Mélanges”, 3ème série, vol. 2, p
mémorable polémique sur la question des elassiques, un membre de l'Université ofticielle, un professeur de lettres au lycée de Versailles, voulut y aller lui aussi de son petit boniment contre les “nouveaux barbares”, et produire sa petite diatribe contre le Moyen Age, époque ténébreuse, à laquelle les tenants des auteurs chrétiens voulaient, sans doute, ramener l'humanité ! Mal: heureusement pour lui son discours faisait peu d'honneur à lUniversité de France. Louis Veuillot voulut donner au malencontreux orateur une leçon de style:
“otre but, écrivit-il, n'est pas de réfuter ce professeur ; nous voulons simplement montrer quel français on parle dans l'Université et quelles raisons y obtiennent cours: “Il est jmpossi- “ble, disait Mirabeau, que l'on raisonne bien “dans un pays où l'on écrit ridiculement.” Ta vérité est que M. Etienne, professeur de rhétorique, ne possède pas les premiers éléments de l'art d'écrire, fort essentiel à l'art de raisonner, Jamais il ne rencontre le mot propre ; il n'a ni nombre, ni élégance, ni syntaxe, et ce discours d'apparat n'est pas seulement un chef-d'œuvre de platitude, la grammaire même y fait défaut.
“Pour en convainere M. Etienne, nous voulons reproduire un de ses paragraphes les plus polis, où il compare bizarrement l'Université à la Tour de Pise : et nous mettrons en regard la version
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corrigée, telle à peu près que l'auraient faite ses “camarades de l'enseignement publie”, s'il avait eu la bonne inspiration d'en consulter quelques-uns qui fussent capables de lui rendre ce bon office.”
Voici quel était le “paragraphe poli de M.
Etienne:
“Quand on traverse la ville de Pise, parmi les tours qu'elle renferme en ses murs, il en estune qui d'abord rous frappe de surprise et même d'etfroi ; elle est inclinée d'un côté, elle menace é tout moment de S'écrouler et d'aceabler dans sa chute ceux qui vivent sous son ombre ct à ses pieds. On l'appelle la Tour penchée. Pourquoi ne le diraisje pas, Messieurs ? il 4 à des personnes à qui le corps enseignant produit l'effet de cette tour qui penche, Cependant cette tour de Pise ne tombe pas : voilà des siècles qu'elle à la tête sous les nuages et la foudre ; toujours penchée, toujours debout. Les esprits réfléchis n'en font pas honneur au hasard, ou à je ne sais quelle main mystérieuse qui retient l'édifice au bord de l'abime sis descendent jusqu'aur fondations. et ils y cherchent le secret de cette inexplicable durée, Ce n'est pas d'aujourd'hui, Messieurs, que l'Université courbe cle-méme la tête sous les ora- “es, son histoire ne se compose presque que des coups qu'elle a supportés. Elle à done aussi ses fondations, assises profondes, qu'une main puis-
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sante, et qui connaissait la mobilité du terrain, a plongées dans le sol.”
Nous prions maintenant nos jeunes amis de Rhétorique et de Belles-Lettres de remarquer comment un critique éclairé sait discerner Îles fautes de langue, de style et de goût, dans un morceau littéraire, et comment il s'y prend pour transformer une mauvaise page en une page correcte et élégante.
Ce qui caractérise le passage plus haut cité du professeur français, c'est l'impropriété des termes, la diffusion du discours, l'incohérence des figures, la cacophonie des assonances, A premiè. re vue, où à première audition, ces défauts ne vous auraient peut-être pas frappés. Mais regardez de plus près, et voyez-les saillir. Dès la première phrase “on” se transforme en “vous” d'une manière absolument imprévue: “Quand on traverse Pise... il est une tour qui rous frappe de surprise.” Incorrection de langage Cette tour est inclinée d'un côté. M. Etienne craignait-il de Jaisser croire qu'elle penche à droite et à gauche en même temps ? Elle menace d'accabler pourquoi pas écraser ?—ceux qui vivent sous son ombre. Vivre sous une ombre, c'est vraiment une situation anormale ! Une main mystérieuse la retient ax bord de l'abime, Quel abime Ÿ il n'y a pas d'abime au-dessous de la tour penchée, bâtie sur une place publique. En-
tin “l'histoire de l'Université ne se compose presque que des coups qu'elles à supportés”. Presque que des coups que... Harmonie imitative ! En faut-il davantage pour vous convaincre que cette prose du professeur ennemi du Moyen-Age était absolument pitoyable,
Ecoutez maintenant le Maître, Il a souligné toutes ces bourdes, et, prenant la plume, il refait la page si mal venue, C'est le même fond, ce sont presque les mêmes mots, et cependant ce n'est plus ni la même langue, ni la même allure :
“Le voyageur qui traverse Pise, y voit une tour dont le premier aspect le frappe de surprise et même d'épouvante, Elle est inclinée et il semble qu'elle va tomber, écrasant de ses débris tout ce qui s'élève à ses pieds et tout ce qui passe à son ombre, On l'appelle la Tour penchée, L'Université ressemble à cette tour. Cependant la Tour penchée ne tombe pas. Depuis des siècles, elle voit passer les nuages et la foudre, toujours penchée, toujours debout. Les esprits sérieux ne croient pas au hasard, ne croient pas au miracle. Ils vont dans les fondations de l'édifice chercher le secret de son inexplicable durée, Ce n'est pas d'aujourd'hui, Messieurs, que l'Université, inclinée aussi, résiste aux ora- #es. Son histoire presque tout entière se compose du récit des combats qu'elle à supportés. Elle résiste, elle est debout, Elle à aussi ses fonda-
tions, qu'une main savante à puissimment assises et arrêtées dans le sol mouvant.”
Voyez-vous comme Ja sobriété, la correction, la vivacité, l'harmonie, ont remplacé heureusement. la longueur et la lourdeur de tantôt. La leçon donnée, Louis Veuillot ajoute: “Cela ne sera pas encore magnifique, et surtout cela ne deviendra pas plus vrai ; mais enfin il v aura de moins quelques platitudes, et de plus quelque physionomie de grammaire. Cicéroniens de TUniversité, apprenez donc le français !" Nous ne croyons pas que le professeur ainsi exécuté ait wawné une promotion avec sa pauvre harangue,
Messieurs, je voulais vous familiariser davantage avec Louis Veuillot critique littéraire, Aije atteint mon but ? Je l'espère ; dans tous les cas, je ne veux pas plus longtemps abuser de votre patience, heureux si j'ai contribué à accroître en vous le gofit de la bonne critique, et le désir d'entrer dans un commerce plus intime avec ce grand écrivain, qui a excellé dans tant de genres divers.
Je disais en commençant que sa vie à été un long combat contre les empoisonneurs intellectuels Messieurs, plus que jamais ces empoisonneurs sont à l'œuvre, Depuis quelques années ils ont fait dans notre cher pays de terribles ravages, Notre société canadienne est envahie par les livres à morale facile et à prin-
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cipes dissolvants, Romans où le vice est dissimulé perfidement sous un vernis d'élégance et de raffinement mondain ; romans, encore plus dangereux peut-être, où le Sophisme subtil est masqué de plausibilité et de passion généreuse : œuvres critiques où le scepticisme desséchant cherche à se parer du prestige de la science et de l'érudition ; études historiques, philosophiques et Dittéraires où la vérité et la foi sont savimment attaquées et minées ; journaux et revues où nous voyons discuté, nié, et discrédité, ce que nous croyons ét vénérons ; tout ce flot troublé et corrupteur de publications dangereusu vient nous jeter incessamment son écume, nous pénètre et contamine de son impur limon le courant pendant si longtemps calme et limpide de notre vie nationale, Voilà pour notre Patrie l'un des grands périls de l'heure présente, Ah ‘mes jeunes amis, je vous en conjure, arimez vous d'avance contre ce péril Soyez en garde contre le danger qui vous guette au sortir de cette maison, Trempez vos intelligences dans la vérité, et vos cœurs dans la vertu. Prémunisez-Vous contre les curiosités intempestives et les investigations téméraires. Et ne CTOVeZ pas que je veuille par là rétrécir le champ de votre activité intellectuelle. Non, non, bien au contraire, je vous demande de vous plonger dans
l'étude. Mais allez puiser aux sources pures de
Dé - I Carpe — > nées
la pensée chrétienne qui a fécondé les plus brillants génies de tous les siècles, et enfanté tant d'œuvres immortelles Que le mot d'ordre de vos travaux, de vos efforts, de vos recherches, Catholique en his-
Soit: catholique avant tout !
toire, catholique en philosophie, catholique en littérature, Le Bien n'est pas l'ennemi du Beau, il en est le principe vivant ; et le Beau n'est pas l'antithèse du Vrai, il en est au contraire le ravonnement et la splendeur. Sans doute les écrivains licencieux ou sceptiques ne sont pas tous dénués de talent. Plusieurs d'entre eux ont reçu du ciel des dons admirables ; mais l'emploi qu'ils en font les condamne à ne produire, malsre des beautés de détail et d'exécution, que des œuvres de décadence. On les à justement appelés, dans un livre de critique rigoureuse, des “malfaiteurs littéraires" Ces malfaiteurs des lettres contemporaines, que lhomme illustre dont je vous ai parlé ce soir à tant de fois stigmatisés, ils ont obscurei bien des intelligences, is ont flétri bien des cœurs, ils ont désorienté bien des vies. Au nom de vos plus chers intérêts, au nom de votre avenir, au nom de notre patrie tant aimée, je vous adjure de fuir leur meurtrier contact, et d'aller chercher la science et le style, la substance et la forme, dans les œuvres fortes et lumineuses qui font la gloire des lettres catholiques,