Eccli., xxxvn
entente, le secours de leurs conseils et l'appui de leur autorité. Monseigneur Gravel sut comprendre ce grave devoir et cette haute responsabilité de sa charge ; et, chaque fois que l'occasion s'en offrit, il plaida avec courage, de concert avec ses collègues, la cause sacrée des libertés catholiques et de l'éducation chrétienne en ce pays.
C'est le même sentiment de zèle patriotique, et de parfait dévouement à l'Eglise, qui le fit travailler avec tant d'ardeur à la glorification du premier évêque de Québec. Il professait pour le vénérable François de Laval une admiration pieuse, voisine de l'enthousiasme, et, je suis heureux de le déclarer ici, l'histoire comptera Monseigneur Elphège Gravel parmi les promoteurs les plus ardents, les plus convaincus, les plus persévérants du culte de ce grand serviteur de Dieu et de sa patrie.
Cependant, mes Frères, le mérite vrai, l'influence bienfaisante d'un évêque ne se mesurent pas seulement au nombre et à l'excellence des œuvres issues de son zèle. Il y a chez l'homme de bien un rayonnement de vie intérieure qui exerce sur les âmes une action merveilleuse, et constitue, j'oserai le dire, son meilleur titre à la re-
connaissance publique. Car la plus belle œuvre qu'un chrétien fervent, à plus forte raison un prêtre et un pasteur, puisse accomplir, n'est-ce pas celle d'une vie sainte, d'une existence où la loi divine se reflète dans toute la beauté et dans, toute la fécondité de l'exemple ?
Je croirais manquer à ma tâche et tromper l'attente de cet auditoire, si je n'essayais de mettre en relief les traits distinctifs qui ont caractérisé l'éminente vertu du premier évêque de Nicolet.
Qui de vous, mes Frères, n'a souvent admiré son grand esprit de foi ? La foi, nous le savons, est la base de toute vraie sagesse, parce que c'est elle qui nous montre en Dieu le principe de toutes choses, le terme de toute vie, le point de convergence de toutes nos pensées et de tous nos travaux ; parce que c'est elle encore qui enchaîne nos volontés et nos vues à l'empire de Jésus- Christ et de son premier représentant sur la terre.
Homme de foi, Monseigneur Gravel le fut à un degré supérieur. Je n'en veux d'autre preuve que le zèle admirable qu'il mit à multiplier, au prix de mille sacrifices, les tabernacles dans son diocèse, et à faciliter ainsi aux âmes religieuses le culte de Notre-Seigneur et l'accès à son Cœur divin.
C'est le même esprit de foi qui l'attachait au Pontife romain par toutes les fibres de son
âme, et qui lui faisait regarder chacune de ses paroles comme un oracle du ciel. Le Pape, oh ! comme il l'aimait ! comme il le vénérait ! Avec quelle joie profonde, avec quelle émotion attendrie et respectueuse, lors des nombreux voyages qu'il fit à Rome, il allait se jeter aux pieds de Léon XIII, lui parlant avec abandon, lui exposant avec bonheur l'état florissant de son diocèse et recevant chaque fois, de ce Père bienveillant, le plus favorable accueil. Léon XIII, dont il était pour ainsi dire la créature, le traitait comme un fils privilégié. Aussi est-ce les larmes aux yeux que le printemps dernier, au retour de la Ville éternelle, il racontait les détails de son audience d'adieu, audience où le " vieux Pape, ' sentant sa fin prochaine, avait comme déversé dans le cœur de l'évêque, brisé lui-même par la maladie, les trésors de bonté touchante et de paternelle tendresse dont son âme était remplie. Assurément, tant de foi en Dieu, tant d'amour pour Jésus-Christ et pour le chef de son Eglise, ne sauraient régner dans une âme, sans élever cette âme, par les pratiques de la prière, bien audessus d'elle-même et de tout ce qui l'entoure. Mgr Gravel était homme d'oraison : son esprit vivait habituellement de Dieu, son cœur battait pour lui ; un parfum de piété simple et modeste émanait de toute sa personne. Lorsqu'il célébrait les divins mystères, quel respect, quelle
religion marquait cette action sainte ! Sa pensée fortement recueillie s'y absorbait tout entière et répandait sur tous ses traits comme un reflet des choses célestes. Autant, dans les cercles intimes, il savait s'affranchir d'un formalisme étroit et austère, autant, dans la pompe des solennités liturgiques, il paraissait digne et posé. La bonhomie du père n'altérait nullement en lui la gravité du pontife.
Comment, ici, ne pas rappeler sa dévotion filiale envers la Très Sainte Vierge ? Il avait mis en elle la plus entière confiance ; il récitait fréquemment son chapelet ; il portait avec lui cette armure spirituelle, comme le soldat porte une arme éprouvée et victorieuse. Par un attrait qu'expliquent les événements de sa vie, ce que le pieux prélat se plaisait à honorer davantage en Marie, c'était la mère affligée, la mère souffrante, la mère au cœur transpercé des douleurs de son propre Fils. N'était-il pas lui-même, en effet, un homme de douleurs ? N'a-t-il pas, pendant treize ans, porté la croix d'une maladie cruelle, de ce mal irrémédiable qui l'a conduit prématurément au tombeau ? Ne fut-il pas crucifié, et dans sa chair, et dans son cœur, par les plus rudes épreuves qui puissent meurtrir l'âme d'un évêque ?
Nous répétions tout à l'heure, en les appliquant à l'évêque défunt, ces paroles de l'Esprit-
Saint, que " l'homme sage sera comblé de bénédictions ; vir sapiens implebitur benedictionibus. " Y a-t-il, vraiment, lieu de parler de bénédictions au souvenir de tant d'afflictions, en face d'un cadavre labouré par tant de douleurs, et en présence d'une vie qui a fléchi sous le poids des plus lourds fardeaux et des plus pénibles infortunes ?
Ah ! c'est ici, mes Frères, que l'on touche du doigt l'étroitesse de vues de la sagesse humaine et l'incomparable supériorité de la sagesse chrétienne. Pendant que l'une se trouble et se déconcerte, l'autre voit plus haut que les événements de ce monde ; ou plutôt dans ces incidents, agréables ou fâcheux, elle découvre les desseins et l'action de la Providence disposant tout pour notre plus grand bien ; elle bénit avec un égal amour la main qui donne, et celle qui retire ; la main qui comble de faveurs, et celle qui accable de malheurs.
Ce sera, on peut le dire, l'impérissable mérite de Mgr Gravel, d'avoir pris pour guide cette sagesse, et d'en avoir suivi et approfondi les leçons ; de s'être grandi lui-même au milieu des abattements, des effondrements de la vie ; d'avoir fait de toutes les ruines, entassées sous ses pieds, l'instrument de ses vertus et le piédestal de sa gloire.
C'est Lacordaire qui a écrit : " A mesure que
l'homme vieillit, la nature descend, et l'âme monte. " Je dirai du digne prélat que nous pleurons : à mesure que les forces de son corps faiblissaient, sa foi en la Providence grandissait ; pendant que près de lui s'écroulait avec fracas l'œuvre de ses calculs et le fruit de ses travaux, son âme se purifiait, se spiritualisait, et montait. Elle montait vers les régions sereines de la résignation, de la paix, de l'abandon à Dieu ; elle montait vers les sommets de la plus haute grandeur morale, de cette grandeur éprouvée par les revers et consacrée par le sacrifice ; elle montait vers les sphères plus angéliques qu'humaines où le cœur, dégagé de tout lien terrestre, soumis et conformé au bon vouloir divin, n'a plus qu'une pensée, qu'une aspiration, qu'un désir, la pensée et le désir de saint Paul : desiderium habens dissolvi et esse cum Christo1. Là est la vraie gloire ; là est la marque des âmes saintes ; là est la perfection de la vertu, et, avec elle, le gage des bénédictions précieuses par lesquelles Dieu, tôt ou tard, féconde le sillon tracé dans les souffrances et dans les larmes. N'est-ce pas la croix qui a conquis le monde ? N'est-ce pas sa grâce qui l'a réformé, et régénéré ? Ne trouve-t-on pas la croix à la base de toute institution faite pour durer ?