COMTE RUMFORD
SOCIETE DENCOU RAREMENT.
SUR
Publiée dans le Journal des Savtmts (1881-1882).
En 1867, M. Robert C. Winthropp, membre du conseil de l'Académie américaine, écrivait de Munich il M. G. Ellis, un de ses confrères : « Vous n'avez pas oublié tout ce qui, dans cette contrée, rappelle à un Américain sa propre patrie. On ne peut parcourir le jardin anglais de Munich sans songer avec quelque orgueil qu'il a été fondé par Benjamin Thompson, comte Rumford, qui semble n'avoir été éloigné de son pays natal, par d'injustes
soupçons, que pour lui fournir l'occasion d'exercer ses talents sur une sphère plus étendue, au grand profit de l'humanité. Nous n'avons pas rendu assez d'honneurs à sa mémoire. »
Cet appel adressé aux États-Unis suffît pour y
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réveîiller le sentiment patriotique et pour susciter, en particulier, parmi les membres de l'Académie américaine des Arts et des Sciences de Boston, un juste sentiment de regret. Il y avait une dette à payer et un monument à élever à une gloire nationale. L'Académie s'y est généreusement consacrée, en revendiquant par une manifestation publique la renommée qui s'attache au nom du comte Rumford, dont l'existence singulière pouvait laisser quelque doute sur sa véritable origine. En effet, né en Amérique, il fut contraint, jeune encore, de se réfugier en Angleterre où son souvenir est rappelé par d'utiles fondations. De là il passa en Bavière, et il rendit à ce pays de sérieux services, en sa double qualité de Chef de l'armée et de Directeur de la police. Il vint enfin se fixer à Paris où il termina sa vie, après avoir contracté un second mariage, assez agité, avec la veuve de Lavoisier.
Des quatre pays parmi lesquels s'est partagée son existence, le seul qui ait voulu consacrer sa mémoire est celui auquel il n'avait procuré aucun avantage appréciable ; pour publier une édition complète de ses œuvres, le comité de l'Académie do Boston a dû en recueillir tous les éléments en Angleterre, en Bavière ou en France.
SIR SIK UF.NJAMIN THOMPSON. 300
Benjamin Thompson était né le 26 mars 1753 à Ilumford, petite localité ayant changé de nom et portant aujourd'hui celui deConcord. Contemporain de Benjamin Franklin, également originaire du Massachusscts, et comme lui destiné à prendre parmi les savants de son temps une place éminente, il oiïre plus d'un caractère commun avec l'illustre inventeur du paratonnerre. Ils ont, en effet, toujours cherché, l'un et l'autre, à diriger leurs travaux vers un but pratique. La science pure ne suffisait pas à la satisfaction de leur esprit, et toute conception leur semblait incomplète, s'il n'en découlait aucune amélioration palpable et directe aux conditions de la vie humaine. Le côté positif du génie américain se manifeste dans toutes leurs œuvres; ils aiment surtout à résoudre quelque problème posé par des nécessités usuelles ; et lorsqu'ils se livrent à quelque recherche de science abstraite, on les voit bientôt s'efforcer d'en faire sortir des conséquences pratiques, propres k prendre place dans le courant des applications domestiques.
Mais, si le caractère national se manifeste d'une manière évidente dans la tendance de leurs travaux, il faut ajouter que la direction politique des deux compatriotes diffère à tous égards. Tan-
dis que Franklin est resté l'un des plus illustres fondateurs de l'indépendance américaine, Rumford, des ses débuts dans la carrière, prit parti pour l'Angleterre et se vit ainsi contraint à s'exiler définitivement de son pays natal comme suspect de torysme, au moment où les armées anglaises durent abandonner le sol américain.
Ainsi qu'on a pu le remarquer souvent, lorsqu'il s'agit des hommes occupant une place importante dans les affaires de l'Amérique, Rumford avait commencé par exercer la profession de maitre d'école. Il n'en faut pas conclure que tous les instituteurs américains deviennent des hommes éminents ; mais, puisque les personnalités remarquables des États-Unis ont débuté souvent par les fonctions d'instituteur, il est permis d'en conclure que lo système pédagogique y excite l'esprit et n'étouffo pas les génies naturels. La belle figure de Rumford, sa noble prestance, la dignité de ses manières exercèrent, du reste, une influence considérable sur la direction de sa vie; elles attirèrent sur lui l'attention d'une veuve riche plus âgée que lui. H avait dix-neuf ans et elle en comptait trenletrois, lorsqu'il se maria avec elle en 1772. De ce mariage devait naître une tille, Sarah Thompson, devenue, après la mort de son père, comtesse Rumford, en Amérique. Il ne faut pas la confondre avec
la femme remarquable qui a porté ce nom, en France. Sarah connut son père seulement vers la Hn (le sa vie, Rumford étant parti pour Londres, laissant en Amérique, au milieu de sa famille, sa femme qu'il ne devait plus revoir et qui était alors près du terme de sa grossesse. Ce mariage disproportionné a son excuse.
Comme Franklin, Rumford appartenait à une famille d'origine anglaise. Son père était mort fort jeune, Uiissant, aux soins des grands parents, sa femme et son fils au berceau. La mëre n'avait pas tardé à se remarier, et Rumford racontait que, ce second mariage ayant mal tourné, il se trouva fort malheureux, lancé dans le monde sans ressource de fortune et sans appui. Obligé de se décider seul et d'agir par lui-même, il n'avait à compter sur personne. Cette triste situation avait amené dans ses idées une grande inconsistance. Un projet succédait a un autre, et il semblait destiné k demeurer pauvre et délaissé, si l'amour qu'il eut le bonheur d'inspirer à sa première femme ne lui avait assuré une fortune indépendante. Rumford se louait beaucoup de son beau-père, ecclésiastique d'un esprit cultivé, d'un caractère excellent; non seulement il approuva le choix de sa fille, mais il voulut célébrer lui-même son mariage et compléter l'éducation de son gendre, en dirigeant ses études et formant son goût.
Tout allait donc pour le mieux, et rien n'annonçait les troubles dont cette existence unie et simple était menacée. Mais, a ce moment oii, comme le disait Rumford, sa position était heureuse, au-dessus de tout ce qu'il avait pu souhaiter, survint, par un hasard n'ayant rien d'inquiétant, l'événement décisif de sa vie. Une grande revue des forces anglaises avait eu lieu a Dover en 1772; il s'yrendit en curieux. Remarqué par le gouverneur Wentworth, celui-ci, frappé de son intelligence et de sa ferme attitude, résolut d'attacher à sa cause un jeune homme auquel sa fortune et ses alliances assuraient une influence considérable. Une place de major se trouvait vacante dans le second régiment du New-Hampshire; il la lui offrit. Le gouverneur se rendait coupable d'une inconséquence inexcusable en plaçant d'anciens officiers sous les ordres d'un jeune homme étranger à toute préparation militaire. De son côté, Rumford cédait à une tentation de pure vanité, expiée bientôt. L'armée anglaise battant en retraite, les régiments territoriaux se prononcèrent en faveur de la cause de l'indépendance. En vain s'était-il mis avec ardeur au travail et s'était-il assimilé toutes les connaissances exigées par l'exercice de ses délicates fonctions; on n'avait pas oublié l'inexplicable faveur dont il avait été l'objet de la part du gouverneur anglais. Cité devant un comité en 1771, il eut à
SUn SIR BENJAMIN THOMPSON. 209
répondre a une de ces accusations vagues, si dangereuses dans les temps de trouble. On le poursuivait comme ennemi de la liberté. Acquitté, faute de preuves, par ses juges, il n'en restait pas moins sous le coup de ces soupçons populaires qui ne raisonnent guère et ne désarment pas. Il fallait fuir, et c'est ainsi qu'à l'âge de vingt-deux ans, il quittait l'Amérique et se trouvait naturellement amené à se rendre en Angleterre en 1773.
H écrivit alors à son beau-père : « Je n*ai jamais commis et je ne commettrai jamais une action de nature à nuire en quoi que ce soit aux intérêts véritables de mon pays natal. )> La phrase est assez équivoque et nul ne sera surpris qu'en le voyant revenir en Amérique, à la tête d'un régiment de cavalerie anglaise, pour combattre les partisans de l'indépendance, ses compatriotes aient trouvé qu'il ne comprenait pas tout à fait comme eux les intérêts véritables de leur pays. Pendant ce séjour, il ne fit du reste aucune tentative pour revoir sa famille, et il se vit en cela blâmé de tous ses amis.
De retour en Angleterre en 1783, avec le grade
de colonel, et plein d'ardeur pour la vie du soldat,
il se décida à chercher du service en Turquie. Une
divinité bienfaisante, disait-il, lui fit rencontrer,
chez le prince de Kaunitz, une dame âgée, la se- II. 14
SèiO NOTICE
conde, en de telles conditions, qui ait influé sur sa carrière; cette femme, d'un esprit supérieur, fit prendre à ses idées une direction nouvelle, lui montrant des perspectives de gloire, non sous les drapeaux d'une armée victorieuse, mais ailleurs.
L'électeur, duc de Bavière, lui proposa de demeurer à sa cour. Thompson revint, en consé- (|uence, en Angleterre, solliciter les autorisations nécessaires. Non seulement le roi lui permit de prendre du service en Bavière, mais il lui assura la demi-solde de son grade qui lui fut payée jusqu'à sa mort, malgré les changements de situation et pour ainsi dire de nationalité dont son existence cosmopolite offre le rare exemple. En outre, il fut créé baronnet et devint sir Benjamin Thompson. A tous ces traits, il est impossible de contester à Rumford un esprit vraiment pratique, qui sait mettre toutes les circonstances a profit.
L'électeur, duc de Bavière, en l'attachant à sa personne et en lui confiant successivement l'administration de son armée et la direction de la police de ses Ktats, lui donnait deux problèmes à résoudre. A vrai dire, il n'avait pour armée qu'un ramassis de soldats paresseux, ignorants et mal disciplinés. D'un autre côté, Munich, la ville des moines, était envahie par une bande insatiable de mendiants en-
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régimentés en Camorra, imposant avec une rigueur extrême aux gens aisés leurs importunités, et percevant à jour fixe des contributions qu'il eût été dangereux de refuser. Il fallait reconstituer l'armée et mettre un terme aux excès intolérables de la mendicité.
Sir Benjamin, remontant à la source des maux qu'on le chargeait de guérir, n'hésita point à les attribuer tous à l'oisiveté. Des soldats inoccupés devenaient bientôt mous et débauchés, et une population pauvre, n'ayant aucune ressource du côté de l'industrie, s'accoutumait naturellement à chercher ses moyens d'existence, non dans le travail qu'elle ne pouvait se procurer, mais dans la charité volontaire ou mémo obligatoire, au besoin.
Pour les soldats, il créa des ateliers; il leur donna des jardins à cultiver autour de leurs casernes; il les autorisa à prendre part aux travaux de la campagne; il leur ouvrit des écoles. Mieux nourris, mieux logés, assujettis à des exercices physiques ou intellectuels assez fréquents pour constituer à leur profit une double gymnastique efficace, se constituant par leur main-d'œuvre un pécule capable de faciliter leur établissement au sortir du service, les soldats furent amenés à accepter les règles d'une discipline exacte dont ils avaient perdu le sentiment. Des chefs mieux choisis
trouvèrent en eux des instruments sûrs et dociles. D'autre part, des asiles furent préparés pour abriter les mendiants infirmes; des distributious régulières d'aliments furent organisées en faveur des mendiants valides; la police des rues y rendit la mendicité impossible. La population aisée s'était empressée de fournir les contributions nécessaires en vivres, en vétenients ou en argent, heureuse de voir disparaître la lèpre qui la rongeait depuis tant d'années. La force armée, autrefois impuissante, était devenue tellement sûre d'elle-même, qu'on put choisir, pour proclamer l'extinction de la mendicité, le jour redouté où elle se déployait avec une impudente audace. Le premier jour de l'an, en effet, les rues de Munich envahies par les mendiants, les habitants n'osaient plus sortir de leurs demeures où bientôt ils se trouvaient assiégés par des attroupements priant, pleurant, menaçant, aux importunités desquels rien ne pouvait les soustraire. Rumford attendait ce moment et s'y préparait. Les rues occupées de bonne heure par la police et par les troupes, il ramassa ces malheureux à mesure qu'ils se présentèrent et il les dirigea vers des asiles provisoires ou définitifs. Tout était prêt pour les recevoir. Ils y trouvèrent les aliments et les vêtements qui les attendaient, et, à partir de ce moment, il ne fut plus question de mendicité à Munich. Pour la
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population aisée, laborieuse, honnête, ce fut une véritable délivrance. Qu'elle en ait été reconnaissante, on n'en saurait être surpris. Mais peut-être n'est-il pas inutile de rappeler que ces mendiants, dont il avait troublé les habitudes oisives, qu'il avait contraints à un travail régulier et dont il avait brisé les déplorables traditions, témoignèrent de leur côté une gratitude inattendue envers leur despotique bienfaiteur. Il eut, en effet, la satisfaction d'apprendre, au cours d'une maladie grave dont il fut atteint, que tous les pauvres de Munich s'étaient rendus en procession à l'église catholique, pour prier pour lui, étranger et protestant cependant! Le besoin de la règle est si naturel à l'homme, que cette populace, accoutumée à l'imprévoyance et à la vie désordonnée, s'était sentie heureuse, dès qu'une main bienveillante mais ferme, se chargeant de ses intérêts et de son repos, lui avait assuré le pain du jour et garanti le pain du lendemain, en échange du sacrifice de ses habitudes de licence et d'oisiveté.
Il est impossible de lire, sans émotion, le récit que Rumford nous a laissé de cet ensemble d'opérations effectuées par ses soins. Résultat de réflexions sérieuses, son plan de réforme méritait de réussir; il montre une grande connaissance de la nature humaine et des ressorts dont l'administrateur
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éclairé dispose pour améliorer la condition morale ou physique des classes pauvres. Rumford n'oublie jamais que, pour élever les âmes, il faut soustraire le corps à la souffrance et écarter les influences qui en troublent Tassiette. C'est ainsi qu'il est conduit à étudier scrupuleusement et avec une méthode vraiment scientifique tout ce qui intéresse la préparation des aliments, le chauffage des habitations et leur ventilation, le choix des vêtements enfin, dans leurs rapports avec le climat et les saisons. Rumford veut assurer au pauvre le logement, la nourriture, le vêtement et les moyens de propreté.
Il attribue une influence prépondérante au soin de la personne, dont tant de législateurs religieux ont fait un précepte, dont les animaux eux-mêmes se montrent si préoccupés. « La vertu, dit-il, ne peut se concilier longtemps avec la négligence et la malpropreté, et je ne peux pas me persuader qu'un homme d'une propreté recherchée ait jamais été un scélérat consommé. »
Il ne serait pas difficile de prendre cette règle en défaut, mais comment lui chercher querelle à ce sujet, quand il en tire comme conséquence : qu'il faut assurer aux pauvres des locaux vastes et aérés, bien chauffés et bien éclairés; qu'un dîner sain doit leur être servi avec ordre et décence ; que les moyens de travail, instruments et matières premières.
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doivent être mis à leur disposition sous la direction de maîtres choisis avec discernement?
Parmi ces travailleurs arrachés à la mendicité, il forme des groupes selon leurs aptitudes. Dans la plus humble, la plus élémentaire des classes, des bancs sont placés autour de la salle dans une galerie élevée; ils reçoivent les nouveaux venus et les récalcitrants. L'exemple des ouvriers travaillant, leur air de satisfaction produisent habituellement une telle impression sur ceux qui ne font rien, qu'on les voit bientôt réclamer une place à Tatelicr; les doigts leur démangent, en présence de ce mouvement d'activité qui les entraine, et les contraint à l'imitation, malgré eux, en quelque sorte sous l'influence d'un phénomène nerveux.
Ce phénomène se manifeste d'une manière évidente chez les enfants. Placés dans ce purgatoire où ils attendent qu'on les juge dignes d'être admis k l'atelier, leur résignation au repos ne tarde pas à trouver son terme; ils demandent bientôt à mettre
la main à l'œuvre, et, si l'on refuse d'accéder a leur désir, ils témoignent, par des pleurs et des cris, qu'une force irrésistible les oblige à prendre part a l'activité dont ils sont témoins et à imiter machinalement les mouvements des ouvriers opérant sous leurs veux.
llumford se dirige dans la création de ces refuges
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en vertu de trois principes économiques dont il n'est pas sans intérêt de rappeler le souvenir.
1° Il ne veut pas faire intervenir la pitié seule; il entend que la raison intervienne aussi et qu'en conséquence tout soit dirigé en vue de ramener les pauvres vers les habitudes du travail, de Tordre et de la prévoyance. Il en donne les moyens.
Qp II regarde comme démontré qu'aucun code de lois, même le plus sagement rédigé, ne peut faire pourvoir à la subsistance des pauvres, sans l'assistance libre des particuliers formant la société. Si le législateur a le droit de lever des impôts pour le soutien des pauvres, il ne lui appartient pas de commander ces soins bienfaisants, ces attentions délicates, ces consolations et ces témoignages d'intérêt, seuls capables de soulager les personnes accablées par le malheur, de soutenir celles qui tombent découragées, de redresser, enfin, celles que le vice et la corruption ont déjà atteintes.
3" Il distingue avec soin l'aumône, par laquelle une charité banale et passagère vient en aide au mendiant importun, de cette bienveillance qui, s'attachant a lui pour le relever, ne l'abandonne plus. C'est à ce sentiment d'une fraternité chrétienne qu'il fait appel. Il ne veut pas que les pauvres soient secourus seulement: il les veut aimés de ceux qui s'occupent de leur sort.
Rumford n'avait pas vu sans inquiétude la gaucherie dont faisaient preuve les mendiants pénétrant pour la première fois dans les ateliers; il n'en fut que plus heureux de constater avec quelle promptitude ils acquéraient l'adresse nécessaire a l'exécution de leurs travaux manuels. Ce qui l'intéressa au delà de toute expression, dit-il, ce fut le changement rapide produit dans leurs mœurs, dans leur conduite et jusque dans leur figure et dans leurs traits. La douceur du traitement qu'ils éprouvaient, le bien-être dont ils jouissaient, avaient changé leur cœur et réveillé des sentiments aussi nouveaux et aussi surprenants pour eux-mêmes, qu'ils étaient intéressants pour ceux dont ils étaient environnés.
Des jeunes femmes perdues de réputation, abandonnées de toute la terre, sans amis, sans asile, réduites à mendier, ou même pis encore, pour soutenir leur misérable existence, continuaient à travailler en silence lorsque je passais à côté d'elles, ajoute Rumford, mais les larmes coulant sur leurs joues rendaient ce silence expressif. Si on leur demandait : Qu'avez-vous? leur réponse : Nichis (rien), accompagnée d'un regard humble et reconnaissant, aurait remué le cœur du spectateur le plus insensible.
Philanthrope actif, éclairé, doué d'un sens droit
et poursuivant son but avec l'énergie, la fermeté et la persévérance qui assurent le succès, Rumford peut donc être présenté comme un modèle digne de la méditation de quiconque est conduit à s'occuper du paupérisme et des moyens d'en arrêter les progrès.
Mais ce n'est là que la moitié de l'œuvre de Rumford; il poursuivait, à la fois, cette grande expérience de moralisation, par le travail, des classes les plus dégradées, et ses propres recherches sur la chaleur, dont il savait tirer, chemin faisant, des applications nombreuses et d'une ingénieuse économie, pour l'amélioration du sort de ses protégés. Fontenelle raconte que le savant médecin Dodart, observant strictement les jeûnes prescrits par l'église, ne manquait pas cette occasion de faire sur lui-même, à la manière deSanctorius, des observations dont la science tirait profit, allant ainsi, par la même route, au ciel et à l'Académie. Cuvier, à son tour, disent les biographes américains, semble croirequeles sentiments philanthropiques de Rumford étaient mêlés de quelque calcul et qu'il trouvait aussi le moyen de faire a la fois le bien d'autrui par ses fondations charitables, et le sien propre en élevant sa réputation au niveau de ses vues ambitieuses.
Dans la seconde partie de cette analyse on trou-
SUR SIR bknjàmin THOMPSON. 219
vera rexplîcation du rapprochement fait par Guvier. Il est loin d'être défavorable à Rumford, et nous ne pouvons y voir qu'un agréable jeu d'esprit, une malice.
Rumford quitta Munich, en 1796, pour retourner en Angleterre. Il laissait cette ville dans un état bien différent de celui qu'elle présentait à l'époque où il avait été appelé à s'en occuper. La mendicité en avait disparu. Il avait créé un beau jardin anglais, offrant aux habitants un lieu de distraction agréable, et de promenade hygiénique utile. L'armée avait pris un aspect sérieux, et son organisation reposait sur la base solide d'une discipline exacte. Au milieu de l'Europe troublée par les grands événements qui en avaient déplacé l'axe politique, Rumford avait préservé la Bavière de toute atteinte et l'avait maintenue dans une situation de neutralité expectante, favorable à son calme développement intérieur. Il quittait ce pays en lygS, après treize ans de séjour, lorsque, de graves modifications dans les relations de la Bavière avec les nations voisines étant devenues nécessaires, il eût été forcé de changer de route. Sa retraite, en un tel moment et pour de tels motifs, lui préparait en Angleterre, pour la seconde fois, un favorable accueil.
Il s'y établit avec l'intention de mettre en ordre les résultats de ses travaux scientifiques et de continuer l'application de ses idées philanthropiques.
L'étude attentive des besoins des classes pauvres le ramenait sans cesse a l'examen des procédés relatifs à la production et a l'emploi économique de la chaleur. Cette force était mal connue alors. Il est difficile de savoir si les succès obtenus par Franklin, jetant son dévolu sur l'électricité, lui avaient inspiré la pensée de suivre une voie parallèle et de choisir la chaleur comme objet de ses recherches, ou bien s'il avait été conduit à s'en occuper par l'état d'imperfection des appareils de chauffage en usage à cette époque. Quoi qu'il en soit, il examina les propriétés de la chaleur en physicien pénétrant, et les applications de cette force en industriel d'une grande sagacité, dirigeant tous ses travaux pratiques par la méthode scientifique, et donnant à tous ses travaux scientifiques la consécration de la pratique.
Ces vastes cheminées de nos pères dont le large tuyau semblait calculé pour engouffrer en quelques minutes tout l'air de la chambre, et ces fovers dont le fond perpendiculaire à l'âtre et les parois parallèles entre elles se renvoyaient la chaleur sans profit pour l'appartement, ne résisteront pas à sa critique. La cheminée Rumlbrd, qu'il leur opposa et dont il existe encore des exemplaires dans les maga-
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sins (le vieux meublos, était un appareil bien étudié, d'un modèle agréable, d'un usage salubre et d'un emploi peu dispendieux. Elle utilisait une grande partie de la chaleur perdue dans les anciennes cheminées, si nombreuses encore au midi de la France, et dans lesquelles les dix-neuf vingtièmes de l'effet produit par le combustible sont employés sans profit à échauffer l'atmosphère.
On serait injuste envers Rumford si l'on ne reconnaissait pas que le point de départ des améliorations apportées au chauffage domestique remonte à ses travaux sur cet objet, et qu'il peut être considéré comme le promoteur de cette variété infinie d'appareils et de procédés plus ou moins heureux auxquels l'art du fumiste a donné naissance, depuis un siècle, dans tous les pays.
Pour justifier ses idées à cet égard et pour offrir à ses contemporains un exemple authentique de leur application, il acheta une villa à Brompton et il la fit installer avec ce confortable minutieux et scientifique dont les architectes anglais ont conservé le goût. Le chauffage, la ventilation, les cuisines, la salle de bains, les cabinets de toilette en étaient étudiés avec un si grand soin, que cette maison fut bientôt l'objet de la curiosité publique et l'occasion de nombreux pèlerinages.
Son nom devenu populaire en Angleterre par ce
premier succès, il en profita pour réunir, on 1799, l'élite de raristocratîc et pour l'intéresser à la création de rinstitution royale de Londres. Le but qu'il poursuivait, l'union des sciences et des arts, devait être atteint « en éclairant les esprits et en faisant disparaître les préjugés qui mettent la société en défiance contre les inventeurs ». En Europe, Finventour est un perturbateur troublant les situations acquises; en Amérique, c'est un pionnier rendant plus faciles les conquêtes sur la nature. En Europe, le brevet d'invention est traité comme un suspect; en Amérique, comme un favori. Conformément aux doctrines de son pays natal, complétées par les observations faites en Europe, IlumTord jugeait la prépondérance d'un peuple comme ayant pour mesure l'état de ses arts mécaniques et son goût artistique. S'il avait placé au premier rang l'aménagement du feu, ce n'était pas en raison d'une partialité puérile pour l'objet de ses études favorites, c'est parce qu'il avait toujours considéré ce sujet comme l'un des plus importants pour l'espèce humaine, dont l'art de faire le feu constitue le privilège. Du reste, l'Institution royale devait servir de dépôt à tous les modèles de machines, d'appareils et d'architecture pratique, propres à représenter l'histoire (le l'industrie. Une description détaillée devait accompagner chaque objet. Des cours et des confé-
lences pour reiiseignem(Mit(Ies sciences appliquées aux usages de la vie devaient compléler le programme de cette création.
Le 23 décembre 1799, Rumford installait le D** Garnett comme professeur de physique et de chimie. Dès le mois de février suivant, ils étaient brouillés, et il désignait pour le remplacer Humphry Davy, jeune alors et peu connu. Il avait eu la main heureuse. Si le laboratoire resta tel qu*il l'avait conçu : <( une cuisine et un chimiste », ce chimiste en éleva la destination. Les idées pratiques de Rumford étaient trop vastes pour une institution privée. Des i8o3, elles étaient abandonnées, et, sous l'impulsion de Davy, l'Institution royale, devenue purement scientifique, se réorganisait sans ateliers, sans modèles de machines, sans cuisines, mais avec un cabinet de physique, un laboratoire et une bibliothèque consacrée aux sciences, toutes choses que Rumford jugeait bonnes pour les riches, inutiles pour les pauvres.
C'est ainsi que, déviant de la pensée première de Rumford, l'Institution rovale est devenue l'un des plus puissants foyers scientifiques du monde, et que, depuis le commencement du siècle, elle jouit (lu privilège d'avoir pour directeurs des hommes du plus rare génie, de servir de théâtre a leurs immortels travaux et d'attirer aux soirées d'Albemarle-
22^1 NOTICB
Street les plus éminents personnages de la Grande- Bretagne, en leur offrant la primeur des plus belles découvertes du siècle.
C'est là que sir Humphry Davy, s'emparant de la puissance chimique de la pile de Volta, parvint à réduire à leurs éléments les combinaisons les plus réfractaires de la nature minérale ; à mettre en liberté les deux métaux les plus extraordinaires, le potassium et le sodium; à révéler la vraie constitution du cristal de roche; à préserver le doublage des navires de l'action corrosive de l'eau des mers; à doter l'ouvrier mineur de la lampe de sûreté; enfin, à faire briller pour la première fois, entre deux pôles de charbon, cet arc éblouissant produit par le courant électrique, éclairant nos phares et même nos rues, auquel l'exposition de l'électricité empruntait naguère sa splendeur.
C'est là que, pendant quarante années. Faraday a sans cesse enrichi la science des découvertes les plus importantes et les plus imprévues : l'induction, le diamagnétisme, le rôle de l'action chimique dans la production de l'électricité voltaïque, les équivalents électriques, le déplacement du plan de polarisation de la lumière par l'action des aimants, la liquéfaction de presque tous les gaz connus, c'està-dire les nouveautés les plus inattendues et les plus fécondes dont l'art d'expérimenter ait enrichi
SLR SIR BENJAMIN TilO)IPSON. 2^5
la philosophie naturelle et la haute industrie depuis un demi-siècle.
C'est là que M. Tyndall, reprenant k son tour les problèmes les plus délicats concernant la chaleur, la lumière, rélectricilé, l'acoustique, le changement d'état des corps et 1a théorie des glaciers, la génération spontanée et la théorie des germes, présente chaque année, sous une forme vive, saisissante et populaire, les résultats de ses propres travaux ou le commentaire animé des acquisitions de la science universelle.
C'est là surtout qu'à l'appel du conseil de l'Institution royale viennent, de toutes les parties civilisées du monde, pour faire applaudir leurs créations, les savants signalés par quelque découverte propre à marquer une étape dans le pèlerinage de l'esprit humain à travers les régions sans bornes de l'inconnu.
C'est ainsi que l'histoire de cette Institution, dont aucun pays ne possède la rivale ou même l'émule, est devenue, depuis le commencement du siècle, l'histoire de la marche de l'humanité vers la connaissance scientifique du monde. Dédaignant les détails et les conventions, les directeurs de cet admirable établissement s'attachent à mettre en pleine lumière les faits générateurs et les conceptions de large horizon.
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Est-ce là ce que Rumford avait révé en créant l'Institution royale? Non, assurément. Dans son plan primitif, elle devait être une sorte de Conservatoire des arts et métiers, doublé d'une école primaire supérieure, destinée à initier à la connaissance des éléments des sciences les jeunes gens appartenant aux familles laborieuses. On éprouve une sensation étrange, en effet, quand on pénètre dans les pièces consacrées aux études des savants auxquels la direction de Tlnstitution royale a été confiée. Dans les appareils primitifs de Rumford, encore en place, on retrouve toutes les dispositions de ses cuisines économiques. La situation même des laboratoires, dans une espèce de sous-sol, leur donne l'apparence d'un atelier réservé à quelque humble besogne, et non celle d'un cabinet de travail largement installé, mis au service du génie par une aristocratie riche et libérale. Mais comme tout s'embellit sous la baguette magique de la fée de l'Invention! Dans ce milieu vulgaire, où l'on ne pénétra jamais sans y être initié a quelque nouveauté féconde ou brillante, comme on oublie facilement le cadre pour jouir de l'œuvre et pour admirer l'ouvrier! Dirigé par Faraday, recevant la confidence, savourant la primeur de ses découvertes, écoutant avec la plus vive sympathie l'exposé de ses projets et m'associant aux espérances de sa géométrie familière et
pénétrante, c'est là que j'ai passé, dans sa douce intimité, les meilleurs moments de ma vie!
Chose étrange, cependant : Rumford, loin de se réjouir d'une déviation qui devait assigner à l'Institution royale une place si haute dans le monde de rintelligcnce, fut blessé, au premier abord, de l'abandon de son plan primitif. Il bouda l'Angleterre et vint à Paris après la paix d'Amiens. Il y forma bientôt des liens qui le décidèrent à s'y fixer, et la classe des sciences de l'Institut ne tarda pas à l'appeler dans son sein au titre d'associé étranger, lui permettant ainsi de prendre part à ses délibérations et à ses travaux.
Si l'on tient compte seulement des services rendus aux pauvres en Bavière ou des soins donnés à Londres à l'éducation des jeunes ouvriers, si l'on se souvient surtout des appellations populaires : cheminées à la Rumford, lampes à la Rumford, cuisines à la Rumford, soupes à la Rumford, par lesquelles la reconnaissance publique semble avoir voulu perpétuer sa mémoire, on sera tenté d'en conclure que Rumford était un philanthrope passionné et convaincu. Il n'en était rien toutefois. On trouverait plus facilement l'explication du zèle avec lequel il poursuivait l'étude du meilleur emploi des forces de la nature dans son respect profond pour la Divinité, dont il cherchait à découvrir et à inter-
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prêter les intentions et les lois, que dans son amour pour Tespècc humaine. Il considérait volontiers celle-ci, dans son tempérament sec et dur, comme un bétail fait pour être soumis et dirigé* et il professait pour elle à peu près les sentiments d'un planteur pour ses nègres.
Mais, si Rumford n'était pas un vrai philanthrope, c'était du moins un vrai savant. Cuvier a montré, dans un passage d'une vérité saisissante, quel rôle il convient d'attribuer aux sciences dans l'éducation générale. Elles ne doivent pas y prendre place seulement pour leur objet, mais aussi pour la direction qu'elles donnent à l'esprit et pour les habitudes qu'elles impriment à la pensée. 11 considère l'étude de la géométrie comme le meilleur cours de logique, et celle des sciences naturelles comme la meilleure initiation à la méthode. Bien entendu que l'opinion de Cuvier ne s'applique ni aux démonstrations par l'absurde, ni à l'enseignement prématuré de la physiologie animale.
Il fait bien voir, en effet, à quel enseignement de rhistoire naturelle il songe, quand il ajoute que nul exercice n'est plus propre à préparer l'administrateur ou l'homme d'affaires à se reconnaître au milieu des documents les plus variés et à classer avec promptitude et clarté les pièces compliquées d'un dossier. Tel est, en effet, le grand profit qu*on
retire de l'étude de la classification naturelle des êtres. Elle apprend à observer leurs caractères, à reconnaître entre eux des analogies et des différences et à rapprocher sans hésitation ceux qui se ressemblent, à séparer ceux qui diffèrent. C'est ainsi qu'on doit envisager l'histoire naturelle au point de vue de l'enfance et de la jeunesse, et ceux qui, à ces exercices intéressants et utiles, ontvoulu substituer l'étude de l'anatomie et celle de la physiologie des animaux, ont montré qu'ils méconnaissaientàla fois le puissant caractère philosophique de la méthode naturelle et les vrais besoins du jeune âge.
Lavoisier, Cuvier lui-même, de GandoUe, Chaptal, Thenard, Alexandre Brongniart, ont fait voir, dans des situations diverses, comment la mé.thode scientifique prépare sans effort à remplir avec utilité, ou même avec éclat, les devoirs de l'administrateur. Rumford peut être cité comme un exemple de plus en ce genre, et il n'est pas sans intérêt de rechercher par quelles qualités le savant et l'administrateur se trouvaient intimement confondus dans ce personnage si complet sous ces deux aspects.
Rumford s'était familiarisé avec la méthode d'induction propre aux sciences, et il en a fait constamment usage. Elle lui a permis de résoudre tous les problèmes qu'il a rencontrés, comme philan-
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thropc, comme administrateur, comme savant. Il appartenait à cette grande race d*où sont sortis les hommes qui ont illustré les dernières années du siècle précédent et les premières du siècle actuel. Parmi eux figurent les représentants les plus élevés de l'astronomie et de la mécanique, les créateurs de la physique et de la chimie, de la géologie et de la minéralogie, de la méthode naturelle pour la classification des êtres organisés et de Tanatomie comparée pour l'étude de leur organisation. Brillante époque, où l'esprit de la science en dominait les faits; où, pour vulgariser la connaissance de la nature, rôle qu'il faut réserver aux génies supérieurs, il s'agissait, non d'abaisser la science en multipliant les détails, mais de la relever par l'exposé philosophique de sa méthode. Les faits s'oflacentde la mémoire, leur importance se modifie avec le milieu intellectuel; la méthode scientifique reste toujours la même; elle constitue pour l'humanité un guide qui ne l'égaré pas, et, malgré les siècles qui les séparent et les races qui les distinguent^ elle établit une élroite parenté entre Aristote et Cuvicr» Archimède et Pascal.
C'est en étudiant chaque élément du problème de l'extinction du paupérisme, en savant qui veut obtenir le maximum d'etFet avec le minimum de force, que Rumford change des mendiants pares-
SUR SIR BENJAMIN THOMPSON. a3l
seuxen ouvriers zélés, qu'il les nourrit, les habille, les éelaire, les réchauffe etles instruit avec le produit de leur propre travail; qu'il réalise même sur leurs» économies quelque pécule au profit de la force publique chargée de les rechercher et de les surveiller.
S'agit^il de Temploi de la chaleur dans Téco* nomie des fabriques, il apprend k tirer de la va* peur un parti devenu vulgaire, et il l'applique au chauifage des maisons, à la cuisson des aliments, aux opérations des buanderies, aux travaux des cuves des teinturiers, aux séchoirs, aux distilleries, aux établissements de bains, etc. Il étudie avec un soin minutieux les appareils utilisant directement le combustible, sans souci de leur destination vulgaire; rien ne le rebute : grils et lèche-frites, rôtissoires et bouilloires, casseroles et fourneaux de cuisine, il analyse leur fonctionnement avec la même gravîlé que s'il s'agissait d'un problème d'astronomie, heureux d'entendre dire « qu'il lui suffit de la fumée de son voisin pour cuire son propre dîner ».
L'auteur de la Physiologie dti goût a écrit le livre de la nourriture de luxe, celle des gourmets; Rumford, en s'occupant des aliments, a écrit le livre de
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la nourriture utile, de celle qui est nécessaire et qui suffit à la réparation des forces. Il arrive a constater qu'on peut nourrir un homme, un soldat» un ouvrier, avec trois soupes par jour, pesant ensemble 60 onces, convenablement préparées et coûtant cinq ou s\}i deniers, en Bavière, à son époque. Aujourd'hui, à Londres ou à Paris, il en coûterait davantage; mais ce procédé d'alimentation n'en resterait pas moins fort économique.
Il étudie comparativement le blé, l'orge, le seigle, le maïs, les pois et les pommes de terre, cherchant à tirer de chacun de ces farineux le meilleur parti, soumettant à l'expérience les diverses recettes en usage pour leur préparation culinaire et comparant avec curiosité les résultats de leur emploi comme aliments. Il attribue au seigle des avantages que la génération actuelle ne semble pas disposée à lui reconnaître, car elle préfère le froment. Il préconise le maïs, et, sous ce rapport, les travaux de M. lietz^Penot lui ont donné raison, en montrant tout le parti qu'on peut tirer des farines de maïs bien préparées et en étendant avec succès à l'engraissement des veaux l'usage connu du maïs pour l'engraissement des volailles.
Mais, si l'attention de Rumford se porle plus particulièrement sur la préparation des aliments à bon marché, des soupes économiques, n'allons pas en
SCIl SIR BBNJAUIN THOMPSON. a33
conclure qu'il inéconnait les avantages résultant du plaisir de manger pour le succès d'une bonne et saine alimentation. De son temps, on ne connaissait pas les ferments introduits par la salive, le suc gastrique et le suc pancréatique dans Testomac et dans le tube intestinal; on ignorait quelle part leur revient dans Facte de la digestion. Les expériences de Spallanzani avaient fait voir seulement que le suc gastrique exerce ses facultés digestives hors de Testomac, tout comme s'il agissait dans cet organe, et que son action, purement chimique, n'a rien de vital. Rumford l'avait observé, cependant: le plaisir de manger exerce une influence utile; la mastication est nécessaire, et il ne suffit pas de gaver brutalement l'estomac au moven d'une bouillie nulritive pour assurer une bonne digestion et pour nourrir véritablement le sujet soumis à l'expérience. Il avait trouvé nécessaire d'introduire des croûtons de pain frit dans la bouillie, et d'obliger ainsi le consommateur à mâcher plus ou moins longuement ses aliments, si l'on voulait améliorer ses digestions et faire disparaître les symptômes de dyspepsie qui se manifestaient. 11 déterminait ainsi la sécrétion de la salive, et par suite, sans le savoir, celle de la diastase, dont elle est accompagnée. Il avait fait plus. En effet, l'odeur du pain frit n'exerce pas seulement une impression agréable sur les nerfs
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olfactifs; elle produit, sur les nerfs qui se distribuent dans les parois de Testonriac, une action favcH rable à la sécrétion du suc gastrique. Il suffît, po-ar en être convaincu, d'avoir vu un de ces chiens dont Testomac, fistuleux et muni d'une canule» pernoet d'en observer le fonctionnement : à l'état de repos, la canule étant ouverte, il ne s'en écoule presqn^e rien; vientron à offrir à l'animal, sans lui permettre d'y toucher, un morceau de viande rôtie et fumante, un écoulement prompt et abondant de suc gastrique témoigne aussitôt de l'action que la sensation perçue par l'odorat a exercée par contre-coup sur les organes chargés de sécréter le liquide digestif.
Cette action physiologique sur l'estomac, soit directe, soit provoquée par les nerfs olfactifs, Rumford constate qu'on peut l'obtenir par l'intervention de condiments odorants : harengs saurs, hachés ou écrasés; fromage râpé et employé a saupoudrer la soupe.
C'est surtout la préparation et l'usage des puddings qui appellent l'attention de Rumford. Il en décrit plusieurs espèces, non de ces puddings de cabinet réservés à la table du riche, mais de ceux que leur préparation économique et simple recommande pour la consommation du pauvre. Il ne suHit pas cependant de les bien préparer, encore faut-il savoir les manger : « Le Hasty-Pudding, la bouillie.
dit-il* se mange à la cuiller» en trempant chaque cuillerée, avant de la porter à la bouche, dans la sauce, formée de beurre et de mélasse, occupant le milieu de l'assiette, et en ayant soin d'attaquer la bouillie par les bords et de s'approcher régulièrement du centime, pour ne pas détruire trop tôt l'excavation qui sert de réservoir à la sauce. »
Ailleurs, il fait remarquer avec la même importance que :
« Le pudding indien, coupé par tranches, se mange avec un couteau et une fourchette, prenant chaque morceau avec la fourchette et le trempant dans le beurre avant de le porter à la bouche. »
Rumford n'est donc pas plus indifférent au plaisir de manger que l'auteur de la Physiologie du goui; seulement, à raison de l'étroitesse du budget dont il dispose, ses recettes ne sont pas aussi variées. Âpres avoir démontré que la quantité d'aliments nécessaire à l'entretien de la santé est bien moindre qu'on ne le suppose, et prouvé qu'en général on mange trop, il s'occupe avec intérêt de ce plaisir de manger, dont personne ne voudrait être privé, dit-il, et il cherche à en concilier la jouissance avec l'usage d'une alimentation sobre.
Ce problème est résolu par l'intervention de parcelles de viandes très sapides dans la soupe. Plus ces parcelles seront divisées, plus leur action sur
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les nerfs du goût sera répétée et étendue. Mais, si l'on se borne à avaler ia soupe, cette sensation ne sera pas assez durable, et le plaisir de manger sera trop éphémère. C'est à prolonger la durée de la sensation que les croûtons frits mêlés à la soupe, qu*on est obligé de mâcher avant de les avaler, doivent une part importante de leur utilité.
Nous voila donc en possession d'un aliment complet, formé d'une soupe à base de farineux nourrissants, assaisonnée de parcelles de viande sapide et odorante, renfermant enfin des croûtons frits dans le beurre, la graisse ou le saindoux, obligeant à mâcher et prolongeant le repas.
J'ignore si le système imaginé par Rumford a conservé beaucoup de partisans, et je l'avoue, en lisant dans ma jeunesse ses intéressants Mémoires, il me restait quelques doutes sur la possibilité d'assujettir des hommes, pendant longtemps, à ce régime monotone. Une circonstance particulière nie donna l'occasion de constater cependant qu'on pouvait soumettre, sans inconvénient, tout un groupe de personnes variées de sexe et d'âge à une alimentation représentée par trois soupes par jour. Tel était, en effet, il y a trente ou quarante ans, le régime des pénitenciers d'Edimbourg, dont nous eûmes l'occasion de nous occuper avec intérêt, mon ami M. Milne Kdwards et moi.
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Nous avions été chargés par le 3Iinistrc des linances d'étudier en Angleterre la question de la consommation du sel, et spécialement celle de son emploi en agriculture. Parmi les circonstances devant fixer notre attention, et qu'il fallait préciser d'abord pour éclairer la statistique, se trouvait le chiffre de la consommation domestique du sel par tête d'habitant. Un préjugé singulier attribuait à nos voisins un tel goût pour le sel marin qu'on n'hésitait pas, sans autre preuve, à considérer la quantité nécessaire àunAnglais comme étant double de celle dont se contente un Français. Toutes les constatations que nous avions essayé de faire à ce sujet nous avaient donné un résultat bien différent. La quantité de sel consommée par un Anglais semblait être généralement inférieure à celle que nous consommons nous-mêmes. Cependant, de tels résultats sont si difficiles à établir, et il faut tenir compte de tant d'éléments dans les conditions habituelles du régime libre d'une famille ou d'une collection d'individus non séquestrés, que nous étions très curieux de rencontrer une occasion de vérification capable de lever tous nos doutes, et nous cherchions depuis deux mois le moyen de contrôler de la sorte nos premiers résultats.
Cette occasion s'offrit à Edimbourg. Dans certains pénitenciers de celte ville, les détenus man-
geaient trois potages par jour, ne recevaient pas d'autre aliment, et les potages étaient préparés administrativement, d'après une formule officielle. L'expérience que nous réclamions était donc réalisée déjà et dans les conditions les plus incontestables de régularité. On comprend avec quel empressement, après avoir obtenu communication de la recette adoptée pour la préparation journalière de la soupe distribuée aux prisonniers adultes, nous essavâmes d'en déduire la consommation annuelle du sel par tête.
Elle se trouvait de 1 1 kilogrammes et demi, tandis que celle d'un Français ne dépasse pas G. Nous nous attendions peu à ce résultat, après tout ce que nous avions constaté en Angleterre, par des procédés moins directs, il est vrai; nous n'hésitâmes donc pas à l'attribuer à quelque erreur de calcul. Vérification faite, il fallut se résigner et croire à cette anomalie étrange dans les besoins de sel marin des deux populations. Notre statistique de la production et de l'emploi du sel marin en Angleterre, sous toutes les formes, se trouvait compromise.
Pendant que nous étions occupés à nous débattre avec cette difficulté, on nous annonça la visite d'un ancien directeur des prisons. On nous avait donné pour la consommation du sel un chiffre officiel.
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mais lo chiffre réel était moindre. Il y avait eu lutte entre le médecin, qui entendait attribuer ii kilogrammes et demi de sel par tète et par an à tous les prisonniers, comme on le doit à tout bon Anglais, et les détenus, dont l'estomac se cabrait contre cette alimentation trop sapide. On avait pris le parti de laisser sur les recettes officielles le chiffre exigé par le médecin, et dans la formule pratique de la cuisine celui qu'avaient réclamé les consommateurs. Tout le monde était content. La soupe n'était pas trop salée, et l'autorité continuait à regarder l'Anglais comme capable d'absorber deux fois plus de sel que le Français.
Mais ce directeur tenait à nous faire constater, sur les livres de sa comptabilité, que si 1 1 kilogrammes et demi par tête et par an figuraient dans les rapports, on n'en trouvait que 8, ou même moins, dans les livres du cuisinier, et pas davantage dans les colonnes des dépenses effectuées.
Ainsi, quoiqu'il semble que, pour certains établissements de l'Ecosse, la consommation du sel dépasse celle que nous avions constatée en Angleterre, cette rectification faisait disparaître une anomalie trop facilement acceptée, et qui n'avait pour origine qu'un préjugé transformé en chiffres par un économiste distrait.
En effet, Mac Culloch avait dit quelque part :
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« D'après Nccker, la consommation du sel en France, dans le pays de quart bouillon (*), est de 9 kilogrammes par an et par tète; comme il est connu que celle de l'Anglais ^st beaucoup plus considérable, on peut l'évaluer à 1 1 kilogrammes et demi. » C'est sur cette base fragile qu'on a souvent apprécié depuis lors et qu'on apprécie peutêtre encore aujourd'hui la consommation du sel en Angleterre pour les besoins domestiques. En fait, loin d'être supérieure à la nôtre, qui ne dépasse pas G kilogrammes, quand on ne se place pas, comme Necker, dans une contrée où s'exerçait la plus active contrebande, elle est très probablement même un peu inférieure.
L'expérience effectuée en Ecosse avait donc eu pour résultat de confirmer nos premières appréciations; elle avait une conséquence non moins intéressante : elle nous avait donné l'occasion de saisir sur le vif l'emploi du système d'alimentation scientifique imaginé par Uumford. Trois soupes convenablement préparées sufiisaient à l'alimentation
(1) Dans lo pays crAvranchcs, de polits sauniers élaicnt autorisés à rotirer le sel do l'eau de mer en l'évaporant par lo fou dans des bouillons ou chaudières au nombre de quatre; le produit (lo Ttuie d'elles était prélové par le fisc. l)o là lo nom de pays do quart bouillon. Une contrebande active s'exerçait autour do colle contrée cl en oxasérait la consommation domcslique.
d'un adulte, vivant, il est vrai, dans une prison ou dans un pénitencier et ne se livrant pas à des exercices énergiques.
Les essais de Rumford concernant le régime des pauvres, des prisonniers et des soldats, montrent avec la plus parfaite évidence comment la méthode scientifique conduit à une solution exacte de la question et fournit le moyen de réaliser Talimentation la plus saine au meilleur marché possihle. Mais ce n'est pas seulement en physicien et en économiste qu'il aborde ce sujet délicat; il le traite en physiologiste et en philosophe. C'est cet agréable mélange de raisonnements, dirigés par la science pure, confirmés par des expériences rigoureuses, et de vues administratives conduisant à des conclusions d'un véritable intérêt pratique, qui donne aux essais de Rumford l'intérêt d'une lecture attachante.
Il nous reste à examiner ceux de ses écrits qui ont pour objet la théorie de la chaleur, et à montrer quelle part considérable revientà Rumford dans la transformation subie par cette partie de la physique depuis quelques années, et dans les conséquences qui en résultent pour la nouvelle conception de la nature des forces.