AU MOMENT DE SON DÉPART POUR LA RUSSIE
Le 8 mai 1902, un épouvantable sinistre désolait notre colonie de la Martinique : la montagne Pelée faisait explosion sous l'action des forces volcaniques, et ses feux projetés au loin transformaient en quelques instants la florissante ville de Saint -Pierre en un amas de décombres informes où gisaient plus de trente mille cadavres, tous ses habitants.
Cinq jours après , alors que la France entière était plongée dans le deuil et l'horreur de cette catastrophe, M. Loubet partait pour Saint-Pétersbourg. S'il parut impossible de contremander à la dernière heure ce voyage depuis longtemps annoncé , on regretta du moins qu'on n'eût pas jugé à propos de rien supprimer des fêtes et des réceptions auxquelles le départ du président de la République devait donner lieu.
M. Loubet fut reçu solennellement à Brest. Trois ministres l'accompagnaient, parmi lesquels M. Waldeck-Pvousseau, président du conseil, et M. de Lanessan, ministre de la marine,
dont le décret supprimant les signes de deuil , en usage sur la flotte nationale le jour du vendredi saint, était encore tout récent. C'était donc bien une manifestation politique que l'on avait voulu. Les éloges que M. Loubet adressa à MM. Waideck - Rousseau et de Lanessan dans un discours où, par un étrange oubli, le nom de la Martinique n'était même pas prononcé , vinrent en faire ressortir la signification.
M. de Mun, quoique député du Finistère, s'était abstenu de prendre part à la réception du président de la République. Cette absence ayant été commentée diversement par la presse, il crut devoir en expliquer hautement les raisons dans la lettre suivante adressée au directeur de la Résistance, journal catholique de Morlaix.
Paris, 16 mai 1902.
Mon cher directeur,
Les journaux ont fait remarquer au public que seul, parmi les sénateurs et les députés du Finistère, je m'étais abstenu de paraître à Brest, samedi dernier, pour y recevoir M. le président de la République.
Je n'y étais pas, en effet, et je me serais borné à cette abstention silencieuse, si elle n'avait été soulignée par la presse. Dans ces conditions, je crois de mon devoir, vis-à-vis de mes amis, de faire connaître publiquement les raisons de mon attitude.
Je n'aurais pas manqué, comme représentant du département, d'aller saluer le chef de l'État, ainsi que je l'ai fait, il y a quelques années, pour M. Félix Faure, si sa visite à Brest avait pu conserver uniquement le caractère patriotique que semblait devoir lui assigner l'objet même de son voyage.
Mais la présence à ses côtés d'une partie des
membres du gouvernement donnait nécessairement à cette visite une tout autre portée.
M. Waldeck-Rousseau personnifie la politique jacobine et sectaire contre laquelle je n'ai cessé de lutter depuis trois ans, et que je suis résolu encore à combattre avec la même énergie, si elle doit se perpétuer.
Le nom de M. de Lanessan rappelle à tous les Bretons la douloureuse blessure infligée aux consciences religieuses par l'interdiction, sur les navires de la flotte nationale, des hommages traditionnels rendus le vendredi saint à la Majesté divine, et de tous les exercices du culte.
La venue de l'un et de l'autre dans ce pays de Léon, demeuré si chrétien, m'a paru rendre nécessaire une protestation dont, en la circonstance, l'abstention était à mes yeux la seule expression convenable et pratique.
C'est pourquoi je me suis tenu à l'écart des cérémonies officielles de mercredi dernier. Je ne trouve pas que j'aie sujet de m'en repentir, depuis que j'ai lu le discours surprenant par lequel, au banquet de la municipalité de Brest, il a plu à M. le président de la République de se solidariser entièrement avec la politique ministérielle en décernant à M. le président du conseil, pour la manière dont il a gouverné la France, un éloge enthousiaste, et à M. le ministre de la marine, pour le zèle qu'il a déployé dans ses fonctions, un témoignage de haute approbation.
Un souvenir donné aux malheureuses victimes de la Martinique eût été, je le crois, plus sensible au cœur de nos populations maritimes.
En tous cas, cette manifestation si contraire à leurs sentiments, en même temps qu'à l'usage constitutionnel , et si peu conforme aux espérances d'apaisement que M. le président de la République a fait entendre en terminant son discours, n'est pas de nature à me faire regretter de n'y avoir pas assisté.
Veuillez agréer, mon cher directeur, l'assurance de tout mon dévouement.
A. DE MuN.