LE 25 NOVEMBRE
MESSIEURS
Quelques familles ont eu le privilège de compter plusieurs de leurs membres dans notre Académie et d'y perpétuer ainsi la tradition du travail, du dévouement à la science et du génie de l’observation. Les Cassini, les Jussieu, les Richard, pour ne citer que ceux qui ne sont plus, en offrent des exemples bien connus.
Ces exemples se manifestent surtout dans les établissements où les savants sont logés à côté de leurs collections, de leurs instruments, de leurs laboratoires. Familiarisé de bonne heure avec les habi-
(1) Extrait du tome XXX VIII des Mémoires de l’Académie des Sciences.
tudes d’une vie occupée, le fils connait déjà les objets et les moyens d'étude avant d’avoir appris à les comprendre; confident des jouissances que procure la découverte de la vérité, témoin du respect que son père inspire, 1] veut, par une pente naturelle, en suivre les traces et recueillir son héritage d'honneur, souvent le seul qui lui soit légué.
L'Observatoire, le Jardin des plantes, ont particulièrement joui de ce privilège, et, si le premier de ces établissements se vante d’avoir fourni les trois Cassini, le second peut se glorifier de compter, non seulement les trois Jussieu, au nombre de ses professeurs les plus célèbres, mais aussi trois Geoffroy, parmi les cinq membres de cette famille qui ont appartenu à l’Académie des Sciences : le chimiste Étienne-François Geoffroy, qui essayait, en 1718, de découvrir et de fixer les lois de l’affinité chimique; le grand anatomiste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, rival de Cuvier, dont les doctrines ont donné lieu dans cette enceinte même, 1l y a quarante ans, aux discussions les plus hautes; le naturaliste, enfin, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, objet de cet éloge, qu'une mort prématurée a enlevé à la science dans la force de l’âge et du talent.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire naissait à Paris, au Jardin des plantes, le 16 octobre 1805, dans cette
demeure modeste, habitée aujourd’hui encore par sa
digne mère, la nation ayant voulu, par respect pour son nom illustre et pour ses vertus, que l'asile de sa vieillesse fût sacré; décision dont la science de tous les pays a pris sa part de reconnaissance. La naissance du jeune héritier d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire mettait le comble au bonheur du célèbre professeur, à qui tout souriait alors. Le Muséum d'Histoire naturelle auquel il avait voué sa vie était resplendissant : Jussieu venait de créer la méthode naturelle; Haüy, la cristailographie; Lamarck, la classification des mollusques ; Cuvier, l'anatomie comparée; Vauquelin, par la simplicité de ses mœurs, la sûreté de ses analyses et le nombre de ses découvertes, méritait le nom de Scheele français. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire lui-même esquissait les grandes lignes de la philosophie anatomique, et l’on faisait alors, me disait-il avec chaleur, dans un langage qui peut sembler hyperbolique, mais qui n’était que vrai, et l’on faisait alors, dans ce petit coin de terre, une découverte par semaine.
Comme savant et comme père, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, dont l'imagination vive s’exaltait facilement, devait accueillir avec transport la naissance de son fils sous ces heureux auspices; 11 y voyait VPhoroscope favorable qui promettait un héritier à
sa gloire déjà européenne. Son espoir ne fut pas
trompé; non qu'il ait eu pour successeur un autre lui-même, car, s'ils ont poursuivi le même but, rien ne se ressemble moins que les méthodes de nos deux confrères. |
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire avait une âme dé feu; toutes ses créations portent l'empreinte de la fougue et de la spontanéité. Son fils avait le travail soutenu, la décision lente et réfléchie. Érigeant, chacun à leur maniere, une statue à la Vérité, l’un tirait du moule le bronze encore brülant; l’autre, avant d'y toucher, attendait qu'il fût refroidi.
Aussi, lorsque son fils essayait ses premiers pas sur le terrain de la science, alors que lui-même avançait vers le terme de sa carrière, Étienne Geoffroy se montrait-il de plus en plus ardent à la recherche des lois de l’organisation, tandis que son ils, dont la jeune imagination aurait pu s’enflammer, devenait de plus en plus réservé. Celui que l'âge aurait dù calmer était plein d’ardeur; celui que lesillusions du début auraient pu enivrer se montrait ctrconspect. Le père voulait deviner la nature par des inspirations soudaines, et il y parvenait souvent; le fils voulait prouver, par des raisons solides, que son père avait deviné juste, et souvent aussi il avait le bonheur d’y réussir.
Si le dévouement au fils pour la défense des
découvertes de son père n'avait rien qui püt sur-
et CE
prendre, il n’en était pas de même des sentiments de ce respect, un peu étonné, que lui accordait en retour le hardi novateur. Il comprenait mal que ce fils prudent ne voulüt pas s’élancer dans l’espace; mais il était charmé de le voir marcher d’un pas sûr et ferme à travers les terres mal connues du domaine paternel, et de reconnaitre qu’il y traçait des chemins où désormais personne ne pourrait s’'égarer. Si le premier, en effet, découvrait de nouveaux mondes scientifiques, le second en dressait la carte; leurs travaux se complétaient et demeurent inséparables pour la postérité, comme leurs noms.
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire concevait sa pensée d’un premier jet et la formulait d’un seul trait par quelques paroles imagées qui ne s’oubliaient plus. Son fils attendait pour conclure d’avoir controlé toutes les données du problème et vérifié la suite entière de son raisonnement; né dans un autre milieu, ilse serait dirigé vers l'École Polytechnique, son goût l’y portait : dans la plupart de ses écrits perce même le souvenir des travaux mathématiques de sa jeunesse et se trahit le désir de ramener à des formules abstraites les règles empiriques tirées de l'observation par les naturalistes.
Parmi les œuvres qui sont communes au père et
au fils, du moins par le sujet, rien ne témoigne mieux
de cette différence dans le procédé de travail que l’ensemble de recherches auxquelles ils se sont livrés
sur les monstruosités.
Les monstres, leur nom seul l’exprime, étaient considérés autrefois comme des erreurs de la nature ou des violences faites à ses lois. Rompant avec ce passé, Étienne Geoffroy s’écrie avec Montaigne : Les monstres ne le sont pas à Dieu qui voit dans l’immensité de son ouvrage l'infinité des formes qu'il y a comprises. Îl ajoute, et il faut en convenir, toute la théorie des monstruosités est là : Ce qui manque dans les monstres simples révèle un arrêt, ce qu'ils ont de trop un excès de développement; dans les monstres doubles les organes se mêlent et se confondent par l'attraction de soi pour soi, expression où il faut voir une figure de rhétorique et non un théoreme de mécanique.
Isidore Geoffroy publie, à son tour, l’histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation en un traité classique en trois volumes. Il y réunit tous les faits relatifs aux monstruosités et aux vices de conformation ; il les subordonne aux vues de la philosophie anatomique; 1l range les monstres par ordre méthodique et les dénomme selon lesrègles de lanomenclature linnéenne. Son travail prend dans
la science un rang définitif et constitue un code des
anomalies de l’organisation auquel il n’a plus été touché.
Le père nous avait laissés éblouis par quelques sentences vraies et profondes; le fils nous laisse convaincus par une œuvre achevée. De leur travail commun, il reste à la France l'honneur d’avoir fait rentrer les anomalies de l’organisation et les monstruosités, jusqu'alors inexpliquées ou considérées comme des contre-sens, dans le domaine des faits naturels, nécessaires et conséquents, les conditions qui les produisent étant données.
A ne considérer que les simples variations de la taille, il y a des nains et des géants. Où s'arrêtent les dimensions de l’état normal, où commencent celles qui appartiennent à l'état monstrueux? la nature a-t-elle jamais réalisé les fictions de Gulliver ? Isidore Geoffroy Saint-Hilaire aborde et résout ces questions.
Les nains célèbres ne manquent pas. Qui ne connait l’histoire du nain du roi de Pologne, présenté dans une assiette à l’église, le jour de son baptême, à qui un sabot servit de berceau, et qui dans son plus bel âge atteignit environ 30 pouces de haut ? Or les nains très nombreux dont l’histoire a gardé le souvenir avaient tous, comme lui, la taille comprise entre 2 et 3 pieds. Ayant figuré dans l'entourage
des souverains, leur signalement et souvent leurs portraits nous ont été transmis : Auguste, Julie, Tibère, Domitien, Héliogabale, avaient leurs nains ; Catherine de Médicis en avait plusieurs, et Henriette d'Angleterre comptait parmi ses plus fidèles serviteurs le célèbre Geoffrey Hudson.
Noire confrère démontre qu'il y a trois espèces de nains : les nains permanents qui le sont dès Le sein de leur mère, qui le sont encore à leur naissance et demeurent tels pendant toute leur vie; les nains accidentels qui, nés et restés d’abord dans cette condition, reprennent à un certain âge la taille de l’homme ordinaire ; enfin ceux dont les dimensions n'offraient d’abord rien d’étrange et dont le développement s’est arrêté au milieu de l'enfance et
pour toujours.
Mais, si la taille de l’homme ne peut pas s’abaisser au-dessous de la moitié, qui l'empêche de s'élever jusqu’au double et au delà? Que faut-il penser des Patagons? Existe-t-il encore des géants dans quelque partie du monde: en a-t-on observé dans les temps historiques? Les géants seraient-ils nos ancêtres, comme on l’a dit, et, les hommes actuels ayant dégénéré, nos premiers parents auraient-ils à rougir de l’humble taille de leurs descendants?
En 1518, un membre de l’ancienne Académie
ISIDORE GEOFFROY SAINT-HILAIRE. 200 des inscriptions, Henrion, n’en doutait pas. Il faisait venir l'homme de haut vraiment, et, selon ses calculs, la taille d'Adam était de 123 pieds o pouces; celle d'Éve de 118 pieds 9 pouces et 9 lignes; Noé, déja un peu baissé, ne dépassait guère 100 pieds, et le genre humain, diminuant sans cesse, devait se réduire quelque jour à une légion de mirmidons.
Ceci n’est qu'une fantaisie de savant; pourquoi cependant chez tous les peuples, même en Amérique, signale-t-on l'existence de races gigantesques, comme ayant précédé sur la terre l’apparition de l’homme actuel ou comme ayant coincidé avec elle? Les géants foudroyés par Jupiter, les Cyclopes, Polyphème dont les restes étaient signalés à Trapani dans le xiv° siècle et conduisaient à lui attribuer 300 pieds de haut; le roi Teutobochus découvert sous Louis XII au bord du Rhône, et beaucoup de traditions chez les peuples les plus divers, attestent combien l’homme est disposé à croire à l’existence de ces premiers êtres d’une taille exagérée. Les ossements de mastodonte déterrés dans l’antiquité par le travail des ouvriers terrassiers ou mineurs, et dans les temps plus modernes, à une époque à laquelle Cuvier n'avait pas restitué ces débris à leur type antédiluvien, avaient sans doute fait naître cette tradition, qu'ils ont longtemps entretenue, en
fournissant à la crédulité de nouveaux arguments.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire démontre, cependant, que la taille de l’homme n’a jamais varié; qu'elle reste fixée, pour le passé, comme pour le temps actuel, à à ou 6 pieds dans la plupart des cas; qu'elle s’écarte rarement de cette limite; que les géants de 7 pieds sont peu communs, ceux de 8 pieds rares, et qu'au delà, vers 9 pieds au plus, on ne connait que des cas douteux.
L'espèce humaine tend donc à rester, non seulement depuis les temps historiques, mais même depuis son apparition sur la terre, nous sommes autorisés à l’aflirmer, dans les limites que nous observons aujourd'hui; d’ailleurs, ni les nains, ni les géants, ne se reproduisent; ils sont presque toujours stériles, et leurs enfants, quand ils en ont, retournent au type commun, comme s’il était interdit à l’homme d’engendrer des peuples de géants ou des peuples de pygmées.
L’antiquité, qui connaissait si bien le côté moral de la nature humaine, avait observé la différence qui existe, sous ce dernier rapport, entre les nains et les géants; Polyphème est une dupe facile à tromper, Ésope le plus spirituel des hommes. Aucun écrivain n’a mieux saisi ce double caractère que Walter Scott, dans les scènes où 1l fait intervenir,
soit la lenteur stupide du portier géant du château de Kenilworth, soit la pétulante jactance de Geoffrey Hudson, type du nain en bonne santé. Ce dernier personnage n'avait pas besoin d’être flatté; il suffisait de peindre, d’après les Mémoires du temps, cet avorton qu’un géant tirait de sa poche, qu’on servait dans un pâté sur la table du roi, qui n’en recevait pas moins le titre, mérité par sa bravoure, de capitaine dans l’armée anglaise, et qui, après avoir tué dans un duel à cheval son adversaire d’un coup de pistolet, allait terminer sa vie en prison, comme conspirateur.
Entre les anomalies de taille et les monstruosités, ilyaune grande distance. Les unes peuvent engendrer la pitié ou la curiosité, les autres excitent la répugnance ou la terreur. Chez les anciens, la naissance d’un monstre était considérée comme un présage de malheur.
Au commencement du siècle dernier, dans cette Académie, une longue discussion s’éleva à leur sujet entre Lémery et Winslow. Il s'agissait déjà de savoir si les monstres étaient monstres en germe, ou s'ils le devenaient par accident, quoique provenant d’un germe régulier.
Winslow admettait des germes monstrueux, prédestinés à fournir des êtres difformes; Lémery
212 ÉLOGES, soutenait la thèse opposée, qui constituait alors une nouveauté hardie.
Il appartenait aux deux Geoffroy Saint-Hilaire, portant la lumière et l'ordre au milieu de cette confusion, de prouver que dans leur formation les monstres obéissent à des lois, et aux lois mêmes qui régissent le développement normal des êtres.
La nature, en créant des monstres, n’invente pas. Parfois, un membre attire à lui toute la nourriture et les autres s’atrophient, mais il n’y a pas création d’organe nouveau. Parfois un monstre manque de certains organes, et il ressemble alors aux animaux d'un ordre inférieur qui en sont privés naturellement; chez lui, ces organes ont éprouvé un arrêt de développement fortuit; chez eux, un arrêt normal de développement. Dans aucun cas, les monstruosités humaines ne montrent rien qui annonce, soit une richesse nouvelle de l’organisation, soit l'indication d’un plan supérieur qui se trouverait avorté. Les monstres par défaut sont moins que l’homme, les monstres par excès sont l’homme mal construit; mais, de ces formes anomales, les unes demeurent au-dessous du plan sur lequel nous avons été créés, les autres ne le dépassent pas, comme si, même dans ses débauches, la nature ne pouvait sortir des limites qui lui ont été imposées par une main à laquelle il faut obéir.
La nature n’est pas plus féconde, en pareil cas, que l'artiste qui cherche à inventer quelque forme en dehors du type ordinaire de l’homme, et qui se voit toujours réduit, .soit à exagérer la proportion de quelques-uns de ses membres, comme on le fait dans les caricatures modernes, soit à remplacer ceux-ci par des emprunts faits aux animaux connus, comme on l’observe dans ces belles créations de
l'antiquité : le sphinx, les centaures et les sirènes.
Les monstres produits par la soudure de deux individus présentent un caractère fort étrange que M. Geoffroy énonçait en parlant de l'attraction de soi pour soi, c'est-à-dire de la tendance des organes similaires à s'unir. La soudure s'opère, en effet, sur les parties semblables : Le bras au bras, la jambe à la jambe, la poitrine à la poitrine, la face à la face, la partie postérieure de la tête à la partie postérieure de la tête. Le plus souvent même, les organes placés à droite dans l’un des individus se soudent à ceux qui sont placés à gauche dans l’autre, comme si le premier était venu se confondre avec sa propre image réfléchie dans une glace, et l’on disait déjà en 1750, à l’occasion de la naissance d'un monstre double :
Opposita oppositis speclanies oribus ora, Aliernasque manus alternaque crura pedesque
Parmi les cas de soudure, le plus simple et l’un des plus connus consiste dans la réunion de l'appendice de l’un des sternums à l’autre. Les frères siamois en offrent un exemple célèbre. Ce sont deux êtres distincts, liés par un lambeau de chair pour ainsi dire. Si l'habitude de vivre ensemble et la consanguinité ont établi entre eux des rapports étroits et une entente nécessaire, ils n’en ont pas moins conservé, malgré les apparences, notre confrère s’en est assuré, leur individualité propre, leurs pensées distinctes et leurs volontés indépendantes.
Sans doute, chez ces jumeaux créés sur le même type, semblables par l’organisation et par l’éducation, soumis pendant toute leur vie aux mêmes influences, les fonctions, les actions, les paroles, les pensées semblent se produire et s’accomplir parallèlement. Ils s’endorment et se réveillent ensemble, à ce point qu’on a pu dire qu'aucun des deux n’avait vu son frère endormi. Leur appétit se manifeste au même moment; joie, colère, douleur, tout parait leur être commun; les idées, les volontés, naissent à la fois; la phrase commencée par l’un est terminée par l’autre; on dirait deux instruments semblables vibrant à l'unisson : voilà ce qui frappe un observateur superticiel.
Tel est, en effet, leur état ordinaire, spectacle étrange où l'unité morale semblerait coineider avee
la dualité physique si, comme le signale Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, quelques particularités ne venaient spécialiser ces deux frères, prouver que leurs pouls ne battent pas toujours d'accord et qu’ils peuvent soutenir, chacun de son côté, une conversation distincte avec deux interlocuteurs différents, dans deux langues diverses, mettant ainsi en pleine évidence le caractère individuel de leurs pensées, de leurs intelligences, de leur moi.
Obligés de vivre de la même vie, de s’obéir tour à tour, et de faire à chaque instant le sacrifice de leur volonté, ils semblent pourtant réaliser la belle image de l’amitié, où tous deux ne sont qu'un et où chacun est deux. Ils n’ont jamais besoin de s’adresser la parole; on ne les voit pas converser entre eux comme ils le font avec les étrangers qui les visitent; ils se sont compris avant d’avoir ouvert la bouche ; forcés de voir les mêmes objets et d'entendre les mêmes discours, ils n’ont jamais de confidences à se faire, étant l’un pour l’autre, à chaque instant de la vie, un inévitable confident.
Siles monstres ne naissent pas d’un germe prédestiné, pourquoi l'imagination de la mère ne les produirait-elle pas ? Le sentiment populaire a tranché dès longtemps cette question; 1l explique leur
apparition par les envies ou les peurs de la mère pen-
dant la grossesse. Le peuple se trompe-t-1l ? Notre confrère démontre que, parmi les monstres, il en est un grand nombre dont la venue au monde coïncide avec des chutes de la mère, des chocs qu’elle a subis ou des coups qu’elle a reçus pendant la grossesse. Il en cite mème qui ont été produits par des émotions violentes, par des impressions morales vives, profondes, ou encore par une impression faible, longtemps prolongée; mais 1l considère comme contraire à la raison, à la science et à l’expérience qu’un objet vu, désiré ou craint par la mère vienne se peindre sur le corps de son enfant. C'est un préjugé, dit-il, aussi dangereux qu'il est ancien; car il obsède pendant toute la grossesse la pensée de la mère de tel souvenir hideux dont elle n'aurait pas conservé trace, si les craintes entretenues dans son imagination ne faisaient naitre ellesmêmes un péril qui n'existait pas.
Des observations d'histoire naturelle, personnelles, variées et importantes, avaient déjà fait connaitre Isidore Geoffroy comme naturaliste; son ouvrage sur les anomalies,dont le caractère de cette réunion m'interdit de poursuivre l'analyse, le classait comme anatomiste, et l’Académie voulut se l’attacher.
Il fut élu Le 15 avril 1833, à l’âge de vingt-huit
ans. Gay-Lussac nous présidait, et l'illustre père du jeune candidat occupait près de lui le fauteuil de la vice-présidence. Les bulletins étaient recueillis, et, selon l’usage, Gay-Lussac les avait comptés, lorsque, par une inspiration heureuse, il se lève et demande à l’Académie la permission de céder à M. Geoffroy, dont l’émotion fut extrême, le soin de les dépouiller et la joie de proclamer le nom de l'élu.
Si quelques esprits chagrins trouvèrent alors que notre confrère entrait trop jeune à l’Académie, tout le monde fut d'accord, du moins, lorsqu'une mort prématurée l’enleva à la science, pour déplorer qu'elle ne l’eût pas possédé plus longtemps; ses travaux, ses services, son zèle infatigable, la sûreté de son commerce et la droiture de son cœur avaient fait oublier ce qu'il devait au nom de son père, et ressortir davantage chaque jour ce qu'il ne devait qu'à lui-même.
Mais serait-il juste, en effet, de ne tenir aucun compte du passé d’une famille où se perpétuent, par une heureuse transmission, les lumières de l’esprit, la passion du bien et l'amour de la patrie? On ne se sent pas le courage de mettre ainsi en oubli les initiatives heureuses ou les actions d'éclat dont l’histoire de la famille Geoffroy nous offre tant d'exemples.
Étienne Geoffroy, l’auteur du Tableau des affinités chimiques, était né en 1672, à Paris; son bisaïeul avait été premier échevin de cette ville, fardeau déjà lourd, dont le poids ne s’est pas allégé depuis, et son père, qui avait traversé lui-même les dignités municipales, eut le singulier bonheur de lui donner des maitres qu'un prince aurait enviés. Il se tenait chez lui, en effet, des conférences réglées, où Cassini I% apportait ses planisphères, le P. Sébastien ses machines, Joblot ses pierres d’aimant, où du Verney faisait ses dissections et Homberg des opérations de chimie; où la curiosité, enfin, attirait d’autres savants fameux et des jeunes gens portant
les plus beaux noms de notre histoire. Ces confé- rences, qui attestent l’esprit supérieur de celui qui les avait instituées, eurent un tel retentissement qu'elles décidèrent l'introduction des expériences de physique dans les collèges et qu’elles servirent de modèle au nouvel enseignement, aujourd’hui si prospère, de la physique expérimentale que toutes les nations nous ont emprunté. Pourquoi serait-il interdit de rappeler leur origine, qu'ils ont oubliée peut-être, aux professeurs de physique de nos lycées et de nos facultés, et pourquoi seraient-ils dispensés de faire acte de reconnaissance envers celui qui l'a si bien méritée ?
Un siècle plus tard, un autre Etienne Geoffroy
dotait la France d’une institution qui a fait également le tour du monde, en donnant asile, le 4 novembre 1793, sans hésiter, quoique sans ressources, sans locaux disponibles et sans crédit, aux animaux vivants, dont la police venait subitement d'interdire l’exhibition dans Paris, et en créant ainsi la ménagerie publique du Jardin des plantes. Lorsqu'on visite cette collection ou les jardins zoologiques des pays étrangers qui l’ontimitée, faut-il donc oublier aussi que c’est à notre Étienne Geoffroy que la science et le public doivent ce moyen d'étude et cette source intéressante d'instruction ou de délassement ?
Faut-il oublier surtout ce qui s’est passé en Égypte à l’époque où Ia capitulation de l’armée française mettait un terme à sa glorieuse expédition ? Un savant anglais, Hamilton, avait introduit dans le traité un article qui faisait passer aux mains de l’Angleterre les collections précieuses recueillies par l'Institut d'Égypte, seul profit qui nous restât de notre conquête, si l’on compte pour rien la gloire des armes, l'honneur du drapeau et lamitié du vaincu.
L'Anglais se montrait sourd à toutes Les réclamations. Sa dure insistance révolte le même Étienne Geoffroy, qui tout à coup s’écrie : « Non! nous n’obéirons pas. Votre armée n’entre à Alexandrie que dans deux jours. Eh bien, d’ici là le sacrifice sera con-
sommé, nous brülerons nous-mêmes nos richesses! vous disposerez de nos personnes. » Hamilton demeure frappé de stupeur. « Oui, nous le ferons, répète Geoffroy, alors appuyé par tous ses collègues. C’est à la célébrité que vous visez! Comptez sur le souvenir de l’histoire. Vous aussi, vous aurez brûlé une bibliothèque à Alexandrie! » Les rôles, dès ce moment, étaient renversés ; Hamilton, qui aimait les lettres, savait que ce n’est pas en vain qu’on brüle les bibliothèques; 1l céda, épargnant à son pays un de ces abus de la force que la postérité, dans sa justice, appelle des crimes.
Grâce à Étienne Geoffroy, les collections scientifiques de tout genre, les notes et dessins qui les accompagnaient, conservés à la France, enrichirent nos musées, servirent de base à l’histoire de l’expédition d'Égypte, œuvre sans égale, et fournirent à Champollion les matériaux de la découverte la plus importante du siècle, la lecture des hiéroglyphes, qui nous a permis de pénétrer enfin les mystères des anciens peuples de l'Orient et de remonter aux origines de la civilisation.
Cinquante ans après, lorsque Isidore Geoffroy Saint-Hilaire établissait, sur un plan heureux et souvent copié à l'étranger, la Société et le Jardin d'acclimatation, féconds instruments d'étude pour
les sciences, de progrès pour l’agriculture, d’utiles
échanges pour les nations et de relations affectueuses pour tous les esprits éclairés, peut-on croire que le souvenir de son père ne l’excitait pas, ne le protégeait pas?
Pourquoi méconnaitre dans ce retour et dans cette continuité de services considérables rendus aux sciences et au pays, à deux siècles de distance, par des membres de la même famille, l'influence d’une hérédité salutaire, celle aussi de l’émulation des bons exemples et des souvenirs glorieux, souvent évoqués dans un de ces milieux domestiques où tout respire l'honneur?
Il y a deux manières d'assurer à un pays la filiation des grands talents : Buffon a choisi Daubenton; Daubenton a choisi Geoffroy Saint-Hilaire ; Geoffroy Saint-Hilaire a choisi Cuvier; le Jardin des plantes peut être fier de cette admirable succession de génies extraordinaires produite par la désignation libre et spontanée de ceux qui auraient pu reaouter le parallèle, et qui, au lieu de se laisser guider par l'intérêt étroit de la vanité, ont pensé surtout aux larges intérêts de la science, en suscitant eux- : mêmes leurs propres rivaux.
Mais ne contestons pas cette autre continuité des talents, par voie héréditaire, à laquelle nous devons les Geoffroy dans les sciences, les Vernet dans les arts, tant de noms plusieurs fois illustrés dans les
lettres, et qui, unissant dans une même famille trois de nos Académies, remonte à Alexandre Duval, de l'Académie française, se continue à Victor Regnault de l’Académie des Sciénces et se termine, hélas ! à Henri Regnault, leur petit-fils et fils, noble victime de nos malheurs, que l’Académie des beaux-arts attendait et que la France pleure aujourd’hui !
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, dont la vie a été consacrée aux recherches de la philosophie transcendante, avait pris cependant pour devise un seul mot : utlitati; son fils a poursuivi, à son tour, les études de zoologie les plus élevées et les applications zootechniques les plus utiles.
La viande de cheval constitue-t-elle un aliment nourrissant, salubre et même agréable ? Convientil d'en autoriser la vente et d'en propager la consommation? Faut-il, au contraire, en proscrire le débit? Ces questions, hélas ! peuvent sembler bien oiseuses, quand les habitants de Paris ontconsommé soixante mille chevaux pendant la durée d’un siège cruel et sans pitié; nous en connaissons tous le goût; l'opinion de chacun est faite.
Mais, lorsque Isidore Geoffroy Saint-Hilaire préconisait l'usage de la viande de cheval, 1l y a vingt ans, 1l traitait une thèse économique et physiologique, ne songeait qu'aux temps de paix et disait :
La viande manque à la consommation; celle que le cheval fournit est perdue; elle est saine, elle est bonne; soutenir le contraire, c’est soutenir une ancienne erreur, et, s'il est vrai que le respect soit dà à la vieillesse, une erreur du moins n’en devient pas plus respectable en vieillissant.
Les espèces rapprochées du cheval constituent, ajoutait-il, d'excellents gibiers. Le cheval sauvage est chassé comme tel en Asie, en Afrique, en Amérique. Le cheval domestique est encore utilisé comme ressource alimentaire par toutes les races humaines. Au vi‘ siècle, son usage, lié, il est vrai, à certaines pratiques du paganisme, était général chez plusieurs grandes nations de l’Europe occidentale, et, s’il en a disparu, c’est seulement avec leur conversion à la foi chrétienne. Mais, continuait notre confrère, les voyageurs, les troupes en campagne, les habitants des villes assiégées, s’en sont nourris depuis lors, de temps à autre, en cent occasions, Sans inconvénient.
Tels étaient les arguments de notre confrère, fondés sur des faits certains, réunis par une solide érudition ou par des informations personnelles incontestables, appuyés d’ailleurs par les diners des hippophages, où d’habiles cuisiniers faisaient apparaître, même au naturel, mais non sans apprêt, la viande de cheval sous les plus séduisants aspects.
I n'obünt cependant pas sans peine l'ouverture des boucheries de cheval à Paris. Des répugnances qui ne se discutent pas et des considérations de police dont il faut bien tenir compte dans une grande ville, où tant de cupidités veillent à l'affût de tous les moyens de fraude, retardèrent l'adoption de ces vues; cette résistance ne fut pas étrangère au plan plus vaste qu'il réalisa dans les derniers temps de sa vie.
Quand on ouvre le catalogue des animaux connus des zoologistes, on y voit inscrites cent quarante ou cent cinquante mille espèces distinctes, parmi lesquelles quarante-sept seulement ont été assujetties à l’état domestique; encore ce chiffre en comprendil qu'on distingue à peine entre elles : trois sortes d’abeilles, par exemple, employées à la production du miel. Les espèces que la France ne possède pas étant supprimées, il en reste trente environ que nous avons appropriées à nos besoins; et, comme nous sommes accoutumés à nous regarder comme le centre de la création, nous dirions volontiers que, pour une seule espèce utile, la nature en a produit cinq ou six mille qui ne servent à rien, puisque nous n'en tirons aucun profit direct. Est-il nécessaire, après avoir rappelé ces nombres, d'expliquer la passion avec laquelle Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire a poursuivi l'étude de la domestication des animaux?
Si la liste des espèces associées à l’homme est si faible, cela tient à des causes que notre confrère a clairement indiquées. Sans doute, il existe un nombre immense d'animaux à la surface de la terre, et 1l n'a pas encore été donné à l’homme de comprendre dans quel dessein a été formée cette population infinie et diverse qui se renouvelle autour de lui; mais les mammifères et les oiseaux n’en forment qu'une faible fraction, et la plupart des espèces domestiques appartiennent à ces deux classes.
En outre, presque tous les animaux dont l’homme s’est entouré sont très développés au moment de leur naissance, réclament peu de soins dès leur bas âge, vivent en société, sont herbivores ou frugivores. Le bœuf, le mouton, la chèvre, le chameau, le cheval, l’âne et même la poule réunissent ces conditions sans lesquelles il n’y a pas de domestication possible.
Pourquoi l’homme a-t-il soumis plus aisément les animaux qui ont une température propre, qui sont précoces, sociables et qui vivent de végétaux? C'est qu'ils résistent mieux aux changements de saison ou de climat, qu'ils peuvent marcher ou
s'alimenter des la naissance, que leur instinct les
ramène vers l'habitation, au lieu de les en éloigner, et qu'ils sont plus faciles à nourrir.
La plupart de nos animaux domestiques se sont donnés à l’homme, en quelque sorte; leur domestication remonte aux époques les plus reculées de l'histoire: on serait embarrassé de dire s’ils ont été conquis par l’homme ou s'ils l’ont’choisi pour maitre. C’est dans les hautes terres de l'Asie, notre premier séjour, où sont nés tous les arts de première nécessité, qu'ont été associées à la famille humaine les principales et les plus anciennes de nos espèces domestiques. A l’est de l'Indus, les sectateurs de Brahma voyaient dans ces animaux des frères déchus; sur l’autre rive du fleuve, la religion preserivait d’entourer de soins particuliers le coq, le bœuf et le chien; en Égypte, diverses espèces d'animaux étaient vénérées etnourries dans des temples comme de vivantes idoles. Un dessein caché semble done, après avoir placé près de l'homme, à son berceau, les animaux les plus utiles et prodigué autour de lui les aliments végétaux nécessaires à son existence et à la leur, lui avoir inspiré les pensées les plus propres à favoriser leur adoption.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire était convaincu qu'il reste encore des conquêtes nombreuses à effectuer parmi les animaux et les plantes; qu'entre les divers pays il y a d’utiles échanges à faire;
qu'un climat peut emprunter beaucoup de ses produits à un autre, et que des soins intelligents suflisent même pour forcer les êtres à se modifier et à se plier, peu à peu, à des conditions d'existence nouvelles.
C'est ainsi qu'il fut conduit à créer la Société d’acclimatation, bientôt largement adoptée dans toutes les parties du monde. Le but de cette vaste association lui assurait, en effet, le concours des amis de l’agriculture ; le nom de son fondateur lui rendait les naturalistes sympathiques, et l’heureuse influence d’un homme d'État, notre illustre confrère, M. Drouyn de Lhuys, depuis longtemps son président, lui a valu la collaboration de toute la diplomatie.
Notre confrère désirait fonder, de plus, une école pratique d’acclimatation offrant aux familles un lieu de promenade agréable, présentant aux savants un laboratoire propre à tous les essais, assurant aux agriculteurs un concours intelligent. C’est ainsi que fut établi, avec l'appui de la ville de Paris, Le Jardin du bois de Boulogne, placé aujourd'hui sous l’habile direction de M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire, dont l’active administration ne laissera ni périr ni diminuer cette institution publique, heureuse pensée de son père.
La domestication, lacclimatation des animaux
ou des plantes, n’offrent pas seulement des problèmes d'économie domestique ou d'utilité sociale ; la culture des plantes et la domestication des animaux changeant leur caractère, on est amené à poser la question suivante : la culture et la domestication créent-elles des races ou des espèces? C'est ainsi qu'un problème de pratique agricole vient se rattacher aux doctrines les plus délicates de la philosophie naturelle et se heurter aux obscurités les plus profondes de l'histoire. En effet, n'est-ce pas demander si les espèces qui ont paru sur la terre, à l’origine du monde, ont varié ou si elles sont restées immuables? Les Égyptiens, qui semblent avoir prévu nos doutes, nous ont laissé dans les sépultures de Thèbes et de Memphis des musées où nous retrouvons en nature le blé, le lin et beaucoup d’autres plantes, des cadavres de nombreux animaux et une foule de momies humaines. Ces représentants des types de l’époque actuelle, âgés de trois mille ans, ne se distinguent pas de leurs descendants. Trente siècles ont passé et notre bœuf demeure identique avec le bœuf Apis, notre lin ne differe pas de celui qui fournissait le tissu des bandelettes; l'ibis qui vit sur les bords du Nil se confond avec libis sacré; les races humaines dont les restes reposent dans ces antiques nécropoles sont les mêmes qui peuplent encore aujourd'hui le pays.
Mais que sont trente siècles? disent les partisans de la mutabilité des espèces; les phénomènes géologiques dont la terre a été le théâtre ne supposent-ils pas des événements qui pour leur accomplissement en ont exigé des milliers?
Les uns admettent done que les espèces sont fixes, les autres pensent qu’elles sont variables, mais tous reconnaissent que l'homme crée, par la culture et la sélection, des races durables presque permanentes. La domestication et l’acclimatation pratiques, précédant la théorie, avaient même appris à plier à nos besoins, par des procédés certains, les formes et les manières de vivre des plantes ou des animaux, justifiant par avance les espérances que notre confrère pouvait concevoir, quand 1} inaugurait la Société et le Jardin d’acclimatation, et qu'il publiait son savant Traité de l’acclimatation et de la domestication des animaux.
Ne confondons pas, disait-1l, acelimater, naturaliser, apprivoiser, domestiquer. On acclimate le blé, on ne le naturalise pas; la culture lui est toujours nécessaire. Le lapin est naturalisé; car il vit en France à l'état libre, tout comme en Espagne, sa patrie. On peut apprivoiser un lion, mais on ne Île domestique pas; la domestication est lhabitude transmise par l’hérédité de vivre avec l’homme en
bonne harmonie. Le cheval, le bœuf, le mouton,
la chèvre, le chien, ne sont pas naturalisés et ne vivraient pas en France à l’état sauvage, séparés de l'homme et loin de ses soins ; mais, comme animaux acclimatés, privés, domestiqués, aucun n’en approche, et ils garderont toujours le premier rang pour l'importance, l'étendue et la variété des services. Il y a place pour de nouvelles acquisitions dans un cadre aussi varié.
La question pratique étant réglée, la question scientifique reparait tout entière néanmoins : les animaux et les plantes, en se perpétuant, gardentils leurs caractères spécifiques ; sont-ils encore aujourd'hui tels qu'ils étaient au soir du sixième jour lorsque, selon les expressions de la Genèse, le ciel et la terre furent achevés avec tous leurs ornements ? Ïl n’y a pas de plus grand problème; il n’y en a pas qui divise plus profondément les esprits.
Le naturaliste qui s'occupe surtout des espèces est disposé à les considérer comme ayant pris naissance au moment où l’ordre qui règne aujourd’hui sur la terre fut établi; accoutumé à constater le retour certain des caractères des parents dans leur descendance, il incline vers leur fixité. L'anatomiste, retrouvant dans toutes les formes d’un même groupe les mêmes organes semblablement placés, et voyant l'unité du plan auquel elles sont soumises,
ISIDORE GEOFFROY SAINT-HILAIRE. 231 est souvent disposé à regarder les espèces comme autant de variétés d’un même type. Pour la plupart des naturalistes, elles sont donc l’œuvre directe de la création; pour certains anatomistes, elles se font et se défont, comme autant de variations sur un même thème. Les uns respectent les espèces et portent tout leur effort à préciser en quoi elles différent; les autres en font un moindre cas, sourient des minuties auxquelles s'attache le nomenclateur et cherchent surtout à constater en quoi elles se ressemblent.
Cependant, si des milliers d'années ne suffisent pas pour amener spontanément la modification des espèces, n'est-il pas utile de faire l'inventaire des richesses de la nature actuelle et d'ouvrir à celles du temps présent un registre exact de leur état civil ? Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, que ses études avaient si bien familiarisé soit avec la transmission des anomalies par l’hérédité, soit avec la création des races par la culture, n’en considérait pas moins la variabilité des espèces comme étant excessivement limitée dans les conditions actuelles, leur fixité relative comme étant la base de la science, leur classification comme son premier devoir.
Or, lorsqu'on essaye de mettre en ordre les animaux ou les plantes, on reconnait qu’en haut se trouvent des êtres d’une organisation complexe,
dans lesquels chaque fonction est exercée par un organe, et où chaque organe n’a qu'une fonction pour attribut; en bas, se rencontrent, au contraire, des êtres dont l’organisation simplifiée semble réduite à une gelée ou à une membrane chargée d'exercer à elle seule toutes les fonctions nécessaires au maintien de la vie. Entre ces termes extrèmes, qui vont de l’homme au polype et de la renoncule brillante à la plus humble moisissure, il existe des formes ou espèces, animales ou végétales, par centaines de mille.
Si l’on essaye de classer les animaux ou les plantes par échelons ou degrés, on reconnait que le problème est insoluble. L'’arrangement des êtres vivants sur une seule ligne en passant du plus simple au plus compliqué est impossible.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a été conduit à envisager d’une manière plus conforme à la réalité des faits ce classement des êtres. Il constate que si, partant de l’organisme le plus élémentaire, on monte d’une espèce à l’autre, arrivé à un certain terme, la série s'arrête. A côté des espèces ainsi classées, on en trouve d’autres, cependant, qu’on peut disposer, à leur tour, sur une série parallèle à la première, avec cette particularité que son premier échelon descend moins bas et que son dernier échelon monte plus haut; à la base, celle-ci répond au second éche-
lon de la première; au sommet, elle en dépasse la hauteur d’un échelon au moins. C’est la classification parallélique, qui explique pourquoi on ne peut passer du singe à l'homme et comment, arrivée au plus parfait des singes, l’échelle est coupée, et ne peut pas s'élever, même jusqu'au plus imparfait des hommes.
Cette classification est applicable dans les deux règnes, non seulement pour les familles, mais dans les familles pour les genres et dans les genres pour les espèces; elle convient aux minéraux et aux espèces chimiques.
Notre confrère a donc introduit dans l'esprit des classifications une pensée juste, en montrant que, pour représenter les affinités naturelles des formes, il fallait les ranger en séries linéaires courtes, réunir celles-ci en faisceaux parallèles et en construire des tables à deux ou trois entrées, comparables à la table de Pythagore.
Ce point de vue, auquel le nom de notre confrère reste attaché et qui, développé, prouve que c’est dans l'espace et non sur une ligne ou sur un plan qu’il convient de ranger les êtres pour que leurs affinités naturelles puissent se manifester en tous sens, rappelle, par la disposition qu’il avait choisie, un souvenir puisé dans sa propre famille; car ce qu'il a fait pour les formes vivantes, son ancêtre l'avait fait
pour les forces chimiques, il y a plus d’un siècle; quand il publiait les tables des affinités ou rapports des diverses substances en chimie, il avait aussi rangé celles-ci en séries linéaires et parallèles, selon leurs aptitudes à la combinaison.
A partir de l’année 1824, date de son premier écrit sur une espèce nouvelle de chauve-souris américaine, jusqu'en 1821 où parut son ouvrage sur la domestication des animaux, Isidore Geoffroy a publié près de cent mémoires, notices ou traités relatifs à l’histoire naturelle, à l'anatomie comparée ou à leurs applications. Dans toutes ces œuvres se révèlent les qualités dominantes de son esprit : une forte érudition, le besoin de donner à sa pensée une forme littéraire et à son raisonnement une forme philosophique, l'amour de la vérité, la recherche de la perfection, le désir d’être utile.
C'est ce désir qui, animant ses leçons, attirait vers lui un auditoire d'élite et plein d'affection, même dès ses débuts à l’Athénée de la rue de Valois, théâtre où se sont essayés tant de maitres : Babinet, Magendie, Blainville et l'illustre secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, Mignet, lui-même, dont l’éloquence persuasive et fine y avait laissé des souvenirs devant lesquels chacun s’inclinait. L'Athénée avait conservé
ISIDORE GEOFFROY SAINT-HILAIRE. 239 le goût des lettres et des sciences parmi les gens du monde dans des temps troublés; 1l lui a manqué ces protecteurs prévoyants qu'on trouve toujours en Angleterre et qui ont fait prospérer l'Institution royale de Londres, née à son image.
Notre confrère obtenait de nouveaux succès, lorsqu'il était appelé à constituer la faculté des sciences de Bordeaux et à professer la zoologie dans cette ville qui compte tant de juges difficiles de l’art de la parole. Les qualités dont il avait fait preuve, dès ses premiers pas, se retrouvaient plus tard, dans son double enseignement de la faculté des sciences de Paris et du Muséum d'histoire naturelle, fortifiées alors par l'expérience et appuyées sur une autorité personnelle désormais incontestée.
Notre confrère était né administrateur; dans les fonctions du décanat et dans celles de l'inspection générale, il avait montré cette réunion du bon sens, de l’esprit d'ordre et de la suite dans les idées, qualités nécessaires à celui qui doit conduire les hommes et qui entrainent tout leur dévouement, lorsqu'il s’y joint, comme on le reconnaissait en lui, l'amour de la justice et la bienveillance. Mais son talent pour l'administration s’est manifesté surtout dans l'impulsion qu'il a donnée à celles des collections du Muséum dont il était chargé. I
trouvait dans les galeries 7500 oiseaux où mammi-
fères, 1l en laissait 27000. On lui livrait à peine 300 animaux dans la ménagerie, il en laissait plus de 900. Il est vrai que cette accumulation de richesses, hors de proportion avec l’espace destiné à les loger, au lieu de lui attirer des remerciments, amenait sur sa tête, comme sur celles de ses collègues, coupables des mêmes fautes, le reproche d'avoir entassé objets sur objets.
Ces plaintes, nous pourrions les adresser à notre confrère M. Roulin, notre savant et zélé bibliothécaire ; lui aussi ne sait où loger ses livres; lui aussi les met sur deux et trois rangs; lui aussi en glisse partout où il trouve un de ces coins inoccupés dont l'accès n’est pas toujours commode. Mais ce n’est pas que nous ayons trop de livres ni surtout que la science en produise trop; c’est que nous n'avons pas assez de place; telle était et telle est encore la situation et l’excuse des professeurs du Muséum ; ce n’est pas la nature qui est trop riche : ce sont eux qui sont trop pauvres.
Les travaux d'histoire naturelle et d'anatomie comparée de M. Isidore Geoffroy embrassent toutes les branches de la science, mais se rapportent plus spécialement, cependant, aux animaux supérieurs dont il était chargé d'enseigner l'histoire. Ils ont trouvé un appréciateur autorisé et consciencieux
ISIDORE GEOFFROY SAINT-HILAIRE. 237 dans notre éminent vice-président, M. de Quatrefages, qui écrivait, 1l y a dix ans, une notice savante et complète sur la vie et les travaux de notre laborieux confrère.
Parmi les œuvres sur lesquelles il appelle l’attention et les regrets, l'ouvrage malheureusement non terminé qui l'occupait au moment de sa mort, l'Histoire générale des règnes organiques, mérite qu’on s'y arrête. C’est le fruit de trente années d’observations et d'études personnelles, ajoutées à celles que la longue carrière de son père lui avait permis de recueillir et de transmettre à son fils. Quatrevingts années de travail de deux grands esprits, qui devaient se résumer dans ces pages inachevées, donnent un prix infini à ce qui nous en est resté.
C'est là que nous trouvons l'expression de leur pensée sur la méthode, sur l'unité de composition des êtres, sur les classifications, sur l’espèce, sur l'hérédité, sur les races et sur l'unité du genre humain. |
Notre confrère, en publiant ce livre dédié à son illustre père, inserivait modestement à la première page ce vers connu :
Même étant fait par moi, cet ouvrage est le tien.
Personne, mieux que lui, n'avait le droit de
prendre le rôle de continuateur et d’interprète des
idées philosophiques de son père. Celui qui veut les connaître et qui désire les apprécier avec exactitude doit lire, en effet, l'œuvre qu'il a consacrée à la mémoire du créateur de la philosophie anatomique, sous le titre de : Vie, Travaux et Doctrine scientifique d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Ce beau volume n’est pas seulement une biographie pleine d'intérêt, mais c’est surtout un lucide exposé des opinions professées par son père ou par ses contemporains sur les points les plus élevés de la science.
L'unité de plan considérée comme ayant présidé à la composition des animaux y joue le rôle prépondérant; elle y est ramenée à ses vraies limites et défendue contre les fausses conséquences qu'on en tirait déjà.
S'il est plus facile d'affirmer que de démontrer qu'un seul plan ait été suivi dans la création de tous les êtres, sans exception, il est incontestable que les animaux, les plantes, les minéraux et même les productions de la chimie offrent de vastes groupes dont toutes les espèces peuvent être rapportées à un même type. L'unité de plan qui préside à la constitution des vertébrés, mise en pleine évidence par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, reparait dans chacun de ces groupes et constitue une loi de la nature.
Mais, loin de considérer cette formule comme
mettant une entrave à la liberté du Créateur ou comme imposant une gêne à sa puissance, l'illustre anatomiste voyait dans la découverte de ce principe nouveau, au profit de la pensée humaine, un pas de plus vers la connaissance de Dieu.
Son fils rappelle avec raison, à ce propos, que Newton, si profondément religieux, après avoir admiré l'unité de plan qui règne dans les cieux; après l'avoir signalée comme démontrant l'intervention de la sagesse et de l'intelligence de l’Étre toujours vivant, en reconnait une nouvelle preuve dans cette autre unité de plan et d'exécution, signe caractéristique de toute beauté, qui s'observe chez les animaux.
Isidore Geoffroy, s’éloignant de quelques naturalistes qui avaient appartenu à l’école de son père, démontre de plus, dans cet ouvrage, que celui-ci n’a jamais mis l’unité de l’homme en doute et qu’il n’a pas considéré le genre humain comme formé de plusieurs espèces qui auraient paru sur la terre en des temps et des lieux différents. Il va plus loin, même, à ce sujet, comme s'il prévoyait que les doctrines de sa famille seraient un jour travesties, et comme s'il voulait protester d’avance contre cette humiliation et cette douleur. Il s'était déjà séparé, dès sa jeunesse, de ces savants qui classent
rl . à É = ÉmES iomme dans le règne animal, en considération de
sa nature physique, sans tenir compte de sa nature morale. Dans ses derniers écrits, notre confrère veut même qu’on fasse de l’homme un seul règne, le règne humain, le soustrayant ainsi à cette étude brutale, qui, ne prenant dans l’homme que ce qui n’est pas l’homme, sa chair périssable et mortelle, ne sait plus comment le distinguer des animaux.
Haller, le premier et presque le seul de son temps, avait compris la faute involontaire commise par Linné, qui, tout en appelant l’homme le sage par excellence, Homo sapiens, ne le plaçait pas moins à la tête du règne des animaux et parmi eux. Il n’ose pas, s’écriait Haller, indigné de cet abus de la classification, il n'ose pas affirmer que l’homme n'est pas un singe et que le singe n’est pas un homme ! Notre confrère se fut mis du côté de Haller etnon de celui de Linné, et il n’eût pas accepté pour l’homme cette origine bestiale dont il convient de laisser la gloire et le profit moral aux écoles de l'Allemagne où elle est en honneur.
En terminant cette étude, arrêtons nos regards sur le tableau que présentait, pendant les grandes Jjoutes scientifiques des années voisines de 1850, l’intérieur de la famille Geoffroy, souvenir historique bien cher à ceux, en petit nombre, qui ont le droit d'en parler comme témoins.
Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, plein de vie et de gloire, appuyé par Goëthe et Ampère, soutenait contre Cuvier au sein de l’Académie des sciences la plus grande discussion philosophique du siècle, tenant en suspens tous les savants de l'Europe et partageant les jeunes talents en deux camps. Appuyé sur une compagne digne de partager,les émotions de son âme élevée, et sur un fils capable de comprendre ses pensées ou de les deviner, sa demeure était embellie par deux jeunes filles, dont l’une devait quitter ce monde avant l'heure, tandis que l’autre, M° Stéphanie, était réservée par la providence pour adoucir les dernières années de son illustre père.
En ce moment, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire venait de s’unir à la fille d’un éminent industriel, Mie Louise Blacque, la grâce même et la plus exquise bonté; jeune femme, dont un statuaire 1llustre a immortalisé les traits délicats et charmants, dont le souvenir aimable et sympathique est demeuré dans tous les cœurs.
C’est dans ce milieu patriarcal, au sein de cette famille justement fière de son chef, vouée au culte de tous les bons sentiments et dès longtemps adoptée par les plus hautes amitiés; c’est dans ce Jardin des plantes, temple de la nature, dont il devait en-
richir lui-même les collections; c’est avec le secours
d’une érudition précoce, favorisée par la possession de la plus précieuse des bibliothèques, que notre confrère Isidore Geoffroy Saint-Hilaire entrait, à la fois, dans la vie du monde et dans celle de la science.
La mort de Cuvier fut le premier coup porté à cet ensemble de conditions où toutes les satisfactions de l'intelligence et toutes les jouissances du cœur se trouvaient réunies. Cuvier tombait dans sa force, en 1832, le jour même où 1l terminait son cours au Collège de France avec un éclat incomparable; sa mort imprévue blessait profondément à la fois le Muséum d'histoire naturelle et l’Académie des sciences. Elle mettait un terme aux savants débats qui s’agitaient entre lui et Geoffroy et qui tenaient l’Europe attentive. Nulle part la perte que la France et la science venaient d’éprouver ne fut plus vivement sentie que dans la famille Geoffroy.
Pour le père, tous les souvenirs de jéunesse, de travail en commun, de nobles émulations, se ravivaient et venaient troubler son âme; condamné désormais à énoncer ses doctrines sans contestation et sans contrôle, il voyait descendre le débat du piédestal élevé où la rivalité de Cuvier l'avait placé: il restait dans la situation d’un athlète prêt à la lutte, qui, ne trouvant pas d'adversaire, laisse tomber dans le vide ses bras découragés. Je l’entends
ISIDORE GEOFFROY SAINT-HILAIRE. 243 encore, s’écriant avec douleur et conviction : Je perds la moitié de moi-même et la meilleure ! Que les partisans des doctrines de Geoffroy ne l’oublient pas, personne n’a mieux Compris, n’a plus sincèrement admiré, n’a plus profondément regretté Cuvier que le chef de leur école !
Pénétré du même sentiment, Isidore Geoffroy, les yeux pleins de larmes, consacrait, le jour même, une des leçons qu'il professait à l’Athénée à glorifier les travaux de Cuvier, à montrer la splendeur de son œuvre, à exalter l’immensité de ses services, à payer la dette de la France et celle de la science sur la tombe à peine fermée qui venait de recueillir les restes du grand homme.
A la hauteur morale où se trouvaient placés Cuvier et les deux Geoffroy, les sentiments exprimés par ces derniers étaient si naturels qu'on pourrait se dispenser de les signaler. Quelques dissidences qui les séparent, les grandes intelligences n’oublient pas qu'elles sont sœurs et se rendent réciproquement justice. Abaisser ce qui s’estélevé par le génie, avilir ce qui s’est ennobli par l'éclat des services, n'appartient qu'aux àmes basses et aux cœurs dépravés.
Cuvier mort, cette lumière puissante éteinte, Geoffroy père n'avait plus de contradicteur; il
n'avait devant lui ni rival à combattre, ni antago-
niste à convaincre. Bientôt, comme si la destinée voulait marquer que ses plus belles découvertes étaient le produit d’une flamme intérieure et non le résultat d’une étude accomplie par l'intermédiaire des sens, sa vue s’affaiblissait, se perdait, et il ne restait en communication avec cette nature, dont il avait été l’un des plus profonds interprètes, que par la magie des souvenirs, et par le tableau qu’une philosophie douce et résignée lui en montrait encore, coloré par sa vive imagination, animé par sa pénétration extraordinaire.
Après avoir perdu ce père vénéré, notre confrère Isidore Geoffroy s’appliquait à en préciser les doctrines, à les développer, à les justifier vis-à-vis des savants désintéressés, à les défendre envers les ennemis qui les attaquaient, à les garantir souvent des excès des amis dangereux qui en exagéraient le sens et la portée, lorsqu'il se vit menacé et frappé dans ses plus chères affections. La compagne de sa vie se débattait au milieu des siens, atteinte d’un mal qui ne pardonne pas, et disparaissait, toujours gracieuse et souriante, comme un de ces purs esprits qui, ayant à peine connu les liens de la matière, abandonneraient le monde sans regret, s'ils ne laissaient après eux des cœurs inconsolables.
Cette séparation était au-dessus des forces de
notre confrère. L'amour de la science, le sentiment
du devoir envers ses enfants et sa mère, son dévouement à la jeunesse qui écoutait ses leçons, son désir d'assurer le succès des fondations dont il s'était fait le promoteur et qui se développaient sous son inspiration, tout lui prescrivait de vivre; mais les heures s'écoulaient glacées et les soirées étaient devenues tristes dans ce sanctuaire plein de souvenirs où la moindre agitation de l’air rappelait le froôlement discret de l'ange du foyer, envolé pour toujours.
Lorsqu'un ami, inquiet, pénétrait dans cet asile et qu'il essayait de soutenir ce pauvre blessé par une conversation d'intérêt général, 11 s'y prêtait d'abord avec résignation et se laissait entrainer par le profond amour du vrai, du bien et du beau, dont il était animé; à la moindre issue, cependant, la douleur reprenait son empire et quelques mots ou même un simple regard avertissait que notre confrère demandait grâce, aspirant à se replier dans son affliction et se reprochant de s’en être distrait. C’est ainsi qu'à peine âgé de cinquante-cinq ans, le ro novembre 1867, il s’éteignait, le cœur brisé, sous les atteintes d'un mal
sans nom.
La vie d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire fut trop courte pour la science, qui avait le droit d'attendre
de lui de grandes œuvres, trop courte pour son digne fils et pour sa fille si chère, M" d’Andecy, à qui il devait encore de nombreuses années de ce bonheur dont ils gardent le plus tendre souvenir, mais assez longue pour laisser dans le cœur de ses confrères, de ses collègues, de ses amis, pour laisser partout ces regrets profonds et durables qu'inspirent le souvenir d’une belle âme et celui de travaux sérieux, heureusement accomplis.
C’est ainsi que la veuve d'Étienne Geoffroy, après avoir connu sa maison pleine d'honneur, de prospérité, de gloire, de science et de joie intime, ayant perdu en quelques années son mari, son fils, deux filles et une bru bien-aimée, demeure seule, dans sa retraite historique respectée par tous les pouvoirs, comme l'un des rares et derniers liens qui nous rattachent à un passé qui s'éloigne. M®° Geoffroy Saint-Hilaire a vu naïitre l’Institut; elle a vécu au milieu des illustrations de l’ancienne Académie des sciences, et elle n’a rien oublié. Son âme ferme a supporté tous les malheurs avec résignation; sa bonté ne s'occupe que des souffrances d'autrui. On dirait, en présence de cette sérénité, que, dépositaire du génie des deux Geoffroy dont elle fut l'épouse et la mère, elle attend pour les rejoindre
dans un monde plus élevé, qu'un de ses arrière-
petits-enfants, se vouant tout entier à la science, ait reçu de ses mains le drapeau qui a si longtemps brillé sur sa demeure, prêt à en porter le poids, comme représentant de sa dynastie et comme héri-
tier de sa race.
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ÉLOGE