais devant des Canadiens-Français, devant des catholiques : je leur parlerais le même langage.
La nouvelle constitution renferme des dispositions destinées à protéger la minorité, soit catholique ou protestante, contre les injustices de la majorité. En cela elle fait contraste à la constitu-
tion américaine. Les Américains, dont je désire parler avec respect, n’ont point tenu compte de la religion en rédigeant leur constitution. Nous n'avons pas voulu, nous, l’ignorer dans la nôtre étublie quatre-vingts ans après. Catholiques ou protestants, cette question de la religion à nos yeux, est capitale. Je suis autant intéressé, moi qui suis catholique, à vivre parmi de bons protestants, que vous l’êtes, vous protestants, à vivre à côté d'honnôtes et de sincères catholiques. En bien des cas, les droits, les intérêts, les libertés des uns sont plus ou moins à la discrétion des autrss ; par exemple quand des catholiques ont à rendre témoignage ou à se prononcer dans nos tribunaux sur des affaires qui concernent les protestants et vice versa ; de sorte que les sentiments et les consciences des uns exigent le respect et la protection des autres, Les droits et les libertés des individus sont basés sur la conscience des peuples, et cette conscience, ni les lois, ni les institutions, ni rien d'autre chose au monde ne peuvent l'influencer dans le sens de la justice comme la religion. Je ne parle pas ici de la religion catholique plus que de la religion protestante ; j'affirme seulement que la religion doit diriger la conscience. Nous rendons des lois pour une population morale et religieuse : mais, comment deviendraitelle ainsi morale et religieuse, si non par l’enseignement religieux, soit catholique ou protestant ? Voilà pourquoi je n'ai aucun mérite à être libéral en pareille matière. Je ne fais que consulter là-dessus mon propre intérêt sachant qu'il ne peut jamais être indépendant des principes ou des opinions de mes concitoyens.
J'espère, Messieurs, que ce grand projet de la Confédération, réalisé dans des conditions les plus favorables, produira des résultats aussi heureux que durables. Il n’a follu, pour sceller le pacte fédéral, ni répandre de sang, ni spolier le faible au profit du fort : il a suffi de l'équité, de la justice et de quelques concessions mut“elles. C’est là la base de la nouvelle constitution, qui pourra, je l'espère, durer plus d’un siècle sans s'".r d’atteintes et de mutilations, sans donner lieu à des scissions comme la constitution américaine. Oui, j'espère, que si d’ici à quatre-vingts ans, il devenait nécessaire de la retoucher, ce ne serait pas pour restreindre les principes d'équité qui en sont la base, mais bien pour les étendre davantage encore, et pour agrandir la Confédération.
Nous avons eu déjà à régler une question qui menaçait d’enrayer le progrès des Cantons de l'Est: je veux dire la tenure seigneuriale. Avant 1854, les lois concernant la propriété immobilière
étaient si incertaines qu'en achetant un lopin de terre, l'acquéreur n'étuit pas absolument sûr de ne pas acheter un procès en même temps ; et dans le cas de succession ab intestat, l'obscurité était complète, Pour rassurer les propriétaires et dissiper les doutes, j'ai, en 1857, présenté une loi qui a tranché la question. Cette mesure à eu pour effet d'attirer les colons dans les Cantons de l'Est. La même année, je fis passer l'acte de la refonte de nos lois civiles, qui ordonnait l'impression de ces lois en anglais et en français dans le Bas-Canada. On avait prédit que la refonte ne s'achèverait pas de mon vivant, et pourtant il n'a fallu pour l'accomplir que quelques annécs.
Je ne dois pas oublier de vous dire que M. Galt peut réclamer sa part de mérite dans les actes du gouvernement que vous avez approuvés ce soir ; car, bien qu'il ne soit plus ministre, il était mon collègue, lorsque ces lois furent adoptées. Et, depuis que nous avons eu le malheur de le perdre à la suite du différend, qui s'est élevé au sujet de l'instruction publique, M. Galt à travaillé encore à mes côtés, dans l'étude et la discussion de questions importantes,
En discutant le projet de la Confédération, j'avais demandé que les divers intérêts du Bas-Canada, soit protestants, soit français ou catholiques, fussent représentés aux débats. Je déclarai même à mes collègues que, je ne serais disposé à aller en Angleterre, pour y traiter de cette union, que si j'étais accompagné de M. Galt, représentant la population protestante du Bas-Canada. Mon ami n'avait jamais sollicité sa nomination. La chose lui fut proposée d’abord par lord Monck ; mais j'étais alors persuadé que personne mieux que lui ne pouvait sauvegarder les intérêts de ses co-religionnaires dans des circonstances aussi grandes. Permettez-moi, en terminant, de vous remercier de nouveau en mon nom personnel et au nom de mes collègues, de l'honneur que vous nous avez fait ce soir, Permettez-moi encore de répéter que vous ne pouviez me causer plus de sincère satisfaction qu'en m'invitant à assister au magnifique banquet offert à votre digne représentant, à mon estimé collègue d'autrefois, l'honorable M. Galt.
PRONONCÉ LH 29 Mat 1867
1 y a longtemps que la ville d'Ottawa n'avait manifesté aussi ouvertement ses sympathies pour un homme public ; la réception offerte à l'honorable M, Cartier prend place à côté des plus chaleureuses démonstrations de ce genre. Quelqnes préparatifs avaient été faits d'avance, mais on comptait trop sur la durée du beau temps, aussi vers le milieu de l'après-midi il fallut renoncer à cette espérance, La pluie tombait déjà, lorsque les premiers groupes 8e formèrent aux environs de la gare du chemin de fer Prescott et Saint-Laurent, qui était alors le seul chemin de fer que possédait la capitale. Bientôt arrivèrent le maire, les échevins, la Société Saint-Jean- Baptiste, l'Union Saint-Joseph, les compagnies de pompiers Rideau, Queen, et la compagnie des Sapeurs de la Basse-Ville, la musique du 100e Régiment, le corps de musique de M. Paul Favreau et une foule de citoyens qui grossissait avec rapidité, Lorsque le convoi fut signalé, vers six heures, le canon retentit et les musiques jouèrent des airs nationaux. Par malheur la pluie redoublait de violence. M. Cartier avait rencontré à Kemptville un grand nombre de citoyens, qui étaient allés au-devant de lui, Quand il se montra à la foule, un immense hourra l’accueillit, De suite le maire et le président de la Société Saint-Jean-Baptiste le conduisirent à une estrade élevée pour l'occasion, Durant dix minutes on échangea des poignées de mains, tandis que les vivats de la multitude et le bruit du canon dominaient les conversations. L'ordre s'étant rétabli, le maire lut l'adresse de bienvenue, à laquelle M. Cartier fit une réponse qui fut souvent acclamée, Les citoyens formèrent ensuite une longue procession pour accompagner M. Cartier à sa résidence, Partout de la musique, des décorations, des fleurs. Les cloches de la cathédrale sonnaient à toute volée, l'Eglise s'unissant à l'Etat pour célébrer l'événement. Lorsqu'on passa devant le couvent des Sœurs Grises les jeunes pensionnaires agitèrent leurs mouchoirs, et quatre d'elles, vêtues de blauc, se présenterent à la portière du carrosse de M. Canier pour lui
offrir un superbe bouquet de fleurs retenues ensemble par un large ruban blanc sur chaque bout duquel on lisait en lettres d'or :
A son pays il ne fut jamais traitre,
A l'esclavage il résista toujours,
Et sa maxime est la paix, le bien-ôtro, Du Canaiïla, son pays, ses amours !
L'adresse présentée par le maire, se lisait comme suit :
4 À L'HONORABLE G.-E, CARTIER, PROCUREUR GÉNÉRAL DE SA MAJESTÉ POUR LE BAS-CanaDa.
“ Monsieur,
“ La corporation de la cité d'Ottawa désire vous offrir la bienvenue à votre retour dans cette cité, après une longue absence, et vous féliciter du succès qui a couronné vos efforts et ceux de vos collègues pour avancer la Confédération des provinces britanniques de l'Amérique du Nord, qui fait de cette cité la capitale du nouveau royaume (?) ce qui ne peut manquer de produire au milieu de ses habitants les sentiments de respect dûs à ceux qui ont accompli aussi efficacement une entreprise de cette importance,
“ Cette corporation vous félicite pareillement de la réception cordiale que vous a faite le Bas-Canada, laquelle est justement appréciée par les citoyens d'Ottawa ; ils saluent votre arrivée parmi eux comme celle d’un ami de l'union, d'un promoteur de loyauté et d'un véritable représentant de la tolérance religieuse et nationale,
“R, LYON, “ Maire,”
La Société Saint-Jean-Baptiste avait aussi présenté une adresse pleine des plus nobles sentiments.
4 À L'HONORABLE GEORGES-ETIENNE CARTIER, PROGUREUR GÉNÉRAL DU Bas- CANADA,
“ Honorable Monsieur,
‘“ La Société Saint-Jean-Baptiste d'Ottawa, se considérant comme la personnification de la nationalité franco-canadienne dans cette partie du pays, et formant en fait la plus nombreuse et la plus compacte famille française du Haut-Canada, vient au devant de vous pour témoigner la joie que lui cause votre heureux retour, après une aussi longue absence. Elle désire vous exprimer en même temps sa gratitude, que vous n'avez cessé de mériter, particulièrement le jour où il vous a été donné de mettre votre nom dans la balance qui portait les destinées de la patrie.
“ La volonté de Dieu nous a détachés du Bas-Canada pour faire de nous, sur les rives de l'Ottawa, dans la capitale !à nouvel empire, une colonie française, appelée bientôt à marcher de concert avec la vaillante population des bords du Saint-Laurent.
‘“ Aussi, comprenant notre mission, sommes-nous fiers d'acclamer en toute circonstance les hommes de notre origine qui s'élèvent au-dessus du niveau ordinaire, Partout où des Franco-Canadiens se distinguent, partout où il est possible que nos applaudissements les suivent, nous les leur prodiguons avec ardeur, enflammés d'un nouveau courage et pleins d'espoir dans le secours de leurs talents; c'est que nous voyons en eux les défenseurs de nos intérêts et des traditions qui nous sont chères par-dessus tout,
‘# Parmi ces vrais patriotes, Monsieur, vous occupez la première place, Un passé de luttes et de travaux innombrables, marqués au coin du succès, atteste le patriotisme de votre caractère et les ressources de votre intelligence. Le prestige qui s'attache à votre nom, la popularité dont jouissent vos actes, le cri qui s'échappe de toutes les poitrines vous proclament hautement le premier d'entre nous,
“ À cetitre, vous ne pouvez qu'être le bienvenu dans une ville où la Societé Saint-Jean-Baptiste montre avec orgueil tant de franco-canadiens fidèles à sa bannière,
‘“ Soyez convaincu que leurs plus vives sympathies vous sont gagnées par les services qui ont illustré votre vie et dont le plus remarquable, entre les derniers, est le droit confirmé de parler notre langue dans le Parlement des provinces-unies,
‘“ A l'heure solennelle où la Confédération va nous placer dans une sphère politique agrandie, nos vœux vous accompagnent, et c'est en marchant sur vos traces que nous envisageons l'avenir,
“ Les époques de transition sont toujours critiques, pour ne pas dire dangereuses ; aussi voyons-nous chacun se hâter de prendre rang auprès d'un chef. C'est autour de vous que les Franco-Canadiens viennent de toutes parts se grouper avec confiance,
“ Au milieu des luttes qui pourraient surgir dans le Parlement fédéral, c'est donc encore avec vous que nous devons combattre.
«“ Le jugement de l'histoire sur vos actions à venir, sera, nous n’en doutons pas, le même que l’on porte aujourd’hui sur votre carrière passée : Il était le chef de sa race, il a’a connu que son devoir, et il l'a glorieusement accompli.
“G.-E., DESBARATS, # Président.
“ Ottawa, ce 25 mai 1867.” (Et les autres signatures.)
M. Cartier était visiblement ému quand il s'avança sur le bord de l'estrade pour parler à la foule, fl se recueillit quelques instants et parla, en langue française d’abord, en anglais ensuite, durant près de trois quarts d'heure. Les applaudissements marquèrent souvent l'approbation de r'auditoire.
Messieurs,
Vous êtes trop bons, de me recevoir avec tant de pompe, et je ne sais de quelle manière vous témoigner ma reconnaissance pour l'empressement que je vois ici à me féliciter sur mon heureux retour au pays.
Vous faites allusion à la Confédération qui va transformer les provinces britanniques de l'Amérique du Nord en une nou ;elle puissance, et qui va donner à ses populations le rang d'une nation, vivant de sa vie propre dans les limites territoriales de ces colonies, naguère séparées.
La création de cet empire nous ouvre une ère de progrès, do prospérité nationale inconnue jusqu'ici,
Les efforts unis en commun feront bientôt apparaître les immenses ressources, la richesse naturelle sans nombre de ces contrées qui ne demandent qu'une exploitation intelligente pour étonner les pays voisins et répandre le bien-être au milieu de nous.
C'est comme centre du mouvement commercial qui naîtra de ln Confédération, que nous considérons Ottawa, cette heureuse capitale du nouveau gouvernement, Tandis que les provinces du golfe Saint-Laurent marqueront du côté de la mer, l'extrémité de la Confédération, les territoires de la Baie-d’'Hudson, de la Rivière- Rouge et la Colombie-Britannique se rapprocheront de nous. Oui, je l'espère, avant peu nous saluerons leur entrée dans la Confédération. Alors notre Canada s'étendra, comme aux jours où il fut découvert de tous les côtés par nos pères, par la race française, de l'Atlantique au Pacifique. Nous lui rendrons ses limites naturelles, que des événements racontés par l’histoire avaient graduellement rétrécis. D'un océan à l’auire, une vie commune ranimera toute cette partie du nord de l'Amérique, et vous, habitants d'Ottawa, vous verrez passer à vos portes, vous recevrez dans votre ville les richesses des deux mondes qu'un trafic énorme poussera dans les deux :5ns, à travers la vallée de l'Ottawa. Vous possédez la voie naturelle qui conduit du fleuve Saint- Laurent aux terres de l’intérieur. Laissez marcher encore un peu les événements, et votre rivière, dégagée de toute entrave, portera ses vaisseaux jusque dans ies campagnes de l'Ouest, pour vous en rapporter leurs productions, qu’à votre tour vous échangorez avec vos co-sujets de l'Est, Voilà ce que nous entendons par ces mots :
Ottawa, “Capitale de la Confédération.” Voyez ce que sera votre avenir, ainsi prépuré, Il est évident que vous n'êtes encore qu'au début de votre prospérité, et que la capitale d'aujourd'hui va continuer à grandir, mais plus rapidement encore que la jeune ville d'autrefois,
Messieurs de la Société Snint-Jean-Baptiste, vous avez parlé de mon attachement à tout ce qui nous est cher comme Franco- Canadiens, En cela vous avez eu raison, Mais vous allez jusqu'à me nommer le premier de notre race, Vraiment, je ne puis que vous remercier de ce titre trop flatteur, car je ne crois pas l'avoir mérité. Votre demande me touche plus que je ne saurais dire et elle m'honore extraordinaireme:t, Je n'oserais me croire le premier d’entre mes compatriotes, mais si le travail et l'énergie d'un homme peuvent vous engager à le respecter, j'ai ou j'aurai peut-être quelque droit à votre estime. Il en est, Messieurs, des succès politiques comme de ceux de la vie privée; il faut les obtenir par un labeur incessant, une persévérance jamais ralentie, un courage dans les luttes, qui ne trébuche pas sur les obstacles C'est à ce prix, et à ce prix seulement que nous touchons enfin le but. Ce qui fut ma ligne de conduite dans le pussé, le sera encore dans l'avenir
Le labeur que m'ont coûté nos crises diverses, je suis prêt à le recommencet pour le bonheur de mon pays. Vous me trouverez toujours sur la brèche, animé du même esprit et contiant dans l'amitié de mes compatriotes.
Messieurs de la Société Saint-Jean-Baptiste, vous parlez de votre isolement du Bas-Canada et vous vous considérez comme une famille détachée de la nation. Vous n'êtes pas ici dans l’exil, mais vous n'êtes pas non plus au milieu d’une population tout à fait semblable à vous. Votre langue et vos mœurs contrastent avec celles de votre entourage. Pourtant votre nombre et vos œuvres disent que vous vivez maintenant sur le pied de l'égalité et de l'entente avec les citoyens d’une autre origine qui forment la majorité. Ces faits parlent hautement en votre faveur et inspirent la plus grande confiance aux amis du pays. N'oublions pas que l’un des bienfaits de la Confédération sera de vous mettre, dans le Parlement fédéral, en contact avec le Bas-Canada, qui, d'un autre côté, va tendre une main fraternelle et protectrice vers les groupes français répandus dans toutes les provinces, La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick nous ramèneront des membres de la
famille jusqu’à présent séparés de nous. Nous : urons donc, sous ce ré-ime, une alliance plus étroite que jamais, qui nous permettra de réunir nos forces et de ne rien perdre de nos privilèges.
Notre avenir est entre vos mains, c'est aux différents noyaux de notre nationalité à le comprendre et à pratiquer ses devoirs en conséquence. Car souveñons-nous que nos devoirs sont aussi ceux du citoyen. La Confédération, c'est un arbre dont les branches s'étendent dans plusieurs directions et qui sont fermement attachées au tronc principal. Nous, Franco-Canadiens, nous sommes l’une de ces branches. A nous de le comprendre et de travailler au bien commun. Le patriotisme bien entendu est celui qui ne lutte pas avec un esprit de fanatisme, mais qui, tout en sauvegardant ce qu’il aime, veut que son voisin ne soit pas plus molesté que lui-même. Cette tolérance, Messieurs, est indispensable, c’est par elle que nous nous associerons à la grande œuvre, dans laquelle il convient à notre ambition de réclamer une part d’honneur, Je vois avec plaisir que vous sentez la vérité de ce principe et que vous êtes en parfaite intelligence avec vos autres concitoyens. Il importe que nous ne restions pas en arrière, nous ne devrons pas nous laisser devancer ; c’est à cette condition seulement que nous pourrons toujours conserver les droits acquis à notre nationalité distincte. Nous jouirons de ces droits tant que nous en resterons dignes,
Monsieur le Maire et Monsieur le Président de la Société Saint- Jean-Baptiste, j'arrive d'Angleterre où j'ai vu s’accomplir l’un des plus grands actes de l’histoire moderne : la réunion pacifique des quatre colonies britanniques, comme vous l’avez pu voir en suivant les débats du Parlement anglais. J’ajouterai que ma surprise a été portée à son comble lorsque j'ai entendu les ministres de Sa Majesté exprimer des opinions aussi libérales et accepter nos décisions sans les reviser, ni tenter d’y faire des changements. L'esprit qui anime les hommes d'Etat de la mère-patrie a bien changé. On s’est convaincu que, connaissant nos propres besoins mieux que tout autre, nous devions être laissés libres de régler nos destinées, et que la sanction du Parlement britannique n'était qu’une pure affaire de forme. On nous l’a accordée, et plus que cela, trois millions de livres sterling nous sont confiés, pour des fins d'amélioration dans le nouveau gouvernement, N'était-ce pas là agir envers nous selon la plus amicale politique ? N'était-ce vous en fournir des preuves irrécusables ? Spectacle unique dont
nous devons être fiers : les deux puissants partis qui se disputent le pouvoir en Angleterre, ont mis bas les armes pour s'entendre et agir de concert dès qu'il a été question de nos intérêts. Je le répète, la plus entière bonne foi et le moins d’antagonisme possible ont présidé à l’accomplissement de la grande mesure.
Messieurs, la température est par trop désagréable pour que je vous retienne ici davantage. Recevez mes sincères remerciements de la réception que vous me faites et pour les allusions qui rappellent mon récent passage à travers le Bas-Canada. Je serais fort en peine de reconnaître vos faveurs, si je ne sentais on moi un désir redoublé de travailler pour mon pays avec tout le courage et l'énergie que Dieu m'a donnés. Je fais des vœux pour votre bonheur et votre prospérité. (Applaudissements prolongés.)
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