‹ Discours de Sir Wilfrid LaurierChapitre 9 sur 11 · LA CONSTITUTION DÉS ETATS-UNIS COM¬ PAREE A CELLE DE L’ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION DÉS ETATS-UNIS COM¬ PAREE A CELLE DE L’ANGLETERRE

Lady Drummond, Mesdames et Messieurs,

Je dois rendre grâce à Madame Wilson Reford, secrétaire de votre Club, pour 1 honneur que 1 on me

fait ce soir d’être votre Jiôte. Ma jeune et charmante amie a réussi à me persuader d’ouvrir les réunions de votre Club, pour la saison qui commepce, et conséquemment je déplore plus que tout autre qu’elle soit dans l’impossibilité de prendre part à cette réunion. Ma jeune amie m’a fait entendre qu’un exposé, devant un auditoire canadien, des grandes lignes des constitutions britanniques et américaines, vu que notre propre constitution est modelée sur les deux précédentes, ne serait pas seulement un effort oratoire, mais aurait un grand intérêt d’actualité. Donc, en me présentant devant vous ce soir, mon but est d’exposer, d’une manière aussi concise que le sujet je comporte, les principes caractéristiques et différentiels, en même temps que communs, des deux Constitutions britanniques et américaines. Il me semble inutile de vous faire remarquer, en commençant cette lecture, que la Constitution anglaise n’est pas un document écrit. Oh, non! On ne la trouve nulle part dans les livres; elle n’est point condensée en termes mesurés sur le papier ni sur le pai chemin; c est une chose vivante, toujours croissante, toujours susceptible d’améliorations, pouvant toujours s adapter aux changements multiples sans cesse renaissants et aux besoins de la nation, mais en même temps si forte, si stable que, bien que dans le siècle dernier, toute l’Europe fût bouleversée par des Révolutions, que les constitutions et les dynasties s’effondraient, pêle-mêle, l’atmosphère politique en Angleterre demeurait aussi calme et tranquille que

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le vol de l’aigle dans le ciel d’un beau jour d’été. L’histoire d’Angleterre est le seul livre où l’on puisse trouver les grandes lignes de la constitution britannique. Depuis la première jusqu’à la dernière page de cette histoire, vous remarquerez l’évolution des principes, contestés d’abord, mais finalement acceptés et qui, l’un après l’autre, ont contribué à former la constitution anglaise telle qu’elle est aujourd’hui, le code le plus noble et le plus complet de sagesse politique qui ait jamais été promulgué par le génie humain pour le gouvernement des hommes. Je vous ferai remarquer ici que tous les pays que 1 on considère aujourd’hui comme les plus prospères de 1 Europe ne sont que des fragments de ce qui fut autrefois le grand empire romain. L’Italie, la France, l’Angleterre, 4a Péninsule ibérique, la noble vallée du Rhin, la splendide vallée du Rhône, toutes ces régions furent pour un temps sous le contrôle de Rome impériale. Un certain jour vint où cette imposante agglomération s’écroula en pièces, minée autant par une centralisation outrée que par les attaques des Barbares du Nord; et le chaos régna suprême en Europe pendant plusieurs siècles. De cette confusion naquit, non pas l’Europe actuelle, mais 1 Europe féodale, remplacée par l’Europe qüe nous avons connue dans lés siècles récents. Lorsque les hordes du Nord envahirent les frontières de l’Empire romain, les envahisseurs se partagèrent les riches provinces qui le composaient. Ces nouvelles divisions territoriales devinrent la propriété des soldats qui s étaient

distingués pendant l’invasion; et celui qui avait surpassé tous les autres fut placé à la tête de l’armée. Il fut proclamé Roi, mais ses attributions étaient encore bien limitées et mal définies. Il était plutôt un chef militaire qu’un chef civil. Son mandat, si mandat il y avait, n’était point héréditaire, mais électif ; il était simplement le premier, parmi ses égaux. Elu par ses compagnons mêmes, il ne tenait la position qu’ils lui avaient confiée que pour sa vie durant, à moins qu’il ne fut remplacé par un rival plus heureux, et les pouvoirs qu’il administrait pour la conduite de la communauté étaient subordonnés à la direction d’un Conseil choisi parmi les membres de la tribu. Le même procédé se répéta dans tous les autres pays de l’Europe.. Chaque fois que sur un point quelconque surgit un chef assez puissant pour dominer ses compagnons et leur imposer ses volontés, il écarta forcément tout choix d’un successeur, et partagea, entre ses enfants, ses états, son royaume ou les biens de la nation, selon le cas. C’est ce que firent Charlemagne et Guillaume le Conquérant. Cette division ou ce morcellement de territoires qui, sous un chef puissant aurait pu devenir un principe d’unité et de force, devint naturellement une cause de faiblesse. Un nouveau changement se produisit et la couronne dut enfin placée sur la tête du fils aîné du Souverain. Voilà l’origine de la monarchie héréditaire en Europe. Et la même chose se répéta dans tous les autres pays, excepté en Angleterre.

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Le Roi mit de côté tout frein à son autorité. Il devint maître absolu. Sa volonté fit la loi et ses ordres la firent exécuter; comme je viens de le dire c’est ce qui arriva partout, excepté en Angleterre. Ecoutez ce que Louis XIV, roi de France, écrivait pour la direction du jeune prince qui devait lui succéder: “La France est un pays monarchique, “ dans toute la force du terme. Le Roi représente toute la nation et chaque sujet ne représente “ qu’un simple particulier au regard du Roi. En “ conséquence, tout pouvoir, toute autorité repose “dans les mains du. Roi, et il ne peut y en avoir “ d’autre dans le royaume que celle qu’il a lui- “ même établie. En France, la nation n’est pas une “ entité séparée, elle existe entièrement dans la per- “ sonne du Roi.”

Ce langage fit loi auprès des populations de cette époque, quoiqu’il puisse choquer la manière de voir de sujets britanniques. Telle était la règle en France, telles étaient les constitutions en force dans les autres pays de FEurope, l’Angleterre seule exceptée. Il ne faut pas s’imaginer toutefois que- les rois d’Angleterre étaient d’une meilleure pâte que les autres souverains d’Europe, ils étaient hommes comme les autres, et quelquefois même ils l’étaient davantage. Les rois normands, les Plantagenets, les Tudors, les Stuarts, autant que les autres souverains qui régnaient en Europe, caressaient le rêve d’un pouvoir autocratique; mais il y avait cette différence-ci. En Europe, la résistance à l’exercice du

despotisme du souverain se manifesta plus ou moins au commencement ; mais, en Angleterre, à tous les temps et par toutes les classes, chaque tentative du Roi dans le but d’augmenter son autorité au-delà de tout contrôle rencontra une opposition obstinée et insurmontable. Chez toutes les diverses peuplades qui envahirent l’Empire romain : les Angles en Grande-Bretagne, les Francs en Gaule, les Goths ën Espagne et les Lombards en Italie, le gouvernement civil existait à peine, il n’y avait qu’un grossier système de représentation pour l’expédition des affaires de 1a. communauté. Dans tous les autres pays d’Europe, à part l’Angleterre, on abandonna graduellement ce système représentatif, ou le chef de la nation y mit fin ; mais en Angleterre le pouvoir et l’influence de cette grossière ébauche de représentation grandit et se développa jusqu’au jour où elle devint un Parlement : le Parlement d’Angleterre, 1 orgueil de tous les sujets anglais sur quelque point du globe où ils se trouvent et en même temps l’envie et le désidératum de tous les amis de la liberté, de la loi et de l’ordre par l’univers entier.

Et ce fut cette ébauche de Parlement qui mit un frein à 1 ambition des rois, en vertu de ce principe î econnu dès l’origine de la monarchie anglaise, savoir, que dans le royaume le roi n’a aucun pouvoir de 'taxer ses sujets, sans que ceux-ci n’y donnent d’abord leur assentiment. Ce principe détonait un peu sur les idées reçues au moyen-âge, où prévalait la doctrine de la toute-puissance crois-

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santé du roi ou de l’oint du Seigneur, suivant l’expression reconnue à cette époque. Ce principe infusa dans le peuple anglais une force de caractère et un sentiment de liberté qui ne se rencontraient alors chez aucun autre peuple.

Comme je viens de le dire, ce fut cette ébauche de Parlement britannique qui mit un frein au pouvoir du Roi, et je dois reconnaître que les souverains anglais de cette époque jetèrent un œil d’envie sur les prévogatives des autres monarques européens qui pouvaient taxer leurs sujets à merci et autant qu’il leur plaisait.

Ce principe fut la cause de longues querelles entre les' Rois et les Parlements, qui durèrent, avec des fortunes diverses, jusqu’aux jours de Charles Ier, alors que le Parlement le confirma, non seulement par des résolutions et par des discours, mais par son incorporation dans un Statut auquel le Roi dut donner son assentiment malgré lui, et qu’il chercha vainement à éluder.

Ce principe, établi par le Statut de 1641, décrétait que selon l’ancien privilège des sujets de ce royaume aucun subside, droit de douane ou impôt ni aucune contribution quelconque ne pouvaient être prélevés ou imposés sur aucun effet de commerce exporté' ou importé par les sujets, citoyens ou étrangers, sans l’assentiment général du Parlement.

Et voilà le premier principe essentiel de la cons: titution anglaise que le Roi ne peut prélevei d im-

pots sans l’assentiment du Parlement. Vous me demanderez peut-être de qui se composait le Parlement, à cette époque reculée? Il était exactement ce qu il est aujourd’hui; les Lords héréditaires et les Membres des Communes, élus par le peuple. La seule différence était qu’alors les Lords et les Communes siégeaient ensemble.

Il n y avait qu’une seule Chambre. Comment on arriva à diviser la Chambre en deux, la Chambre des Lords et le Chambre des Communes, est une question d’histoire que je ne traiterai point ici; qu’il suffise de vous dire que pendant les cinq siècles qui suivirent le règne d’Edouard III, le pouvoir législatif de l’Angleterre a réffidé dans le Roi, 'les Lords et les Communes, formant les trois Etats du royaume.

Autrement dit, aucune loi ne peut être passée en Angleterre que par le consentement des trois corps qui constituent le Parlement:' Le Roi, les Lords et les Communes, tous parfaitement égaux. Les pouvoirs sont les mêmes pour les uns comme pour les autres, . excepté en ce qui regarde les finances qui ont toujours fait exception.

A tout événement, les Communes ont toujours réclame le droit d introduire les mesures projetées et que les Lords ne pouvaient d’aucune manière les changer ni lés amender; ils pouvaient les rejeter ou les approuver telles qu’elles étaient sans aller au-delà. Voilà le deuxième principe fondamental de la Constitution britannique: c’est-à-dire que

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le pouvoir législatif réside non dans le Roi, comme c’était le cas pour l’ Ancienne France et plusieurs pays de l’Europe, mais dans les trois Etats du royaume, le Roi, les Pairs et les membres des Communes. Maintenant, quant au pouvoir exécutif, chez toutes les nations civilisées, il repose dans le magistrat en chef, et en Angleterre c’est le Roi qui est le premier magistrat; mais sous le système en vigueur, aujourd’hui, l’exercice du pouvoir exécutif est soumis à une condition qui est tout à fait unique, que l’on ne rencontrait chez aucun autre peuple, jusqu’à ce qu’elle fut adoptée en Angleterre, savoir : que le Roi, dans l’exercice du pouvoir exécutif, est subordonné au bon plaisir et au contrôle du Parlement.. Le plus despote des Rois ne saurait se passer de ministres. Il ne peut voir par lui-même aux affaires multiples des grands départements de l’Etat ; mais il nomme des Ministres qui transigent les affaires et avisent le Souverain ou le président, selon le cas.

Or le Roi, nommant ses Ministres, il semblerait tout naturel que ces derniers devaient lui être responsables. Il en fut ainsi pendant plusieurs siècles en Grande-Bretagne; mais lorsque la lutte prolongée entre le Parlement et le Roi, au sujet du pouvoir législatif, eut pris fin, le Parlement fit un -pas de plus. On s’aperçut, avec le temps, que si les Ministres du Roi ne pouvaient point compter sur une majorité dans le Parlement, ils pouvaient facilement déjouer la volonté du Parlement, manifestée par le Statut, et

le Parlement mit de l’avant la doctrine que le Roi doit avoir à son service des Ministres qui ont la confiance des représentants élus par le peuple et responsables au peuple. Ce ne fut pas l’affaire d’un jour, et la Couronne s’y objecta fortement. En fait, ce ne fut que pendant le règne du dernier Souverain, la grande, la bonne, la sage reine Victoria, que ce principe fut finalement admis, reconnu et mis en opération.

Ce principe fut aussi désagréable aux Georges que l’autre système d’impôts avec l’assentiment du peuple l’avait été aux Plantagenets, aux Tudors et aux Stuarts, bien qu’il soit aujourd’hui pleinement admis. Du moment qu’un ministère cesse de commander la majorité en Parlement, il est obligé de céder la place a un autre Cabinet, et même alors le Souverain n’a pas la liberté de choisir ceux qu’il lui plaira pour le remplacer; il doit appeler des personnes qui commandent la majorité en-Parlement. Et ceci, mesdames et messieurs, est le troisième principe fondamentale la Constitution britannique.

Je viens de vous en énumérer trois; le premier, pas d’impôt sans l’assentiment du Parlement, pas de législation sans l’assentiment des trois Etats du royaume, pas d’autorité exécutive sans l’assentiment du Parlement.

Maintenant, en vérité et en justice, je dois reconnaître qu’au point de vue historique, le mérite d’avoir mis un frein à l’ambition du Souverain, le mérite d’avoir implanté le germe du gouvernement

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constitutionnel ne revient pas à la classe que nous appelons aujourd’hui “ le peuple ”, mais il revient aux Barons, aux Lords et à l’aristocratie de la Grande-Bretagne. Sous le régime féodal, dans tous les pays de la Chrétienté, les grands propriétaires terriens étaient presque aussi forts et puissants que le Roi lui-même. En France, Hugues Capet, qui fut le premier roi des Français après la chute de la dynastie carlovingienne, demanda à un de ses sujets qui avait usurpé le titre de Comte : qui t’a fait Comte? “ Il répondit avec insolence : qui t’a fait Roi ? ” En Angleterre, pendant le règne d’Edouard 1er, le roi commanda au comte de Norfolk de prendre part à une expédition en Gascogne, et ce dernier refusa sur le champ. Le roi, dans un accès de colère, s’écria : Par Dieu, Sir comte, vous irez ou vous serez pendu. Le même esprit de résistance se manifesta en France, comme en Angleterre, mais il fut écrasé dans le premier pays, tandis que dans l'autre, ce fut un incendie que rien ne put éteindre et qui envahit la nation toute entière. Tout honneur, dis-je, à l’aristocratie de l’Angleterre. L’histoire ne fait mention d’aucune classe qui ait rendu de plus grands services à l’Etat et qui puisse se vanter d’un plus grand renom.

Heureuse l’ Angleterre, si au 20e siècle sa noblesse, fidèle aux traditions du passé, ainsi qu’aux nouveaux principes résultant de nouvelles conditions, se montre, comme ses ancêtres, à l’avantgarde dans la lutte pour la liberté et la réforme.

A côté, à la suite des Lords apparaissent les Communes, recrutées d’abord parmi la noblesse terrienne des maires de villes.

Il en fut ainsi pendant plusieurs siècles. En 1832, le Bill de Réforme, suivi à de courts intervalles de plusieurs mesures semblables, étendit le droit de suffrage en Angleterre jusqu’à ce point que le droit de vote est accordé aujourd’hui à tout ouvrier gagnant salaire, et que le grand jour de la Démocratie dûment qualifiée s’est enfin levé sur ce pays.

Heureuse Angleterre, si sa démocratie n’oublie point que la modération dans le triomphe est la source de la stabilité: des gouvernements et du progrès d’un pays, et que ce n’est point la Révolution seule qui l’a fait telle qu’elle est aujourd’hui, mais l’Evolution et la Réforme.

La Constitution britannique est le résultat d’un système d’évolution, 'accompagné de la mise en application de quelques principes dirigeants et complété par des maximes, des règles et des précédents — trop nombreux pour les énumérer — qui se sont accumulés avec le temps, mis en pratique l’un après l’autre, mais tendant tous vers un même but : le gouvernement du peuple par le ‘peuple lui-même. Qu’elles sont donc vraies ces paroles de Tennyson, à mon avis le plus anglais de tous les poètes anglais depuis Shakespeare, lorsqu’il résumait ainsi les avantages des libres institutions de l’Angleterre :

\ ou ask me why, tho’ ill at ease Within this région I subsist,

Wliose spirits falter in the mist,

And languish for the purple seas.

It is the land that freemen till,

That sober Freedom chose;

The Land, where girt with friend or foes

A land of settled Government,

A land of just and old renown, Where freedom slowly broadens down From precedent to precedent.

Where faction- seldom gathers head,

But by degrees to fullness wrought,

The strength of some diffusive thought,

Hath time and space to work and spread.

Ue régime constitutionnel de la Grande-Bretagne -n a jamais été mieux défini que par les beaux vers que je viens de citer.

Au siècle dernier, un grand homme d’Etat américain, Daniel Webster, était de passage à Québec. Il y avait alors dans la vieille cité un détachement de l’armée anglaise, montant garnison dans ce Gibraltar du continent américain. Un soir, le tattoo du régiment anglais vint frapper l’oreille de Webster, et fit naître dans son esprit une pensée que peu de temps après il exprima comme suit dans un discours qu’il fit au Congrès; parlant de l’Angleterre, il dit qu’elle était une puissance à laquelle on ne saurait comparer celle de Rome dans sa plus grande Moire, quant à l’étendue de ses conquêtes et à

l’extension de ses territoires, une puissance qui a parsemé la surface du globe de ses possessions et de ses fortifications et dont les roulements de la diane, au point du jour, suivant la marche du soleil et la succession des heures, répercute autour du globe entier les airs militaires anglais dans un concert sans fin. 5

Cette belle description peint d’une manière saisissante la puissance mondiale à laquelle est arrivée la petite Ile dont je viens de retracer les modestes commencements.

Si Webster avait aujourd’hui à traiter le même sujet, s’il pouvait contempler ce que nous voyons de nos propres yeux et décrire les conditions actuelles, quels termes pourrait-il employer pour célébrer la puissance de l’Angleterre ! Il pourrait nous la montrer, non pas comme déployant autour du globe une ceinture de garnisons, mais comme le centre d’un groupe de nations sœurs qui ont trouvé, en adoptant et en s’appliquant la Constitution britannique, non seulement une charte de liberté, mais un pacte d’union plus intime avec la mère-patrie. Quelque fiers que nous soyions d’être sujets britanniques et des hauts faits accomplis par le pays auquel nous appartenons, il y a, ce me semble une autre considération qui doit encore augmenter la fierté d’un suj et britannique.

D’une façon différente, la Constitution anglaise encercle le globe. Et c’est non seulement par des sujets anglais, mais par les amis et les champions

de la liberté qu elle a été établie par le monde entier.

Au siècle dernier, toutes les nations d’Europe ont été bouleversées par des révolutions chez les différents peuples luttant pour leur liberté, et elles la trouvèrent enfin dans l’application des principes de la Constitution anglaise. La France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Grèce, le Danemark, la Norvège et la Suède, tous ces pays ont adopté la Constitution britannique en tout ou en partie. . . Dans’tous les cas, ceux qui ne l’adoptèrent pas en entier ont maintenu ces deux principes essentiels : pas d’impôts sans le 'consentement du peuple et sans la responsabilité ministérielle. Et ce n’est pas tout. Ces grands principes ont traversé les océans les plus reculés et ont réveillé les civilisations assoupies de l’Orienf.

Le Japon l’a mise en pratique et par le fait s’est placé d’un seul coup au rang des premières nations, en temps de paix comme en temps de guerre; l’Empire de Turquie, cette puissance en décadence, cet homme malade, comme Lord Palmerston avait l’habitude de le désigner, est à chercher et peut trouver un regain de vitalité en suivant l’exemple du Japon. Enfin, Mesdames et Messieurs, il a encore une autre puissance qui a adopté la Constitution anglaise, c’est la plus illustre de toutes, la République américaine.

Lorsque les treize colonies se détachèrent violemment, de la mère-patrie, elles lui firent l'honneur d’incorporer presqu’entièrement dans la Cons-

titution qu’ils rédigèrent pour eux-mêmes, sauf quelques exceptions, les principes de la Constitution anglaise, en autant qu’ils étaient applicables aux conditions nouvelles d’une république. Je dois reconnaître cependant que lorsqu’ils s’en éloignèrent, loin d’améliorer leur situation, ils l’affaiblirent, et je déclare ouvertement que la Constitution de la Grande-Bretagne est plus pliable, plus pratique, s’adapte mieux au bien-être, aux besoins du peuple et est par conséquent plus démocratique que la Constitution de la République américaine. Il n’y a absolument aucune différence en ce qui concerne le pouvoir législatif; c’est entièrement la Constitution anglaise sous un nom différent. Ils ont un Parlement qu’ils appellent le Congrès et qui se compose de deux Chambres ; à coup sûr, ce ne sont ni les Lords, ni les Communes ; il n’y a point de Lords aux Etats- Unis, si ce n’est peuLêtre les Lords de la finance, les Barons de la Bourse; mais ils ont une Assetnblée de Représentants et le Sénat.

Le président, chef de la nation, est élu par le peuple, et pour devenir en vigueur toute législation doit être approuvée par l’Assemblée des Représentants, par le Sénat et le Président. C’est exactement le même système de législation, le même rouage législatif : Le Roi, les Pairs et les Communes. En ce qui concerne le pouvoir exécutif il appartient au Président, et ici se rencontre la première différence essentielle entre les deux Constitutions. Il n’y a point aux Etats-Unis de responsabilité minis-

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térielle. Le Président est élu pour un terme de quatre ans et pendant ces quatre années il est le chef, le pouvoir exécutif; le Parlement n’a absolument sur lui aucun contrôle.

Le peuple qui l'a élu ne peut exercer sur lui aucun contrôle et le Congrès, duquel émane toute législation n’a sur lui aucun pouvoir; il est suprême en tout, et s’il commet une erreur aux yeux de la nation, il n’y a aucune autorité qui puisse y rémédier.

Maintenant, je puis affirmer que sous ce rapoprt, notre constitution est bien supérieure à la constitution américaine. Les historiens américains ont une réponse à cet argument. Ils prétendent que la théorie de leur constitution diffère de la nôtre en ceci, que tout leur système de gouvernement est divisé en trois branches différentes, le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, et que chacun d’eux est absolument indépendant dans la sphère qui lui est propre.

Eh bien, il faut reconaître que cette idée que chaque branche du Gouvernement est absolument indépendante des autres, et qu’elle peut agir sans contrainte dans la sphère qui lui est propre, est certainement une conception hère et noble. Cependant, j’ajouterai que, bien que séduisant à première vue, ce système ne vaut pas le nôtre dans sa mise en pratique. Je comprends que dans un discours comme celui-ci, je dois éviter tout ce qui pourrait même de loin toucher à la politique, majs je ne crois pas enfreindre cette règle en aucune façon

66 DISCOURS* DE SIR WIEFRID EAURIER

en vous rappelant qu’il y eut au Canada une élection en 1896.

En même temps, il y en avait une, aux Etats- Unis. Il arriva aussi, et je ne me défendrai pas, si j’y fais allusion, que dans les deux pays le parti au pouvoir fut défait.

Eh bien, au Canada, trois semaines après que le verdict du peuple fut connu, une nouvelle administration avait été formée, pendant qu’aux Etats-Unis, quoique ce verdict eut été rendu dans la première semaine de novembre, la nouvelle administration n’arriva au pouvoir que quatre mois plus tard. Il fallut quatre mois aux Etats-Unis, qui ont la réputation d’agir promptement et sagement, pour faire ce que nous avions accompli en trois semaines de ce côté-ci de la frontière.

Or, si au Canada, et aux Etats-Unis, le but de la Constitution est de réaliser le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, selon l’expression de Eincoln, si le but à atteindre est de mettre en opération la volonté du peuple, il faut admettre que notre système de responsabilité ministérielle est bien plus efficace, plus prompt et moins exposé à des chocs désastreux que le système américain. J’admets qu’en temps de paix, de modération, dans Jes circonstances ordinaires et lorsque aucune question litigieuse n’est devant le peuple, l’inconvénient serait bien moindre, hormis que ce retard pourrait lasser quelque peu la patience du parti victorieux; mais lorsque des questions irri-

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tantes sont devant le peuple, lorsque les passions populaires ont été soulevées à leur plus grande intensité, je confesse, avec toute déférence due pour l’opinion de nos amis au sud de nous, que leur système présente de très gravés dangers. Et je prouve mon assertion par le fait suivant; les publicistes américains ne seront peut-être pas de mon avis, j’oserai dire qu’il y a eu un temps, où ils auraient pensé autrement, et cela après l’élection, d’ Abraham Lincoln en 1860.

L’élection était faite sur la question de l’esclavage ; le programme du parti républicain qui était sorti vainqueur était bien modéré; il ne fallait point toucher à la question de l’esclavage dans les Etats où il était en force; tout son programme se résumait en ceci : pas d’extension de l’esclavage là où il n’existait point. Néanmoins, les esprits s’échauffèrent au point que le parti esclavagiste, qui prédominait dans le Sud, proclama pendant les élections que si Abraham Lincoln était élu, ils mettraient fin à l’Union et, l’élection terminée, ils commencèrent immédiatement à mettre leur menace à exécution. L’un après l’autre, différents Etats se séparèrent de l’Union. Buchanam, le président sortant de charge, était un honnête homme, mais d’un caractère faible. Il y avait dans son entourage des traîtres qui profitèrent des derniers jours de son administration pour encourager les menées du parti esclavagiste.

Abraham Lincoln, le nouveau Président, se trou-

va dans l’impossibilité absolue d’agir; spectateur impuissant de ce travail de destruction, il ne pouvait absolument rien faire pour y mettre fin.

Je ne puis m’empêcher de croire qu’à ce moment les hommes à la tête des affaires, les Membres du Congrès n’aient regretté les avantages du système de la responsabilité ministérielle, tel qu’en vigueur sous la Constitution anglaise, par lequel Abraham Lincoln aurait été installé à la direction des affaires en trois semaines. Que de sang, que d’argent, auraient été épargnés, si Lincoln avait pu occuper plus promptement la position où l’avait appelé le vote de ses concitoyens. Le période de réconstruction qui suivit la Guerre Civile en offre un autre exemple encore plus frappant. La politique du Congrès et celle du Président, en face du problème de la -reconstruction, différaient totalement. Je ne me propose pas en ce moment de décider ou d’examiner qui avàit droit ou qui avait tort, mais sous le système britannique la politique du Congrès aurait 'facilement eu le dessus.

Le premier vote de manque de confiance, à la Chambre des Représentants, aurait amené un changement immédiat de Ministère et appuyé la politique que préconisait le Congrès. Mais sous le système existant alors, le Président ne tenait le pouvoir que pour quatre ans. Absolument libre de tout contrôle, il pouvait déjouer la volonté du Congrès réduit à l’impuissance. Bien plus, je suis porté à croire que les esprits dirigeants d’alors, Sumner, Stephens, Wade, regrettèrent plus d’une fois que les Pères,

auteurs de la Constitution, n'aient point adopté le système anglais qui aurait permis au Congrès de mettre sa politique à exécution. Un désaccord presque aussi regrettable que la Guerre Civile résultait du différend entre le Congrès et le Président. En fin de compte, le Congrès dût recourir au procédé inévitable de décréter la mise en accusation de Johnson. La mesure ne fut pas adoptée. Elle fut combattue par les Chefs même du parti républicain, parce que l’on comprit que Johnson n’avait commis aucun crime ; il n’avait fait que se servir des pouvoirs mêmes dont il était investi par la Cons-, titution.

Il avait agi suivant sa manière de voir, et conséquemment s’il y avait quelque chose à blâmer, c’était le système. Sous ce rapport, je crois que, comme sujets britanniques, nous pouvons réclamer que notre Constitution anglaise est supérieure dans la pratique au système républicain des Etats-Unis. Il y a cependant un point sur lequel la Constitution américaine Remporte sur la nôtre. Non, je ne devrais point dire la nôtre, parce que dans la Constitution canadienne, nous nous sommes approprié ce qu’il y avaiff de meilleur dans les deux systèmes, mais dans mon humble opinion, il y a un point sur lequel le système américain est supérieur au système anglais. Le premier est une union fédérative, tandis que le second est une union législative. Par union fédérative, il faut comprendre une union d’entités d’Etats, chacun possédant un pouvoir législatif pour

régler les questions d’intérêt local, et un gouvernement central chargé de l’administration des affaires d’intérêt général. A première vue on pourrait croire qu’une constitution dans laquelle l’autorité législative est divisée manque des éléments de force que possède une union législative plus compacte.

A cette objection, je répondrai que l’expérience des faits montre au contraire qu’une union fédérative est le plus puissant instrument de gouvernement pour tenir en un faisceau des sociétés jusqu’alors divisées, soit par les différences ethniques, les distances territoriales ou les démêlées diplomatiques. Je pourrais aller plus loin et dire que le gouvernement fédératif est un remède contre les dangers d’une trop grande centralisation dans une société parfaitement homogène, répandue sur un territoire très étendu. Les Américains ont adopté une Union fédérative, et en ce faisant je crois qu’ils ont créé un meilleur système de gouvernement qu’ils ne le réalisèrent alors, parce que son adoption fut plutôt une nécessité du moment qu’un choix délibéré. C’est un fait historique reconnu qu’après la guerre de la Révolution, les colonies émancipées répugnaient à l’idée de s’unir sous un seul gouvernement bien constitué. Elles auraient préféré maintenir les liens relâchés que les premiers mois de la guerre avaient resserrés à la hâte, et c’est seulement grâce aux efforts des esprits dirigeants de l’époque qu’ils se décidèrent à la dernière heure en faveur de l’Union,

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Ea République américaine est aujourd’hui si bien consolidée, si puissante, si hère — et avec combien de raison — de son glorieux passé et de son prodigieux avenir, qu’on est presque frappé de surprise à la vue des difficultés qu’il fallut surmonter d’abord pour l’établir.

C’est pourtant ce qui arriva, et la chose se comprend facilement si l’on se reporte aux conditions des Etats avant la guerre de la Révolution- Les treize colonies qui se séparèrent de la Grande-Bretagne, en 1776, n’avaient de commun entre elles que leur origine et leur allégeance à la Couronne. Chacune d’elles avait obtenu une Charte distincte et possédait une organisation séparée. Les communications entre Etats étaient assez rares et le commerce à peu près nul. Et le peu de trafic qui se faisait consistait dans l’échange des articles de consommation ordinaire entre Etats voisins. Ea Grande-Bretagne oublia sa propre histoire et entreprit de taxer ses colonies sans leur consentement, et de ce fait jaillit l’étincelle qui produisit la conflagration.

Ea mesure produisit sur ces Anglais du Nouveau Monde le même résultat que des projets identiques avaient produit sur les Anglais de l’Ancien monde; elle fit naître un esprit d’invincible résistance. Ees Américains réalisèrent sur-le-champ que le même sang coulait dans leurs veines, qu’ils étaient de la même famille et ils s’organisèrent pour repousser le danger qui les menaçait ; mais dès que le danger eût disparu, chaque Etat chercha à recouvrer son indépendance et son existence séparée.

Comme je viens de le dire, ce furent les efforts combinés des esprits dirigeants de l’époque qui amenèrent enfin la formation de l’Union. Les chefs auxquels les Américains doivent rendre hommage pour la réalisation d’une Union telle qu’elle existe aujourd’hui sont Georges Washington, Alexandre Hamilton, John Marshall, Daniel Webster et Abraham Lincoln. Les Etats-Unis ont eu l’avantage, peut-être plus qu’aucun autre pays, de produire, au moment voulu, l’homme requis pour résoudre le problème qui s’imposait à l’heure même, et Georges Washington fut éminemment cet homme. Dans la lutte pour l’indépendance, il avait guidé son pays avec succès et on ne peut douter que son autorité amena la Convention des Etats qui formula la Constitution.

La dignité de son caractère si bien équilibré, la sûreté de son jugement, sa haute conception du devoir, ses aspirations élevées et son complet désintéressement guidèrent ses concitoyens dans une entreprise dont le résultat était loin d’être certain. Alexandre Hamilton est un autre personnage que je considère comme un des plus grands hommes de l’histoire. Hamilton n’appartenait point à la jeune République par la naissance, -mais il en était le fils adoptif. Il était né aux Indes Occidentales, dans la petite île de Nevis-, d’un père écossais, et d’une mère huguenote française. Encore tout jeune enfant, il fut envoyé à New-York pour compléter le peu d’éducation qu’il avait déjà reçu.

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On était précisément aux premiers jours de h Révolution, et il en fut bientôt un adepte enth usiaste, quoiqu’il fût à peine âgé de vingt ans ; .1

servit avec distinction pendant la guerre. Encore eflfant, il avait été regardé comme une phénomène de précocité; homme fait, la puissance et la variété ^de ses talents furent également phénoménales. Pendant sa carrière malheureusement trop courte, il fut tour à tour soldat, publiciste, avocat et écrivain éminent. Il fut un des trois délégués envoyés à la Convention par l’Etat de New-York pour rédiger les termes de l’Union; mais il ne reçut aucun appui de la part de ses collègues qui étaient opposés à l’Union et resignèrent leur mandat. Il se trouva seul pour représenter l’Etat de New-York. Il devança tous les autres par la hardiesse de ses théories de gouvernement. Si on avait adopté ses vues l’Union américaine aurait été fédérative, comme elle le fut de fait, mais avec un Gouvernement central bien plus fort.

Cependant c’est un fait reconnu que ses idées ne prévalurent pas entièrement. Avec le flair d’un diplomate de race, bien qu’il fut peu satisfait de la Constitution telle qu’adoptée, il se jeta dans la mêlée, et par 'ses écrits et ses discours il la commenta et la défendit, et aujourd’hui ses écrits sont reconnus avec raison par ses concitoyens comme loi et paroles d’Evangile. Bien que son travail fût d’une grande valeur, dans la première Convention, il se surpassa dans les travaux de la Convention de l’Etat de New-York qui était le sien.

A cette époque, l’Etat de New-York était sous le contrôle de George Clinton, homme capable, plein de ressources, habile brasseur d’affaires en politique, absolument opposé à l’Union, et intransigeant autant que possible; dans la convention qui fut convoquée par l’Etat, il réussit à faire élire sur les soixante-cinq représentants qui la composaient* quarante-cinq de ses membres qui, comme lui, s’étaient engagés à combattre l’Union.

Hamilton se rendit à la Convention avec ces chiffres devant les yeux, et il écrivit à un de ses “ amis Les deux tiers de la Convention et les quarante-septièmes du peuple sont contre moi.” La perspective n’était pas encourageante; toutefois ces paroles ne trahissent pas un courage qui faiblit, mais au contraire, l’ardeur fougueuse et invincible d’un caractère bien trempé, prêt à combattre pour une grande cause; et le résultat prouva qu’il avait

raison.

Les travaux de la Convention commencèrent sans plus tarder. Tous les jours, Hamilton était sur pied, expliquant les termes de la Constitution, article par article, s’efforçant de convaincre ses collègues et de leur faire partager son enthousiasme, et l’on vit' alors se produire un incident qui se rencontre rarement dans les assemblées délibérantes.

Le chef du parti de l’opposition, acharné contre l’Union, Melanchton Smith, personnage d’une grande habileté et d’une grande force de caractère, s’avança et déclara que les arguments de Hamilton

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l’avaient convaincu et qu’il allait voter en faveur de l’Union.

Il y a aujourd’hui un grand nombre d’années que je siège au Parlement; j’ai assisté à maints débats où je croyais que la force des arguments des orateurs avait imposé la conviction, mais je n’ai jamais vu ce résultat se manifester de l’autre côté de la Chambre.

Je me rappelle qu’il y a bien longtemps, du temps de Sir John Macdonald, un député qui représentait alors ie comité d’Ottawa, Alonzo Wright, d’une bonté et d’une affabilité reconnues de tous, fut un jour pris à partie par un ami pour avoir voté d’une certaine façon; “Vous savez que la mesure est mauvaise et que vous avez mal fait, n’est-ce pas ? Eh! certainement, j’ai fait mal, je le sais, répondit M. Wright; ma conscience m’appartient; mais mon vote appartient au parti.” On rencontre rarement quelqu’un qui' admette avoir été convaincu par le débat, mais il faut donner à Alexandre Hamilton le crédit d’avoir accompli ce miracle.

Ee deuxième personnage, par ordre chronologique, est John Marshall, Président de la Cour Suprême des Etat-Unis, de 1801 à 1835, et qui fut, sans auchn doute, un des plus grands jurisconsultes de tous les temps et de tous les pays. Il semble avoir possédé le don particulier de débrouiller les problèmes multiples qui devaient naître sous le régime d’une Constitution fédérale, entre le gouvernement central et les gouvernements locaux. Il posa

les jalons qui ont fermement implanté la Constitution dans le cœur du peuple américain ; mais, après lui, l’honneur d’y avoir mis la dernière main appartient à Daniel Webster, qui fut un des plus puissants orateurs qui aient vécu dans aucun pays. Goldwin Smith, considéré bon juge, en fait le portrait suivant :

“ Comme orateur raisonné, il n’a pas eu de supérieur, s’il a eu un égal dans la langue anglaise. On a comparé son style à l’action d’un marteau de pilon, dont ses périodes semblaient avoir la force cadencée sans en avoir la monotonie. La majesté de l’intelligence se reflétait sur son front très développé, il avait l’air et la démarche de Jupiter. Il était roi, et il sentait qu’il l’était vraiment.”

Ce fut l’éloquence de Daniel Websten qui pardessus tout fit réaliser au peuple américain le sentiment de sa grandeur. Le premier, il proclama que l’Union était d’une nécessité absolue et qu’elle devait être le but suprême .de leurs efforts. Honneur à jamais au grand nom de Daniel Webster.

Après lui vient Abraham Lincoln, personnalité bien différente; sa sagesse, sa prudence et sa clairvoyance comme homme d'Etat n’ont pas eu d’égal. Ce fut son intuition politique qui conduisit heureusement le pays à travers les difficultés de la Guerre Civile, et depuis lors), la suprématie de l’Union a été reconnue sans conteste, et la nation américaine constituée telle qu’elle est aujourd’hui.

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Dans un article de revue, publié il y a déjà plusieurs années, Gladstone, traitant de la Constitution américaine écrivait ce qui suit : La Constitution américaine est, à mon point de vue, le document le plus merveilleux que le génie et la prévoyance de l’homme ont produit en aucun temps. A certains égards, à plusieurs égards, et je pourrais peut-être dire à tous les égards, cet éloge si flatteur, formulé par une si grande autorité, ne pêche point par exagération. La Constitution américaine a été un instrument de liberté, de paix et d’ordre, et je doute fort qu’il aurait été possible de faire fonctionner ce mécanisme compliqué, cette immense agglomération d’hommes, répandue sur tout le continent, avec aucun autre système que le système fédératif. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi M. Gladstone n’avait point cherché dans l’application de ce système le remède à la question si troublante et au malaise que cause depuis des siècles la question irlandaise, à la solution de laquelle il consacra en vain les dernières années de sa vie. Dieu me garde de soulever en l’occasion présente, ou en toute autre occasion, la discussion sur un point quelconque se- rattachant au moindre degré à la politique de l’Angleterre ; mais nous sommes tous sujets britanniques, nous avons tous à cœur les intérêts de l’Empire, et il nous est bien permis de tourner les regards de l’autre côté de l’Océan et de chercher une solution possible a ces problèmes difficiles qui ne sont point du domaine de la politique du jour,

• 78 DISCOURS DE SIR WIRFRID RAURIER

mais appartiennent aux sphères plus élevées des questions purement académiques.

Il y a un trait qui me frappe toujours dans la condition actuelle du Parlement de la Grande-Bretagne. Tout le monde reconnait qu’il est encombré, chargé et surchargé par des intérêts mesquins et des questions peu importantes. Dans cette auguste assemblée, la plus auguste que le inonde ait jamais vue — la discussion se fera, certain jour, sur le sort des Empires, sur les destinées des nations ou les problèmes les plus absorbants de la guerre ou de la paix; le j ouisuivant, le débat s’engagera sur la question d’un fossé de voirie 'dans le pays de Galles, sur un loch dans les montagnes d’Ecosse ou sur une tourbière en Irlande. Des problèmes les plus importants qui aient jamais engagé l’attention des législateurs et les questions les plus insignifiantes demandent alternativement l’attention des mêmes hommes. Il me semble qu’il y a ici quelque chose d’incompatible avec la sphère d’action qui devrait être réservée à un parlement impérial de l’importance du Parlement britannique. Pour le présent, je n’insisterai point davantage sur cette anomalie, mais il me semble qu’un jour ou l’autre, on pourra adopter pour le Royaume-Uni un système fédératif quelconque, divisant la législation privée concernant l’Angleterre, l’Ecosse, l’Irlande et le pays de Galles d’avec les problèmes plus importants de l’Empire.

Mesdames et Messieurs, vous me demanderez peut-être: Des Américains n’ont-ils pas sur nous

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un grand avantage par le fait que leur Constitution .est écrite et que la Constitution anglaise ne l’est point? Quant à moi, à mon point de vue, je n’attache pas une grande importance à une forme ou à une autre. Que ce soit une Constitution écrite ou non, c’est toujours la volonté du peuple qui doit prévaloir ; et, bien que les Américains aient une constitution écrite, leur histoire démontre que sans changer un mot au texte de la Constitution, il est très possible d’en dénaturer l’esprit autant que s’ils l’amendaient réellemèrit. Et d’est ce qui arrive lors de l’élection des Présidents.

En vertu de la Constitution, telle qu’elle fut d’abord élaborée et complétée par le douzième amendement, le Président est élu par ce qu’on est convenu d’appeler le Collège électoral. Eh bien ! vous seriez portés à croire que selon l’intention de la Constitution, ces électeurs, choisis pour cette fin, personnages importants et éminents, devraient avoir le choix du Président. Rien de la sorte. On leur a assigné cette fonction, mais ils ne sont point libres de la remplir, leur rôle se réduit à reconnaître la volonté du peuple telle que manifestée au scrutin. Vous êtes tous au fait de la façon dont on procède de nos jours à une élection présidentielle. Nous en avons eu une dernièrement et vous avez entendu le peuple crier en faveur de Taft ou de Bryan. Ee jour de 1 élection, nous nous demandions tous quel serait l’élu ; serait-ce Taft, serait-ce Bryan? Voici comment se fait l’élection de nos jours.

Une convention républicaine ou démocratique choisit Taft ou Bryan; mais les électeurs ne votent point pour Taft ou Bryan, ils votent pour M. tel ou tel, personnages qu’ils ne connaissent point, qu’ils n’ont jamais vus, mais qui ont été soigneusement choisis par le Comité électoral. La première Constitution telle que projetée par ses auteurs a été mise de côté complètement et au lieu de faire faire l’élection par le Collège électoral, nous avons en réalité une élection résultant du vote populaire, de sorte qu’il importe peu que la Constitution soit écrite ou non. On peut la changer tacitement.

Maintenant, si vous me demandez quelle est la conclusion à tirer de ces comparaisons, je répondrai à votre question en déclarant que malgré que l’Union américaine soit une Union fédérative, il n’y a aucun doute possible dans mon esprit que la Constitution anglaise est de beaucoup supérieure à l’américaine; mais les points où elles diffèrent sont de peu d’importance après tout, parce que le principe essentiel est que la volonté du peuple demeure l’arbitre souverain dans l’un comme dans l’autre cas. Il ne s’en suit pas que l’opinion populaire soit toujours dans le vrai, elle est souvent dans Terreur, mais l’histoire dans son cours nous apprend que dans la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sous le régime d’institutions libres, la vérité et la justice peuvent être ignorées pendant quelque temps et même retardées, mais qu’elles finissent par prévaloir. Sous des institutions libres, le triomphe de la justice et

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de la vérité progresse lentement, prend du temps à se manifester; il n’a point la soudaineté de la conversion de Saul sur le chemin de Jérusalem à Damas. Mais je prétends ' que sous le régime de ces instituions libres, on a de temps à autre mis en application de nouveaux principes qui finirent par être acceptées non sans opposition, et admis comme émanant de vérités éternelles. Je pourrais vous citer un autre exemple de ce que j’avance, démontrant que sous le régime d’institutions libres la vérité et la justice, malgré tous les obstacles, finissent par triompher à la longue, et ce cas se présente dans la manière dont les Etats-Unis ont envisagé la question de l’esclavage. Si l’on jette un regard sur le passé, il est difficile, aujourd’hui, d’expliquer comment l’esclavage n’a pas toujours été tenu en horreur comme une plaie de l’humanité, mais il y a quarante ans, lorsque j’étais étudiant en droit dans cette ville de Montréal, le fait de l’esclavage était la question du jour aux Etats-Unis. Lorsque les treize colonies secouèrent le joug de la Grande-Bretagne, 1 esclavage qui était confiné aux Etats du Sud de l’Union avait une existence légale. Sur les treize Etats de 1 Union américaine six étaient esclavagistes. Georges Washington, un des plus grands hommes de l’histoire, un homme au-dessus de tout reproche, était prôpiiétaire d’esclaves. Jefferson, l’auteur de la Déclaration de l’Indépendance et qui proclama que tous les hommes sont égaux, possédait des esclaves, ainsi qu’un certain nombre des Pères de l’Union améri-

caine. Il est cependant reconnu aujourd’hui que l’esclavage ne trouvait point de sympathie auprès de ces personnages; ils y étaient tous opposés, et s’ils avaient eu leurs coudées franches ils l’auraient rayé de la Constitution, mais l’opinion publique ne l’aurait pas permis.

Si les Pères de la Constitution américaine, lorsqu ils se réunirent a Philadelphie pour rédiger 1 Acte d Union, avaient tenté de biffer l’institution de l’esclavage de la Constitution, c’en aurait été fait de l’Union; les Etats du Sud auraient refusé d’y entrer. Conséquemment, les Pères fermèrent les yeux sur le problème de 1 esclavage. Us prévoyaient néanmoins que 1 opinion publique se formerait en faveur de son abolition et ils mient tout leur espoir dans cet Article de la Constitution qui déclare que:

1 immigration ou 1 importation de toutes personnes, que chacun des Etats existants aujourd’hui jugera à propos d’admettre, ne sera pas prohibée par le Congrès avant l’année mil huit cent huit.”

Le mot “ esclavage ” ou “ esclave ” n’est point mentionné. Ils ne voulurent point profaner un si noble document en y insérant les mots “ esclavage ” ou esclaves ; mais c était bien l’esclavage qu’ils avaient en vue. Us se flattaient qu’avec le temps, les idées se modifieraient, et en ceci ils eurent raison! L’opinion publique se modifia, mais dans des directions différentes; dans les Etats du Nord, l’excitation vint au comble contre le fléau et la honte d une telle institution. Dans le Sud, au contraire,

le sentiment en faveur de l’esclavage fit des progrès, devint plus fort sous le prétexte que le travail des noirs était une nécessité des conditions climatériques du Sud, pays semi-tropical. Tes deux courants d’idées gagnèrent du terrain sans relâche.

L’antagonisme devint de plus en plus aigii et, pendant cinquante années., les hommes les plus éclairés et les plus intelligents des Etats-Unis concentrèrent leurs efforts pour effectuer un compromis, afin de tenir la balance égale entre les Etats libres et les Etats esclavagistes. Un nouveau parti fut organisé en 1854, (le parti Républicain) dans le seul et unique but, j’oserais dire, de résoudre le problème de l’ësclavage. Son programme était bien modéré; il ne demandait point l’abolition de l’esclavage, il ne se proposait point d’intervenir dans cette institution domestique du Sud, comme on l’appelait alors, mais seulement de circonscrire l’extension de l’esclavage aux limites déjà existantes.

Ils mirent un candidat de l’avant en 1856, mais l’opinion était tellement excitée que ce programme modéré fut défait. Un autre candidat fut choisi en 1860, et il fut plus heureux, parce qu’il y avait trois candidats sur les rangs.

Abraham Lincoln, le candidat républicain, ne rallia point le majorité du vote populaire, mais il eut en sa faveur la majorité du collège électoral. Abraham Lincoln est un des plus grands hommes de l’histoire, malgré la comparaison que Lady Drummond vient de faire entre lui et moi, je le

considère comme un des plus grands hommes de tous les temps. Doué d’un discernement intuitif des problèmes modernes de la politique, il possédait en même temps le cœur le plus tendre et l’âme la plus sympathique. Encore tout jeune homme, il avait navigué sur le Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans, pour affaires personnelles, et il avait pu, par ce qu’il avait vu, se faire une idée de ,1a cruauté, de la honte et de l’avilissement de l’esclavage; et on rapporte qu’il fit remarquer à un ami que si jamais l’occasion s’en présentait, il porterait à l’esclavage un coup mortel. Il fut élu Président des Etats- Unis, installé en office, et vous seriez porté à croire qu’il allait sans tarder porter le coup mortel à l’esclavage, il ne put le faire, parce que l’opinion publique ne le lui permit pas. La Guerre Civile éfclata, elle devait durer pendant quatre longues années ; les Etats du Nord furent envahis par les armées du Sud et, même alors, Lincoln ne put avoir ses coudées franches.. Il lui fallut subir les outrages, les insultes et les reproches des abolitionistes les plus déclaras; il endura l’orage et attendit jusqu’à ce qu’il crut que l’heure fût arrivée. Je me propose, à 'ce sujet, de vous lire une letre qu’il écrivait à Horace Greely, personnage de talent, mais emporté et violent, qui réclamait à hauts cris l’affranchissement immédiat des esclaves.

“Je viens de lire la lettre, en date du 19 courant, que vous m’adressez par l’intermédiaire du “ New- York Tribune”. Je n’entreprendrai point de discu-

CONSTITUTIONS COMPAREES

ter ici certains avancés ou certaines suppositions que je pourrais considérer erronés. S’il s’y rencontre des conclusions qui me paraissent mal appuyées, je ne les discuterai point ici. Si l’on peut y remarquer une certaine impatience peut-être trop impérative dans le ton, je n’insisterai point, par égard pour un vieil ami dont la droiture de cœur m’est bien connue. Quant à la politique que je me propose de suivre, comme vous le dites, je n’entends point laisser personne dans le doute — je voudrais sauver l’Union. Je voudrais la sauver par le plus court moyen que m’offre la Constitution. Te plus tôt que l’autorité sera rétablie, le plus tôt l’Union sera ce qu’elle a déjà été — S’il s’en rencontre qui ne veulent sauver l’Union que s’ils peuvent sauver en même temps l’esclavage, je ne pense pas comme eux. Mon but suprême dans la crise que nous traversons est de sauvegarder l’Union et non de sauver ou de détruire l’esclavage. Si je pouvais préserver l’Union sans mettre un esclavage en liberté, je le ferais, et si je pouvais sauver l’Union en rendant à la liberté tous les esclaves, je le ferais encore, et si je pouvais lu sauver en n’en libérant qu’une partie sans m’occuper de l’autre, je le ferais aussi. Ce que je fais pour l’esclavage et pour la race noire, je le fais parce que je crois pouvoir ainsi sauver l’Union. Je ferai moins dès que je constaterai que mes efforts font tort à la cause, et je ferai davantage dès que je réaliserai que j’aiderai la cause en agissant ainsi. Je rectifierai les erreurs que l’on m’aura démontrées et

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j’adopterai des idées nouvelles dès qu’elles me paraîtront plus acceptables.

J’ai exposé ici mon programme tel que je comprends ma position de Président, et je ne me propose point de changer ni de modifier en aucune façon l’opinion que j’ai souvent exprimée, que tous lës hommes doivent être libres en tous les pays.”

Je vous ai cité cette lettre parce qu’elle démontre que dans une démocratie comme la nôtre, américaine ou anglaise, il faut étudier et mesurer l’opinion publique et qu’il est ainsi possible de la guider tout en la ménageant. Remarquez la façon dont Abraham Lincoln pose le problème devant le pays. Il assure que ce n’est point une lutte ni un conflit pour sauvegarder ou détruire l’esclavage, mais que c’est l’Union qui est en jeu, et que c’est pour la sauvegarder qu’il en a appelé à la nation, et son appel fut écouté favorablement; mais s’il eut demandé au peuple américain de prendre les armes afin d’abolir l’esclavage, son appel serait demeuré sans réponse.

Cependant, au moment où Lincoln dictait cette lettre, il avait dans ses tiroirs une proclamation toute préparée décrétant l’abolition de l’esclavage, il attendait son heure, et deux mois plus tard lorsqu’il jugea l’heure arrivée, il lança sa proclamation. Ce n’était qu’une simple mesure de guerre qui ne s’appliquait point à toute l’Union, mais seulement aux Etats insurgés. Puis au cours de la guerre, l’opinion commença par se former et puis se manifesta avec rapidité.

CONSTITUTIONS COMPAREES

D’abord, les Etats du Nord qui étaient opposés à l’esclavage, par considération pour les idées de leurs concitoyens du Sud, refusèrent de prendre part au conflit, mais lorsqu’ils virent leur territoire envahi, la survivance de l’Union mise en danger, ils se décidèrent à couper le mal dans sa racine et à régler la question de l’esclavage, et alors, Abraham Lincoln, le juge le plus avisé des fluctuations de l’opinion publique que l’on ait jamais vu, jugea que l’heure était venue. Il recommanda à la Convention républicaine, réunie en 1864, d’adopter un programme favorisant l’abolition totale de l'esclavage. Son avis fut suivi, le programme fut' adopté et, au mois de novembre suivant, la résolution fut ratifiée par le vote populaire, et au mois de mars en 1865, la souillure maudite et déshonorante de l’esclavage était à jamais effacée des annales glorieuses de la république américaine.

Maintenant, Mesdames et Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à dire et j’aurai fini. Nous vivons dans un monde en évolution. Les principes sont immuables, mais leur mise en application varie sans cesse. J’ai fait passer sur vos yeux l’Empire romain, puis l’Europe féodale et enfin l’Europe monarchique ; aujourd’hui, nous sommes entrés dans une ère nouvelle, l’ère de la Démocratie. Nous ne pouvons pas espérer que la Démocratie sera exempte des erreurs, des fautes et des vices inhérents à la nature humaine; mais il me semble que l’on rencontre encore la corruption, l’envie et la jalousie contre

lesquels nous devrions toujours nous prémunir. Je - crois aussi que nous avons tout lieu d’espérer que les Institutions démocratiques, dont l’idéal est l’émancipation des masses opprimées depuis si longtemps, seront de plus en plus animées des généreuses aspirations que le Président martyr a exprimées d’une façon incomparable. Certes, la manière merveilleuse dont la République américaine a émergé des horreurs de la Guerre civile démontre à souhait la force des institutions démocratiques. L’autorité civile ne fit pas couler une seule goutte de sang, pas un homme ne fut mis en accusation pour avoir pris part à la rébellion; haine pour personne, charité envers tous ; et voilà pourquoi, malgré la scission produite par la Guerre civile qui fit rage pendant quatre ans - — la lutte la plus gigantesque qui ait jamais bouleversé aucun peuple — toute trace du conflit a aujourd’hui disparu et la nation est plus unie qu’elle ne l’avait jamais ‘été auparavant. Ce résultat, Mesdames et Messieurs, est un triomphe des plus glorieux.

Cependant, je crois que comme sujets britanniques nous pouvons réclamer avec un légitime orgueil un triomphe encore plus phénoménal. Il y aura à peine dix ans ce mois-ci que sur la Veldt de l’Afrique du Sud, Hollandais et Anglais se rencontraient dans une lutte à mort. Ce n’était point comme lors de la Guerre civile américaine, un combat entre hommes du même sang et de même race, où la possibilité d’une réconciliation devenait plus facile par le fait que le

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même sang coulait dans les veines des deux partis, et que les mille souvenirs d’une histoire commune invitaient à une étreinte conciliatrice.'

Oh! non, sur la Veldt du Sud-africain le conflit, engagé entre des hommes de races différentes, était encore envenimé par le souvenir de récentes défaites subies par les combattants des deux côtés. Mais telle était la confiance qui animait ceux qui ont foi dans la Constitution britannique que, s’il m’est permis de me mettre en scène, au cours d’un débat qui eut lieu à la Chambre des Communes pendant que la guerre faisait rage, je pris sur moi de faire la prédiction suivante, en parlant de la population hollandaise..

“ J’engage ma réputation et ma qualité de sujet “ britannique en garantissant que lors même qu’ils “ perdraient leur indépendance, ils ne perdraient “ point leur liberté.”

Il n’y a qu’un avenir possible pour le Sud-Africain ; une grande Confédération modelée sur la Confédération canadienne. Une fédération dans laquelle la Colonie du Cap et le Natal, l’Etat libre d’Orange, le Transvaal et la Rhodésie seront unis ensemble sous le drapeau britannique et sous la souveraineté de l’Angleterre. Et lorsque le drapeau britannique flottera sur le Sud-Africain, ce pays possédera les privilèges que le pavillon britannique a portés dans ses plis depuis les dernières soixante années:

“ liberté pour tous, égalité pour tous, justice et droits civils égaux pour Anglais et pour Hollandais.”

Lorsque je m’exprimais ainsi, je dévoilais la pensée intime de mon cœur. Je croyais, je sentais, j’étais persuadé que la mise en opération de la Constitution britannique justifierait mes paroles, que la vérité et la justice triompheraient et que le droit deviendrait un fait accompli. Mais je ne prévoyais point que ce problème devait être si près d’une solution satisfaisante. A peine sept années se sont-elles écoulées depuis la fin de la guerre, et cependant, en ce moment où je vous parle, Hollandais et Anglais, après avoir enterré profondément les souvenirs amers des luttes passées), se sont donné la main pour constituer sous la Croix du Sud une nation nouvelle, un nouveau satellite qui est entré dans la constellation des nations dont se compose l’Empire britannique.

Mesdames et Messieurs, ceci est mon dernier mot, ce résultat est le triomphe le plus récent et le plus grandiose encore réalisé par la Constitution britannique.

LA MARINE

A 4a session de 1910, le gouvernement Laurier faisait voter par le Sénat et les Communes une loi l’autorisant à créer une marine canadienne.

Ses adversaires dans le Québec en dehors du Parlement, dans la presse et sur la place publique combattirent ce projet à outrance, et convertirent à leur opinion un grand nombre d’électeurs, à telles enseignes qu’aux élections de 1911, une foule de ses adhérents passèrent à gauche. La majorité libérale aux Communes pour notre province descendit de 33 à 10. La question de la marine relégua la réciprocité dans l’ombre, au point de l’effet produit.

Voici le discours dans lequel Laurier a exposé son projet: •

Monsieur l’Orateur,

Lorsque, il y a trois semaines, j’ai eu l’honneur de déposer ce projet de loi, j’avais l’espérance que bientôt mon honorable collègue, le ministre de la Marine et des Pêcheries, serait suffisamment rétabli pour assumer la tâche qui m’incombe, maintenant. A mon grand regret, cet espoir ne s’.est pas réalisé. Le malheur veut que la Chambre se trouve privée de l’abondance des renseignements recueillis par

mon honorable collègue avec la sollicitude minutieuse apportée par lui à la préparation de ce projet de loi et à l’exposé de la politique dont il est l’expression, depuis son principe fondamental jusqu’en ses moindres détails.

La Chambre conviendra peut-être avec moi, dès le principe, qu’il ne serait pas mal à propos de jeter un coup d’œil rétrospectif sur l’attitude observée jusqu’à présent par les deux partis qui se trouvent aujourd’hui face à face pour discuter cette question. En ce qui concerne le Gouvernement actuel et le parti libéral, cette question a été soulevée pour la première fois à la conférence impériale de 1902. On a discuté alors, et avec grand soin, le problème de la défense de l’Empire. Les débats ont révélé ce fait — - qui n’était pas extraordinaire et, qui s’était produit souvent dans le passé — qu’entre les conseillers de Sa Majesté le roi dans la Grande-Bretagne et ceux de Sa Majesté le roi dans les colonies autonomes d’aù delà des mers, il existait une divergence d’opinion. Le secrétaire d’Etat à la guerre a demandé — je devrais plutôt dire a conseillé — que ces colonies autonomes équipassent et maintinssent pour le service impérial un corps de troupes qui, advenant une guerre, serait mis immédiatement au service du ministre de la guerre.

Quelques-unes de ces colonies autonomes ont accepté cette proposition par l’intermédiaire de leurs représentants ; d’autres, au nombre desquelles l’Australie et le Canada, ont refusé leur adhésion.

LA MARINE

Le secrétaire cl Etat a la marine a propose — je ne dis pas a demandé — que ces colonies autonomes contribuassent chaque année à l’entretien et à l’équipement d’une marine impériale. La plupart des colonies ont accepté cette proposition; mais les ministres qui représentaient le Canada ne pouvaient pas y donner leur adhésion. Ils ont exprimé leurs vues particulières à la conférence et ils les ont publiées dans un document officiel que la Chambre et le pays connaissent depuis longtemps. Ils ont admis immédiatement 1 obligation pour le Canada de prendre sa large part, autant que ses ressources le permettraient, du fardeau imposé jusqu’alors aux contribuables anglais seulement. Ils ont déclaré que le Canada, augmentant en richesse et en population, irait plus loin dans cette question de la défense et dans tout ce que- nous pourrions entreprendre dans ce sens. Ils ont ajouté que dans tout ce que nous pourrions faire, nous agirions de coqcert avec les autorités impériales mais" toujours sous la responsabilité et la haute main des autorités canadiennes, en conformité de nos privilèges de colonie autonome, dans cette question comme dans toutes les autres.

Cela se passait en 1902, il y a environ huit ans, et pendant ces huit années, la politique adoptée par le Gouvernement actuel a été connue du pays. Jamais le Gouvernement ne s’est écarté de cette politique. Nous l’avons affirmée à nouveau lors de la' conférence impériale de 1907. Nous l’avons affirmée encore une fois, l’an dernier dans cette Chambre, quand

94 DLSCOÜRS DK SIR WILFRID LAURIER

il s’est agi de prendre une résolution immédiate et bien définie. Cette politique est résumée dans le projet de loi soumis aujourd'hui à la Chambre, et le Gouvernement restera debout ou il tombera avec cette politique. Mais nous ne tomberons pas, car cette politique est conforme aux meilleures traditions du parti libéral. Elle est le dernier anneau de cette longue chaîne d’événements qui suivant les principes établis par les réformateurs d’autrefois, Baldwin et Lafontaine, ont placé graduellement, pas à pas, le Canada dans la situation qu’il occupe maintenant, c’est-à-dire, au rang, à la dignité et à Iq position d’une nation faisant partie de l’empire britannique. Cette politique est le résultat complet des droits affirmés et des obligations assumées par le Canada. C’est elle qui a inspiré au barde de l’empire les fières paroles prononcées par notre pays, après qu’il eut accordé une préférence commerciale à la mère-patrie:

Daughter am I in my mother’s house,

But mistress in my own;

Tlie gates are mine to open As the gates are mine to close,

And I set my house in order.

Monsieur l’Orateur, si nous adoptons auj/ourd’hui cette politique, si nous lui avons donné la forme sous laquelle elle se présente au pays, c’est parce que nous estimons que le Canada est une nation, mais une nation fille de l’Angleterre. Telle fut toujours la manière de voir énergique et invariable du gou-

EA MARINE

vernement libéral depuis le jour où cette politique fut inaugurée.

. Je PU1S demander maintenant quelle a' été la politique du parti conservateur sur ce sujet. Je crois ne pas être injurieux ni injuste envers le parti conservateur en disant que sur cette question l’attitude de nos adversaires a toujours été ce qu’elle “est aujourd hui, divisée dans le conseil et divisée dans l’action. Dans cette Chambre, notre politique a reçu plus du ne fois l’assentiment, du moins l’assentiment tacite, des membres du parti conservateur. Elle a été plus d une fois étudiée et commentée, mais jamais on ne l’a combattue; jamais on ne l’a repoussée.

En dehors de cette enceinte elle a été approuvée ouvertement par les hommes les plus remarquables et les plus expérimentés du parti conservateur. Je

dois dire aussi qu’elle a été critiquée et blâmée

sévèrement critiquée et sévèrement blâmée — par ceux d entre ses membres qui, faisant étalage de leurs sentiments impérialistes et portant partout -sur leur front les phylactères impérialistes, s’avancent hardiment dans le temple pour y remercier à haute voix le Seigneur de ne pas ressembler aux autres sujets britanniques, de payer la dîme de tout ce qu’ilspossèdent et d’avoir seuls le privilège de faire brûler le véritable encens du loyalisme. Etait-ce, monsieur 1 Orateur, sous la piqûre de l’aiguillon de ces gens si zélés, si officieux, que mon honorable ami de Toronto-nord (M. Foster) a soulevé, l’année dernière, cette question de la défense de l’empire? Je l’ignore.

Mais dès le jour qui a marqué l’ouverture de nos travaux, l’honorable député a donné avis d une motion destinée à soumettre cette question sous une forme définie, arCParlement et au peuple du Canada. J’ai cru comprendre que cet avis de motion de 1 honorable député était une approbation de la politique que nous avions toujours suivie, et en le comprenant ainsi je ne crois pas avoir commis une injustice à son égard. Je voulais, au contraire, lui faire un compliment. Quoi qu’il en soit, voici la motion qu il a présentée:

La Chambre est d’avis, vu le développement considérable de ses ressources si grandes et si variées, vû la position géographique qu’il occupe et qui font présager d’autres ressources ; vû cet esprit de conservation et ce respect de soi, qui seuls sont avantageux à une nation forte et qui se développe, que le Canada ne devrait pas retarder plus longtemps à assumer sa part de responsabilité dans le fardeau qui résulte, financièrement parlant, de la protection efficace de ses côtes et de ses grands ports maritimes.

Je répète que l’interprétation que j’ai donnée au texte de cette motion — à moins que mon honorable ami ne soit un disciple de Talleyrand, qui disait que le langage avait été donné à l’homme pour déguiser sa pensée — c’est qu’il n’est rien autre chose qu’une approbation de notre politique. C’est ainsi qu’on l'a interprété du côté de l’opposition. Si nous devons en croire la révélation tardive que nous a faite, l’autre jour, mon honorable ami de Jacques-Cartier (M. Monk), ce projet de résolution aurait causé de l’émotion au sein de son parti, et il aurait alors décidé de ne pas appuyer la proposition.

LA MARINE

Que ce soit pour cette raison ou pour une autre, le fait n’en existe pas moins que mon honorable ami de Toronto-nord, qui avait montré tant d’empressement à inscrire cet avis de motion au feuilleton de la Chambre, a grandement tardé à le proposer.

T/hon M. FOSTER : Mon honorable ami connaît parfaitement la raison de ce retard. Veut-il la faire connaître ?

Sir WILFRID LAURIER: Je l’ignore; mon honorable ami pourrait peut-être me renseigner.

L'hon M. FOSTER: Mon très honorable ami sait parfaitement bien qu’on a retardé cet avis de motion à la suite d’entrevues avec lui.

Sir WILFRID LAURIER: Je ne sache pas que mon honorable ami. . .

L’hon. M. FOSTER: Dans ce cas, mon très honorable ami ferait mieux de rafraîchir sa mémoire avant de faire cette déclaration.

Sir WILFRID LAURIER : Pardon, je, n’ai pas fini ma phrase. Je ne suis pas certain que mon honorable ami m’ait jamais parlé de cette question, mais s’il l’a fait, c’était simplement pour l’utilité de la Chambre, et non pas parce que sa proposition était mal accueillie par la droite.

L’hon,. M. FOSTER: Je n’ai pas dit cela.

Sir WILFRID LAURIER: Je n’impute pas à crime à mon honorable ami le retard qu’il a mis à

présenter sa motion. Mais il n en est pas moins vrai qu’il a attendu deux mois avant d’agir; j’ignore quels furent ses motifs. Mon honorable ami a laissé entendre à l’honorable député de Jacques-Cartier que s’ils tombaient d’accord la motion pourrait être présentée.

M. MONK : La mémoire de mon très honorable ami lui fait défaut évidemment quand il dit que je me suis opposé à la motion. J’ai déclaré, l’autre jour, que j’avais considéré cette motion comme inopportune.

Sir WILERID LAURIER: Oui, et mon honorable ami n’a pas encore modifié son opinion. L’honorable représentant de Jacques-Cartier croyait que cette motion était inopportune ; l’honorable député de Toronto-Nord, ainsi que d’autres membres de la gauche, croyait le contraire, et nous tous, du côté du Gouvernement, nous avons pensé qu’elle était opportune. En tout état de cause, il est oiseux de discuter pourquoi la proposition en question ne fut pas présentée en temps utile. Il est de fait que cet avis de motion n’a été présenté que le 29 mars, soit deux mois plus tard. Alors l’atmosphère s’était grandement chargée d’électricité. Un débat s’était engagé à la Chambre impériale des communes sur l’état de la marine britannique; on appelait l’attention sur les armements qui se poursuivaient en Allemagne, et le télégraphe annonçait partout que la Nouvelle-Zélande avait offert un dreadnought au gouvernement

trèm

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impérial. C’est à ce moment que, pour la première fois, une proposition fut faite devant la Chambre, tendant à offrir une contribution à la marine impériale. Elle avait pour auteur mon honorable ami de Toronto-nord, mais elle fut présentée sous une forme modérée et hésitante. Je vais rappeler à la Chambre le langage même dont s’est servi dans cette circonstance l’honorable député. Voici :

Aujourd’hui le péril se dresse à nos portes. Il ne m’appartient pas d’en faire connaître la grandeur, mais je ne puis tout de même l’ignorer complètement. Aujourd’hui il s’impose à l’attention des plus glands hommes d’Etat de l’ancien monde; aujourd’hui il s’impose à l’attention de l’A.ustralie qui recueille des souscriptions publiques, et dont le gouvernement se. trouve importuné par le peuple qui lui demande d’aller plus loin encore pour faire face à cette urgence; aujourd’hui, la petite colonie de la Nouvelle-Zélande fournit un dreadnought et en offre un second, et aujourd’hui le Canada doit faire face à ce péril ët à cette urgence.

Que Je très honorable premier ministre me permette de lui dire que si, après mûre délibération ,il propose à notre Parlement l’adoption d’une mesure nous permettant de faire face d’une manière convenable à ce besoin urgent, sous forme de l’olfre gracieuse d’un dreadnought ou d’une subvention en argent, notre parti l’appuiera, notre parti témoignera de son dévouement au Canada en approuvant cette mesure.

Quelques VOIX; Très bien! très bien!

Sir WILER1D LAURIER ; De la part de l’honorable député de Toronto-nord (M. Foster), ce langage n’avait rien de bien énergique, il n’était pas aussi incisif que le sont d’ordinaire, les phrases de mon honorable ami. Il n’avait pas encore, je crois, trouvé son aplomb; c’est en quelque sorte un ballon d’essai qu’il lançait en disant que si nous nous en-

tendions sur ce point il se rangerait à notre avis. Nous n’avons pas cru devoir nous départir du programme que nous nous étions tracé : nous avons dit que nous nops en tiendrions à l’attitude déjà prise par nous, et, après quelque délibération, la Chambre adopta à l'unanimité un ordre du jour base sur la politique que nous avions énoncée en 1902. Pour qu’il ne subsiste ni doute ni malentendu à ce sujet, et eu égard aux applaudissements qui ont éclaté tantôt dans les rangs de la gauche, je vais donner encore une fois lecture de cette résolution :

La Chambre reconnaît 1<? besoin qui incombe au peuple canadien, à mesure que sa population et ses richesses augmentent, d’assumer dans une plus large mesure les responsabilités de la défense nationale.

La Chambre est d’avis que sous le régime des relations constitutionnelles actuelles entre la mère patrie et les colonies autonomes, le paiement de contributions fixes et régulières au trésor impérial pour des fins navales et militaires ne serait pas, en ce qui concerne le Canada, la solution la plus satisfaisante du problème de la défense.

La Chambre approuvera cordialement toute dépense nécessaire destinée à encourager l’organisation rapide d’une marine canadienne coopérant et s’entendant au préalable sur tous les points avec la marine impériale, d’après le plan proposé par l’amirauté lors de la dernière conférence impériale, et fondée sur le principe de la suprématie navale de la Grande-Bretagne qui est essentielle à la protection efficace du commerce, à la sécurité de l’empire et au maintien de la paix mondiale.

La Chambre est fermement convaincue que, chaque fois que le besoin s’en fera sentir, le peuple canadien se montrera prêt et disposé à faire tous les sacrifices nécessaires pour donner aux autorités impériales la coopération la plus loyale et la plus cordiale à toute mesure propre à maintenir l’intégrité et l'honneur de l’empire.

Cette résolution ayant été adoptée à l’unanimité, nous avions pensé qu’elle lierait la gauche aussi bien

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que la droite; mais nous avons commis une erreur. Nous nous sommes également trompés en pensant que les membres de la gauche, qui avaient agréé cette résolution, auraient au moins le maigre mérite de se montrer conséquents avec eux-mêmes. Il ne nous était jamais venu à l’esprit que des députés de la gauche pourraient revenir sur leur parole solennellement donnée. En ceci encore nous nous sommes trompés. Nous nous étions fait d’eux une trop haute opinion. La session était à peine finie que les termes de l’ordre du jour étaient pris à partie par ceux-là même qui l’avaient voté, tant dans les journaux et les entretiens avec les reporters qu’aux assemblées, politiques. Pendant l’été tous les membres de la gauche, pour ainsi dire, s’employèrent à discuter cette résolution et à l’exposer à la controverse. Le chef a parlé, son premier lieutenant a parlé, les simples soldats ont parlé, et ils ont parlé tous ensemble et tous différemment, leurs violons étant dans un remarquable désaccord.

. Les choses étaient en cet état lors de la réunion du Parlement le n novembre dernier, et nous fûmes à cette occasion témoins d’un curieux spectacle. Dès qu’ils furent revenus en cette enceinte et que le moment fixé pour le débat fut arrivé, ceux-là mêmes qui s’étaient montrés si loquaces durant les vacances, qui avaient si abondamment discuté la question, devinrent muets comme des carpes. On les vit se composer une attitude grave et nous dire sans sourire qu’ils ne pouvaient discuter la question avant de savoir ce

qui s’était passé à la conférence de Londres, avant t d’avoir tous les documents sous les yeux, alors que durant les vacances, sans savoir ce qui s’était passé à la conférence, sans avoir pris connaissance des documents, ils ne s’étaient fait aucun scrupule d’agiter sans trêve leur langue alerte et de discourir sur tous les tons de la gamme, en une bruyante 'cacophonie. Nul ne se laissa prendre à cette réserve et à cette prudence soudaines venant à la suite d’une telle intempérance de langage ; on percevait nettement, malgré l’effort assez maladroit que l’on avait tenté pour les dissimuler, lés divergences que chacun avait pu remarquer dès que les membres de la gauche se furent retrouvés ensemble. Quand ils parlaient chacun de son côté, ici et là, dans l’Alberta, à Winnipeg, à Toronto et dans la province de Québec, ils pouvaient tous tenir un langage différent, chacun s’efforçant de faire appel aux passions et aux sentiments de son entourage immédiat; mais ils se trouvèrent dans une situation difficile quand il leur fallut tâcher de s’adresser au pays; pour cela, force leur était de se mettre d’accord. De là leur silence, leurs demandes réitérées de documents ; dans l’intervalle, ils se réunirent et délibérèrent. Us délibérèrent le matin; ils se réunirent le soir pour délibérer encore et, s’il faut en croire les informations des organes de l’opposition — ce ne sont pas toujours les plus dignes de foi — de leurs réunions et de leurs délibérations est résultée la formation d’un comité dont l’objet est de chercher à formuler une poli-

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tique, à réconcilier les irréconciliables, à trouver une plate-forme ou autre chose où le lion courageux de Grey-est et le doux agneau de Jacques-Cartier puissent rugir et bêler à l'unisson. Ra tâche était assez difficile, et ce qui s’est passé il y a trois semaines, à l’occasion du dépôt du présent projet de loi, fait voir avec quel bonheur le comité s’en est acquitté.

Trois membres de la gauche ont pris la parole et tenu un langage différent. Si, comme je le crois, j’ai bien saisi le sens de ses paroles, mon honorable ami le chef de l’opposition (M. Borden) approuve en- principe le projet de loi, mais il en juge la portée insuffisante. Il n’y a pas à se méprendre sur le sens des paroles de mon honorable ami de Jacques- Cartier (M. Monk) : il est opposé au projet de loi et à tout ce qui pourrait tendre au même but. Quant à l’honorable député de Digby (M. Jameson), qui a également pris la parole, je ne sais si j’ai bien compris ce qu’il a voulu dire ; mais il m’a semblé que, n’ayant pas en la matière d’opinion bien arrêtée, il aimerait que la question fût soumise au peuple.

Ceci indique nettement que les membres de la gauche ne sont pas d’accord. L’honorable député de Jacques-Cartier, d’un côté, représente le sentiment de ceux qui ne veulent rien du tout; nous avons, d’autre part, ceux qui prétendent au contraire que nous n’allons pas assez loin, qui veulent bien d’une marine, mais d’une marine impériale maintenue au moyen de contributions versées par les colonies au-

tonomes; ceux qui estiment que la marine que nous créerons devrait, en cas de guerre, passer automatiquement sous la direction de 1 amirauté, ceux qui croient qu’il ne suffit pas d’une marine et que nous devrions verser, en outre, une contribution pour les cas d’urgence.

Monsieur l’Orateur, ces opinions diverses ne sont qu’autant de manifestations d’un impérialisme respectable, quoique mal inspiré. Et c’est là le point auquel je veux m’arrêter tout d’abord. Si l’on me permet de parler en mon seul nom, je dirai que je ne prétends aucunement' être un impérialiste. Je suis Canadien d’abord, Canadien ensuite, Canadien toujours. Je suis sujet britannique de naissance, par tradition, par conviction, étant convaincu qu’à la faveur des institutions britanniques, mon pays natal a obtenu une somme de sécurité et de liberté dont il n’aurait pu jouir sous aucun autre régime. C’est à ce double point de vue que je me placerai, car notre programme est l’énonciation de cette double opinion.

A ceux qui ne partagent pas mon avis,' à ceux» qui se disent impérialistes et prétendent que l’empire britannique doit avoir le pas sur toute autre considération, qu’il me soit permis de dire tout de suite que le programme que nous proposons, celui dont j’ai en ce moment l’honneur de saisir la Chambre est, à mes3yeux> plus conforme au véritable esprit qui présida à la fondation de l’empire, qui lui sert encore de base et est seul susceptible d’en assurer le

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maintien. Sur ce point, les opinions sont partagées, et c’est de cette divergence d’opinion que je veux m’occuper un instant.

Ce n’est pas la première fois que l’on voit des hommes qui, ayant une idée juste à laquelle ils s’étaient fortement attachés, ont échoué d’une façon déplorable quand ils ont voulu la mettre à exécution. Pierre l’Ermite prêcha la première croisade; sa voix souleva l’Europe. Sous l’influence de sa parole enflammée, les gens laissèrent là leurs occupations pour prendre les armes et s'en aller soustraire le tombeau du Sauveur à la profanation des mahométans. Mais Pierre l’Ermite fut un chef malheureux ; éloquent prédicateur, il se trouva incapable de diriger les mouvements des milliers de croisés qui s’étaient rangés sous sa bannière. R’ expédition dont il avait le commandement marcha de désastre en désastre. Il en est de même des hommes peu clairvoyants qui pensent que leur politique de centralisation tendrait à l’unification de l’empire. Ou’on note bien la différence: ils veulent la centralisation; nous, c’est l’autonomie. Laissons le passé nous servir de leçon pour l’avenir.

De tous les phénomènes consignés dans l’histoire, je n’en sais aucun qui porte en soi de plus grande leçon que l’existence de l’empire britannique, composé de jeunes nations disséminées sur toute la surface de la terre, que nulle force ne lie entre elles et que leur sentiment d’affection rattache à la mère patrie. Si, aux jours d’Auguste, à l’époque où

Rome avait atteint l’apogée de sa puissance, où à la suite de guerres qui avaient drfré des siècles, cet empire en était enfin arrivé à une période de paix, alors que ses possessions embrassaient tout le bassin de la Méditerranée et qu’il lui fallait tenir en tout temps sur pied trente légions pour soumettre les nations insurgées — si donc on avait alors dit aux hommes d’Etat du puissant empire de Rome: Le jour viendra où la petite île de Bretagne, la plus lointaine de toutes les possessions romaines, fondera elle-même un empire qui s’étendra jusqu’aux limites de la terre et se maintiendra non par la force, mais par un principe nouveau, celui du consentement des gouvernés, découvert par son peuple — ces hommes d’Etat se seraient moqués d’une telle idée, l’auraient traitée d’utopie et auraient répondu : Seule la force est susceptible d’édifier et de maintenir un empire.

Ne remontons pas si loin dans l’histoire, contentons-nous de nous reporter à la première année du règne de la feue reine, alors que le Haut et le Bas Canada passaient par les angoisses de la révolte. S’il s’était trouvé, en la première année Eu règne de la jeune reine, quelqu’un pour dire: Ces deux provinces qu’il s’agit de soumettre par la force des armes viendront à dédaigner la violence, leurs habitants deviendront des sujets fidèles et dévoués qui étendront d’un océan à l’autre le domaine de Sa Majesté, on lui aurait répondu que cette idée était la plus insensée qui se pût concevoir.

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Eh bien, l’idée la plus insensée est devenue de nos jours une réalité. Ici, je fais une pause et je me demande: Quel principe, quelle inspiration, quelle influence a apaisé l’insurrection au Canada et a conduit ce pays au rang qu’il occupe actuellement ? Quel principe, quelle inspiration a fait l’Australie et la Nouvelle-Zélande ce quelles sont, et fait surgir une nation à l’ombre du drapeau anglais dans le Sud-Africain qui, il y a dix ans à peine, était ravagé par la guerre? Quel est ce principe, sinon le principe de l’autonomie, du gouvernement indépendant? En effet, c’est lorsque lord Durham, se trouvant au Canada qui alors était encore en proie à des dissensions intestines, a déclaré que la seule manière de s’assurer de la fidélité et du dévouement des colonies était de leur accorder l’autonomie, c’est à ce moment qu’a été proclamé le principe sur lequel repose l’empire britannique.

L’autre jour, dans le discours qu’il a prononcé lors de la première lecture du projet de loi, mon honorable ami, le chef de l’opposition, a dit que l’empire britannique est de fondation récente. Il a raison, sa fondation ne remonte qu’au jour où l’autonomie' a été accordée aux colonies. Imaginez un instant quelle serait la situation du Canada si on avait persisté à le faire gouverner, comme il l’était en 1837, uniquement par les ministres non responsables, de Downing-Street — non responsables, j’entends, devant fa population de ce pays. Le contentement, le dévouement et la fidélité y régneraient-

ils? Non, il y aurait aujourd’hui ce qu’il y avait alors — - du mécontentement et une agitation dangereuse.

L’histoire de tous les pays qui ont possédé des colonies est la même, sauf l’histoire d’Angleterre au dix-neuvième siècle. Dans chaque cas, l’intérêt des colonies est venu en conflit avec celui de la métropole qui n’a pas voulu céder ; il y a eu du mécontentement qui a amené uia refroidissement, pour dire le moins. Lord Durham a été le premier diplomate de tous les temps qui a découvert la vérité. Et il l’a proclamée hardiment. Et le remède qu’il a proposé témoignait de plus de hardiesse encore : accorder aux colonies, les mêmes droits, privilèges et prérogatives qu’ exerçaient les Anglais dans les Iles Britanniques, le droit de se gouverner elles-mêmes d’après leurs propres lois et leurs propres idées.

La conclusion de lord Durham était si plausible que personne ne la repoussa. Mais elle était si contraire à la pratique suivie à toutes les époques que personne n’osa 1’appliquer. Lorsqu’on fit mine d’établir la constitution de 1841, d’après le rapport de lord Durham, le principe de l’autonomie ne fut pas reconnu, et les' instructions de lord John Russell à M. Poulett Thomson, qui fut le premier gouverneur sous le nouveau régime, portaient qu’il devait gouverner, non pas d’après l’avis des ministres responsables au peuple, mais de la manière que luimême indiquerait. Et voici comment M. Poulett

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Thomson a obéi à ses instructions. Dans une lettre à un ami, il disait :

Je ne' crains pas le moindrement l’agitation en faveur du gouvernement responsable. J’ai déjà beaucoup fait pour 1 apaiser en tant qu’elle est inadmissible, à savoir : en tant qu elle exige que le conseil soit responsable à l’Assemblée, et que le Gouverneur prenne l’avis de cette dernière et soit lié pai elle. Au fait, cette demande a plutôt été présentée au nom du peuple que par le peuple lui-même.

Ce ne fut que lorsque l’Angleterre nous envoya un homme aussi clairvoyant que 1 était lord Durham lui-même — lord Elgin — que le gouvernement responsable fut établi au Canada avec le concours de Baldwin et Lafontaine. Et c’est de ce moment-là cjue l’empire anglais a commencé sa marche triomphale à travers les siècles. Je m'arrête de nouveau pour demander : Lorsque ces grands hommes, Brown, Dorion, Lafontaine, Baldwin, Macdonald, ont posé le principe du gouvernement responsable en ce pays, ont-ils mis des bornes à son développement? Non, ils ont proclamé ce principe, sans ambages et sans restrictions, pour faire régner dans l’univers la concorde et la liberté. Ils n’ont pas dit que ce principe pouvait s’appliquer jusqu à un certain point, mais qu’il faudrait y renoncer dès qu on le pousserait à ses conséquences ultimes.^

Mais voici qu’on nous déclare qu’à l’égard de la défense navale nous devons renoncer au principe du gouvernement responsable; on nous dit que nous pourrons jouir du gouvernement responsable pour toute autre chose, faire nos propres lois, admimS-

trer nos affaires, même commander notre armée de terre, mais qu’en ce qui a trait à la marine de guerre, nous n’avons aucune prérogative à exercer. Il serait superflu de dire que c’est là une doctrine que les représentants de la droite ne sauraient admettre. On nous dit que là seule manière de nous défendre sur mer, c’est de participer au maintien de la marine impériale. Je dois dire que cette idée de participation est contraire à l’esprit des institutions britanniques; elle ressemble trop à un tribut pour plaire à des Anglais. Ce n’est pas la véritable notion qu’on se forme de l’empire britannique, la notion des nations neuves, prospères, robustes et riches dont chacune progresse conformément à ses besoins et à sa situation, mais qui s’allient toutes devant un danger universel et, de tous les coins du globe, fondent sur l’ennemi commun. D’ailleurs, cette thèse n’est plus soutenable. La question a été tranchée à la dernière conférence.

Plus d’une fois, on nous a attaqués sur le parquefl de la Chambre et dans la presse canadienne, et on a comparé notre conduite à celle de l’Australie qui, en 1902, a consenti à participer au maintien de la marine impériale. Examinons l’attitude de l’Australie.

Ce pays a renoncé a l’attitude qu’il avait prise en 1902 et il a adopté la même ligne de conduite que le Canada. A 1 heure qu’il est, l'Australie, comme le Canada, se construit une flotte. Et, fait plus significatif encore, ce n’est pas l’Australie qui verse une contribution à la Grande-Bretagne, c’est cette dernière qui participe à la création de la marine de guerre australienne.

LA MARINE

Ai- je besoin de rien ajouter? Les meilleurs esprits, même au sein du parti conservateur, qui se sont occupés de ce problème, ont adopté la~ manière de voir du présent Gouvernement. Sir Charles^Tupper, ce vieux politique qui fut un jour l’orgueil et la force du parti conservateur, a donné son adhésion la plus complète à notre politique. Dirai-je plus? S’il est un impérialiste entre tous les impérialistes de nos jours, c’est lord Milner. Lord Milner était au Canada l’automne dernier et vous me permettrez, monsieur l’Orateur, de rappeler à la Chambre l’opinion qu’il a exprimée sur ce sujet. Il a tenu le langage suivant, à Vancouver:

J’ai dit que le Canada n’est pas le seul grand pays. Mais il est le seul qui forme partie d’un groupe de pays qui a un solide point d’appui dans tous les coins du monde. Ce groupe n’a qu’à se donner la main et à s’organiser convenablement pour maintenir tout son prestige à peu de frais relativement pour ceux qui le composent, et commander le respect à tous, et conséquemment, pour jouir de toute la puissance et de toute la sécurité que, seuls, le prestige et le respect peuvent assurer à une nation parmi les nations de l’univers. Sans doute, le Canada, s’il doit avoir sa place dans cette union, devra augmenter ses forces militaires, comme il se propose de le faire, je crois. Mais il ne devra pas faire plus qu’il ne serait nécessaire en tout cas pour mériter sa propre estime, ou avantageux pour assurer la virilité de sa population, et il ne devra certainement pas faire autant qu’il serait tenu de faire de toute nécessité, s’il désirait se tenir à part.

A Toronto, son langage a été plus significatif :

Sans doute, la situation générale serait encore plus forte si tous les états autonomes adoptaient la ligne de conduite que l’Australie semble disposée à suivre : créer une milice nationale et jeter les bases d’une flotte. Quant a moi, je verrais avec plaisir l’adoption de cette ligne de conduite, sinon pour soula-

ger le fardeau du Royaume-Uni, du moins pour- assurer la puissance et la dignité de l’empire en général, par l’influence qu’elle exercerait en temps de paix et par la sécurité qu’elle donnerait en temps de guerre.

Il n’est pas question de déplacer les fardeaux, mais de créer de nouveaux centres de force. Pour cette raison, je n’ai jamais été grand admirateur du projet de demander aux états autonomes de participer au maintien de l’armée et de la marine du Royaume-Uni, bien que, comme preuve du sentiment de solidarité qui règne dans l’empire, cette participation soit bien accueillie et précieuse, en attendant qu’on la remplace par quelque chose de mieux. Mais je suis certain que la forme que prendra définitivement et que devra prendre la coopération impériale dans ce champ d’action, la forme la plus compatible avec la dignité des différents états et la plus propre à assurer leur puissance collective et leur union, sera le développement de leurs moyens de défense respectifs en matériel de guerre et en hommes. Je sais qu’on peut prétendre — on a déjà prétendu — • que la puissance de chaque état tendrait à opérer leur séparation. Mais, je n’admets aucunement cette manière de voir.

Puis il ajoutait:

Les arguments professionnels et techniques, pour 11e pas dire stratégiques, en faveur d’une seule marine puissante pour l’empire, sont très puissants, si puissants qu’ils pourraient vraisemblablement l’emporter sur les objections politiques, comme ils l’ont emporté jusqu’à' un certain point dans le passé. Mais sans vouloir dogmatiser sur un sujet qui demande à être beaucoup plus étudié de toutes parts qu’il ne l’a été, je dois dire, parlant en qualité d’impérialiste, que je ressens profondément les objections politiques. -

Si les états autonomes, sous l’empire des présents arrangements constitutionnels, devaient simplement contribuer au maintien d’une marine centrale, soit en fournissant des fonds ou, .ce qui vaudrait mieux, en fournissant des hommes -et des navires, cela ne leur inspirerait pas l’intérêt et la fierté qu’il est essentiel de trouver chez eux. Ils continueraient à s’absorber, comme aujourd’hui dans leurs affaires locales, et même s’ils comprenaient leur devoir envers l’empire pris en son entier, ils seraient convaincus qu’ils ont rempli ce devoir en donnant cette contribution. Dans cës circonstances, la contribution ne serait probablement pas considérable, mais ce n’est pas là le principal défaut du système. Le défaut capital, c’est que la participation des états autonomes aux affaires impériales commencerait et finirait par cette contribution.

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De tout ceci, je puis légitimement conclure que la véritable politique, même au point de vue primordial de l’empire britannique, ne consiste pas à offrir unq contribution, mais à développer nos forces navales, ainsi que nous projetons de le faire aux termes du présent projet de loi.

Ce point étant réglé, j’en abonderai un autre qui a été une source de violentes objections qu’on nous a opposées, à savoir : qui doit avoir la haute main sur notre marine? A ce sujet, j’ai déclaré 1 autre jour que le Canada aurait la haute main et déciderait de sa participation à une guerre. Pour cela, nous avons été attaqués de toutes parts, dans la province de Québec et dans la province d’Ontario. Nous avons été attaqués dans la province de Québec parce qu’on y déclare que, dans aucune circonstance, le Canada ne doit prendre part à une guerre de l’Angleterre, et dans la province d’Ontario, parce qu’on y soutient que, dans toutes les circonstances, le Canada doit participer aux guerres de l’Angleterre.

Nous disons que c’est au parlement du Canada, qui a créé cette marine, à décider quand et où elle ira au combat. L’autre jour, en déposant ce bill, j’ai déclaré que lorsque l’Angleterre était en guerre, nous l’étions aussi. En disant cela j’ai choqué un grand nombre de mes amis dans la province de Québec. Quelques-uns se sont arraché les cheveux et ont déchiré leurs vêtements, comme si j’avais proféré un blasphème, comme si j’avais émis une proposition nouvelle et funeste, qui n’aurait jamais

été entendue auparavant, lorsqu’en réalité je n’ai fait qu’énoncer un principe de droit international. C’est un principe de droit international bien établi, que lorsqu une nation est en guerre toutes ses possessions sont exposées à être attaquées. Si l’Angleterre est en guerre elle peut être attaquée au Canada, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, en Afrique, dans les Antilles, dans les Indes, et en un mot partout où flotte le pavillon britannique. Si la France est en guerre, elle peut être attaquée non seulement chez elle, mais dans ses possessions. Si l’Allemagne est en guerre, elle peut être non seulement attaquée en Allemagne, mais aussi partout où flotte son cfrapeau. Il ne s’ensuit pas cependant que parce que l’Angleterre fera la guerre nous devrons la faire, nous aussi; j’expliquerai cela dans- un instant. Mais comme la proposition que j’ai énoncée a été contestée dans certains endroits de ma province natale, je me permettrai de rappeler à la mémoire des membres de cette Chambre un incident qui n’est pas encore vieux de dix ans. En 1898, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l'Espagne. Ue but de cette guerre était de libérer Cuba de la domination espagnole. Les Cubains étaient en insurrection depuis plusieurs années. Ee congrès des Etats- Unis décida de venir à leur secours, et il envoya une armée a Cuba afin d’aider les insurgés cubains a délivrer leur île de la domination espagnole, et ils y réussirent. Mais en même temps le congrès envoyait une escadre aux îles Philippines dans l’océan

LA MARINE

Pacifique, une possession espagnole, et cette escadre sVmpara de ces îles. La même chose peut se répéter. Si l’Angleterre est en guerre, nous sommes exposés à être attaqués. Je ne dis pas que nous serons toujours attaqués, et je ne dis pas non plus que nous devrons prendre part à toutes les guerres de l’ Angleterre. C’est une matière qui doit être réglée suivant les circonstances et sur laquelle le Parlement canadien aura à se prononcer au meilleur de son jugement.

Quelques VOIX: Oh! oh!

Quelques VOIX: Très bien! très bien!

Sir WILFRID LAURIER : Se peut-il qu’il y ait dans cette Chambre des hommes si dépourvus du sens du gouvernement responsable pour nier une proposition de ce genre? On me permettra de donner un exemple. Je fais appel à l’histoire et j’espère pouvoir convaincre tous les membres de cette Chambre. Pendant le dix-neuvième siècle, l’Angleterre a été plus d’une fois menacée d'hostilités. En 1861, elle a été bien près de venir en guerre avec les Etats- Unis — par bonheur la Providence nous en a protégés — lorsqu’un navire américain le “ San-Jacinto ” enleva sur un steamer du courrier anglais les deux délégués Slidell et Masson, qui avaient été envoyés en Europe comme agents de la confédération du Sud. C’était un acte de guerre de la part des Etats-Unis, et il fut interprété avec droit de cette

façon, mais les Etats-Unis cédèrent et la guerre fut évitée. Si la guerre eut été déclarée immédiatement, nous y aurions été engagés, et il eut été de notre devoir immédiat non seulement de défendre notre territoire, mais d’aider l’Angleterre dans la lutte. Il y a un autre exemple. L’Angleterre faisait la guerre à la Russie en Crimée. Pour ma part je ne crains pas de dire que si l’Angleterre entreprenait aujourd’hui cette guerre dans les mêmes circonstances, j’hésiterais beaucoup avant de consentir à prendre part à une guerre de ce genre, si les conditions étaient les mêmes qu’alors. Mais les circonstances sont changées, parce que nous avons aujourd’hui la Colombie-Anglaise, et si une guerre survenait entre l’Angleterre et la Russie, notre premier devoir serait de défendre la Colombie-Anglaise qui pourrait être attaquée sur l’océan Pacifique.

Je sais parfaitement qu’en exprimant cette opinion l’autre jour, et que je répète aujourd’hui devant cette Chambre, je choque plusieurs bons conservateurs. J’ai été accusé de trahison. Je commence à m’y habituer. J’ai entendu bien souvent ces accusations dans ma province, et je les ai aussi entendues dans la province d’Ontario. Il est si facile de porter des accusations de trahison. L’autre jour, je disais à Toronto que nous étions sujets anglais, sujets de -Sa Majesté le roi, et en parlant de la souveraineté du roi, j’ai prononcé par mégarde le mot suzerain, et j’ai appris depuis que j’avais choqué plusieurs tendres âmes. J’ai choqué

LA MARINE

par exemple l'âme tendre de mon honorable ami de Toronto-nord (M. "Eoster). En parlant de ce discours, quelques jours après, il disait:

Des discours un peu insensés, ou plutôt même dangereux ont été prononcés sur ce thème. On a dit que nous avions arraché à l’Angleterre notre autonomie financière, notre autonomie politique, et même notre autonomie navale, et la dernière addition est notre autonomie virtuelle dans les relations internationales, et nous ne devons plus, maintenant, lorsque nous nous inclinons devant le roi Edouard pour le saluer, l’appeler souverain, mais suzerain. C’est une erreur qui crée une fausse idée.

Si ces paroles n’ont été prononcées que comme ornements de style, elles ne sont qu’insensées. Si, au contraire, elles sont réfléchies et sérieuses, elles sont révolutionnaires. Nous ne^ pouvons pas avoir d’autonomie absolue en aucune de ces choses et rester dans l’empire.

Mon honorable ami veut-il simplement jouer sur les mots? Si j'avais dit “ souverain ”, c'eut été parfaitement loyal, mais j’ai dit “ suzerain ” ét cela sent la déloyauté.” Monsieur l’Orateur, je regrette de dire à mon honorable ami que j’ai dû me frotter les yeux pour voir si j’étais bien éveillé, lorsque j ai lu cette critique, je ne prétends pas être un maître de la langue anglaise, mais je crois la connaître un peu, et j’ai toujours compris que s’il y avait une différence entre “ souveraineté ” et “ suzeraineté ”, cette différence n’était qu’une ombre, et que des hommes très éminents ont appliqué indifféremment les' deux mots à un même état de choses. Je regrette d être obligé de demander à mon honorable- ami de revoir ses classiques. L’autorité de sir Walter Scott le satisfera-t-elle? Satisfera-t-elle son esthétique litte raire, ou sera-t-il persuadé que sir Walter Scott était

suffisamment tory pour tranquilliser son âme d’impérialiste? Je lui demanderai, ainsique je l’ai fait il y a un instant, de revoir ses classiques. Qu’il relise Quentin Durward, et il trouvera dans une même page, que sir Walter Scott applique l’expression “ souverain ” et “ suzerain ” au même état de chose et au même homme. Dans le chapitre 35 de Quentin Durward, mon honorable ami verra que lady Isabelle, en s’adressant au duc de Bourgogne, se servait des paroles suivantes:

“ ’Milptrd. duc et' souverain ” disait lady Isabelle, rassemblant tout son courage “j’écoute les ordres’ de Votre Grâce et

,je m’y soumets” . “ma soumission” dit-elle, “'ne porte

que sur les biens et terres que des ancêtres de Votre Grâce ont donnés aux miens, et que j'ai rendus à la maison de Bourgogne, si mon souverain croit que ma désobéissance en cette matière me rend indigne de les garder ”.

Et plus loin :

“ Milord, répond it-elle, non déconcertée, je suis devant mon suzerain et j’ai confiance en sa justice ”.

Je crois qu’après cela, je ne dois pas m’inquiéter des critiques fastidieuses de mon honorable ami, tant au point de vue de la philologie que de l’impérialisme.

L hon. M. FOSTER: Voudriez-vous me laisser voir l’extrait* de Durward ?

Sir WILFRID LAURIER: Oui. La grande erreur que font les impérialistes de l’école de mon honorable ami est de confondre les conditions qui existent dans les colonies. L’Angleterre appartient au

, LA MARINE

groupe de nations qui forment ce que l’on appelle le concert européen ; elle est l’une des quatre ou cinq nations d’Europe qui se surveillent continuellement les unes les autres. Elle n’a pas de travaux publics à exécuter. Elle peut se consacrer et consacrer ses ressources à des armements. Mais les colonies ne sont pas dans la même situation. Nous avons surtout à nous occuper de travaux publics, il nous faut développer les ressources de notre pays, et en -conséquence, je dis que c’est une erreur que ne devraient pas commettre les honorables membres de la gauche. Ils ne sont pas les premiers à la commettre. L’Angleterre a commis la même faute au dix-huitième siècle, lorsqu’elle a voulu forcer les colonies américaines à contribuer à ses armements au moyen d’impôts. Les colonies protestèrent, mais leurs protestations ne furent pas écoutées. Elles protestèrent de nouveau, et finalement, bien qu’elles fussent très fidèles, elles furent poussées à bout et brisèrent le lien qui les unissait à la mère patrie. Benjamin Franklin était l’un des chefs du mouvement dans les colonies à cette époque, et cependant, d’après les rapports c’était un loyaliste très dévoué. Il alla en Angleterre pour essayer de détourner le gouverne-, ment anglais de la voie malheureuse dans laquelle il s’engageait, mais ses démarches n’eurent aucun résultat. On l’écouta à la barre de la chambre des communes, où on lui demanda si dans un cas de

guerre, les colonies voudraient ou ne voudraient pas contribuer à aider l'Angleterre, et voici ce qu’il répondit :

Je crois qu’elles le feront, autant que les circonstances le permettront. Elles considèrent qu’elles font partie de l’empire anglais, et qu’elles possèdent un intérêt commun avec lui. Ici, à Londres, on pourrait peut-être les considérer comme étrangères, mais elles-mêmes ne se considèrent pas ainsi. Elles sont remplies de zèle pour l’honneur et la prospérité de cette nation; et tant qu’elles seront bien traitées, elles seront toujours prêtes à la défendre dans la mesure de leurs faibles moyens.

Si je cite cette réponse, ce n’est que parce qu’elle offre une analogie complète entre les conditions qui existent aujourd hui dans les colonies autonomes de la Grande-Bretagne et les conditions qui existaient dans les colonies américaines de cette époque. Il n’y a pas de danger aujourd’hui que l’Angleterre cherche à imposer des taxes à ses colonies, sans les inviter à se faire représenter au parlement, ni que ses colonies se révoltent, mais j’ai cité cette réponse de Franklin parce qu’il y a dans cette Chambre des • personnes qui, comme les Bourbons, n’ont rien oublié et n’ont rien appris, et qui ne comprennent pas les relations actuelles entre l’Angleterre et ses colonies.

Il y a une autre question dont je veux m’occuper un peu. On a soulevé beaucoup d’objections dans la province de Québec, parce que le projet contient une disposition autorisant en cas de guerre le Gouverneur en conseil à mobiliser la flotte et à la mettre à la disposition du ministère de la guerre anglais. L’article 18 est ainsi conçu:

En temps critique le Gouverneur en conseil peut mettre la marine, ou en mettre toute partie que ce soit à la disposition

LA MARINE

de Sa Majesté pour service général dans la marine royale, ainsi que tous vaisseaux ou navires ou tous marins servant sur ces ^ vaisseaux ou navires ou tous officiers ou marins appartenant à la marine.

Et l’article 19 est ainsi conçu:

Lorsque le Gouverneur en conseil mettra la marine ou quelque partie de la marine en activité, ainsi qu’il est prévu à l’article précédent, si, par suite d’un ajournement ou d’une prorogation à une date ne devant pas arriver avant dix jours le Parlement n’est pas alors en session, il sera lancé une proclamation convoquant . les Chambres dans un délai de quinze jours, et le Parlement, en conséquence, se réunira et siégera le jour fixé par cette proclamation, et continuera à siéger comme s’il avait été ajourné ou prorogé à ce jour.

On a trouvé beaucoup à redire dans ma province à ce que l’exécutif» soit ainsi autorisé à mobiliser la flotte avant de convoquer les Chambres. C’est là, a-t-on dit, une dérogation aux droits du Parlement, et celui-ci devrait être consulté au préalable. Il n’est pas difficile, monsieur l’Orateur, de répondre à cette critique. Les conditions peuvent être telles que le Gouvernement soit dans la nécessité d’agir sur-lechamp. Le Parlement sera convoqué aussitôt pour approuver ou désapprouver l’initiative prise par l’exécutif ; mais le péril peut être assez imminent pour nous engager, sans perdre une minute, à mettre en œuvre tous nos moyens d’action en vue de la défense de la partie du pays menacée. La Colombie- Anglaise, par exemple, est exposée à des attaques du côté de l’Orient. Il ne me paraît pas y avoir danger pour le moment, car la diplomatie anglaise nous a assuré le bénéfice d une alliance avec le Japon. Nous n’avons rien à craindre non plus, que je sache,

du côté de la Russie, que sa guerre avec le Japon a réduite à l’impuissance. Mais tout cela peut changer. Le Japon peut cesser d’être un allié, la Russie peut recouvrer ses forces; et s’il nous fallait attendre que le Parlement se réunisse avant de pouvoir agir de concert avec les forces de la Grande-Bretagne, le résultat serait désastreux peut-être. Les ciëconstances peuvent être telles que nous soyons forcés de faire comme le Japon : frapper avant qu’on nous frappe.

Venons-en maintenant à la composition de la flotte. Ici encore, nous n’avons pas eu le don de satisfaire nos amis de la gauche. On a affirmé dans les journaux, et on le redira sans doute ici, que nous aurions dû suivre le conseil de l’amirauté et placer une unité navale sur l’océan Pacifique. Va-t-il se trouver quelqu’un pour nous blâmer d’avoir répondu à l’amirauté que nous ne pouvions consentir à masser toutes nos forces sur l’océan Pacifique, qu’il nous fallait en réserver une partie pour la protection du littoral très étendu de l’Atlantique? Mais, nous demande-t-on, pourquoi vous êtes-vous contentés de proposer l’établissement d’une mariné' de guerre de si peu d’importance? C’est que nous avons jugé opportun, pour des raisons que j'expliquerai dans un instant, de commencer avec prudence. Deux projets nous avaient été soumis : l’un demandait que la flotte se composât de onze navires. Dans Ie premier projet, les sept navires devaient comprendre trois bristols et quatre contre-torpilleurs; dans le deux-.

LA MARINÉ

ième, les onze navires se répartissaient entre quatre bristols, un boadicée et six contre-torpilleurs. Considérant qu’il nous faut protéger à la fois le littoral du Pacifique et celui de l’Atlantique, et en conséquence scinder notre flotte, nous avons jugé préférable de nous constituer une flotte de onze navires plutôt que de sept. En cela nous nous sommes conformés au conseil de l’amirauté. Cependant, on nous critique de ne pas nous pourvoir d’un cuirassé du type “ Dreadnought ”.

Je pense pouvoir invoquer pour notre défense une autorité dont ces honorables députés de la gauche ne sauraient récuser la compétence. Ces impérialistes à tout crin ne se -tiennent pas pour satisfaits à moins qu’il ne se trouve un dreadnought de com-* pris dans la flotte. Cette opinion a droit à notre respect, mais elle n’a pas la valeur de celle d’un homme parfaitement renseigné en la matière. Chacun reconnaîtra, j’en suis sûr, que je ne saurais citer une autorité plus éminente que ce vieux marin, lord Charles Beresford, qui n’a pas son supérieur dans la marine anglaise. Au cours d’une entrevue publiée dans le “ Times ” de l’été dernier, lord Charles Beresford aurait fait les déclarations suivantes:

Son opinion dans les circonstances est que la manière la plus efficace dont nos grandes possessions puissent venir à notre- secours, ce n’est pas en dépensant deux million^ sur des navires de guerre destinés à faire le service dans les eaux bordant le littoral de la Grande-Bretagne, mais plutôt en organisant leur propre défense.

Cependant, il se montra sceptique quant à l’opportunité de l’acquisition de torpilleurs et de sous-marins et de l’envoi de

f„rfps, sommes pour la construction de navires de guerre dont la durée dans des circonstances favorables ne pouvaient exced®* vlnJt ans et pouvait fort bien n’être que de vingt mois A son TugÉient,’ plutôt que de vouloir prendre part a la defense du littoral de1 la Grande-Bretagne, les habitants des colonies raknt mieux d’appliquer 2 millions à la défense, de leur propre littoral et à l’achat de croiseurs qui -Verraient a la protectio de leur marine marchande.

C’est ce que nous faisons, monsieur l’Orateur, par le moyen du présent projet de loi. Au cours d’une autre entrevue, parue également dans le Times , sir Charles Beresford s’exprima en ces termes :

Pour les colonies, l’acquisition de croiseurs doit avoir 'la préférence, car l’idée de. protéger la Grande-Bretagne et d affaib la défense des colonies est entièrement fausse.

Telles sont les raisons qui nous ont engagés à agir comme nous l’avons fait, et je les crois propres à nous assurer l’approbation de la Chambre.

Çjuant à notre projet, comme je l’ai déclaré lors de la première lecture du projet de loi, nous nous proposons de construire onze navires : quatre bristols, un boadicée et six contre-torpilleurs. J’ai dit quelle était la nature de ces navires. Nous nous proposons de les faire construire, s’il est possible, au pays même. IYa dépense sera un peu plus élevée, mais nous voulons bien payer un peu plus, pourvu que la différence ne soif pas exorbitante. Nous ferons appel de soumissions dès que le projet de loi aura été voté et sanctionné, en vue de nous assurer s il est possible d’installer au Canada le matériel requis pour la construction de tels navires. On m’a demandé, d autre part, combien cela prendrait de temps. Je regrette

LA MARINE 125

de ne pouvoii pour le moment fournir ces renseignements , je serai mieux en état de le faire lorsque nous passerons en comité à l’examen des articles. Mon collègue, le ministre de la Marine et des Pêcheries, a été indisposé, et on ne m’a pas permis de conférer avec lui aussi fréquemment que je l’aurais désiré; mais autant qu il m’a été possible de me renseigner, I installation du matériel nécessaire pour la construction de tels navires au pays requerra une période d un an, et il faudra ensuite quatre années pour parachever ces onze navires. Comme je l’ai expliqué lors de la première lecture du projet de loi, la dépense sera d’un peu plus de n millions, et les frais d’entretien, y compris la réfection des coques, de l'outillage, l’achat des fournitures et du combustible, le service de l’intérêt et la dépréciation du matériel sont estimés à la somme de $4,253,000.

L’hon. M. FOSTER: Je n’ai pas très bien saisi ce que vient de dire le très honorable premier ministre. Dois-je comprendre qu’il va falloir un an pour installer le matériel requis pour la construction de cette flotte, et quatre autres années pour parachever la construction des navires mêmes ?

Sir WILFRID LAURIER : C’est ce que je crois.

L’hon. M. FOSTER: Ces indications du premier ministre sont, à ce que je conjecture, d’une exactitude suffisante pour permettre à la Chambre de former son opinion à cet égard.

126 DISCOURS DE SIR WIUFRID UAURIER

Sir WIUFRID RAURIER : Je n’oserais le dire.

E’hon. M. FOSTER : C’est pourtant ce qu’il nous faudrait savoir.

Sir WIUFRID UAURIER: Il serait difficile de fournir à cet égard autre chose que des données approximatives, tant que nous n’aurons pas reçu nousmêmes des offres précises. Ces renseignements que je donne sont les plus sûrs qu’il m’ait été possible d’obtenir, rien de plus.

U’hon. M. FOSTER: A quelle source le très honorable premier ministre se renseigne-t-il?

Sir WIUFRID UAURIER: Il m’est impossible pour le moment de le dire à l’honorable député.

U’hon. M. FOSTER: Il pourrait se produire la même difficulté qu’à l’égard du Grand-Tronc-Pacifique. C’est ce que nous voudrions éviter, s’il est possible.

Sir WIUFRID UAURIER : Certes, c’est un objet méritoire mais je suis bien persuadé que l’honorable député lui-même ne regrettera pas la construction du Grand-Tronc-Pacifique, même si elle devait entraîner une dépense plus lourde, et il en sera peutêtre de même de la marine.

U’hon. M. FOSTER: Que le très honorable premier ministre ne se figure pas que, si je ne dis mot, c’est que j’v consens; je suis d'un tout autre avis à cet égard. Je le prie de nous dire quelle sera la dé-

LA MARINE

pense qu’entraînera probablement l’installation d’un matériel propre à la construction de tels navires.

Sir WIRFRID LAURIER: Je ne saurais pour le moment fournir de plus amples informations à 1 honorable député. Je discute la question à un point de vue général. Quand nous en viendrons à l’examen des articles en comité, je m’efforcerai de satisfaire sa curiosité sur les questions de détail.

M. W. F. MACLEAN : Le très honorable premier ministre me permettra-t-il de lui poser une question ? L'article d’interprétation du projet de loi définit les cas d’urgence “ guerre, invasion, insurrection, réelles ou appréhendées.” S’il faut un an pour construire le matériel et quatre ans pour construire les navires, que ferions-nous s’il se présentait un cas d’urgence dhns l’intervalle?

Sir WILFRID LAURIER: Il me semble, monsieur l’Orateur, que nous nous éloignons notablement du sujet de la discussion.

M. J. A. CURRIE : Le très honorable premier ministre me permettra-t-il de lui poser une question? Seulement ceci. Ce matériel comprendra-t-il l’outillage requis pour la fabrication des canons et engins de guerre? car 70 p. 100 de la dépense pour ces navires n’ont pas d’autre objet que celui-ci.

Sir WILFRID LAURIER : Il ne faut pas confondre les navires et les canons. Je me borne pour le moment à indiquer les grandes lignes de notre pro-

gramme ; il ne me paraît pas y avoir lieu d’indiquer les détails à l’occasion de la 2e lecture du projet de loi ;on sera à même de se renseigner à cet égard lorsque la Chambre passera à la discussion des articles. Je dirai que le ministère se propose de créer un nouveau département' pour cet objet, département qui ne relèvera pas d’un ministère distinct, mais qui aura son sous-ministre chargé du soin de l’administration de la marine et de la construction de ces navires. A ce sujet, je donnerai de nouvelles explications dans la discussion en comité général.

Il est une autre observation que je désire faire. L’honorable leader de l’opposition a déclaré, entre autres choses, l’autre jour, si je l’ai bien compris, que, bien qu’approuvant la teneur du présent bill, il en jugeait la portée insuffisante; que nous aurions dû, en outre, pourvoir à une contribution d’urgence en raison du danger auquel la Grande-Bretagne est exposée du côté de l’Allemagne. Je ne suis pas très sûr d’avoir bien compris le sens des paroles de l’honorable député, mais je ne crois pas me tromper. Au reste, si telle n’est pas son attitude, c’est bien celle prise généralement par la presse conservatrice du pays. Quant à moi, je n’appréhende aucun péril pour la Grande-Bretagne à l’heure qu’il est. J’ajouterai que si la Grande-Bretagne se trouvait engagée dans une telle lutte, un souffle d’enthousiasme passerait sur notre pays et sur ses autres possessions : nous voudrions tous nous porter à son secours.

Il est vrai que l’Allemagne est en train de se créer

LA MARINE

une marine, mais je ne vois pas la moindre raison de supposer qu’elle l’organise pour l’attaque, ou que l’ Angleterre augmente sa marine dans le but de prendre l’offensive. Le fait est qu’au moment actuel toutes les nations de l’Europe s’arment. L’Allemagne s’arme, la France s’arme, l’Autriche s’arme, mais je ne crois pas qu’une seule de ces nations ait l’intention de s’armer pour attaquer sa voisine. On s’arme .tout simplement parce qu’on a peur d'être attaqué par l’un des voisins. Une remarque de la part de mon honorable ami le chef de l’opposition m’a frappé, bien que j’ignore sur quoi elle est basée. Il a dit que si la guerre se déclarait entre l’Angleterre et l’Allemagne, elle éclaterait d’ici à trois ou quatre ans. Je n’ai pu obtenir une réponse satisfaisante lorsque je lui ai demandé : Quelle raison avonsnous de supposer que d’ici à trois ou quatre ans nous aurons la guerre avec l’Allemagne? L’Allemagne a commencé à construire une flotte en 1900. Mais, comme l’a dit avec raison mon honorable ami, il n’y a pas une seule nation européenne qui, n’ayant absolument rien au début, en fait de marine, comme c’était le cas pour l’Allemagne, puisse créer une flotte en moins de quinze ou vingt ans. S’il en est ainsi, 011 ne peut s’attendre à ce que l’Allemagne soit en mesure d’attaquer l’Angleterre d’ici à trois ou quatre ans. Quelle- sera la situation en 1912 ? Les chiffres établissant la comparaison entre les flottes allemandes et britanniques seront comme suit : le tonnage total de déplacement de la marine bri-

tannique sera de 20,000,000 de tonneaux et celui de l’Allemagne, de 890,000 tonneaux, soit une différence de 1,100,000 tonneaux. Dans ces conditions, il n’y a pas de danger à craindre. De plus, j’appelle l’attention sur le fait suivant1 nul ne sait exactement ce que pense le gouvernement allemand, mais tout le monde sait qu’entre l’Angleterre et l’Allemagne il n’y a pas de cause de guerre. Aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire moderne, ces deux nations ont toujours été liées d'amitié. Dans la guerre de Sept ans, l’Angleterre et la Prusse étaient étroitement alliées; dans les guerres napoléoniennes, l’Allemagne et l’Angleterre étaient des alliées étroitement unies. Autre particularité : la démocratie s’affirme dans tous les pays du monde, et toute la démocratie de l’univers est opposée à la guerre, parce que c’est un fait bien connu que les maux de la guerre retombent sur les masses populaires en général. La guerre peut éclater, je ne dis pas que cela soit impossible, mais une déclaration faite l’autre jour par mon honorable ami de la gauche m’a particulièrement frappé. Il a dit que l’Angleterre avait maintes fois subventionné les nations européennes, afin de leur permettre de défendre leur liberté, ou leur indépendance, ou leur autonomie contre l’agression étrangère. L’Angleterre a subventionné la Prusse sous Frédéric le Grand, lorsque la Prusse combattait la France et l’Autriche durant la guerre de Sept ans.

L’Angleterre a subventionné toutes les nations de

LA MARINE

\ Europe durant les guerres napoléoniennes, alors, que toutes les nations de l’Europe défendaient leur autonomie, leur indépendance contre le colosse. Elle pouvait le faire, et pourquoi ? Parce que de toutes les nations européennes l’Angleterre était celle qui avait le moins dépensé en armements. Elle n’avait jamais, comme les autres nations, dépensé une partie de ses ressources uniquement pour ses armes. Elle avait étendu son commerce, elle avait développé ses ressources. En temps de guerre, elle pouvait donner aux autres nations des secours d’argent, et nous savons tous que l’argent est le nerf de la guerre. Dans un accès de mauvaise humeur, Napoléon traitait l’Angleterre de nation de boutiquiers. Jamais plus beau compliment n’a été fait à l’Angleterre que cette insulte, si toutefois Napoléon voulait lui donner le sens d’üne insulte, car ce sont ces mêmes boutiquiers qui ont attaqué le colosse, qui ont pu le terrasser et lui faire mordre la poussière.

Pour le Canada, pour mon pays, je ne désirerais pas de titre plus noble. Je voudrais qu’on nous qualifiât de nation de boutiquiers et que nous puissions fournir le nerf de la guerre.

Monsieur l’Orateur, je me suis efforcé jusqu’ici de répondre aux arguments de ceux qui, dans cette discussion, prétendent que notre programme n’est pas à la hauteur des devoirs qui nous incombent envers l’Angleterre, comme partie de l’empire britannique. • Mais il y a aussi à votre gauche, monsieur l’Orateur, ceux qui critiquent notre program-

me, parce que, prétendent-ils, ce programme sacrifie les intérêts de notre pays natal aux intérêts de l’empire. Il y a là les deux extrêmes. Ils sont là siégeant côte à côte et soufflant le chaud et le froid. Tusqu’à présent je me suis efforcé de répondre à ceux qui soufflent le chaud. Qu il me soit maintenant permis de dire un mot à ceux qui soufflent le froid. Ai-je besoin de dire que cela s’applique principalement à l’honorable député de Jacques-Cartier et à ceux qui pensent comme lui sur cette question?

L’argument qu’ils emploient dans la province de Québec, est d’affirmer que notre attitude est inopportune au moment actuel, que notre intervention n’est pas nécessaire, que nous prenons le pays par surprise, que nous n’avons pas de mandat pour cela. Est-il possible, monsieur l’Orateur, qu’un pareil argument soit entendu en cette Chambre? Est-ce que ees gens ont été endormis depuis huit ans ? Avons-nous affaire à des Rip Van Winkles? Doisje appeler leur attention sur le programme que nous avons exposé, qui a été communiqué à la Chambre et au peuple et qui depuis .huit ans est devant le peuple canadien? A la conférence de 1902, nous avons déposé le document suivant sur le bureau:

A présent, les dépenses du Canada pour le service de sa défense sont limitées à l’organisation militaire. Le gouvernement canadien est prêt à considérer également le côté naval de la défense.

Sur les côtes maritimes du Canada ,il y a un grand nombre d’hommes admirablement doués sous le rapport des aptitudes requises pour former une réserve navale, et il est à espérer que dans un avenir peu éloigné on pourra élaborer un système qui permettra de donner à ces,, hommes l’entraînement nécessaire

LA MARINE

pour que leurs services soient rendus disponibles pour la défense en cas de besoin. En terminant, les ministres répètent que tout en étant obligés de repousser les mesures proposées, ils reconnaissent -pleinement l’obligation de- la part du Dominion de faire, pour les fins de la défense, des dépenses proportionnées à la populat n. et à la richesse croissantes du pays. Ils consentent à ce que ces dépenses soient faites de manière à soulager le contribuable de la mère patrie d’une partie des fardeaux qu’il supporte maintenant et ils ont le plus vif désir de mettre à exécution leur projet de défense concurremment avec les autorités impériales, et selon les conseils d’officiers expérimentés du service impérial, en tant que cela sera compatible avec le principe de l’autonomie des gouvernements locaux, principe qui a tant contribué à favoriser l’unité impériale.

Ce document est devant le peuple canadien depuis huit ans, et l’on nous dit dans la province de Québec que ce programme de notre part est une innovation. IJe Canada a fait des progrès depuis 1902. Nous avons dit en 1902 qu’à mesuré que le Canada croîtrait en richesse et en population, nous augmenterions nos moyens de défense. En 1902, la population du Canada était de 5,400,000 âmes; en 1910, la population du Canada est d’au moins 7,400,000 âmes. En 1902, le revenu du Canada était de $58,- 000,000; en 1910, le revenu du Canada est"d’au moins $100,000,000. Nous croyons donc que le temps est arrivé où, comme nous l’avions promis en 1902, nous devrions faire un pas en avant, et c’est ce que nous faisons. Sur ce point, on peut différer d’opinion, bien qu’à mon sens il devrait y avoir unanimité; mais lorsqu’on vient nous dire que cela est quelque chose d’inusité, que c’est un nouveau programme, c’est tout simplement se moquer du sens commun. Mais ce 11’est pas tout.

On a pris une autre attitude. On prétend que la marine militaire est tout à fait inutile; qu’on n’en a nul besoin. Pourquoi demandons-nous au Parlement de créer cette marine? Tout simplement parce que cela est devenu une nécessité de notre condition et du rang que nous avons atteint comme nation. Ces messieurs oublient-ils que, comme je l’ai dit il y a un instant, le revenu du Canada est aujourd'hui de $100,000,000 et que la population dépasse 7,000,- 000 ? Oublient-ils que notre pays s’étend d’un océan à l’autre et de la frontière des Etats-Unis jusqu’à l’océan Arctique, non seulement sur la carte, mais dans des colonies réelles et qui vont toujours en augmentant? Oublient-ils que sur la côte du Pacifique surgissent des villes qui bientôt rivaliseront en force et en richesses avec les villes de l’est, que la ville de Vancouver a aujourd'hui une population de 100,000 âmes, et la ville de Victoria, une populanoit de 40,000 âmes ? Oublient-ils que Prince- Rupert progresse rapidement et sera bientôt au premier rang? Oublient-ils que nous avons des mines d’or sous le cercle arctique. Oublient-ils que le Canada grandit comme un jeune colosse, tout simplement grâce au sang généreux qui gonfle ses veines ? Nous dira-t-on en pareilles circonstances que nous n’avons pas besoin d’une marine? Mais, monsieur l’Orateur, autant vaudrait dire aux gens de Montréal, dont la population est d’un demi-million, .qu’ils n’ont pas besoin d’un service de police.

Mais ce n’est pas tout : il y a encore quelque chose

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à dire, et 1 attitude prise par les députés de la gauche lorsqu ils parlent dans la province de Québec est celle-ci : que nous ne devons pas risquer un seul homme, pas un seul dollar pour le maintien de la suprématie britannique sur mer. R’an dernier, nous avons déclaré que nous devions nous efforcer, et que nous nous efforcerions de maintenir cette suprématie. On nous dit dans la province de Québec que nous ne devons pas risquer un seul dollar ni un seul homme pour atteindre ce but. Tout ce que je puis répondre à cela c’est que ce service ne sera pas obligatoire. Nul membre de la gauche, nul citoyen domicilié dans n’importe quelle partie du pays ne sera tenu de servir dans cette marine que nous allons créer. Si quelqu’un veut risquer sa vie pour son roi, il le fera de son propre mouvement. C’est son droit et qui oserait le lui nier ? Ceux qui s’opposent à la création de cette marine ne seront pas obligés de remuer un doigt, si elle est appelée sous les armes. Leur rôle se réduira à jouir de la sécurité, de l’aisance et du confort que leur procurera le sacrifice d’hommes plus généreux. On nous dit que nous ne devrions pas risquer un seul dollar pour une entreprise de ce genre. Monsieur l’Orateur, si le Parlement veut et désire que cette marine canadienne prenne part à la guerre, 'quel est l’homme qui en souffrira dans sa liberté, dans ses droits et ses privilèges? Nous sommes dans un pays constitutionnel où la majorité a le droit de parler et d’agir. Te rôle de la minorité se borne à consentir et à accepter,

à moins, toutefois que l’on n’empiète sur les droits, les privilèges ou les libertés, mais, en ce pays, il ne peut être question d’empiéter sur les droits ou sur la liberté d’un citoyen quelqu’il soit. Il y aura dans cette flotte des Canadiens d’origine française. Et si, ce qu’à Dieu ne plaise, cette flotte doit jamais prendre part à une guerre, j’ai l’espoir — j’ai même la certitude — que ces hommes combattront pour le roi d’Angleterre comme leurs ancêtres ont combattu contre le roi d’Angleterre. Nos ancêtres ont repoussé attaques sur attaques lorsque, durant l’été de 1759, ils ont tenu en échec durant trois longs mois, sur le rocher de Québec, la fine fleur de l’armée et de la marine britannique sous les ordres du jeune et héroïque général Wolfe. Plus tard, sur ce même rocher de Québec, ils ont combattu pour le roi d’Angleterre contre l’invasion américaine. Et plus tard encore, sur les bords de la rivière Châteauguay, ils ont combattu sous les ordres de leur jeune chef de Salaberry pour que le drapeau britannique continue de flotter au-dessus leurs foyers. Ces événements divers ont tous contribué à faire de notre pays ce qu’il est. Et maintenant, lorsque je passe en revue cette longue lutte entre Français et Anglais, je suis les événements sans le moindre sentiment d’humiliation; car l’histoire atteste que mes ancêtres ont combattu avec toute la vaillance de leur race, vaillance égale à celle de leurs adversaires; et s’ils ont été vaincus, c’est que l’Angleterre, à cette époque, était dirigée par un des hommes les plus habiles de

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cette génération, William Pitt, le premier du nom, tandis que la France subissait l'influence de la maîtresse du roi. Mes ancêtres furent vaincus, mais tout se résuma au simple transfert de leur allégeance d’un souverain à un autre. Ils perdirent la bataille, mais ils ne perdirent pas leur indépendance, ni leur liberté, ni leurs droits, ni leurs privilèges, et aujourd’hui, parmi tous les peuples du globe sur lesquels le soleil, en parcourant sa carrière quotidienne, jette ses flots de lumière, il n’y en a pas qui jouisse de plus de liberté que mes compatriotes d’origine française. Et à ceux qui doutent, mon dernier mot. est que la liberté mérite qu’on combatte et qu’on meure pour elle.

Mais, monsieur l’Orateur, puisque ces Pommes sont sourds à la voix des nobles sentiments, peut-être ne resteront-ils pas insensibles à l’appel fait à leur intérêt personnel, peut-être se laisseront-ils toucher par l’argument adressé à leur gousset, s’ils ferment l’oreille à tout autre sentiment. Quelle serait la situation du Canada et celle de la province de Québec surtout, si l’Angleterre venait à perdre l’empire des mers? Aujourd’hui, le Canada est un pays prospère. La prospérité règne aujourd’hui dans la province de Québec; mais cette prospérité n’est-elle pas le résultat de notre commerce avec l’ Angleterre? Que le marché de la Grande-Bretagne soit perdu pour nous, ce qui arriverait infailliblement, si l’empire des mers échappait à l’Angleterre, et la prospérité du Canada ainsi que celle de Québec recevraient

un coup fatal dont elles ne se relèveraient peut-être jamais.

Monsieur l'Orateur, lorsqu’il s’agit du règlement des problèmes d’ordre public, il arrive rarement qu’on puisse trouver la solution uniquement par l'application d’un principe abstrait. Pour résoudre un de ces problèmes il faut se placer à plusieurs points de vue et déterminer une base commune sur laquelle puissent s’unir les diverses écoles ou les divers courants d’opinion, les différents préjugés, les passions et les diverses nuances de l’opinion publique.

Voilà une proposition d’application universelle, mais qui s’applique peut-être plus exactement au Canada qu’à toute autre partie du monde. Je viens de dire que ce fut le rapport de lord Durham qui servit de fondement au système de gouvernement autonome au Canada. Chose singulière, les Canadiens-français de l’époque accueillirent le rapport de lord Durham avec un sentiment de pénible surprise. La raison de cette attitude est bien connue de ceux qui ont étudié l’histoire de cette période. Ami de la liberté comme il l’était, et si vastes que fussent ses conceptions, et si pénétrante que fût sa vision de l’avenir, lord Durham lui-même n’appréciait pas l’effet des institutions libérales. Venu au Canada à un moment où l’atmosphère était saturée de rébellion, il se forma trop à la hâte une opinion sur la population canadienne française de l’époque, opinion qu’il traduisit en termes violents et quelque peu arrogants. Il crut qu’il

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serait impossible de réconcilier cette population avec les institutions britanniques, et il déclara dans son rapport que le régime qu’il fallait établir au Canada, c’était F union des deux provinces, de telle sorte que le Canada français fût gouverné par la main sévère et implacable de la majorité de langue anglaise. Il ne faut donc pas s’étonner que, lorsque ce rapport fut connu au Canada, non seulement il y ait causé, comme je l’ai dit, une pénible surprise, mais qu’on l’y ait considéré comme une injustice et une faute. Je le répète, si ami de la liberté qu’il fût, lord Durham ne comprenait pas bien toute la puissance des institutions libres : il ne se rendait pas compte d’une chose, bien comprise par quelques-uns de ses contemporains qui, à cet égard, s’étaient formé une plus juste conception de la situation: c’est qu’il y a des principes qui planent au-dessus des sentiments de race ; c’est qu’il existe des principes autour desquels peuvent se grouper des hommes de diverses origines dans leur commune aspiration vers le bien-être de leur pays. Au nombre de ces hommes figuraient Rouis-Hippolyte Lafontaine et Robert Baldwin. Au moment de l’union des provinces, voici comment Lafontaine caractérisait l’acte d’union:

Loi injuste et despotique, en ce qu’elle nous a été imposée sans notre consentement; en ce qu’elle prive le bas Canada de son nombre légitime de représentants; en ce qu’elle nous prive de l’usage de notre langue, dans les délibérations de la législature, et cela à l’encontre de la justice, des traités et de l’engagement pris par le Gouverneur général; en ce qu’elle nous force à payer, malgré nous, une dette que nous n’avons pas contractée; en ce qu’elle permet au pouvoir exécutif de détenir

illégalement, sous le nom de liste civile, une partie énorme des revenus du pays.

Certes, voilà un sévère réquisitoire, et malheureusement il n’est que trop vrai, mais voyons la conclusion à laquelle s’arrête Lafontaine. Déclare-t-il qu’il faut refuser d’accepter l’acte d’union? Non. A cette époque, un groupe d’hommes souleva immédiatement une agitation tendant à l’abrogation de l’union, et c’est à ce groupe que vint, plus tard, prêter main-forte à son retour d’exil, Papineau, puissant tribun, hom= me de grande énergie, de nature intense, que l'intensité même de son caractère entraînait au-delà des bornes de la prudence et rendait insociable. Lafontaine était un tout autre homme; c’était un esprit large qui comprenait la situation. Ses concitoyens envisageaient d’un œil défavorable le régime de l’union; aux yeux de Lafontaine, c’était une injustice, mais il l’accepta. Voilà les principes dont nous nous inspirons, monsieur l’Orateur. Dans les observations adressées aux électeurs de Terrebonne et que je viens de citer, Lafontaine ajoute:

Les partisans de la réforme, dans les deux provinces, constituent l’immense majorité. . . Notre cause est la même. L’intérêt des réformistes dans les deux provinces est de se rencontrer sur le terrain législatif, dans un esprit de concorde, de paix, d’union, de fraternité. Une action commune devient de plus en plus nécessaire. Tout comme nous, les réformistes du Haut-Canada comprennent sans doute la nécessité de cette' action commune, et au cours de la première session de la législature, ils nous en donneront la preuve indubitable, qui sera, je l’espère, le gage d’une confiance à la fois réciproque et durable.

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Monsieur l’Orateur, dans cette œuvre si noble, Lafontaine trouva un précieux auxiliaire dans la personne de cet autre grand Canadien et sujet britannique, Robert Baldwin. La confiance sur laquelle il avait compté ne lui fit point défaut : ses espérances à cet égard se réalisèrent. Avant tout, il obtint pour les Canadiens français le rétablissement des droits dont ils avaient été privés par l’acte d’union. Son attitude politique fit cesser les dissensions qui avaient jusque-là déchiré le pays; elle inaugura le règne'de l’amitié et de la concorde parmi les divers, éléments ethniques et les différents rameaux de la famille canadienne; elle imprima un nouvel essor à la propriété et l’assit sur des bases stables; elle accentua la fidélité à la couronne et porta ce loyalisme au plus haut degré d’enthousiasme et de dévouement; elle fit graduellement monter le Canada, étape par étape, jusqu’aux sommets qu’il occupe aujourd’hui; puis, pour répéter, en terminant mes observations, ce que j’ai dit au début, voici aujourd’hui le dernier effort, le couronnement de cette politique si heureusement inaugurée à l’époque en question.

Monsieur l’Orateur, il faut marcher de l’avant; nous ne saurions demeurer stationnaires. Dans notre siècle, demeurer stationnaires, c est rétrograder , il faut aller de l’avant. Ici encore une fois, comme à l’époque de Lafontaine, nous faisons appel aux hommes modérés de toutes les parties du pays. Nous leur adressons cet appel, en nous inspirant de 1 esprit qui animait nos prédécesseurs, esprit d union, d ami-

142 DISCOURS DE SIR WIRFRID EAURIER

tié, de fraternité; comme eux encore, en faisant cet appel, nous nous inspirons de la plus haute conception de notre devoir envers le Canada et envers la mère patrie. Nous évoquons les traditions léguées par ces grands hommes, ce qui est notre suprême inspiration aujourd’hui, en ajoutant cette nouvelle page à l’histoire du pays.

En 1910, Laurier parcourut toutes les provinces pour répondre aux attaques dirigées * contre ,son gouvernement. Cette campagne conduite avec une verve sans pareille chez un homme de son âge, avait pour objet de préparer les électeurs à l’appel au peuple que le chef libéral comptait faire l’année suivante. Partout ses discours furent accueillis avec enthousiasme et s’il était possible d’établir des pronostics sur des manifestations de ce genre, on aurait pu voir la perspective d’un éclatant succès libéral aux élections de 1911 au lieu de la défaite écrasante qui a terminé la lutte.

Un des discours de Laurier dans cette campagne fut prononcé au Monument National à Montréal, le 30 octobre 1910. Nous le donnons, tel qu’il fut publié dans les journaux du temps.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Vous me croirez, j’en suis sûr, si je vous dis que je chercherais vainement des paroles pour exprimer

comme je la ressens toute la gratitude dont mon âme est pleine pour cet accueil enthousiaste, le plus mémorable de tous ceux qu’il m’a été donné de recevoir au cours de ma longue carrière politique.

Je viens, comme vous le savez, de parcourir les provinces de l’Ouest de notre pays. Les échos vous ont apporté quelque chose des démonstrations dont moi-même et mes collègues avons été l’objet. Je puis dire sans vaine jactance que ces échos n’étaient pas le moins du monde exagérés.

J’ai cru bien souvent, au cours de certaines manifestations, qu’il me serait impossible de jamais voir rien de supérieur à ce que je voyais alors, mais je suis obligé de dire — et avec quel plaisir je le dis! — que tout ce que j’ai vu dans l’Ouest n’approche pas de ce que je vois aujourd’hui dans la ville de Montréal.

Ai-je besoin de vous dire que, quel qu’ait pu être mon orgueil de ce que, étranger à la plupart de ceux qu’il m’a été donné de visiter dernièrement, j’aie pu recevoir un accueil aussi sympathique, combien plus j’apprécie cet accueil qu’il m’est fait sur le sol de ma province natale?

Je voudrais offrir mes remerciements à qui ils sont dus. Et par qui commencer? Laissez-moi vous dire, monsieur le président, que c’est à vous que je vais m’adresser d’abord, et vous exprimer tout ce que je vous dois pour l’éclat que votre présence ajoute à cete manifestation.

Je remercie également mes collègues de la Cham-

bre des Communes, Je remercie les membres de la Législature. Je remercie les présidents des clubs. Mais surtout je remercie les jeunes gens, les étudiants, et, dois- je le dire? — oui, je le dirai, car je suis un peu connu dans la ville de Montréal je ne puis dire avec quel plaisir j ’ai entendu tout à 1 heure M. Athanase David, le fils du plus vieux, du plus constant et du plus fidèle des amis de ma jeunesse qui me restent encore.

Mais, messieurs, si flatteur que soit cet accueil que vous me faites le prix principal qu il a à mes yeux, c’est qu’il me donne 1 occasion de vous exposer la situation politique de notre pays. Je viens ici pour discuter avec vous, froidement et avec calme, les questions qui à l’heure qu il est doivent préoccuper notre population.

L,a division du parti conservateur.

Peut-être le fait le plus remarquable qu’il y ait à l’heure qu’il est dans notre horizon politique, c’est que le parti conservateur tel que nous 1 avons connu, le parti de Macdonald, le^parti de Cartier, le parti de Chapleau, est en voie de se désorganiser, et que dans quelque temps il sera en pleine décomposition, si même ce n est pas déjà un fait accompli.

C’est un fait bien significatif que celui dont je vais vous parler. Au cours de la dernière session à Ottawa, il avait été décidé par les têtes dirigeantes du parti conservateur d’avoir, à l’instar de la grande

convention libérale qui eut lieu en 1893, et qui prépara la victoire de 1896, d’avoir, dis-je, une convention qui aurait lieu dans le cours de l’année qui expirera bientôt, et c est un fait non moins remarquable qu’il fallut renoncer à ce projet.

Nous savons à Ottawa — c’est un fait notoire,

qu’il y eut une assemblée des têtes dirigeantes, à laquelle avaient été conviés les chefs de file de toutes les parties du pays, et qu à la suite d’une discussion assez orageuse, le plan qui avait été conçu dût être abandonné.

Messieurs, je 11 étais pas à cette convention — je ne surprendrai personne en disant cela — je ne m’attendais pas d’y être, ma place n’était pas là, — mais je sais ce qui s y est passé comme si j’avais été présent. Il n’est pas nécessaire d’avoir le don de seconde vue pour savoir ce qui s’est passé à cette convention. Je suis passablement vieux dans le métier, je connais parfaitement mon échiquier, je sais ceux qui étaient présents, je pourrais vous dire le discours de M. Borden, le chef du parti, je pourrais vous dire le discours de son lieutenant, M, Foster, je pourrais vous dire le discours de son ex-lieutenant, M. Monk. Messieurs, qu il suffise de vous dire qu’on s’y chicana, qu on s y chamailla, et que jamais, depuis la

tour de Babel, il n’y eut une telle confusion de langues.

Quelle était, messieurs, la cause de cette confusion? C était 1 impossibilité' de s’entendre sur un programme à présenter à l’électorat.

Je viens de vous le dire, je sais parfaitement ce qui s'est passé là. Les uns voulaient un programme qui aurait convenu à l’Ouest, mais ce programme n’aurait pas convenu à l’Est, les autres voulaient un programme qui aurait convenu à Québec, mais ce programme ne pouvait convenir à Ontario. Les uns auraient voulu avoir une augmentation du tarif, les autres voulaient un abaissement du tarif ; les uns voulaient une contribution à la marine impériale, les autres ne voulaient ni contribution, ni marine. Et alors, messieurs, dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit, on crut que le meilleur parti à prendre était de ne rien faire.

> Désormais, Messieurs, le parti conservateur n’a pas de programme, et dans la lutte qui arrivera avant longtemps il y aura autant de programmes qu’il y a de provinces.- Dans la province de la Colombie-Britannique que j’ai visitée avec quelques-uns de mes amis il y a quelque temps, on fera la lutte au gouvernement sur la question de l’immigration asiatique; dans les provinces de l’Ouest, l’Alberta, le Manitoba, la Saskatchewan, on fera la lutte au gouvernement sur la question fiscale et on demandera l’abaissement du tarif. Dans la province d’Ontario, au moins dans certaines parties, on fera également la lutte sur la question fiscale, mais là on demandera non pas l’abaissement, mais l’exhaussement du tarif. Dans Ontario également, on fera la lutte sur la question de la marine, en criant — remarquez bien ce cri de guerre pour la province d’Ontario — que la ma-

rine va nous conduire, non pas à l’asservissement de notre pays, comme on le dit ici, mais à la séparation du Canada d’avec la Grande-Bretagne. Dans la province de Québec, on fera ausssi la lutte — elle est déjà commencée, vous le savez, sur cette même question de la marine, mais avec un cri de guerre bien différent : c’est que la marine va conduire notre pays à la perte de son autonomie et à l'asservissement du Canada à la Grande-Bretagne.

Dans les Provinces Maritimes, je ne sais pas encore quel sera le plan d’attaque, mais je suis certain qu’il sera aussi absurde qu’ailleurs. Ainsi, dans toutes les provinces, les moyens d’attaque pourront s’entre-choquer, s’entre-croiser, mais ce sera simplement une pêche en eau trouble, avec l’espoir que dans cette eau trouble il pourra peut-être se trouver quelque bon morceau pour quelqu’un.

Les attaques des castors.

Messieurs, dans la province de Québec, comme vous le savez mieux que moi, vous de la ville de Montréal, il y a déjà longtemps que cette désagrégation du parti conservateur est commencée; il y a déjà longtemps, comme vous le savez, que les éléments sensés, que les esprits sains du parti conservateur se sont séparés de ce parti et sont entrés dans le nôtre. Je dis qu’ils s’en sont séparés, je devrais peut-être dire qu’ils en ont été exclus, car, en effet,

ils en ont été exclus par ces violents, par ces rageurs, qui ont fini par absorber l’organisation de ce parti.

Ces rageurs, vous les connaissez, ce sont les pharisiens du catholicisme canadien, ceux qui se sont constitués avec ostentation les défenseurs de la religion, que personne n’attaque ; ceux qui manient le goupillon comme une massue, ceux qui se sont arrogé le monopole de l’orthodoxie ; ceux qui excommunient de droite à gauche tous ceux dont la tête dépasse un peu leur chétive stature; ceux qui semblent n'avoir pour mobile et pour instinct que la haine et i’envie, la basse envie; ceux qui insultaient le cardinal Taschereau vivant et qui, depuis sa mort, outragent sa mémoire; ceux qui firent la vie amère à Chapleau, la plus brillante illustration qu’ait produite le parti conservateur; ceux enfin, que le peuple, dans son langage pittoresque, a désignés et affublés du nom de Castors.

C’est là, messieurs, comme vous le savez, ce qui reste dans la province de Québec de 1 antique parti conservateur, du parti des Macdonald, des Cartier et des Chapleau. A ce groupe se sont ralliés, je dois le dire, certains jeunes libéraux que le hasard de leur naissance avait égarés dans les rangs du parti libéral, mais qui, n’ayant rien de libéral dans^ leur nature, après quelques tâtonnements, ont trouvé leur véritable mentalité dans les eaux des Castors. C est là, vous le savez mieux que moi, vous qui vivez dans la ville de Montréal, ce qui constitue aujourd’hui l’opposition dans la province de Québec.

Les assemblées nationalistes. .

Vous allez peut-être me demander de quel nom va s’affubler cette nouvelle organisation-là. Vous pourriez peut-être dire Nationalistes. Je l'aurais cru comme vous si certains faits qui se sont passés dernièrement et qui se passent tous les jours ne nous avaient fait connaître que ces purs, qui ne respectent rien, ne respectent pas même le nom qu’ils se sont donné.

En effet, je n’ai pas eu l’avantage de lire le compte rendu de toutes les assemblées nationalistes qui ont eu lieu dans la province, j’étais occupé dans une autre partie du pays. ’ Si j’avais été ici, je dois le dire, j- aurais lu tout ce qui s’est écrit, tout ce qui s’est dit; car, messieurs, par ma profession, je suis obligé de lire un peu tout ce qui se publie, et tous les matins je déjeûne du Devoir comme tous les soirs je soupe et je dîne du Mail and Empire.

Mais j’ai lu quelques comptes rendus de certaines assemblées qui ont eu lieu depuis mon retour de l’Ouest. Or, j’ai vu et je vois que, dans une assemblée qui fut tenue récemment dans Montmagny en vue de choisir un candidat contre le gouvernement et à laquelle étaient présents M. Monk et M. Armand Lavefgne, en a choisi un candidat que l’on a présenté non pas comme le candidat nationaliste, mais comme le candidat conservateur. Trois jours après, il y avait une autre assemblée à Farnham et à cette assemblée étaient présents M. Monk, encore

une fois, et cette fois-là non plus M. Lavergne, mais M. Bourassa, et M. Bourassa s’y est déclaré absolument libéral, le seul libéral qu’il y ait aujourd’hui dans le pays. Vous le voyez, Messieurs, ils seront nationalistes, conservateurs, libéraux, suivent la caractère de l’auditoire auquel ils s’adresseront mais au fond toujours castors. Ils s’intituleront nationalistes, conservateurs, libéraux, suivant la mentalité de l’auditoire auquel ils s’adresseront, avec l’intention de faire le plus de mal possible au gouvernement et d’arriver au but qu’ils se proposent : détruire le gouvernement. Or, pour atteindre ce but, pour renverser le guovernement, ils se servent d’arguments, - — non, pas d’arguments, c’est déshonorer la langue française que de dire qu’ils se servent d’arguments, — ils se servent d’assertions dont rien n'égale l’absurdité si ce n’est la fausseté, dont rien n’égale la fausseté, si ce n’est l’absurdité. Il est cependant, Messieurs, une de leurs tactiques dont j’aurais le droit de tirer quelque vanité: c’est celle par laquelle dans toutes les assemblées ils affirment que Laurier, de 1910, n’est plus le Laurier de 1902; par laquelle ils affirment, avec un sanglot dans la voix et une larme dans l’œil, que Laurier est descendu de la position altière qu’il avait prise lorsqu’il disait en 1902 que jamais il ne consentirait à faire entrer son pays dans le vortex du militarisme européen.

Voilà, Messieurs, ce qu’on entend dans toutes les assemblées. Eh bien, Messieurs, je suis ici pour dire

que, en effet, il y a quelqu'un de changé; — il y a quelqu’un de changé depuis 1902; mais ce que j’affirme, ceux qui ont changé, ce ne sont pas ceux qui ont fait la loi navale que je vais discuter dans un instant, mais ce sont ceux qui combattent cette loi.

La situation en 1902.

Messieurs, je suis ici pour discuter cette question, et permettez-moi de l’aborder immédiatement, car je 1 avoue moi aussi, il y a eu un changement quelque part, et je voudrais vous démontrer où est ce changement. Quelle était la situation en 1902? Cette année-là, Messieurs, il y avait une conférence impériale à Londres. A cette conférence étaient représentés le Canada, Terreneuve, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Cap de Bonne Espérance et le Natal; et à cette convention-là une résolution fut proposée par un des membres de la conférence. M. Seddon, de la Nouvelle-Zélande, proposait ceci :

“Il est désirable que des troupes impériales de réserve soient organisées dans chacune des dépendances de Sa Majesté audelà des mers, pour service de campagne, dans le cas de dangeq hors de la^ dite dépendance ou colonie dans laquelle cette réserve aura été formée. Les conditions dans lesquelles cette réserve pourra être employée hors de le colonie où elle auia été organisée, , devront être définies conjointement par le gouvernement impérial et celui de la colonie, au moment où cette réserve sera formée, et être conformes aux lois en vigueur à ce moment-là concernant cette réserve. Les frais d’entretien et d’armement de cette dite réserve devront être payés d après une proportion et un mode de paiement déterminés par le gouvernement impérial et celui de la colonie.”

Messieurs, je n’ai pas besoin de vous le dire — vous venez d’ailleurs de l’entendre — cette motion-là était, si elle avait été adoptée, l’entrée dans le militarisme européen. Cette motion était appuyée par le gouvernement impérial ; le Secrétaire d Etat à la guerre venait devant la Conférence demander que toutes les puissances, — je dis puissance, car je ne me sers pas du nom de colonie quand je parle du Canada, je me servirais du mot Dominion, mais le mot Dominion a été traduit par sir George-E. Cartier par le mot puissance; ce n’était pas littéral, mais je suis assez conservateur, tout libéral que je su' s, pour respecter cette traduction historique. Le secrétaire d’Etat à la guerre proposait donc que toutes les puissances, toutes les jeunes nations qui font partie de l’Empire Britannique recrutassent, équipassent et maintinssent une réserve, une force armée qui serait tout le temps à la disposition du ministère de la guerre à Londres.

En même temps le secrétaire d Etat à la Marine venait demander que les puissances contribuassent annuellement une somme d’argent pour le maintien de la flotte impériale.

C’était là, Messieurs, l’entrée dans le militarisme. Mais les ministres canadiens qui étaient à Londres, et j’étais un de ceux-là, opposèrent à cette double demande du gouvernement impérial un refus catégorique, refus respectueux dans la forme, mais absolu dans sa teneur. Nous fîmes plus que cela. Nous fîmes connaître à la Conférence notre politique,

celle que nous entendions poursuivre, et, Messieurs, vous permettrez bien, au risque de lasser votre patience, que je mette devant vous, afin de bien établir l’état de la question, le mémoire que je déposai alors devant la Conférence impériale.

Après avoir dit que nous avions commencé notre système de défense, nous continuions en ces termes :

“Actuellement, les frais qu’encourt le Canada pour la défense du pays sont restreints à l’armée de terre; le gouvernement canadien est disposé à faire des frais également en vue de l’organisation d’une marine. Sur le littoral maritime du Canada, il se trouve une nombreuse population admirablement qualifiée pour former des réserves navales, et on espère que sous peu il sera possible d’établir un service qui permettra de donner à cette population l’entraînement voulu et d’utiliser ses services pour la défense du pays en cas de besoin.

“En somme, les ministres répètent que, s’il leur est impossible de donner leur assentiment aux mesures proposées, ils se rendent pleinement compte de l’obligation qu’il y a pour le Dominion de faire des déboursés de plus en plus forts en vue de la défense, au fur et à mesure de l’accroissement de la population et de la richesse du pays. Leur désir est que ces déboursés soient faits de manière à libérer le contribuable de la métropole d’une. partie du fardeau qu’il supporte actuellement; et ils souhaitent ardemment que leurs plans de défense soient mis à exécution avec la coopération des autorités impériales, et d’après les avis d’officiers impériaux expérimentés, dans la mesure où le permettra la pratique de l’autonomie locale, qui a été un facteur tellement puissant dans la constitution de l’unité impériale.”

Messieurs, dans ce mémoire, vous le voyez, nous déclarions que nous n’entendions nullement nous soustraire aux obligations qui incombent à tout pays de défendre son territoire; que nous avions déjà organisé une milice; que nous étions également, prêts à entreprendre la défense navale, mais tou-

jours en suivant et en maintenant le principe de notre autonomie locale.

Or, Messieurs, je suis bien aise de vous dire que maintenant on approuve cette politique-là, je suis bien aise de vous dire que M. Monk, M. Bourassa et les chefs même du parti qui, en cette province attaquent la loi navale, sont parfaitement d’accord avec cette politique de 1902.

Je ferais mieux peut-être, Messieurs, de vous donner sur ce point le langage de M. Bourassa luimême, qu’il réussit à placer d’une façon assez pittoresque dans le compte rendu de l'assemblée qui vient d’avoir lieu à Ste-Anne de la Pérade O). M. Bourassa, en cette circonstance, disait ceci :

“En 1902, une grande conférence coloniale fut tenue à Londres, et sir Wilfrid Laurier fut représenter le Canada avec distinction et éloquence. Chamberlain demanda aux premiers ministres coloniaux et à sir Wilfrid Laurier de consentir à une politique par laquelle le Canada et les colonies s’engageraient à exercer et à former des soldats pour les guerres de l’Empire. Seul, M. Laurier refusa. Aussi, quand il revint de Londres, je fus l’un des premiers, non pas cependant avant les Dansereau et les autres du même acabit qui allèrent lécher ses bottes, mais après que l’opération fut finie, je fus l’un des premiers à lui offrir mes félicitations, debout comme un homme, en lui assurant que je l’aiderais de toutes mes forces, tant qu’il soutiendrait cette politique.”

Messieurs, je laisse de côté ce qu’il y a d’un peu trop pittoresque dans ce langage, mais je prends note de l’admission que la politique que nous proposions en 1902 était sage, et avait l’approbation de M. Bourassa.

(1) C’est à Grand’Mère que cette assemblée a eu lieu.

Je dois dire que, si elle avait l’approbation de M. Bourassa et de Monk, je n’en sus rien à' cette époque.

M. Monk, qui a pourtant la parole facile, et qui passe pour loquace, n’en dit rien sur le parquet de la Chambre ; quant à M. Bourassa, s’il eut cette idée, il la tint hermétiquement fermée dans sa poitrine.

Qui a changé ?

Laissons cela de côté. Je prends note de ^assertion, de l’admission que la politique que nous avons proposée en - 1902 était sage, qu’elle était saine et qu’elle avait l’approbation de M. Bourassa et des autres qui, maintenant, attaquent cette politique.

Or, Messieurs, j’affirme que cette loi navale — je la tiens dans nia main — j’affirme, et sur ce point je défie la contradiction — que cette loi est ' en pleine conformité, complètement d’accord avec la politique de 1902, telle que définie par nous et telle qu’approuvée par M. Monk et M. Bourassa. Voici la loi du service naval.

J’appejllerai dj’laibordj votre attention sur ideulx choses que décrète cette loi du service naval. Elle décrète seulement ceci : que le gouvernement du Canada pourra organiser un service naval et que ce service restera entièrement sous le contrôle du gouvernement du Canada.

En dehors de cela, est-il dans cettel loi un seul mot qui donne à la Grande-Bretagne- ce que la

Grande-Bretagne demandait en 1902 : l’organisation d un corps d’armée pour être mis à la disposition du bureau de la Guerre? Pas un mot.

Y a-t-il un seul mot qui donne à la Grande-Bretagne, comme elle le demandait en 1902, une contribution à la marine de guerre? Pas un mot.

Y a-t-il dans cette loi un seul mot qui enlève le contrôle de la marine au gouvernement, au parlement, et au peuple du Canada? Pas un mot.

Oui, il y a quelque chose de changé, mais ceux qui ont changé, ce n’est pas le ministère, ce ne sont pas les ministres ; ceux qui ont changé, ce ne sont pas ceux qui ont préparé la loi, ce ne sont pas ceux qui ont voté la loi; ceux qui ont changé sont ceux qui approuvaient la politique que je viens de vous définir, et qui maintenant désapprouvent cette loi ; et le motif de ce changement, la seule raison de ce changement, c’est qu’en ce temps-là ils étaient libéraux, et que maintenant ils sont devenus Castors.

Il faut s’attendre, Messieurs, à ce que ces transfuges cherchent à se donner le change à eux-mêmes s’ils n’arrivent pas à étourdir les autres.

Les négociations de 1907.

Ces hommes, après avoir essayé de nous mettre en contradiction avec la Conférence de 1902, ont essayé de nous mettre en contradiction avec la Conférence de 1907.

Eh bien, examinons aussi cette Conférence der-

nière. A cette conférence étaient représentés le Canada, l’Australie, Terreneuve, la Nouvelle-Zélande, le Cap, Natal et un autre pays qui, en 1902, était en guerre avec l’Angleterre, niais qui, en igoj, était représenté par le plus vaillant soldat qui eût combattu l’Angleterre, l’illustre général Botha.

A cette conférence, l’un des députés de la Colonie du Cap, le docteur Smartt, proposa cette résolution :

“Que cette conférence, reconnaissant l’importance des services rendus par la marine pour la défense de l’Empire et la protection de son commerce et l’importance élémentaire de fournir et de maintenir une marine dans le plus haut état possible d’efficacité, exprime l’opinion qu’il est du devoir des dépendances d’au-delà des mers de contribuer à l’entretien de la marine de la manière qui pourrait être déterminée par les législatures locales, soit en donnant une somme d argent, soit en établissant une marine de défense locale, soit en fournissant d’autres services de la manière qui pourrait être décidée après entente avec l’Amirauté et selon ce qui conviendra le mieux à l’autonomie particulière de chaque colonie.”

Réfléchissons un instant sur le langage que vous venez d’entendre. Cette proposition comportait une obligation que l’on représentait d’impériale et d’impérieuse nécessité; une obligation pour toutes les puissances qui composent 1 Empire Britannique d’adopter un système commun de défense. Il est vrai que la motion laissait à chaque puissance la faculté, soit d’organiser une marine locale, ou de payer contribution à la marine impériale, mais elle affirmait néanmoins le principe d’une défense commune à laquelle toutes les parties de l’Empire auraient été rigoureusement tenues.

Or, Messieurs, pour ma part, je m’opposai de toutes mes forces à cette proposition.

Et pourquoi?

Parce qu’on faisait une obligation et un devoir de ce qui à mes yeux devait être facultatif. Sur mon opposition, la proposition n’alla pas plus loin.

Et pourquoi cela? Parce que je voyais là le salut de notre pays, de notre autonomie, parce que c’était là la politique que nos adversaires avaient approuvée.

Nous sommes sur un terrain solide. Oue nos ennemis examinent la conférence de 1902, et la conférence de 1907, ils trouveront que nous avons toujours été parfaitement d’accord avec nous-mêmes; que nous sommes restés sur le même terrain, que nous avons toujours eu la même politique, qui était de développer notre défense sur terre et de développer notre défense sur mer, mais en conservant notre autonomie et non pas en contribuant à la défense impériale seulement, mais bien en faisant ce que nous entendions faire : Garder notre autonomie sur ce terrain comme sur tous les autres.

Les accusations de trahison.

Mais, Messieurs, quelle est la conséquence de cette attitude? C’est que l’homme que vous avez maintenant devant vous est accusé de crime, est accusé de trahison.

Je suis accusé de trahison dans cette province

comme étant traître à ma province et à mon pays, pendant que je suis accusé de trahison dans la province -d’Ontario comme traître à l’Empire Britannique. On m’accuse de trahison, mais j’y suis bien accoutumé. Voilà quatorze ans que l’on m’accuse de trahison. Dès 1896 j’étais accusé de trahison envers ma race, envers ma religion, parce que je soutenais que le gouvernement fédéral ne devait pas imposer à une province-sœur un système d’écoles dont elle ne voulait pas.

En ce moment même, je suis encore accusé de trahison par les Jingoes de Toronto, impérialistes qui me reprochent de violer l'intégrité nationale par la négociation d’un traité de réciprocité avec les Etats-Unis.

Messieurs, voilà comment les exagérés, à quelque race qu’ils appartiennent, à quelque parti qu’ils appartiennent, de quelque part qu’ils viennent, maltraitent la raison et le bon sens. Dès que vous parlez modération, ils vous accusent toujours de trahison.

Messieurs, voici maintenant ce que j’ai à vous dire sur le point principal. La seule question qui est à mes yeux capitale dans ce débat est celle-ci :

La raison d’être de la loi navale.

Quelle est la raison d’Etat qui nous a induits à proposer et voter cette loi du service naval?

Voilà, Messieurs, une question sur laquelle les

esprits supérieurs peuvent différer, peuvent discuter; et je suis ici avec vous pour la discuter.

La raison, Messieurs, pour laquelle nous avons proposé la loi du service naval, en 1910, vous l’avez trouvée dans le Mémoire que je vous ai lu tout à l’heure, lorsque nous disions que nous nous proposions d'organiser une défense navale à mesure que nous augmenterions en population et en richesse.

Cette loi fut inaugurée en 1902, réaffirmée en 1907, puis proposée en 1910, huit ans après qu’il en fut question pour la première fois. Huit ans, Messieurs, dans la vie d’un peuple, c’est une minute, que dis-je? ce n’est pas une minute, c’est une seconde ; mais dans cette minute, dans cette seconde, le Canada a fait un progrès de géant.

Nous sommes dans des conditions bien différentes de celles dans lesquelles nous étions en 1902; nous avons grandi en population et nous avons grandi en richesse.

Notre population a augmenté de plus de trente pour cent ; notre revenu a augmenté de plus de cent pour cent. En 1902, notre population, telle que constatée par le recensement de l’année précédente, était de cinq millionsi traisl cent soixante-quinze mille; en 1910, je n’ai pas d’hésitation à dire que notre population, à l’heure où je vous parle, est d’au moins sept millions.

Notre revenu en 1902 était de cinquante-huit millions; pour l’année fiscale qui s’est terminée au 31 mars de la présente année, nos revenus se chif-

fraient à une somme de plus de cent millions. Et, cette année, l’année qui se terminera le 31 mars prochain, je n’ai pas d’hésitation à dire que notre revenu sera d’au moins cent douze millions.

Eh bien, Messieurs, voici les raisons, comme je l’ai dit dans notre Mémoire, pour lesquelles en 1910 nous avons accompli l’œuvre que nous annoncions dès 1902.

Mais il y a plus.

Le devoir d’une nation.

Il y a une autre, raison, plus péremptoire et plus définitive que celle-là, c’est cpie nous avons grandi moralement comme nous avons grandi en nombre et en richesse.

Il y aurait peut-être eu lieu d’avoir quelque hésitation en 1902, mais, à l’heure où je vous- parle, Messieurs, qui peut en douter? nous sommes devenus une nation.

Or, c’est le devoir de toute nation de défendre son territoire, c’est le devoir de toute nation qui a un territoire maritime de s’organiser en service de défense navale.

Cette obligation est acceptée par toutes les grandes puissances : l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la France et l’Italie, et même par les puissances de second ordre, quels que soient leur rang et leur étendue territoriale; à l’heure qu’il est, la Suède, la Norvège, le Danemark, le Portugal,

maintiennent leur puissance et reconnaissent qu’ils doivent avoir une défense territoriale et qu’il est de leur devoir de maintenir et d’organiser un service naval.

A l’heure qu’il est, il n’y a que deux pays où l'on ne maintienne pas de marine, c’est la Suisse et la Belgique; et pour cause, la Suisse est située au centre de l’Europe, elle n’a pas une seule ligne de frontière maritime. La Belgique a un territoire maritime très minime à protéger, elle n’a en effet que quatorze lieues de territoire sur l’océan. Quatorze lieues, c’est-à-dire pas même la distance de Montréal à Sorel, et dans ces quatorze lieues elle a un port considérable, le port d’Anvers qu’elle a protégé non pas au moyen d’une marine, mais qu’elle a entouré de fortifications énormes au coût de soixante et dix millions de francs.

Eh bien, Messieurs, c’est la position que nous affirmons maintenant,, que toute nation est obligée de pourvoir à sa défense, et cette position est tellement forte, est tellement saine, est tellement pratique que M. Bourassa a cru que le seul moyen de la combattre était d’affirmer que nous n’étions pas une nation. Dans son discours prononcé à Antigonish, M. Bourassa a prononcé ces paroles : “ que nous ne sommes pas un pays, que nous ne sommes pas même la plus petite nation, que nous ne pouvons pas nous gouverner nous-mêmes sans en avoir la permission et que nous sommes sujets aux décisions de l’Empire Britannique.

Et ceci, après les luttes que nous avons soutenues afin d’avoir le droit de nous gouverner!

Messieurs, d’après M. Bourassa, nous ne comptons donc guère plus que les Iles de la Guyane, de la Jamaïque, des Iles Sous-le-Vent, des Iles Bermudes et toutes ces autres colonies qui forment partie de l’Empire Britannique, mais que l’on désigne encore sous le nom de Crown Colonies et qui sont gouvernées par Downing Street, de même que nous l’étions alors que Papineau attaquait ce régime avec tant de force, avec tant de raison, avec tant d’éloquence.

Quand M. Bourassa affirme que nous ne sommes pas une nation, je lui rétorque que lui-même ne connaît pas, ou plutôt méconnaît l'histoire et les institutions de son pays. La raison pour laquelle M. Bourassa prétend que nous ne sommes pas une nation, c’est que nous sommes encore sous la dépendance de l’Angleterre. Il est vrai que nous sommes sous la dépendance politique de l’Angleterre, mais nous sommes législativement indépendants. M. Bourassa le sait parfaitement. Nous avons, Messieurs, nous Canadiens, non pas marché dans les sentiers battus, nous avons' tracé notre propre sillon. Avant nous, ce n’est que par une séparation violente d’avec la mère patrie que les colonies sont devenues nations. Nous avons ouvert une voie nouvelle, nous sommes devenus nation, sans rupture du lien colonial.

Quand Robert Baldwin et Hippolyte Lafontaine

demandèrent le gouvernement responsable, le privilège pour ce pays d’être gouverné par une administration qui fut responsable, non pas au bureau des Colonies, mais au peuple canadien, Baldwin et Lafontaine ouvraient une nouvelle page dans l’histoire du monde. .

Quand les colonies britanniques, en 1867, obtenaient le privilège de se lier par une union comme celle qui nous lie maintenant, elles ouvraient une nouvelle page dans l’histoire du monde. Rien de tel n’avait jamais été fait auparavant. Quand nous obtînmes enfin le privilège, le droit de négocier, non pas tous nos traités — nous ne tenons pas à avoir des traités en d’autres matières que les matières commerciales — mais quand nous obtînmes, comme nous l’avons maintenant, le droit de négocier nos propres traités de commerce, c’était encore une nouvelle conquête qui nous acheminait vers cet état de nation. C’était une nouvelle page dans l’histoire du monde. Rien de tel ne s’était jamais vu auparavant.

Oui, Messieurs, je l’affirme ici, ce progrès dans l’histoire du monde, c’était à nous qu’il était réservé de l’accomplir.

Cherchez un pays ou une colonie qui ait obtenu le droit d’avoir un gouvernement responsable pour son propre peuple. Vous n’en trouverez pas. Il n’y a que dans l’Empire Britannique que cela se soit trouvé, et c’est le Canada qui a été le pionnier de cette politique nouvelle.

Nous avons une population de huit millions, nous avons un territoire qui couvre tout un continent; nous avons le pouvoir de faire nos lois, nous avons le pouvoir de nous administrer nous-mêmes, nous avons le pouvoir de faire nos traités de commerce, et cependant nous ne serions pas une nation !

Et je dis ceci à M. Bourassa — lui et moi nous ne nous accordons pas souvent maintenant, il fut un temps où nous nous accordions mieux - — mais lui et moi nous nous accordons encore sur un point: c’est que lui et moi nous sommes en faveur du lien qui nous unit à l’Empire Britannique, nous sommes de loyaux sujets du Roi de la Grande-Bretagne.

Eh bien, si nous étions dans une position d’infériorité, si nous n’étions pas une nation lorsque nous avons une population de huit millions, je dirais que nous serions obligés de demander la révision du lien qui nous unit à la Grande-Bretagne. Nous n’en sommes pas là. Les deux choses sont compatibles, mais M. Bourassa en est arrivé à cette pénible nécessité qu’il calomnie, qu’il avilit, qu’il rabaisse son pays pour l’empêcher d’assumer les obligations que la dignité nationale lui impose.

Voilà, Messieurs, la raison, la raison d’Etat pour laquelle nous avons adopté cette nouvelle politique, pour laquelle nous avons décidé, comme toutes les autres nations, d’avoir notre milice navale. Si, Messieurs, — mais ce serait mal juger mes compatriotes — si mes compatriotes sont d’avis que nous ne sommes pas une nation, que nous sommes ravalés

au rang de “ Crown colonies ” alors, Messieurs, Je confesserai que j’ai eu tort; mais si j’ai bien interprété le sentiment de mes compatriotes, je n’ai pas de doute que l’action que j’ai prise recevra leur entière approbation. ( Longs applaudissements.)

Je vous ai dit, Messieurs, la raison de notre politique. C’est une raison de haute conception.

Je regrette de dire qu’apparemment elle est trop élevée pour être comprise par ceux qui nous font la guerre.

Ceux qui nous attaquent (brouhaha dans un coin de la salle) . . . Un instant, Messieurs, un instant, ce pays est un pays libre; il y a quelque nationaliste dans l’auditoire, j’en suis ravi.

Messieurs, nous sommes dans un pays libre et le premier devoir d’un 'citoyen libre, c’est le devoir d’écouter, même quand cela ne lui fait pas plaisir.

L’histoire des conspirations.

Je regrette de dire que les conceptions de notre politique paraissent être d’un degré trop élevé pour être comprises par ceux qui nous attaquent. Bien loin de là, ils semblent se creuser la cervelle pour trouver quelque basse pensée, quelque vil motif à nous imputer.

Je n’ai pas eu, comme je vous le disais tout à l’heure, l’avantage de lire tous les discours qui ont été prononcés sur cette qüestion-là, mais j’en ai lus assez pour voir que M. Bourassa n’a pas craint d’at-

triSuer l’origine de notre politique à une conspiration qu’il appelle “ la conspiration Grey-Laurier.”

Messieurs, M. Bourassa semble faire de la conspiration comme M. Jourdain faisait de la prose, avec cette différence que la prose de M. Jourdain était de la vraie prose, et les conspirations de M. Bourassa, c’est de l’invention, c’est de la fantaisie, c’est un mythe.

Je vais vous en donner la preuve.

Je n’aime pas, pour ma part, à porter des accusations contre qui que ce soit, à moins d être bien sûr de mon affaire.

Quand la loi nouvelle fut proposée l’hiver dernier, au mois de février, M. Bourassa l’attribua à une conspiration. A la conspiration Grey-Laurier? Non pas, c’était la conspiration Laurier-Borden.

M. Bourassa s’était imaginé bénévolement qu’il y avait une entente entre M. Borden et moi, et que le résultat de cette entente était la loi navale.

Ici même, à l'endroit où je parle, M. Bourassa, au mois de février dernier, tint ce langage, et dans le Devoir il le répète à plusieurs reprises, j’ai eu la curiosité de le relire récemment.

On dénonçait, articles sur articles, aux lecteurs du Devoir, cette conspiration Laurier-Borden ; mais par la suite, quand M. Borden, au lieu d'appuyer cette loi que M. Bourassa supposait être le résultat d’une conspiration entre lui et moi, combattit cette même loi avec autant de vigueur que M. Bourassa lui-même, bien que pour des motifs différents, celui-

ci ne put continuer à parler de la conspiration Laurier-Borden. Il n’y eut qu’un mot à changer, Grey fut substitué à Borden et ce fut la conspiration Grey-Eaurier.

Messieurs,' il y a autant de vérité dans lune que dans l’autre version.

Vous savez ce qu’il y a de vérité dans la première, vous savez ce qu’il y a également de vérité dans l’autre.

Mais ce n’est pas tout. Dans tous les journaux que je lis, du parti nationaliste et du parti conservateur, on attribue encore à d’autres mobiles ma conduite, et toujours à des mobiles du même génre: les uns supposent que c’est pour faire ma cour au gouvernement anglais, les autres supposent que c est pour arriver à une position quelconque. Quelquesuns me font l’honneur, je crois, de dire que j aspire à devenir juge en chef de la Cour Suprême du Canada; d’autres, que je veux devenir haut commissaire impérial à Londres; d autres enfin, que je suis en voie de devenir membre de là Chambre des Lords. Quelle pitié ! Quelle misère !

Vous me connaissez assez, Messieurs, pour savoir que jamais je ne m’occupe des insinuations lancées contre moi. Je dédaigne ces choses-là, je ne ni- en occupe pas. Je n’en ai jamais parlé, je vais en parler ce soir et jamais par la suite je n ) re viendrai. Je vais en parler ce -soir pour vous dire quelle est mon opinion sur toutes ces choses.

Messieurs, j’ai simplement ceci à dire: Ni le g ou-

vernement britannique , ni le gouvernement canadien ne pourront jamais rien m’offrir qui vaille ce que j’ai reçu du peuple canadien.

En 1896, le peuple canadien m’a fait l’honneur de me choisir pour être à la tête du gouvernement de ce pays. J’ai occupé ce poste depuis quatorze ans. Le peuple canadien, dans trois consultations électorales successives, m;’a confirmé dans ce postd. Quand je l’abandonnerai, que ce soit par la volonté du peuple canadien ou de mon propre mouvement, il 11’y aura qu’une seule position qui soit digne de ma fierté, et cette position est celle de simple citoyen ' du Canada.

Je n’accepterai pas autre chose, quelque honneur que ce puisse être.

Messieurs, si j’avais simplement dix ans de moins, je dirais ceci: lorsque je cesserai d’être Premier Ministre, je redeviendrai chef de l’opposition comme j’ai été pendant huit ans et je continuerai les combats qu’autrefois j’ai cru devoir livrer; mais lorsqu’on a 69 ans révolus sur sa tête, comme je les aurai bientôt, il serait insensé de faire des projets.

Je n’ai plus que quelques années à vivre, mais quand mes amis me mettront dans la tombe — et je sais, je crois, et j’espère que j’aurai des amis pour me rendre ce" dernier devoir— ils diront, je le sais, et personne rie les contredira, que l’homme qui dormira dans cette tombe ne fut jamais mû par un sentiment vil ou une pensée cupide.

Ce premier point de la raison de la loi étant élu-

cidé, passons maintenant à l’examen même de la loi du service naval.

La loi navale et la loi de milice.

Je vous ai dit tout à l’heure que c’est le devoir de toute nation de pourvoir à la défense de son territoire. Nous avons une loi de milice qui remonte aux premiers jours de la colonie, qui remonte au régime français, qui a été continuée sous le régime anglais. Elle a été finalement revisée en 1868 par sir George-Etienne Cartier lui-même et n’a pas, depuis ce temps subi de variantes sensibles. Une disposition importante de cette loi est que toute la population mâle, entre l’âge de 18 ans et l’âge de 60 ans, est sujette au service militaire en temps de guerre. Cette disposition est restée insolite, est restée lettre morte depuis près de cent ans, mais il y a une autre disposition qui a créé ce qu’on appelle le service volontaire et, d’après ce service volontaire, nous avons environ trois mille hommes de troupes permanentes ; nous avons en outre 5 0,000 hommes de troupes volontaires qui ne sont pas sortis de la vie civile, qui s’exercent de temps à autre et qui peuvent au besoin être appelés sous les drapeaux.

Trois mille hommes de troupe permanente, cinquante mille hommes de troupes volontaires distribués depuis l’Ile du Prince Edouard jusqu’à l’Ile de V ancouver.

O11 a souvent dit : pourquoi cette force militaire ?

nous n’avons pas d’ennemis et voici près de cent ans que nous n’avons pas eu de guerre. D’expérience de tous les peuples et de tous les siècles a démontré qu’une force militaire est absolument nécessaire à l’existence d’un peuple pour assurer le respect de la loi et l’autorité du pouvoir civil.

Quant à un ennemi extérieur, l’existence d'une force militaire, c’est une prime d’assurance pour assurer la sécurité de la nation. Vous assurez votre maison, vous payez la prime non pas que vous ayez des craintes sérieuses qu’elle brûle, mais parce qu’une telle calamité est toujours possible.

Vous assurez votre vie, non pas parce que vous craignez la mort immédiate — vous êtes jeunes et pleins de santé — mais parce que le cours de la vie est toujours incertain.

Il en est de même pour les nations. Il faut qu’elles prennent une, sécurité quelconque contre l’éventualité, la possibilité de la guerre.

Je dois reconnaître que quand la loi fut revisée en 1868 par sir George Cartier, on souleva alors quelques objections, mais ces objections sont depuis longtemps disparues, et aujourd’hui je crois ne p'as me tromper en disant que tout le monde comprend qu’il nous faut le service militaire que nous avons ; et je crois que dans la ville de Montréal, chaque fois que l’on voit défiler, drapeau en tête, le Ô5ème régiment, il y a bien des cœurs qui battent d’orgueil. Je me suis même laissé dire qu’il y a des jeunes nationalistes — et j’en connais un — qui se

sont engagés corpme volontaires. Tous les ans ce jeune nationaliste endosse le bel uniforme rouge du soldat canadien, et pendant douze jours il apprend le maniement des armes et fait l'exercice.

Or, Messieurs, pourquoi ne serait-il pas permis à un autre jeune Canadien de prendre du service dans la marine, aussi bien qu’à ce jeune nationaliste de prendre du service dans la milice? Pourquoi ne serait-il pas permis à un autre jeune Canadien - d’endosser l’uniforme bleu du marin, puisqu’il est permis à ce jeune nationaliste d’endosser b uniforme rouge du soldat!

Pourquoi ne serait-il pas permis à ce jeune Canadien de faire la manœuvre sur le pont d’un navire, quand ce jeune nationaliste fait 1 exercice sur le plancher des vaches, pour me servir d’une expression de Rabelais?

Messieurs, il y a parité dans les deux cas, les deux services se complètent 1 un l’autre.

Nous connaissons bien le service de la milice, abordons maintenant l’examen de la loi du service naval.

Le service naval sera volontaire.

Taissez-moi vous dire d’abord que d apres la loi du service naval ce service est purement volontaire purement volontaire, rien de compulsoire.

Je sais que les jeunes nationalistes qui parcourent le pays en ce moment, qui vont de porte d’église en

porte d’église, affirment .que d’après la loi du service naval, tout citoyen du sexe masculin, depuis dix-huit ans jusqu’à soixante ans, peut être appelé à prendre place sur les navires de guerre; et, à cette pensée, ils ont la frousse - — - ils ont peur d’avoir peur.

Il faut rassurer ces jeunes âmes, et je suis bien aise de leur dire que leurs craintes ne reposent sur aucun fondement. Je suis bien aise de leur dire que, même si le pays était engagé en guerre, même pour défendre le territoire, ils ne seraient jamais — jamais — appelés à servir. Je ne voudrais pas égratigner leur peau. On les laisserait à la maison, avec les femmes et les enfants.

Messieurs, on peut pardonner à de jeunes étudiants de pareilles incartades de langage, mais quand des hommes comme M. Monk et M. Bourassa viennent débiter de pareils côq-à-l’âne, c’est, en vé- , rité, abuser du public et s’en moquer. Ce serait odieux si ce n’était encore plus comique qu’odieux.

Messieurs, je prends un discours prononcé ^dernièrement par M. Bourassa à Ste-Anne de la Pérade U) — j’y ai fait allusion tout à l’heure. Il y a deux versions de publiées de ce discours; jë ne parlerai pas de la première, mais je vais prendre simplement la version corrigée. Or, dans la version corrigée, voici ce que dit M. Bourassa.

(i) Il y a ici erreur de mémoire, ce discours a été prononcé à Grand-Mère.-

“Ira qui voudra sur ces navires”, disent les défenseurs de la loi. Erreur encore ! sans doute, contrairement à la loi sur la milice, la loi navale ne contient aucun article de conscription navale. Te gouvernement n’aurait pas osé dévoiler sitôt ses projets. Mais si on accepte le principe posé par M. Taurier, que partout où l’Angleterre) est en guerre le Canada est en guerre, croyez-vous qu’on en restera longtemps là? Si le gouvernement ne trouve pas assez de volontaires pour la flotte, il lui faudra bien trouver un moyen quelconque de l’équiper. Puis, si le Canada envoie ses matelots se faire tuer en Europe ou en Asie, en Afrique ou en Océanie, pourquoi n’y enverrait-il pas ses miliciens ? Et ainsi, peu à peu, nous serons plongés dans cet abîme du militarisme que M. Taurier lui-même dénonçait comme un crime et un suicide national en 1902.”

Messieurs, dans le premier compte rendu du Devoir , on lisait en toutes lettres que M. Bourassa avait affirmé que l£ service était compulsoire et obligatoire. Ici il ne l’affirme pas, il l’insinue simplement. Mieux que cela : il prophétise que la chose va arriver.

Quelle raison a-t-il de parler ainsi? Je pourrais bien dire à M. Bourassa que s’il arrivait au pouvoir il rétablirait la loi de la tenure seigneurale; je pourrais bien dire à M. Bourassa que s’il arrivait.au pouvoir' il ferait passer une loi pour retirer les capitaux canadiens-français des banques anglaises.

M. Bourassa vous dira: Oui, mais j’ai répudié cette doctrine-là.

Eh bien, Messieurs, il est temps que M. Bourassa apprenne — - s’il ne le sait pas, il devrait le savoir — que nous aussi nous avons répudié la doctrine qu’il nous attribue, lorsqu’il nous prête l’intention de rendre le service compulsoire.

M. Bourassa devrait savoir, s’il ne le sait pas, que la chose a été proposée en Chambre, au . mois d’avril dernier, par un député de la gauche, le ma j or Currie, député de Simcoe-Nord, qui voulait appliquer à la marine le service compulsoire de la milice.

Pas de mesures coercitives.

Messieurs, pour qu’il n’y ait pas d’équivoque sur ce point, permettez-moi de vous citer ici le ’angage même de M. Currie. C’était au mois d’avril dernier. M. Currie s’exprimait ainsi :

‘‘Puisque nous sommes sur le point d’établir une marine et qu’il va nous falloir probablement plus d’hommes qu’il n’y en a d’enrôlés à l’heure qu’il est, le premier ministre ne ferait-il pas bien de mettre à l’étude les méthodes adoptées dans d’autres pays pour trouver ce plus grand nombre d’hommes? A vrai dire, notre marine est faible, elle ne se compose que de vaisseaux-écoles.

“Supposons qu’il devienne impossible de trouver des hommes qui aient servi dans la marine pour remplacer, nar exemple, les déserteurs en temps de guerre, quelles mes-ues le gouvernement prendra-t-il pour .obtenir le nombre voulu ? Serat-il inséré dans cette loi, comme pour la milice de terre, une disposition qui autorise l’enrôlement forcé par tirage au sort?

Sir Frédéric Borden, mon collègue, le ministre de la Milice, répondit ainsi:

“Cette disposition de la loi relative au tirage au sort n est jamais appliquée,' sauf en temps de guerre. Je suppose quelle demeurera lettre morte.

M. CURRIE : Le ministre le sait, pareille disposition a été appliquée à la milice dans la Grande-Bretagne j en fait, elle a été appliquée ici durant la guerre de 1812. Elle est dans l’ordre des choses possibles, et en édictant pareille mesure législative- il ne faut pas fermer les yeux et élaborer une loi illusoire, il faut faire une loi qui sera d’une réelle utilité en cas de danger. C’est en temps de paix qu’il faut edicter pareille loi.” #

Et voici ce que je répondis au major Currie.

“L’hon. député ne sera jamais, je regrette d avoir a le dire, un homme modéré. Il va d’un extrême à 1 autre. Au début, il était carrément hostile à ce projet de loi, et aujourdhui il demande le service obligatoire. Je le déclaré, nous n entendons nullement insérer dans ce projet de loi de disposition coercitive. Nous ne craignons pas de courir les risques et. je crois réellement que cette loi sera si populaire que, s il y avait lieu d’user de coercition, ce serait, nôn pas pour recruter des volontaires, mais pour les écarter.”

M.’ CURRIE: “A mon avis, les deux forces, l’armée et la marine, devraient être l’obj et du même traitement, et je suggère au 'premier ministre de retirer les articles de la loi de a milice touchant le tirage au sort. Tous ceux qui portent l’uniforme au Canada savent qu’ils peuvent etre appelés au service de campagne, et les jeunes gens savent qu ils sont tenus au service. Pourquoi créer une exception pour la marine.

qtR WILFRID LAURIER : “ L’hon. député prétend qu’il faut éliminer de la loi de la milice les articles relatifs a 1 enrôlement forcé. Comme, depuis un siecle, il ny a pas eu de tirage au sort obligatoire au Canada, nous ne rayerons pas cet article de la loi; nous l’y laisserons sommeiller, a titre de lettre morte, et sans application pendant encore un siecle.

Messieurs, c’est en face de cette déclaration de notre politique, que nous ne voulons pas appliquer à la marine la disposition coercitive de la milice, que les nationalistes qui nous combattent crient bien haut que nous allons établir le régime compulsoire. Avec des arguments comme ceux-là, on peut arriver à tout.

Mais il y a autre chose encore. Tout le monde sait qu’il est possible de prendre un homme des champs et de le faire entrer dans l’armée, (de lui. mettre un fusil entre les mains), et d’en faire un bon soldat. Ua Révolution française en a été un exemple frappant. En 1792, des milliers et des milliers de jeunes gens, qui n’avaient jamais touché un fusil se rangèrent sous les drapeaux pour repousser l’invasion, et ces jeunes gens devinrent les premières troupes du monde. Et dans notre pays, en y 1812, il y eut un service obligatoire; on prit des jeunes gens des champs, on les mit sous les armes, et ce furent ces nouvelles recrues qui gagnèrent la bataille de Châteauguay.

Messieurs, on peut faire un soldat avec un homme des champs sans apprejntissage préalable ; mais mettre cet homme sur le pont d’un navire et en faire un marin, la chose est simplement absurde, et si M. Bourassa avait réfléchi tant soit peu, il aurait vu que la supposition qu’il nous prête n’a pas seulement le sens commun.

Ainsi, Messieurs, avais- je raison de vous dire au début de ces remarques : Tes assertions avec lesquel-

les on combat notre projet sont aussi fausses qu’absurdes, et aussi absurdes que fausses.

Le Canada et les guerres de l’Empire.

Maintenant, abordons un autre point. On dit et on répète dans les campagnes que notre marine, d’après les dispositions de la loi, va être obligée de prendre part à toutes les guerres de la Grande- Bretagne. Je suis informé qu’il y a bien des pleurs de versés aux portes des églises, de ce temps-ci, sur le sort de nos pauvres jeunes gens qui vont devenir de la chair à canon. Je suis informé que les nationalistes affirment que tous les jeunes gens vont être forcés de monter sur les navires de guerre, et que tous les navires de guerre vont être forcés de prendre part à toutes les guerres de la Grande- Bretagne. Et pour ajouter à l’horreur de cette perspective on a fait des calculs par lesquels il appert que la Grande-Bretagne est en guerre tous les quatre ans.

Messieurs, Cicéron avait coutume de dire que de son temps, dans l’ancienne Rome, deux argures ne pouvaient se rencontrer sans se rire au nez. Je suis convaincu que deux castors, après une de ces assemblées, ne peuvent pas se rencontrer sans pouffer de rire également.

Qu’est-ce que veut dire, Messieurs, dans la logique nationaliste, cette assertion que l’Angleterre est en guerre tous les quatre ans? Lorsqu on fait

cette assertion, accompagnée de l’autre assertion que nous allons être obligés de prendre part à toutes les guerres de la Grande-Bretagne, si cela veut dire quelque chose, cela veut dire que la flotte anglaise a été en guerre tous les quatre ans. Cela veut dire que notre marine va être également en guerre tous les quatre ans.

Examinons un peu l’histoire. Combien y a-t-il de temps que la marine anglaise a livré une bataille navale? Y a-t-il quatre ans, comme on serait tenté de le croire d’après la logique nationaliste? y a-t-il huit ans? y a-t-il douze ans? y a-t-il seize ans? y a-t-il vingt ans?

Messieurs, à part la bataille de Navarin, qui eut lieu en 1827, entre les flottes combinées de l’Angleterre, de la France et de la Russie contre la flotte ottomane, pour assurer l'indépendance de la Grèce, et à part quelques engagements insignifiants dans les mers de Chine, qui ne furent pas des batailles, et le bombardement d’Alexandrie, en 1882, qui ne fut pas une bataille non plus, la flotte anglaise n'a pas livré une bataille navale depuis le 21 octobre 1805, jour de la bataillle de Trafalgar.

C’est avec des insanités de cette espèce que l’on vient combattre notre projet. Si la marine anglaise n'a pas livré une seule bataille depuis 1805, depuis le 21 octobre 1805, en supposant que notre marine fût obligée de prendre part à toutes les guerres, à toutes les batailles de la flotte anglaise, je crois que nos jeunes nationalistes pourraient vivre en paix,

et qu'ils auraient le temps d’arriver jusqu’à l’âge de Mathusalem avant d’avoir à prendre les armes.

Mais, est-il vrai de dire, d’après cette loi de la marine, que notre flotte une fois organisée sera obligée de prendre part à toutes les guerres de l’Empire? Messieurs, voici la loi. — Le contrôle, d’après cette loi de la marine canadienne, appartient au gouvernement du Canada, et voici la clause 23 de la loi qui était la clause 18 du bill :

“ En temps critique, le gouverneur en conseil peut mettre la marine ou en mettre toute partie que ce soit, à la disposition de Sa Majesté pour service général dans la marine royale.”

Le gouvernement du Canada, le Parlement du Canada, le peuple du Canada, peut mettre notre marine au service du Roi, mais personne autre ne peut le faire. Venir nous dire que notre marine est obligée, d’après cette loi, de prendre part à toutes les guerres de l’Empire, c’est donc simplement, encore une fois, se moquer du public.

Messieurs, j’ai béféré à un discours de M. Bourassa. Je pourrais y référer encore; l’argument sur lequel il se base pour dire que notre marine sera obligée de prendre part à toutes les guerres de l’Empire, c’est que j’ai déclaré, en présentant cette loi, que lorsque l’Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre. La chose est vraie, c est la conséquence de notre dépendance de la couronne britannique.

C’est une règle de droit international, que quand une nation est en guerre, toutes ses possessions sont sujettes à attaque.

En voulez-vous une preuve? nous en avons eu une de nos jours, et d’une manière éclatante, dans la guerre des Etats-Unis et de l’Espagne.

En 1898, les Etats-Unis déclarèrent la guerre à l’Espagne dans le but d’assurer l’indépendance de Cuba; l’indépendance de Cuba fut assurée presqu’immédiatement; mais ils envoyèrent aussi une escadre aux Philippines et ils s’en emparèrent?

Ils auraient pu envoyer leurs flottes à Cadix ou sur n’importe quel autre point du territoire espagnol. C’est la même chose pour nous. Du moment que la Grande-Bretagne est en guerre, nous sommes exposés à l’attaque.

S’en suit-il que, parce que nous sommes exposés à l’attaque, nous allons prendre part à toutes les guerres de l’Empire? Pas le moins du monde.

Nous n’y prendrons part que si nous le jugeons à propos.

Nous défendrons notre territoire s’il est attaqué, certainement. Ce sera alors une nécessité. Si notre territoire n’est pas attaqué, notre participation à la guerre est entre nos mains.

Supposons qu’il y ait une guerre entre l’Angleterre et la Russie, et que la Russie envoie une flotte attaquer la Colombie Anglaise. Nous serions obligés de défendre la Colombie Anglaise. Supposons que l’empereur de Russie jugeât à propos d’en-

voyer une flotte dans le Saint-Laurent, nous serions obligés de défendre notre territoire. Supposons que nous dussions prendre part à la guerre, ce serait au peuple, ce serait au gouvernement, ce serait au Parlement du Canada de décider la question.

Quand la loi a été discutée, j ’ai déclaré que c’était une erreur de supposer que nous serions obligés de prendre part à toutes les guerres de l’Empire.

Il vaut mieux peut-être, sur ce point, que je vous donne le résumé d’une discussion qui a eu lieu en Chambre à ce sujet. Cela vous fera mieux comprendre la question.

Sur cette question de l’article 23, “ la Marine sera mise à la disposition de Sa Majesté, en cas de danger ”, le chef de l’opposition m’adressa cette question :

M. R L. BORDEN.— J’aimerais savoir ce qui arriverait en cas de guerre ou en temps de crise si le Gouverneur en conseil ne mettait pas la marine à Ta disposition de Sa Majesté.

Voici ce que je répondis au chef de l’opposition. J’attire l’attention de tous ceux qui m’écoutent sur cette réponse-là :

“Alors, la marine ne prendrait pas part à la guerre, et resterait inactive.”

Cette réponse ne satisfit pas M. Borden, et voici comme il revint à la charge:

“M R. L. BORDEN. — A moins que le Canada ne soit indépendant, on ïïe peut ejnpêcher qu’il prenne part à une guerre. Ces navires ne sont pas sur terre ils sont sur la mer et il n y

a qu’un océan, il entoure le globe et tous les continents. Je me rends compte que les troupes de terre pourraient rester au Canada pendant des hostilités qui se passeraient ailleurs que dans notre pays. Je puis comprendre qu’elles ne soient pas appelées à prendre part à ces hostilités, mais que notre force navale puisse rester pratiquement neutre, dans le cas d’une guerre avec une puissance maritime, voilà ce qui dépasse la portée de mon intelligence.”

M. Sproule intervient dans le débat par ces paroles :

M. SPROULE. — Le premier ministre a dit que, lorsque 1 Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre.

Et voici ma réponse:

‘ Sans doute, lorsque l’Angleterre est en guerre, le Canada est en guerre, mais il ne s’ensuit pas que le Canada soit obligé de prendre part à toutes les guerres de l’Angleterre.

Ces guerres peuvent avoir lieu dans des pays très éloignés du Canada. Elles peuvent être de telle nature que le Canada n y ait aucun intérêt. Elles peuvent être très graves et sans importance. Si le gouvernement du jour ne fait, pas son devoir comme l’entend la population ou une partie des citoyens, il pourra être attaqué, mais sur ce point comme sur les autres, le gouvernement actuel est prêt à faire son devoir, et il le fera à ses risques et périls, et avec la conscience de sa responsabilité envers le Parlement.”

Maintenant j’arrive à ceci: j’avais dit que, si l’Angleterre était en guerre comme elle l’était dansla guerre de Crimée, et si j’étais encore au pouvoir, le Canada ne prendrait pas part à cette guerre.

J avais déclaré que, si l’Angleterre envoyait une flotte comme a Alexandrie en 1882, le Canada ne

prendrait pas part à cette guerre, et je continuai ainsi :

“Je réponds pour ce côté de la Chambre (la droite) que nous ne devrions pas prendre part à des guerres de ce genre, et qui sera le juge si Ton doit y prendre part ou non ? Si nous acceptons la véritable doctrine tory défendue par mon honorable ami (M. Borden), qu’une marine canadienne doit faire partie, en toute circonstance, de la marine impériale, mon honorable ami (M. Lennox) aurait raison. Mais si nous acceptons l’autre opinion que nous ne devons pas agir automatiquement dans une affaire de ce genre, mais que nous avons le droit de juger par nous-mêmes s’il est ou s’il n’est pas de notre intérêt de prendre part à une guerre, alors nous devons forcément conserver ce contrôle entre nos mains. Monsieur l’Orateur, il n’y a qu’une opinion sur ce point. Le peuple canadien n’aime pas la guerre. Un ne 1 entraînera pas lâchement dai s une guerre, surtout dans une guerre comme celle à laquelle mon honorable ami de Sdkirk (M. Bradbury) croit que nous devrions participer. Mais le peuple canadien sera toujours heureux de prendre part à une guerre dans laquelle la suprématie de l’Angleterre serait en jeu. Comment peut-on déterminer cela ? Il n’y a qu’un moyen de le décider : c’est de s’en remettre à la volonté du Parlement, à la volonté du

peuple.”

Voici en conclusion quelle est notre politique. Notre marine est entièrement sous notre contrôle. Elle ne peut tirer un seul coup de canon à moins que le Parlement ne l'ordonne. Et à cause de cette disposition, pendant qu’ici nous sommes accusés de trahison envers notre pays, dans la province d Ontario, comme je l'ai dit tout à 1 heure, nous sommes accusés de trahison envers l’Angleterre. Les accusations de trahison ne m’effraient pas; j’y suis habitué. Quelles viennent d’un côté ou de l’autre, je vous ai nettement exposé le seul terrain sur lequel nous avons placé la loi que j’ai 1 honneur de défendre devant vous.

Le coût de là Marine.

Passons à un autre point: le coût de la marine canadienne. Ah! sur ce point également j’ai entendu bien des pleurs; j’ai vu couler bien des larmes. On nous a dit que nous allions être obligés d’emprunter, de taxer le peuple canadien pour subvenir aux frais de la marine.

Messieurs, il y a marine et marine comme il* y a fagot et fagot.

L’Angleterre, la France, l’ Allemagne, dépensent aujourd’hui en armements militaires, tant sur mer que sur terre, 50 p. c. de leurs revenus. Je ne demande pas 50 p. c. du revenu du Canada pour l’appliquer à cette marine.

Combien allons-nous prendre sur le revenu du Canada ?

Les grandes puissances prennent 50 p. c. Allonsnous prendre 25 p. c. ? Non. Allons-nous prendre 20 p. c. — 15 p. c. ? Pas même 15 p. c., ni 10, ni 5. Nous allons prendre trois millions par année. Nous avons eu l’an dernier cent millions de revenu, ça fait juste trois pour cent que nous allons prendre pour subvenir aux besoins de la marine; trois pour cent du revenu.

On nous dit que nous allons emprunter, on nous dit que nous allons taxer, mais, Messieurs, l’année dernière, nous avons eu un surplus de vingt millions; cette année nous allons peut-être avoir vingt-, cinq millions de surplus.

Supposons que le surplus soit cette année comme l’année dernière de vingt millions, c’est le plus bas chiffre, il restera encore dix-sept millions à votre crédit. Croyez-vous qu’il y a là de quoi effrayer même le plus pauvre contribuable ?

Arguments contre la marine.

Les arguments qu’on oppose à la loi sont absurdes et dans quelques années, lorsque l’horizon sera éclairci, on sera étonné qu’il se soit trouvé des hommes à l’esprit assez tortueux pour faire de cette question un épouvantail.

Quand les nationalistes viennent vous dire que nos jeunes gens vont être obligés de monter sur des navires de guerre, ils disent une chose absurde et fausse.

Personne ne montera sur ces navires que celui qui voudra y monter. Les jeunes gens qui prendront du service savent qu’ils ne sont pas obligés de prendre part à toutes les guerres de l’Angleterre; mais les jeunes gens qui prendront du service savent qu’ils peuvent être appelés par le peuple du Canada, par le Parlement du Canada, quand ce parlement jugera à propos de prendre part aux guerres de l’ Angleterre.

Mais, Messieurs, s’il y a des jeunes gens qui veulent ainsi' servir leur Roi et leur pays, de quel droit voudrait-on les en empêcher? Les nationalistes n’iront pas, c’est entendu; ils ne voudront pas y aller,

je crois qu’il vaut mieux les laisser à la maison; ils ne feraient pas de bons soldats, j’en suis sûr. Mais pourquoi voudraient-ils nier aux jeunes gens qui voudraient entrer dans ce service pour défendre leur Roi et leur pays le droit de servir leur pays de cette manière? Au nom de quel principe de droit les nationalistes viendraient-ils dire : Nous ne voulons pas y aller et nous ne voulons pas que vous y alliez non plus.”

Quelles gens, et quelle liberté est-ce cela? Qu’ils ne veuillent pas y aller, c’est dans l’ordre, mais qu’ils veuillent m’empêcher, moi, de servir mon Roi et mon pays, c’est ce que je ne permets à personne.

A ce sujet, Messieurs, on parle souvent de l’envoi des contingents en Afrique et de la part que nous avons prise à la guerre du Sud- Africain en 1899. Vous remarquerez cependant qu’on ne parle jamais de cette guerre dans les assemblées où M. Monk est présent. Et pour cause. C est que M. Monk approuvait notre politique sur ce point.

Je ne dis pas cela comme le meilleur argument à l’appui de notre politique, mais au contraire, même malgré l’appui de M. Monk, je maintiens que nous avons eu raison.

Il y avait des jeunes gens qui voulaient aller défendre leur roi dans le Sud-Africain. De quel droit aurions-nous voulu les en empêcher?

Il ne faut pas oublier les conditions dans lesquelles était alors le Sud-Africain.

Il y avait alors dans ce pays un parti politique qui

était représenté par le président Kruger or, ce dernier ne voulait avoir rien de commun avec la population britannique, et voulait séparer la population hollandaise de la population britannique. Ce parti avait contre lui le général Joubert et le général Botha, qui, eux, réclamaient pour la population britannique les mêmes droits que pour la population hollandaise, et si à la dernière élection qui eut lieu au Transvaal, au lieu du président Kruger, le général Joubert eût triomphé, si cette élection avait donné une majorité aux idées libérales, la guerre africaine n’aurait pas eu lieu.

Mais, malheureusement, ces théories de M. Kruger prévalurent ; la guerre fut déclanchée, et ceux qui avaient combattu la politique de M. Kruger furent les premiers à venir de l’avant ; au premier rang, le général Joubert, le général Botha, et, lorsque Kruger, qui avait amené la guerre et précipité la tempête, eut pris la fuite, les' Joubert et les Botha et d’autres continuèrent la lutte pour assurer à la population hollandaise le maintien des institutions britanniques, et nous avons maintenant la satisfaction de voir le général Botha devenu premier ministre de la Couronne dans son pays.

ATessieurs, contemplez ce qu’il y a de grandeur dans cette situation, et remarquez bien qu’il y a là également une leçon pour nous.

Voyons maintenant ce qui fut pour nous l’idée inspirative, en formant cette défense navale que nous voulons développer. Le motif poûr lequel

nous avons cette défense navale, ce n’est pas que nous craignions la guerre, mais nous avons mille milles de côtes sur l’Atlantique, et nous avons mille milles de côtes sur le Pacifique, nous aurons le chemin de fer de la Baie d’Hudson à six cents milles des côtes du St-Laurent. Nous avons le terminus du Transcontinental à 600 milles de tous nos établissements actuels sur la côte du Pacifique. Nous sommes obligés d’avoir des patrouilles dans ces eaux lointaines pour la protection des capitaux et des entreprises qui 1 y seront bientôt engagés.

Je ne crains pas la guerre. Je crois, Messieurs, que la guerre entre pays civilisés, que le conflit à mains armées entre les nations civilisées devient de plus en plus rare.

Il y aura cent ans bientôt que nous n’avons pas eu de guerre et j’espère qu’avant longtemps, nous et nos voisins, nous nous entendrons pour célébrer ces cent ans de paix entre deux nations voisines.

La démocratie et la guerre.

Les conflits à mains armées deviennent de- plus en plus rares, et d’abord pourquoi? Parce que la civilisation fait des progrès constants, parce que les moyens de transport s’améliorent de plus en plus, parce que les communications deviennent de plus en plus faciles et permettent aux nations de se rapprocher les unes des autres, de se mieux connaître, et, enfin, parce que la démocratie a maintenant voix délibératrice dans tous cés pays libres.

Non pas que je pense que la démoçratie soit plus sage ou plus impeccable que n’importe quelle autre classe de la société. La démocratie se compose d’hommes comme toutes les autres classes, mais la démocratie, plus que toute autre classe, déteste la guerre parce que l’ expérience des siècles nous a appris que ce sont les pauvres et les humbles qui souffrent de la guerre avec le plus de rigueur.

Aujourd’hui, notre ancienne mère patrie, la France, est gouvernée par la démocratie, et soit dit sans vouloir faire de réflexion sur le "gouvernement de la France, si cette démocratie peut faire des fautes que nous ne pouvons comprendre avec les saines idées de liberté que nous professons ici, nous devons cependant admettre que cette démocratie a déjà à son crédit d’avoir opéré un rapprochement avec l’Angleterre. Il faut reconnaître que sur ce point la démocratie française a étéFien secondée en haut lieu en Angleterre ; car, messieurs, ce n’est pas un fait historique, ce n’est pas un fait qui est maintenant authentiquement dans l’histoire, mais c’est un fait que j’ai entendu répéter à Londres par des témoins que je crois compétents, que lors de l’incident du Fashoda, alors que l’orgueil froissé de part et d’autre pouvait anrener une rupture eqtre les deux pays, la vieille reine, cette noble femme qu’était la Reine Victoria, dit à ses ministres que, plutôt que de voir une guerre entre la France et l’Angleterre, elle aimerait mieux mourir.

Il était réservé, non pas à cette noble femme, mais

à son fils, le Roi Edouard VII, qui est mort avec le plus beau titre que jamais roi ait reçu dans l’histoire le titre d’Edouard VII le Pacificateur, il était réservé, dis-je, à ce roi d’obtenir ce rapprochement, cette entente tellement cordiale entre les deux pays, que maintenant personne, tant en France qu’en Angleterre, ne peut concevoir qu’il y ait une guerre entre ces deux pays, et qu’une telle guerre serait , aussi criminelle qu’une guerre civile.

Le point noir, à l’heure actuelle, c’est l’Allemagne ; mais son gouvernement devient de plus en plus démocratique, et il est permis d’espérer que là aussi interviendra une entente cordiale entre h Angleterre et l’Allemagne, comme l’entente entre l’Angleterre et la France.

Messieurs, je veux vous parler maintenant de ce qui n’est pas contenu dans la loi.

Nous ne sommes obligés de prendre part à aucune guerre, mais cependant je déclare que, s’il y avait des guerres — je ne veux pas, Messieurs, d’équivoque sur ce point,— je suis ici pour défendre la politique que nous préconisons, s'il y avait une guerre dans laquelle la suprématie navale de l’Empire serait mise en péril, je serais d’opinion moimême, — et je ne veux pas que d’autres en soient blâmés, parce que j’en prends la responsabilité — •

je crois que nous devrions aider l’Angleterre de toutes nos forces.

Voilà, Messieurs, la position.

Allons plus loin encore dans l’examen de cette question.

Les deux éléments dp la race canadienne .

U est important, Messieurs, à l’heure qu’il est, de bien apprécier la portée de la politique nationaliste ou qui se prétend nationaliste; c’est de constituer un parti qui se composerait exclusivement de Canadiens-français. Je crois que cette doctrine serait la contradiction de toutes nos traditions. Notre devoir est de prendre part aux luttes de notre pays, de défendre les droits non seulement de la province, mais les droits des autres provinces également. Du moins c’est là, d’après moi, ce que j’estime être les droits et les devoirs qui nous incombent, et ceci, si nous consultons l’histoire, est certainement conforme à toutes les traditions de notre race.

Quand nos ancêtres eurent à revendiquer leurs droits, les Canadiens-français ne placèrent pas leur cause simplement sur la question de race, ils placèrent leur cause sur ces principes d’éternelle vérité et d’immuable justice qui font appel à la conscience de tous les hommes, et, de cette manière, messieurs, ils reçurent l’appui sans lequel ils n’auraient pu réussir l’appui de toute l’opinion libérale de la population britannique.

Voilà, Messieurs, ce que l’histoire nous enseigne. Lorsque Papineau revendiquait les privilèges que nous avons maintenant mais que nous n’avions pas sous! l’ancienne constitution du BaiLCanada, quel est l’homme qui lui donna le secours le plus efficace? Cet homme, Messieurs, n’était pas un

Canadien-français, c’était John Neilson, c était un Ecossais. Lorsque la lutte fut poussée jusqu à la rébellion armée, lorsque à Saint-Denis les patriotes, une poignée d’habitants, avec quelques citoyens de cette ville, résistèrent pendant tout un jour à des troupes dont quelques-unes . avaient, à Waterloo, brisé jusqu’à la Vieille Garde, sous les yeux du plus grand capitaine de tous les temps, qui donc commandait les patriotes? Messieurs, ce n’était pas un Canadien, c’était un Anglais, c'était le docteur Wolfred Nelson.

Lorsque Lafontaine demandait le rétablissement de la langue française, dans une Assemblée où quatre-vingt-dix pour cent de la députation étaient d’origine française, qui donc lui donna l’appui dont il avait besoin, si ce n’est un Irlandais, c’est-à-dire Robert Baldwin?

Lorsque le gouvernement Lafontaine-Baldwin demandait l’indemnité pour les victimes de la répression violente de l’insurrection de 1837, et que les tories répondaient, non pas avec des arguments, non pas avec des paroles, mais par l’incendie, quel est l’homme qui voulut protéger et défendre le droit de cette minorité et dont la voix fut étouffée par l’incendie?» C’est un Irlandais, c’est Samuel H. Blake.

M. Lafontaine lui -même, dès 1841, dictait aux Canadiens-français la conduite à tenir, lqrsque dans

une adresse mémorable aux électeurs de Terrebonne, il prononçait ces paroles qui sont à retenir :

“Il est de l’intérêt des réformistes des deux provinces de se rencontrer sur le terrain législatif dans un esprit de paix, d’union, d’amitié et de fraternité. T’unité d’action est nécessaire plus que jamais.”

Eh bien, messieurs, remarquez ces paroles, elles datent du commencement du régime parlementaire, elles sont du plus grand homme d’Etat que le Canada français ait produit : Lafontaine, et ce qu’il demandait; c’était l’uhion des réformistes, des deux provinces du haut et du bas Canada, dans un esprit de paix, d’union, de fraternité.

Messieurs, j’arrive maintenant au terme 'de ma carrière. Voilà quarante ans que je suis dans l’arène et voilà quel a été depuis quarante ans mon évangile politique, je n’en ai jamais connu d’autre.

Maintenant, je n’ai pas besoin de vous le dire, j’ai l’honneur, comme vous, d’être de la race française. Je suis le chef dun parti où la race française est en minorité, et jamais, Dieu merci, je n’ai caché mon origine, je m’en suis toujours glorifié, et, Messieurs, je n’ai aucun mérite à le dire ici parmi mes co;mpatriotés, mais je l’ai souvent dît dans des assemblées anglaises, parlant la langue anglaise: la race à laquelle je suis le plus profondément attaché, c’est la race dans les veines de laquelle coule le sang qui coule dans mes propres veines. Mais, suivant le proverbe anglais : “ Blood is thicker than water ”, n’est-il pas naturel que j’aie plus de sympa-

thie pour les miens, pour ceux de ma race que pour les autres?

Cependant, les droits des autres races me sont tout aussi sacrés que les droits de ma propre race.

Le jour où mes compatriotes de langue anglaise trouveront à redire à ce cpie je proclame mon origine française, ce jour-là je dirai: “Messieurs, choisissez-vous un autre chef'f’ mais je n’entendrai pas ces paroles.

Voici vingt-trois ans que j’ai l’honneur d’être le chef du parti libéral. Quand je fus choisi en 1887, je pressai mes collègues de la Chambre des Communes de choisir un homme de la majorité: j’aimais mieux rester simple soldat dans la grande armée libérale que de prendre le fardeau de la responsabilité d’un parti où j’étais en minorité par ma race et par ma religion. Mais mes amis dans la Chambre des Communes, quelques-uns de ceux qui sont ici avec moi sur cette estrade, m’ont dit: “Non, le' parti libéral ne connaît pas de distinction de race ou de religion, nous sommes tous sur un pied d’égalité dans ce pays.”

Oui, si nos droits comme Canadiens-français, étaient en péril, mes collègues anglais se lèveraient tous pour défendre ces droits, et si les droits de nos concitoyens d’origine anglaise étaient en péril, je viendrais m’adresser à vous, Messieurs, et vous les défendriez comme vous défendriez les vôtres.

La question de l’ Immigration.

Permettez encore un mot ou deux :

On m’accuse parmi vous d’être un traître à ma race. Ceci, Messieurs, ne m’occupe pas beaucoup ; mais examinons deux questions sur lesquelles en ce moment je suis accusé de trahison pour des motifs bien différents. Je suis accusé de trahison dans cette province parce qu’on dit que je viole les droits de la race canadienne-française'en permettant l’immigration qui se fait vers le Nord-Ouest.

Nous avons cependant, suivi l’exemple des Etats- Unis qui, dans un siècle, sont devenus la nation la plus puissante du monde parce qu’ils ont ouvert leur territoire à tout ce qu’il y avait d’ambition dans le monde entier.

Pendant cent ans, c’est l’étoile américaine qui a resplendi dans le firmament. Eh bien! J’ai l’ambition, moi, que dans Cje vingtième siècle l’étoile vers laquelle se tourneront tous les regards, j’ai l’ambition, dis-je , que cette étoile soit l’étoile du Canada.

Nous avons peuplé le Canada de l’Ouest. J’aurais bien désiré pour ma part que l’émigration du Canada, de la province de Québec, au lieu de se diriger vers les Etats-Unis, se fût dirigée vers les provinces de l’Ouest. Il y a un million de Canadiens aux Etats-Unis, ils devraient être dans les nouvelles provinces.

Cartier avait rêvé de faire du Manitoba une nouvelle province de Québec, mais, par suite de certai-

nés circonstances, cette noble pensée n’a pas été exécutée. Vous le savez, nos compatriotes ne se sont pas dirigés du côté de l’Ouest, ils sont allés du côté des Etats-Unis. Pendant cinquante ans au, moins, l’émigration a été une plaie toujours saignante de la population canadienne.

Messieurs, cette plaie est fermée à. lheure qu il est. Il y a peut-être encore l’émigration des paroisses, mais l’émigration des paroisses ne se dirige plus à l’heure qu’il est aux Etats-Unis, elle s’en vient ici à Montréal où elle trouve du travail.

La raison de l’émigration qui s’est produite autrefois dans la province de Québec était que nous n’avions qu’un seul genre de travail à part les proféssions libérales. C’était l’agriculture, et tous ceux qui ne pouvaient ças vivre sur le sol allaient chercher du travail aux Etats-Unis. Aujourd’hui, ils viennent chercher du travail à Montréal. Votre population de Montréal a doublé depuis dix ans. Le nombre de vos usines- a doublé depuis dix ans, et demain, si vous le voulez, nous ferons le tour de toutes les nouvellés usines qui se sont ouvertes depuis dix ans, à commencer par les usines du Pacifique — Angus Shops, - — • nous interrogerons les gérants, les uns après les autres, et tous vous diront que le marché pour lequel ils manufacturent aujourd’hui, ce sont les provinces de l'Ouest , les populations que notre politique y a attirées.

Nous avons donc fermé cette plaie de l’émigration.

La réciprocité avec les Etats-Unis.

Messieurs, je suis accusé également d’être un traître à mon pays, d’être un traître à l’Empire, parce que nous allons dans quelque temps, je l’espère, ouvrir des négociations pour un traité de réciprocité avec les Etats-Unis.

Le premier devoir d’un pays, c’est de travailler à sa prospérité ; le premier devoir du gouvernement, c’est de travailler à la prospérité du peuple et d’ouvrir, si la chose peut se faire honorablement, cet immense marché qui nous est fermé, marché oii se trouve aujourd’hui la nation la plus riche du monde et pour laquelle nous pouvons produire énormément.

Messieurs, il est évident que l’ouverture de ce marché serait pour nous une source inépuisable de prospérité. Cependant il y a des gens qui disent que c’est une trahison. Je suis prêt à accepter ce reproche.

Lorsque nous sommes arrivés au pouvoir en 1896, j’envoyai deux de mes collègues à Washington pour essayer de négocier un traité de réciprocité. Nous fûmes reçus avec beaucoup de politesse, mais nous ne pûmes rien obtenir. Et de ce moment-la je déclarai que nous ne ferions plus de pèlerinage à Washington. Nous n’avons plus fait de pèlerinage à Washington depuis ce temps-là, mais l’hiver dernier il y a eu un pèlerinage de Washington à Ottawa.

Mais depuis lors, il a coulé de l’eau sous les ponts. Nous avons adopté une politique nouvelle,

politique de préférence envers l’Angleterre; cette politique a été un bienfait pour le commerce du Canada et nous n’entendons pas l’abolir.

' D’un autre côté, il ne faut pas oublier que nous sommes en arrière des Etats-Unis sur la route du développement industriel d’au moins cinquante ans. Il ne faut pas oublier ce fait-là, que bon nombre de nos industries ne pourraient pas soutenir la concurrence des Etats-Unis. Il faut savoir tenir compte des circonstances, mais ces circonstances exceptées, je crois qu’il est possible de faire un traité avec les Etats-Unis qui sera non seulement d’un grand avantagé pour nous, mais pour les Etats-Unis également, et je ne voudrais pas d’un traité à moins qu’il ne fût également profitable à l’une et à l’autre nation. - ' ' ■ .

Quatorze ans de pouvoir.

Maintenant, Messieurs, voici quatorze ans que nous sommes au pouvoir. Dans ces quatorze années, nous n’avons pas cherché à faire de la politique sensationnelle, nous avons cherché simplement à faire de la politique utile. Notre premier but a été de trouver du travail pour tous les bras et de donner la plus forte rémunération possible à ce travail, et je crois que nous avons quelque peu réussi.

Allez dans les compagnes à l’heure qu’il est. Interrogez les plus vieux cultivateurs ; demandez-leur s’ils se souviennent d’une époque où il y a eu autant de prospérité que durant les quatorze années qu’a

duré le gouvernement Laurier, et tous vous répondront qu’à aucune époque le cultivateur n’a été prospère et heureux comme il l’est maintenant.

J’arrive d'un long voyage dans les nouvelles provinces de l'Ouest. Je crois que si demain nous avions une élection générale, nous reviendrions avec même une plus forte majorité que celle que nous avons maintenant. Il y aura des déplacements par-ci par-là, mais le résultat total sera, ce que j’ose prédire.

Ce n’est pas à dire que je m’endorme dans cette pensée. J’ai appris, lorsque j’étais face à face avec un maître en politique, sir John A. Macdonald, qu’il n’y a rien de plus incertain qu’une élection, comme il avait coutume de le dire, ou qu'une course de chevaux. Je le sais, mais cependant, bien qu’il n’y ait rien de plus incertain qu’une élection ou une course de chevaux, si j’étais ce que les Anglais appellent un “ betting man ”, je crois que je gagerais sur le bon vieux cheval qui nous â conduits quatre fois successivement à la victoire.

Toutefois, messieurs, je vous le répète, je ne me fais pas d’illusion, la fortune populaire qui nous a été favorable jusqu’ici peut nous être défavorable; je ne le crois pas, mais c’est toujours possible; cependant, quel nue soit le sort quh nous attende, s’il plaît au peuple de nous enlever ce qu’il nous a donné, pour ma part je ne me plaindrai pas. Pas un murmure ne s’échappera de ma bouche, quoi qu’il puisse arriver. Il .y a une chose qu’on ne peut pas

m’enlever. On ne peut m’enlever ni ma fierté, ni ma dignité, ni mon courage. On ne peut pas m’enlever ce fait, désormais incontestable, que dans les quatorze années qu’a duré le gouvernement Laurier il y eu, comme le disait cette adresse qui m’a été présentée tout à l’heure, plus d’harmonie, plus de paix, plus de prospérité, plus de bien-être qu’à aucune époque antérieure de notre histoire.

Mon dernier mot à vous, électeurs de Montréal, à vous mes concitoyens de toute origine, à vous mes amis de toutes les parties de cette province, mon dernier mot à vous est que, sans vous préoccuper de ma personne, vous demeuriez encore et toujours fidèles à ces principes de progrès, de liberté, de tolérance et de justice qui ont assuré cette mesure sans précédent d’unité, d’harmonie, de bien-être et de prospérité. (Longue ovation à l’orateur).

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