PRONONCÉ DANS LA SÉANCE DU 24 DÉCEMBRE
Monsieur ,
Vos amis se rappellent encore le jour, déjà bien éloigné, où, victime des troubles publics, banni de l'Institut et de la France, au moment de partir, vous traciez à la hâte quelques vers pleins d'émotion, sans amertume. C'était une louchante allégorie sur vous-même; c'étaient tout ù la l'ois les incertitudes et la résignation d'un exilé :
De ta tige détachée, Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu? Je n'en sais rien.
L'orage a frappé le chêne Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine, Le zéphyr ou l'aquilon, Depuis ce jour, me promène De la forêt a la plaine, De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène,
Sans me plaindre ou m'effrayer Je vais où va toute chose, Où va la fouille de rose Et la feuille de laurier.
Jamais vous n'aviez été plus heureusement poêle , et mieux inspiré que le jour même où l'Académie vous perdait. Le talent est inamovible, et peut se passer des distinctions littéraires, qui ne sauraient se passer du talent. Reprenez aujourd'hui, Monsieur, par d'unanimes suffrages, une place que l'élection libre vous avait autrefois donnée, et qui dès lors semblait devoir ne vous manquer jamais.
Au prix d'une bien pénible épreuve, vous aurez vu les travaux de votre honorable carrière appréciés deux fois , à des époques diverses, et presque par des générations différentes. Que de vicissitudes dans la fortune et dans la gloire ont rempli ce siècle de trente ans ! Que de changements ont passé sur la littérature et les arts ! Que de révolutions dans les idées ! Que de renommées ont brillé et disparu ! Celle de l'écrivain original que vous remplacez ne sera pas emportée par ce mouvement rapide.
Picard avait retracé les formes éphémères et, pour ainsi dire, les anecdotes accidentelles de la société ; mais, dans un sujet temporaire, il mit un talent durable. Notre scène comique avait produit un grand homme, que Boileau nommait le plus rare génie de son siècle, et dont la gloire, même dans le nôtre, n'est mise en doute par personne. Après lui se succédèrent en France plusieurs talents comiques, spirituels, délicats. Mais cette création d'après nature , cette verve d'invention , cette gaieté philosophique et familière, elle n'était plus. On en retrouvait seulement quelques traits exquis dans les romans et les comédies de Le Sage A la suite de nos troubles civils, lorsque la société commençait à se rétabli] assez eonfu-
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sèment, quelques, jeunes gens s'emparèrent du théâtre comique; l'un facile et gracieux; un autre nerveux el dramatique; un autre qui rappelait par son style le goût et l'élégante pureté de Térence. Picard eut pour lui l'invention, l'activité comique, le succès continuel et popul.iiiv. Comédien et poète, comme Shakspeare et Molière, il renouvela l'exemple de cette puissance théâtrale qui enchante doublement le public, et lui fait aimer dans l'auteur l'homme que chaque soir il voit et il applaudit.
Dans la mobilité de cette époque, dans ces subites transformations du gouvernement et des mœurs, il copiait la société, à mesure qu'elle posait devant lui. Ses pièces ne sont pas seulement l'histoire, mais le journal du temps.
Le mérite suprême de Picard, ce qui permet de prononcer son nom, à demi-voix, après le grand nom de Molière, c'est le naturel, don précieux, rare, inimitable, que l'on cherche, que l'on redemande, et qui, le jour où nous le retrouverons comme le possédait Picard, sera la plus heureuse innovation que l'on ait vue depuis longtemps. Picard ne le cherchait pas ; c'était sa langue : sentiment, idées, expressions, tout lui échappait ainsi, sans qu'il le voulût. On ne remarque pas si son dialogue est spirituel ; il est mieux : il vous fait oublier l'auteur et entendre le personnage avec son parler, son accent, sa voix. L'expression la plus simple lui va si bien, qu'il semble toujours un peu gêné dans les vers. Disons vrai, comme lui : c'est surtout en prose qu'il est excellent poète comique.
Picard devait cette vérité de style à son instinct d'ob-
kteur; il avait lu dans la vie humaine, plus que dans
li- livres. S'il empruntait parfois aux moralistes quelque
vue ancienne sur le cœur humain, il la rajeunissait par
la perspective dramatique. Un jour, un vers d'Horace lui
donna toute une comédie charmante et nouvelle sur la plus vieille des vérités. Jusque-là on avait coutume au théâtre de maintenir les caractères; c'était la règle. 11 imagina de les bouleverser tous, sous le vent de la fortune; et il tira de cette inconstance même la leçon et l'effet dramatique : il fit les Marionnettes, puis les Ricochets. Car souvent une idée heureuse lui servait deux fois. Un passage de La Bruyère lui inspira la Petite Ville ; et, comme son modèle, il avait deviné si juste dans les détails, qu'il fut accusé de satires personnelles par plusieurs petites villes à la fois.
Dans des temps si fertiles en révolutions, Picard ne put cependant s'élever jusqu'à la comédie politique : la liberté manquait toujours au talent. Mais, avec l'énergie d'un honnête homme, il donna plus d'une fois à la comédie morale cette austère franchise qui ne s'arrête pas aux ridicules, et touche à des vices profonds et sérieux. Les tentations frénétiques de la cupidité, l'agiotage spéculant sur l'instabilité sociale, les calculs de la friponnerie cachant et préparant une banqueroute sous la magnificence d'une fête, trouvèrent en lui un accusateur qui devançait le magistrat ; et, en attendant que la justice eût l'appui de la loi , il lui donna celui du talent et de l'opinion, nouveau ressort des États, puissance insaisissable, qui , formée par de libres discussions , devient , dans nos sociétés modernes, la première sauvegarde des droits publics et l'incorruptible mandataire de la vérité.
Après avoir rappelé le caractère moral des écrits de Picard, je ne dirai plus rien de son talent. Pour le juger dignement, pour apprécier cet art ingénieux et savant du poète comique , il faudrait que celui de nos collègues qui nous est rendu en même temps que vous, Monsieur, vous dût précédé , et que le brillant auteur des Deux Gendres, assisàcette place, se fût partagé avecvousl'élogede Picard.
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Srul, Monsieur, vous l'avea loué avec rexpérience du théâtre et la supériorité d'un iront exercé. D'ailleurs les succès de Picard et son heureux génie ne sont contestés par personne. Il n'yapoinl de théories diverses et de systèmes exclusifs sur la comédie, sans doute parce que l'on • ■si indulgenl pour ceux qui nous amusent. Peut-être aussi, la comédie étant par elle-même quelque chose de plus \rai que l'idéal tragique, il a été plus facile de s'accorder -nr la forme, ou plutôt tle les admettre toutes. Ce n'a plus été une question de principes, mais de su. et I" poète comique applaudi des spectateurs a toujours suffisamment classique pour eux. Là surtout, le théâtre change, comme 1rs mœUrs qu'il exprime; et le tableau est variable, pour être Bdêle.
! i - altérations que le l«nips t'ait subir à l'idéal tragique, les rapports délicats entre la vérité simple et la poésie sont plus difficiles à marquer et à saisir. Heureux les talents qui plaisent à plusieurs époques ! L'homme de goût et la foule admireront toujours le génie qui éclate dans le drame majestueux et passionné de nos grands poètes. Si quelque chose de plus libre, répandu dans les esprits, demande aujourd'hui i\>^ beautés nouvelles, la gloire de ces illustres devanciers n'en soutire pas. Innover habilement, ce serait encore suivre leur exemple. Tout grand artiste est novateur ; le seul point, c'est d'innover par la création, et non par les systèmes.
Vous avez, Monsieur, dans vos ouvrages, tenté plus d'une lois, avec succès, et le dernier degré de la terreur tragique, et l'extrême simplicité, trop rare sur notre théâtre. La mâle énergie de votre Varius charma jadis le public et la cour de la Monarchie vieillissante. Les imaginations, ébranlées par Ducis, virent avec effroi le sombre dénoûmenl de vos Vénitiens; et votre tragédie de Guillaume de Nassau, écrite dans la solitude et l'exil,
sans ornements, sans pompe théâtrale, est empreinte de naturel, par le caractère même des vertus qu'elle retrace. Dans Germanicus, vous avez tenté avec hardiesse un de ces grands sujets de l'histoire romaine , que l'éloquence de Tacite avait d'avance élevés jusqu'à la poésie, et où ce grand modèle soutient et désespère l'imitateur.
Après avoir parcouru la difficile carrière frayée par les maîtres immortels de notre scène tragique, vous avez essayé, Monsieur, celle de toutes les formes peétiques, où des souvenirs inimitables doivent le plus intimider le talent : vous avez fait des fables. Dans le pays de La Fontaine , avait-on le droit de faire encore des fables ? Votre exemple en est la preuve. Vous avez trouvé à cueillir dans ce champ moissonné. Là, où nulle comparaison n'est possible, une part d'originalité vous est acquise. Vos fables ont un caractère à vous. Elles sont, j'en conviens, quelque peu satiriques. En les lisant, on ne s'écriera pas à chaque page : Le bonhomme ! mais on dira toujours : l'honnête homme, dont l'àme est généreuse et droite, lors même que son esprit se blesse et s'irrite ! La fable eut, de tout temps, ses hardiesses, et chercha l'allégorie pour voiler l'épigramme. Les vôtres, écrites à des époques bien diverses, dans le bonheur et dans l'adversité, ont, avec un trait commun de malice, des nuances variées par l'imagination et le sentiment. L'invention en est souvent heureuse , le style rapide. Elles vous donnent une place là, où il semble que personne ne pouvait plus en obtenir.
Le même tour d'esprit, la même raison piquante se retrouvent dans vos mélanges de littérature. Ce sont d'ingénieux essais qui ont occupé pour vous l'intervalle de plus sérieux travaux. Car vous avez entrepris la tâche difficile d'écrire l'histoire , et même l'histoire contemporaine. Ici, Monsieur, les souvenirs de votre vie se mêlent
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à ceux de votre talent ; et je n'essaierai ni de les taire, ni de Ifs éluder. Quels contrastes, que d'événements in < ><ligieux entre l'époque où, jeune et poëte, vous suiviez à Milite le vainqueur d'Italie partant pour la conquête d'Egypte, et celle où l'ancien dominateur de l'Europe, mourant captif à Sainte-Hélène, vous léguait un don testamentaire trop fort pour sa succession appauvrie, et inscrivait votre nom sur une page funèbre qui doit la conserver à jamais.
Avant le dernier moment de ce grand drame historique, dont les scènes furent dispersées sur tant de points du monde, votre imagination fortement émue avait essayé de les réunir dans un récit complet et détaillé. Depuis votre retour en France, vous aviez commencé et presque achevé l'histoire de celui qui survivait encore à sa grandeur et à sa chute. Peut-être, dans cet ouvrage, riche de souvenirs et de tableaux, avez-vous été quelquefois l'historiographe du conquérant vaincu ; peut-être avez-vous llatté sa défaite, comme d'autres ont flatté ses triomphes. Mais le souvenir de tant de gloire, même embelli par le talent, ne peut désormais donner ni crainte ni regret à personne. Chaque jour la vérité se dégage des partialités contemporaines, et se réfléchit avec plus d'éclat dans le lointain lumineux de l'histoire. Un nouveau monde social a commencé. La guerre, détournée de l'Occident, pèse sur les extrémités barbares de l'Europe orientale. La France ne gouverne plus les nations par ses décrets et par ses armes; mais elle leur offre encore un grand spectacle dans le laborieux progrès de ses libertés combattues. Jouissons cependant du bonheur de vivre et de penser sous de sages institutions, plus fortes que les passions qui voudraient les détruire ou les altérer.
2fv> DISCOURS ET feÉLARGES.