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domaine intellectuel des dogmes et de la morale ; mais, selon le sentiment très commun des théologiens, elle n'est pas, non plus, sans atteindre les matières les plus graves et les actes les plus essentiels du gouvernement ecclésiastique. Parmi ces actes, on peut compter, à des degrés divers, la création de nouvelles Eglises et, par suite, le choix des Evêques préposés à leur direction et à leur développement.
Si l'on étudie depuis l'origine l'Eglise canadienne, on constate avec bonheur dans quelle large mesure ces principes et ces influences ont présidé à sa formation, à sa conservation et à ses progrès.
Trois phases nettement distinctes se détachent sur le fond de notre histoire religieuse : d'abord, la fondation et l'organisation de l'Eglise en ce pays ; puis, après un siècle, et nonobstant les orages qui vinrent l'assaillir, sa vigueur merveilleuse et l' officielle garantie de sa survivance ; enfin, en des temps plus proches, ses progrès plus accentués et son développement plus complet. Trois noms aussi, rayonnant comme des phares, marquent et illuminent d'un éclat particulier chacune de ces trois époques : le vénérable François de Montmorency-Laval, l'illustre Joseph-Octave Plessis, et l'éminentissime Cardinal vers lequel se tournent ce matin tous les regards et tous les cœurs.
Arrêtons-nous un instant devant chacune de ces gloires.
le plan de l'Eglise générale, est un fait d'une importance souveraine. De même qu'un édifice tire de ses assises la solidité, et l'ampleur, et même les formes dominantes qui le caractérisent ; ainsi chacune des Eglises nouvellement établies puise dans les premières pierres sur lesquelles lie repose le secret de sa force, de sa stabilité et de sa grandeur. Pour enfoncer dans le sol ces bases fermes et sûres, et pour construire sur ces fondements un édifice solide et durable, il faut un homme dont l'intelligence aussi vaste que féconde embrasse, pour ainsi dire, tous les temps ; qui étreigne le présent, et pressente l'avenir ; dont le zèle ardent et pur, constant t infatigable, ne refuse aucune tâche et ne reule devant aucun obstacle dans l'œuvre de la conversion des âmes et de la formation des peuples : il faut, dis-je, un esprit véritablement supérieur, uni à un cœur d'apôtre.
Tel fut François de Laval, premier évêque de Québec, et fondateur de l'Eglise catholique au Canada.
La sagesse et l'intelligence de Mgr de Laval
e révèlent tout d'abord dans le soin spécial
u'il prit de soustraire son Église naissante aux
funestes influences de l'erreur gallicane, et de
greffer cet humble rameau sur le tronc immortel de l'Eglise romaine elle-même. Ne pouvait-il pas, ce prélat désigné par le Roi et agréé de la Cour, dans un siècle où tout proclamait la gloire incontestée du plus puissant des monarques, ne pouvait-il pas suivre les idées courantes et faire de son Eglise une vassale de l'Eglise de France ? S'il le pouvait, mes Frères, il ne le voulut pas. Il comprit que Rome seule ayant les promesses de l'infaillibilité, vers Rome doivent se tourner tous les peuples et toutes les Eglises ; que de Rome doit nous venir l'expression de la vraie doctrine ; que transmettre aux nations les enseignements de Rome, c'est leur transmettre la lumière, la vérité et la vie.
Cet esprit de sagesse et de haute prévoyance se révèle également dans les luttes soutenues par le vaillant évêque contre les gouverneurs. On débattait une question vitale. Il s'agissait de maintenir dans leur intégrité les droits sacrés de l'Eglise, d'affirmer et de faire reconnaître l'indépendance du pouvoir religieux vis-à-vis de la puissance civile ; il fallait faire de ce principe l'une des lois organiques de notre société, et en pénétrer profondément l'âme et la conscience du peuple. — Maintenant que cette idée, si hautement défendue par le père de l'Eglise canadienne, a traversé les siècles, et qu'elle domine et régit, en bonne partie du moins, les rap-
ports établis chez nous entre l'Eglise et l'Etat, avec quel sentiment de religieuse gratitude ne doit-on pas bénir la mémoire de celui qui, au prix de tant de soucis, assura à notre pays cette >ase de son droit public et ce gage primordial le sa paix et de sa grandeur !
Vous parlerai-je, mes Frères, des autres qualités que la divine Providence avait départies
Mgr de Laval, et que lui-même sut mettre en si >uissant relief dans l'œuvre de fondation qu'on lui avait confiée ?
Qui de vous, en étudiant sa vie si remplie et >a carrière si féconde, n'a souvent admiré son grand talent d'organisation, et ce génie pratique, laborieux et industrieux, qui traça avec tant d'assurance les routes de l'avenir ? Qui surtout n'a admiré son courage indomptable, sa fermeté ;alme et tenace, sa foi et sa patience héroïques, ;t cette brûlante et agissante charité qui en ont fait le missionnaire le plus dévoué de la Nouvelle-France ? Ce n'était pas tout de fonder 5ur ces plages le royaume de Jésus-Christ ; il fallait lui gagner des âmes. A l'exemple des preriers pasteurs de peuples et des premiers se- Leurs d'évangile, Mgr de Laval fut apôtre. 1 connut toutes les croix, et il brava toutes les fatigues, tous les périls de l'apostolat ; mais tussi il en recueillit les gloires.
Il eut, avant de mourir, la joie de voir cette
Eglise qu'il avait tant aimée, et à laquelle il avait voué le meilleur de ses talents et Y effort généreux de sa vie, assise et affermie sur le double fondement d'une foi incorruptible et de la plus pure morale. Et, malgré tes amertumes dont cette joie fut mêlée, il put d'un dernier regard contempler les développements de cette œuvre sortie de son cœur et édifiée de ses mains, et qui passait, pleine de promesses, dans les mains d'un autre pasteur.
Un tel héritage ne pouvait périr. Légué sous de tels auspices, et par un évêque dont le nom, après avoir reçu la consécration de l'histoire, recevra bientôt sans doute l'hommage définitif de l'Eglise, il devait subsister. Et, en effet, tant que dura la domination française, l'Eglise du Canada, lentement, continûment, fit de solides progrès, se dilatant d'année en année, et s'enrichissant des fruits merveilleux de l'action de ses prêtres, de ses religieux, de ses vierges, et du zèle des hommes vertueux nommés successivement au siège épiscopal de Québec.
Cependant les œuvres de Dieu ont besoin de l'épreuve, soit pour qu'elles se dépouillent de formes imparfaites et d'éléments trop humains,
soit pour qu'éclatent en elles, d'une façon plus visible, les effets d'une faveur spéciale et les grâces de la protection divine.
Le peuple et l'Eglise du Canada traversèrent une crise terrible, et une période de luttes, la plus sombre et la plus tourmentée de notre histoire. Le jour où la patrie en deuil vit le drapeau français replier ses ailes meurtries et s'éloigner tristement de nos murs, quel moment tragique pour elle, et quelle heure angoissante pour ses chefs ! Ses habitants décimés ; ses officiers tombés, ou repartis pour la France ; sa langue, sa religion, ses institutions, menacées par un vainqueur superbe, et soucieux de consolider, par tous les moyens possibles, la conquête de ses armes et le règne de ses ambitions : tout semblait conspirer contre nos plus chers intérêts, et mettre gravement en péril notre existence elle-même. L'épreuve était cruelle, redoutable. Mais le ciel veillait sur nous. Et, grâce à cette Providence qui brise toutes les entraves et suscite tous les concours, l'Eglise canadienne, faisant face au péril, s'est sentie renaître plus forte et plus vigoureuse. Et ce triomphe, elle le doit, après le secours de Dieu, à son clergé pieux et fidèle, et à ses pasteurs vaillants, éclairés et dévoués. Elle le doit spécialement à un homme dont la physionomie personnifie dans l'histoire le courage magnanime et l'invincible fermeté, joints
à l'habileté, à la modération et à la sagesse. Mgr de Laval avait fondé l'Eglise canadienne ; on peut dire, en un sens très vrai, que Mgr Plessis l'a sauvée.
Disciple de Mgr Briand, et formé de bonne heure à l'école de ce digne évêque, tout plein lui-même de la suprême pensée de son prédécesseur, et qui eut le premier l'honneur de travailler à la restauration religieuse de notre pays1, le jeune Plessis put apprendre combien une sage prudence, évitant avec un égal soin l'emportement aveugle et les timides faiblesses, est puissante sur le cœur des hommes. Muni de cette vertu, l'intrépide prélat canadien prit d'une main énergique la défense de nos droits et consacra toute son influence, soit d'abord comme coadjuteur, soit ensuite comme évêque titulaire, à cette œuvre capitale : l'affermissement
1. Si nous ne mentionnons ici qu'en passant Mgr Briand, ce n'est pas que nous méconnaissions son œuvre remarquable et féconde : œuvre de reconstruction matérielle ; œuvre de préservation hiérarchique et d'influence morale. Mais nous ne pouvons nous défendre de placer au-dessus de cette œuvre celle de Mgr Plessis, supérieur, osons-nous croire, par l'intelligence et l'ampleur d'action, et qui, au milieu de difficultés spéciales, et ayant à déjouer les menées d'un fanatisme influent et retors, remporta des succès décisifs, et réussit, chose essentielle pour nous, à affermir sur des bases légales et officielles la liberté religieuse en notre pays. C'est sur ces bases que l'Eglise canadienne s'est si magnifiquement développée depuis.
légal de l'Eglise et de la liberté religieuse. Pour bien comprendre, mes Frères, les difficultés d'une telle entreprise, il convient de se rappeler qu'à cette époque où l'Angleterre entretenait encore, vis-à-vis des catholiques, les plus étranges préjugés, un double obstacle se dres- Bait devant nous : la différence de race, et la diversité de religion. Sans doute, les actes de cession et de capitulation du pays renfermaient des clauses favorables à nos droits ; mais le droit peut-il quelque chose, lorsque la force le domine ? Sans doute encore, Mgr Briand, dont le mérite fut grand, avait obtenu pour l'Eglise d'importantes concessions et une situation de fait qui ouvrait d'heureuses perspectives. Mais le fanatisme remué et ravivé s'en inquiétait, et menait contre nous dans les sphères dirigeantes une active et perfide campagne. Comment fléchir un ennemi si fier, si défiant, et si prévenu contre tout ce qui était français, et contre ce qu'on appelait avec mépris le " papisme " ? Un autre moins habile, moins constant, et moins perspicace, eût échoué dans la lutte : l'illustre Plessis triompha. Il triompha d'abord par son prestige personnel, son tact, ses bons procédés ; il triompha, de plus, par la force et l'ascendant irrésistible de la vérité, et par l'art et l'éloquence avec lesquels il sut montrer comment la foi romaine, en exigeant de ceux qui la professent
une soumission loyale aux pouvoirs établis, forme le meilleur appui de l'Angleterre en cette colonie. C'était prendre à l'ennemi ses armes.
En l'année 1815, l'Evêque catholique de Québec fut officiellement reconnu ; et on l'appela, peu de temps après, à l'honneur de siéger dans les conseils de la nation1. Plus tard, son territoire qui s'étendait alors de l'Atlantique au Pacifique, trop vaste pour être l'objet d'une même administration, put être partagé en plusieurs sections distinctes. L'éducation dont les protestants avaient voulu s'emparer, garda son droit et ses maîtres, et fut poussée avec vigueur. Bref, l'Eglise était libre et usait légalement de ses pouvoirs et de sa liberté.
Je ne rappellerai pas ce que rirent tour à tour les successeurs de Mgr Plessis pour achever d'abattre les nombreux préjugés répandus contre nous, et pour donner au catholicisme une place de plus en plus large sous le ciel de notre patrie. Il me faut être court, et ces faits plus rapprochés de nous semblent du reste suffisamment connus. Cinquante années d'efforts et d'essais progressifs nous conduisent à la troisième et à la plus brillante période de notre histoire religieuse.