‹ DiscoursChapitre 1 sur 1 · THE · texte numérisé non relu

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FOR STw,

MILE-END, Imprimerie de l'Institution des Sourds-Muets,

-«Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal.

Affiliée à l'Université Victoria.

0). LB Df^ Gd. Dbsjai^dins,

Professeur d'ophtliahnologie et de clinique ophthalmologique à l'Hôtel-Uieu.

Messieurs,

D'après une coutume, certes bien louable et que j'approuve moimême de tout cœur — excepté aujourd'hui cependant, — un des professeurs de l'Ecole est chargé de faire, au commencement de chaque nouvelle session, ce qu'on est convenu d'appeler le discours d'ouverture.

Cette année la tâche m'a été imposée.

Pour votre propre satisfaction et la mienne, j'aurais préféré de beaucoup qu'un autre vous eût adressé la parole, car dans des circonstances solennelles comme celle-ci, on devrait suivre la pratique généralement adoptée ailleurs, c'est-à-dire : choisir quelqu'un qui ait l'habitude et les aptitudes àe. faire des discours. Mais ici, il faut que chacun s'exécute à tour de rôle, et c'est pour cela que vous me voyez à cette tribune aujourd'hui.

Quoiqu'il en soit, Messieurs, c'est un devoir très agréable pour moi de vous souhaiter à tous la bienvenue ; à vous qui avez déjà passé quelques années avec nous, et qui venez reprendre vos études avec ardeur après un repos bien mérité ; à vous aussi qui entrez pour la première fois dans cette Institution.

En vous voyant réunis en aussi grand nombre à l'ouverture de cette quarante-sixième session de l'Ecole, il faudrait y mettre un peu de mauvais vouloir pour ne pas considérer que notre Aima Mater, vasAgré son âge avancé, n'a rien perdu de sa vigueur. Loin de là, on peut dire d'elle en toute justice : vires acquirit eundo.

Et pourtant, que de difficultés n'a-t-elle pas rencontrées dans sa longue carrière !

Mais elle est née d'un sentiment patriotique, et, à sa naissance, elle a été bénie par le grand évêque Bourget. C'est ce qui fait le secret de

sa force. L'Ecole jouit du privilège que possèdent toutes les œuvres de cet illustre prince de l'Eglise : c'est une œuvre solide et durable. Aussi les pertes cruelles et nombreuses qu'elle a éprouvées coup sur coup — huit de ses professeurs ravis par la mort en si peu d'années ! — l'ont affligée profondément sans doute, mais ne l'ont pas abattue.

Jusqu'à la fin de l'été, nous avons espéré que notre vénérable doyen, Mr le D"" Coderre, serait présent à cette fête de famille qui nous réunit ici chaque année et à laquelle il était toujours si heureux d'assister, quand l'impitoyable mort est venue l'enlever à notre affection et à la profonde estime de tous ceux qui l'ont connu. Il était le dernier survivant de ces patriotes éclairés et dévoués que l'Ecole à eu l'honneur d'avoir pour fondateurs ; notre doyen actuel, Mr le Dr d'Orsonnens, n'est venu que plus tard se joindre à eux, et leur prêter son précieux concours.

Mr le Président s'est chargé de faire l'éloge des grandes qualités de notre cher défunt, de cet homme de bien, de ce médecin modèle s'il en fut jamais. Certes, il fallait une bouche éloquente comme la sienne pour remplir cette tâche d'une manière digne de l'Ecole et digne de celui que nous pleurons aujourd'hui. ox-)— j,

Messieursy;cn iiacceptant de faire le discours d'ouverture, cette année, je ne dois pas vous dissimuler l'embarras dans lequel je me suis trouvé. J'ai hésité longtemps sur le choix du sujet que j'aurais à traiter : histoire de la médecine ? devoirs du médecin ? aperçu général des sciences médicales ? progrès nombreux et admirables réalisés dans ces sciences, principalement depuis un demi-siècle?... mais sur tout cela mes prédécesseurs à cette tribune vous ont dit de si belles choses, que je n'ai pas voulu — c'est un sentiment d'orgueuil, je l'avoue — m'exposer au danger de la comparaison.

J'ai donc choisi pour sujet de cet entretient une question qui n'a encore été touchée qu'en passant par mes collègues, une question des plus importantes à mon avis, et qui ne peut manquer de vous intéresser, je l'espère du moins.

• Cette question est celle-ci : Quelles sont les études préliminaires qui conviennent à l'étudiant en médecine, ou, si vous le voulez : Quelle préparation intellectuelle doit avoir celui qui désire embrasser une profession ?

Avant de vous décider à entrer dans la carrière médicale, vous n'avez pas manqué, j'en ai la conviction, de réfléchir sur l'importance du rôle que vous aurez bientôt à rempUr dans la société. Vous avez déjà commencé sans doute, au moins la plupart, à vous y préparer de loin par un bon cour d'études, afin de donner à vos facultés intellecituelles tout le développement qu'exigera l'étude comme aussi la pra-

tique de la médecine. Cette étude déjà si compliquée par la variété des matières sur lesquelles se porte notre enseignement, devient encore plus difficile à cause de la succession si rapide de nos cours. A moins donc d'être doués de talents tout-à-fait exceptionnels pour cette partie des connaissances humaines, il vous serait impossible de mener de front avec succès tant de recherches scientifiques, si vous n'apportiez au début de votre carrière une grande souplesse d'intelligence et une longue habitude du travail.

Ce n'est pas, en effet, pour entreprendre l'œuvre de la formation de votre esprit et de votre cœur, ni même pour réparer ce qui aurait pu être défectueux dans votre éducation que vous venez ici, mais pour trouver aux forces que vous avez acquises un champ d'action qui leur convienne ; et lorsque notre Ecole vous ouvrit ses portes, ce ne sont pas des enfants qu'elle a cru admettre à son foyer, ce sont des hommes. Oui, des hommes par la vigueur de l'esprit, par la fermeté du jugement, par l'énergie et la droiture de la volonté ; des hommes désireux de pénétrer tous les secrets de la science à laquelle ils se vouent et capables de les scruter à fond ; des hommes désireux d'embrasser tous les devoirs que leur profession leur impose et capables de les remplir ; des hommes enfin désireux de conquérir à leur position sociale toute l'influence qu'elle comporte, et capable d'exercer cette influence pour le plus grand bien de la religion et de la patrie.

Or cette influence, vous ne l'acquerrez que par votre probité, votre savoir, votre habileté, et cette science et cette probité vous ne l'aurez que si vous apportez à vos études une intelligence qui sache distinguer le vrai du faux, une volonté qui soit accoutumée de résister au mal pour ne suivre que le bien ; et cette volonté affermie et cette intelHgence éclairée, seul un cours complet d'études classiques saura vous les donner.

Ne vous étonnez pas, messieurs, de me voir plaider ici la cause des études classiques et de philosophie : l'avenir de notre art, l'honneur de notre profession en dépendent ; le bien être de nos patients, je dis leur bien-être physique et moral y est intéressé.

Et d'ailleurs est-il donc si rare qu'on entende aujourd'hui répéter dans notre pays le cri des démagogues du vieux monde contre les collèges classiques ? Manque-t-il à notre province de ces réformateurs qui veulent tout bouleverser dans nos anciennes méthodes d'enseignements ? Ne s'applique-t-on pas en certains quartiers à reprendre en sous-œuvre la triste expérience qui a si misérablement échoué en France et en Allemagne après avoir mis dans ces deux pays les fortes études à deux doigts de leur ruine ? Tous les jours on entend dire : moins de grec et plus de mathématiques ; laissons le latin aux gens d'église, donnez-nous un enseignement plus pratique, plus en rapport

avec les besoins de l'époque : c'est des sciences que nous avons besoin, c'est l'allemand, c'est l'anglais qu'il nous faut. Ces cris imités de d'Alembert, ces réformes calquées sur les essais de Jules Simon, ces nouvelles méthodes empruntées aux pires ennemis du catholicisme, tout ce mouvement désordonné d'esprits inquiets ou malveillants a déjà porté la confusion dans notre société, et l'on se demande s'il n'est pas déjà trop tard pour résister efficacement aux empiétements de ces systèmes qui mènent tout droit à l'ignorance.

Pourquoi ces réformes, pourquoi ces changements ? On parle des besoins impérieux de notre époque. Je sais bien que l'exercice des professions libérales subit les modifications des temps et des lieux ; mais depuis quand les enfants ont-ils remplacé les hommes dans la pratique du barreau ou de la médecine ? Or c'est des enfants qu'il s'agit, de la jeunesse qui fréquente les collèges, et à leur sujet il n'est qu'un besoin impérieux de notre époque, c'est de leur donner une éducation qui en fasse des hommes, qui les rende propres à embrasser la vocation qu'il plaira à Dieu de leur faire connaître. Qu'importe que les conditions de la vie aient changé pour rhomme, qu'il lui faille plus de mathématiques, de phisique et de chimie qu'il n'en avait besoin autrefois, l'enfant, lui, n'a pas changé, et en face de l'urgente nécessité qu'il y a de développer son entendement, de former son cœur, de faire son éducation, il est resté le même ; et pour opérer ce travail de formation, cette méthode-là devra être employée qui a toujours donné de bons résultats, et cette autre devra être rejetée qui n'a produit que des fruits abortifs. Or depuis des siècles on a fait avec succès, chez les peuples les plus civilisés, l'expérience de la méthode de formation intellectuelle par le cours classique, et de tout temps les plus illustres instructeurs de la jeunesse ont recommandé et mis en pratique l'étude des langues anciennes. Pourquoi ? Parce que le cours classique seul peut offrir aux jeunes intelligences ces exercices régulièrement gradués qui mettent en jeu simultanément toutes leurs facultés, et sont pour elles ce qu'est pour le corps une gymnastique savante et raisonnée ; parce que le cours classique seul peut offrir à l'enfant une nourriture saine, abondante et proportionnée à l'accroissement progressif de ses forces.

Les facultés de l'âme comme celles du corps ne se développent que par l'exercice, et pour que leur croissance ait toutes les conditions de la force, de la santé et de la souplesse, il faut que cet exercice mette en mouvement tous les ressorts, tous les jeux de l'âme ; il faut qu'il active à la fois et dans une mesure sans cesse agrandie l'intelligence, le jugement, la mémoire, l'imagination et la sensibilité.

Une méthode d'enseignement qui réunisse toutes ces conditions ne

s'improvise pas en un jour : elle est nécessairement le fruit de longues expériences, de profondes réflexions.

Cette méthode, nous la possédons. C'est celle que nous ont léguée les génies de l'antiquité, celle qu'ont perfectionée tant de maîtres ingénieux, tant de savants professeurs, tant de véritables amis de la jeunesse ; c'est celle que nous voyons en œuvre aujourd'hui dans nos collèges classiques vraiment dignes de ce nom. Or cette méthode exige comme instrument obligé de ses succès, l'étude du grec et du latin. Pourquoi encore ? Eh ! ne voyez-vous pas que ces langues possèdent, à l'exclusion de tous les idiomes modernes, les avantages de la fixité, de la valeur intrinsèque, de la richesse et de la fécondité, avantages si nécessaires à une bonne méthode d'éducation ?

Par l'études des langues grecque et latine l'enfant entre en communauté d'idées et d'expression avec tous les génies, tous les écrivains et tous les orateurs les plus parfaits des siècles de Périclès, d'Auguste et de St Jean-Chrysostôme, il est à l'école sous les maîtres les plus illustres de la pensée, et de cette conversation, de ce commerce de chaque jour, quelle noblesse de sentiments, quelle élévation de pensées ne doit-il pas retirer ; car il est dans la nature de l'enfant d'imiter tous ceux qui l'entourent et de se faire semblable à ceux qu'il fréquente.

D'ailleurs les pensées qu'il s'approprie, la politesse de langage qu'il s'assimile peu à peu et comme à son insu, ne sont pas les seuls avantages qu'il va puiser à cette source féconde. S'il apprend à penser juste, il s'habitue encore à la précision dans sa propre langue.

Que le latin doive son élégance au grec, c'est ce qui ne fait aucun doute, mais que notre belle langue doive sa grâce et sa magesté à l'influence combinée du grec et du latin, c'est de la plus haute évidence. En effet, c'est aux littérateurs de Rome et d'Athènes que nos immortels écrivains du XVIIe siècle ont emprunté les traits caractéristiques de notre langue : la souplesse unie à la force, la finesse alliée à la majesté.

Mais c'est sur la stabilité de ces deux littératures que s'est toujours appuyé le choix qu'on a fait d'elles pour instruments d'éducation. Quoique aucune Httérature moderne ne possède le riche fonds de pensées ni la forme parfaite de ces deux langues, bien qu'aucune langue aujourd'hui parlée n'ait à l'égard de la nôtre cette relation de maternité dont se recommandent la langue grecque et la latine, cependant on ne peut nier que l'esprit de l'enfant ne puisse trouver dans leur étude un certain exercice, un certain moyen de formation ; mais leur manque de stabilité sera toujours une raison suffisante pour leur préférer les langues anciennes.

Le développement des facultés intellectuelles, comme toute autre

opération parfaite de l'esprit, est un travail de comparaison. C'est en comparant deux idées que l'esprit forme un jugement, c'est en comparant deux jugements qu'il raisonne. C'est aussi en comparant ses pensées et son langage au langage et aux pensées des écrivains parfaits que l'enfant arrive à penser juste et à s'exprimer de même, c'està-dire à penser et à parler comme un homme et non plus comme un enfant.

Qu'il traduise ou qu'il imite, qu'il fasse passer dans le français les beautés du grec et du latin ou qu'il lutte de précision et d'élégance avec Démosthènes et Cicéron dans leur langue respective, ces langues sont toujours pour lui le terme de corîiparaison de ses succès ; il aura d'autant mieux réussi qu'il aura serré de plus près ces modèles, et son esprit sera d'autant plus cultivé qu'il se sera assimilé un plus grand nombre de leurs perfections.

Or il est évident que ce terme de comparaison, cette règle sur laquelle il applique son esprit doive être fixe et immuable comme toute véritable mesure. Comment, en effet, saura-t-il qu'il a obtenu telle perfection déterminée si l'instrument qui la lui doit donner change lui-même de forme et de mode d'action ? Comment saura-t il qu'il est arrivé à la mesure voulue de son progrès intellectuel si cette mesure est changeante et varie d'heure en heure ? Lorsque vous achetez une étoffe quelconque vous exigez qu'on se serve d'une mesure approuvée pour cet usage, d'une mesure fixe et qui se répète dans une longueur invariable, sans quoi vous ne pourriez reconnaître que vous avez reçu la quantité désirée. Or la littérature est cette règle par où vous appréciez l'étendue et le développement de vos facultés ; il est donc nécessaire qu'elle soit invariable, et c'est à bon droit que les lettres anciennes ont été choisies entre toutes parce que elles seules jouissent de cette stabilité.

D'ailleurs que deviendrait la méthode si l'on devait ainsi changer ses bases au caprice de telle ou telle époque ? Qui pourrait jamais lui donner un perfectionnement même relatif? Et ne sait-on pas que les succès dont s'honorent les vieilles écoles sont dûs surtout à l'antique méthode que l'on a toujours eu la sagesse de suivre et de perfectionner dans ces institutions. Que serait aujourd'hui, par exemple, l'état des lettres en Angleterre si cette nation avait eu l'habitude de prendre la littérature française courante pour règle de sa formation intellectuelle ?

Vous voulez de l'allemand et de l'anglais à la place du grec et du latin, attendez au moins que ces langues se fixent et se trouvent enfin une grammaire.

Ah ! n'allons pas d'une légèreté coupable, bannir de nos collèges )a méthode qui forma les Bossuet, les Fénélon, les Racine, les Cor-

neille et tant d'autres qui portèrent si haut la gloire littéraire du XVIP siècle. N'allons pas renouveler dans notre province les lamentables essais de réformes que le philosophisme du XVIIP siècle et sa fille la révolution introduisirent en France. Moins de latin et plus de géométrie, disait d'Alembert. Plus tard, l'évêque apostat Talleyrand, supprimait le latin des collèges, et ordonnait même que la théologie fût enseignée en français. Enfin, Michel Lepelletier, donnant la dernière forme de rédaction à ce système, exigeait qu'on transformât tous les collèges en manufactures.

Voilà où en était rendue la glorieuse France de Louis XIV quand Bonaparte entreprit de la relever. — Il comprit que, pour atteindre son but, le retour à l'enseignement classique devenait nécessaire en même temps que le rétablissement du culte catholique. Mais il commit une grande faute en inventant le monopole universitaire.

" L'Université, fille de Napoléon, eut à ses premières années, dit Cahours, quelque chose de cette verve que l'ardeur des conquêtes et le réveil des nobles instincts donnaient à la France. Mais le grand capitaine oublia, en la créant, les conditions de sa propre grandeur, qui était due à ses luttes. Sans rivaux à combattre, il n'aurait point développé toutes ses grandes qualités qui l'ont fait immortel : et, pour la fille de sa pensée, pour la régénératrice de nos études, chargée de faire par les lettres ce qu'il faisait par les armes, par les lois et par l'administration, il ne songea pas aux avantages de la rivalité. Il la dota du monopole, voulant la faire souveraine pacifique ; il en fit une souveraine languissante. En même temps que le monopole endormait la fille de Napoléon dans la sécurité d'un empire sans luttes extérieures, il la travaillait par la convoitise d'un agrandissement sans mesure. Reine de nos études, et reine sans efforts, elle énerva notre enseignement classique."

Aussitôt le niveau des études baissa comme il doit baisser partout où règne cet odieux système d'accaparement, l'ignorance brevetée prit le pas sur le mérite, et rien n'aurait sauvé la langue française de la barbarie, si les esprits révolutionnaires n'eussent eux-mêmes reculé devant les conséquences de leurs principes. Il suffit de parcourir les divers rapports des commissions chargées de reconnaître l'état des études en France, vers le milieu de notre siècle, pour se convaincre du désarroi où se trouvait l'instruction universitaire, et de la persuasion où était tout le monde que seul le retour aux langues classiques, grecque et latine, pouvait sauvegarder la France de la mort intellectuelle. C'est l'aveu que laissait échapper Thiers lui-même, qui cependant a tant cédé aux principes de la révolution : " Nous aurions grand tort, dit-il, de retomber dans des erreurs aujourd'hui jugées par tous les hommes instruits. Oui, messieurs, nous n'hésitons pas à le dire, les

lettres anciennes, les langues grecque et latine doivent faire le fond de l'enseignement de la jeunesse. Si vous changiez un tel état de choses, nous osons l'affirmer, vous feriez dégénérer l'esprit de la nation, "

Laissez-moi vous citer encore d'autres autorités en matière d'éducation. " Que la médiocrité et la paresse s'en indignent tant qu'elles voudront, écrit Girard, il faut le dire avec l'autorité et la force que donnent des siècles d'expérience : point d'érudition solide, point de lumière sûre en fait d'ouvrage de génie et de goût, sans la connaissance des anciens et de leurs langues."

Et Guizot : " Pour sentir, pour goûter nos chefs-d'œuvre nationaux, il faut avoir appris de bonne heure à sentir, à goûter les chefs-d'œuvre

antiques qui leur ont servi de modèles Le bon sens élevé, le

goût pur qui caractérisent les lettres françaises, ont pris leur source dans la solidité, dans la généralité des études classiques. Toutes les fois que ces études ont déchu, on a vu déchoir le goût national ; toutes les fois qu'un public étranger à la connaissance de l'antiquité a envahi le monde Httéraire, la littérature nationale s'est corrompue. "

Enfin Auguste Nisard : " Ou bien l'enseignement classique est un système dont toutes les pièces se tiennent entre elles, et concourent à im objet unique, l'art de penser, et, ceci est reçu, il y a péril pour l'esprit à les disjoindre, ou bien il n'y a pas l'ombre d'un système, et alors on a raison de ne rien respecter de cette vieillerie peu vénérable. Nous pensons, nous, que cette vieillerie est une chose encore en vigueur, et qu'elle n'a jamais manqué à ce qu'on attendait d'elle, à savoir, à former de bons esprits. Elle y met le temps il est vrai, parce qu'on ne fait pas éclore de bons esprits aussi vite que des poussins, et parce que la nature elle-même ne se hâte pas de tailler un jeune homme en forces, et de convertir en une ossature vigoureuse le lait qu'il a sucé étant enfant

Si on a la persuasion que l'art de penser dépend plus de la connaissance cursive de l'allemand ou du Scandinave que de l'étude lente et approfondie des langues anciennes, apprenons à penser au moyen de l'allemand et du suédois, et que tout soit dit. Nous verrons, au bout de dix ans, de quelle farine seront ces penseurs-là. Si l'on a conservé, je ne dis pas la persuasion — je trouve le mot trop faible pour un intérêt aussi grand — mais la religion des lettres antiques, on doit voir, comme à la lumière du soleil, qu'il ne faut subordonner celles-ci à rien, à rien de contemporain surtout. "

Au reste, une expérience bien concluante en faveur des études classiques a été faite en Allemagne pendant une période de dix années, de 1870 à 1880. J'ai déjà eu occasion d'en parler dans une autre circonstance, je me permettrai de reproduire ici ce que j'écrivais alors. Je ne vois pas de preuve plus forte à donner aux trop nombreux admi-

rateurs des systèmes d'éducation moderne. A la suite d'un décret du Gouvernement Prussien, en 1870, on admit sur le même pied, dans l'Université de Berlin, les élèves des anciennes écoles classiques où l'étude du latin et du grec forme la principale partie du cours, et les élèves des écoles où l'on enseigne encore un peu de latin, mais d'où le grec est exclu et remplacé par l'étude des langues modernes et des sciences, comme cela se pratique dans les High Schools du pays. Après cette expérience de dix années, on est arrivé à constater que les élèves des écoles classiques finissaient toujours par surpasser leurs confrères des écoles modernes. Et à ce propos, je donnais l'analyse d'un discours fort important prononcé par M. Johnston, professeur de sciences à l'Université McGill, devant les élèves diplômés de la Faculté des Arts, et que la Montréal Gazette publiait dans son No du 8 mai 1884.

Voici en substance ce que disait M. Johnston : L'expérience seule peut nous donner la solution de cette question, aujourd'hui si chaudement contestée. Mais nous ne pouvons point lire dans les intelligences pour constater les avantages de l'une ou l'autre méthode. Nous ne pouvons non plus baser notre conclusion sur des faits trop peu nombreux pour la justifier ; il nous faut un vaste champ, un champ où les deux systèmes classique et utiHtaire ont eu, pendant un laps de temps suffisant, toute opportunité pour produire et faire ressortir leurs avantages respectifs. Les universités seules nous offrent un champ de cette nature : mais nos universités d'Amérique et du Canada ne nous fournissent point les éléments voulus parce qu'il n'y a qu'un petit nombre de leurs étudiants qui ont reçu une éducation strictement classique basée sur l'étude du grec et du latin. C'est l'Allemagne qui nous offre le champ le plus favorable avec ses nombreuses universités, dont les élèves ont passé à peu près en nombre égal par l'un ou par l'autre des systèmes d'études préparatoires.

M. Johnston nous donne ensuite un aperçu des deux cours. Le cours classique consacre la moitié de son temps à l'étude du grec et du latin. Le cours des sciences supprime entièrement le grec et n'enseigne que peu de latin, se rejettant sur l'étude des langues modernes et des sciences.

Or le résultat a démontré en prenant les choses dans leur ensemble, que les élèves sortant du cours classique étaient plus développés, mieux préparés aux études professionnelles et que même, dans les branches purement scientifiques, ils l'emportaient sur ceux qui avaient reçu une éducation préparatoire toute scientifique. M. Johnston cite, à l'appui de cette assertion, le témoignage du D'' Hoffman, professeur de chimie et de la plupart des professeurs de Berlin qui se sont prononcés dans le même sens à la presque unanimité, déclarant que si,

dès le principe, les élèves sortant du cours de sciences l'emportent à cause de leur formation première, cependant les rôles sont vite changés, et bientôt les élèves du cours classique reprennent sur eux un avantage marqué, et enfin remportent les prix. A ce témoignage si concluant, M. Johnston ajoute celui de son expérience personnelle à l'Université McGill.

Ceux donc, parmi nous, qui trouvent que l'ancien cours classique n'a plus sa raison d'être de nos jours, feront bien de méditer ce discours de M. Johnston. Je donne ce conseil surtout à nos compatriotes anglais pour qui les High Schooh sont le nec plus ultra de la perfection comme méthode de formation intellectuelle. Ils ont aussi une bonne leçon à prendre de leur mère-patrie ; la grande école aristocratique de l'Angleterre, le collège d'Eton, se chargera de la leur donner.

Cette illustre institution n'a rien changé de ses livres, de ses méthodes et de ses programmes depuis le XV^ siècle, malgré le progrès des sciences et des littératures modernes. Qui oserait lui en faire un reproche ? N'est-ce pas cette école qui a formé Walpole et Bolingbrooke, Pitt, Fox et Holland, Canning, Melbourne, Derby et Gladstone ? Lord Derby était glorieux de compter dans son gouvernement six anciens camarades d'Eton. Une institution qui peut se vanter d'avoir formé de tels élèves a le droit d'être satisfaite de son mode d'éducation. Et rien d'étonnant si la noblesse anglaise contiiiue d'y envoyer ses enfants.

Il serait oiseux de multiplier ces témoignages en faveur de l'éducation classique. Citons pourtant encore celui du D^" Bonnet de Lyon, parce qu'il a une portée toute particulière pour nos médecins.

" Si la connaissance des langues classiques est nécesssaire à tout homme qui veut approfondir son idiome maternel, exercer son esprit et connaître les grands modèles, combien de raisons péremptoires s'ajoutent aux raisons générales pour en imposer l'étude au médecin ! Le langage dont il se sert abonde en mots dont les racines sont tirées du grec et du latin. Mais ce n'est pas seulement l'étymologie des termes scientifiques que le médecin trouve dans ces langues, celles-ci lui permettent seules de comprendre une grande partie des ouvrages qu'il doit étudier. Les auteurs qui ont traité des sciences médicales jusqu'au XVIe siècle ont fait un usage exclusif du latin ; et quoique les langues vivantes soient entrées en partage avec lui dans les deux siècles suivants, il a continué d'être, dans cette période •si féconde en grandes œuvres, le dialecte de tous les savants de l'Europe. "

Mais si les classiques grecs et latins sont le fondement de toute instruction solide, la philosophie en est le couronnement indispen-

sable. C'est la philosophie qui doit mettre la dernière main à la grande œuvre commencée par l'étude des langues classiques, continuée et développée par l'étude des lettres ; c'est elle en un mot qui complète la culture intellectuelle du jeune homme, et qui le rend capable d'occuper les plus hautes positions sociales où il plaira à la Providence

de l'appeler Son rôle ne s'arrête pas encore là, car la philosophie,

étant la science des premiers principes, doit, à ce titre, éclairer et diriger toutes les sciences, la médecine comme les autres, je devrais dire peut-être plus que les autres. Aussi n'est-ce pas une chose tout-àfait inexpliquable que nos examinateurs aient pu attacher assez peu d'importance à la philosophie que d'en faire une matière facultative dans leur programme. A mon avis, c'est la seule matière qu'on aurait dû rendre obligatoire.

Un esprit qui n'est pas formé par de bonnes études philosophique tout le monde en convient, ne sera jamais en état de traiter convenablement les questions sérieuses. Or, je vous le demande, existe-t-il des questions beaucoup plus sérieuses que celles qui sont du domaine de la science médicale ?

Mais c'est presqu'une anomalie qu'un médecin ne soit pas philosophe. L'antiquité l'a toujours compris ainsi. Thaïes, Pythagore, Empédocle, Démocrite, etc., tous des noms que vous connaissez bien, ne sont pas seulement célèbres comme philosophes, mais aussi comme médecins. Ce sont les prédécesseurs du grand Hippocrate, à qui revient l'honneur, comme vous savez, d'avoir constitué scientifiquement l'art de guérir.

Hippocrate fut aussi un grand philosophe. " Fils d'Asclépiade et d'Hercule, dit Frédault, il porte dans son sang le génie de ses aïeux, il tient d'hérédité le souffle divin qui donne l'art secourable, et, sortant du temple où il s'était nourri des observations médicales de plusieurs siècles, éclairé de la philosophie la plus haute qu'il ait été donné à l'homme de concevoir par la pure raison, il arrive sur la scène de son siècle avec toutes les puissances capables de l'œuvre à laquelle il

est destiné. "

Qu'Hippocrate ait attaché une grande importance à ce que les médecins fussent instruits en philosophie, c'est ce qui ressort de tous ses écrits. '• Medicus philosophus honio fere divimis" dit-il. Ce mot résume toute sa pensée. Platon et Aristote ont aussi exercé la médecine. Comme vous le voyez, nous n'avons pas à rougir de nos ancêtres dans la profession médicale.

Mais cette profession ne serait donc plus la même de nos jours, pour que celui qui désire en faire partie ne soit plus obligé de s'y préparer par de fortes études philosophiques ? Loin de là, messieurs, la philosophie est plus nécessaire que jamais pour nous. Nous en avons

besoin pour nous guider sûrement à travers toutes les théories, tous les systèmes dont la science médicale est pour ainsi dire encombrée ; nous en avons besoin surtout pour ne pas être exposés à subir l'influence de nos maîtres dans l'art médical, lesquels, vous ne l'ignorez pas, sont matérialistes pour la plupart.

Sans la philosophie, sans la connaissance raisonnée des grandes vérités qu'elle enseigne, nos convictions religieuses sont en danger. J'en ai eu la preuve bien des fois pendant mon séjour à Paris, lorsque j'y poursuivais mes études oculistiques.

En effet, comment voulez-vous que des hommes comme Charcot, par exemple, — la plus grande gloire de l'Ecole Française aujourd'hui, avec Pasteur — n'exerce pas une influence fascinatrice sur les élèves ?

L'autorité de Charcot est immense parmi, les médecins. A cela rien d'étonnant, vu les travaux admirables dont la science médicale lui est redevable. Aussi quand un homme de cette valeur vient attaquer, même indirectement, certains faits de l'Evangile, comprenez-vous le danger qui existe pour ceux de ses élèves ou admirateurs qui ne sont pas suffisamment éclairés par de bonnes études philosophiques ?

L'illustre professeur de la Salpêtrière vient de publier un ouvrage : Les Démoniaques dans Part, " pour montrer, dit-il, la place que les accidents extérieurs de la névrose hystérique ont prise dans l'art, alors qu'ils étaient considérés non point comme une maladie, mais comme une perversion de l'âme due à la présence du démon et à ses agissements."

Le plan du savant professeur est évidemment d'en venir à prouver que lespossédés, dont il est fait mention dans l'Evangile, n'étaient que des malades atteints de névrose hystérique. Il n'attaque pas encore directement les miracles de Jésus-Christ, mais on sent que c'est là qu'il veut arriver, la gravure qui sert d'ornement à la couverture de l'ouvrage a même pour titre : Possédés guéris par le Christ. Cela indique assez dans quel esprit l'ouvrage est écrit. Nul doute, M. Charcot a la prétention de démontrer que les guérisons de ces possédés du démon ne sont rien autre chose que des faits naturels. Pour aujourd'hui il s'en tient là, mais, nous pouvons nous y attendre, il ira plus loin. Il se croit de force à démontrer que la guérison des paralytiques et même la résurrection des morts opérées par Jésus-Christ sont aussi des faits naturels. Déjà il nous prépare à ces nouvelles démonstrations, en disant que " la grande hystérie " peut se retrouver sous les formes les plus variées : attaque de contorsion, attaque d'extase, attaque de léthargie, et que la forme non convulsive de cette maladie est caractérisée par les anesthésies, les paralysies, etc.

Si M. Charcot ou autres de la même école veulent mettre tout leur savoir-faire à essayer de prouver que Jésus-Christ n'a rien fait dans sa

vie qui ne soit de l'ordre naturel et que ses prétendus miracles finiront tôt ou tard par s'expliquer scientifiquement, qu'ils veuillent donc aussi nous expliquer scientifiquement comment ce Jésus-Christ, qui ne serait plus qu'un homme, a pu réussir à se faire passer pour Dieu, et cela, à une époque comme le siècle'd'Auguste, le siècle païen le plus éclairé, le siècle des grands philosophes, des grands orateurs et des grands poètes. Mais si Jésus-Christ n'est qu'un homme, plus habile, si l'on veut, que ses contemporains dans l'art de guérir, c'est le plus grand des imposteurs et il a mérité cent fois le supplice auquel ses compatriotes l'ont condamné. Et c'est cet imposteur, ce Juif crucifié qui a pu réussir à détruire le judaïsme, à détrôner les dieux du paganisme, et a se faire adorer lui-même comme Dieu ?

Comment ! avec des moyens purement humains, sans le secours de miracles, il aurait pu opérer la plus grande révolution sociale qui puisse se concevoir, et qui se maintient à travers tous les obstacles imaginables depuis près de deux mille ans, pendant que tout s'écroule autour d'elle. En effet, les institutions politiques les plus solides, les systèmes philosophiques les plus savants, les législations les plus sages n'ont-elles pas disparu tour à tour pour faire place à d'autres créations qui ont subi vingt fois le même sort depuis cette époque ?

Seule, l'œuvre de Jésus-Christ est restée debout, et nous jouissons encore des résultats admirables qu'elle a produits en léguant au monde les immenses bienfaits de notre civilisation : la civiUsation chrétienne comme on l'appelle, c'est-à-dire la civilisation fondée par le Christ.

Et cette œuvre serait l'œuvre d'un homme, d'un Juif crucifié, du plus grand des imposteurs !

Mais, non, pouvons-nous dire à M. Charcot, faites toutes les recherches que vous voudrez, mettez en jeu toute votre science médicale, vous ne changerez jamais ce qui ne peut être changé : les relations de cause à effet. L'œuvre de l'homme, quelque puissant qu'il soit, est périssable ; l'œuvre de Dieu est immortelle, et c'est le privilège dont jouit le christianisme ou l'œuvre du Christ, parce que c'est une œuvre divine.

Quelle sécurité ne vous donneraient pas de soHdes études philosophiques en présence de toutes les erreurs dont nos auteurs sont rempHs ! Oui, messieurs, faites plus de cas de la philosophie que n'en font vos examinateurs. L'exercice de votre profession, la position sociale que vous devez occuper le demandent impérieusement.

Que vos convictions religieuses soient solidement assises sur une connaissance raisonnée des grandes vérités premières. Sachez les défendre au besoin ; et ce sera chose facile si vous avez accoutumé, par de bonnes études philosophiques, votre raison à s'approprier les

démonstrations de ces vérités, démonstrations que nous ont léguées les grands philosophes chrétiens, les Augustin, les Thomas d'Aquin, démonstrations si lumineuses qu'avec elles nous pourrons réfuter aisément toutes les erreurs, quelque subtiles qu'elles soient.

Soyez prêts à regarder en face les esprits forts que vous rencontrerez sur votre chemin, et à vous moquer de leurs sarcasmes. Soyez pénétrés, en un mot, de toute la vérité de cette parole du grand apôtre des gentils : rationabile obsequium vestrum.

Vous savez, vous surtout messieurs qui avez passé deux ou trois ans dans cette école, combien de difficultés vous attendent dans l'exercice de l'art médical, vous comprenez toute l'importance du rôle social qui vous est dévolu ; eh bien ! je vous le demande, est-il un état de vie qui doive exiger une préparation intellectuelle plus complète que la profession médicale ? Et chose étrange, elle est dans ce pays la seule des professions libérales accessible à ceux qui n'ont pas suivi un cours classique complet. Oui, grâce au programme actuel d'examen préliminaire, nous sommes maintenant les seuls à recevoir chez nous les jeunes gens qui n'ont pas fait de philosophie ; bien plus, ce programme est façonné de manière à laisser nos portes toute grandes ouvertes à quiconque s'est enduit d'un peu de latin après un cours suivi dans des institutions qui n'ont pas mission de donner l'éducation supérieure. Voilà aujourd'hui toute la préparation intellectuelle que l'on exige de celui qui se destine à l'exercice si difficile de l'art médical.

Quelle sera la conséquence ? C'est que dorénavant les élèves qui ne voudront pas terminer leur cours classique — et le nombre en est grand malheureusement — viendront se réfugier dans la médecine. N'est-ce pas de nature à jeter du discrédit sur notre profession et sur le rôle social que nous sommes appelés à remplir ?

Nous le savons tous, l'éducation classique une fois manquée, ou tronquée, ne se répare jamais complètement. Il reste toujours des lacunes quelque part. Je parle avec connaissance de cause, car les circonstances où je me suis trouvé dans mon temps de collège ne m'ont pas permis de faire un cours classique régulier. Aussi, je vous l'avoue, ai-je eu à le regretter bien des fois, et le regrettè-je encore tous les jours.

Je n'ignore pas, qu'au collège, on se dit quelquefois : pourvu que j'en sache assez pour obtenir mon brevet, c'est tout ce qu'il me faut, et je saurai bien faire mon chemin comme les autres dans la profession. Erreur grave et grossière. Se contenter de trois ou quatre ans de collège pour suivre pandant quelques mois les leçons d'un professeur particulier, et se préparer rapidement sur les matières d'un

programme restreint et connu d'avance, c'est nécessairement se priver du développement intellectuel suffisant pour entrer dans la carrière médical, et se condamner, par le fait, à ne pas même atteindre le niveau de la médiocrité, excepté, je le répète, que l'on ne soit doué de talents tout-à-fait exceptionnels. Je ne veux pas dire que celui qui n'a pas fait d'études classiques complètes n'arrivera jamais à savoir purger, remettre une fracture ou une dislocation, redresser un œil ou enlever même une cataracte, mais il ne sera pas prêt à occuper dignement la position qui l'attend dans la société, à moins qu'il veuille se contenter du rôle de purgon ou de rebouteur. Mais telle n'est pas votre intention, messieurs, vous visez plus haut, car vous savez que votre place est à côté du prêtre, à la tête de vos concitoyens, et que tous deux, vous devez être leurs conseillers naturels.

Cela est surtout vrai du médecin qui, comme la plupart d'entre vous sans doute, devra se fixer au sein de nos campagnes. C'est lui, le médecin de campagne, qui a surtout besoin de cette rectitude de jugement, de cette vigueur de l'esprit, de cette pénétration de l'intelligence et de cette fermeté de la volonté si nécessaire pour l'accomplissement de ses devoirs envers les malades dans les circonstances exceptionnellement difficiles qu'il a à rencontrer quelquefois. A cause de son isolement il se trouve privé de ces conseils précieux qu'il est toujours facile pour nous médecins de la ville de demander à nos aînés. Alors, quelle anxiété ! quelle grave responsabilité ! surtout en présence d'un patient atteint d'une maladie qui menace de se terminer fatalement, d'une de ces fréquentes maladies compliquées qui ressemblent si peu à celles dont vons avez étudié les symptômes, dans vos auteurs. Car, ne l'oubliez pas, les maladies typiques sont assez rares, et n'allez pas croire que vous rencontrerez toujours des cas qui correspondront exactement aux descriptions données par les pathologistes. Seul donc en face d'un de ces cas obscurs, vous n'avez pas un instant à perdre, la mort est prête à s'emparer de votre patient, de toute nécessité il faut agir et sans délai, le moindre retard pourrait être fatal. Que vous servirait alors toutes les théories dont vous auriez pu charger votre mémoire, si votre jugement fait défaut ? Et, croyez-moi, il fera souvent défaut quand il n'aura pas été formé à l'aide de bonnes études philosophiques.

Si j'avais l'honneur de faire partie du Bureau Médical, je voudrais exiger de nos candidats à l'étude de la médecine un certificat d'études complètes signé du Supérieur d'un collège classique; et j'exempterais de tout examen devant le Bureau des examinateurs celui qui serait muni d'un tel certificat avec la note bien ou même assez bien. Cette dernière clause, il me semble, est d'une importance extrême, et si jamais elle

devenait loi, on ne verrait plus les élèves déserter le collège immédiatement après leur cours de littérature, c'est-à-dire juste au moment où doit commencer pour eux la haute formation intellectuelle par l'étude des lois fondamentales du raisonnement, par la connaissance exacte des principes qui servent de base à toutes les sciences, enfin par l'examen approfondie de toutes les règles de la morale naturelle et chrétienne.

Quel bien pour l'avenir de la profession médicale et de toute la société ne résulterait-il pas de l'emploie d'un moyen vraiment efficace pour déterminer nos jeunes gens instruits à ne jamais sacrifier la partie la plus précieuse de leurs études classiques !

Faudrait-il croire que, pour entrer dans la carrière médicale, il suffit de se préparer à subir l'examen exigé aujourd'hui pour l'admission à l'étude de la médecine ? Mais rien de plus facile pour quiconque est doué d'une mémoire heureuse, les matières du programme d'examen sont connues d'avance. Quelques mois de leçons chez un maître particuHer, et c'est tant qu'il faut.

Non, messieurs, cette préparation à la vapeur ne saurait être suffisante pour vous. Vous connaissez trop bien cette maxime : ce qui s'obtient sans peine ne rapporte que très peu.

Un travail opiniâtre et constant, une formation lente et sérieuse, telle est la condition absolument essentielle pour arriver au but que vous vous proposez. Le labeur est une loi imposée par le Créateur, personne n'en est exempt. C'est cette condition que remplissent nos maîtres dans l'art médical, c'est à cette loi qu'ils se soumettent lorsque, comme j'en ai été témoin moi-même, ils se livrent à ces recherches persévérantes dont les résultats étonnent le monde savant.

Je vous disais, il y a un instant, qu'on devrait exempter de tout examen préHminaire les élèves munis d'un certificat d'études complètes, mais comme il est fort possible que parmi les candidats, il s'en trouve quelques-uns qui n'aient pas eu l'avantage d'étudier dans un collège, pour cause de santé ou faute de moyens pécuniaires, il ne serait pas juste de leur interdire l'entrée de notre profession, — loin de là mon intention assurément, — mais alors l'examen préliminaire devient nécessaire, car nous n'avons plus la garantie du certificat signé par le Supérieur d'un collège classique. — Il ne manque pas de jeunes gens de grands talents qui font de bonnes études chez des maîtres particuliers. Qu'ils soient les bienvenus ceux-là. Seulement assurons-nous auparavant que leurs études correspondent au cours suivi dans les collèges classiques ; or pour cela l'examen exigé par le programme de nos examinateurs n'est pas du tout ce qui convient.

Ce programme, vous en connaissez quelque chose, est encombré de questions les plus élémentaire de questions ridicules même, disons-

le, puisqu'il s'agit de juger de la valeur intellectuelle de jeunes gens qui sont appelés à faire partie des classes dirigeantes de la société. Prenons, par exemple, les programmes des quatre ou cinq dernières années, et nous verrons qu'au moins les deux tiers des questions dans les matières obligatoires roulent sur les déclinaisons, la formation du pluriel dans les noms, l'accord des adjectifs avec les substantifs, les conjugaisons, etc. Si cela continue on arrivera à Vépellation. On y est déjà arrivé en certain endroit. C'est incroyable, n'est-ce pas, et pourtant ce n'est que trop vrai. Tout dernièrement on a soumis à la Chambre un projet de loi destiné, paraît-il, à relever le niveau des professions libérales, et l'épellation occupe un des premiers rangs parmi les matières obligatoires de l'examen préliminaire ! Heureusement nos examinateurs n'en sont pas encore rendus là. Ils méritent déjà sans cela une assez mauvaise note. Je vous le demande, si, à l'étranger, on connaissait leur programme d'examen, quelle petite opinion l'on aurait de nos candidats à l'étude de la médecine, de vous, messieurs, et des maisons d'éducation qui vous ont formés ! En vérité, nos bons examinateurs paraissent se soucier fort peu de notre réputation nationale.

Mais parmi les choses étonnantes que renferme leur programme, il en est une qui surpasse toutes les autres, c'est de ranger le grec et la philosophie au nombre des matières facultatives ! Vaut tout autant, n'est-ce pas, exclure ces deux branches ?

Tout le monde doit l'admettre, l'examen préliminaire tel qu'on le fait subir aujourd'hui, n'atteint pas du tout le but qu'on se propose : celui de connaître la valeur intellectuelle des aspirants. Si j'avais le droit de donner un conseil à messieurs les examinateurs, je leur dirais : au lieu de cette multitude de questions que vous posez à nos candidats, contentez-vous de leur demander un thème grec ou une version dans un des auteurs grecs suivis au collège (mais non indiqué d'avance), puis une dissertation latine sur une question de métaphysique ou de morale (pareillement non spécifiée d'avance), et vous pouvez être sûrs que tout candidat qui sortira de cette épreuve d'une manière tant soit peu satisfaisante, sera plus apte à étudier la médecine, que celui dont la mémoire aura été surchargée pour l'occasion, de toutes les autres matières de votre programme : j'irais plus loin. Je demanderais à messieurs les examinateurs actuels de céder leur place aux professeurs de philosophie ou aux préfets des études de nos collèges ; car ces hommes sont les meilleurs juges des capacités intellectuelles de nos candidats.

Qu'on ne vienne pas accuser les écoles de médecine d'admettre trop facilement des élèves dans leur sein. S'il en est d'admis qui ne devraient pas l'être, la faute en est toute entière aux examinateurs, puisque les écoles n'ont plus rien à y voir.

Mais s'il ne nous est pas permis d'appliquer nous-mêmes le remède au mal, nous pouvons du moins, comme c'est notre droit et notre devoir, signaler la cause de ce désordre ; et cette cause, nous la trouvons dans l'insuffisance du programme pour les examens préliminaires et dans cette tendance funeste à amoindrir la durée comme la force des cours classiques.

Messieurs, vous pouvez beaucoup aider au rétablissement des hautes études dans ce pays. La position que vous occuperez, l'influence où vous saurez vous élever par vos talents et votre application vous appellent à diriger, pour une large part, l'opinion publique. Sachez vous en servir pour promouvoir les intérêts de la science à laquelle vous destinez votre vie. Ah ! vous n'outrepasserez jamais à cet égard, même dans vos plus généreux efforts, les sollicitudes de l'illustre Pontife qui gouverne aujourd'hui la société chrétienne, ni l'énergie avec laquelle il tâche d'imprimer aux lettres et à la philosophie une impulsion efficace et durable. Il semble n'ambitionner qu'une gloire pour son pontificat, celle de remettre en vigueur par toute la terre l'antique méthode de l'éducation de la jeunesse.

Fidèles à suivre une direction qui nous vient de si haut, nous nous efforcerons de faire comprendre à notre peuple que son avenir est intimement lié aux systèmes d'études suivis dans nos collèges. Nous travaillerons sans cesse à détruire les vices qui déparent l'entrée de notre profession, et à faire refleurir parmi la jeunesse les fortes études, la haute éducation, persuadés qu'en agissant ainsi nous faisons œuvre de bons citoyens et de bons chrétiens.

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Desjardins

Discours: importance des cours

classiques complets pour les élevés

qui se destinent a l'étude des

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