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DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE TEMPÉRANCE, A QUÉBEC, LE 31 AOUT

Messeigneurs^ ^j .'

Mesdames^ Messieurs^

Le sujet que Ton m'a demandé de traiter devant vous ce soir, — la croix de tempérance au Canada, — est très vaste. Il se prêterait à de nombreux et amples développements. Mais, dans une circonstance comme celle-ci, la mesure et la brièveté s'imposent, et l'auditoire ne désire, de même que l'orateur ne doit donner, qu'une simple esquisse et un rapide aperçu.

Si Ton entend par ces mots ^4a croix de tempérance'' simplement le signe de ralliement adopté pour mener au combat les forces antialcooliques, on ne peut en faire remonter l'historique que vers le milieu du dix-neu\ième siècle. Mais si l'on veut parler de l'idée, du principe, de la cause elle-même dont ce signe est aujourd'hui

1. — Sa Gna-ndeur Mgr Bégin, arcTievêque de Québec, et Sa Grandeur Mgr Roy, évê<iue autxiliaire, et président du Congrès.

le drapeau, le champ s'élargit et l'on peut se reporter jusqu'aux origines de notre histoire.

Lorsque les découvreurs et les fondateurs de notre pays prirent contact avec les aborigènes, ils rencontrèrent chez eux bien des vices et bien des pratiques condamnables, mais ils n'y trouvèrent pas l'ivrognerie. Hélas î cette passion fut un présent funeste de l'Europe à l'Amérique, des nations chrétiennes aux peuplades idolâtres, de la civilisation h la barbarie. Ce fut surtout l'amour du lucre qui inocula ce virus aux sauvages de nos régions canadiennes. Et ce furent les effroyables ravages de l'alcoolisme, parmi les tribus avec lesquels nos aïeux entrèrent en relations, (luî déterminèrent ici la première campagne régulière contre ce fléau. Le trafic dei* fourrures était une source de fructueux profits. Et comme Ton constata que l'eau-de-vie en était le médium le plus avantageux, que pour (]uelques barils de liqueurs fortes on pouvait obtenir des nu)nceaux de pelleteries cotées très haut sur les m«arcliés de TEurope, la traite des boissons enivrantes devint promptement la pierre angulaire de ee comnu^rce. Mais bientôt les premiers apôtres de la Nouvelle-France, et les hommes que n'aveuglait pas la cupidité, en constatèrent les déplorables résultats. L'ivrognerie devenait pour les sauvages une passion furieuse, et la traite donnait naissance à des excès, à des désordres et

à des crimes dont gémissaient tous les gens do bien. Xos missionnaires ne reculèrent pas devant le devoir qui sollicitait leur action. Ils combattirent de toutes leurs forces le meurtrier trafic, et firent appel à la coopération du pouvoir

La lutte en était à sa première phase, lorsque l'évêque illustre qui a mérité le nom de Père de la Xouvelle-France fit son apparition dans la colonie naissante. D'un ferme regard il saisit la situation, et son âme intrépide se résolut à un combat sans merci contre le fléau qui menaçait la jeune chrétienté confiée à sa pastorale sollicitude. La bataille fut longue et acharnée. Des intérêts multiples et puissants se liguaient pour défendre la traite. La raison d'Etat donnait la main à l'esprit commercial, la politique contractait alliance avec la cupidité, le préjugé accourait à la rescousse de la passion, et tout cela constituait une coalition formidable. Monseigneur de Laval éleva son courage à la hauteur des difficultés. Convaincu qu'il y allait du salut de son troupeau, du bien public, et de l'honneur du nom français, il mit en œuvre toute son énergie pour faire prohiber la traite, ou du moins pour l'entourer de restrictions et de limitations salutaires. Il dut se mesurer avec bien des adversaires ; d'abord et naturellement avec les traficjuants dont son zèle menaçait les gains illici-

tes ; puis avec le pouvoir civil, les gouverneurs, les intendants, et Colbert lui-même, le grand ministre aveuglé. Il lui fallut un jour porter sa plainte éloquente et pathétique jusqu'au pied du trône.

Les arguties et les prétextes, alors comme aujourd'hui, ne manquaient pas aux tenants du trafic libre des liqueurs fortes. Il fallait favoriser le commerce, activer le mouvement des échanges, attirer à nous les nations sauvages et les garder dans l'alliance française. A cela le grand évêque répondait que l'intérêt commercial ne pouvait primer celui de; l'humanité ; que la raison d'Etat devait céder devant les prescriptions du droit naturel ; que, d'ailleurs, les quelques avantages matériels déri^-és de la traite ne pouvai'ent entrer en ligne de compte avec les crimes et les désastres dont elle était cause ; qu'à côté de quelques milliers, voire même de quelques millions de livres qu'elle pouvait rapporter, on devait supputer la valeur immense du labeur productif qu'elle enlevait à l'agriculture et aux métiers, et la désastreuse déperdition de force virile qu'elle infligeait il la colonie. Tant de fermeté, de raison persuasive, d'ardeur apostolique et de patriotique clairvoyance ne furent pas dépensées en pure porto. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, ^lonseignour de Laval, s'il ne triompha pas aussi complètement que le méritait sa

vaillance, réussit au moins à enrayer dans une large mesure le fléau de la traite et de l'ivrognerie. A ce titre, son nom doit être inscrit en let- /tres resplendissantes au frontispice des annales /de la lutte contre l'alcoolisme au Canada. Et les membres du Congrès de tempérance doivent saluer en lui, avec une enthousiaste admiration, le grand ancêtre dont l'inlassable courage et l'inébranlable persévérance sont pour eux à la fois un enseignement et un exemple.

Avec l'épiscopat de Monseigneur de Laval, se termine ce que l'on peut appeler la première croisade antialcoolique dans notre pays. Xous devons maintenant franchir plus d'un siècle pour arriver à la seconde. Cela ne veut pas dire que, dans ce long intervalle, les pasteurs du peuple et même des laïques dévoués ne firent pas de généreux efforts pour combattre l'abus des liqueurs fortes. Mais, dans ce rapide exposé, nous n'entendons mettre en lumière que les mouvements d'ensemble, les luttes organisées, les croisades.

Vers le milieu du dix-neuvième siècle, il y avait plus de quatre-vingts ans que le régime anglais avait succédé à notre ancien régime, T^s ruines accumulées par la guerre et l'invasion étaient depuis longtemps réparées. Le peuple canadienfrançais, après s'être replié sur lui-même, et avoir travaillé silencieusement, durant une longue période, à cicatriser ses blessures, i\ refaire sa vi-

giieur, se sentait animé d'une vitalité féconde. Les vieilles paroisses commençaient à essaimer pour ouvrir des issues au flot montant des générations nouvelles. Notre développement industriel se faisait encore attendre, mais notre agriculture était en pleine prospérité, et dans no?5 mgneuries, maintenant cultivées sur toute leur étendue, la merveilleuse fertilité d'un sol encore riche prodiguait sans se lasser de plantureuses moissons. De tous côtés on voyait régner l'abondance. Et c'est de là que vint l'appellation donnée par nos gens à cette période heureuse : ^'les bonnes années". Hélas ! toute médaille a un revers. Ces bonnes années devinrent bientôt des années funestes, par les habitudes qu'elles engendrèrent. Laissez-moi céder ici la ]>arole ;\ l'un de nos écrivains les plus éminents, à l'an de nos penseurs les plus originaux et de nos meilleurs peintres de mœurs. Dans ses Forestiers et Yojjaf/eiirs. — qui resteront l'une de nos plus fidèles et de nos plus intéressantes esquisses canadiennes,— monsieur Joseph-Charles Taché a décrit comme suit la période que je viens de mentionner. C'est son |>ère Michel, ce type original et pris sur le vif, qu'il fait ainsi parler:

"C'était dans le temps des bonnes années ; il y avait plus de blé alors qu'il n'y a d'avoine aujourd'hui ; les habitants de huit cents minots n'étaient pas rares. Mais un bon nombre abu-

saient de cette abondance, ne pensant qu'à manger, à boire et à s'amuser: ils croyaient que ça durerait toujours et n'avaient pas l'air à s'occuper d'autre chose. J'ai connu des habitants qui achetaient une tonne de rhum et un baril de vin, pour leur provision de Tannée: la carafe et les verres avec les croxignoUes étaient toujours sur la table ; tout le monde était invité ; on ne pouvait entrer daus une maison sans prendre un coup. On avait même fait un refrain que le maître de la maison chantait, dès que ses visiteurs faisaient mine de partir :

•Les Canadiens sont pas des fous.

Partiront pas san^s prendre un cou'p !

CV'St pour cela qu'on dit aujourd'hui d'un homme ivre et sans raison : "Il est soûl comme dans les bonnes années.'' Les fêtes étaient presque continuelles, il n'y avait pour ainsi dire que dans les saisons des semences et des récoltes qu'on travaillait. J'ai vu des habitants, pour n'avoir pas réparé les ponts des fossés de traverse dans la morte saison, jeter dans le fossé la première charge de gerbes pour passer les gerbes par dessus. Ça ne ne pouvait pas durer ; mais aussi plusieurs se sont ruinée, et si les vieux de ce temps-là revivaient, il y en a beaucoup qui trouveraient des faces étrangères dans hMirs mai-

sons. . . C'est malheureux qu'on n'ait pas plus tôt établi les sociétés de tempérances."

Ce tableau fidèle montre bien l'étendue du mal fait alors à notre pays par les boissons alcooliques. L'ivrognerie était devenue une véritable plaie sociale. Elle s'attaquait à toutes les classes ; elle étendait ses ravages à la ville comme à la campagne ; elle devenait une menace pour notre avenir nationaL Nos chefs spirituels s'en émurent. Ils poussèrent un cri d'alarme, et à leur appel on vit surgir du sein d^ notre clergé des hommes au cœur apostolique, qui organisèrent la guerre à l'ennemi dont les attaques étaient pour noius si redoutabÈe^. En même temps, par une coïncidence providentielle, et comme pour renouer la chaîne des traditions anciennes, un évêque français, poussé vers nos rivages par le contre-coup des vicissitudei^ politiques de notre vieille mère patrie, venait mettre au service de la cause antialcoolique sa vivante éhrtiuence. Le nom de Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, immortalisé par l'admirable oraison funèbre de Lacardaire, est resté cher au Canada français, et Ton voit encore aujourd'hui le portrait du prélat missionnaire occuper une place d'honneur dans un grand nombre de maisons canadiennes.

Parmi notre propre clergé, trois hommes surtout prirent la tête de la croisade contra i'\ntem-

pérance. Ce furent messieurs Quertier, Mailloux, et un autre dont mes lèvres se refusent à prononcer le nom, entouré depuis d'une célébrité douloureuse. M. Mailloux était un prêtre d'une vertu austère. Homme de doctrine et d'ceuvres, il se dévoua spécialement à la prédication en faveur de la tempérance , qu'il travailla aussi à établir par de nombreux écrits. Quant à M. Quertier, on m'excusera de parler de lui avec un accent plus intime et plus ému. Il fut le curé de ma paroisse natale, et je revois encore dans mes souvenirs d'enfance ce grand vieillard au regard étincelant et à la longue chevelure blanche, dont la puissante personnalité avait quelque chose de saisissant et de dramatique. M. Quertier avait une nature ardente et impétueuse, qui eût pu faire de lui un redoutable agitateur populaire, si la vocation religieuse n'eût tracé sur son front l'onction du sacerdoce. C'était une âme d'apôtre dans un organisme de tribun. Ce fut lui qui arbora la croix, l'humble croix de bois noir, comme le drapeau qui devait conduire à la bataille les soldats de la tempérance. Sous le choc de sa parol-e entraînante, on vit des multitudes d'hommes se lever, saisir d'une main ferme cette croix, sj^mbole auguste de notre rédemption, et jurer devant Dieu d'être sobres jusqu'à leur dernier jour. Des milliers et des milliers de nos concitoyens s'enrôlèrent

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dans cette chevalerie nouvelle. La campa^^ne de tempérance prit un développement admirable. Les sociétés de la croix se multiplièrent, et de tous côtés le démon de l'ivrognerie dut battre en retraite. Honneur aux Quertier, aux Mailloux, à tous les missionnaires dévoués qui consacrèrent leur zèle à cette grande œuvre de rénovation et de salut î Ils ont été des bienfaiteurs publics, et notre société canadienne leur doit une impérissable gratitude.

Cette magnifique croisade se poursuivit i>endant plusieurs années au milieu du dernier siè cle. Après cette période de combats héroïques, on put croire que les victoires remportées étaient décisives et qu'il était permis de déposer le harnais de guerre. Mais si le fléau était enrayé le germe n'en était pas détruit. Lentement l'alcool recommença son œuvre d'infiltration et de dissolution. Peu i\ peu il regagna une partie du terrain perdu, et reconciuit (luehiues-unes des positions dont il avait été chassé. Des succès locaux lui redonnèrent de l'ambition et de l'audace. Il élargit le champ de ses oi^érations. Bref après un demi siècle, on constata avec stupeur que la question de l'alcoolisme se dressait devant nous plus grave et plus alarmante que jamais, (qu'elle constituait encore un péril social et qu'une action énergiciue s'imposiiit aux directeurs de notre peuple. Encore une fois la vigi-

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lance et le patriotisme de nos évêques égalèrent la grandeur et rimniinence du danger. D'un commun accord ils organisèrent la troisième croisade antialcoolique. Dans tous les diocèses ils nommèrent des missionnaires chargés de prêcher la tempérance et de refaire les cadres de la grande armée de la croix, qu'une paix trop longue avait affaiblis. Et, cette fois, devant une situation peut-être plus critique, et sentant le besoin d'ébranler plus vivement l'opinion, ils firent appel à la collaboration laïque, afin de démontrer à tous que la lutte contre l'alcoolisme n'est pas seulement d'intérêt religieux, mais qu'elle est aussi d'intérêt social et national. XLa nouvelle croisade, Messieurs, se poursuit sous nos regards depuis plusieurs années déjà. Ce premier congrès de tempérance en marque l'une des phases les plus importantes. Elle a produit. Dieu merci, des résultats appréciables et consolants. La vente des liqueurs fortes est plus restreinte et plus judicieusement réglementée. Les abus qu'elle entraîne sont mieux réprimés. Les lois préventives et restrictives sont mieux appliquées ; et surtout l'opinion publique est plus éclairée et moine prompte à se laisser abuser par les préjugés et les sophismes, dont sont prodigues les souteneurs impudents ou hypocrites des cabarets et des buvettes. Nos populations comprennent que l'alcoolisme est leur

plus redoutable ennemi: l'ennemi de la santé physique, l'ennemi de la santé morale, l'ennemi de l'intelligence et du cœur, l'ennemi de la famille, l'ennemi de l'ordre matériel et de la sécurité publique. Et elles renouvellent à la croix le serment de sobriété qu'avaient prêté leurs i>ères. La croix de temi)érance I Messieurs, vous l'avez vue, comme moi, suspendue aux murs de la maison de famille, entourée d'honneur et de respect. Elle est là depuis de longues années, témoin du passé, gardienne du présent et sauvegarde de l'avenir. Elle a vu grandir et se disperser plus d'une génération peut-être, et devant elle, chaque jour, des têtes diversement nuancées par la main du temps se sont inclinées dans la prière. Elle est le palladium du foyer. Les êtres et les choses peuvent y disparaître et s'y succéder, mais la croix demeure. Elle ne quitte un moment sa place consacrée dans le vieux logis, qu'aux jours où la mort vient y allumer ses lugubres flambeaux. Elle s'en va alors étendre ses bras tutélaires au dessus du cercueil autour duquel les cœurs brisés s'épanchent en des accents de douleur et de foi. Puis, quand a sonné l'heure du dernier départ, elle sort, elle aussi, de la maison dont elle n'a pas franchi le seuil depuis vingtcinq, trente ou quarante ans ; elle précède le triste convoi, comme pour tracer au uiort qu'on escorte la route de l'immortalité. Et quand le

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service funèbre est terminé, quand l'orgue a fait entendre ses derniers gémissements, pendant que l'église chante dans son admirable liturgie Yego Sîim resurrectio et vita, la croix, compagne fidèle de celui qui n'est plus, le conduit jusqu'au cimetière, au bord de la fosse où il va dormir son dernier sommeil. Mais là elle s'arrête. Son œuvre est terminée pour celui qui est parti ; elle va recommencer pour ceux qui restent. Et la croix de bois noir rentre au foyer en deuil, héritage auguste et sacré que la mort transmet à la vie, et qui passe ainsi de génération en génération, comme pour assurer la perpétuité de la tradition familiale: quasi cursorcs vitaï lampada trahiint. Messieurs, au début de la grande Révolution française, lorsque l'Assemblée constituante commençait à démolir pièce à pièce la vieille France, pour réédifier, sur les ruines de l'anicien régime, un nouvel édifice social, elle s'attaqua un jour au patrimoine séculaire de l'Eglise, fondé par la munificence des rois et des peuples. Au cours du débat mouvementé provoqué par cette proposition, un député de l'Auvergne monta à la tribune, et, après un discours plein d'une éloquence véhémente, abrupte et pittoresque comme les montagnes de sa province, il jeta à la majorité cette parole qui produisit une sensation immense : "Vous voulez enlever aux évêques leur croix d'or, ils prendront une croix de bois ; c'est une croix

de bois qui a sauvé le inonde." Messieurs, la croix pectorale de nos premiers pasteurs, hommage habituel d'une religieuse piété filiale, brille en sûreté sur leur poitrine, gardée par le respect et la vénération populaires. Et, de même, les croix d'or, d'argent ou de bronze qui se dressent dans nos sanctuaires, sur nos tabernacles ou sur le fronton de nos temples, ne tomberont jamais, j'en ai la ferme assurance, sous les coups de démolisseurs stupides et sacrilèges. Mais quand toutes ces croix — ce qu'à Dieu ne plaise — devraient être broyées un jour dans quelque tourmente sociale, la croix de bois restée au mur de nos chaumières suffirait à sauver la patrie canadienne. Car cette croix de bois, elle est à la fois un symbole et une promesse. Elle est un symbole de foi au Christ sauveur, qui a racheté l'humanité et qui peut ressusciter les i)euplef5. Elle est une promesse de fidélité à sa doctrine de lumière et de vie, une promesse de sobriété, de courage, de vertu et d'honneur.

Messieurs, cette humble et auguste croix, cette croix de tempérance, ces deux pauvres morceaux de bois peints en noir, saluez-les toujours avec un religieux respect et une émotion patriotique, et dites-leur dans vos cœurs 10 crux ave de la gratitude et de l'espérance. Ils sont la plus forte assise de notre nationalité. Sur eux reposent nos meilleurs espoirs d'avenir. Par ee signe, par ce

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Labarum sacré, non seulement nous vaincrons l'effroyable fléau social de l'alcoolisme, mais nous ferons triompher la concorde, la justice et la paix et fleurir les vertus viriles qui assureront la prospérité et la grandeur de notre Canada bien-aimé.

PRONONCÉ AU CONGRÈS EUCHARISTIQUE DE MONTRÉAL LE 10 SEPTExMBRE 1910 ^

Eminence^ Messeigneurs^

Mesdames^ Messieurs^,

Au déclin de F avant-dernier siècle, un écrivain qui remplissait du bruit de son nom l'Europe et le monde, après avoir mené une longue et haineuse campagne contre Jésusi-Christ et «on Eglise, proférait cet orgueilleux blasphème: ^'Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu.'' A quelques années de distance, le même fameux personnage, insultant à Théroïque agonie d'un enfant de la France, perdu au-delà des mers, plaignait "ce pauvre genre humain qui s'égorgeait pour quelques arpents de neige au Canada." Un siècle et demi s'est écoulé depuis que furent prononcées ces deux odieuses paroles. Et voici que ces quelques arpents de neige sont devenus un prospère et florissant pays, plein de vitalité et d'activité

1. — Ce diiscours fut ipronontoé dans l'église d'e .Notre-Dame, à Monitréa,!, devant Son Eiminen<;e le Cardinal Van'Utelli, léigat du Pape, et un grand nombre d'archevêques et d'éivêques.

progressive. Et voici que, dans la eité-reiue de ce pa^'s, qui compte parmi les métropoles du monde, cet Homme-Dieu, bafoué et outragé par Voltaire, vainqueur du voltairianisme et de toutes les erreurs subtiles ou violentes qui ont tenté de le remettre au tombeau, reçoit les solennels hommages de milliers de disciples, accourus de touvS les points de l'univers pour l'acclamer, pour l'adorer, pour lui décerner le plus magnifique et le plus émouvant triomphe. Ce n'est pas Dieu, ce n'est pas le Christ qui a vu beau jeu, c'est la société brillante et perverse qui applaudissait et couronnait Voltaire. Quinze ans à peine après la mort misérable du patriarche de l'incrédulité nn)dcrne, elle s'effondrait dans un gouft're de sang, pendant que le petit peuple, abandonné sur ses arpents de neige, se groupant autour de la croix de ses clochers, survivait aux plus redoutables épreuves, croissait en expansion et en vigueur, et préparait l'avenir dont nous voyons aujourd'hui les étonnantes réalisations. Encore une fois, Messieurs, l'histoire avait fait entendre une de ces hautes et éloquentes leçons dont sont parsemées ses pages. Et Ton pouvait, y lire cette vérité, qui a pour elle le témoignage des siècles, que le Christ est un éternel vainqueur, et que les nations baignées dans le sang du Clirist sont immortelles.

C'est pour les catholiques canadiens une joie

profonde et un insigne d'honneur, que d'avoir Toccasion d'apporter, à leur tour, à cette vérité, une attestation éclatante. Ils sont fiers de pouvoir donner leur note dans le concert harmonieux qui, de tous les points les plus fameux du monde, de Rome et de Paris, de Londres et de Jérusalem, et de tant d'autres cités illustres, a fait monter vers le ciel, depuis trente ans, ses enthousiastes hosannas. Ils sont heureux que cette rotation glorieuse des congrès eucharistiques ait fixé sur leur jeune patrie un des points de sa course. Et ils saluent avec une respectueuse et fraternelle allégresse ces nobles fils de l'Italie, de la France et de l'Angleterre, de l'Espagne, de la Belgique, de l'Allemagne, de l'Australie, de l'Afrique et de l'Amérique, venus pour proclamer une fois de plus que l'Orient et l'Occident, que toutes les races et toutes les familles nationales, quelles que soient leurs mentalités diverses, sont unies indissolublement par le lien d'une foi commune, et n'ont qu'un cœur, qu'une langue, qu'un drapeau, quand il s'agit de ces questions d'ordre supérieur qui remuent jusque dans ses profondeurs l'âme de l'humanité.

Autrefois, Messieurs, il y avait dans le monde une institution admirable, dont la physionomie imposante et la bienfaisante influence ont rempli tout un âge de l'histoire. Les nations baptisées reconnaissaient un môme droit public, pos-

sédaient en commun un ensemble de principes et de coutumes, suTaient en certaines circonstjiinces la même ligne politique, et participaient à la même action militaire. Il y avait une France, une Angleterre, une Eco^ise, une Pologne, une Allemagne, une Espagne, une Italie, chacune avec son génie, ses intérêts^ ses ambitions. Mais se dégageant de tout cela, ralliant tout cela, et réunissant tout cela en un puissant faisceau, à certaines heures décisiives, il y avait la chrétienté. Ce seul mot n'évoque-t-il pas dans votre esprit tout un monde de hautes pensées, de faits glorieux et d émouvants souvenirs ? Oui, il y eut un moment dans l'histoire où les peuples chrétiens eurent un même idéal, une même règle de vie publique, un même critérium de ju>stice et de moralité, une même aspiration primordiale et souveraine, et où, faisant abstraction de leurs préoccupations particularistes, ils donnèrent souvent au monde le spectacle magnifique d'une vaste fédération, diverse en ses piirtie^, mais une dans sa direction et son effort. Hélas î la chrétienté, cette chrétienté, est devenue l'une de ces ruines majestueuses que l'humanité a semées sur son chemin à travers les âges. Elle s'est écroulée avec l'unité doctrinale de l'Europe, sous les coups de la formidable révolution religieuse qui fut l'œuvre du seizième siècle. Les guerres, les traités, les combinaisons diplomatiques ont in-

tronisé un nouveau droit public, et creusé un abîme entre la tradition des siècles antérieurs et Tesprit des temps modernes. La chrétienté politique est morte, et ni les concerts européens, ni les conférences internationales, ni même les congrès de la paix, ne lui rendront la vie.

Mais, Messieurs, n'entrevoyez- vous pas avec moi une autre chrétienté, une chrétienté morale qui se refait à travers les frontières^ à travers les diversités de races, qui s'étend au-delà des limites de l'ancienne, qui franchit les mers, et qui reconstitue de nation à nation, de continent à continent, de race à race, la grande et auguste fraternité chrétienne ? N'est-ce pas à Tune des manifestations de cette chrétienté nouvelle que nous assistons ici ce soir, dans ce temple qui rassemble tant d'hommes n'ayant ni la même langue, ni la même nationalité, mais unis dans la même foi et dans les mêmes espérances ? Nous sommes italiens, français, anglais, belges, irlandais, allemands, américains, canadiens ; nous avons chacun nos prédilections, nos tendances, nos idées, nos préjugés peut-être ; mais nous sommes tous chrétiens, avant tout et par-dessus tout chrétiens et catholiques, fils de l'Eglise-Mère dont l'autorité ne connaît point de frontières, et sujets du Roi des rois, de Jésus- Christ, le Monarque universel dont l'empire excède la terre et le temps, et dont le sceptre

régit tous les mondes. >sous sommes chrétiens, et à cause de cela nous sommes frères, et à cause de cela, nous avons des sollicitudes et des intérêts identiques, et à cause de cela, sans rien sacrifier de nos préférences nationales, nous aimons, nous souffrons, nous espérons, nous luttons en commun ; et à cause de cela enfin, tout en ayant au cœur Tamour passionné de nos patries respectives, que nous voudrions voir toujours plus grandes, plus pros|>ères et plus fortes, toujours plus honorées et plus dignes de l'être, nous nous glorifions d'appartenir à une patrie qui embrasse toutes les autres sans les effacer ni les amoindrir, la patrie des âmes et des croyances, l'Eglise catholique, apostolique et romaine.

Ce sera la gloire de l'œuvre des congrès eucharistiques d'avoir donné une physionomie et une accentuation nouvelles à cette indéfectible unité morale, qui doit rapprocher les uns des autres les chrétiens de toutes les races, nonobstant les barrières physiques, économiques ou politiques. Ce sera son étemel honneur d'avoir dresse, au milieu de notre âge de discordes et de conflits redoutables, en face de l'Internationale haineuse et violente qui voudrait démolir les patries et détruire les sociétés, l'Internationale pacifique et illuminatrice qui aspire à rendre les patries meilleureçî et les sociétés plus heureuses, ea les faisant communier toutes dans l'amour et le cul-

te du Maître dont la doctrine est une loi de justice et de paix.

Nous avons donc bien raison de nous réjouir en présence des spectacles qui se déroulent ici depuis trois jours. Le Canada, l'Amérique, assistent à un grand événement, à un événement d'importance et d'amplitude mondiales. Les sceptiques peuvent s'en étonner, mais les hommes qui savent penser, même ceux qui ne partagent pas nos croyances, doivent sentir, sous la splendeur de nos démonstrations publiques, l'action de la plus grande force religieuse et sociale qui soit au monde. Oui, à la fin de cette première décade du vingtième siècle, à une heure où tant de complots sont tramés, où tant de passions sont déchaînées contre le Christ et son Eglise, où les ondoyantes négations et la critique tortueuse du rationalisme moderniste essayent de défigurer nos dogmes, tandis que des pouvoirs publics, possédés de la haine antireligieuse, travaillent avec une inlassable ardeur à déchristianiser les nations, il est beau et réconfortant d'entendre la voix puissante du peuple catholique jeter comme un défi son acclamation immense à l'universelle conjuration des sophistes et des proscripteurs.

Pour nous, catholiques canadiens, nous éprouvons un sentiment de gratitude et de fierté patriotiques pendant ces mémorables jours. Nous remercions Dieu de ce que les conditions de

notre vie politique, sociale, et religieuse, nous permettent de donner à ces fêtes eucharistiques un caractère d'apothéose nationale, difficile peutêtre à réaliser ailleurs. Et dans ce triomphe de Jésus-Hostie.. nous voulons lire pour notre bienaimée patrie une promesse d'inviolable fidélité et de religieux avenir.

O Christ I rédempteur, libérateur, restaurateur divin de l'humanité, régnez à jamais sur nous. T\égn€7. sur nous par votre doctrine, régnez sur nous par vos préceptes, régnez sur nous par votre Eglise, dont nous vénérons l'auguste magistère, qui sauvegarde à travers les siècles la vérité, le droit, et la fraternité. Régnez sur n(»us enfin par le sacremnt ineffable où vous ^ous di>nnez à l'homme dans une oblation mystérieuse et sacrée, qui l'élève au-dessus de lui-même, et l'unit à vous dans dans la communion à In fois la plus sublime et la plus incompréhensible. En ces assises solennelles où se retrem]Kmt notre foi et notre amour, nous vous renouvelons le serment de notre allégeance nationale, et nous jurons de faire en sorte que tous les actes de notre vie sociale soient la démonstration éclatante de cette i>arole: Christ u^ l'int, ChriMus imperat, ChrisPiis rcgiuit. Oui, que le Christ vive toujours au sein du peuple canadien, qu'il commande aux volontés, qu'il soit le Roi des cœurs î Voilà le cri qui s'échappe irrésistiblement de nos

lèvres c-n ces inoubliables jours. Voilà le ^œu ardent qui jaillit de nos âmes à tous les instants de ces manifestations grandioses, auxquelles nous avons la joie d'assister. Puisse le Dieu de nos pères, le Dieu de Champlain, de Maisonneuve et de Laval avoir pour agréable cette acclamation et cet élan de tout un peuple et continuer de répandre sur nous les bénédictions qu'il nous a tant de fois prodiguées au cours de notre histoire. Et qu'aux pages futures de cette histoire puisse s'inscrire, en lettres glorieuses, cette variante à la parole magnifique par où débutait la loi nationale de notre ancienne et bien-aimée mère patrie: Vivat Christ us qui diligit Canadenses !

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