LA FRANCE NOUVELLE
Je suis la France nouvelle ; La vieille France , avant de descendre au tombeau , Eut cODune vous ses jours d'une gloire éternelle : Puis ma mère mourut; et je porte comme elle Dans une main un glaive, et dans Tautre un flambeau.
D'autres pièces, les n""' 6, 12, 39 et 18 se sont fait remarquer par des traits de talent mêlés aux erreurs de goût. Le n"" 33 a plus longtemps fixé Tattention de l'Académie et partagé les suffrages. Malgré trop de diffusion peut-être , on y reconnaissait Tart habile et l'éclat élégant d'un écrivain qui s'est initié à tous les artifices de l'expression poétique. Cette pièce, qui a le plus approché du prix, sera sans doute publiée; et nous craindrions d'en affaiblir l'effet en ne la citant que par fragments. L'auteur est M. Bignan , souvent couronné dans ces concours, et estimé dans les lettres à plus d'un titre.
Le prix enfin a été remporté par un émule moins exercé , mais dont quelques inspirations ont frappé davantage. Un plan poétique et simple, de la force et même du naturel , quelque chose de nerveux et d'agile qui semble marquer l'élan du jeune athlète fait pour vaincre , un sentiment vrai sous la parure des vers, voilà ce qui, malgré les fautes, a fixé nos suffrages.
L'auteur est M. Boulay-Paty. Plein d'ardeur et d'inexpérience , il mérite cette faveur qui anime le talent , et que le talent justifie. Il va lire lui-même son ouvrage. Vous l'accueillerez pour lui donner la force d'être mieux entendu , car il n'a besoin que de l'être.
RAPPORT
SUR
Messieurs,
L'Académie française , dans les prix nombreux dont elle est dépositaire , ne voit pas seulement une récompense pour le talent, mais une influence qui peut en diriger Tusage au profit des études sérieuses et des utiles travaux. Tel sera, nous Tespérons, le bienfait de la fondation laissée depuis plusieurs années par le baron Gobert, et réservée par l'Académie jusqu'en 1840, comme une sorte de prix décennal pour l'histoire de France. Tel doit être aussi, dans d'autres proportions, le caractère de ces prix annuels fondés par un sage , aux yeux duquel le progrès moral était la première destination des lettres , et l'instruction du peuple la plus noble dette de l'État.
L'Académie accueillera les ouvrages qui touchent à ce but par les voies les plus diverses , une histoire des systèmes philosophiques et un traité d'éducation pratique , un livre de fine observation , de spiritualisme élevé, et un manuel populaire.
346 BISCOURS ET MÉLANGES.
En effet, si, dans les sciences mathématiques, certaines vérités spéculatives , qui ne semblaient d'abord qu'une pure curiosité de Tesprit, se transforment tôt ou tard en applications puissantes , et deviennent utiles de toutes les utilités inconnues que renfermait leur principe , on peut dire aussi qu'il n'est pas en philosophie une vérité fondamentale , quelque abstraite qu'elle soit, qui ne descende insensiblement dans l'usage, et dont le contre-coup n'agisse sur le sort des hommes. Discuter les anciens systèmes de philosophie, dans ce qu'ils ont de pur et de fécond pour les mœurs , dans ce qu'ils ont de faux, et par conséquent de dangereux, chercher le fondement de la certitude morale, c'est-àdire, la loi de l'être intelligent, montrer que le doute absolu est une impuissance universelle , et que la force de l'âme est dans sa conviction , c'est là , pour les jeunes esprits, un noble travail, et pour tous, ime instruction salutaire.
A ce titre, deux volumes d'études philosophiques, par M. Mallet, ont fixé l'attention de l'Académie. En y blâmant quelques jugements trop exclusifs, trop sévères , tels qu'ils échappent à la jeunesse , on estimera l'esprit généreux qui se mêle dans cet ouvrage à la précision des analyses et aux recherches savantes sur la philosophie grecque. M. Mallet appartient à l'enseignement public : les principes de son livre attestent qu'il connaît tous les devoirs de sa mission ; son talent , qu'il les remplit avec succès et avec autorité.
Un autre membre du corps enseignant a offert aux suffrages de l'Académie un travail étendu , sur le sujet depuis longtemps esquissé dans un livre bien court qui semblait avoir tout dit : l'Éducation des filles , par Fénelon. Sous le titre de Conseils aux mères, M. Théry a repris, a développé, a traduit pour notre siècle quel-
ques-unes des vérités admirablement touchées par Tarchevéque de Cambrai. Cette expérience de la famille, cette sagacité du père, à laquelle Fénelon suppléait à force d'âme et de génie , inspire souvent M. Théry, et peut rendre ses conseils utiles, même après ceux d'un si grand maître. Il suffira de le lire avec choix; et luimême jugera, sans doute , qu'il ne peut trop soigneusement revoir les détails d'un livre tel que le sien, où la plus saine instruction doit avoir pour seul ornement la clarté, la justesse et la simplicité. Mais l'Académie a voulu , dès à présent , honorer cet ouvrage , parce que les principes en sont purs , et que , s'il peut gagner pour le goût, il est irréprochable pour la raison et la morale.
Toutefois, Messieurs, en appréciant le but et le talent de MM. Mallet et Théry, ce n'est pas à l'art habile des deux écrivains que l'Académie a réservé la première place dans ce concours. Deux médailles leur sont décernées. Mais pour le prix , un livre moins savant a été préféré , un livre de noble instinct et de réflexions solitaires, plutôt que de recherches et d'études , l'ouvrage d'une mère écrivant sur la vie des femmes , dont elle a modestement suivi tous les degrés , et dont elle a vu de près la plus brillante exception , et la gloire la plus rare , sinon la plus heureuse , dans le génie de madame de Staël , sa compatriote , sa parente et son amie.
Necker, Staël ! ces noms que les discordes politiques, et même les dissentiments littéraires ont livrés si souvent aux contradictions de l'envie , ces noms qui rappellent talent, esprit, liberté, restent naturalisés en France; et l'Académie croit répondre à la pensée du prix fondé pour le Français auteur de Vouvrage le plus utile aux nuBurs, en envoyant, cette année, sa couronne à madame Necker de Saussure, à Genève.
L'ouvrage de madame Necker est , en effet , une des
348 Discouns et mélanges.
plus saines lectures qu'on puisse'^faire. L'esprit de ce livre est à la fois sévère et délicat. On sent , au fond des paroles, une foi sérieuse /la gravité du caractère et celle des habitudes. Mais l'austérité n'est que dans les principes ; la persuasion est dans le langage. Nulle part la vie entière de la femme n'a été plus finement expliquée , et décrite avec une sagacité plus attentive et plus tendre ; nulle part elle n'a été ramenée à une vocation plus haute, sans paradoxes , sans projets ambitieux de transformation sociale , mais par la profonde intelligence de ce qui est conforme à la nature et à la société.
Pourquoi un si bon ouvrage est-il inégal ? Pourquoi ces pages où l'on rencontre des touches si vives et dignes de La Bruyère, ne sont-elles pas exemptes d'incorrection et de langueur? Le livre eût fait plus de bien encore : il serait lu davantage et avec plus d'attrait ; il répandrait plus facilement ces trésors de sages pensées et de généreuses émotions qu'il renferme , et qui ne peuvent s'en échapper vers une âme , sans la rendre meilleure ou plus ferme dans le bien.
Quelques parties du livre de madame Necker auront cette puissance immédiate et salutaire ; ce sont celles où l'auteur, qui est toujours de son siècle , sans être du monde, cherche à définir l'éducation, les soins, la tâche qui conviennent le mieux aux femmes dans notre époque. Tout ce qu'elle dit à cet égard d'ingénieux, de vrai, de touchant, la jette elle-même dans une sorte d'enthousiasme gracieux et pur, qui lui montre les femmes de notre siècle ranimant , si elles le veulent , par l'active charité , la flamme de l'amour céleste , et retrouvant par elle, dans nos jours peu chevaleresques, plus d'empire et de bonheur qu'elles n'en eurent jamais, dans ce moyen âge renommé pour l'éclat et les hommages dont il les avait entourées.
De ce perfectionnement social promis à notre temps , de ces devoirs sérieux et domestiqâes , qui doivent remplacer dans tous les rangs Texquise politesse dh mœurs réservée jadis à un seul , Fattentiop se porte naturellement sur le sort des classes pauvres de la nation, leur assurer plus de bien-être et de lumières , et faire en sorte que , dans cette société égale et libre où beaucoup peuvent s'élever , sauf à tomber vite , nul ne soit condamné sans recours à Tignorance et à la misère , tel est Je problème de nos jours , telle est Tœuvre de politique et d'humanité qui doit se poursuivre sous toutes les formes. Inspirer, par la religion et les mœurs, le goût du travail , faire servir Tinstruction au bon sens , et le bon sens au bonheur de soi-même et des autres , voilà ce qui peut naître de ce vaste enseignement populaire si rapidement propagé sur toute la France , et qui ne l'est pas encore assez.
Mais il faut des livres pour tant de lecteurs nouveaux qui se préparent chaque jour, des livres faits pour eux, appropriés à leur usage , et qui rendent chacun plus habile dans son état, au lieu de l'en dégoûter. La composition de tels ouvrages n'a paru au-dessous d'aucun grand talent, depuis Franklin jusqu'au docteur Chalmers, et à l'orateur anglais lord Brougham. Dans notre pays même , et près de nous , parmi tant de beaux vers échappés à la voix sublime et tendre d'un poëte célèbre, d'un orateur aussi, je n'en réciterais pas de plus admirés et de plus durables que la prière des petits enfants, improvisée par M. de Lamartine pour une école de village.
On ne peut trop souhaiter que les esprits les plus élevés, qui sont presque toujours les esprits les plus justes, ne dédaignent pas cette gloire d'écrire pour l'instruction du peuple. Les vérités de la morale , les prin-
cipes utiles à la société , et jusqu'à ces notions politiques, souvent perverties et ensanglantées par des passions aveugles , peuvent être amenées , pour tout le monde, à une évidence simple et persuasive. On ne saurait trop encourager de semblables essais.
L'Académie a distingué sous ce rapport un petit écrit intitulé Jean le Rond à ses amis les ouvriers, écrit plein d'excellents conseils , et qui a eu le grand mérite de ne pas ennuyer ceux auxquels il s'adresse , et d'être lu par eux. Elle décerne à ce travail utile une médaille de 1 500 fr.; mais elle rappelle qu'il n'y aurait pas de récompense au-dessus de la valeur d'un livre instructif en peu de mots, sévère pour la morale, attachant par la forme, d'un livre judicieux et vrai, qui deviendrait populaire, et qui serait la plus haute instruction des enfants, et le délassement des travailleurs.
En attendant un semblable livre, l'Académie avait proposé des prix particuliers pour les meilleures traductions d'ouvrages de morale. Elle n'excluait de ce concours ni l'antiquité ni la science ; car elle y cherchait un retour vers la haute et sévère littérature.
A ce titre , deux travaux ont mérité son attention ; l'un est la reproduction d'un livre antique et mal connu, les Entretiens d'Épictète, recueillis par le philosophe Arrien, son disciple. Ce livre, qu'on peut lire comme une sorte d'introduction profane à l'Évangile , est le mo- ' numept immortel des efforts que faisait l'esprit humain pour se revendiquer lui-même , et remonter des corruptions de l'empire à la justice et à la vérité. On ne saurait y jeter les yeux sans en aimer mieux son temps et son pays , et sans remercier la Providence du progrès des sociétés modernes. Le livre d'Épictète montre l'élévation solitaire d'une âme dans l'abaissement universel ; i
mais ses vœux les plus hardis sont aujourd'hui des vérités vulgaires.
Ce grand et heureux changement est dû à la religion, aux lettres, aux sciences, à cette triple puissance qui a civilisé l'Europe, et qui transformera l'univers. Aussi, Messieurs, dans nos Jours d'études sévères et positives, de graves esprits, en cultivant avec profondeur les sciences mathématiques et naturelles , n'en remontent pas moins au sentiment religieux , comme à une partie essentielle du développement humain. De constants efforts sont dirigés vers ce but , dans les États de l'Allemagne, en Angleterre et dans l'Amérique du Nord, c'est-à-dire , dans les pays où la pensée est le plus spéculative, et dans ceux où elle est le plus libre.
Il y a quelques années , la Société royale de Londres , ce grand foyer des sciences mathématiques et naturelles, reçut par testament un legs de 200 000 fr., pour un ou plusieurs auteurs qui démontreraient la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu par les œuvres de la création. Le président de la Société royale désigna lui-même, parmi les physiciens, les naturalistes, les géologues de l'Angleterre , huit hommes célèbres qui acceptèrent cette mission d'élever les derniers résultats de la science à la hauteur d'une démonstration nouvelle de la Providence. Ce noble appel donna naissance à un livre du docteur Buckland, le panégyriste, le continuateur, et presque le rival de notre illustre Cuvier.
Il y avait des milliers d'années que la philosophie prouvait, par le spectacle du monde extérieur, l'existence d'une cause intelligente et suprême. Mais ces preuves avaient vieilli devant la science moderne; et parfois aussi , des difficultés nouvelles étaient sorties de cette science même. Par une contradiction singulière, à mesure que la création dévoilée s'agrandissait à nos
yeux, la fui au. Créateur s*était ébranlée dans quelques âmes. Chaque progrès dans l'histoire immémoriale du globe, chaque pas nouveau dans les profondeurs du monde fossile , avait suscité quelque doute. La tâche du docteur Buckland a été de tirer la preuve d'où était venu le doute, de porter la démonstration religieuse aussi loin qu'était allée l'observation, d'atteindre hardiment les dernières limites de la science , de les dépasser en* core , et de retrouver dans cette succession d'ébauches ensevelies qui semblaient le jeu fortuit de la matière , la main et le calcul ^ de Dieu , aussi visiblement empreints que sur- le disque du soleil et dans le spectacle éclatant de l'univers.
Minéralogiste, physicien, géomètre, anatomiste , et, de plus , comme quelques savants français que je vois ici , homme éloquent , le docteur Buckland a suffi à la grandeur de son sujet. Une vive curiosité , un salutaire enthousiasme ont accueilli son ouvrage en Angleterre. Un jeune savant, M. le professeur Doyère , vient de le traduire, en consultant, pour quelques parties de ce travail , deux membres célèbres de l'Institut ; et cette reproduction d'un monument élevé par la science à la morale et à la vérité devait fixer nos suffrages.
L'Académie décerne à M. Thurot, traducteur d'Épictète , une médaille de 3 000 fr. En décernant un prix égal au traducteur du traité de la Géologie et la Minéron logie, dans leurs rapports avec la théologie naturelle, elle l'invite à entreprendre encore des travaux semblables.
L'Académie, en effets propose, de nouveau, par un emploi autorisé de la dotation littéraire de M. de Mon-
, '< En tibi norma poli , et diyœ libEamina molis,
Computus atque Dei.'
Halley carmeu.
tyon , un ou plusieurs prix pour les mieilleures traductions d'ouvrages 'de philosophie morale qui seraient publiés d'ici au l" janvier 1841. Elle n'indiqué aiicun . choix ; mais elle estime que plus d'un*beau monument * de l'antiquité et plus d'une production célèbre des littératures contemporaines s'oâriront à la penséedes hommes studieux que tenterait cette gloire utile et modeste. Elle y voit l'avantage d'attirer le talent, au moins à son début , vers les grands modèles des âges classiques et ver» les productions les plus durables de l'âge actuel.
Par ce même attachement aux traditions littéraires , qu'on lui reproche , et dont elle s'hOBore , TAcadémie propose , pour sujet de son ancien prix d'éloquence à décerner en 1840, l'éloge, ou, si l'on veut, la notice historique de madame de Sévigné, c'est-à-dire, l'analyse et la peinture de ce que l'esprit naturel , l'imagination et le goût ont inspiré de plus original et de plus délicat dans le siècle de la politesse et des lettres. Là reparaîtront tous ces souvenirs dont l'esprit de nos temps modernes s'écarte quelquefois avec raison , mais qu'il ne peut ni négliger ni méconnaître.
Ces souvenirs , Messieurs , nous aimons à les réunir aux illustrations plus récentes de la patrie et au génie nouveau de ses institutions. C'est dans celte pensée que l'Académie avait proposé pour sujet aux candidats du prix de poésie le Musée de Versailles.
Ce concours , dont il me reste à vous parler, a produit beaucoup de pièces de vers, descriptives et lyriques. L'Académie en a surtout distingué quatre , où le talent se montre à degrés inégaux, mais marqués. Ce n'est pas, Messieurs, qu'ailleurs même il ne se rencontre des vers heureux , des >tcai|6. expressifs , et quelque chose desnobles sentinjenta que'- fait naître la pensée royale et vraiment patriotique ()u nouveau Versailles. Mais l'art et
la force manquent souvent ; et il en est de beaucoup de ces pièces de poésie comme de quelques tableaux du musée qu'elles célèbrent : elles ajoutent au nombre , sans ajouter à Téclat du concours.
Toutefois, Messieurs, en songeant à la difficulté d'un sujet si vaste , et rebattu par l'admiration publique , on peut avoir de justes éloges à décerner, avant même d'arriver à la pièce préférée par l'Académie. L'ouvrage n* 3 qui, sous cette épigraphe,
« Athène existe encore , et Rome n'est pas morte , »
a seulement disputé l'honneur d'une mention, respire le plus noble enthousiasme pour nos grands génies littéraires, que l'auteur nomme de préférence parmi les autres héros du musée national. On peut y soupçonner la main d'une femme , à quelques traits purs et délicats sur Jeanne d'Arc , dont la statue rappelle au poète un autre souvenir, ou plutôt un deuil tout récent , celui de la princesse , pleurée sans flatterie , qui , près du trône , fut mieux que la protectrice des arts, qui les cultiva d'in*stinct et par étude , et qui » jeune fille avec un cœur de reine , consacra son ciseau à reproduire , sous des traits d'une douceur héroïque , le plus saint modèle de la pureté virginale et du dévouement à la patrie.
La même allusion touchante se retrouve dans plusieurs pièces du concours, comme si elle appartenait à une pensée commune du pays , autant qu'à l'inspiration du poëte.
Une ode sous le n*» 11 a mérité , pour d'autres beautés de détail , une mention particulière. L'auteur, M. Masse^ lin , qui a pris pour épigraphe deux vers de Virgile, paraît avoir étudié dans les grands maîtres la correction et rélégance.
La pièce qui a le plus approché du prix , enfin , et qui
a fait hésiter les juges, est évidemment l'ouvrage d'un homme de talent, que des études sévères ont conduit ou ramené à la pureté classique , sans que son imagination en ait moins d'éclat et de liberté. La fiction desesvess, qui me rend peut-être partial pour lui , n'est autre que le récit supposé d'un des élèves de nos collèges accueillis et conduits dans les galeries de Versailles par le roi , qui leur a donné ses fils pour camarades et pour rivaux d'études. Le poète, un peu trop habile pour un écolier, décrit avec talent et les siècles qui ne sont plus, et le siècle qui commence ; et il ne manque ni de grâce ni de force , soit qu'il rêve les fêtes enchantées et la cour pompeuse de l'antique Versailles , soit qu'il montre les héros parvenus dans nos guerres de la révolution :
Ces soldats inspirés dont la race est en France.
L'Académie , en appréciant cet ouvrage qui honore le talent de M. Ernest Fouinet , a réservé le prix pour une composition lyrique , dont le mouvement heureux et le tour poétique ont entraîné ses suffrages. L'auteur, madame Louise Colet-Revoil, a pris pour devise un des vers de son poème :
« Versailles , c'est le Panthéon. »
Et elle n'est pas restée trop au-dessous de l'enthousiasme qui lui fait jeter ce cri d'apothéose.
Je n'ai pas à louer ce que le public va juger. L'auteur ne lira pas elle-même son ouvrage, comme le fit avec tant de succès, il y a deux ans, le lauréat de Y Arc de Triomphe. La règle de l'Académie est inflexible : et elle ne permet , dans cette enceinte , que la séduction du talent et l'ascendant gracieux des beaux vers.
RAPPORT
SLR
Messieurs ,
Les prix fondés par un philosophe bienfaisant du dernier siècle pour Tencouragement des bons livres , des livres utiles au progrès moral , devaient recevoir de nos jours une application de plus en plus immédiate , et se lier à tous les efforts que fait maintenant TÉtat pour l'instruction et le bien-être du grand nombre. De même que cette Académie , uniquement destinée dans Torigine à rehausser Téclat des arts de Tesprit, se plaît aussi à la mission nouvelle de rechercher et d'honorer publiquement les plus humbles vertus; ainsi, et dans la même vue , elle décerne volontiers les récompenses du talent aux ouvrages solides et purs qui peuvent le mieux préparer de zélés instituteurs et de salutaires leçons pour les écoles du peuple. Et en cela , sans doute , elle ne croit pas déroger. Il lui semble , au contraire , qu'elle embrasse un des soins les plus graves de l'avenir, et qu'elle contribue pour sa part à un des plus nobles résultats du règne et du temps actuels.
En effet , lorsque , dans cette France où les premiers
rangs dfi la société polie avaient longtemps jeté tant d'éclat , et où le génie des lettres brillait sans cesse à l'horizon, deux hommes d'une infatigable et modeste vertu , Tabbé de La SaBe et le chevalier Paulet , furent touchés profondément de l'ignorance misérable des enfants du peuple , et qu'alors l'un d'eux fonda les écoles des frères , et que l'autre après lui multiplia par l'enseignement mutuel le bienfait des écoles laïques, ils étaient loin d'espérer que cette œuvre tardive s'accroîtrait si rapidement, et que, dans le siècle suivant, chaque commune de France aurait son école à côté de son église. L'opinion même du monde savant était partagée sur cette question. Le paradoxe anti-social vantait la rude ignorance des classes les plus pauvres ; le préjugé politique croyait cette ignorance nécessaire , et ne concevait pas qu'elle fût jamais remplacée par une instruction élémentaire universellement répandue.
Cette transformation, jugée suspecte, inutile, impossible , s'est réalisée cependant, et, ce qui doit augmenter l'étonnement et l'espérance, elle a cheminé assez vite, quoique souvent interrompue , traversée, ralentie par les événements et les passions. L'homme vénérable, assis aujourd'hui parmi nous, qui a tant honoré la tribune nationale et l'enseignement public , disait , il y a plus de vingt ans , dans cette même enceinte , que « la « raison étendant incessamment son empire , avait enfin « relevé l'instruction primaire de l'abaissement où elle a languissait oubliée.... et qu'un jour, en France, il se- <: rait donné à tous de lire la parole de Dieu et la loi du « pays. » Bien des obstacles alors rendaient douteuse et lointaine l'exécution d'un tel vœu. Celui qui le formait cependant , et qui avait à le protéger de son intègre et puissante éloquence, le voit maintenant presque accompli. Dix années seulement, les dix dernières où
356 DtS€O0ll8 ST MiLANGKS.
cette grande œuvre a été suivie sans entrave et sans relâche , ont suffi pour la mener si loin , et pour créer ou vivifier tant d*asiles de l'enfance , tant d'écoles diversement élémentaires , ouvertes au premier âge , à l'adolescence des jeunes apprentis et même au zèle laborieux des adultes. Mais le moment où cette tâche parait si avancée est celui-là même où il faut redoubler d'attention et d'effort , non pas seulement pour hâter le terme de l'entreprise entière , mais pour en affermir, pour en épurer tous les effets , et justifier pleinement la belle prophétie que vous avez applaudie tout à l'heure.
Telle est la pensée qui a dicté l'ouvrage que l'Académie place le premier dans le concours actuel : VEssai de M. Wilm sur l'éducation du peuple. Le titre indique l'intention du livre. Ce qui préoccupe M. Wilm , ce n'est pas l'instruction matérielle , technique , qui n'est qu'un instrument , c'est l'éducation morale , telle que toute créature humaine la mérite et peut la recevoir dans toute condition. L'école n'est pas un atelier de lecture et d'écriture ; c'est le lieu où ces premiers procédés du savoir doivent servir à fixer l'intelligence , à la rendre attentive , docile , pour qu'elle soit plus facilement religieuse et morale, et par là capable de tout bien. A ce point de vue , sans négliger aucun détail pratique, et sans sortir du sujet qu'il agrandit, l'auteur a dû naturellement élever son langage. Pour lui , l'école primaire contient plusieurs degrés d'éducation également essentiels, depuis les exercices qui fortifient et domptent le corps , jusqu'à cette culture délicate qui développe dans l'âme le sentiment du beau. Peut-être ses distinctions à cet égard ne sont-elles pas assez simples, ni ses expressions assez familières; mais qu'importe, si sa théorie en elle-même n'est pas moins applicable que généreuse? Dans cette éducation tour à
RAPPORT $m LIS CONCOURS DR 1843. 35g
tour logique , religieuse, intellectuelle, sociale et même esthétique, comme la nomme Fauteur, ce que verront les appréciateurs équitables, c'est la grande part faite aux devoirs moraux, c'est la scrupuleuse attention à n'instruire que pour rendre meilleur, c'est la gravité passionnée de l'homme d^ bien, qui craindrait de rabaisser par l'humilité des paroles ce qui lui paraît grand, même dans une école de village, et ce qu'il perfectionne avec une sagacité pleine d'ardeur, précisément parce qu'il le croit grand.
Aussi , chaque point du cadre que l'auteur parcourt , il le remplit de notions précises , d'idées utiles , de purs et religieux conseils. Sous des termes nouveaux , et avec une inévitable infériorité , c'est au fond la méthode de saint Augustin , de Gerson et de Fénelon , celle qu'ils proposaient d'employer avec les esprits les plus simples pour les conduire à Dieu par la contemplation de la nature , et à la vertu par la pensée de Dieu. Ce que leur génie faisait avec tant de grâce , l'auteur le prescrit judicieusement pour les écoles populaires ; non qu'il veuille porter trop haut l'enseignement de ces écoles, et nourrir la vanité des élèves par un savoir superficiel : <« Cela est u loin de notre pensée , dit-il ; nous voulons que l'on « cultive leur raison dans l'intérêt même de leur foi et « de leur bonheur. >» C'est vers ce but qu'il tend et qu'il dirige les autres. A ses yeux , les notions que l'enseignement élémentaire peut emprunter aux progrès continus des sciences naturelles doivent surtout servir à la démonstration de la divine Providence , en même temps qu'elles préparent pour les enfants du peuple de nouveaux moyens de travail et d'industrie. Dans cette pensée , l'auteur indique et appelle de ses vœux la composition bien désirable en effet d'un livre de lecture consacré à ceW/e philosophie sensible et populaire dont parlait
360 DISCOURS ET MÉLÀNGBS.
Fénelon, et où les^ merveilles du inonde physique , ex-' posées avec Texactitude de la science , seraient partout liées aux vérités religieuses et morales. C'est Tœuvre que le vertueux Duguet avait essayée dans le xvii* siècle , qu'un savant ecclésiastique du siècle suivant reproduisit avec étendue dans ses dialogues sur le Spectacle de la nature , et que bientôt après , sous le titre à* Études et A' Harmonies de la nature, une imagination paradoxale et charmante vint rajeunir avec tant d'éclat pour les rêveurs et les gens du monde.
C'est un ouvrage analogue, mais plus vraiment instructif et plus court, que M. Wilm demande , non plus pour distraire la mélancolie des oisifs et des heureux , mais pour éclairer l'activité du pauvre en élevant son âme, et pour lui rendre sii vie laborieuse plus douce et plus digne , tout à la fois parla résignation et par l'intelligence. Cet ouvrage , qui manque aux écoles et pour ainsi dire à la civilisation du peuple , est difficile à faire dans une juste proportion de savoir et de simplicité. Celui qui en a si bien senti le besoin et indiqué le plan devrait oser l'entreprendre.
A la partie dogmatique et morale du livre de M. Wilm succèdent des considérations non moins importantes sur ce qui reste à faire pour améliorer le sort des instituteurs, et les rendre de plus en plus dignes de leur mission. Il y a là des vues utiles , déjà présentées par d'autres, et qui devront être bientôt discutées ailleurs ; il y a surtout ce zèle éclairé du bien , cette sollicitude ingénieuse que l'Académie se plaît à honorer, et qui touche ici à tant d'intérêts et de questions délicates renfermées dans ce vaste sujet de l'éducation populaire.
Une seule de ces questions, prise à part et habilement étudiée , a fait naître un autre travail que l'Académie couronne après celui de M. Wilm , et qui n'est pas in-
RAPPORT SUR LIS CONCOURS Dl 1843. 361
#piré par des intentions moins pures. C'est une suite de sages conseils aux instituteurs, et comme un texte préparé pour les Conférences annuelles qu'ils sont invités à former entre eux. L'auteur s'occupe surtont du progrès moral des écoles, et pour cela ce qui lui importe , c'est de fortifier dans les maîtres ce point d'honneur de profession, cette solidarité des consciences qui fait d'un devoir partagé et surveillé par plusieurs une obligation plus forte pour chacun. De touchants souvenirs, retracés* avec naturel, une morale sévère et affectueuse , un accent sincère de religion et de charité rendront cette lecture non moins attachante qu'instructive. L'auteur, M. Salmon, est un magistrat. L'esprit élevé de ses fonctions se marque par le choix même du sujet qu'il traite, et le vif et scrupuleux intérêt qu'il y porte. La magistrature est la protectrice et l'amie de l'enseignement public ; dans l'étude qu'elle fait de la société elle voit les secours et les remèdes qu'on doit attendre du progrès de l'instruction , et l'encouragement éclairé dont cette instructîon aura longtemps besoin.
Au-dessous de ces deux prix, mais dans le même ordre d'application morale, l'Académie a remarqué et honoré d'une récompense une histoire de Gerson, écrite par un homme de savoir et de goût, M. Fouinet, qui seulement a eu le tort de croire que des ornements romanesques pouvaient embellir la réalité d'une semblable vie.
Un autre essai, écrit avec jugement et naturel par mademoiselle Anaïs Martin , pour l'instruction des jeunes personnes , a paru mériter une récompense égale « Hais, pendant que j'épuise ainsi cette série d'ouvrages dirigés vers un but d'enseignement, l'Académie plaçait, avec justice, beaucoup plus haut dans son suffrage, quelques essais où la pureté du sentiment moral reçoit
36t msooons tr nÉLANais.
It vive empreinte du talent poétique, k ce titre , 4le t réservé pour un prix le$ Glan$s de mademoiselle Louise Berlin , touchantes rêveries d'une âme née pour le» arts, et qui en recueille les cpnsolations solitaires, comme elle en peut quelquefois déployer l'éclat et la puis» sance.
L'auteur, le titre de ces vers l'indique assez , croit \€h nir après d'autres, après de riches et hardis moissonneurs, dans le champ de l'imagination moderne. Oui, sans doute I Ce que nous saluâmes avec transport, il y a vingt ans , cette élégie de la religion et de l'amour, qui , dans notre siècle d'àpreté politique, trouvait des accents d'une élévation si calme et d'une si ravissante douceur, et plus tard , cette voix éclatante de l'ode qui , si jeune, a fait vî^rer sur ses tons sonores toutes les impressions de la famille et de la patrie, de la retraite et de la gloire, ne pouvaient être entendues si longtemps près de nous, sans éveiller la poésie dans quelques ftmes, sans avertir quelques talents qui s'ignoraient , sans exciter et sans tromper beaucoup d'espérances. Les Glanes ne seront point placées parmi ces illusions que l'enthousiasme d'une école se fait à lui--méme; une verve durable les anime, parce qu'une réflexion profonde et personneUe les a fait naître ; le langage en est énergique, élevé , rapide, parce qu'il vient de l'àme; et l'imitation a disparu dans la vérité de l'émotion et du talent.
Avec moins de force et de pensées, les poésies de madame Féiicie d*Ayzac , Dame de la maison rivale de Saint^Denis, ont vivement intéressé par la pieuse candeur et la mélodie du langage. Dans ces vers constamment naturels, d'une expression touchante et réservée, l'irréprochable délicatesse du goût est donnée par l'austère pureté des impressions et des images; et l'auteur, justifiant le titre qu'elle a dû prendre en tête de son
RAPPORT SUR LIS CONCOURS Dl 1843. S8S
tivrè, n*a pas un sentiment, pas une parole qui n'y réponde j et qui ne semble inspirée par cet asile de la religion , de la pudeur et de la gloire, dont elle est- une dés gardiennes.
L'Académie , en décernant à ce recueil une première médaille , se platt surtout à honorer la vocation si pure d'un talent heureux. Elle regrette de n'avoir pu couron^ ner, dans une autre femme, l'éclat et Télévatiofl de l'esprit employés non plus sous la forme poétique , mais avec toute la gravité de la dialectique oratoire. On lui avait présenté un travail étendu sur un grave sujet , sur le perfectionnement principal de la société civile dans les âges modernes, le Mariage nu point de vue chrétien. Une éloquence réelle , beaucoup d'idées et une grande noblesse d'âme , voilà ce qui ne pouvait être méconnu dans cet ouvrage. Mais, d'autre part, il était facile d'y relever, dans la méthode et dans le style, des fautes de précipitation et d'inexpérience : la sincérité à le^ fois sévère et naïve , qui partout anime l'auteur, donnait prise à plus d'une objection contre sa prudence ; enfin , le Caractère de controverse , qui se mêle sous sa plume à l'exposition des principes généraux de la morale chrétienne, semblait en altérer parfois, non pas la pureté, mais la douceur. L'Académie , tout en honorant l'auteur d'une médaille à part , a pensé que l'ouvrage ne devait pas âtre maintenu dans le concours , et lui a refusé le succès qu'avec une modération plus persuasive un ta* lent si rare n'aurait pu manquer d'obtenir.
Malgré cette restriction , qu'elle s'est imposée à ellemême, l'Académie a continué d'étendre l'appel généreux de M. de Montyon à des ouvrages de forme et de destination très «diverses , et rapprochés seulement par oe caractère d'utilité qui vient souvent plutôt de l'auteur que du siiyet* A ce titre , un livre d'histoire lui a
364 DISCOURS BT MÉLANGES.
paru digne d'un encouragement spécial : c'est le Tableau politique, religieux et littéraire du midi de la France, depuis les temps les plus reculés. De belles citations et d*beureux souvenirs, empruntés à Tarchéologie chrétienne et à cette poésie provençale, court et brillant prélude de la civilisation moderne, jettent un intérêt particulier sur cet ouvrage «oii l'érudition n'est pas toujours assez précise. .L'auteur, M. Mary-Lafon, se sert avec goûi du moyen âge ; il n'en abuse pas ; et lorsqu'il approche de la lumière des temps modernes., il peint avec chaleur et vérité le progrès de ces belles provinces du Midi', et leur rapide union à la patrie française. L'Académie, sans prétendre^ déterminer le rang de ce livre parmi les travaux historiques de notre temps, décerne une récompense aux sentiments généreux qui l'ont dicté.
Cette dernière pensée nous conduit naturellement, Messieurs , au prix spécial et depuis longtemps inamo vible, dont un noble fondateur afait l'Académie dépositaire. Ce prix, destiné à l'auteur du morceau le plus éloquent sur notre histoire, lui est maintenu chaque année, tant qu'un nouvel ouvrage jugé supérieur ne vient pas le déposséder de sa première couronne. L'Académie, après un mûr examen, n'a pas trouvé matière à changer la décision qu'elle a déjà trois fois renouvelée. Elle ne saurait encore transférer ailleurs la récompense attribuée , après vingt-cinq ans de travaux et quinze ans d'approbation publique , au peintre éloquent de la Conquête d'Angleterre par les Normands, à l'auteur savant et profond des Considérations sur V Histoire de France : elle souhaite seulement que cet esprit toujours brillant et laborieux , que ce talent toujours plus fort que les souffrances du corps achève ce grand travail qu'il a déjà poussé si loin sur V Histoire des communes et du tiers
état français, et que M. Augustin Thierry complète ainsi ses droits non-seulement à Testime , mais à là re«* connaissance du pays. L'Académie n*a pas pensé non plus que les ingénieuses recherches , les narrations précises et piquantes de M. Bazin sur Tépoque de Louis XIU aient mérité de céder la place à des travaux plus récents ; et elle maintient cette seconde couronne, comofe la première.
Après ces mentions si diverses , et ces prix dlmpor^ tance inégale, nous arrivons enfin, Messieurs, à Tancienne institution , au prix originel de l'Académie , à ce prix de poésie , qui , fondé ve^s 1660, par Pelisson, traversa sans bruit le grand siècle de la poésie firançaise , qui plus tard tenta rému]ation de Voltaire au conunen- Cement et à la fin de sa longue vie poétique , et que de nos jours ont disputé parfois avec éclat quelques-uns des juges qui le décernent aujourd'hui.
L'Académie avait proposé pour sujet le monument que la ville.de Paris vient d'élever à Molière avec une sage munificence qui fait de cet hommage une œuvre d'utilité publique et populaire. Ce sujet, sous la main du talent, c'était Molière tout entier, dans sa vie et dans son art, le grand poète, le grand philosophe, je dirai presque le grand honnête homme , puisqu'il s'est représenté lui-même dans le Misanthrope; c'était cet incomparable Molière non moins infaillible dans ses juge- *ments que vigoureux dans ses peintures , ne calomniant pas la vertu comme Aristophane , mais sachant, comme Tlaton et comme Pascal , poursuivre d'une immortelle Taillerie les sophistes corrupteurs , et osant donner , au xviP siècle, dans une comédie profonde, la suite et ^connue le cinquième acte du Gorgias ou des Pravin-- *ciales.
L'admiration d'un tel génie , le contraste de ses souf-
366 DISGOUKS IT MÉLANGB8.
frances et de sa gloire , sa lutte avec les vices de son siècle, son intelligence avec Louis XIY, tant de graa* deurs et d'idées que ce siècle et ce roi nous rappellent, c'était là de quoi sans doute attirer et inspirer le talent. Aussi ce concours a-t-il offert plusieurs essais remarquables par le tour heureux des vers , la fermeté du goût et du style, les vues ingénieuses, et mèmeFin^ térét animé, le pathétique des sentiments et des images.
A ce dernier titre surtout , l'Académie a jugé digne du prix un poème qui porte pour épigraphe quelques mots de La Fontaine, et qui, dès raî)ord, nous place près du lit de Molière expirant , pour reprendre ensuite à traits rapides son humble naissance, sa jeunesse agitée, les épreuves de son àme et les créations de son génie. L'auteur est madame Louise Colet. Dans cet ouvrage, où la forme des vers change plusieurs fois selon le mouvement du récit, une expression élégante et souvent de nobles pensées rendues avec force ont décidé le suffrage des juges.
Deux autres pièces, par une exception très-rare,' ont paru à l'Académie mériter, non pas seulement des mentions, mais des médailles. L'une , de M. Alfred des Essarts, portant la devise poétique d'Horace, Monutnentum (STt perennitis, exprime dans un style nerveux une vive et spirituelle admiration pour Molière, et semble vouloir lui emprunter plus d'un trait de satire , malignement détourné sur notre siècle. C'est aussi, à quelques égards, l'artifice d'une Épitre à Molière^ où M. Bignan, couronné tant de fois par l'Académie , résume dans des vers éner* giques et purs les titres de gloire du grand poète co^ mique , et le fait parler lui^môme sans trop d'invraisemblance.
Deux pièces encore, les numéros ô8 et 41, ont ob-^
RAPPORT SUR LIS CONCOURS Dl 1843. 387
enu de rAcadémie deux mentions publiques, et pourtiient offrir à la critique quelques intéressants détails m d'éloge ou de blâme : mais il est temps de laisser ^rler la poésie , et de vous occuper seulement de Mo- Bère.
368 DISCOURS ET BliUNGES. *
RAPPORT
SUR
Messieurs,
Malgré Tattente et la curiosité plus que littéraire qui s'attachent à un des sujets de prix annoncés pour cette séance, nous devons vous indiquer d'abord les résultats de nos autres concours annuels. Deux fondations dignes de notre temps, deux encouragements destinés , l'un au talent historique , l'autre à l'enseignement moral , sont confiés à l'Académie : elle en doit compte au public ; et , soit qu'elle maintienne une sorte de dotation permanente en faveur du même ouvrage et du même homme, soit qu'elle ait à signaler par ses récompenses quelque production supérieure et récente , il lui est imposé de justifier sa décision devant vous.
Cette fois encore , après un mûr examen , l'Académie renouvelle à M. Thierry, au periitre célèbre de la conquête des Normands, à l'auteur savant et expressif des Considérations et des Eécits sur ïl'histoire de France , la couronne qu'elle lui décernait il y a cinq ans. Sans qu'il soit besoin d'entrer ici dans un d( Jtafl critique, dans une
analyse camparative , et de nommer des ouvrages pour Içs déclarer inférieurs à ceux qui sont en possession du prix, on concevra facilement, par la nature même dé'ce prix, la persistance de nos suffrages. Ce n*est pas, en effet, ainsi l'a recommandé le testateur, un prix des recherches érudites^ mais de talent- et d'art, une palme pour l'éloquence simple et sévère , telle que la veut l'histoire. Or, dans les temps même les plus cultivés, cette peifection heureuse de l'art se rencontre rarement; et tandis que des travaux d'investigation remarquables par la science et la sagacité se succèdent et souvent se modifient l'un l'autre, l'œuvre de l'historien éloquent^ conmie celle du poète , demeure intacte et longtemps sans rivale.
Que M. Thierry conserve donc la distinction, je voudrais dire nationale , qu'une prévoyance généreuse semble avoir préparée pour lui. Comme ce Romain dont parle Pline , il a payé de la perte de la vue l'honneur insigne acquis par ses efforts^; et ni cet honneur qui pei!' mettait le repos, ni la souffrance qui décourage le talent, n'ont diminué son ardeur pour de nouvelles études qu'il rapporte tout entières à notre pays. Sous sa direction habile, déjà se coordonne le recueil des documents relatifs à l'histoire du tiers état en France , vaste et dernier aspect de nos annales naturellement réservé pour l'époque où le tiers état serait devenu la France. L'Académie a pu lire et juger la première partie du discours élevé , méthodique , plein d'idées générales et cependant précises, qui doit ouvrir ce recueil , en éclairer d'avance toutes les parties, en marquer les détours et le terme. Puisse l'auteur trouver aujourd'hui dans l'unique consolation permise à son isolement, dans les marques
* Magnum, sed pro oculis datum. Pline^ Ht. VII.
370 Disoocms ET mIblamgks.
continues d6 la faveur publique , la force de reprendre sa tâche et de travailler encore longtemps pour la France, qui s'intéresse à lui, parce qu'elle s'honore de son nomi
A tous les degrés. Messieurs , les prix de l'Académie sont un engagement conune une récompense. L'honome de goût et de talent nommé après M. Thierry l'a compris ainsi. Il a fortifié , par de courts mais excellents morceaux d'histoire , la réputation durable que lui méritait son tableau du règne de Louis XUL Jeune encore, et maître de ses loisirs , M. Bazin peut entreprendre dé plus grands travaux ; mais ceux qu'il a déjà consacrés à une de nos époques historiques gardent, au jugement de l'Académie , la place qu'elle leur avait décernée; et le second prix , institué par le baron Gobert, est encore cette année inamovible comme le premier.
L'Académie cependant se félicite lorsqu'elle peut éten dre le cercle de ses choix et attirer dans l'arène de ses concours quelque mérite nouveau ou trop peu célébré jusque-là. Il est également précieux pour elle , soit de révéler par le succès un talent ignoré, soit d'être l'interprète, même tardive, de l'estime publique envers des travaux lointains et presque étrangers. C'est ainsi qu'elle a renfermé dans notre littérature , et couronné comme utile aux mqsurs , l'ouvrage de madame Necker- Saussure, de Genève ; c'est ainsi qu'aujourd'hui elle décerne le grand prix Montyon au récent écrit d'un religieux de Fribourg, qui , longtemps occupé de l'éducation de l'enfance, vient de réunir les résultats de son expérience et de ses vues dans un livre qu'il a modestement intitulé : De VEnseigivement régulier de la langue maternelle. A la vérité. Messieurs, ce moine franciscain de Fribourg est le père Girard , déjà connu en Allemagne et en France par un petit nombre d'écrits originaux dans
RAPPORT SUR LB8 CONCOURS DS 1844. S7i
les deux langues, et par l'admirable école qu'il avait formée dans sa ville natale, où la philosophie, la piété, la mode même venaient, il y a vingt-cinq ans , le visiter de tous les points de l'Europe.
Esprit supérieur, et naïf ami de l'enfiince, passant tour à tour de l'enseignement primaire à une chaire de philosophie , unissant à la religion la plus fervente la charité la plus égale , homme de Dieu et de notre siècle , auquel il n'a manqué dans sa longue carrière aucune épreuve, pas même celle des persécutions jalouses que son humilité devait écarter et prévenir, le père Oirard n*est réellement pas un étranger pour nous. Son an* cienne école de Fribourg était avant tout une école fran* çaise. Il y a quelques années , il reçut du roi la croix d'honneur, sur l'heureuse initiative d'un de nos confrères, alors. ministre de l'instruction publique; le livre qu'il vient de publier est écrit dans notre langue avec cette netteté , cette abondance , ce tour vif et simple auquel nous croirons toujours reconnaître un talent Indigène^ et enfin , quoique naturalisé Suisse , l'auteur de ce livre , le père Girard , est Français d'origine.
Quant à rt)uvrage même , il présente et il résout une question pleine d'intérêt, surtout pour un pays qui, comme le nôtre, a noblement entrepris de généraliser l'instruction primaire , et de la rendre accessible et utile à tous.
Un tel principe, en effet, une fois posé, dans quelle mesure et par quelle voie peut-il le mieux se réaliser? Là où la durée de l'enseignement doit être courte et son objet borné , il importe avant tout de bien choisir la méthode ; car de ce choix dépendra l'éducation même. Cette méthode est-elle purement technique, a-t-elle pour but exclusif la lecture, l'écriture, les règles de la grammaire et du calcul , l'enfant du peuple sera peu
, 372 DISGOCBS BT MÉLANGES.
instruit et ne sera point élevé. Une tâche difficile charge sa mémoire sans développer son âme. Un procédé nouveau est mis à sa disposition ; un atelier de pluç lui est ouvert, pour ainsi dire ; mais la trace de cette instruction sera peu profonde , se perdra même quelquefois par défaut d'application et d'exercice ; et elle n'aura point agi sur l'être moral trop souvent absorbé dans la suite par l'assiduité monotone ou la fatigue excessive des travaux du corps. La seule , la véritable école populaire est donc celle où tous les éléments d'étude servent à la culture de l'âme , et où l'enfiEmt s'améliore par les choses qu'il apprend et par la manière dont il les apprend. Cette idée simple et les conséquences qu'elle entraîne dans la pratique, le vertueux instituteur de Fribourg les avait saisies dès le premier âge dans l'exemple de sa propre mère et dans les soins qu'elle donnait à une fimiille de quinze enfants. Il fut dès lors frappé, nous dit-il, de ce qu'il a depuis ingénieusement appelé la méthode maternelle , en voyant conmient la parole est mise sur les lèvres de l'enfant , et comment les pensées et les mots lui arrivent par une leçon instinctive où la mère , en lui nommant les objets sensibles , éveille en lui les idées morales , et lui parle déjà du Dieu qui a fait tout ce qu'elle lui montre. Longtemps après, lorsqu'il fut instruit dans les sciences , et dévoué par la vie religieuse au service de l'humanité, le père Girard se souvint de ces leçons domestiques; il se demanda si ce mode d'enseignement donné par la nature ne devait pas être constamment suivi; et il demeura convaincu que l'étude du langage , qui n'est autre que celle de la pensée même , pouvait devenir le plus complet instrument d'éducation, conmie elle en était le premier.
A la même époque, en Suisse également, un autre instituteur célèbre , Pestalozzi , exagérant une idée de
Locke, voyait dans les mathématiques le -fond de toute instruction, et prétendait se servir de cette science comme de la forme la plus heureuse et la plus sûre pour développer et diriger Tesprit de Tenfance. Le père Girard, qui estimait les innovations ingénieuses et le zèle créateur de Pestalozzi , lui faisait cependant un jour quelques objections sur le principe dominant de sa méthode. « Je « veux , répondait Pestalozzi dans son ardeur d'exacti- « tude , que mes enfants ne croient rien que ce qui « pourra leur être démontré comme deux et deux font « quatre. — En ce cas, reprit doucement le vrai philo- « sopbe, si j'avais trente fils, je ne vous en confierais « pas un , car il vous serait impossible de lui démontrer, « comme deux et deux font quatre , que je suis son père, « et qu'il doit m'aimer. » Pestalozzi , qui avait emprunté de Rousseau , et appliquait heureusement quelques vues utiles sur l'éducation physique de l'enfance, mais qui comprenait aussi toute la force du principe moral , ne discuta pas longtemps, et convint qu'il fallait admettre à l'égal des réalités mathématiques les vérités prouvées par la conscience et sensibles au cœur.
Mais , sur d'autres points , le contradicteur de Pestalozzi avait à combattre une autorité plus grave dont la séduction éloquente , aifaiblie pour nous, dominait encore beaucoup d'imaginations candides ou systématiques de Suisse et d'Allemagne. Même après 1789, et l'expérience formidable qui, dans les années suivantes, avait mis en action certaines idées de Rousseau, ces idées n'avaient pas perdu leur empire. Le paradoxe célèbre développé dans Emile , cette opinion au moins étrange , qui, par respect pour la sublime notion de la Divinité, voudrait en préserver l'enfance, la lui cacher, la lui refhser, de peur qu'elle ne la reçût trop aveuglément, cette théorie contraire à \^ philosophie comme à la nature ,
374 PISGOUBS £T MSLAN6IS.
et 8i hautement démentie par nos lois actuelles , avait gardé des partisans spéculatifs , môme dans les pays où le culte public n'avait matériellement souffert aucune atteinte. On connaît les écoles sans culte un moment essayées en Angleterre par le réformateur Ovt^en. Quelques tentatives d'éducation solitaire furent faites ailleurs dans le môme système. On a pu lire, il y a quelques années, le récit ou plutôt la confession psychologique d'un écrivain S d'un philosophe allemand, que son père avait soumis à Tépreuve conseillée par Tauteur à* Emile. Resté seul, par la perte d'une femme tendrement aimée, ce père , homme savant et contemplatif, avait conduit dans une campagne écartée son flls en bas âge ; et là , ne lui laissant de communication avec personne , il avait cultivé rintelligence de Tenfant par le spectacle des objets naturels placés près de lui et par Tétude des langues, presque sans livres , et en le séquestrant avec soin de toute idée de Dieu. L'enfant avait atteint sa dii^ième année sans avoir lu ni entendu prononcer ce grand nom* Mais alors son esprit trouva ce qu'on lui refusait. Le soleil , qu'il voyait se lever chaque matin , lui parut le bienfaiteur tout-puissant dont il sentait le besoin. Bientôt il prit l'habitude d'aller dès l'aurore au jardin rendre hommage à ce dieu qu'il s'était fait. Son père le surprit un jour, et lui montra son erreur en lui apprenant que toutes les étoiles fixes sont autant de soleils répandus dans l'espace. Mais tel fut alors le mécompte et la tris-* tesse de l'enfant privé de son culte, que le père, vaincu, finit par lui avouer qu'il existait un Dieu , créateur du ciel et de la terre.
La père Girard , Messieurs , avait devancé dès long-* temps cette réfutation expérimentale de la méthode d9
< M. Santrais.
Rapport sur lbs concours de 1844. 375
Rousseau. Dès 1789, dans un plan d'éducation qu'il proposait au gouvernement fédéral de la Suisse , il développait son principe d'enseignement, qui consiste à lier toujours à tout travail de la mémoire et du raisonnement, une leçon religieuse et morale , un sentiment de l'âme. Mais il n'eut occasion d'appliquer ce principe à Tensei* gnement primaire qu'en 1804, après les orages que le contre*-GOup de notre révolution avait fait passer sur la Suisse, et lorsque les autels venaient d'être relevés en France par l'instinct social d'un grand homme*
L'école de Fribourg, qu'il fut appelé à diriger alors, réalisa bientôt le modèle d'une instruction élémentaire , en partie mutuelle , qui , donnant à tous les enfants un caractère commun de rectitude et de pureté, s'élevait avec les dispositions de quelques-uns d'entre eux , et les conduisait jusqu'où les portait leur esprit. Cette méthode , essayée , reprise , perfectionnée pendant une épreuve de dixHieuf ans , est-elle tout entière dans le livre que l'Académie couronne aujourd'hui? Non, sans doute. Le détail, les applications manquent; mais on discerne les principes lumineux du maître, on entend sa voix persuasive, son accent du cœur, qui rappelle quelque chose de Fénelon ou de RoUin , avec une sorte de liberté moderne et de judicieuse hardiesse. Ce que le père Girard veut former surtout, c'est la Justesse d'esprit et la droiture de cœur. Ce qui s'appelle ordinairement du nom d'instruction , la lecture , la grammaire , l'analyse du langage , n'est pour lui qu'une forme , un cadre où il prétend renfermer une à une les principales vérités de la conscience et de la foi , de sorte que l'enseignement élémentaire qu'il donne comprenne toute une éducation religieuse et morale. La règle est posée; il reste à voir, dans la suite de l'ouvrage , par quel art ingénieux et sans effort le maître pourra lier et ramener
toujours les déductions souvent arides de l'enseignement élémentaire à quelque vérité religieuse , à quelque sen— timent du cœur. Que le vertueux vieillard , qui a conçu et pratiqué ce système salutaire d'études , et qui vient d'en tracer l'introduction d'une main si ferme encore , achève de rassembler ses souvenirs, ou plutôt de les publier I II n'est pas d'écrit qui mérite mieux d'être offert à la France , et qui , en répondant à la constitution généreuse de l'enseignement primaire dans notre pays , puisse donner à cet enseignement de plus sages et de plus utiles conseils.
Après cet ouvrage si digne du prix Montyon par le bien qu'il rappelle et par celui qu'il peut inspirer, l'Académie partage des récompenses inégales entre plusieurs écrits de forme très-diverse : un recueil de fables de M. Halévy, où la leçon morale a reçu souvent de la fiction et des vers un tour agréable et piquant; un tableau de mœurs parisiennes, dessiné avec facilité et avec choix par H. Yander-Burch ; un livre de purs et judicieux conseils offert aux ouvriers par M. Egron , et récompensé d'un prix plus élevé que les deux autres ouvrages, comme pouvant faire plus de bien. Nous n'avons pas à discuter ces livres, dont le premier éloge est dans le but qu'ils se proposent. Il nous reste à vous parler du travail que l'Académie avait elle-même présenté à l'émulation des jeunes écrivains ou des hommes de goût et d'expérience que pouvait tenter un sujet difficile.
« A toi, Voltaire, disait un poète anglais du dernier u siècle , à toi de plonger dans l'abtme des âges et d'é- « lever les exploits des héros ; à toi le drame, le drame «< renouvelé ; à toi la muse épique, l'histoire et la poésie.» Ces vers de Thompson , ce libre hommage d'un contemporain étranger, ne s'adressaient qu'à Voltaire au mUieu de sa course, et ne célébraient qu'une moitié de
son prestige et de sa puissance. Il restait encore, cachée dans l'avenir, cette lutte de quarante ans, diverse, infatigable, mêlée de génie et d'erreurs, amenant, par l'indépendance des esprits et la contradiction des idées avec les institutions, une révolution sans limites , d'où devait sortir, à travers les interruptions et les retours , un nouvel ordre social fondé sur la tolérance religieuse , sur l'égalité civile et enfin sur la liberté politique régulièrement affermie, la liberté politique, ce but et cette récompense du progrès des peuples civilisés.
A ce point de vue qui frappe aujourd'hui tous les regards, l'écrivain célèbre, le grand artiste disparait devant le novateur; ou plutôt son art, son talent, son génie ne semblent plus que des intruments qui servaient un besoin de son temps, et une pensée principale par laquelle il était emporté lui-même. Mais lorsque telle a été la mission toute polémique d'un homme de lettres , lorsque , au lieu de channer et d'élever doucement les âmes, il les a troublées par le doute ironique et irritées par la passion , le jugement impartial de la postérité commencera bien tard pour lui. Sa mémoire aura des ennemis, comme il en avait lui-même; et surtout si, dans les écarts de son imagination et l'ardeur de ses controverses , sous l'influence tour à tour augmentée et subie par lui des mœurs de son temps , il a eu le tort de blesser quelques-uns de ces sentiments profonds qui sont la vie morale de l'homme et auxquels la liberté même le ramène , sa gloire , quelque grande qu'elle soit, en souffrira toujours; et il n'obtiendra pas cet éloge complet et paisible que l'humanité décerne à quelques bienfaiteurs irréprochables qu'elle respecte, autantqu'elle les admire.
Parfois , dans la vicissitude des opinions et la réaction des partis et des souvenirs , sa célébrité toujours pré-
i7i DISCOURS BT MÉLANGES.
seote semblera se raninidr avec plus d'éclat encore pdï une sorte de précaution ou de représaille; mais, par cela même , son éloge le plus ingénieux et le plus calme aura toujoifrs quelque chose de militant et de contesté, comme toute sa carrière. Ce n'est pas cependant d'après catte* seule considération que TÀcadémie, s'écartantde la forme ordinaire de ses programmes , a demandé UA DiÉCùurs sur Voltaire, Elle voulait aussi , en appelant la libre discussion , limiter le sujet. Peut^tre un jugement définitif sur Voltaire ne saurait être séparé d'un examen de toute la littérature du xviu" siècle , ni l'examen de cette littérature de l'histoire du temps dont elle était, pour ainsi dire, la puissance publique, dans le déclin de tout le reste. Cela nous ramènerait à la grande question traitée dans cette enceinte, il y a trente ans. Sans la recommencer aujourd'hui, il fallait du moins sortir des formes et du cadre restreint d'un éloge. Le dernier siècle , dans l'ardeur du combat, était disciple des idées de Voltaire et de Rousseau ; le nôtre en est juge. Ce changement de point de vue sans doute ne doit pas inspirer une ingrate sévérité envers ceux qui, même en abusant quelquefois de la liberté de la pensée, fondèrent le droit de s'en servir. Mais cette liberté que nous leur devons en grande partie , il nous sied bien de la conserver tout entière à leur égard ^ et d'apprécier impartialement leurs fautes comme leur génie.
Cette disposition , qui est celle de notre époque , a généralement marqué les ouvrages envoyés à TAcadémie. Le jugement s'y montre libre, sans exagération et sans faiblesse. Dans un seul de ces discours, écrit d'ailleurs avec savoir et verve, la censure, constamment amère, se rapproche des hyperboles outrageuses qu'un spirituel écrivain , l'auteur des Soirées de Saint^Piters"
teiir^> prodiguait à Voltaire, au xyih* siècle, aux parlements, à Bossuet lui-même, et généralement à toutes les innovations postérieures à Grégoire VU. Une telle violence n'est pas un jugement. Le premier prosateur du XXV siècle, dans l'ordre du temps et du génie, le peintre immortel des bienfaits du christianisme sur le monde , M. de Chateaubriand avait su répartir à Voltaire le blâme et l'éloge, le regret et l'admiration, avec une impartialité bien autrement habile et puissante. Cette modération était l'exemple à suivre. Mais il faut qu'elle sorte d'un vif sentiment et d'une étude profonde, qu'elle no «oit pas un calcul , mais une vérité.
Parmi les trois discours qu'a distingués l'Académie, il •n est un où ce mérite est d'autant mieux atteint , que l'auteur, esprit grave et sévère, se tient dans une sorte d'abstraction élevée , et regarde plutôt les lois gêné-* raies de l'humanité que les hommes qui les exéctttent et les faits qui les expriment. Ce discours , qui porte pour épigraphe , Deposuit patentes et exaltavit humi^ les , et qui décrit avec énergie un côté du sujet , n'a point paru en saisir également toutes les parties. Peut-être aussi la pensée forte mais un peu tendue de l'auteur n'a-t-elle pas assez de rapport avec cette pensée si prompte , si naturelle , si brillante dans sa justesse , qu'il fallait partout suivre et juger. L'Académie , en estimant ce travail d'un homme de talent, n'a cru devoir lui accorder que la première mention. Une seconde mention est réservée à un esprit évidemment moins mûri par l'étude. Le discours n* 13» portant pour inscription ^
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin,
est remarquable par des connaissances assez variées ^ une vive intelligence de quelques parties du sujet »
lue expression souvent heureuse, quand Tauteur pense d'après lui-même. Ce jeune auteur, M. Henri Baudrillart , peut s'honorer d'avoir été nommé dans un tel concours.
L'Académie a jugé que le sujet , qui nulle part n'était traité tout entier, avait du moins reçu sa forme la plus ingénieuse , son expression la plus piquante dans le discours inscrit n* 10 , sous cette épigraphe : De omni re. Cette déclaration d'universalité, cette promesse de psfrler de tout , qui passe du sujet au panégyriste , est sans doute un écueil; elle exige une rapidité qu'on peut croire superficielle, et qui le sera quelquefois; elle entraîne des jugements trop nombreux et trop concis pour ne pas donner prise à plus d'une objection; elle ne permet pas d'insister assez sur des restrictions nécessaires ; elle abrège , en généralisant trop l'éloge, comme le reste. Ces difficultés n'ont point échappé sans doute à l'homme de talent, dont l'Académie couronne le spirituel et élégant travail. Il les a vaincues sur quelques points , éludées sur d'autres. Il analyse plus qu'il ne juge; mais nulle part le rôle de Voltaire dans le xviir siècle , jsa tactique de succès et de parti , sa politique de conquérant des esprits n'avait été si vivement décrite , avec tant de nerf et de sagacité. La lecture publique louera mieux que je ne saurais le faire cet ouvrage , où M. Harel montre un goût et un art qui auraient dû depuis longtemps signaler son nom dans les lettres , retard injuste et pénible dont vos suffî^ages voudront le dédommager aujourd'hui.
Avant cette lecture du Discours sur Voltaire, je dois cependant annoncer le nouveau prix d'éloquence proposé par l'Académie ; c'est V éloge de Turgot, de l'homme qui par la raison et la droiture s'éleva presque
au génie, qui porta dans le pouvoir les vues d'un sage et le cœur d*un citoyen ,- qui fut le ministre hardi et fidèle de Louis XVI, le digçe ami de Malesherbes, et un des plus éclairés précurseurs de nos institutions et de nos lois.
3M MSCOCIS tT MÉLAHGCS.
-î^-f^ î l î î î ^ î i 9 . î î l î 9 li 2 t % î iî î î ï îîîiî î
RAPPORT
WBtk.
Messieurs ,
L'Académie avait proposé , pour sujet du prix de poésie, une des merveilles de Tindustrie moderne, cette vitesse accélérée que Leibnitz prévoyait il y a cent ans , lorsque , se complaisant à la pensée des inventions possibles, il promettait que quelque jour un chariot de forme nouvelle fcanchii^ait en douze heures le chemin de Hambourg à la frontière de Hanovre. La prédiction est accomplie ! La distance s'est abrégée , et le temps s'est accru pour l'homme. Célébrer cette découverte, la peindre, en marquer l'intluence, ce n'est pas une œuvre étrangère au talent poétique. La science , dans ses applications populaires, est aujourd'hui et sera dans l'avenir une des sources de l'imagination ; mais cette source est plus féconde que facilement accessible. Une exactitude un peu technique , un enthousiasme déclamatoire sont d'abord à craindre.
L'Académie a reconnu ces défauts dans quelques pièces estimables d'ailleurs; et elle ajourne le prix au-
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quel deux ouvrages réservés lui avaient paru dignes de prétendre. Le premier de ces ouvrages, sous la forme d'un dialogue inégalement soutenu entre un vieillard et un jeune homme , entre la prudence immobile et Taf» deur d*entreprendre , renferme de nobles pensées et des traits heureux qui gagneront à se dégager de quelques longueurs. Une autre pièce, le n° 43, annonce xm goût de facile élégance qui s'enhardira par le travail. D'autres pièces encore pourraient être honorablement citées. L'Académie les retrouvera corrigées et meilleures dans le concours qu'elle maintient pour une nouvelle année.
Sachant bien que des prix sont peu de chose pour susciter la poésie , ce qu'elle demande surtout dans les premiers essais qu'elle encourage , c'est la pureté de la langue et du style , mérite modeste qu'on n'est pas sûr de remplacer quand on le néglige. Elle accueille en même temps toute tentative de nouveauté ou hardie ou sage ; car l'esprit d'innovation peut prendre également ces deux formes ; et, dans une littérature riche de chef^ d'oeuvre et travaillée par des systèmes divers , un effort de retour vers la simplicité n'est pas le moins heureux progrès que puisse rechercher le talent.
C'est à ce point de vue que l'Académie dispose enfin du prix qu'elle avait institué depuis longtemps pour la pièce de théâtre qui réunirait le mieux à l'effet drama-* tique l'intérêt moral, Son suffrage s'est fixé sur une tragédie qui n'a point été mêlée aux luttes orageuses de la scène il y a quelques années, et dont le succès paisible est intervenu à une époque de lassitude et d'armistice entre les théories qui s'étaient disputé le théâtre.
Le sujet de cette tragédie est un des plus vulgairement célèbres dans l'histoire , celui qui sert de ddte à la
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liberté romaine, et qui, rappelé sans cesse par les idées de vertu domestique et de grandeur nationale, a fourni à saint Augustin une méditation contre le suicide , à Leibnitz le texte d'une belle conjecture métaphysique sur la liberté humaine , la liaison des efiets et des causes, et la subordination du mal au bien dans Tordre général du monde, enfin à Shakspeare le premier essai de son génie , avant qu'il eût été touché et saisi par le drame.
Ce sujet , cependant , si dramatique dans l'histoire , avait jusqu'à présent manqué au théâtre. Nulle tentative , digne de mémoire du moins , n'avait porté sur la scène cette tragédie naturelle de la mort de Lucrèce , qui a pour exposition la paix de la famille en contraste avec le trouble de l'État, pour nœud la passion et le caprice poussant au crime, pour dénouement la vertu s'immolant elle-même, par une erreur coupable, au regret de sa pureté innocemment perdue, enfin pour sanction morale une révolution. Un seul homme, éloquent, mais étranger à la poésie , Rousseau, avait» dans les laborieuses ébauches de sa jeunesse , écrit en prose cinq actes assez languissants sur ce grand souvenir que l'art abandonnait comme trop connu pour être rappelé. L'imitation de l'antiquité, d'ailleurs, était devenue moins fréquente , et la curiosité du public , fatiguée des Grecs et des Romains, demandait d'autres noms, de plus récents souvenirs , et la nouveauté dans le choix des sujets comme dans les formes de l'art. Cet abandon de l'antiquité toutefois n'était pas absolu. Ce qui avait surtout lassé le public , c'était la pompe, la solennité trop uniforme que la tragédie moderne avait attachée souvent aux sujets antiques. Reprendre quelques-uns de ces sujets, non comme nobles, mais comme simples, les reproduire avec une grande fidélité de mœurs et de détails
originaux, y placer des physionomies plus expressives que régulières, et au lieu de masques sonores, dés voix naturelles et accentuées, faire enfin la tragédie prosaïque et vraie de l'antiquité , voilà ce qui , de nos jours , devait tenter l'imagination de plus d'un poète et inspirer un nouveau genre d'imitation. Les écueils de ce genre sont, d'après sa nature même, l'excès de licence où il peut tomber, l'excès d'énergie qu'il peut affecter.
L'Académie a pensé que le drame qu'elle couronne , sans échapper tout à fait à ces reproches, offrait, à plusieurs égards , l'application heureuse d'une nouveauté difficile. Le poète a voulu peindre la vie romaine dans la rudesse de ses premiers âges, la pureté du foyer domestique, les rites pieux dont il était entouré , l'alliance et la sauvegarde commune des devoirs privés et des vertus publiques. En môme temps il a hasardé sur la scène tragique un caractère dont le ridicule est apparent, l'héroïsme lointain et caché. Ce caractère se dévoile len« tement, mis en présence tantôt de la vertueuse Lucrèce, à laquelle Brutus se confie comme par pressentiment , tantôt de la coupable Tullie , qu'il déconcerte et qu'il accable , même en ne lui opposant que la faiblesse d'une raison à demi égarée : tant le trouble de l'intelligence , son infirmité , son délire est encore supérieur à cette froide folie dé l'àme qu'on appelle le vice ! Enfin Brutus paraît tout entier au moment où un malheur domestique peut devenir l'affranchissement national; et cette péripétie donnée par l'histoire , mais éloquemment exprimée par le poète , fait succéder au ton familier du drame le pathétique et' la grandeur de la tragédie. Cette variété , ce mélange de tons laisse place sans doute à de graves défauts. Ami du simple et du naturel , faisant effort pour y ramener sa pensée , l'auteur de la nouvelle tragédie prend quelquefois le soin minutieux des
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détails pour la peinture des caractères et des mcBurs. Quelquefois même , à la reproduction exacte des usages antiques , il joint un anachronisme de sentiments et d'i^ dées que ce contraste rend d'autant plus visible. Enfin son langage animé» expressif, est trop souvent travaillé avec incorrection, et négligé, sans être facile. Ce n'est donc pas la pureté classique, Télégance continue qui fait le caractère de cet ouvrage remarquable. II platt, quoique inégal : Tauteur s'écarte fréquemment du vrai qu'il veut rétablir dans Tart ; mais là où il le rencontre , il le rend a.vec une verve heureuse qu'on ne peut oublier, une expression vive et contenue qui convient beaucoup au tbé&tre , parce qu'elle frappe l'esprit sans l'éblouir et sans lui paraître ou trop brillante ou trop inusitée. Servaut à marquer d'une grave empreinte la vérité historiée et la leçon morale , ce style est assez poétique pour un tel sujet , et peut s'approprier heureusement à d'autres traditions romaines. On y sent l'imitation de Cor-* neille, mais sans affectation , sans effort, par la préfé« rence instinctive d'un esprit plus nerveux que cultivé. Que l'auteur mûrisse son talent h la sévère école des historiens anciens! Qu'en cherchant la nouveauté, il sa^e qu'elltt sort moins encore de Theureux choix que de la puissante méditation d'un sujet! £t notre théâtre, agité depuis quinze ans par tant d'essais hardis , s'bono^ rera d'un poëte de plus , et verra se détacher du drame classique une forme moyenne et populaire dont la fidélité plairait au goût de notre siècle , habile h trouver dans l'étude plus attentive du passé une source d'idées nouvelles.
L'Académie, en délibérant sur le prix qu'elle décerne aujourd'hui , a dû comparer et apprécier plusieurs ou* vrages dramatiques plus ou moins rapprochés flu double but indiqué par elle. £lle ne les nomme pas, pour s'abs-
ienird'un mélange de critique et d'éloge qui satisfait rarement, et qui n'est pas aujourd'hui nécessaire. Un drame tragique cependant, Don Sébastien de Portugal, par M. Paul Foucher, a paru demander une mention publique , et comme un gage de l'intérêt qui s'attacherait à des fragments d'épopée chrétienne portés au théâtre par une imagination studieuse et vive. Offrant de grandes inégalités , mais relevé par de fortes intentions et quelques scènes heureuses, ce drame est moins une œuvre complète qu'une espérance. Il montre uiîe voie nouvelle, celle de l'exaltation poétique s'unissant au drame familier dans un sujet moderne.
Cette alliance serait belle à réaliser, et on peut distinguer avec honneur un essai qui tend vers ce modèle par la peinture de l'héroïsme chrétien se mêlant à l'esprit aventureux du xvi* siècle , et par une rêverie de poète mélancolique jetée au milieu de traits d'histoire bien étudiés et vivement rendus. L'Académie, convaincue de l'influence exercée par le théâtre, propose encore un grand prix pour l'œuvre dramatique qui réunirait le mieux à l'effet moral l'ascendant d'Qn succès populaire ; et elle attendra, s'il le faut, plusieurs années que ce programme rempli lui permette de faire un choix adopté par le public; à lui surtout appartient d'encourager la poésie. Des travaux plus sévères, les uns brillant encore d'imagination, les autres seulement utiles, trouvent dans les récompenses que décerne l'Académie un appui qu'on ne saurait rendre trop fréquent.
L'Académie conserve à M. Augustin Thierry le grand prix d'histoire si noblement mérité par l'important travail
t Une concurrence inattendue et sortie du passé a fait briller encore les qualités éminenles de l'ouvrage qui a servi de titre spécial au Jugeaient de l'Académie couronnant M. Thierry. Un grand travail qu'avait encouragé Malesherbes, et que le plus rare
qu*eUe couronna pour la première fois , il y a an ans. Elle maintient également la distinction décernée à M. Bazin , comme auteur de Touvrage d'histoire qui a le plus approché du prix. En se conformant ainsi au vœu littéral du testateur, elle se félicite qu'une fondation , dont il faudra modifier quelque jour le caractère trop exclusif, se soit appliquée dès l'origine à des travaux si dignes d'une exception, et que le jugement nouveau qui pro-. roge en leur faveur les récompenses obtenues, soit encore cette année une justice comparative bien plus qu'un privilège. L'Académie n'a pas cependant méconnu les mérites de quelques-uns des travaux d'histoire qu'elle n'a pu préférer aux deux ouvrages déjà couronnés : elle croit que le mouvement qui jette d'heureux talents dans cette carrière d'études, mérite trop d'être secondé, pour qu'elle ne cherche pas à multiplier les succès et à varier les noms qui les obtiennent. Le prix, ji^qu'à présent inamovible, qu'a fondé le baron Gobert, peut s'accroître de quelque partie d'une autre libéralité , et cette dotation du talent historique se diviser pour offrir des récompenses nouvelles et temporaires. Déjà l'Académie a pris cette voie en plaçant plus d'un livre d'histoire au
mélange d'érudition et de sagacité inspira dans la longue solitude d'un cliâteau de Bretagne à une personne d'un esprit original, a été récemment publié sur le manuscrit complet laissé par elle. Ce livre de M"* Lezardières, par le caractère même des assertions souvent paradoxales, quoique tirées de recherches vastes et précises, par la méthode trop sévère de la composition et la gravité uniforme du style, atteste d'autant mieux tout ce qu'il y a de haute intelligence historique dans les Considérerions de M. Thierry, et en même temps l'art délicat et profond qui , dans les Récits mérovingiens, anime la science par l'imagination, et fait des deux ouvrages réunis, un ensemble plein d'instrucUon et de charme. On étudiera trèsHililement l'ouvrage de M"* Lezardières; on relira toujours celui de M. Thierry.
nombre des ouvrages d'utilité morale. On ne peut séparer, en efifet , de ce qui épure le cœur, ce qui dirige et affermit la raison. La vérité seule est un progrès, et la vérité morale est le premier de tous. Un écrit, où les rapports de la religion et de l'État sont exposés avec justesse , savoir et modération, a paru à l'Académie un sérieux ouvrage de morale. Laissant de côté la polémique contemporaine, elle a vu le fond même du débat, la part inaliénable de la conscience et de la foi, la part imprescriptible du pouvoir civil , qui est aussi un pouvoir spirituel , c'est-à-dire s'appuyant sur les forces morales de la société. Retracer impartialement ce qui a été fait par ce pouvoir, moins pour son extension que pour sa défense , indiquer les sauvegardes et les barrières qu'il a laissées ou retirées au culte, chercher l'intérêt qu'il peut avoir à la liberté d'une Église particulière , et comment il peut s'accommoder aussi de la primauté extérieure d'une Église universelle, c'était là un grave sujet que les jurisconsultes français du xvr siècle avaient traité avec une hardiesse instructive , dont le grand publiciste religieux du xvir, Bossuet, n'a pas répudié l'héritage.
L'ouvrage remarqué par l'Académie ne contient qu'une rapide esquisse des faits et des principes, jusqu'à cette grande œuvre du concordat qui , en demandant à Rome de réinstituer une Église de France , lui rendait en principe plus de pouvoir que la révolution ne lui en avait dté. Là reparut avec le droit la discussion , et bientôt les théories extrêmes à l'appui du pouvoir religieux nouvellement rétabli, près duquel vint se replacer une royauté antique, restaurée comme lui. Mais cette royauté du passé, malgré les changements qu'elle avait essayés sur elle-même, tomba et disparut, tandis que la religion, qui, ne changeant pas, unit le passé à l'avenir, trouva dans le développement même de la liberté
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publique , dans les doctrines que cette liberté proclame et le zèle qu'elle favorise, un accroissement dlûdépeii'dance et d'ascendant moral.
La question que Bossuet avait décidée pour Louis XIV s'est posée de nouveau. Mais si Louis XIV disait : « L'État c'est moi ; » l'État lui-même aujourd'hui ne dit pas : « Je suis souverain absolu. » Son pouvoir a pour contre^ poids ses propres maximes et la liberté de chacun. De là des prétentions renaissantes et excessives auxquelles le défenseur du pouvoir civil oppose les traditions de rhistoire y les souvenirs de la magistrature , le texte des lois, et ce principe du bon sens que le culte de la ma* jorité ne saurait être , dans son action extérieure , plus illimité que ne l'était autrefois un culte unique et exclusif. Concilier le respect de la loi et celui de la cou* science , placer la religion dans l'ordre social et non pas au-dessus, tel est le problème actuel; et c'est pour cela que l'ouvrage de M. Filon, simple, méthodique, sans exagération et sans faiblesse,, mérite la distinction qu'il obtient.
Le mouvement qui porte aujourd'hui les esprits ven les questions religieuses, sous toutes les formes, n'est pas moins attesté par un autre ouvrage admis dans ce concours. En môme temps que Bossuet , défendu contre un zèle plus exigeant que le sien, est invoqué à l'appui du pouvoir civil , saint Augustin , le maître diéri de Bossuet, est cité de toutes parts et curieuse^ ment étudié. On retrace sa vie , on analyse ses opinions et son génie, non plus pour l'instruction du cénobite ou l'inspiration du poète, mais pour bien des lecteurs depuis Paris jusqu'à Alg^. Le xvii* siècle avait cherché dans Augustin des autorités conformes à la foi, des arguments de controverse théologique. Le xviir siMe lui aurait demandé, s'il l'avait lu , de vives peintures et
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de libres confidences. Le nôtre recueillera volontiers dand ses écrits deux grandes choses , la philosophie du christianisme telle que la conçoit un heureux génie longtemps éprouvé par le noviciat de Terreur et le travail du doute, la civilisation chrétienne telle que les mœurs adoucies du culte nouveau , la science et la charité de ses nombreux évéques, la diffusion de ses écoles , la propageaient dans cette Afrique où la dureté et la licence romaines avaient seules modifié d'abord les rites sanguinaires de Carthage et la barbarie de ses sujets dispersés. Ëcrire maintenant une vie d'Augustin , après avoir parcouru la province de Bone , vu de près les peuplades indigènes ^ étudié les inscriptions et les ruines , c'est traiter un sujet devenu national pour nous , c'est travailler sur les antiquités de l'Afrique française , qui ne sera pas moins grande que l'Afrique romaine, et n'aura pas à subir comme elle une invasion des Vandales.
Le sujet que s'est proposé M. Poujoulat nous a donc paru favorable , plus rapproché de nous qu'il ne l'était autrefois, et encore nouveau par les détails, mêlant rbistoire générale à la biographie , et l'intérêt des lettres à toutes deux , offrant la leçon morale d'un grand ca^ ractère qui se dévoue et d'une société en décadence qui se relève et s'améliore par les vertus d'un homme. Dans Augustin, c'était l'homme privé surtout qu'on connaissait et qu'on aimait. Ses Confeêsions étaient en grande partie sa renommée. Eh bien, sa vie publique, sa vie de prêtre , de réformateur de la discipline , de tuteur des faibles , de conseiller des puissants , de pacificateur entre les sectes , de chrétien aimant tous les hommes, et de Romain mourant pour son pays et in^ spirant jusqu'à sa dernière heure la résistance d'Hip^ pone assiégée , cette vie toute en exemples a bien plus
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de grandeur que les séductions et les repentirs de sa jeunesse n'ont d'intérêt romanesque et de mélancolie. Même pour le monde profane, le saint surpasse de beaucoup le pécheur : c'est que, dans son nouveau caractère , dans son caractère de converti et d'évéque , avec l'ardente activité du prosélytisme devenu sa passion dernière , Augustin a gardé des traces nombreuses de sa première disposition spéculative et tendre. Sa charité est encore de l'amour; sa foi orthodoxe une méditation vaste et libre, quoique soumise. Sa sévérité conserve l'empreinte aim(d)le qui s'attachait à ses erreurs ; et sa vie épiscopale, sa vie de sacrifices et de controverses , d'humble abnégation de soi-même et d'autorité impérieuse au nom du dogme, respire encore un charme d'imagination philosophique et d'indulgence que lui ont laissé ses études et ^es souvenirs. C'est ainsi que , rigoureux dans sa doctrine théologique et dans ses prévoyances de la justice divine, il demande ici-bas l'adoucissement des lois humaines et la réforme pénitentiaire du coupable , au lieu d'une punition irréparable. C'est ainsi que , menacé dans sa vie et dans celle de ses prêtres, il n'oppose aux idolâtres furieux, aux dissidents armés, que les conseils de la persuasion et l'amnistie qu'il réclame pour eux. C'est ainsi que, génie brillant, paré de tout le luxe des lettres , il abaisse , il humilie sa parole , pour la faire servir à l'instruction des esprits les plus grossiers, et toucher leur barbarie par sa bonté encore plus que par son éloquence.
Les prédications, les traités , les lettres d'un tel homme étsdent des actions, et des actions puissantes, au milieu de cette société divisée qui cherchait la vérité, la justice et un peu de bonheur. L'historien devait donc suivre Augustin dans la variété de ses écrits, et souvent le traduire. Ces fragments, qui se succèdent comme autant
de discours directs et d'aveux personnels, viennent soutenir et animer le récit. Le grand évêque s'y peint tout entier ; et avec soi il fait connaître son temps et son pays. Tantôt, dans un sermon prêché à Carthage, il ajoute à ses confessions Taveu que lui inspire le lieu témoin de ses faiblesses; tantôt, dans ses discussions contre les Manichéens, il repasse, en le redressant, le long circuit d'erreurs qu'il avait lui-même parcouru; tantôt, dans ses traités de morale et d'éloquence, il peint et les mœurs de l'Église et la puissance de la parole apostolique , et le travail intérieur d'une société qui , après un intervalle de barbarie, sera le commencement du monde moderne.
Et ce n'est pas seulement l'Afrique moderne qui revit dans Augustin ; ses voyages, ses amitiés, les inquiétudes de sa foi le font communiquer sans cesse avec l'Italie , l'Espagne , la Gaule , la Judée ; sa charité s'intéresse à tous les maux ; son autorité surveille toutes les erreurs. Il a dans le monde chrétien des correspondants dignes de lui , saint Jérôme à Bethléem , saint Paulin à Noie ; il a des disciples partout; il recueille des fugitifs de tous les coins du monde; il préside, il dirige les conciles d'Afrique, et les soumet à celui de Rome même saccagée par Alaric. Il est , par son âme et par son génie , le plus grand lien de l'unité chrétienne au v« siècle, et le promoteur de cette unité dans l'avenir. Né dans un siècle de décadence , et lui-même mélange singulier du rhéteur et de l'apôtre, il aura la gloire d'inspirer les plus grands hommes d'un siècle éclairé , et de contribuer à la philosophie de Descartes , à l'éloquence de Bossuet.
Le tableau de cette vie forte et bienfaisante dont les travaux étaient de grandes choses , et les repos même de bonnes œuvres, ne peut lasser un siècle comme le nôtre. L'admiration de l'historien est peut-être, non pas trop vive , mais trop générale et trop arrêtée d'avance.
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Elle semble un article de foi plutôt qu'une libre conviction de l'étude. Quelques-unes des digressions qui s'y mêlent peuvent être contestées. Enfin, si l'auteur fait connaître heureusement , par de fidèles extraits d'Augustin , la société chrétienne d'alors , il est loin <le peindre avec la même exactitude ce qui restait encore de l'ancien monde et de la vie romaine. Mais l'ouvrage entier instruit et attache ; on y entend comme l'écho des premiers siècles du christianisme au milieu des bruits de notre temps. En nous faisant assister aux conciles, aux conférences , à la vie théologique de ces anciennes cités , il nous montre ce que le génie moderne , armé de la religion et des arts , pourra faire de ce pays arraché à la barbarie par la guerre.
L'Académie décerne aux ouvrages que nous venons de caractériser trop faiblement ses deux premières médailles.
D'autres livres offrant soit un mérite général de moralité, soit un objet spécial d'instruction, se sont recommandés à ses suffrages. Un recueil d'observations et de conseils, sous le titre de Morale militaire, a frappé par la fermeté judicieuse du sens* et la simplicité du langage. Que le titre paraisse un cadre plus ou moins exact, il n'importe ; ce que renferme le livre est utile et vrai. Sous une forme très-différente , dans un style ingénieux et pur, l'auteur de Fables nouvelles, M. la Chambeaudie, a mis en action d'excellentes maximes et retracé quelques piquantes peintures de mœurs. Une médaille de 2,000 fr. est décernée à chacun de ces deux ouvrages.
Un travail inspiré par la plus respectable sollicitude, le résultat des recherches de M""* Mallet sur les prisons des femmes, réclamait la plus scrupuleuse attention. L'auteur, uniquement préoccupé de la vérité à dire et du bien à faire , a revu soigneusement son ouvrage, pour
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a'y laisser dans le langage que cette exacte modération qui seule est utile, parce qu'elle persuade. L'expérience même de l'administrateur peut profiter de cet ouvrage ; le eèle de l'humanité s^en aidera ; et tout esprit éclairé doit y ajpprendre quelque chose.
Ddux autres essais d'une forme très-simple , quoique le dernier soit un roman , ont intéressé par le but moral : l'un par M""*" Saunders , sous le titre de Direction ma^ termite de la jeune fille, décrit avec une vérité pleine d'émotioale bienfait d'une influence que la nature in* dique elle-^mâme et que Dieu bénit. Montjouy, de )|u» Boyeldieu d'Auvigny , épisode détaché du long récit des misères sociales, présente l'histoire d'un enîmi qui, malgré l'abandon de ses premières années , remonte du malheur et des délits qu'amène le vice à une activité utile et à un rang honorable dans la société. Les prix décernés à cestteux ouvrages sont , pour les femmes dont le cœur les a dictés , un gage de la bonne action qu'elles ont feite.
k côté de ces essais inspirés à des âmes pures et bien* veillantes par la vue présente du malheur, et aussi par l'habitude de le secourir et par la science acquise de la charité, l'Académie avait encouragé des études plus ex* dusivement littéraires sur quelques monuments célèbres des sciences morales. Deux traductions remarquables répondent à cet appel. L'une fait passer dans notre langue l'ouvrage de Herder sur la poésie sacrée. Ce livre, qui platt et attire d'abord par une heureuse imitation du dialogue platonique , mais qui attache surtout par l'alliance éclatante et rare de l'enthousiasme et de l'érudition, est un livre éloquent quoique diffus, plein de passion et d'idées , et , dans la forme de sa critique , offrant un tour d'imagination heureusement assorti aux beautés orientales qu'il traduit et qu'il commente» L'orh
ginal allemand perd sans doute, dans la version française, un grand charme, l'éclat des fragments versifiés que Herder avait éprits sous l'inspiration des prophètes hébreux. Mais il reste l'accent de son admiration fidèlement répétée. L'autre ouvrage qui a tenté le zèle d'un traducteur habile , est un des derniers boaux monum^ts du génie antique , et l'expression la plus touchante de ce stoïcisme romain qui fut; sous l'empire, la religion des ftmes élevées. C'est le recueil des pensées de Marc-Aurèle, le livre de tui-môme à lui-même, comme il le dit. Dépôt de maximes et de souvenirs tantôt gravés avec une force originale, tantôt jetés avec une négligence elliptique, examen de conscience d'un empereur -et d'un sage, journal rapide des hiéditations d'une grande âme au milieu des accidents de la guerre et des difficultés du pouvoir absolu, ce recufil unique ne saurait être trop lu ; car il a des conseils et des exemples pour toutes les conditions de la vie, et du courage contre tous les malheurs. Mis autrefois en français sous l'inspiration de la reine Christine, plus tard traduit par le savant Dacier, il vient d'être rendu avec une exactitude plus expressive par ua jeune professeur, M. Pierron, déjà distingué dans un de nos concours annuels. L'Académie décerne une médaille de 1,500 fr. au traducteur de Marc-Aurèle, comme à celui de Herder.
Un autre travail , appliqué par M. Hinard avec autant de savoir que de goût à un des monuments les plus curieux du moy^ âge, obtient aussi une médaille de l'Académie. C'est la traduction complète du Romancero espagnol , de cette vive image d'un peuple qui fut graad par la foi et le courage , avant de l'être par l'esprit de découverte et de conquête. Le recueil de ces vieux chants populaires depuis le xi* siècle jusqu'au xv* , est une des plus belles chroniques de nos nations modernes : naïve
iistoire de relii^ioii, de chevalerie et d'amour, poésie ans fiction , comme elle est sans grand poète , mais par da même incontestable et éloquent témoignage des naurs et des sentiments de tout un peuple, dont la lestinée, plusieurs fois glorieuse, se renouvelle aujourl'hui sous les yeux et avec la puissante amitié de la Prance.