‹ Discours et éloges académiques (volume 2)Chapitre 45 sur 58 · II. lO · texte numérisé non relu

II. lO

ros; troublé de leurs fautes, chagrin de leurs désordres, remué par les grands intérêts qui s'agitaient autour d'eux, il voulait tout voir, tout connaître, reconstituer leur vie avec tous ses incidents et les amener à une confession complète, en se plaçant sincèrement dans la perspective de l'époque et du milieu.

Combien il vous était facile de louer votre svmpathique prédécesseur! N'avait-il pas préparé aux historiens futurs ces monographies étudiées que vous considérez comme les types sur lesquels on doit s'appuyer pour embrasser, en les généralisant, une époque ou un pays? Dans son respect pour la vérité, poussant jusqu'à l'excès le scrupule littéraire, M. de Loménie, prévenant vos désirs, n'avait rien écrit qui n'eût été l'objet d'une longue méditation. Choisissant attentivement son point de vue, attendant que son esprit fût préparé à traiter son sujet, n'improvisant jamais, il se souciait peu de la forme, certain que l'on énonce toujours clairement ce qu'on a bien conçu et qu'un style qui n'est chargé de rien déguiser n'a qu'à se laisser porter par la pensée. C'est ainsi que, vivant réellement par l'imagination vers la fin du xvm* siècle, au milieu d'un monde dont il s'était assimilé les mœurs, les habitudes d'esprit, les passions, les intérêts et les vues politiques, il a pu juger en contemporain Beaumar-

chais et Mirabeau, tout en mctlant à profit des documents que leur époque ignorait et que la nôtre possède. 11 a peint ses modèles avec les couleurs de leur temps, éclairées par les lumières du nôtre.

M. de Loménie laisse au milieu de nous le souvenir le plus affectueux; attentif à toutes les discussions, il les terminait souvent par le mot juste, sans prétention toutefois et avec le sentiment de réserve qu'inspirent l'habitude de la réflexion et la recherche patiente de la vérité. Sa physionomie calme et modeste, reflet sincère d'une âme droite et d'un cœur pur, traduisait bien ses longs et fidèles dévouements aux plus illustres amitiés; elle ne laissait deviner ni ses convictions politiques inflexibles, ni le courage héréditaire du soldat, dont il donna tant de preuves lorsque, mêlé aux élèves de TÉcole Polytechnique, il combattait avec eux pendant le siège de Paris, ne les quittant que pour monter dans sa chaire au Collège de France. Mais, dans les derniers temps de son séjour au milieu de nous, l'observateur le moins attentif reconnaissait dans son attitude recueillie cet état de l'àme d'un homme qui sent la vie lui écluipper et qui, en règle avec les intérêts du présent et de l'avenir, attend l'événement avec confiance pour lui-même, s'occupant tout entier à consoler les douleurs qu'une inévitable séparation allait ftiire éclater au milieu des siens.

1^8 HfiPONSE

Il fallait tout quitter : une situation aiïermie entin après un long stage supporté sans impatience et subi sans murmure; une famille chère aux lettres françaises que deux Académies réclament; des fils, fiers du double héritage d'honneur accumulé sur leurs jeunes têtes, dont les succès l'eussent rempli de joie; une compagne accoutumée au respect des œuvres de l'esprit, l'honneur et le charme de son foyer; il fallait tout quitter, et M. de Loménie, épuisé par de longs travaux, dont le cœur paternel avait déjà subi une de ces douleurs que le temps n'adoucit pas, se tint prêt à rejoindre l'enfant qu'il avait perdu.

Klevé dans les sentiments religieux naturels à ses ancêtres qui, pendant plusieurs siècles, avaient fourni des prêtres à l'Kglise, et s'y montrant fidèle, il a vu venir sa dernière heure, sans trouble, avec le calme du chrétien, sûr qu'un monde meilleur réunirait autour de lui tout ce qu'il avait aimé sur cette terre, laissant cette espérance avec le souvenir de ses vertus et de ses œuvres pour suprême consolation, à ceux dont le séparait cette fin cruelle et prématurée, grande tristesse pour l'Académie et grand deuil pour les siens.

En nous séparant de M. de Loménie, répétons les paroles dont un de nos plus éminents confrères saluait si dignement son entrée à l'Académie : « Il

Al DISCOURS PRONONCÉ l' A R 31. TAINK. 1 49

avait touché à toutes les grandes ligures de son temps; il n'en avait insulté aucune! Il s'était assis à tous les foyers célèbres de l'époque ; il n'avait laissé nulle part la trace d'une perfidie ou d'une trahison! Il n'avait cherché la popularité ni dans le scandale, ni dans l'agression, ni dans le commérage ! Fin avec bonhomie, spirituel sans méchanceté, juste et vrai avec courtoisie, pas un de ses modèles qui ne fut prêt à lui tendre la main et qu'il n'eût le droit de regarder en face.

A force de probité, M. de Loménie avait élevé l'art du biographe à la hauteur d'une magistrature; puisse-t-il, pour l'honneur des lettres françaises, faire école et rencontrer beaucoup d'imitateurs !

Page 1