‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 2 sur 49 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'homme, dès qu'il sut réfléchir, s'étonna de lui-même, et sentit le besoin de se connaître. Les premiers sages lurent ceux qui s'occupèrent de cette importante étude. Ils voulurent d'abord pénétrer trop avant; de lu tous les rêves de l'antiquité, quand elle espéra lever le voile mystérieux qui cache l'origine et les destinées de l'homme Ses efforts furent plus heureux dans des recherches moins ambitieuses. Sociale, dit-on, ramena le premier la philosophe sur la terre. Il en fit une science usuelle qui s'appliquait a nos besoins et à nos faiblesses ; science d'observation et de raisonnement qui nous prenait tels que nous sommes, pour nous rendre tels que nous devons être et nous étudiait pour nous corriger. Considérée sous ce point de vue, la morale ne peut se trouver que chez les peuples civilises; elle suppose des esprits développés par l'exercice de la réflexion, et des caractères mis en jeu par les rapports de la vie sociale. Aussi la voyons-nous passer de la Grèce dans Rome, lorsque Romevictorieuse fut devenue •sav ante et polie, Mais, depuis la chute de l'empire romain celle sc.ence, il faut l'avouer, resta longtemps ignorée des peuples de l'Europe. Lepédant.sme et la superstition ne sont guère favorables à l'élude rélléchie que l'espril

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En Italie môme, où lo génie des arts fut si précoce, la saine raison tarda longtemps à paraître ; et, pour la trouver en France, il faudrait aller jusqu'aux belles années de Louis le Grand, si Montaigne n'avait paru dès le seizième siècle.

Né d'un père qui admirait la science, sans la juger, sans s'y connaître, et voulait donner à son fds un bien dont il était privé lui-même, il eut, dès le berceau, un précepteur à côté de sa nourrice, et apprit, pour ainsi dire, à bégayer dans la langue latine. Cette première facilité détermina son goût pour la lecture, et le jeta naturellement dans l'étude de l'antiquité, qui présentait à son esprit, avide de savoir, des plaisirs toujours nouveaux, sans le fatiguer par les efforts qu'exige l'intelligence d'un idiome étranger.

Poètes, orateurs, historiens, philosophes, il dévore tout avec une égale ardeur. 11 va de Rome dans la Grèce, qu'il ne connut jamais aussi bien, parce qu'il ne la connut pas dès l'enfance; mais il trouve dans Amyot un interprète agréable, un guide auquel il aime à se confier. Une imagination vive et curieuse lui fait parcourir mille objets; une disposition particulière de son esprit lui fait observer tout ce qui se rapporte à l'homme, ses lois, ses mœurs, ses coutumes, et l'intéresse non-seulement à l'histoire générale, mais, pour ainsi dire, aux anecdotes de l'espèce humaine. Enfin, parvenu à l'âge mûr, il s'amuse à se rappeler tout ce qu'il a vu, senti, pensé, découvert en soi-même ou dans les autres. Il jette ses idées dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, tantôt s'élevant aux plus sublimes spéculations de l'ancienne philosophie, tantôt descendant aux plus simples détails de la vie commune, parlant de tout, se mêlant toujours lui-même à ses discours, et faisant de cette espèce d'égoïsme, si insupportable dans les livres ordinaires, le plus grand charme du <ion.

ÉLOr.E DE MONTAIGNE. 5

L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs, et île réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met à sa disposition tout ce que les hommes

ont pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice même lui fournissent à tout moment des pensées nouvelles. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu'il sait, et, ce qui vaut mieux, il finit par dire ce qu'il croit. Cet homme qui, dans la discussion, cite toutes les autorités, écoute tous les partis, accueille toutes les opinions, lorsqu'enfin il vient à décider, ne consulte plus que lui seul, et donne son avis, non comme bon, mais comme sien. Une telle marche est longue, mais elle est agréable, elle est instructive, elle apprend à douter : et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme. Peut-être aussi, cette manière de composer convenait mieux au caractère de Montaigne, ennemi d'un long travail et d'une application soutenue. Il parle beaucoup de morale, de politique, de littérature; il agite à la fois mille questions ; mais il ne propose jamais un système. Sa réserve tient à sa paresse autant qu'à son jugement. 11 lui en coûterait de poser des principes, de tirer des conséquences, et d'établir, à force de raisonnements, la vérité, ou ce (pie l'un prend pour elle. Cette entreprise lui paraîtrait trop laborieuse, et la justesse de son esprit l'avertit que souvent elle ne serait pas moins inutile que téméraire. 11 aime mieux se borner à ce qu'il voit au moment où il parle, et semble vouloir n'affirmer qu'une chose à la fois. Ce n'est pas le moyen de faire secte ; aussi jamais philosophe n'en fut plus éloigné que Montaigne. 11 dit trop naïvement et le pour et le contre. Au moment où vous croyez tenir sa pensée, vous êtes déconcerté par un changement soudain, qu'au reste il ne prévoyait pas lui-même plus que vous. Une pareille incertitude, qui prouve plus de franchise que de faiblesse, n'aurait pas dû, ce semble, exciter la sévère

indignation de Pascal. Cet inexorable moraliste, si grand par son génie encore au-dessus de ses ouvrages, ne craint pas d'affirmer que Montaigne met toutes choses dans un doute si universel et si général, que l'homme, doutant même s'il doute, son incertitude roule sur elle-même dans un cercle perpétuel et sans repos.

Pascal n'abuse-t-il pas ici de la puissance de son imagination, pour imposer à notre faiblesse par l'énergie de la parole ? Quel est ce fantôme d'incrédulité qu'il prend plaisir à élever lui-même, pour l'écraser aisément sous le poids de son invincible éloquence? Où peut-il donc trouver, dans les aveux d'un philosophe si ingénieux et si modeste, cet incorrigible pyrrhonien, poursuivi par le doute jusque dans son doute même, et changeant de folie, sans pouvoir en guérir? Montaigne n'a jamais douté ni de Dieu ni de la vertu. L'apologie de Raymond de Sébonde renferme la plus éloquente profession de foi sur l'existence de la Divinité; et les orateurs sacrés n'ont jamais peint avec plus de force les tourments du vice, et la joie de la bonne conscience. Du reste, Montaigne trouve dans la nature de l'homme de terribles difficultés et d'inconcevables mystères; il regarde en pitié les erreurs de notre raison, la faiblesse et l'incertitude de notre entendement; il affecte un moment de nous ravaler jusqu'aux bêtes, et Pascal l'approuve alors. Ce sublime contempteur des misères de l'homme triomphe de voir ' la superbe raison froissée par ses propres armes. Il aimerait, dit-il, de tout son cœur le ministre d'une si grande vengeance. Pourquoi donc, ô Pascal, défendiez-vous tout à l'heure à un sage de se défier de cette raison que vous-même reconnaissez si faible et si trompeuse? Voulez-vous maintenant le conduire par l'impuissance de penser à la nécessité de croire, et vous

1 Pensées de Pascal, oh. xi.

Il m. K DE Mn.MAIi.M . 7

seml>le-t-il qu'il soit besoin de lui attache! te flambeau de la raison pouf le précipiter dans là foi?

La métaphysique de Montaigne se réduit donc à un petit nombre de tentés essentielles, qui demandent peu d'efforts potif être saisies. Sur tout le reste il est dans l'ignorance, et il ne s'en fâche pas. Peut-être seulement a-t-il le tort de rapporter avec trop de complaisance les opinions de ceux qui n'ont pas craint d'expliquer tant de choses qu'ils n'entendaient pas mieux que lui. Mais son Incertitude, son incuriosité* se fait-elle sentir dans les principes de sa morale! A-t-il les mêmes doutes lorsqu'il s'agil de nos devoirs? Comme il siérait mal d'employer l'art des rhéteurs avec un écrivain qui s'en est tant moqué, nous avouerons que, si l'on peut disculper sa philosophie d'un pyrrhonisme ahsolu , sa morale tient beaucoup de l'école d'Épicure. Sans doute il voulait. qu'elle fût plus d'usage. Cette philosophie sublime, qui veut changer l'homme au lieu de le régler, en lui présentant pour modèle la perfection désespérante d'une vertu idéale, le dispense trop souvent de la réaliser : la leçon ne parait pas faite pour nous; l'exemple est pris dans une autre nature ; on peut l'admirer, mais chacun trouve en soi le droit de ne pas l'imiter. Si vous voulez qu'on tâche d'atteindre au but, ne le mettez pas hors de la portée commune. Le sage, pour faire monter la foule jusqu'à lui, doit se pencher vers elle. C'est le mouvement naturel de Montaigne. Il vient à nous le premier, en nous montrant les imperfections de son esprit, ses eficurs, ses torts, ses petitesses; mais jamais il n'a rien ri* has ni de criminel À nous révéler ; et ce bonheur ou cette discrétion me paraît plus utile pour le lecteur que la franchise trop peu mesurée de Rousseau. J'apprends dans les

1 Expression de Montaigne.

aveux du premier quelles peuvent être les fautes d'un honnête homme; et si j'apprends à les excuser, en revanche, je m'habitue à ne pas en concevoir d'autres : mais je craindrais, en lisant Rousseau, d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il faut toujours tenir loin de soi, et dont la peinture trop fidèle est plus dangereuse pour le cœur, qu'elle n'est instructive pour la raison.

Montaigne, je l'avoue, ne connaît pas l'art d'anéantir les passions; il réclamerait volontiers, avec La Fontaine, contre cette philosophie rigide qui jait cesser de vivre avant que Von soit mort. 11 aime à vivre, c'est-à-dire, à goûter les plaisirs que permet la nature bien ordonnée. Pour moi, dit-il, faime la vie et la cultive, telle qu'il a 2)lu à Dieu nous l'octroyer. Il croit que c'est le parti de la sagesse , et qu'on serait coupable autant que malheureux de se refuser l'usage des biens que nous avons reçus en partage. On fait tort à ce grand et tout-puissunt donneur de refuser son don, l'annuler et desfigurer. Tout bon, il a fait tout bon. Ces maximes peuvent être rejetées par quelques esprits austères, qui ne conçoivent pas dé vertu sans combat, et jugent du mérite par l'effort. Elles pourraient être dangereuses pour quelques âmes ardentes et passionnées, que leurs désirs emporteraient trop loin, et qui doivent être retenues, parce qu'elles ne savent pas s'arrêter. Mais Montaigne s'adresse à ceux qui, comme lui, éprouvent plutôt les faiblesses que les fureurs des passions; et c'est le grand nombre. Il est le conseiller qui leur convient. 11 ne ies effraie pas sur leurs fautes qui lui paraissent une conséquence de leur nature. Il ne s'indigne pas de cette alternative de bien et de mal, qu'il regarde comme une faiblesse dont il trouve l'explication en lui-même. 11 ne désespère personne, il n'est mécontent ni de lui ni des autres. Ses principes ne sont jamais

sévères : s'ils pouvaient L'être, ses exemples sciaient là pour nous défendre et nous rassurer. 11 ne cherche donc pas à nous faire peur du vice; peut-être ne croit-il pas en avoir le droit; mais il s'efforce de nous séduire à la vertu, qu'il appelle qualité plaisante et gaie. Pour dernier ternie, il nous propose le plaisir, et c'est au bien qu'il nous conduit.

La morale de Montaigne n'est pas sans doute assez parfaite pour des chrétiens : il serait à souhaiter qu'elle servît de guide à tous ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n'est pas fondée sur l'abnégation de soi-même, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres , sans distinction de pays , de mœurs, de croyance religieuse. Elle nous instruit à chérir le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations, nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de la justice et de la vérité. Elle n'est pas héroïque, mais elle n'a rien de faible : souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l'antiquité, par le mépris des choses mortelles, et l'enthousiasme des grandes vérités. Mais bientôt elle nous ramène à la simplicité de la vie commune , nous y fixe par un nouvel attrait, et semble ne nous avoir élevés si haut dans ses théories sublimes , que pour nous réduire avec plus d'avantage à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.

Ces divers principes de conduite ne sont jamais , chez Montaigne, énoncés en leçons : il a trop de haine pour le ton doctoral ; mais c'est le résumé des confidences qu'il laisse échapper en mille endroits. Il nous dit ce qu'il fait, ce qu'il voudrait faire. 11 nous peint ce qu'il appelle sa

10 DISGOUR! El .uÉLANcifcS.

vertu, confessant que c'est bien peu de chose, et que tout l'honneur en appartient à la nature plutôt qu'à lui. On a trouvé de l'orgueil dans cette méthode d'un homme qui rappelle tout à soi, et se fait centre de tout : elle n'est que raisonnable, et porte sur une vérité : tous les hommes se ressemblent au fond. Malgré les différences que met entre eux l'inégalité des talents, des caractères et des conditions, il est, si je puis parler ainsi, un air de famille commun à tous. A mesure qu'on a plus d'esprit , on trouve, dit Pascal, qu'il y a plus d'hommes originaux. N'est-il pas également vrai de dire qu'avec plus d'esprit encore on découvrirait l'homme original, dont tous les hommes ne sont que des nuances et des variétés qui le reproduisent avec diverses altérations, mais ne le dénaturent jamais? Voilà ce que Montaigne a voulu trouver, et ce qu'il ne pouvait chercher qu'en lui-même. C'est ainsi qu'il nous jugeait en s'appréciant, et qu'il faisait notre histoire, en nous racontant la sienne. Mais en même temps qu'il étudie dans lui-même le caractère de l'homme, il étudie dans tous les hommes les modifications sans nombre dont ce caractère est susceptible. De là tant de récits sur tous les peuples du monde, sur leurs religions, leurs lois, leurs usages, leurs préjugés; de là cette immense collection d'anecdotes antiques et modernes sur tous sujets et en tous genres; entreprises hardies, sages conseils, exemples de vices ou de vertus, fautes, erreurs, faiblesses, pensées ou paroles remarquables. De là cette foule sans nombre de figures différentes qui passent tour à tour devant nos yeux, depuis les philosophes d'Athènes jusqu'aux sauvages du Canada. Placé au milieu de ce tableau mouvant, Montaigne voit et entend tous les personnages, les confrontant avec luimême, et se persuadant de plus en plus que la coutume décide presque de tout; qu'il n'y a du reste qu'un petit

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iKimln b de choses assurée! qu'il l'aut croire, quelques ohoses probâblei qu'il faut discuter, beaucoup de choses convenues qu'il faut respa ter pour le bien général.

Mais si le scepticisme de Montaigne, plus modéré que celui de tant d'autres philosophes, ne touche jamais aux principes conservateurs tle l'ordre social, sa raison en a d'autant plus de force pour attaquer les préjuges ridicules on funestes, dont les contemporains étaient infatués; st d'abord n'oublions pas que le siècle de Montaigne était encore le temps de l'astrologie, des sorciers, des faux miracles, et de ces guerres de religion, les plus cruelles de toutes; n'oublions pas que les hommes les plus respectables partageaient les erreurs et la crédulité du vulgaire; et qu'enfin , écrivant plusieurs années après l'auteur des Essais, le judicieux de Thon rapportait, et croyait peutêtre toutes les absurdités merveilleuses qui font rire de pitié dans un siècle éclairé. Combien aimerons-nous alors que Montaigne sache trouver la cause de tant d'erreurs dans notre curiosité et dans notre vanité! S'agit-il d'un fait incroyable? Nous disons ' : comment est-ce que cela se fait'! Et nous découvrons une raison; mais se fait-il! eût été mieux dit. Une fois persuadés, nous croyons que 2 &est ouvrage de charité de persuader les autres, et, pour ce faire, chacun ne craint pas d'ajouter de son invention autant qu'il en voit être nécessaire à son conte, pour suppléer à la résistance et au défaut qu'il pense être en la conception d'autruy. Et c'est ainsi que les sottises s'accréditent et se perpétuent. Il est des sottises qui ne sont que ridicules; il en est d'affreuses. Montaigne se moque des unes, et combat les autres avec les armes de la raison et de l'humanité. 11 plaint ces malheureuses victimes

' Montaigne.

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de la superstition de leurs juges et de la leur, qui s'attribuaient un pouvoir sacrilège sur toute la nature, et ne pouvaient échapper aux flammes du bûcher.

On a beaucoup parlé des paradoxes de Montaigne. Quelques-uns surtout ont reçu de la plume d'un écrivain éloquent une célébrité nouvelle, qui nous oblige d'en rendre à leur véritable auteur ou la gloire ou le blâme. Personne n'ignore que, dans la fameuse question proposée par l'Académie de Dijon, le philosophe genevois, en se déclarant avec une sorte d'animosité le détracteur des sciences et des arts, en affectant de les accuser en son nom, ne fait cependant que répéter les reproches que l'auteur des Essais avait allégués deux siècles avant lui. J'ajouterai qu'en les répétant, il les exagère, et que, vou lant faire un système de ce qui n'est chez son modèle qu'une opinion hasardée par caprice , comme tant d'autres, il s'éloigne beaucoup plus de la vérité, et tombe dans une plus choquante erreur. Il est permis d'être sévère avec Rousseau : la plus rigoureuse censure n'atteindra jamais jusqu'à sa gloire; ses admirateurs même peuvent lui reprocher en général d'outrer les idées qu'il emprunte. Si Montaigne nous dit avec autant de vérité que de bonhomie : Nous avons abandonné nature, et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous menoit si heureusement et si sûrement \ Rousseau ne craint pas de nous redire : Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de V homme. C'est ainsi que l'Emile peut souvent paraître une exagération des idées de Montaigne, sur l'éducation de l'enfance et l'art de former les hommes.

Ce n'est pas que, sur plusieurs points de cet intéressant sujet, Rousseau ne mérite notre reconnaissance, pour avoir renouvelé, avec toutes les séductions de son-talent, des vérités utiles et trop négligées. La nécessité de diriger

avec soin les premières années de l'enfance, de prendre ses inclinations dès le berceau, et de le8 conduire, on plutôt de les laisser aller au bien, sans gène et sans effort, la grande importance de l'éducation physique, les exercices du corps tournant au profit de l'âme, l'art de former la raison en l'accoutumant à se faire des idées plutôt que d'en recevoir, l'inutilité des études qui n'occupent que la mémoire, le secret de faire trouver les choses au lieu de les montrer : tant d'autres idées qui n'en sont pas moins vraies pour être peu suivies, ont heureusement passé des écrits de Montaigne dans l'ouvrage de Rousseau.

Montaigne haïssait le pédantisme : mais il aimait la science, quoiqu'il en ait médit quelquefois. Il convient que c'est un grand ornement et un outil de merveilleux service. Cependant ce qu'il exige avant tout dans un gouverneur, c'est le jugement. Je veux, dit-il, qu'il ait plutôt la tête bien faite que bien pleine. Quand le gouverneur aura formé le jugement de son élève, il peut lui permettre l'élude de toutes les sciences. Notre âme s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit. Ce langage n'est pas celui d'un ennemi des lettres. Et comment Montaigne aurait-il pu se défendre de les aimer! Elles firent l'occupation et le charme de sa vie; elles élevèrent sa raison au-dessus de celle de ses contemporains, qui les étudiaient aussi, mais qui ne savaient pas s'en servir. Elles firent de lui un sage; et, ce qu'il estimait peut-être hien plus, elles en firent un homme heureux.

Telle est l'idée que je me forme de Montaigne, considéré comme philosophe et comme moraliste : jamais d'exagération, jamais de système orgueilleusement chimérique; quelquefois des idées incertaines, parce qu'il y a beaucoup d'incertitude dans l'esprit humain ; toujours une candeur et une bonne foi qui, feraient pardonner l'erreur même.

Quand je me représente ces divers caractères, trop faiblement crayonnés dans un éloge imparfait, et que j'essaie d'embrasser d'une seule vue ce talent si varié, si naturel, cette imagination si vraisemblable et si vive, je suis frappé de plusieurs ressemblances sensibles que j'aperçois entre Montaigne et l'un de nos plus célèbres écrivains , le seul que l'on ne puisse comparer à personne. Je ne sais si je m'abuse : je crains qu'un parallèle ne semble toujours un lieu commun, et qu'un rapprochement de Voltaire et de Montaigne ne soit au moins un paradoxe. Mais en écartant les plus brillantes productions de Voltaire, en ne choisissant qu'une seule partie de sa gloire, ses Mélanges de métaphysique et de morale, ne découvre-t-on pas en effet plusieurs rapports remarquables entre deux hommes si différents ? Des deux côtés , je vois une vaste lecture, une immense variété de souvenirs, et cette même mobilité d'imagination qui passe rapidement sur chaque objet, dans l'impatience de les parcourir tous à la fois. Des deux côtés , je suis étonné de tout le chemin que je fais en quelques instants , et du grand nombre d'idées que je trouve en quelques pages. Tous deux se montrent doués d'une raison supérieure. Montaigne , aussi vif , est cependant plus verbeux , plus diffus; c'est le tort de son siècle : Voltaire, quelquefois moins profond, a toujours plus de justesse et de netteté ; c'est le mérite du sien. Tous deux ont connu les faiblesses et les inconséquences de l'homme ; tous deux rient de l'espèce humaine : et le rire de Voltaire est plus amer : ses railleries plue cruelles. Tous deux cependant respirent l'amour de l'humanité. Celui de Voltaire est plus ardent, plus courageux, plus infatigable. On connaît assez la haine de l'un et de l'autre pour le charlatanisme et l'hypocrisie. Montaigne a mieux su s'arrêter. Voltaire confond trop souvent les objets les plus saints de la véné-

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ration publique avec de vaines superstitions, que l'on doit détruire par le ridicule. Tous deui ont peneé hardiment*

et ont exprimé franchement leurs pensées. La franchise de Voltaire est plus maligne, et celle de Montaigne pins naïve; mais tous deux ont oublié trop souvent ladéoence dans les idées et même dans l'expression; et nous devons lnii m l'aire nn reproche : car le pins grand tort du génie, c'est de faire rougir la pudeur et d'offenser la vertu.

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