‹ Discours et conférencesChapitre 10 sur 33 · DE M. DE LESSEPS (23 AVRIL · texte numérisé non relu

DE M. DE LESSEPS (23 AVRIL

Monsieur,

Votre discours est charmant; car il est bien vousmême. Savez-vous quelle était par moments notre inquiétude pendant que vous le composiez? C'est que, pour cette circonstance, assez exceptionnelle en votre vie, vous ne vous crussiez obligé de faire une composition littéraire. Votre tact exquis vous a préservé de cette faute. J'ai retrouvé, dans le ton de vos paroles, la bonhomie, la chaleur communicative, qui font Fagrément de vos conversations. J'ai regretté l'absence de quelques traits qui vous sont

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familiers, de certains détails, par exemple, que vous savez sur Abraham et Sara, de renseignements inédits que vous possédez sur Joseph et la reine de Saba. Une foule de choses que vous connaissez mieux que personne manquent en votre discours; mais rien de vous n'y manque. Vous avez la première des qualités littéraires et la plus rare de notre temps, le naturel; jamais vous n'avez déclamé. Votre éloquence est cette mâle et piquante manière de se mettre en rapport avec le public, que l'Angleterre et l'Amérique ont créée. Personne assurément, en notre siècle, n'a plus persuadé que vous; personne n'a été par conséquent plus éloquent; et cependant personne n'est plus étranger aux artifices du langage, à ces vaines curiosités de la forme que ne connaît pas une ardente conviction.

a J'approuve, dites-vous quelque part, qu'on enseigne le grec et le latin à nos enfants ; mais ce qu'il ne faut pas négliger, c'est de leur apprendre à penser sagement et à parler bravement. » Ah! voilà ce que j'aime. Vous avez horreur de la rhétorique, et vous avez bien raison. C'est, avec la poétique y la seule erreur des Grecs. Après avoir fait des chefs-d'œuvre, ils crurent pouvoir donner des règles pour en faire : erreur profonde ! Il n'y a pas

d'art de parler, pas plus qu'il n'y a d'art d'écrire. Bien parler, c'est bien penser tout haut. Le succès oratoire ou littéraire n'a jamais qu'une cause, l'absolue sincérité. Quand vous enthousiasmez une réunion et que vous réussissez à séduire la chose du monde la plus sourde aux métaphores, la plus réfractaire aux artifices de l'art prétendu de bien dire, le capital, ce n'est pas votre parole, c'est votre personne qui plaît; ou plutôt vous parlez tout entier; vous charmez; vous avez ce don suprême qui fait les miracles, comme la foi, et qui est, à vrai dire, du même ordre. Le charme a ses motifs secrets, mais non ses raisons défmies. C'est une action toute de l'âme. Vous avez les mêmes succès à Chicago, une ville qui n'a pas le tiers de votre âge, que dans nos vieilles villes d'Europe. Vous entraînez le Turc, l'Arabe, l'Abyssin, le spéculateur de Paris, le négociant de Liverpool, par des raisons qui ne sont différentes qu'en apparence. La vraie raison de votre ascendant, c'est qu'on devine en vous un cœur sympathique à tout ce qui est humain, une passion véritable pour l'amélioration du sort des êtres. On trouve en vous ce Misereor super turbas, « J'ai pitié des masses », qui est le sentiment de tous les grands organisateurs. On vous aime, on veut vous voir, et, avant que vous ayez ouvert la bouche, on

VOUS applaudit. Vos ennemis appellent cela votre habileté. Nous autres, nous appelons cela votre magie. Les âmes ordinaires ne comprennent pas la séduction des grandes âmes. La fascination du magicien échappe aux pesées vulgaires; les qualités enchanteresses sont un don gratuit, une grâce octroyée, et, parce qu'elles sont impondérables, la médiocrité les nie. Or, c'est l'impondérable qui existe vraiment. L'humanité sera toujours menée par de secrets philtres d'amour, dont la foule ne voit que les effets superficiels; comme la raison dernière du monde physique est dans des fluides invisibles que l'œil ordinaire ne sait pas discerner.

Votre éloquence a gagné le monde; comment ne vous eût-elle pas mérité une place parmi nous ? Le programme de notre Compagnie n'est pas une simple culture littéraire, poursuivie pour ellemême, et n'aboutissant qu'à de frivoles jeux, à peine supérieurs à ces difficiles enfantillages où se sont perdues les littératures de l'Orient. Ce sont les choses qui sont belles; les mots n'ont pas de beauté en dehors de la cause noble ou vraie qu'ils servent. Qu'importe que Tyrté e ait eu ou n'ait pas eu de'lalent? 11 a réussi; il valut une armée. La Marseillaise, quoi qu'en disent les musiciens et les

puristes, est le premier cliant des temps modernes, puisqu'à son jour elle entraîna les hommes et les fit vaincre. Le mérite personnel, à cette hauteur, est peu de chose ; tout dépend de la prédestination, ou si l'on veut, du succès. Il ne sert de rien de dire qu'un général aurait dû gagner une bataille, s'il la perd. Le grand général (et on en peut dire presque autant du grand politique) est celui qui réussit, et non celui qui aurait dû réussir.

Les personnes qui, un moment, ont été surprises, de votre élection connaissaient donc bien peu l'esprit de notre Compagnie. Vous avez cultivé le plus difficile des genres, un genre depuis longtemps abandonné parmi nous, la grande action ; vous avez été du petit nombre de ceux qui ont gardé la vieille tradition française delà vie brillante, glorieuse, utile à tous. La politique et la guerre sont de trop hautes applications de l'esprit pour que nous les ayons jamais négligées. Le maréchal de Villars, le maréchal de Belle-Isle, le maréchal de Richelieu, le maréchal de Beauvau n'avaient pas plus de titres littéraires que vous. Ils avaient remporté des victoires. A défaut de ce titre, devenu rare, nous avons pris le maître par excellence en fait de difficulté vaincue, le joueur hardi qui a toujours gagné son pari dans la poursuite du probable, le virtuose

qui a pratiqué avec un tact consommé le grand art perdu de la vie. Si Christophe Colomb existait chez nous de nos jours, nous le lerions membre de l'Académie. Quelqu'un qui est bien sûr d'en être, c'est le général qui nous ramènera un jour la victoire. En voilà un que nous ne chicanerons pas sur sa prose, et qui nous paraîtra tout d'abord un sujet fort académique. Comme nous le nommerons par acclamation, sans nous inquiéter de ses écrits ! Oh! la belle séance que celle où on le recevra ! Comme les places y seront recherchées ! Heureux celui qui la présidera!...

Vous avez été de ces collaborateurs de la fortune, qui semblent avoir reçu la confidence de ce que veut, à une heure donnée, le génie de la civilisation. Le premier des devoirs que l'homme a dû s'imposer pour devenir vraiment maître de la planète qu'il habile, a été de redresser, en vue de ses besoins, les combinaisons souvent malheureuses que les révolutions du globe, dans leur parfaite insouciance des intérêts de l'humanité, n'ont pu manquer de produire. Les événements les plus importants de l'histoire se sont passés avant l'histoire. Quel eût été le sort de notre planète, si les parties émergentes eussent été infiniment plus petites qu'elles ne sont, si le champ d'évolution de la vie

terrestre n'eût pas été plus grand que l'île de Pâques ou Tahiti? Quel fait historique a jamais égalé en conséquences le coup de mer qui opposa un jour le cap Gris-Nez aux falaises de Douvres, et créa la France et l'Angleterre en les séparant ? Parfois bienfaisants, ces hasards d'une nature imprévoyante sont aussi bien souvent funestes, et alors le devoir de l'homme est, par des retouches habiles, de corriger les mauvais services que les forces aveugles lui ont rendus.

On a dit, non sans quelque raison, que, si Tastronomie physique disposait de moyens assez puissants, on pourrait juger du degré plus ou moins avancé de la civilisation des mondes habités, à ce critérium que leurs isthmes seraient coupés ou ne le seraient pas. Une planète n'est, en effet, mûre pour le progrès que quand toutes ses parties habitées sont arrivées à d'intimes rapports qui les constituent en organisme vivant; si bien qu'aucune partie ne peut jouir, souffrir, agir, sans que les autres ne sentent et ne réagissent. Nous assistons à cette heure solennelle pour la Terre. Autrefois, la Chine, le Japon, l'Inde, l'Amérique pouvaient traverser les révolutions les plus graves, sans que l'Europe en fût même informée. L'Atlantique, pendant des siècles, divisa la terre habitable en deux

moitiés aiiss étrangères l'une à l'autre que le sont deux globes différents. Aujourd'hui les Bourses de Paris et de Londres sont émues de ce qui se passe à Pékin, au Congo, au Kordofan, en Californie; il n'y a presque plus de parties mortes dans le corps de rhumanilé. Le télégraphe électrique et la téléphonie ont supprimé la distance en ce qui concerne la communication des esprits; les chemins de fer et la navigation à vapeur ont décuplé les facilités pour le transport des corps. N'était-il pas inévitable que le siècle regardât comme une partie essentielle de sa tâche de faire disparaître les obstacles qui gênaient ses communications rapides? Etait-il possible que la génération qui devait percer le Cenis, le Golhard, s'arrêtât devant quelques bancs de sable ou de rocher à Suez, à Corinthe, à Panama?

C'est vous. Monsieur, qui avez été l'artisan élu pour cette grande œuvre. L'isthme de Suez était depuis longtemps désigné comme celui dont la section était la plus urgente. L'antiquité l'avait voulue et tentée par des moyens insuffisants. Leibniz désignait cette entreprise à Louis XIV comme digne de sa puissance. Mais il fallait pour une telle œuvre une croyance à l'instinct que le xvii' siècle n'avait pas. Ce fut la Révolution française qui, en ramenant

l'âge des expéditions fabuleuses et un état d'enfance héroïque où l'homme, dans ses aventures, s'inspire du vol des oiseaux et des signes au ciel, posa le problème de telle manière qu'il ne fut plus possible de le laisser dormir. Le percement de l'isthme figurait au programme que le Directoire donna à l'expédition d'Egypte. Comme au temps d'Alexandre, la conquête des armes fut une conquête de la science. Le 24 décembre 1798, notre illustre confrère, le général Bonaparte, partait du Caire, accompagné de Berthier, de Monge, de Berthollet, de quelques autres membres de l'Institut, et de négociants qui avaient obtenu de marcher dans son escorte. Le 30, il retrouvait, au nord de Suez, les vestiges de l'ancien canal, et illes suivait pendant cinq lieues; le 3 janvier 1799, il voyait, près de Belbeys, l'autre extrémité du canal des Pharaons. Les rechercher de la commission d'Egypte ont été la base de tous les travaux postérieurs. Une seule erreur, celle de l'inégalité de niveau des deux mers, toujours combattue par Laplace et Fourier, se mêla à des recherches précieuses et retarda d'un demi-siècle l'exécution de l'œuvre rêvée par les ingénieurs héroïques de 1798.

Cette grande école saint-simonienne, qui eut un si haut sentiment du travail commun de l'humanité.

releva l'idée, se l'appropria par le martyre. Plus de douze ingénieurs saint-simoniens moururent de la peste en 1833, au barrage du Nil. A travers plusieurs chimères, une vérité était entrevue, je veux dire la place exceptionnelle de TÉgypte dans l'histoire du monde. Clef de l'Afrique intérieure, par le Nil; par son isthme, gardienne du point le plus important de l'empire des mers, l'Egypte n'est pas une nation; c'est un enjeu, tantôt récompense d'une domination maritime légitimement conquise, tantôt châtiment d'une ambition qui n'a pas mesuré ses forces. Quand on a un rôle touchant aux intérêts généraux de l'humanité, on y est toujours sacrifié. Une terre qui importe à ce point au reste du monde ne saurait s'appartenir à elle-même; elle est neutralisée au profit de l'humanité; le principe national y est tué. Nous nous étonnons de voir apparaître, parmi les folles pensées qui se croisent dans la tête de Néron, durant les heures qui séparent sa chute de sa mort, l'idée d'aller se présenter au peuple en habits de deuil et de lui demander, en échange de l'empire, la préfecture de l'Egypte. C'est que la préfecture de l'Egypte sera toujours un lot à part; le souverain de l'Egypte ne s'appellera jamais du même nom que les autres souverains. L'Egypte sera toujours gouvernée par l'ensemble des nations civilisées. L'ex-

ploilation rationnelle et scientifique du monde tournera san^ cesse vers cette étrange vallée ses regards curieux, avides ou attentifs.

La France, pendant trois quarts de siècle, a eu pour ce difficile problème une solution qu'on admirera quand Texpérience aura montré combien les autres solutions coûteront au monde de larmes et de sang. Elle imagina, par une dynastie musulmane en apparence, mais au fond sans fanatisme et prompte à reconnaître la supériorité de l'Occident, de faire régner l'esprit moderne sur cette terre exceptionnelle, qui ne saurait, sans un détriment extrême du bien général, appartenir àla barbarie. Par l'Egypte, ainsi organisée et encadrée, la civilisation avait la main sur tout le Soudan oriental. Les dangereux cyclones que produira périodiquement l'Afrique centrale, depuis qu'on a eu l'imprudence de la laisser se faire musulmane, étaient réprimés. La science européenne avait ses libres allures en un pays qui lui est en quelque sorte dévolu comme champ d'étude et d'expérience. Mais on aurait dû porter dans ce plan excellent quelque conséquence. Il fallait ne pas affaiblir une dynastie par laquelle la pointe de l'épée de l'Europe pénétrait presque jusqu'à l'équateur. Il fallait surtout surveiller la mosquée El-Azliar, centre d'où la propagande mu-

sulmane s'étendait sur toute l'Afrique. Isolées et livrées au fétichisme, les races soudaniennes sont peu de chose; mais, converties à l'islam, elles deviennent des foyers de fanatisme intense. Faute de prévoyance, on a laissé se former à l'ouest du Nil une Arabie bien plus dangereuse que l'Arabie véritable. N'êtes-vous pas frappé. Monsieur, qu'il n'y ait encore aucun sensormwi commun des grands intérêts du monde ? C'est à croire vraiment qu'il y a un ange gardien pour l'humanité, qui l'empêche de tomber dans tous les fossés du chemin? S'il n'y avait que les diplomates, j'aimerais autant voir notre pauvre espèce confiée à la prudence d'une bande d'écoliers ayant pris la clef des champs.

L'origine de votre entreprise se rattache aux débuts de cette dynastie de Méhémet-Ali, née sous les auspices de la France, et que, par contre-coup, un abaissement passager de la fortune de la France a dû faire chanceler. Monsieur votre père fut le premier agent français qui résida en Egypte après le départ de notre armée. Il était chargé par le premier consul et par M. de Talleyrand de contre-balancer la tyrannie des mamelouks, appuyée par l'Angleterre. Le chef des janissaires de monsieur votre père lui amena un jour, comme capable de s'opposer à l'anarchie, un jeune Macédonien qui commandait

alors" mille Albanais, et sur qui l'expédition française avait fait la plus vive impression. Ce compatriote d'Alexandre ne savait encore ni lire ni écrire. Sa fortune grandit rapidement, et, comme il n'oubliait rien de ce qu'on avait fait pour lui ou contre lui, quand vous arrivâtes en Egypte, dans les premiers mois de 1832, en qualité d'élève consul, le puissant vice-roi vous distingua tout d'abord. Mohammed- Saïd, un de ses fils, fut votre ami de jeunesse. Vous prîtes sur lui un empire étrange, et quand il monta sur le trône, vous régnâtes avec lui. Il touchait par vous quelque chose de supérieur, qu'il ne comprenait qu'à demi, tout un idéal de lumière et de justice dont son âme ardente avait soif, mais que de sombres nuages, sortant d'un abîme séculaire de barbarie, voilaient passagèrement à ses yeux.

Vous avez raconté, avec le parfait naturel qui n'appartient qu'à vous, celte liaison qui a eu pour le monde des conséquences si graves, ces alternatives bizarres d'emportement et de raison, cet enthousiasme de la science au sortir de l'ignorance la plus absolue, ces torrents de larmes succédant à des crises de fureur; puis des éclats de rire, des mouvements de folle vanité; dans le même cerveau, enfm, la lutte d'un Tamerlan et d'un Marc-Aurèle. Votre récit du féerique voyage que vous fîtes avec

Saïd dans le Soudan est un document sans égal pour la psychologie de l'Oriental. Tantôt vous surpreniez votre compagnon de voyage plongé dans une morne tristesse, par suite de son impuissance à soulever un monde de bassesse et d'abus; tantôt vous le trouviez en proie à des accès de frénésie. Il se levait alors, tirait son sabre, le jetait le plus loin possible, par crainte du sauvage qu'il sentait en lui. La nuit le calmait, et, quand vous reveniez le voir le matin, vous le trouviez dans la désolation, se reprochant de n'avoir pas eu le premier les excellentes idées de progrès et de réforme que vous lui aviez suggérées. Vous inspiriez à cet impétueux despote un respect singulier. Vous contenter était son but suprême ; il ne voyait que vous au monde. Le barbare est toujours un enfant, et cette amitié était un verre que la moindre jalousie pouvait fêler. Vous le sentiez; votre esprit riche et souple parait atout. Il n'y a que les fortes natures qui sachent traiter avec les barbares. Saïd avait emporté pour lui un service de Sèvres, et vous en avait donné un autre pour votre usage personnel. Le service du vice-roi, faute de soins, fut bientôt en morceaux, pendant que le vôtre était intact. Il n'était pas bon que cela durât. Un jour le chameau bien dressé qui portait votre vaisselle se trouva remplacé par un chameau très vif

et presque sauvage. Vous n'eûtes garde de réclamer. Au bout de quelques minutes, votre service de Sèvres volait en pièces. Le vice-roi éclata de rire, et l'œuvre de l'isthme fut sauvée.

Dès cette époque, en effet, le percement de l'isthme de Suez était votre constante préoccupation, et vous aviez à peu près réussi à en faire adopter l'idée à votre tout-puissant ami. Vos vues à cet égard dataient d'un incident de votre arrivée en Egypte. Vous veniez d'un pays parfaitement sain.; vous entriez dans un pays plein de maladies; et, selon une logique qui n'a pas changé jusqu'à nos jours, on vous fit faire une longue quarantaine à Alexandrie. Le consul, M. Mimault, pour diminuer l'ennui de votre séquestration, vous apporta quelques volumes du grand ouvrage de la commission d'Egypte, en vous recommandant surtoutle mémoire de Lepère sur la jonction des deux mers. C'est ainsi que vous fîtes connaissance avec l'isthme et son histoire. Dès lors l'ambition de réaliser ce que d'autres avaient rêvé s'empara de vous. Vous dûtes attendre vingt-trois ans. Mais rien ne vous rebuta; vous étiez né perceur d'isthme; l'antiquité eût fait un mythe à votre sujet; vous êtes l'homme de notre siècle sur le front duquel se lit le plus clairement le signe d'une vocation absolue.

Le principe de la grande action, c'est de prendre la force vive où elle est, de l'acheter au prix qu'elle coûte et de savoir s'en servir. Dans l'état présent du monde, la barbarie est encore un dépôt énorme de forces vives. Votre intelligence si ouverte comprit qu'il y a une puissance immense entre des mains incapables de s'en servir et que cette puissance appartient à qui sait la prendre. Vous acceptez bravement les choses humaines comme elles sont. Le contact de la sottise et de la folie ne vous déplaît pas. Libre à celui qui ne touche pas les réalités de la vie de faire le difficile et de rester immaculé. L'humanité se compose de deux milliards de pauvres créatures, ignorantes, bornées, avec lesquelles une élite marquée d'un signe est chargée de faire de la raison, de la justice, de la gloire. Arrière les timides et les délicats, arrière les dégoûtés, qui ont la prétention de sortir sans une tache de boue de la bataille engagée contre la sottise et la méchanceté! Ils ne sont pas propres à une œuvre pour laquelle il faut plus de pitié que de dégoût, un cœur haut et fier, la grande bonté, souvent assez différente de la philantrophie superficielle, quelque chose enûn du sentiment large de Scipion l'Africain, répondant à je ne sais quelle chicane : (( A pareil jour, j'ai gagné la bataille de Zama

montons au Gapitole et rendons grâce aux dieux. » Vous devez, en grande partie, à TOrient, ces allures de cheval arabe, qui ont parfois surpris vos amis plus timides que vous. L'Orient inspire le goût des grandes aventures; car, en Orient, l'ère des grandes aventures fécondes dure encore. La vue d'un troupeau sans pasteur inspire l'idée de se mettre à sa tête. Que de fois, en Syrie, j'ai porté envie au sous-lieutenant qui m'accompagnait ! Celui qui fondera l'ordre et la civilisation en Orient grandit peut-être maintenant dans quelque école de cadets. Vous évitez, dans votre appréciation des hommes, les étroits jugements des idéologues à outrance, qui croient que toutes les races se valent, et des théoriciens cruels, qui ne voient pas la nécessité des humbles dans la création. Ces gens du lac de Menzaleh, qui ont construit les berges de votre canal en recueillant la vase dans leurs larges mains, et en la pressant pour l'égoutter contre leur poitrine, auront leur place dans le royaume de Dieu. Inférieures, oui certes, elles le sont, ces pauvres familles humaines si cruellement trahies parle sort; mais elles ne sont pas pour cela exclues de l'œuvre commune. Elles peuvent produire des grands hommes; parfois d'un bond elles nous dépassent; elles sont capables de prodiges d'abnégation et de

dévouement. Telles qu'elles sont, vous les aimez. Vous êtes optimiste, Monsieur, et vous avez raison. L'art suprême est de savoir faire du bien avec du mal, du grand avec du médiocre. On l'emporte à ce jeu transcendant par la sympathie, par l'amour qu'on a pour les hommes et par celui qu'on leur inspire, par l'audace avec laquelle on s'affirme à soi-même que la cause du progrès est gagnée et qu'on y sert.

L'Oriental veut avant tout être charmé. Vous y réussissiez à merveille. Votre franchise, votre aisance inspiraient une confiance sans bornes. Saïd ne pouvait vivre sans vous. Votre étonnante habileté à monter à cheval vous gagnait l'amitié de la vieille école deMéhémet-Ali, plus rompue à ces sortes d'exercices qu'à ceux de l'esprit. Le 30 novembre 1854, vous étiez avec Saïd en plein désert. La tente du vice-roi était placée sur une éminence en pierres sèches. Vous aviez remarqué qu'il y avait un endroit où l'on pouvait sauter à cheval par-dessus le parapet. Ce fut là le chemin que vous choisîtes. Franchement, Monsieur, vous auriez dû vous rompre le cou ; mais les folies en Orient servent autant que la sagesse. Votre hardiesse excita l'universelle admiration, et, ce jour-là même, la charte de concession vous fut octroyée. Saïd considéra, désormais, le

percement de l'isthme comme son œuvre propre; il y mit sa ténacité d'enthousiaste, sa vanité de barbare. Un mois après, vous partiez pour la première exploration du désert, sur lequel vous alliez remporter en quinze ans une victoire si décisive.

Ces quinze années furent comme un rêve, digne d'être raconté dans les Prairies d'or de Massoudi ou dans les Mille et une Nuits. Votre ascendant sur ce monde étrange de grandeur et d'énergie inculte fut vraiment inouï. Vous étonniez M. Barthélémy Saint-Hilaire ; il ne vous suivait plus. En fait, vous avez été roi ; vous avez eu les avantages delà souveraineté; vous avez appris ce qu'elle apprend, l'indulgence, la pitié, le pardon, le dédain. J'ai vu votre royauté dans le désert. Pour traverser le Ouadi de Zagazig à Ismaïlia, vous m'aviez donné un de vos sujets. C'était, je crois, un ancien brigand, que vous aviez rattaché momentanément à la cause de l'ordre. En m'expliquant le maniement d'un vieux tromblon du xyi** siècle, qui faisait partie de son arsenal, il m'exposait ses sentiments les plus intimes, qui se résumaient en une admiration sans bornes pour vous. Vous aviez vos fidèles, je dirai presque vos fanatiques, quelquefois dans le camp de ceux qu'on devait supposer vos ennemis. A Ismaïlia,

nous rencontrâmes une dame anglaise, qui suivait d'un œil avide le travail de vos ouvriers, pour voir si les prophéties de la Bible n'en recevaient pas de confirmation. Elle nous mena voir quelques touffes d'herbes et de fleurs que les infiltrations du canal d'eau douce avaient fait pousser dans le sable. Cela lui paraissait démonstratif; n'est-il pas écrit, en effet, que, à la veille du grand avènement de l'âge messianique, « le désert fleurira » ? (Isaïe, ch. 35.) Vous aviez pour tous une chimère toute prête; vous fournissiez à tous un rêve, à chacun le rêve selon son cœur.

Le mot de religion n'est pas trop fort pour exprimer l'enthousiasme que vous excitiez. Votre œuvre fut durant quelques années une sorte de bonne nouvelle et de rédemption, une ère de grâce et de pardon. Les idées de réhabilitation, d'amnistie morale tiennent toujours une grande place dans les origines religieuses. Le bandit est reconnaissant à quiconque vient prêcher un jubilé, qui remet les choses en leur place. Vous étiez bon pour tous ceux qui s'off"raient; vous leur faisiez sentir que leur passé serait eflacé, qu'on était absous, reclassé dans la vie morale, pourvu qu'on aimât le percement de l'isthme. Tant de gens sont prêts à s'améliorer, pourvu qu'on veuille bien leur oublier quelque

chose ! Un jour, toute une bande de galériens, qui avait réussi à s'échapper de je ne sais quel bagne autrichien des bords de l'Adriatique, vint s'abattre sur risthme comme sur une terre de promission. Le consul d'Autriche les réclama. Vous fîtes traîner l'affaire en longueur. Au bout de quelques semaines, le consulat d'Autriche n'avait d'autre occupation que d'expédier l'argent que ces braves gens envoyaient à leurs parents pauvres, peut-être à leurs victimes. Le consul alors vous fit prier instamment de les garder, puisque vous saviez tirer d'eux un parti si excellent.

Je lis, dans le compte rendu d'une de vos conférences, ce qui suit : « M. de Lesseps a constaté que les hommes sont fidèles, nullement méchants, lorsqu'ils ont de quoi vivre. L'homme ne devient méchant que par peur ou lorsqu'il a faim. » Il faudrait peut-être ajouter : quand il est jaloux. « Jamais, disiez-vous, je n'ai eu à me plaindre de mes travailleurs, et j'ai pourtant employé des pirates et des forçats. Tous, par le travail, redevenaient honnêtes; on ne m'a jamais rien volé, pas même un mouchoir. » Le fait est qu'on tire tout de nos hommes en leur témoignant de l'estime et en leur persuadant qu'ils travaillent à une œuvre d'intérêt universel.

Vous avez ainsi fait reverdir de nos jours une chose qui semblait flétrie à jamais. Vous avez donné, en un siècle sceptique, une preuve éclatante de refficacité de la foi, et vérifié au sens positiviste ces hautes paroles : « Je vous dis que si vous aviez de la foi pas plus gros qu'un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : Va, et jette-toi dans la mer; et elle irait. » Le dévouement que vous obteniez de votre personnel était immense. Je passai une nuit à Schalloufet-errabah, sur le canal d'eau douce, dans une baraque absolument isolée, occupée par un seul de vos employés. Cet homme me frappa d'admiration. Il était sûr de remplir une mission; il s'envisageait comme une sentinelle perdue en un poste avancé, comme un missionnaire de la France, comme un agent de civilisation. Tous vos fonctionnaires croyaient que le monde les contemplait et avait intérêt à ce qu'ils fissent bien leur devoir.

Voilà, Monsieur, ce que notre suffrage a voulu récompenser. Nous sommes incompétents pour apprécier le travail de l'ingénieur; les mérites de l'administrateur, du financier, du diplomate n'ont pas ici leur juge ; mais nous avons été frappés de l'œuvre morale, de cette résurrection de la foi, non de la foi à un dogme particulier, mais de la foi à l'humanité, à ses brillantes destinées. Ce n'est pas

pour l'œuvre matérielle que nous vous couronnons, pour ce ruban bleu, qui nous vaudrait, à ce qu'il paraît, l'estime des habitants de la Lune, s'il y en avait. Non ; là n'est pas votre gloire. Votre gloire, c'est d'avoir provoqué le dernier mouvement d'enthousiasme, la dernière floraison de dévouement. Vous avez renouvelé de nos jours les miracles des jours antiques. Le secret des grandes choses, Fart de se faire aimer, vous l'avez eu au plus haut degré. Vous avez su, avec des masses incohérentes, former une petite armée compacte, où les meilleures qualités de la race française sont apparues dans tout leur jour. Des milliers d'hommes ont eu en vous leur conscience, leur raison de vivre, leur principe de noblesse ou de relèvement.

Ce que vous avez dépensé, en cette lutte, de vaillance, de bravoure, de ressources de toute sorte, tient du prodige. Quel trésor de bonne humeur, en particulier, ne vous a-t-il pas fallu pour répondre patiemment à tant d'objections puériles que l'on vous opposait : sables mouvants du désert, vases sans fonds du lac de Menzaleh, menaces d'un déluge universel, amené par l'inégalité de niveau des deux mers! Pendant les quatre premières années, votre activité n'a pas d'égale; vous faites par an dix mille lieues, plus que le tour du monde. Il fallait per-

suader l'Europe; il fallait surtout convertir l'Angleterre, notre grande et chère rivale. Vous prîtes les mœurs du pays. Vous alliez de ville en ville, avec un seul compagnon de voyage, portant avec vous des cartes colossales, des chargements de brochures et de prospectus. En arrivant dans une ville, vous vous rendiez chez le lord-maire ou chez le personnage le plus important de la localité pour lui offrir la présidence du meeting, puis vous choisissiez le secrétaire ; vous alliez voir les rédacteurs de tous les journaux. En quarante-cinq jours, vous fîtes ainsi trente-deux meetings dans les principales villes des trois royaumes. La nuit se passait à corriger les épreuves du discours de la veille ; vous en emportiez mille exemplaires, que vous distribuiez le lendemain. Vous ne repoussez aucun des moyens dont notre siècle a fait les conditions du succès. Vous ne dédaignez pas la presse, et vous avez raison; car, à n'envisager que l'effet sur le monde, la manière dont un fait se raconte est plus importante que le fait en lui-même. La presse a remplacé de nos jours tout ce qui autrefois mettait les hommes en rapport les uns avec les autres, la coi'respondance, la parole publique, le livre, presque la conversation. Renoncer à ce puissant moyen, c'est renoncer à sa part légitime d'action dans les choses hu-

maines. Il y a, je le sais, des personnes puritaines qui se contentent d'avoir raison pour elles-mêmes et qui regardent comme humiliante l'obligation d'avoir raison devant tous. Je respecte infiniment cette manière de voir; je crains seulement qu'il ne s'y mêle une légère erreur historique. Autrefois, on gagnait le roi et la cour par des procédés de peu supérieurs à ceux par lesquels, de notre temps, on gagne tout le monde. Le gros public voit par son journal; Louis XIV et Louis XV voyaient parles étroites idées de leur entourage. Pour arriver à être ministre, Turgot, le plus modeste des hommes, n'eut besoin de convaincre de son mérite que quatre personnes : d'abord l'abbé de Yéry, son condisciple en Sorbonne, homme d'un esprit très éclairé, qu [)arla de lui avec admiration ta une femme très inlelligente, madame de Maurcpas. Madame de Maurepas le signala à M. de Maurepas, qui le présenta à Louis XVI. Certes, il faut plus de candidatures que cela pour arriver par le suffrage universel. Mais voyez le revers. Pour faire tomber le ministre qui seul pouvait sauver la monarchie, il suffit de quelques épigrammes de courtisans et d'un revirement dans les idées de Maurepas. Ah ! qu'on ferait un long chapitre des erreurs du suffrage restreint 1

Notre temps n'est pas plus frivole que les autres. On parle du règne de la médiocrité. Mon Dieu ! Monsieur, qu'il y a longtemps que ce règne-là est commencé ! La somme de raison qui émerge d'une société pour la gouverner a toujours été très faible. Toujours l'homme supérieur qui veut le bien a dû se prêter aux faiblesses de la foule. Pauvre humanité ! Pour la servir, il faut se mettre à sa taille, parler sa langue, adopter ses préjugés, entrer avec elle à Tatelier, au bouge, à l'hôtel garni, au cabaret.

Vous avez donc bien fait de ne pas vous arrêter à ces mesquines susceptibilités, qui, si Ton en tenait trop de compte, feraient de l'inaction la suprême sagesse. Les temps sont obscurs; nous travaillons dans la nuit; travaillons tout de même. L'Ecclésiaste avait mille fois raison de dire que nul ne sait si l'héritier de la fortune qu'il a créée sera sage ou fou. Ce philosophe accompli en conclut-il qu'il ne faut rien faire ? Nullement. Une voix secrète nous pousse à l'action. L'homme fait les grandes choses par instinct, comme l'oiseau entreprend ses voyages guidé par une mystérieuse carte de vieille géographie qu'il porte en son petit cerveau.

Vous ne vous êtes pas dissimulé que le perce-

ment de l'isthme servirait tour à tour des intérêts fort divers. Le grand mot : « Je suis venu apporter non la paix, mais la guerre, » a dû se présenter fréquemment à votre esprit. L'isthme coupé devient un détroit, c'est-à-dire un champ de bataille. Un seul Bosphore avait suffi jusqu'ici aux embarras du monde; vous en avez créé un second, bien plus important que l'autre, car il ne met pas seulement en communication deux parties de mer intérieure; il sert de couloir de communication à toutes Jes grandes mers du globe. En cas de guerre maritime, il serait le suprême intérêt, le point pour l'occupation duquel tout le monde lutterait de vitesse. Vous aurez ainsi marqué la place des grandes baitailles de l'avenir. Que pouvons-nous, si ce n'est cerner le champ clos où se choquent les masses aveugles, favoriser de notre sympathie, dans leur effort vers l'existence, toutes ces choses obscures qui gémissent, pleurent et souffrent avant d'être ? Aucune déception ne nous arrêtera; nous serons incorrigibles ; même au milieu de nos désastres, les œuvres universelles continueront de nous tenter. Le roi d'Abyssinie a dit de vous : « Lesseps, qui est de la tribu de la lumière... » Ce roi, vraiment, parle d'or. Nous sommes tous de cette tribu-là. C'est une règle militaire de marcher au canon, de quelque

côté qu'on l'entende. Nous autres, nous avons pour loi de marcher à la lumière, souvent sans bien savoir où elle nous conduit.

Vous avez si parfaitement rendu justice à rtiomme illustre à qui vous succédez parmi nous, que je n'ai pas à y revenir. C'était un excellent citoyen. 11 pensait en tout comme la France. Quand le pays faisait un pas dans le sens de ce qui paraît être sa politique préférée, il le suivait, quelquefois même il le devançait; mais toujours il était sincère. Le mot d'ordre qu'il semblait recevoir du dehois venait en réalité de lui; car il était en parfait accord avec le milieu où il vivait. Il professait tous les préjugés dont se compose l'opinion commune si honnêtement, qu'il arrivait à les prendre pour des vérités primitives et incréées. Mais, comme c'était un vrai libéral, il n'éprouvait aucun regret à voir ses convictions les plus arrêtées faire un stage. Il voulait que le progrès s'accomplît par l'amélioration des esprits et par la persuasion. Il put avoir, comme tout le monde, ses illusions; jamais il ne s'aveugla que quand le doute lui eût paru un manque de générosité, un péché contre la foi.

La meilleure preuve de son ardent patriotisme fut ce grand ouvrage historique qui a marqué sa place parmi nous. La France avait besoin d'une

histoire étendue qui, sans remplacer l'étude des sources, présentât à l'homme instruit l'ensemble complet des résultats obtenus par la critique moderne. Pour rédiger une telle histoire, il fallait de l'abnégation. Gomme l'a fort bien dit M. Villemain, il n'y a pas de chef-d'œuvre en vingt volumes. Un tel livre, en effet, ne pouvait être un livre de style; M.Augustin Thierry ne l'aurait jamais fait. Ce ne pouvait non plus être un livre de science; M. Léopold Delisle ne le fera jamais. Il fallait pourtant que le livre existât. Les exquises ou étincelantes fantaisies de M. Michelet étaient à la fois plus et moins que l'ouvrage de conscience et de bonne foi réclamé par l'intérêt public. M. Henri Martin se dévoua. Il n'ignorait pas que la France et, en général, les pays très littéraires sont injustes pour les œuvres qui se distinguent par la modération et le jugement plutôt que par l'éclat du talent. Il s'assujettit courageusement à une œuvre condamnée d'avance à une foule de défauts. Il renonça aux jouissances de l'écrivain, aux plaisirs intimes du savant. Pour moi, je pense que rien ne vaut un honncle homme, et je trouve qu'il fit bien. Le livre de M. Henri Martin est un des plus estimables que notre siècle ait produits. Il est beau de l'avoir écrit; il est

honorable pour un pays d'avoir inspiré le courage de l'écrire.

Telle est d'ailleurs l'unité grandiose du sujet que les proportions en éclatent, bien qu'il soit difficile d'embrasser toutes les parties d'un seul coupd'œil. La formation de la France par l'action de la dynastie capétienne est le plus bel exemple de création vivante que présente fhistoire d'aucun pays. Ce n'est pas une concrétion grossière dont les éléments souffrent d'être séparés les uns des autres. Le roi de France est comme le cœur ou, si l'on veut, la tête d'un organisme puissant, où chaque partie vit en solidarité avec le tout. Merveilleuse unité, dont le défaut, si j'ose le dire, fut d'être trop parfaite, puisqu'elle induisit de vrais patriotes à croire, imprudemment peut-être, qu'elle devait nécessairement survivre à la cause qui l'avait formée ! Problème étrange, devant lequel d'autres patriotes non moins sincères gardent un silence douloureux, se demandant avec angoisse si l'unité d'un être vivant, fortement centralisé, peut continuer après l'ablation de la tête ! Henri Martin fut de ceux qui osèrent résoudre, d'après les aspirations de leur cœur et avec leur confiance absolue dans l'étoile de la France, une question sur laquelle le temps seul permettra de se prononcer avec certitude. Ce fut

un révolutionnaire, mais un révolutionnaire juste pour le passé. Il comprenait qu'il n'y a pas de nation sans histoire, et qu'une patrie se compose des morts qui l'ont fondée aussi bien que des vivants qui la continuent.

Le pays récompensa comme il devait ce large et haut sentiment d'amour filial. Hâtons-nous de le dire : il y a un patriotisme supérieur à celui que le pays récompense, c'est le patriotisme de l'homme qui ne craint pas l'impopularité, qui applique tout ce qu'il a d'intelligence au bien public, qui dit son avis avec réserve, puis attend, sans chercher à tirer profit de f accomplissement de ses prophéties. Henri Martin, à qui la direction de la politique française, depuis la Révolution, paraissait légitime dans son ensemble, ne devait pas avoir ces rigueurs de critique. C'étaient, après tout, ses idées qui triomphaient, et, même au cas où il serait prouvé qu'il eut quelquefois, pour les faits contemporains, l'applaudissement un peu facile, pensez-vous. Monsieur, que nous aurions le droit d'être envers lui bien sévères? Au fond, notre façon d'aimer la France ne diffère pas beaucoup de la sienne. Nous aimons trop cette vieille mère, dont nous avons sucé tous les instincts, si l'on veut toutes les erreurs, pour oser prendre avec elle le ton rogue de

l'homme sûr d'avoir raison. L'amour nous rend inconséquents. Nous voyons les imprudences, et nous suivons tout de même. Il est si triste d'être plus sage que son pays. Par moments, on prend la résolution d'être ferme: on se promet, quand viendront les jours sombres, de se laveries mains des fautes qu'on a déconseillées. Eh bien, non ! quand viennent les jours sombres, on est aussi triste que ceux qui n'avaient rien prévu, et le fait d'avoir eu raison quand presque tout le monde avait tort devient une faible consolation. On ne tient pas rancune à sa patrie. Mieux vaut se tromper avec elle que d'avoir trop raison avec ceux qui lui disent de dures vérités. Que vous avez bien fait, Monsieur, de placer le centre de gravité de votre vie au-dessus de ces navrantes incertitudes de la politique, qui ne laissent si souvent le choix qu'entre deux fautes ! Votre gloire ne souffrira pas d'intermittences. Déjà vous jouissez presque des jugements de la postérité. Votre vieillesse heureuse, puissante, honorée, rappelle celle que l'on prêle à Salomon, l'ennui sans doute excepté. L'ennui, vous n'avez jamais suce que c'est; et, quoique très bien placé pour voir que tout est vanité, vous ne vous êtes jamais, je crois, arrêté à cette pensée. Vous devez être très heureux, Monsieur; content de votre vie, indifférent à la mort.

car vous êtes brave. Vous éprouvez, disiez-vous dans une de vos conférences, quelque inquiétude en songeant qu'au jour du jugement dernier, l'Éternel pourra vous reprocher d'avoir modifié sa création. C'est là une crainte bien éloignée; rassurez-vous. S'il y a quelqu'un dont l'attitude dans la vallée de Josaphat ne me cause aucune appréhension, c'est bien vous. Vous y continuerez votre rôle de charmeur, et quant au grand juge, vous saurez facilement le gagner. Vous avez amélioré son œuvre ; il sera sûrement content de vous.

En attendant, vous viendrez parmi nous vous reposer de cette vie d'infatigable activité que vous vous êtes imposée. Dans l'intervalle de vos voyages de Suez à Panama et de Panama à Suez, vous nous direz vos observations nouvelles sur le monde, s'il s'améliore ou s'abaisse, s'il rajeunit ou vieillit, si, à mesure que les isthmes se coupent, le nombre des hautes et bonnes âmes augmente ou diminue. Notre vie, le plus souvent passée à l'ombre, se complétera par la vôtre, toute passée au grand air. Pour moi, je ne vous vois jamais sans rêver à ce que nous aurions pu faire tous les deux, si nous nous étions associés pour fonder quelque chose. Tenez, si je n'étais pas déjà vieux, je ne sais pas

quelle œuvre de bienfaisante séduction je ne vous

proposerais pas. Mais il faudrait pour cela donner ma démission de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, amie absolue de la vérité; ce que je ne ferai jamais, je m'y amuse trop. Et puis le monde est bizarre; en général, il n'accorde à un homme qu'une seule maîtrise. Il vous écoute quand il s'agit de percer des isthmes; il me prête attention sur certaines questions où il lui plaît de m'entendre. Pour le reste, on ne nous consulte pas. Nous aurions cependant, peut-être, quelques bons conseils à donner. La volonté de Dieu soit faite; ne nous plaignons pas trop de la part qui nous est échue.

La vôtre, assurément, a été de premier choix. Après Lamartine, vous avez, je crois, été l'homme le plus aime de notre siècle, celui sur la tête duquel se sont formés le plus de légendes et de rêves. Nous vous remercions, nous remercions le haut poète qui siège à côté de vous et vous introduit dans cette compagnie, d'avoir, en un temps dont le défaut est le dénigrement et la jalousie, donné à notre peuple attristé l'occasion d'exercer ce que le cœur humain a de meilleur, la faculté d'admirer et d'aimer. La nation qui sait aimer et admirer n'est pas près de mourir. A ceux qui disent que, sous la poitrine de ce pçuple, rien ne bat plus, qu'il ne sait plus ado-

rer, que le spectacle de tant d'avortements et de déceptions a éteint en lui toute confiance dans le bien, toute foi en la grandeur, nous vous citons, chers et glorieux confrères ; nous rappelons le culte dont vous êtes l'objet, ces couronnes, ces fêtes qui n'ont coutume d'être décernées qu'à la mort, ces tressaillements de cœur, enfin, que nos foules éprouvent au nom de Victor Hugo, de Ferdinand de Lesseps. Voilà ce qui nous console, ce qui nous soutient, ce qui nous fait dire avec assurance : Pauvre et chère France, non, tu ne périras pas; car tu aimes encore, et tu es encore aimée.

LU DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE DU 4 AOUT 1881

Il y a un jour dans Tannée, Messieurs, où la vertu est récompensée. Par suite des fondations de M. de Montyon et de quelques autres philanthropes éclairés, il est dérogé ici une fois par an à cette loi profonde de la nature qui a voulu que la récompense du devoir accompli fût obscure et insaisissable. La vertu a justement pour trait de haute noblesse de ne correspondre à aucun salaire. Mille expériences désastreuses prouveraient à l'homme qu'en faisant le bien il obéit à une duperie, que l'homme n'en persévérerait pas moins dans cette voie ingrate, improductive, folie selon le bon sens vulgaire, sagesse selon l'esprit supérieur. Dans les

166 DISCOURS ET €ONFÉRENCES.

légendes du moyen âge, souvent si philosophiques, on voit percer à cet égard un sentiment dont la naïveté fait sourire. Selon ces beaux récits, qui ont charmé des siècles, l'homme ne trouve sur la terre que répreuve; cela est tout simple, il aura un jour la vie éternelle; mais l'animal, qui n'a point de place dans l'éternité', est toujours récompensé icibas de ce qu'il fait pour le bien ; car enfin il faut que Dieu soit juste. Quand les deux lions qui accourent du désert, sur l'appel de saint Antoine, pour creuser la fosse de l'ermite Paul, ont gaillardement accompli leur besogne, saint Antoine leur donne sa bénédiction dans l'ordre des choses temporelles. L'effet de cette bénédiction fut probablement qu'ils trouvèrent à quelques pas de là une brebis ou un chevreau égaré, qu'ils mangèrent. Ce fut là leur paradis. La récompense temporelle passait ainsi, dans ces âges de foi, pour quelque chose de grossier ; elle était considérée comme une diminution des titres supérieurs qu'on acquiert par la pratique du bien.

Il n'y a pas du tout à craindre. Messieurs, que les prix que vous décernez prêtent à de si fortes objections et que la vertu y perde quelque chose de son mérite. Et d'abord, vous êtes seuls au monde à la récompenser; puis, vous ne récompensez que

les plus humbles vertus; puis, vous les récompensez si modestement que, si quelqu'un pouvait avoir l'idée de concourir en vue de vos médailles, oh! vraiment ce serait de sa part le plus misérable des calculs. Les vertus éclatantes qui donnent la gloire, les épreuves de l'homme de génie, tout ce qui attire les applaudissements de la foule, les grands désespoirs aristocratiques comme les efforts sublimes dont parle l'histoire, ne sont point de votre programme. Même celui qui est soutenu dans l'accomplissement du devoir par sa situation sociale, le bourgeois vertueux, s'il est permis de s'exprimer ainsi, vous ne le couronnez pas. Vous réservez vos prix pour la femme dévouée, pour l'homme du peuple courageux, qui, sans se douter de l'existence de vos fondations, ont suivi l'inspiration spontanée de leur cœur. Il n'y a donc aucun danger, Messieurs, que vos récompenses, comme on l'a dit, gâtent la vertu dans sa source et renversent les fondements de l'ordre moral. Malgré tout ce que vous faites et ce que vous ferez, le métier de la vertu restera toujours le plus pauvre des métiers. Nul ne sera tenté de l'embrasser par l'espoir des profits qu'on y trouve. Parmi les quarante ou cinquante vies vertueuses dont les actes authentiques ont passé sous nos yeux, il n'y en a

pas une qui, à n'envisager que les rémunérations mondaines, n'eût gagné à suivre une autre direction. Le monde est plein de gens singulièrement habiles à deviner ce qui mène à la fortune ; or jamais on n'a vu personne prendre la vertu comme une carrière avantageuse, comme un moyen de réussir. La concurrence sur ce champ-là est tout à fait nulle ; les gens avisés vont ailleurs.

Vous avez donné, par exemple, votre première récompense, deux mille cinq cents francs, à une personne admirable, qui a pris pour tâche d'aller chercher le mal sous ses formes les plus répugnantes et de faire renaître la conscience dans les pauvres êtres où elle est le plus effacée. Madame Gros, institutrice libre à Lyon, est peut-être la personne de notre temps qui possède le mieux l'art exquis de faire vibrer, par une sorte de savant coup d'archet, le sentiment moral non encore éveillé. L'amour de l'éducation du peuple est inné chez madame Gros. A Condrieu, le souvenir de ses écoles du dimanche et surtout des promenades où elle menait ses élèves est resté comme une légende. Ce n'était point assez pour elle. En 1870, elle revint à Lyon, rêvaijt d'une œuvre qui eût certainement fait reculer un esprit moins décidé et une âme moins vigoureusement trempée. Elle voulait porter son apostolat jusqu'aux

derniers confins du mal et voir si là encore la voix du bien peut être entendue. Un sentiment particulier, comme il en existe presque toujours chez les grands fondateurs, entraîna sa conviction et fixa son choix. Elle crut trouver chez les jeunes garçons pervertis plus de droiture, de franchise, d'aptitude au relèvement que chez les jeunes filles, prises au même étiage de démoralisation. Nous ne donnons cette impression que comme un jugement tout personnel; l'expérience eût peut-être tourné tout autrement avec un éducateur d'un autre sexe. Quoi qu'il en soit, la véritable vocation de madame Gros fut dès lors trouvée. Elle s'établit dans la sentine de Lyon, près des Brotteaux, au milieu des vagabonds que la cristallerie et les verreries de la Guillotière attirent de ce côté. Le tableau, énergiquement tracé par elle et par les témoins de son œuvre, de l'ignorance et de la méchanceté contre lesquelles elle eut à combattre fait véritablement frémir. Elle débuta dans la charité en achetant une petite fille que son père vendait pour boire. Ce misérable lui demanda cinquante francs ; madame Gros les donna. Ce qu'elle vit ensuite dans ce monde de précoces débauches dépasse toute créance. Trois fois des messieurs dévoués entreprirent de la seconder dans son œuvre; trois fois ils reculèrent, révoltés par ce

contact odieux. Au début, deux jeunes scélérats se risquèrent à adresser à madame Gros des paroles inconvenantes ; sa froideur absolue et sa fermeté leur imposèrent silence; jamais depuis il n'est arrivé qu'on ait osé prononcer devant elle un mot déplacé. Elle s'est fait une famille de ces enfants sauvages et abandonnés. Elle ne doit se garder que de leurs démonstrations amicales, parfois trop vives, toujours respectueuses. Elle prétend que ces natures brutes ont un grand fond de poésie naïve et qu'on s'empare aisément d'elles. Des figures laides, bestiales, grimaçantes, s'éclaircissent, s'embellissent peu à peu; des êtres sinistres deviennent gais, expansifs, polis même; a enfin, dit madame Gros, ils ont un charme original et un cachet qui n'appartient qu'à eux».

Madame Gros a rassemblé, dans un travail qui nous a été communiqué, les souvenirs les plus originaux de ses chers petits sauvages, comme elle les appelle, leurs bons mots, leurs hauts faits et surtout leurs progrès dans le bien. Les confidences de ces jeunes pervertis sont faciles à obtenir; car, ainsi que madame Gros le remarque, le premier sentiment qu'elle trouve toujours chez eux est la fierté de leurs crimes. Ils s'en vaûteut, et sont glorieux de la crainte qu'ils inspirent. Un nouveau venu lui

avoua un jour qu'il avait noyé trois de ses camarades dans le Rhône. « Ils m'avaient ennuyé, dit-il, je les ai poussés et je les ai regardés se débattre. » Un an après, ce petit misérable sauvait trois personnes en danger; c'est maintenant un excellent soldat.

« L'enfant de l'eu », comme l'appelle madame Gros, était dans l'école un véritable fléau, par l'abus qu'il faisait de sa force sur ses camarades. Madame Gros lui fit promettre de ne se battre qu'une fois par jour, pour commencer. Trois semaines après, il ne se battait plus; à tel point, qu'ayant un jour reçu un soufflet, il sauta sur un bureau, et, trépignant, furibond, les yeux étincelants, il dit à celui qui l'avait frappé : « Tu as du bonheur que j'aie promis à la dame de ne plus me battre; sans cela je t'aurais étranglé. »

Il y avait à La Mouche (quartier des verriers) un nid de petits vauriens nommé Bonhomme. Leur spécialité était de jeter des pierres aux passants pour le plaisir de les blesser. Les plus âgés, après une année de résistance, se décidèrent enfin à ne jeter qu'un nombre de cailloux fixé, avec promesse de n'atteindre personne. Ils ont tous fini par se corriger, et ils y ont mis tant de zèle que maintenant ils pourchassent avec acharnement tous ceux qui

jettent des pierres. Madame Gros fait à ce sujet une réflexion que nous recommandons à ceux qui s'occupent, dans la philosophie de l'histoire, du chapitre important : « Comment le brigand devient gendarme. » (( En général, dit madame Gros, ils se communiquent leurs qualités nouvelles, au besoin par des voies de fait, en faveur du bon ordre. »

Walch est évidemment un des naufragés dont le sauvetage a laissé le plus profond souvenir dans le cœur de madame Gros. « Il avait quinze ans; carrure, tournure, visage, crinière, regard, caractère, le tout représentant à merveille le lion du désert dans sa force sauvage. » Quatre années l'avaient à peine apprivoisé, lorsqu'un jour une dame vient à l'école avec une rose rouge jetée coquettement sur un chapeau de velours noir. — Voyez, Mesdames, comme il faut peu de chose pour ramener l'homme à la vertu ! — A la vue de cette rose, les regards du lion s'éclairent pour la première fois; il sourit à cette fleur. Madame Gros profite de ce moment pour faire pénétrer dans cette âme inculte un germe d'amour-propre et un peu de honte sur sa tenue plus que négligée. Le dimanche suivant, pour obtenir la faveur d'être placé à côté de la rose, il vint à l'école en costume propre : luimême avait lavé sa jaquette dans le Rhône de grand

matin. « Elle n'a pas pu séqiier, dit-il; mais elle sequera sur mon dos. » « Depuis ce jour, dit madame Gros, il s'est peu à peu civilisé : ses manières brusques ont disparu, il n'a gardé du fauve qu'il représente que l'extérieur avantageux et les qualités qui en sont l'apanage. » Madame Gros ayant été malade, le brave lion faisait chaque dimanche quatre heures de route pour venir s'informer de sa santé. Madame Gros lui parlant un jour de sa mère : « Oh ! j'ai deux mères, dit-il, celle qui m'a né et puis vous. »

Les batailles rangées dans les graviers du Rhône, et surtout les atroces cruautés qu'exerçaient les uns sur les autres les enfants de la cristallerie ont été supprimées par madame Gros. On ne se souvient pas qu'un seul de ses élèves, et elle en a eu par centaines, soit revenu au mal. Ceux qui se marient envoient leurs frères à madame Gros et se font les recruteurs de l'école. Le naturel, l'élan de cœur, la vivacité, l'entraînement, un esprit prodigieusement inventif, joint à une fermeté à toute épreuve, font de madame Gros un exemple unique peut-être de l'art d'exprimer au peuple dans son langage les plus hauts sentiments. Ce qu'elle a surtout, c'est le don d'amuser. Sa force est dans les histoires qu'elle raconte avec une connaissance achevée des moyens de toucher la fibre populaire. Ce fut l'art

de tous les grands initiateurs. La parabole a toujours entraîné l'humanité. L'humanité, en effet, aime l'idéal; mais il faut que Tidéal soit une personne, un fait, un récit; elle n'aime pas une abstraction. Il paraît que, pendant que madame Gros raconte ses histoires à ceux qu'elle appelle ses (( brigands du dimanche », son auditoire est tout oreilles. Ah ! si nous avions les récits de madame Gros, sténographiés sans qu'elle le sût ! Gomme cela vaudrait mieux que les fadaises de notre littérature usée! Je porte envie aux gamins qui entendent ces chefs-d'œuvre, destinés sans doute, comme les vrais chefs-d'œuvre, à rester toujours inédits. Ils ont, du reste, le genre de succès qu'ails méritent : ils entraînent, ils convertissent. Après une histoire racontée par madame Gros sur l'assistance que l'on doit à ses parents, Michel renonce à l'ivrognerie pour construire une cabane à sa mère qui couchait sous une charrette. Aujourd'hui Michel est marié et presque dans l'aisance. (( Je me livrais à la boisson, disait-il dernièrement à madame Gros, quand votre histoire m'a sauvé. Maintenant la bénédiction de Dieu est sur moi. »

Dans la clientèle de madame Gros, il y aune catégorie que madame Gros appelle, on ne voit pas bien pourquoi, la « série des Mongols ». Deux frères de

cette bande se relayaient pour venir à l'école à tour de rôle. Gela parut singulier à madame Gros, qui en fit un jour l'observation à l'un deux. « Mon frère ne peut pas venir, lui répondit celui-ci ; il est sur l'arbre. — Et que fait-il sur l'arbre? — Il attend que je lui porte mes souliers; je les lui porterai quand la leçon sera finie, et il entendra l'histoire. Dimanche ce sera son tour d'avoir la leçon, et moi j'aurai l'histoire. — Alors vous n'avez qu'une paire de souliers pour vous deux? — Eh oui ! c'est pour cela que, quand il fait mouillé, nous nous tenons sur l'arbre, en attendant notre tour de venir à l'école. »

Ce spectacle d'une terre avide de boire la rosée du bien, et qui s'ouvre au premier doux rayon de soleil, cette charmante inoculation du sens moral, par un mot, par un regard, en de pauvres êtres qui n'ont pas eu de mère, qui n'ont jamais vu un œil bienveillant leur sourire, rappellent les miracles qui remplissent la vie de tous les grands maîtres de la vertu. Remercions madame Gros d'avoir fait revivre dans notre âge, devenu étranger aux grands secrets de l'âme, les merveilles de conversion qui semblaient réservées aux temps où la grâce vivante se promenait sur la terre avec ses trésors d'indulgence et de pardon.

A madame Gros, vous avez voulu associer dans

VOS récompenses mademoiselle Paula Gagny, qui a déployé sur le même théâtre, à Lyon, les ressources de l'esprit le plus fertile pour le bien. Née d'une famille honorable de Schelestadt, elle recueille chez elle, élève et entretient gratuitement deux, quatre, huit et jusqu'à vingt petites filles, de trois ans et au-dessus. Dans la fatale année 1871, elle part pour Schelestadt et revient à Lyon, à travers les lignes prussiennes, ramenant une douzaine d'enfants, de deux à trois ans, inconnus ou abandonnés. L'ennemi, frappé de son courage, lui avait donné un sauf-conduit. Peu de temps après, elle part de nouveau pour l'Alsace, d'où elle ramène encore quelques enfants; puis ce sont les autorités mêmes de l'Alsace et de la Lorraine qui lui envoient à Lyon les orphelins sans asile. L'espace manquait dans son modeste appartement pour ces hôtes nouveaux; les plus petits enfants furent pendant quelque temps couchés dans son propre lit; puis, par des prodiges d'intelligence et d'activité, elle réussit à constituer cet étonnant établissement qui renferme aujourd'hui soixante Alsaciennes ou Lorraines âgées de dix-huit mois à dix-huit ans. Mademoiselle Gagny place en ville dans des maisons recommandables les plus âgées de ces filles, les aidant de ses conseils et les rappelant à elle quand elles ne sont pas heureuses. Toujours

vêtue de deuil, le visage pâle et amaigri par la tristesse, mademoiselle Gagny représente admirablement parmi nous la dignité, la résignation qui ont porté si haut devant leurs sœurs de France le caractère des femmes d'Alsace-Lorraine. La médaille de deux mille francs que vous avez décernée à mademoiselle Gagny sera d'un précieux secours pour l'œuvre à laquelle elle a consacré sa vie.

Une somme pareille, que vous avez décernée à M. l'abbé Carton, servira également à une excellente œuvre de charité. Connaissez-vous rien de plus triste que cette plaine de mesquine misère et de désolation sans poésie, que l'on traverse en sortant de Paris pour se rendre à Versailles par la rive gauche, cet amas sans ordre apparent de constructions qui ne sont plus urbaines et ne sont pas encore rustiques, ces chaumières (quelles chaumières ! oh ciel!) bâties de pièces incongrues, arrachées aux démolitions de la grande ville ; ce qui n'empêche pas qu'au milieu de ces tristes cabarets de barrière, de ces maisons qu'on dirait abandonnées ou hantées parle mal, éclatent tout à coup, par endroits, un champ de verdure qui vous sourit, de fraîches cultures que n'atteint pas la vulgarité environnante? C'est le Petit-Montrouge, dont M. l'abbé Carton est curé depuis treize ans. M. l'abbé Carton a

trouvé moyen, dans celte triste zone de la banlieue parisienne, de créer un véritable paradis, un asile propre, bien bâti, presque gai, où cinquante vieillards des deux sexes sont logés, chauffés, blanchis, habillés et nourris. Comme tous les fondateurs charitables, M. l'abbé Carton dépasse souvent la mesure de ce que semblerait commander la prudence humaine. Il a foi dans son œuvre, et jamais sa confiance n'a été déçue. Plus de centvieillards attendent leur tour d'admission dans Tasile; vos deux mille francs vont faire des heureux et prouver à M. Tabbé Carton l'intérêt que vous prenez à ses nobles efforts. Yous avez également accordé un prix de la valeur de deux mille francs à deux frères jumeaux, Edouard et Calixte Chaix, qui ont su faire du lien étroit que la nature a établi entre eux une touchante association de vertu. Les actes de la Société des Sauveteurs de la Méditerranée sont pleins des traits de courage de ces deux rivaux en dévouement et en amitié. On se souvient surtout de l'incendie des soutes à charbon du paquebot le Caire dans le port de Marseille, le 6 décembre 1856. L'incendie du navire pouvait devenir l'incendie du port lui-même. On désespérait d'arrêter le feu, car la pompe du bord, quoique donnant avec force, ne pouvait être bien dirigée. Les deux intrépides enfants se font attacher

par la ceinture et descendent résolument dans le foyer de l'incendie. A. eux deux, ils saisissent le tuyau de la pompe, visent le foyer ardent, le maîtrisent. On les retire évanouis, presque asphyxiés; Edouard était couvert d'affreuses brûlures, dont il porte encore la trace profonde. Sauver est pour ces deux frères une vocation, un besoin. Prodigues de leur vie, qui pourtant est bien nécessaire au soutien de leur famille, ils ont arraché plus de vingt personnes à la mort. Dans un de ces sauvetages, Edouard tombe sur une chaîne, s'enfonce deux côtes, s'évanouit presque; un heureux hasard lui permet de prendre pied. La vue du malheureux qui allait disparaître lui rend des forces; un instant après il le dépose sur le quai, dont il rougit les dalles de son propre sang.

La Société des Sauveteurs de la Méditerranée, ne croyant pas pouvoir présenter deux candidats à la fois, demandait la récompense pour Edouard, ajoutant qu'une telle récompense serait considérée par son frère comme s'appliquant à lui-même. Vous, avez eu une pensée délicate. Messieurs; vous n'avez pas voulu séparer deux personnes si intimement unies par le sang et par le cœur. Vous les avez considérées comme une seule et même personne, et vous avez décidé que les noms d'Edouard et

de Calixte Chaix figureraient indivis dans la liste des principales récompenses que vous décernez.

La vertu, Messieurs, s'est présentée à vous cette année, aussi diverse que sublime. Vous avez pu en couronner toutes les variétés. Vous venez d'applaudir ce que faisaient deux jeunes héros à quinze ans; je vous présente maintenant la vertu centenaire, en la personne de Marie Coustot, de Condom. Oui, elle a cent deux ans, et elle continue toujours de faire le bien. Servante depuis Tâge de seize ans dans une famille d'abord riche, elle a donné ses économies à ses maîtres ruinés; elle continue sans gages son œuvre de fidélité. Aujourd'hui, elle sert les petitsenfants de ses premiers maîtres, et, quoique devenue presque aveugle, elle travaille, elle se prive de nourriture pour ceux à qui elle a consacré sa vie. Elle a cent deux ans et elle est vertueuse ! Vous avez vu là un mérite de plus. Le vieillard, en perdant ses illusions, ne perd-il pas ses meilleures raisons d'être vertueux? Illusion divine, illusion providentielle assurément, la vertu n'en est pas moins comme l'amour le résultat d'un charme en dehors de la raison, qui nous entraîne, nous séduit. Il ne /aut pas, pour s'y livrer, qu'on ait trop bien vu que tout est vanité. La bonne Marie Coustot ne s'arrête pas à cette philosophie désespérée ; elle mourra dans sa

simplicité, toujours obstinée à s'oublier et à se sacrifier.

Les vertus qui précèdent vous sont attestées par des préfets, des sous-préfets, des gendarmes, des autorités constituées. Le bon Simian, dont je vais maintenant vous parler, vous est surtout présenté par Mistral; oui, Mistral, votre lauréat, qui vous a écrit une lettre charmante pour vous recommander un de ses compatriotes de Maillane, dont les vertus ont quelque chose d'archaïque et de touchant. Le bon Simian, ou, comme on l'appelle dans le pays, Cadet Simian, est un petit propriétaire cultivateur qui s'est consacré depuis trente ans, avec un désintéressement absolu, à toutes les besognes tristes, à la garde des agonisants, au soin des moribonds, à l'assistance des chirurgiens, et enfin à fœuvre du vieux Tobie, à l'ensevelissement des morts. Avec une conscience, une modestie et une discrétion audessus de tout éloge, le brave Cadet Simian met son dévouement au service de tout le monde, et les maladies les plus dangereuses comme les offices les plus rebutants ne l'ont jamais fait reculer. Dans les épidémies, il veille jusqu'au dernier soupir les malades abandonnés par leurs proches; il a assisté les chirurgiens dans toutes les opérations qui ont été pratiquées à Maillane depuis trente ans. Cadet Si-

mian est la providence des jours sombres; on vient frapper à sa porte toutes les fois que la vie se montre à Maillane par ses côtés austères. Il a cinq ou six cents francs de rente, qui lui viennent de quelques coins de terre, et cela lui suffit, car il ne va jamais au café, ne fait pas usage de tabac et ne sort de chez lui que pour ses bonnes oeuvres. Il est profondément religieux et n'a d'autres délassements que la lecture et le travail des champs.

La lettre de Mistral est contresignée parle maire, le curé et le médecin. « Quant à faire intervenir le sous-préfet ou le préfet en celte affaire, ajoute Mistral, c'est complètement inutile, attendu que ces messieurs sont trop souvent renouvelés et trop étrangers à notre vie pour qu'ils puissent se douter de ce qui se passe d'intime parmi nous. )> Ce jour discret jeté sur ce qui se passe d'intime à Maillane vous a vivement touchés. Mistral a obéi là à un sentiment très juste; il a craint peut-être que les vertus un peu démodées du bon Simian n'eussent pas quelque chose d'assez civique pour mériter de grosses approbations officielles. Il s'est défié des sceaux de l'État, et il a pensé qu'il ne fallait mettre en mouvement l'autorité préfectorale que pour des vertus qui ne supposent pas un petit cercle d'initiés.

Francilie Laqiiinte est peut-être le premier exemple d'une personne née dans la condition de resclavage à laquelle ait été décerné le prix Montyon. Elle et sa mère servirent durant des années une vieille dame de la Guadeloupe, qui récompensa leurs soins par raffranchissement. Cette faveur n'eut d'autre résultat que de resserrer de plus en plus les liens d'affection qui les unissaient à leur maîtresse; elles restèrent comme servantes dans la maison où elles avaient été esclaves. Après la mort de leur bienfaitrice, Francilie nourrit sa mère de ses petits travaux de couture. Malgré sa pauvreté, elle trouva encore le moyen d'être charitable. Dans les désordres entraînés par le décret d'émancipation de 1848, elle fut la raison, la prévoyance d'un monde entièrement désorganisé. Elle adopta les orphelins ; de ses ressources précaires elle consola une mère que son mari avait délaissée. C'est toute la commune de Saint-François, à la Guadeloupe, qui vous demande de couronner Francilie. L'esclavage heureusement n'est plus à supprimer, Messieurs; s'il l'était, c'est par des exemples comme celui de Francilie Laquinte que l'émancipation serait accomplie. L'esclavage cesse le jour où l'esclave, que l'antiquité concevait comme sans moralité et sans religion, devient moralement l'éofal de son maître.

L'esclavage antique fut aboli virtuellement quand une pauvre esclave de Lyon se fut montrée dans l'amphithéâtre aussi héroïque que sa maîtresse. L'esclavage moderne a sans doute été condamné avant tout par nos principes de philosophie ; mais quelques vertus d'esclaves ont aussi concouru à la même fm. Le hasard a voulu que nous ayons encore une vertueuse mulâtresse à joindre à Francilie. Peut-être même le dévouement dont je vais vous parler a-t-il encore quelque chose déplus touchant. Paula Yvor demeure à Paris, et nous l'avons probablement quelquefois rencontrée dans le dédale des petites rues qui entourent le chevet de l'église Saint-Germain des Prés. A l'âge de onze ans, elle s'est attachée à une famille qu'elle a toujours servie avec amour. Le malheur étant venu frapper cette famille, Paula Yvor, sans espoir de récompense, fit vivre celle qui avait été sa maîtresse des gains modiques d'un petit commerce de produits coloniaux, péniblement exploité du haut de sa mansarde. Sa maîtresse, à son lit de mort, lui lègue ses deux filles en bas âge : la sollicitude de Paula ne se dément pas un instant. Quand, en marchant les pieds dans la neige, la pauvre créole a réussi à placer quelques-uns des ananas qu'elle colporte et à ramasser quelques sous, c'est pour se rendre à la

maison de la Légion d'honneur de Saint-Denis et pour porter à ses filles d'adoption un vêtement chaud, de petites douceurs qui prouveront aux orphelines qu'elle ne sont pas déshéritées de toute tendresse. Avec une persistance sans égale, le malheur continue à frapper les deux jeunes filles à leur entrée dans le monde ; l'une d'elles, au moins, tombe dans une misère navrante. La vieille mulâtresse est toujours là; elle a soixante-douze ans; un cancer lui a rongé la moitié de la figure, et pourtant elle court encore les rues avec son panier d'ananas, cherchant à récolter la petite somme nécessaire au repas des délaissées dont elle est le seul soutien. Songez quel accueil sera fait à vos cinq cents francs dans ce réduit d'où est bannie depuis longtemps toute joie î

Je ne finirais pas, Messieurs, si je voulais énumérer tant de vertus humbles et en particulier les sacrifices discrets accomplis dans cette classe si intéressante des domestiques fidèles que vous aimez à récompenser. Marie Arot (Saint-Servan, Illeet-Yilaine) sert depuis cinquante-quatre ans les mêmes maîtres. Elle a élevé et soigné neuf enfants; la famille à laquelle elle est attachée ayant perdu toute sa fortune, elle refuse de la quitter; elle sert gratuitement avec un courage que de pénibles cir-

constances mettent à de rudes épreuves (médaille de mille francs). Céline Landrin à Saint-Denis, île de la Réunion, a soutenu, de son travail, pendant plus de quinze ans, une vieille demoiselle délaissée par sa famille; elle a soigné un noir atteint de la lèpre; sa vie est un perpétuel exercice de suave pitié. Ce serait presque. les mêmes actes de dévouement domestique que j'aurais à relever dans le dossier de Rosalie- Victorine Sauray, à Sassy (Calvados); de Marguerite Daumin, à Moulins (Allier) ; de Segondine Fernet, à Anthuille (Somme) ; de Françoise Paon, à Morlaix (Finistère); de Marguerite Lanusse, à Caudéran (Gironde). La vertu. Messieurs, est plus monotone que le vice; mais elle peut, sans inconvénient, se répéter. Remercions-la de se répéter; cette monotonie, qui peut être en littérature un gros défaut, est la cause par laquelle le monde moral subsiste.

Oui, la charité est exercée chez nous avec une persévérance qui doit rassurer ceux qu'alarment tant de symptômes de refroidissement. Je ne puis que citer Désirée Chardon, à Segré (Maine-et-Loire), simple ouvrière modiste, vrai modèle d'abnégation ; Eucharis Michel, directrice d'asile à Aix; Hélène Perron, à Saint-Martin-des-Prés (Côtes-du-Nord) ; Alexandrine Nétrelle, à Cormontreuil (Marne) ;

Désiré Guillot-Envrard, à la Chapelle-Saint-Sauveur (Saône-et Loire); les époux Joyaux, à la Frette (Seine-et-Ojse) ; Sophie Tuiïéry, à Lajo (Lozère); la femme Bertrand Guilhaume, à Clermont-rilérault (Hérault) ; Françoise Boulestreau, à Bourgneuf (Maine-et-Loire); Anne-Marie Gesnouin, à Saint- James (Manche); Olympe Gay, àThueyts (Ardèche); Jenny Marchandeau, à Chaudenay-sur-Dheune (Saône), paralytique des deux jambes, qui n'a que ses mains pour vivre et trouve encore moyen d'être bienfaisante; enfin, madame veuve Lamoute, la providence de Bergerac, qui emploie tout son bien à secourir les jeunes filles abandonnées.

Le temps me presse, Messieurs. L'exemple de la philanthropie de M. de Montyon a trouvé, en effet, des imitateurs. Des personnes bienfaisantes ont voulu, comme lui, consacrer leur fortune à l'encouragement du bien. Les sommes que vous ont léguées MM. Souriau, Gémond, Laussat et la personne charitable qui a voulu rester annonyme, vous ont aidés à récompenser des vertus non moins touchantes que celles que nous avons déjà énumérées.

M. Joachim Fontaine, maître porion aux mines de Liévin (Pas-de-Calais), a sauvé la vie à seize personnes, surprises par des éboulements ou atteintes par le feu grisou. Une note, que notre savant con-

frère M. Daubrée a jointe au dossier de Joachim Fontaine, constate que, malgré les précautions, chaque jour plus minutieuses, que prend l'administration, soixante mille tonnes de charbon coûtent en moyenne une existence d'homme. La classe des mineurs est riche en actes de dévouement, qui commandent d'autant plus d'admiration qu'ils ont été accomplis sans témoin. Des faits de ce genre ont valu à Fontaine une médaille d'argent de première classe. Vous y avez ajouté les mille francs du prix Souriau.

Félix Rieu, d'Avignon, qui a opéré des miracles de sauvetage, aura les mille francs du prix Gémond; vous attribuez le prix Laussat à la veuve Malécot, Saint-Martin-de-Mâcon (Deux-Sèvres); vous donnez les mille francs de la personne charitable à Rose Mélanie, de Pontorson (Manche), enfant abandonnée, dont tous les actes sont empreints d'une dignité et d'une déUcatesse qui feraient envie aux personnes les mieux nées. Enfin, un reliquat vous permet de donner mille francs à Jeanne Pécusseau, de Nantes, également enfant d'hospice, dont le dossier est un document inappréciable de ce qu'il peut y avoir de joie et d'affection dans un petit cercle de pauvres et d'humbles qui se connaissent et s'aiment entre eux. Qui croirait qu'il y a un

monde des enfants trouvés ? Ce monde existe, et Ton y est très heureux.

Jeanne Pécusseau fut élevée par une nommée Albert, elle-même pupille des hospices, qui a consacré sa vie tout entière à l'éducation d'enfants abandonnés comme elle. « Tous les enfants élevés par cette bonne fille Albert, nous dit l'inspecteur de l'Assistance publique de la Loire-Inférieure, ont bien tourné. Ils ont été et sont encore la joie du service... Mais Jeanne Pécusseau, au milieu de cette famille de hasard, dont elle est l'aînée, et dont tous les membres furent bons, devait donner l'exemple de toutes les vertus. Elle conserva, en particulier, pour sa vieille nourrice une piété filiale sans bornes. Dès qu'elle put gagner quelques sous, ce fut pour les rapporter, tout heureuse et toute fîère, à sa mère adoptive, afin qu'il fussent employés à soulager les petites sœurs qui étaient venues prendre place comme elle au foyer de la bonne nourrice. Sa conduite exemplaire, sa bonne tenue, sa modestie, son caractère enjoué et sérieux à la fois la firent chérir. > Elle arriva à une position qu'elle envisagea comme de l'aisance. Dans son petit budget, il y avait tous les ans une réserve pour être adressée (c'était sa joie) à la bonne tante Albert, comme elle l'appelait, depuis qu'elle savait

que la vieille nourrice n'était pas sa mère... Pauvre fille ! à force de recherches, elle est parvenue à découvrir sa vraie famille. Ce n'a pas été pour elle la source de beaucoup de joie. Jeanne Pécusseau a consacré ses économies à l'achat d'un terrain au cimetière, pour y déposer sa chère nourrice. « Tous nos enfants, dit l'inspecteur, ont pleuré avec elle sur cette tombe, où il est entendu qu'elle viendra dormir à son tour. Cet exemple, ajoute-t-il, a vive^ ment frappé notre famille assistée, et quand il m'arrive d'en parier, tous les yeux se remplissent de larmes! »

Ah ! que l'homme est bon. Messieurs, et qu'on en peut tirer de belles choses, quand un artiste habile se trouve à côté de lui, pour faire jaillir en son cœur la source des larmes, de la prière intime et de l'amour !

La fondation Marie Lasne vous donne six médailles de trois cents francs. Vous avez décerné la première à Emmeline Nadaiid, à Chancelade (Dordogne). L'impression que produit Emmeline Nadaud sur tous ceux qui la voient est des plus vives. Nous possédons un excellent crayon de cette physionomie modeste, franche, ouverte, chagrine, mais résignée, en une petite biographie, chefd'œuvre de simplicité et de vertueuse bonne grâce,

écrite par M. le curé de Cliâteau-rÉvêque. La pauvre fille a été jetée comme une perle au milieu d'un triste monde d'infirmes et d'incapables. Dans son enfance, elle voit l'intempérance du père ruiner la petite industrie qui fait vivre la famille. Le moulin Nadaud, mis en détresse par la concurrence des voisins plus sobres, chôme la plupart du temps. Dès l'âge de douze ans, Emmeline est ménagère, ouvrière, institutrice, infirmière. Elle fait marcher le moulin, charge les sacs, soigne les bêtes de somme, fait le ménage à elle seule. Tous admirent qu'elle puisse suffire à tant de soins dans une maison aussi désemparée. Ses vertus et ses charmes extérieurs lui font trouver des mariages très avantageux; elle les refuse tous. Son frère, perclus,, qui n'a pas un mouvement, reçoit d'elle une instruction et des sentiments religieux qui le consolent; un vieux grand-père, dans la misère, est adopté; la mère, devenue paralytique, une jeune sœur, victime d'un accident, sont soignées, remplacées; l'intempérance du père est limitée; grâce à Emmeline, tout va pour le moins mal possible dans la plus triste des maisons.

Recueille-t-elle beaucoup de reconnaissance pour tant de bienfaits? Hélas! Jion. a Les larmes les plus amères que cette enfant verse secrètement

dans le sein de Dieu, dit M. le curé de ChâteaurÉvêque, ne viennent pas de ce que nous avons dit mais ^e ce que nous ne pouvons dire sans blesser Tamour-propre, la discrétion, le mutisme de notre protégée... Malgré l'espèce de violation du domicile de l'amitié que nous avons dû commettre pour apprendre ce que nous vous écrivons, il restera beaucoup de choses dans l'oubli et dans le secret ae la conscience. » Emmeline ne se plaint jamais et, si elle ouvre son cœur ulcéré, c'est seulement à la sœur de Saint- Vincent- de-Paul de Châteaul'Évêque. Les scènes déplorables, les traitements indignes, les paroles offensantes, les injustices les plus criantes sont les conséquences de l'ivrognerie du père. Ce qu'il y a d'admirable, c'est la patience, la résignation, la douceur avec lesquelles cette jeune fille supporte tout; lors même que son père la rudoie, elle est caressante et dévouée. Souvent on la voit assise sur une chaise, dans la salle du cabaret, attendant que son père veuille la suivre ; elle espère abréger ainsi la séance et diminuer des dépenses funestes à la famille. Le public, qui est juste quelquefois, se prononce hautement pour la touchante victime; elle, toujours réservée, ne consent pas à se laisser trop plaindre.

Le dimanche suffit à sa consolation. Ce jour-là,

elle se donne des délassements de son choix ; elle préfère à tous les autres la compagnie de la fille de charité et le soin des malades. Un groupe de jeunes filles que ses vertus ont spécialement captivées, et qui cherchent l'estime publique en s'approchant d'elle, ne la quitte pas. Dans le village, chacun a part à ses attentions ; sans distinction et sans prétention, avec une simplicité admirable, elle soutient l'un, console l'autre, et verse sur ceux qui s'approchent d'elle une partie de cette grande résignation qui la caractérise. Sa tenue modeste et sans apprêt frappe tout le monde. Elle n'a pas, comme les autres jeunes filles de la campagne, suivi le changement des modes ; elle a gardé son costume et sa coiffure de villageoise ; elle le porte avec une rare distinction ; car voici la silhouette exquise que M. le curé de Ghâteau-l'Évêque nous a envoyée d'elle : « Un trait vous fera comprendre l'impression profonde que l'on ressent en voyant Emmeline Nadaud. Un jour (il y a de cela quelques années), Emmeline revenait de porter la farine de ses clients; elle était assise sur sa mule, tricotant comme elle le fait d'ordinaire dans ses courses, pour ne pas perdre le temps. Elle est rencontrée sur la route par un monsieur qui la remarque. A son arrivée à Ghâteau-l'Évêque, ce monsieur, qui est

m DISCOURS ET CONFÉRENCES.

médecin, demande immédiatement des renseignements sur cette jeune fille qui l'a frappée, et, après qu'on lui a dit ce qu'elle est, ce qu'elle fait : — Mais cette jeune fille, dit-il, mérite le prix Montyon; je la signalerai à l'Académie. » Je ne sais si la signature de cet admirateur d'Emmelîne figure parmi les innombrables attestations qui montrent l'estime que l'on professe pour elle à Ghancelade et à Château-rÉvêque ; mais ce qui est bien honorable pour cette jeune fille, c'est la notice qu'a faite sur elle M. le curé de Château -l'Évêque, notice composée avec un sentiment des plus justes, un tact parfait, et une pleine inconscience littéraire. Votre récompense fera mieux que de justifier la prophétie du médecin qui la rencontre tricotant sur sa mule ; elle confirmera le suffrage de l'opinion publique qui, dans le pays, entoure Emmeline d'une véritable auréole de respect.

Vous avez trouvé. Messieurs, une sœur dans le bien, digne d'être associée à Emmeline, en la personne d'Euphrosine Almiès, au Pompidou (Lozère), née infirme et, comme Emmeline, unique soutien d'une famille qui ne lui rend en retour que l'ingratitude et les mauvais traitements. Marcelline-Lucie Michaut, de Provins, est de la même famille de saintes résignées. Emilie Montel, de la Suze

(Sarthe) reste aussi infirmière toute sa vie, par choix, par le goût désintéressé de bien faire. Sylvain-Clément Détourné, du Vieil-Hesdin (Pas-de- Calais) et Germain Barbe, de la Basse-Pointe (Martinique) sont des modèles de piété filiale. Vous les avez également récompensés sur la fondation Marie Lasne.

Que de vertus, Messieurs, ont passé devant vous, et que serait-ce si nous avions à parler des vertus qu'on ne récompense pas, de ces héroïsmes de tous les jours, qui se traduisent non par un acte, mais par une habitude constante de dévouement : l'héroïsme calme et scientifique du médecin, l'héroïsme maternel de la sœur de charité, l'héroïsme voulu du soldat ! Songez àSfax, à cette poignée de braves jetés sur une plage de boue et de feu ; partout les ruses cachées du désespoir, les embûches du fanatisme, et, au milieu de cet enfer, un nombre imperceptible de soldats, de marins, courant où les mène la voix de leurs chefs, car le chef, est pour eux la patrie, le devoir. Bonne et solide race française, vertueuse depuis deux et trois mille ans, comme on la calomnie en la croyant livrée aux calculs étroits de l'égoïsme ! Oui, certes, elle a de graves défauts : c'est de s'éprendre trop vite pour l'utopie

généreuse, c'est de trop croire au bien et de se laisser surprendre par le mal, c'est de rêver le bonheur du monde et d'obliger des ingrats! Mais, croyez-moi, aucune autre race n'a dans ses entrailles autant de cette force qui fait vivre une nation, la rend immortelle malgré ses fautes, et lui fait trouver en elle-même, au travers de tous ses désastres et de toutes ses décadences, un principe éternel de renaissance et de résurrection.

Oui, Messieurs, chez nous la vertu surabonde; elle est dans nos instincts, dans notre sang. Nous abusons même de notre richesse, car je vous avoue que, à part l'Académie, qui l'encourage, je trouve que souvent nous faisons trop de choses pour la décourager. Nous lui demandons trop de certificats; nous voulons trop savoir ses origines. Les origines de la vertu!... Mais, Messieurs, personne n'en sait rien, ou plutôt nous ne savons qu'une seule chose, c'est que chacun la trouve dans les inspirations de son cœur. Parmi les dix ou vingt théories philosophiques sur les fondements du devoir, il n'y en a pas une qui supporte l'examen. La signification transcendante de l'acte vertueux est précisément qu'en le faisant, on ne pourrait pas bien dire pourquoi on le fait. 11 n'y a pas d'acte vertueux qui puisse raisonnablement se déduire. Le héros, quand il se

met à réfléchir, trouve qu'il a agi comme un être absurde, et c'est justement pour cela qu'il a été un héros. Il a obéi à un ordre supérieur, à un oracle infaiUible, à une voix qui commande de la façon la plus claire, sans donner ses raisons.

Prenons donc la vertu de quelque côté qu'elle vienne et sous quelque costume qu'elle se présente. Il y a, vous disais-je, beaucoup de vertu dans notre monde ; il n'y en a pas tant cependant que l'on puisse impunément se montrer difficile et faire passer à chacun un examen sur les motifs pour lesquels il est vertueux. Ne nous privons d'aucun auxiliaire utile. Vertu laïque, vertu congréganiste, vertu philosophique, vertu chrétienne; vertu d'ancien régime, vertu de régime nouveau; vertu civique, vertu cléricale; prenons tout, croyez-moi; il y en aura assez, il n'y en aura pas trop pour les rudes moments que la conscience humaine peut avoir à traverser. Plus j'y réfléchis, messieurs, plus je trouve que le baron Montyon, à qui l'on reproche souvent d'être parti des principes d'une philosophie un peu superficielle, a obéi au contraire à une pensée très profonde. Il a vu le lien étroit qu'il y a entre la vertu et le talent ; il a vu que la vertu est un genre charmant de littérature. Selon votre vieille et bonne manière d'entendre les choses, la littéra-

tiire n'est pas seulement ce qui s'écrit; le grand politique qui résout avec éclat les problèmes de son temps, l'homme du monde qui représente bien ridéal d'une société brillante et polie, n'eussentils pas écrit une ligne, sont de votre ordre. Qui fait le bien en est aussi. Dans ce genre, il est vrai, vous ne prenez pas vos lauréats pour confrères; mais la confiance que le public vous témoigne est quelque chose de touchant. On vous regarde comme des connaisseurs en fait de vertu, on suppose que vous en avez des réserves, si bien que, quand on en veut, c'est à vous qu'on s'adresse. Permettez-moi de vous rappeler un souvenir de ces derniers mois. Une pauvre jeune fille très vertueuse meurt, laissant deux couverts et un petit sucrier d'argent qu'elle avait achetés de ses économies. Elle aimait beaucoup ce petit sucrier, qui représentait pour elle des privations, et, se voyant mourir, elle souffrait à l'idée qu'il passerait en des mains peut-être moins pures que les siennes. Elle stipule donc, dans son testament, que les deux couverts et le sucrier seraient légués à une jeune fdle vertueuse et pratiquant la piété catholique. Le digne exécuteur testamentaire, ne sachant trop où chercher une personne qui remplît ces conditions, eut l'idée de s'adresser à vous, Messieurs. Il vint à vous comme

à un bureau de vertu. Je n'étais pas à la séance quand l'affaire est revenue ; je crois que les règles établies ne vous ont point permis d'accepter. Je l'ai regretté; peut-être, en nous entendant avec M. le curé de Saint-Germain-des-Prés pour la condition du catholiscisme, aurions-nous pu mettre en repos l'âme de la pauvre fille et l'assurer que son petil ménage, auquel elle tenait tant, passerait entre les mains d'une personne partageant toutes ses idées et toutes ses vertus.

On dirait, en lisant les œuvres d'imagination de nos jours, qu'il n'y a que le mal et le laid qui soient des réalités. Quand donc nous fera-t-on aussi le roman réaliste du bien? Le bien est tout aussi réel que le mal; les dossiers que vous m'avez chargé de lire renferment autant de vérité que les abominables peintures dont malheureusement nous ne pouvons contester l'exactitude. Emmeline Nadaud existe aussi bien que telle héroïne pervertie de tel roman pris surnature. Qui nous fera un jour le tableau du bien à Paris ? Qui nous dira la lutte de tant de ve-rtus pauvres, de tant de mères admirables, de sœurs dévouées? Avons-nous donc tant d'intérêt à prouver que le monde où nous vivons est entièrerément pervers? Non, grâce à la vertu, la Providence se justifie; le pessimisme ne peut citer que

quelques cas bien rares d'êtres pour lesquels l'existence n'ait pas été un bien. Un dessein d'amour éclate dans l'univers; malgré ses immenses défauts, ce monde reste après tout une œuvre de bonté infinie.

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