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Lettre de l'inspecteur des écoles de Cambrai

l. — Grands moyens. — Attraction administrative.

La lice est ouverte, l'heure a sonné, les vingt jours commencent, jours sans avertissement, sans timbre, sans saisie, jubilé septénaire de la harangue, du colportage et de la liberté.

Ainsi l'entendaient encore les législateurs de 1849, si pleins qu'ils fassent déjà d'un beau zèle réglementaire.

Moins le droit de harangue et quelques petites choses, c'est ce qui subsiste. On ne parle plus au corps électoral, mais on lui écrit ; et, comme il sied à une mère vigilante, l'administration lit par-dessus l'épaule.

Pour les préfets d'ailleurs, les sous-préfets, les maires, les vingt jours commencent quand on veut.

Au moment où les barrières s'abaissent pour tout le monde, il y a des mois que les préfets sont en campagne. Leur prévoyance se mesure à la taille de l'adversaire : j'en sais que l'administration a minés pendant vingt sept mois!

C'est la guerre sourde qu'il n'est donné qu'aux puissants de pouvoir faire. Cela commence par de vagues rumeurs, des demi-mots ; on sent le flot qui se retire. Cela finit par des gendarmes ou des surveillances de police. Dans l'intervalle, on expulse l'ennemi des petits postes d'influence, fonctions gratuites, corvées municipales, sociétés agricoles*, commissions hospilalières, jusqu'au jour où l'orage éclate dans le journal de la préfecture. 3Iais si l'administi'ation peut beaucoup contre ceux qu'elle veut perdre, elle fail plus encore pour ceux qu'elle élève. Longtemps à l'avance, son élu est investi de ses pleins pouvoirs ; il a l'accès des ministres, l'oreille des bureaux, la clef des faveurs; il ne se donne pas une demi-bourse, un bui-eau de tabac, une subvention, qui ne passe par son enti-emise ; on lui renvoie les communes besoigneuses; c'est lui qui reçoit, qui écoute, qui promène les députations du département ; il est la providence visible des paysans grêlés et des anciens militaires.

1. Les Comices agricoles sont dans la dépendance absolue des préfets. M. le préfet de la Haute-Loire a dissous le bureau du comice agricole de Brioude : 1° parce que le comice agricole était devenu « un instrument politique entre les mains de ses dignitaires ; 2" parce qu'il avait organisé, sans l'autorisation de la préfecture, un concours de maréchalcvie ». — ^\. de Flaghac, président du comice, avait brigué, malgré le préfet, une candidature indépendante.

60 ItISC.OlUS KT (ll'lMU.NS.

Le temps venu, le pivIV't W prend par la main, le produit, le présente;. Les toui-nées adminislratives organisées par M. de Pei'signy, sortes de champs de mai de maires et de fonctionnaires, sont tout à fait propres à cet usage. Les maires sont convoqués, poui- alfaires communales, à la sous-préfecture: c'est délections ([u'on leur parle. Les deux choses, il est vrai, se ressemblent, par le temps qui court.

En général, c'est l'époque des conseils de revision qui est choisie pour cette propagande ambulante. Les maires de canton y tiennent cour plénière. La matière électorale aussi y abonde : conscrits et parents des conscrits, tous électeurs ou qui vont l'être. Au besoin, on les harangue. De canton en canton, le carrosse administratif s'arrête et M. le préfet parle aux paysans. Il leur parle beaucoup de leur commune, de lui-même et de l'Empereur, un peu du candidat. Le hasard a placé celui-ci dans la voiture. Mais sans l'habit lamé d'argent et sans la faconde (dont un préfet ne peut se passer, mais qui est le superflu du député recommandé), que faire en ce forum de village ' ? Heureuse sinécure ! Allocutions, bulletins, circulaires, — le tout sans frais, — c'est l'affaire de la préfecture. Il faut, pour quitter un oreiller si commode, être un novice brûlant de se répandre, un Mondor qui se plaît aux largesses, ou se prendre de paniques invraiseml)lables. Beaucoup ont l'esprit de laisser faire, sans bouger presque et sans mot dire ^

Il en est d'ailleurs dont le nom seul est un éblouissement et une victoire. Non pas précisément les grands noms historiques, mais les noms de hautes fonctions et de grand crédit. On ne lutte pas avec un chambellan. Le chef du cabinet du ministre de l'intérieur sera toujours, quoi qu'on fasse, une planète électorale sans seconde. Un gouverneur du Crédit foncier, ce préleur-né des communes, parcourant les communes, y montrant ce. qu'il peut faire, a des attraits irrésistibles. Ceux-ci, enfin, qui font à eux trois une dynastie de millionnaires, s'avancent, semant l'or et les promesses, au milieu des populations prosternées : ce sont les candidats (hi veau d'or.

1. Dans la llaute-Saôiu', M. lo prrfot prr'suiitait aux populations l'honorable M. Latour-Dumoulin; le candidat ne parlait pas, mais les paysans, après avoir entendu le préfet, s'en allaient en disant : » C'est celui-ci qu'on devrait noniiiior dr^inUé. »

La molécule éleclorale, c'est la commune, bien plus que lélecteur. Mais la science tle la commune, qui la possède? qui lit dans les faiblesses de son âme, dans les rêves de son budget? Qui sait où les chemins vicinaux la gênent, où les communaux la tourmentent? sinon celui qui l'autorise et la conseille, la subventionne et la morigène; ce tuteur, ce comptable, ce magistrat, celle providence qui réside à la préfecture?

La commune n'est qu'un paysan collectif, végétant dans la pauvreté et la dépendance. Ceux qui, voulant briser d'anciennes résistances, ont émietté le pays, oublièrent qu'aux êtres moraux comme aux corps animés, il faut de l'air pour respirer, de la place pour vivre. Les petites communes (et elles sont innombrables) sont demeurées de vrais enfants; grandes ou petites d'ailleurs, aux yeux de la loi, toute commune est une mineure. Les plus mineures, comme chacun sait, ce sont les deux plus grandes. Procès, travaux, revenus, voirie, A^aine pâture, tout se règle au chef-lieu, voire au ministère. La plupart n'ayant ni octroi, ni marchés, ni péages, vivent des aumônes du département ou du Trésor : toute commune est une mendiante.

On le voit bien, hélas ! en temps d'élections. Le tentateur n'a pas besoin de faire luire à leurs yeux les royaumes de la terre ; un bout de chemin, une passerelle, une fontaine, un clocher sur l'église du village comblent les rêves des pauvres gens. Par une heureuse coïncidence, le bienfait a coutume de tomber la veille du vole. Tous les six ans, reviennent ces jours de grâce, où l'administration est toute à tous, aussi prodigue de ses largesses qu'un prince en joie d'avènement. Ces madrés villageois le savent, et d'un air naïf, i's font leurs conditions. « Si nous pouvions acheter la Gravelière, quel bon chemin on en ferait! » — Mais la Gravelière vaut 500 francs, — c'est un prix — et la commune n'a que 100 francs dans sa caisse. — Patience ! voici le 30 mai; brûlez un cierge à l'opposition. On affiche une dépêche de Grenoble, le préfet donnera 300 francs. « Espérant que les habitants apprécieront cette marque de sollicitude et auront à cœur d'y répondre en manifestant demalnleAXY profond attachement pour le gouvernement de l'Empereur. » Ainsi doit parler un préfet; les maires, bonnes gens, y mettent moins de façon :

« Le Gouvernement, par l'entremise de M. Latour-Dumoulin,

vient (l'accorder 400 IVaiics i)Oui- les pauvres de la commune : on espère que les pauvi-es voteront tous, par reconnaissance, pour M. Latour-Dumoulin. »

« Le maire d'Oberentzen fait savoir à ses concitoyens qu'il est à désirer que M. Gros soit élu comme député, parce que personne ne peut faire autant pour la commune que M. Gros, qui seul est proposé pai- le Gouvernement . Si le Gouvernement est appelé à venir en aide à la commune, pour la nouvelle maison d'école, il faut que la commune prouve par cette élection ([u'clle est digne de l'assistance du Gouvernement. » Et le maire de Soulaines: « .... Observant aux habitants qu'il est grandement dans leurs intérêts de 7-emp(ir fididement les intentions de M. le préfet, qui jusqu'à ce jour nous a favorisés dans nos entreprises, parles fonds du Gouvernement qu'il a accordés; lâchons de continuer à conserver sa bonne intelligence, afin qu'il nous vienne encore en aide pour terminer la confection de nos routes, n'ayant pas les moyens par nous-mêmes d'en venir à bout... )'

Voilà la logique du village, tudesque, picarde ou gasconne, du nord au sud, partout la même, logique de l'instinct, politique des besoins, des intérêts, des convoitises. — Avec elle, je le sais, il faut bien que tout le monde compte — un Gouvernement plus que personne au monde. Nous ne faisons pas ce rêve de collège, de paysans épris du régime parlementaire, goûtant la presse parisienne, suivant du bout du sillon les jeux de la diplomatie, prêts enfin à se faire tuer, comme les héros de nos faubourgs, sur le corps d'une charte quelconque ! La politique de l'homme des champs sera bien longtemps encore locale, étroite, intéressée, timide, et c'est pour cela que le suffrage universel, dont le passeport est seul révolutionnaire, n'est au fond qu'un instrument conservateur. Que la centralisalion répande donc sur ces masses trop dédaignées ses lumières, ses secours, ses faveurs, et qu'au jour où elle vient devant ses juges, elle demande qu'on tienne compte de ce qu'elle a fait pour leur bien-être! Mais pourquoi dépenser en huit jours six ans de bienfaits capitalisés? Pourquoi tolérer qu'il paraisse, dans un journal de préfecture, des mentions comme celle-ci :

« M. Calvel-Uogniat ayant signalé à Son Exe. M. le ministre de rinlérieur le relard qu'éprouve dans les arrondissements de

Milhau et de Saint-AnVique l'achèvement des chemins classés de moyenne communication, Son Excellence a daigné mettre à la disposition personnelle de l'honorable député la somme de 7 000 francs, qti'il vient de répartù' de la manière suivante sur l'avis de MM. les sous-préfets des deux arrondissements. Le don de cette somme est un acte de libéralité de Son Excellence M. le mini.st?-e envers M. Calvet-Rogniat ^ « Comment l'indulgence ministérielle a-t-elle pu couvrir l'auteur de cette affiche, qui a fait le tour du monde ?

Empire Français.

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