ANTOINE-JÉRÔME BALARD
ELOGE
PRONONCE
DANS LA SÉANCE PlIBLlQrR ANNUKLLB DE L'aCADÉMIB DES SCIENCES,
LE lO MARS 1879.
Messieurs,
Il y a trois ans, le 3o mars 187G, l'Académie perdait un de SCS membres les plus illustres, les plus estimés, les plus aimés, Antoine-Jérôme Balard. Notre confrère avait exigé qu'une grande simplicité fût observée pour ses obsèques, et n'avait pas même voulu que l'un de nous fit entendre sur les bords de sa tombe l'expression de nos unanimes regrets. Une foule émue, cependant, l'accompagnait à sa dernière demeure, et, dès le lendemain de ses funérailles, des voix attendries s'élevaient de tous côtés pour rendre un large hommage à sa mémoire au nom de la science et du pays.
Ses découvertes brillantes, utiles, incontestées;
son âme droite et sincère, son cœur ouvert et chaleureux, son caractère naïf et séduisant, tout avait été rappelé en ternies touchants et célébré d'un conimun accord. Le temps n'a rien changé à ces pures manifestations de la première heure,. et le souvenir de M. Balard demeure parmi nous comme celui d'un confrère du commerce le plus sympathique, d'un savant honoré dans les deux mondes, d'un esprit charmant, sensible à toutes les beautés de la poésie et des lettres, d'un ami sur et fidèle à toutes ses aiïections.
Plus jeune que moi, M. Balard m'avait remplacé comme professeur à la Sorbonne et comme inspecteur général de l'Université ; je comptais sur lui pour rendre à ma mémoire ce témoignage d'affection et de justice que je m'étonne d'avoir à rendre à la sienne aujourd'hui. Compatriotes, presque contemporains, initiés à la vie scientifique dans les mêmes conditions, tout avait préparé les quarante années d'étroite intimité qui nous ont unis et dont la |)ensée gonfle mon cœur en ce moment.
La vie scientifique de notre confrère se concentre presque tout entière dans une découverte considérable, accomplie au début de sa carrière; on aime à le suivre pendant les jeunes années qui l'avaient [H'éparé à c(»tte action d'éclat; car l'histoire de la
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scitMîce olIVe bien peu crexeinples d'une aussi précoce maturité.
Balard était né dans une petite maison du faubourg de FigueiroUes, à Montpellier, le 3o septembre 1802, de parents vignerons peu aisés; mais la Providence lui ménageait des compensations dont il devait se montrer digne. Destiné à suivre dans une médiocrité voisine de la gène la carrière laborieuse de sa famille, M'"^ Vincent, sa marraine, une seconde mère, frappée de sa bonne grâce et de sa vive intelligence, voulut se charger de son éducation et lui fit suivre les classes du Ivcée de Montpellier. Les ressources des siens étant nulles, sa marraine ellcrmême n'étant pas riche, la jeunesse de Balard n'en connut pas moins les privations, la vie austère et dure; il apprit de bonne heure, et ne l'oublia plus, à se contenter de peu, à tout supporter et même à tout braver. Indifférent au froid comme au chaud, insensible à la fatigue, ennemi du luxe et n'appréciant guère le bien-être, il a traversé la vie de Paris comme un passant qui se contenterait d'y camper sous sa tente. Professeur au Collège de France et à la Sorbonne, inspecteur général de l'Enseignement supérieur, membre de l'Académie des sciences et du Conseil de l'instruction publique, respecté dans toutes ces situations (»t tenant partout
sa place, Balard, rentré dans son cabinet d'une simplicité monacale, entouré de quelques meubles de hasard, se retrouvait avec une satisfaction singulière dans ce- refuge dont le plus modeste étudiant ne se fut pas contenté. Il semblait s'y reconnaître et s'y complaire comme l'hirondelle voyageuse revenue au nid d'argile qui protégea sa jeunesse. Sa vive imagination savait tout embellir du reste, et cette chambrette si mal meublée lui rappelait les heures les plus heureuses de son adolescence.
Pendant qu'il suivait les études du lycée, Balard avait trouvé, en effet, près de la mansarde où il couchait, un galetas renfermant quelques centaines de volumes dépareillés, entassés au hasard. Heureuse rencontre! A seize ans, Balard avait beaucoup lu; il avait vécu au milieu des grands écrivains de la France; il s'était familiarisé avec les hautes pensées de la morale, avec les méthodes de la logique, aussi bien qu'avec les jeux de l'imagination et les finesses de l'esprit. Il avait appris et retenu des pièces tout entières, et, dans les dernières années de sa vie, s'il aimait à s'enfermer pour savourer en délicat quelque nouveauté qui l'avait séduit, il ne lui plaisait pas moins de retrouver au fond de sa mémoire et de redire avec une verve méridionale, au grand plaisir de sa jeune famille ou de