‹ Discours et conférences [microforme]Chapitre 29 sur 53 · Les Libres-Penseurs'”, p · texte numérisé non relu

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Où il parle avec une remarquable compétence de la langue, de Ja littérature, du génie français.

Dans ses Satires se trouve une pièce intitulée l'Art poétique. On serait déçu si l'on y cher. chait quelque chose d'analogue au Poème didactique de Boileau, ou à l'Epitre célèbre d'Horace à ses amis les Pisons, Co ne Sont pas des pré. ceptes de composition ; l'auteur nous y dit sim- Plement quel est Son idéal Poétique, et quelle devrait être l'ambition du vrai poète, Parlant de son goût pour les vers, il s'écrie :

Hors de ]à tout me plait, même le Mmadriga].

Quel plaisir d’aiguiser l'épigramme mutine,

De coudre Je refrain à la ballade fine,

D'esquiver l’hiatus, ce granit agaçant

Qui dresse en plein chemin son pic emibarrassant :

Ou par un tour soudain, Par un mot qui scintille,

De faire un agrément même d’une cheville !

Encor, ce ne sont là que les moindres bonheurs :

l'est des soins plus beaux et des succès meilleurs:

Toucher jes Coeurs, donner des formes de lumière,

A ce profond parfurn des âmes, Ja prière :

Et par des vers bien faits, chez le lecteur dompté, Comme avec des cicus d'or fixer Ja vérité.

Ces vers sont très beaux comme facture et comme inspiration, Et CEUX qui suivent ne leur sont Pas inférieurs :

Il faut trouver du Vrai la racine f&conde, Et dans un mâle effort par l'amour inspiré,

L'artiste, sans regret de sa Poursuite vaine, Bénit en Soupirant l'idéa] envolé:

I ne l'a Pas atteint, mais il l’a contemplé !

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Ces fragments, Messieurs, suffisent pour ind:quer qu'il y avait en Louis Veuillot, l'étoffe d'un puète, quoiqu'il ait été surtout un maître de 1: prose, de cette prose qu'il à Si magnifiquement chantée en des vers souvent cités, mais que vous aimerez peut-être à entendre redire:

O prose ! mâle outil et bon aux fortes mains! Quand l'esprit veut marcher, tu lui fais des cheminx Sans toi, dans l'idéal il flâne et vagabonde.

Vrai langage des rois et des maîtres du monde Tu donnes à l'idée un comps ferme et vaillant ; Tu l'ornes si tu veux ; jamais un faux brillant

A sa simplicité malgré toi ne s'ajoute.

Grave dans le combat, légère dans la joute,

Tu vas droit à ton but, et tu n'as pas besoin

De lâcher de la corde +. mot qui fuit trop loin, Ton métal est à toi. Serve de la pensée,

La phrase saine rt souple, en son ordre placée, Vit, commande déjà ; le poète aux abois, Poursuit encor la rime à travens champs et bois. Bossuet a fini lorsque Boileau commence.

En prose l'on enseigne et l’on prie et l’on pense ; En prose l’on combat. Les vers les plus heureux Sont faits par des rêveurs ou par des amoureux. Dans les noibles desseins dont l'âme est occupiée, Les vers sont le clairon, mais la prose est l'épée.

Dans ce même volume des Satires, la pièce sur la Rime riche se rapproche davantage du genre didactique. Louis Veuillot y critique les excès de l'école romantique qui, sous prétexte d'assouplir le vers, le désarticulait violemment, prétendant suppléer au brisement du rythme par l’opulence de la rime:

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Pour rompre la césure, ils ConCassaient le vers, De ci, de IA, partout, enjambaient de travers, Sans rythme, sans motif, à grandes haleinées, Soupoudrant ce hachis, des rimes forcenées Prétendaient remplacer par leurs cris violents

De l'hémistiche ancien les repos somnolants,

Et nous ramentevoir 1 que ces lignes sans pause, Quoiqu'on en pt penser, n'étaient pas de la prose.

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Maintenant, Messieurs, nous allons voir comment Louis Veuillot a pratiqué la critique Jittéraire subjective, ]a critique des œuvres et des écrivains,

Notons d'abord qu'il a réagi vigoureusement contre la théorie néfaste de l'art pour l'art, contre le divorce trop universellement proclamé de nos jours entre la morale et les lettres, entre le vrai et le beau. Victor Hugo avait été l'un des premiers À formuler cette doctrine. Dan: sa préface des Orientales, il avait dit: “L'auteur n'est Pas de ceux qui reconnaissent à Ja critique le droit de questionner je poète sur sa fantaisie, Le poête n'a pas de compte à rendre, L'art n'a que faire des menottes, des lisières, des bâillons. Dans cé grand jardin de poésie, il n'y a pas de fruit défendu.‘ Quelques années plus tard, dans une étude intitulée Du génie critique et de Bayle,

1—Vieux mot français, signifiant “rappeler”, tombé en déswtude, et que Louis Veuillot a voulu rajeunir.

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Sainte-Beuve avait écrit ces lignes: “Cette indifférence du fond, faut bien le dire, cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur le terrain d'un cha- Cun, à S'Y trouver à l'aise, à S'y jouer en maître et à connaître de toutes choses." L'indifférence du fond ! Ce mot de Sainte-Beuve contient dans sa quintessence la théorie de l'art pour l'art. Les tenants de cette théorie ont été nombreux, ils ont été illustres, ils ont exercé une influence néfaste sur la critique contemporaine, A leurs veux la valeur d'une œuvre littéraire est indépendante de sa portée morale, religieuse où philosophique. L'exécution est tout. Voici un livre: est-il bien composé, bien divisé, bien agencé, contient-il une reproduction exacte de la réalité, le style en est-il correct, harmonieux, éloquent ? Quand le critique a examiné tout cela, quand, par surcroît, il a tracé un portrait rénssi de l'auteur, fait connaître quelque peu sa vie, et raconté avec esprit une couple d'anecdotes inédites sur sa Carrière, son œuvre est terminée, La morale est-elle offensée dans ce livre, la vérité y estelle attaquée ? Le critique n'en a cure. Il s'agit de littérature, et non pas de doctrine on de moralité, La forme littéraire seule est de sa compé-

tence, et il ne doit pas s'occuper du reste,

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Eh bien, n’en déplaise à l’autorité de noms célèbres, cette conception de la critique est radicalement fausse. Non, non, on ne peut pas Séparer le fond de la forme, la pensée du style qui en est le vêtement, le but visé par l'auteur des moyens qu'il emploie pour l'atteindre. Tout cela se tient, et toute critique qui se borne à apprécier l'exécution d'une œuvre, sans en étudier les idées et les tendances, est une critique courte, myope, boîteuse, lamentablement insuffisante, et, partant, pernicieuse.

C'est ce que Louis Veuillot professait, c'était la vérité qu'il proclamait chaque fois qu'il en avait l'occasion. Nous voyons dans ses Wélanges qu'il reprocha un jour à M. de Pontmartin,—critique littéraire distingué, dont il estimait le caractère et le talent,—sa trop grande indulgence. “Cette indulgence parfois légitime et toujours charmante, dont on le loue, c'est. 1à ce que je blâme, écrivait-il... Ayez la main légère c'est très bien, c'est un don ; ayez-la charitable, c'est mieux, c'est une vertu ; respectez le talent méôme en ses écarts, poussez ce respect jusqu'au degré où commence la complaisance: j'y consens... Mais enfin, vous faites de la critique, il faut que ce qui est digne de blâme soit blâmé. Vos auditeurs ont droit à une leçon, quoique vous n'en vouliez pas faire ; vous êtes tenu de la leur donner, quoiqu'ils n'en désirent pas enten-

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dre. Il y a des matières auxquelles un homme de mérite, un chrétien, vous êtes l'un et l’autre, ne peut pas toucher comme à autre chose: des rencontres où il ne peut fermer les veux ; il y a des livres qui ressemblent à ces hommes que l'apôtre Saint-Jacques, bien que très charitable, refusait de saluer, Et si pourtant l'on veut saluer l'homme, encore ne faut-il pas saluer le livre. Voilà des livres assurément mauvais, — sans chicaner sur le plus ou moins de qualité littéraire—dont en somme, pour le publie, il n'est dit que beaucoup de bien. J'ouvre ces livres, j'Y cherche une vérité mise en lumière, un noble sentiment vengé, une erreur combattue.

Heureux si je n'y trouve pas le contraire, heureux si je n'‘y trouve qu'un pur amusement ! Me “appelant ensuite la critique si honnête de M. de Pontmartin, qu'ai-je à conclure, sinon qu'il faut tout permettre à l'esprit? M. de Pontmartin me pardonnera ces regrets. Je vois le livre qu'il aurait pu faire. Que d'utiles, que de saines réflexions s'offraient à l’occasion de ces ouvrages, la plupart au moins frivoles... Le temps où nous vivons nous fait une loi rigonreuse, à nous autres chrétiens, lorsque nous trnons une arme dans l'arène des idées et des opinions, d'y combattre les mauvais livres, d'être au moins sans complaisance pour eux. !

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