SUR L'ÉGLISE ET LA PATRIE CANADIENNE
prononcé dans la Basilique de Québec
à l'occasion de la fêta nationale
des Canadiens français
et de l'inauguration
du monument Cartier-Brébœuf,
le 23 juin 1889
Magnificavit Dominus facere nobiscum ;facti sumus lœtantes.
Le Seigneur a opéré en nous de grandes choses ; voilà pourquoi nous sommes dans la joie.
Ps. cxxv, 4.
Eminence1,
Mes Frères et chers compatriotes,
Toute société humaine est faite pour le bonheur. Dans l'essor général qui emporte les peuples vers le terme de leurs destinées, un même
1. Son Eminence le cardinal E.-A. Taschereau, archevêque de Québec.
besoin les presse, un même souci les domine, une soif commune et insatiable les tourmente : le besoin, le souci, la soif de la prospérité et du bonheur. Il n'en est pas qui n'essaient d'obtenir ce bien précieux, soit en poursuivant dans les hasards de la guerre des projets de conquête et d'agrandissement, soit en s'adonnant aux arts de la paix et au développement régulier de la richesse publique.
Or, parmi ces peuples, tous avides de progrès, tou^ passionnés de gloire, de succès et de grandeur, combien y en a-t-il qui soient vraiment heureux, qui jouissent effectivement des bienfaits et des douceurs d'une félicité temporelle solide et assurée ?
J'ouvre la carte du monde, et mes yeux étonnés cherchent vainement dans la multitude des nations celles à qui le bonheur, le vrai bonheur, même imparfait, sourit. Les unes, privées encore de toute civilisation, se traînent ignorées dans l'ornière des vices et dans les bas-fonds de la barbarie. D'autres, mises en contact avec les Etats d'Occident, émergent à grand'peine de l'océan ténébreux où elles étaient plongées. Ici, c'est la terreur sanglante et le despotisme brutal ; là, ce sont les troubles, les haines, les conflits, les divisions religieuses et les injustices sociales. Presque tout le vieux monde gémit sous le lourd fardeau d'armements redoutables,
et les brillantes richesses dont l'étalage1 fait en ce moment l'admiration publique ne peuvent voiler aux regards des signes trop manifestes de décadence morale et d'antagonismes meurtriers. On se regarde, on s'inquiète, on s'agite : l'Europe est sur un volcan.
Quoi donc ! ne se trouve-t-il pas sur toute la surface du globe un seul pays, un seul peuple, quelque petit soit-il, qui se puisse dire heureux, et dont la conscience honnête et sereine porte, sans trembler, ses espérances et sa fortune ?
Oui, mes Frères, il en est un.
Dieu merci, il est un peuple, jeune et modeste sans doute, mais que le ciel bénit et que le Tout- Puissant protège, un peuple fier du passé, satisfait du présent, confiant dans l'avenir, et dont la vie se déroule, paisible et féconde, dans les joies du travail et dans l'honneur de la probité ; et ce peuple comblé de biens, tout le proclame en ce jour, c'est vous, c'est nous, c'est le peuple canadienfrançais.
Nous sommes un peuple heureux2 : tel est le