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ORAISON FUNÈBRE DE MGR ELPHÈGE GRAYEL

Premier évêque de Nicolet

Prononcée à Nicolet le 2 février 1904

Sapiens in populo hæreditabit honorem, et nomen illius erit vivens in œternum.

Le sage jouira, comme d’un héritage, de la considération de tout le peuple, et son nom vivra éternellement.

Eccli., xxxvnr, 29.

Excelience!, Messeigneurs?, Mes Frères,

FE: face de la tombe où, par un de ses coups longuement préparés, la mort vient de coucher le premier citoyen de cette ville et le

s 1. Mgr D. Sbarretti, arch. d’Ephèse, Délégué Apostolique au anada.

: Ne plupart des archevêques et évêques de la province de uébec.

premier pasteur de ce diocèse, notre esprit, avide de contrastes, se reporte instinctivement à la journée historique du vingt-cinq août, mil huit cent quatre-vingt-cinq.

Nicolet était dans la joie : jamais soleil de fête n’avait lui plus radieux au front de ses édifices richement décorés ; une foule jubilante inondaït ses rues et les abords de son temple.

Un prélat, jeune encore, dans toute la force du talent, dans tout l'éclat de la vertu, dans toute la fraîcheur de l’'onction épiscopale, se présentait devant le clergé et le peuple réunis, tenant en main deux décrets de l’autorité souveraine : l’un érigeant Nicolet en diocèse distinct ; l’autre le constituant lui-même premier titulaire de ce diocèse. Une Eglise venait de naître, confiante, vigoureuse, pleine de sève ; et celui qui allait désormais veiller sur son berceau, diriger ses premiers pas, favoriser tous ses progrès, apportait à cette œuvre, avec les bénédictions du Pasteur suprême des âmes, une intelligence d’élite, une volonté ferme, et un cœur d’apôtre.

Dix-huit années ont passé sur cette Eglise nouvellement fondée, années de soucis et de labeurs pour son chef, années de prospérité et de croissance pour elle : et alors qu’elle entretenait l'espoir de vivre longtemps encore sous la tutelle bienfaisante de ce chef vénéré, bientôt

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le bâton pastoral s’est brisé dans les mains défaillantes du pontife, et voici qu’aujourd’hui nous avons la douleur de le voir, lui jadis si actif, réduit à l'impuissance d’un ce: davre et gisant comme le plus humble des fidèles dans la poussière du cercueil.

Est-ce donc là tout ce qui reste d’un homme.

si considéré et d’une carrière si féconde ? Pasteur zélé et généreux, n’a-t-il tant travaillé, tant aimé, tant souffert, que pour fournir à la mort l’occasion d’un plus éclatant triomphe, et la tombe, où il vient de descendre, l’aura-t-elle enseveli tout entier ? Non, mes Frères, car l’homme sage laisse après lui des œuvres, des exemples, des enseignements qui honorent sa mémoire et immortalisent son nom. Sapiens in populo hæreditabit honorem, et nomen illius erit vivens in œternum.

Est-il besoin de le dire ? il y a deux sortes de sagesse, aussi différentes l’une de l’autre que la terre diffère du ciel. La première, la sagesse mondaine, n’obéit qu’à des motifs humains ; elle ne poursuit rien de grand, et n’édifie rien de stable, parce qu’elle prend pour base de toutes ses entreprises le mobile terrain de l'opinion et de la fortune. La seconde, la sagesse chrétienne, s'inspire de motifs plus nobles et d'intérêts plus élevés ; c’est en Dieu qu'elle puise toutes ses lumières et toutes ses forces, c’est à Dieu qu’elle rapporte le fruit

“de tous ses travaux, et voilà Pourquoi ses œuvres, ‘en dépit de tous les revers, ont la solidité des choses divines, des choses établies sur le Christ : -angulari lapide Christo Jesu.

Ces paroles, mes Frères, sont la devise même dont le regretté Monseigneur Gravel voulut orner ses armes, et elles nous montrent assez quelle fut, dès le principe, l'orientation de son esprit, et quelle sagesse présida non seulement à sa carrière d’évêque, mais à ses actes antérieurs et à sa vie tout entière. — Oui, étudiez l’histoire de l’illustre défunt ; considérez-le dans les situations diverses à travers lesquel'es Dieu l’a conduit, et dites-moi si, vraiment, il n’a pas su mériter le nom de sage, si, effectivement, la vraie sagesse, celle qui descend de Dieu et remonte jusqu’à Dieu, n’a pas été l’âme de ses pensées, l'aliment de sa parole, le mobile de ses actions, le secret de ses succès comme le baume de ses tristesses, en un mot, la grande force et le premier ressort de sa vie.

Dès l’âge le plus tendre, ce futur général dans l’armée catholique comprit qu’un des premiers devoirs de l’homme sur la terre est d’obéir ; que cette obéissance est un honneur, une force, une sauvegarde. Et en effet, soit au foyer

de la famille, soit dans les diverses maisons enseignantes où s’écoula son adolescence, toujours, assure-t-on, il montra ce respect religieux de l’autorité qui fut l’une des marques distinctives de sa vertu. Aussi bien, un tel respect dans le cœur d’un jeune homme ne va pas sans l’amour de l’étude, sans l'attachement au devoir, sans l'esprit de piété et de régularité. C’est par ces qualités et ces heureuses dispositions d’une âme mue par la grâce, que le jeune Gravel se préparait, sans le savoir, à devenir un jour l'instrument docile et l’exécuteur efficace des plus hautes œuvres divines.

Le sacerdoce l’attirait : c'était, malgré quelques doutes où oscillait son esprit, l’objet réel et prédominant de ses vœux, la secrète et suprême ambition de cette vie bientôt mûre pour le sacrifice. Après quelques années d’enseignement classique et d’études cléricales, il fut ordonné prêtre le onze septembre mil huit cent soixante-dix.

Mon intention n’est point de suivre pas à pas et dans toutes ses phases la carrière sacerdotale du nouvel élu de Dieu. Ceux qui le connurent, soit comme vicaire à Sorel et à Saint-Hyacinthe, soit comme curé de Saint-Damien de Bedford, soit plus tard comme curé et chanoine de la cathédrale de Saint-Hyacinthe, savent mieux que moi avec quel zèle, quel esprit de foi, quel amour de Jésus-Christ et des âmes, l'abbé Gravel s’acquitta

tour à tour de ces graves et importants ministères.

La variété de ses connaissances, ses convictions fortes et ardentes, sa chaleur communicative, le tour original et saisissant de sa diction, donnaient à sa parole un charme et une puissance qui en ont fait un des prédicateurs les plus recherchés de son époque.

Comme tous les vrais apôtres, il se sentait un penchant irrésistible pour la jeunesse, pour ces âmes neuves, candides, impressionnables ‘“ dont la culture, — selon l'expression d’un grand écrivain, — fut toujours le sommet des choses et le goût des sages. ” Car, “c’est dans le cœur du jeune homme que se creusent et s’assoient les forteresses de l’âge mûr.” Aussi convient-il de rappeler quels soins empressés l'abbé Gravel ne cessa de prodiguer aux jeunes gens soumis à son action, de quelle affection sincère il les entourait, et quelle influence salutaire il exerçait sur eux. (C’est sous son administration, et grâce à ses efforts, que les écoles de la ville de Saint- Hyacinthe subirent une transformation des plus heureuses en Passant aux mains des Frères du Sacré-Cœur et en tombant ainsi sous le contrôle le plus assidu et le plus dévoué de la religion.

Je me hâte, mes Frères, d'arriver au point culminant de cette carrière déjà si pleine de mérites, et que Dieu allait bientôt combler de

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nouveaux dons et couronner de la gloire des Pontifes.

Le chanoine Gravel, dont les travaux avaient altéré la santé, était allé à Rome refaire ses forces, et puiser en même temps, à cette source de grâces, les trésors de piété et de religion que toute âme vraiment sacerdotale y découvre.

Il arriva que Mgr Taschereau, archevêque de Québec, se trouvant lui-même alors dans la Ville éternelle, crut devoir mettre à profit les dispositions obligeantes du sympathique chanoine et le créer son vicaire général et son chargé d’affaires. C’est là que Dieu l’attendait pour l’élever au rang des princes de son peuple.

Il ne m’appartient pas de relater et encore moins d’apprécier les circonstances qui amenèrent la formation du nouveau diocèse dont cette ville est devenue le centre. Ce qui entre plus directement dans mon sujet, c’est que l’abbé Gravel, dans ses rapports avec le Saint-Siège, sut si bien gagner sa confiance que le Souverain Pontife Léon XIII n’hésita pas, par un acte tout personnel, à le choisir comme premier évêque de Nicolet, donnant pour raison de ce choix qu’il “le connaissait. ” C’est donc à Rome même que Mgr Gravel fut nommé évêque ; à Rome aussi que lui fut donnée la consécration épiscopale ; à Rome et de la bouche du Pape qu'il reçut ces sages et paternels avis dont l’expres-

sion et le souvenir devaient être pour lui tout Un programme. Certes, un épiscopat créé sous de tels auspices et éclos, pour ainsi dire, au foyer même de toute lumière et de toute juridiction, ne pouvait manquer de s'épanouir en œuvres fécondes et de produire les meilleurs fruits.

L'avenir, oserai-je affirmer, n’a pas trompé ces espérances,

Et parce que, mes Frères, tout progrès religieux repose, en définitive, sur des principes sûrs ;

d’abord et avant toutes choses, se faire l’interprète fidèle des croyances et des doctrines de l’Eglise romaine, il est juste de reconnaître combien Mgr Gravel se montra constamment propager, de les soutenir, d’en assurer partout le triomphe. Les esprits, du reste, n’étaient-ils PaS merveilleusement préparés à recevoir sa parole ? Cette terre si religieuse, et si foncièrement catholique, de la région nicolétaine, n’avaitelle pas été, depuis longtemps déjà, cultivée et

gués qui ont fait du collège de Nicolet un foyer lumineux de science chrétienne, de l’autre par les très dignes et très dévoués évêques des Trois- Rivières ? L’illustre Mgr Lafièche, pour ne parler que de ce dernier, n’avait-il Pas marqué du sceau de sa pensée si fortement orthodoxe, et du cachet

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de sa parole si puissamment persuasive, les cœurs dont il était le guide vaillant ?

Le nouveau prélat n'avait donc qu’à féconder la semence jetée en si bonne terre, qu’à la développer et à la faire grandir sous le souffle de sa foi ardente, et de sa chaude et sincère éloquence. Il n’a pas failli à la tâche. Si en effet nous recueillons tous les échos de son apostolat, si nous parcourons les écrits qu’il a laissés, ses lettres, ses discours, en particulier, celui qu’il prononça aux fêtes cardinalices de Québec, et qui jeta un si beau lustre sur ces solennités, nous voyons partout s'affirmer, sous sa plume, ou sur ses lèvres, une idée dominante et maîtresse : le progrès de la foi et de la vie chrétienne, sous la direction infaillible du Pontife romain, dans l’obéissance aux chefs spirituels qui tiennent de Rome même et leur autorité et leur doctrine.

Au surplus, le zèle pastoral de Mgr Gravel ne s’est pas enfermé dans le cadre purement théorique de l’enseignement et de la parole.

Des devoirs d’un autre ordre sollicitaient son ardeur et allaient lui permettre de déployer avec succès, sur un théâtre plus matériel, les ressources variées de son esprit. -

Je ne voudrais pas dire, mes Frères, que l'Eglise fondée sous ses yeux, et qu’on venait de remettre en ses mains, fût dans cet état et ce chaos initial où tout est À créer, tout à organiser. Loin

de là. L’évêque, dans son mandement d’entrée, se félicitait de trouver près de lui un clergé zélé et pieux, rompu au service des paroisses, et, aussi, dans son séminaire existant depuis près d’un siècle, une pépinière féconde de citoyens instruits et d’ouvriers évangéliques. Mais il n’en est pas moins vrai que la fondation d’un diocèse, par les besoins qu’elle fait surgir, comme par les progrès qu’elle fait entrevoir, nécessite la création d'œuvres multiples, de nouveaux centres paroissiaux, de nouveaux asiles de charité, de nouveaux foyers d'enseignement.

Disons-le à la louange du regretté défunt :

il s’est montré à la hauteur de sa charge. Quinze nouvelles paroisses établies par ses soins ; plus de quarante églises construites ou restaurées ; la ville épiscopale dotée d'institutions diverses, d'établissements de piété, d'éducation, de bienfaisance, qui sont sa gloire et son orgueil ; des Couvents, des académies créés ou agrandis, de manière à former dans les centres principaux du diocèse comme autant d'organes de la vie et de l’activité catholique ; voilà certes un état administratif qui fait honneur au premier évêque de Nicolet, et qui témoigne tout à la fois de sa haute prévoyance et de l’action incessante de son zèle. C’est bien là une des marques de cette sagesse chrétienne, dont je parlais en commençant, sagesse qui se dépense généreusement

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pour Dieu, et que Dieu approuve et bénit :

vir sapiens implebitur benedictionibus!.

Me permettra-t-on d’ajouter que, dans ce labeur fécond, il revient une part honorable au concours de l’amitié la plus active et la plus fidèle, une part aussi à la coopération docile et à la collaboration empressée de toutes les forces religieuses et civiles de ce diocèse ?

Monseigneur Gravel voyait avec bonheur prospérer l'Eglise de Nicolet. Il aimait cette épouse mystique, ses prêtres, et tout son peuple; il l’aimait de toute la tendresse qu’un père a pour sa famille; il concentrait sur cette portion du troupeau de Jésus-Christ les affections les plus vives, les sollicitudes les plus attentives de son âme, sans cependant oublier l’aide éclairée et vigilante qu’un évêque doit aux intérêts généraux de la religion.

Car, dans l'Eglise, tous les membres de la hiérarchie sont solidaires : ministres d’un même Dieu, lieutenants d’un même chef, ils poursuivent une fin identique qui est la glorification de Dieu par le salut du peuple chrétien. C’est en proclamant les mêmes doctrines, en soutenant les mêmes principes d’ordre et de justice, en sauvegardant les mêmes droits menacés qu’ils se prêtent à eux-mêmes, dans une mutuelle

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