EN RÉPONSE A UNE ADRESSE DE BIENVENUE
DES CITOYENS DE MONTRÉAL
Sur: l'invitation des autorités impériales, le gouvernement canadien chargea sir Georges Cartier et l'honorable M. Wm McDougall de se rendre à Londres, dans le but de négocier l'acquisition des territoires de la Baie d'Hudson, Partis de Québec, le 3 octobre 1868, ils arrivèrent à Londres, le 12 du mois. Ils furent parfaitement accueillis par les ministres, et le secrétaire d'Etat pour les colonies, le duc de Buckingham et Chandos, les invita même d'aller passer quelques jours à sa résidence d'été, où ils purent conférer en toute liberté de l'important sujet de leur mission. M. McDougall tomba malheureusement malade peu après, et le fardeau de la besogne retomba sur sir Georges Cartier, Les négociations marchèrent rondement, et, dès la fin d'octobre, les journaux anglais annoncèrent que la mission des ministres canadiens avait complètement réussi, qu’ils avaient fait justice des nrétentions excessives de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui se réclamait d'être la reine et maitresse du Nord-Ouest, Malheureusement, le cabinet Disraëli essuya subséquemment une défaite, et tout fut remis en cause, La Compagnie demandait $5,000,000 pour céder ses droits, outre des réserves de terres assez importantes. Ce n'était pas une bagatelle! II fallut donc reprendre les négociations avec le gouvernement et la Compagnie et recourir à tous les moyens légitimes d’influencer l’opinion publique en faveur du Canada. Sir Georges porta la parole à maintes réunions publiques, notamment aux diners de la la Corporation des Poissonniers et de la Société Coloniale. Ce dernier eut une importance plus qu'ordinaire, le premier ministre, M. Gladstone, et lord Granvil, ministre des colonies, étant présents. M. Gladstone fit un délicat éloge
de sir Georges Cartier, ‘Je me réjouis, dit-il de voir que vous ayez réussi à vous assurer la présence, ce soir, des représentants de la grande famille anglaise (Applaudissements), et qu'une des plus grandes branches de cette famille soit représentée parmi nous par un homme qui semble être légion, et qui n'en éprouve pas moins une chaude sympathie, particulière à l'origine d'où il tire son nom et aux traditions de son pays (Applaudissements), et qui, supérieur à aucun de ses prédécesseurs, est éminemment apte à représenter cet esprit de fraternité qui devrait unir la nation parlant anglais dans tout le monde.” (Applaudissements.) Sir Georges parla immédiatement après M. Gladstone, à la santé des parlements coloniaux, ‘ Je suis sujet britannique, dit-il, comme tous ceux qui m'entourent ; la seule différence c'est que je parle français.” Puis il fit un brillant éloge du gouvernement responsable appliqué aux colonies et particulièrement au Canada, M, McDougall répondit à la santé : ‘“ La Nouvelle Puissance et les Colonies de l'Ouest.” Lord Granville prononça un discours remarquable et fit allusion aux négociations pendantes pour l'acquisition du territoire de la Compagnie de la Baie d'Hudson, ‘ Le transfert, ditil, de toute l'Amérique britannique du Nord, à l'exception de la Colombie-Anglaise, à la Puissance du Canada, est l’un des plus importants sujets dont j'aie eu à m'occuper, La proposition de mon prédécesseur qui avait invité les délégués à se réunir à Londres, et qui s'était donné beaucoup de peine à ce sujet, a été rejetée, Mon vieil adversaire politique, mais ancien ami, sir Stafford Northcote, et sir Curtis Lampson, qui tous deux jouissent de la conliance de la grande Compagnie de la Baie d'Hudson, et les hommes d'Etat éminents qui représentent le Ganada, professaient des vues si différentes que j'ai entièrement désespéré du succès. Tous me traitèrent d’une manière droite, courtoise et patiente, mais chacun d'eux semblait me considérer comme luiétant hostile et favorable à ses opposants. Je n'avais qu'une arme, mais une arme de grande puissance dans les transactions publiques et privées. On pourrait la définir comme le pouvoir de la fatigue, (Rires.) Je les bombardai de dépèches, de lettres privées et de notes confidentielles, je les fatiguai d'entretiens interminables, et, enfin, quand je les jugeai suffisamment épuisés, je lançai un feu général avec une proposition qui, désagréable à chacun, pouvait cependant être acceptée par tous comme un compromis raisonnable.” (Rires et applaudissements.) En quoi consistait la proposition dont lord Granville parle ici avec tant d'humour? Elle portait que la Compagnie devait céder à Sa Majesté tous ses droits de gouvernement, propriété, etc., dans la Terre de Rupert et les autres parties de l'Amérique britannique du Nord, dans le but d’être transférés à la Puissance du Canada, aux conditions suivantes: lo. Le Canada paierait £300,000 à la Compagnie, avec la garantie impériale, comme compensation de son territoire et de ses droits ; 20. la Compagnie conserverait ses postes et terres avoisinantes ne formant pas en tout plus de 50,000 acres ; 30. elle pourrait réclamer un vingtième du terrain dans chaque township ou district compris dans la zone fertile du territoire; 40. il ne serait imposé aucune taxe exceptionnelle sur la propriété de la Compagnie, le commerce ou ses employés. Nous sommes bien loin des prétentions de la Compagnie, mais le gouvernement impérial refusait d'ac-
céder à la demande des délégués du Canada, qui niaient purement et simplement les droits de propriété du sol qu'elle prétendait tenir en vertu de sa charte, Soumise aux actionnaires de la Compagnie, le 24 mars 1869, la proposition de lord Granville souleva un débat très orageux, au point que l'assemblée fut remise au 9 avril, alors qu'il leur fallut bien se rendre aux désirs du gouvernement anglais, sous peine de tout perdre. Le 23 mars, la Circulaire de la Cour publiait ce qui suit: ‘“ Sir G.-E, Cartier et M. McDougall, C, B,, sont arrivés au Château Windsor, le 24 mars, et ont eu l'honneur de diner avec la Reine et la famille royale.” Sir Georges fut même l'hôte de la Reine rendant quelques jours, Comme dans ses autres voyages à Londres, il reçut de nombreuses invitations chez les ministres, les comtes et les ducs, Les ambassadeurs eux-mêmes n'ont jamais été traités avec plus d'égards, Sa mission heureusement terminée, sir Georges quitta Londres, le ler avril, à bord du North American, pour revenir au pays après une absence de cinq mois. En apprenant cette nouvelle, les citoyens de Montréal se mirent à l'œuvre pour lui préparer une grande réception. Le Telegraph de Montréal disait à ce sujet, le 9 avril: “11 n'y a pas de doute que le résultat de sa mission a été d'ajouter près d'un quart de l'Amérique du Nord au territoire du Canada, Sans entrer dans aucune controverse politique sur la valeur, les avantages et la responsabilité de cette acquisition, l'on ne peut nier que l'adjonction de ce territoire à la Puissance ne soit un grand événement, un pas nécessaire dans la vie nationale, si jamais nous voulons ètre une nation, de la population de l'Amérique anglaise, Sir Georges Cartier a été le principal agent de cette opération, et nous ne pouvons oublier que pour cela il a été obligé de combattre et de surmonter une certaine somme de crainte de la part de ses amis et suivants.” La réception faite à sir Georges Cartier par les citoyens de Montréal, fut tout aussi enthousiaste que celle qui avait eu lieu deux ans auparavant. 1ls comprenaient que leur représentant venait d'agrandir considérablement la sphère de la Confédération en faisant l'acquisition des vastes territoires de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dans lesquels seraient taillées plus tard plusieurs provinces, qui seraient autant de débouchés pour leurs produits. Venu d'Europe vid Portland, sir Georges recueillit une série d’ovations le long de la route, A Sherbrooke, Acton et Saint-Hyacinthe, des adresses de bienvenue, signées par le clergé catholique et protestant c! les citoyens les plus influents, lui furent présentées. L'adresse de Sherbrooke disait entre autres choses : “ Votre carrière publique nous est bien connue, et nous savons que vos concitoyens de toutes les origines sont fiers des succès que vous avez remportés dans les hautes fonctions qui vous ont été tour à tour confiées. Permettez-nous de mentionner une promesse que vous nous avez faite en 1865 dans le Parlement, alors que vous vous êtes engagé à régler la question de l'instruction publique sur une base juste et équitable, qui respecterait parfaitement les droits de la minorité. Il vous sera agréable d'apprendre que cet engagement, volontair. nent donné, a été rempli par l’action unanime de la législature à la dernière session.” Lorsque le train du Grand-Tronc atteignit la gare Bonaventure, il y avait ‘bien là cinq à six mille personnes accourues de partout pour saluer le baronnet
canadien, La brigade du Grand-Tronc lui présenta les armes, pendant que la fanfare jouait the conquering hero comes. A l'adresse de bienvenue qui fut présentée par le maire, M, William Workman, sir Georges Cartier répondit à peu près comme suit :
M. le Maire et Messieurs,
Vous voulez bien avoir la bonté de me féliciter du succès qui a couronné ma mission en Angleterre avec mon très habile collègue, l'honorable M. McDougall. Je suis heureux de ce succès pour mon pays et pour mes compatriotes. Dans quelques mois, la Puissance du Canada s’étendra de l'Atlantique au Pacifique.
Avec quatre provinces unies par la Confédération, nous sommes déjà forts; mais il ne faut pas nous en tenir là. Une nation comme un individu doit aspirer à grandir et à devenir plus fort. En diverses occasions, quand j'ai eu à adresser la parole à mes amis de l'autre côté de l'Océan, dans la mère-patrie, je n'ai jamais manqué de leur dire que le Canada voulait devenir un pays grand et pui-sant; non pas pour satisfaire une ambition égoïste, mais pour ajouter encore au prestige de la chère vieille Angleterre.
J'ai vu, en parcourant quelques journaux depuis mon arrivée sur le continent, que le résultat de notre union est diversement apprécié. Naturellement, je ne puis aujourd’hui vous faire connaître tous les détails de notre compromis; cela viendra à la Chambre, mais de cette place, comme de mon siège en Chambre, je suis prêt à défendre ce compromis et à en recommander l'adoption au Parlement, Quelques-uns ont dit que les conditions étaient trop onéreuses pour le Canada. Chacun sait que si la Compagnie de lu Baie d'Hudson avait un titre douteux sur certaines parties de territoire, son droit était certain sur d'autres parties importantes. On a aussi prétendu que nous aurions dû demander au conseil privé d'en décider. Mais qu’en serait-il résulté ? Le procès aurait duré trois ou quatre ans, et pendunt ce temps-là la Puissance aurait été privée de ces droits et titres, et trois ou quatre années, c'est beaucoup pour un pays progressif comme le nôtre. Ilest vrai que nous avons à payer £300,000, mais, Messieurs, ces £300,000 ne devront pas se payer demain. Nous avons fixé les termes de paiement.
Je me souviens que lorsque j'ullai en Angleterre, en 1865, avec
l'honorable sir John Macdonald, M. Brown et M, Galt, nous y obtinmes la promesse que, si le Canada achetait les droits de la Compagnie de la Baie d'Hudson, le gouvernement ir j,érini garantirait l'emprunt nécessaire pour l'acquisition, Je ne puis dire autre chose aujourd'hui, sinon que je suis un grand croyant, J'ai de bonnes raisons de croire que la garantie nous sern donnée, Avec cette garantie nous pourrons emprunter à 34 pour 100, et en y ajoutant 2 pour 100 d'amortissement, nous aurons à payer pendant quarante-cinq ans à pou près £15,000 par année, et voilà tout,
Mais qu'avons-nous en échange ? Nous aurons la maîtrise et la propriété du territoire, qui dès lors sera sujet à nos lois douanières, et comme la compagnie continuera à y faire son commerce et qu'il y a aujourd'hui 20,000 à 25,000 habitants, elle aura à payer des droits de douane si considérables qu'elle sera heureuse de les commuer en une somme de £10,000 à £12,000 par année, Maintenant, quel homme de bon sens prétendra que nous avons fait un mauvais marché ? Messieurs, ce n'est pas tout, Nous allons posséder un pays extrêmement fertile. Nous aurons là-bas 50 millions d’acres de terres en prairies pour faire concurrence aux éleveurs et aux cultivateurs de blé des Etats-Unis. Oui, le Canada aura là d'immenses prairies propres au nourrissage et à la culture !
Nous voyons un grand nombre de compatriotes du Haut et du Bas-Canada partir pour les Etats-Unis. Il ne faut pas en être surpris. Tout le monde n’est pas du même goût et le besoin de locomotion produit insensiblement l'émigration, Eh bien, nous aurons chez nous la plus belle diversité de localité qu'on puisse imaginer, L'’émigrant se portera volontiers dans le Nord-Ouest et avant cinq années il y aura là 80,000 âmes. Les douanes nous donneront alors un revenu de £60,000 par année, Messieurs, ne soyez donc pas effrayés.
Lu compagnie conservera un vingtième des terrains dans les régions cédées, Ainsi, dans un township de 20,000 acres contenant 100 lots de 200 acres, il lui sera réservé cinq de ces lots. Cela est sans importance matérielle pour nous ; mais cela aura de l'influence sur la colonisation. La compagnie sera fort intéressée à encourager en beaucoup d'endroits la colonisation, utile, en outre, pour tenir en respect les sauvages avec qui elle fait la traite et envers lesquels, du reste, elle se conduit bien, La compagnie épargnera par son organisation propre de grands frais d'administration au gouvernement.
I] faut se réjouir de ce résultat. Je puis dire que l’apparente hostilité qu’il y avait entre le Canada et la compagnie n'existe plus.
Nous sommes en paix et amitié et la compagnie a le même intérêt que le Canada au développement de ce territoire.
J'ai donc les meilleures raisons de croire que le compromis sera approuvé avec empressement par le Parlement «uquel nous aurons d’autres explications à donner.
Quant à ce qui me regarde comme chef—titre que je tiens de la confiance du pays depuis douze ou quinze années—on a prétendu, pour me l’imputer à blâme, que mes compatriotes du Bas- Canada étaient opposés à l'acquisition du territoire de la Baie d'Hudson. Je suis prêt à affirmer en Parlement que le reproche n’est pas mérité. Nous ne nous sommes jamais opposés à l'acquisition du territoire, et je suis certain que la grande majorité des habitants du Bas-Canada approuvera la mesure. A'ors, si les habitants du Haut-Canada s’opposaient au compromis, eux seuls en devront porter la responsabilité. Je le répète, le Bas-Canada, lui, est prêt à accepter le compromis. Mais je ne pense pas que le Haut-Canada s’y refuse sérieusement lorsque toute la question aura été expliquée. Ce sera mon devoir de demander aux adversaires ce qu'il faut penser de leur sincérité durant les dix ou quinze années dernières où ils n'ont cessé de réclamer à grands cris l'acquisition du Nord-Ouest,
Si vous me permettez d'aller au delà de votre adresse, je vous dirai combien je suis satisfait des résultats de la session de la législature à Québec. Je me rappelle qu’en 1866, lors de la discussion du projet du système fédéral, la minorité protestante éprouvait quelque crainte au sujet de l'instruction publique. J'ai la réputation comme homme politique de remplir mes promesses ; mais je dois vous dire que cela ne m'est pas difficile, vu que je n’en fais point ou très rarement. Je suis fort prudent sur ce point. Pour .svenir aux craintes que faisait naître le projet de Confédération, j'ai pris sur moi d'affirmer à la minorité protestante du Bas-Canada qu'elle n'avait aucun sujet de s’alurmer, que la législature de Québec lui rendrait toujours justice. J'ai apprisavec plaisir que cette parole a été accomplie par mon ami l'honorable M. Chauveau et ses collègues. Quoique je m'y attendisse, rien ne pouvait m'être plus agréable dans le moment où j'ai appris ce fait. Ne démontre-il pas la libéralité qui inspire les catholiques du Bas-Canada ? Je connaissais bien toute cette libéralité lorsque j'ai fait ma pro-
messe. Une chose qui me fut bien agréable, c’est la confiance que me témoigna la minorité protestante en cette circonstance vraiment très importante pour elle. En voyant que mon engagement a été fidèlement tenu, sans en être surpris, je m'en réjouis, C’est un de ces moments heureux qui surviennent de fois à autres dans la vie des hommes politiques. On pense généralement que l’homme d'Etat mène une vie facile, Que l'on se détrompe! Si le lit paraît être de roses, on ne sait pas toujours que les épines y sont vraiment trop nombreuses.
Je vois avec joie la situation ds l’échiquier de la province de Québec, si bien administré par notr: habile ami, l'honorable M. Dunkin. Tel est l’état de nos finuaces qu'il fait disparaître toutes nos craintes, et nous assure qu’on n'aura poin: 4 recourir à la taxe directe pour suffire aux dépenses, Permettez-moi encore, Messieurs, de vous exprimer mes remerciements pour l'honneur que vous m'avez fait en m'écoutant avec une telle attention et pour la confiance dont vous m'honorez depuis plus de quinze ans. J'espère ne rien perdre de cette confiance.
Je n'ai jamais fait appel aux préjugés, j'ai plutôt, conme homme politique, proposé et fait voter des mesures très impopulaires dans le temps, mais qui ont été avantageuses au pays. Je ne me guide pas d’après les préjugés populaires, je ne consulte et ne consulterai jamais que mu propre conscience,
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