‹ Discours et panegyriques (volume 2)Chapitre 79 sur 84 · LE MISERERE DE LA FRANGE · texte numérisé non relu

LE MISERERE DE LA FRANGE

L'Assemblée nationale, par un acte solennel qui apparaît comme un éclair de foi et d'honneur au sein de nos.ténèbres, vient de demander des «prières publiques pour supplier Dieu d'apaiser nos guerres civiles et de mettre un terme aux maux qui nous affligent » .

La prière qui nous est demandée, la prière qui va monter vers Dieu de tous les points de la France, ah ! ce n'est pas le Te Deum de la victoire que nous avions espérée, ce n'est pas le chant joyeux du triomphe, c'est la supplication du faible, c'est le sanglot de la douleur et de l'angoisse, c'est le cri des vaincus. Disons donc, non pas seulement dans l'enceinte de nos temples, mais dans le secret de nos demeures désolées, disons l'àme en deuil, le cœur brisé, et pourtant avec confiance et espoir, disons puisqu'il le faut, disons le Miserere de la France :

i. Nous avions publié le commentaire do ce chant sublime de la pénitence et di' l'amour en i87i, lorsque l'Assemblée nationale prescrivit des prières pour le salut de notre patrie infortunée. nous le publions de nouveau.

Le Miserere est bien la prière que la France coupable et repentante doil adresser au cœur adorable de Jésus.

Puissions-nous tous reconnaître dans les accents du roi pénitent l'expression de notre repentir : Puisse ce commentaire, malgré son imperfection, faire comprendre à la fille aînée de l'Eglise, à cette grande ci chère nation ses fautes cl sa mission providentielle! Puisse-t-il contribuer à ramener les ."nues troublées et hésitantes sur les chemins bénis de la miséricorde ei de l'espérance !

Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi dan* votre grande miséricorde.

Ayez pitié de moi, parce que vous êtes le seul bon, le seul puissant, le seul miséricordieux.

Ayez pitié de moi, puisque l'ennemi triomphant a été sans entrailles; ayez pitié de moi, puisque l'Europe égoïste et avilie a vu sans émotion mes humiliations et mes désastres, puisque les nations pour lesquelles j'ai donné mon or et mon sang sont restées l'arme au bras pour contempler notre ruine. Ayez pitié de nous, puisque les enfants de la France n'ont pas arrêté, demajesté de sa douleur, leurs mains parricides ; ayez vant la pitié de nous, et ne nous laissez pas descendre dans les profondeurs de l'abîme.

Ayez pitié de nous, vous, Seigneur, qui avez aimé votre patrie et qui avez pleuré sur elle. Quand des hauteurs des collines de Jérusalem , vous regardiez la ville sainte, mais aussi la ville ingrate et obstinée, vous lui adressiez à travers vos larmes cet appel de votre tendresse : Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu (1).

0 mon Dieu, en regardant aujourd'hui du haut de res collines, la capitale dévastée de la France : vous pou-

1. Evangile selon saint. Matth., ch. xxn . \. .".7: sdon saint Luc, ch. xvin, v. 34.

vez lui dire : 0 ville de Paris, ville des grandes vertus, des grands crimes et des grandes expiations, qui tues les pontifes et les apôtres que j'ai envoyés vers toi, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants sous les ailes de ma charité, et tu ne Tas pas voulu... 0 ville de Paris, il y a quelques années, ton pontife tombait, frappé par une main française, tandis qu'il s'avançait, à travers l'émeute frémissante, un rameau d'olivier à la main, et il a demandé que son sang fût le dernier versé; et la guerre civile a reculé vaincue par cette grande victime.

Naguère son successeur succombait sous le poignard d'un assassin, et son sang inondait le parvis du sanctuaire. Et hier encore, le dernier de tes archevêques el avec lui des prêtres vénérables, après avoir été torturés dans tes cachots comme de vils malfaiteurs, sont tombés-sous les balles de ces bourreaux qui.se disent des soldats...

Ayez pitié, mon Dieu, de cette cité coupable, dans votre grande miséricorde ; étendez sur elle les ailes de votre protection et la puissance de votre tendresse.

Et effacez mon iniquité par V immensité de ras bontés

infinies.

Oui, mon Dieu, il faut votre bonté infinie pour effacer mes crimes. Les hommes ne peuvent rien pour nous ; vous seul pouvez nous pardonner et nous sauver. Des siècles de vertus, d'honneur et de gloire ne suffiraient pas à effacer nos humiliations, nos hontes et nos crimes.

Vous seul pardonnez toujours au repentir. Vous effacerez par votre miséricorde sans limite, nos iniquités sans nombre.

Lavez-moi, lavez-moi encore de mes iniquités, purifiez-moi de mon péché.

Ce n'était pas assez, mon Dieu, pour me purifier; ce n'était pas assez de tous ces flots de sang versés sur les champs de bataille, de ce sang versé par nos soldats valeureux dans ces luttes sans espoir : Amplius lava me. Ce n'était pasassezdes larmesdes orphelins, des épouses et des mères, de ces flots de mitraille qui ont passé sur nos villes ravagées : Amplius lava me. Il fallait donc la purification des flammes vengeresses dans la Babylone moderne, il fallait le sang de tant de victimes innocentes, sang des pontifes et des prêtres, le sang de ces religieux frappés à mort au moment où ils venaient de recueillir leurs assassins sur le champ de bataille : Amplius lava me. Oui, purifiez-moi, Seigneur, afin que la France retrouve dans ses épreuves la robe blanche du baptistère de Reims : Et a peccato meo munda me.

Je connais mon iniquité, cl mon péché est toujours contre moi.

Mon iniquité, c'est l'orgueil qui m'a aveuglée, c'est l'orgueil qui a soulevé contre moi la jalousie des na-

lions ; l'orgueil qui ne doutait jamais de la victoire ; l'orgueil qui croyait que de la Méditerranée à l'Océan, de la Manche aux Pyrénées, la perfection était partout sur le sol de la France ; l'orgueil qui méprisait les avertissements de votre bonté et les coups de foudre de votre justice.

Mon iniquité, c'est le sensualisme abject qui a infecté toutes les classessociales, qui a déshonoré la littérature, l'industrie et les arts ; c'est ce luxe effréné, instrument irrésistible de la dépravation universelle.

Mon iniquité, c'est l'athéisme d'une science orgueilleuse qui blasphème toujours, et qui maudit ce qu'elle ne connaît pas ; c'est l'athéisme d'une politique qui croit à la force et qui ne croit pas à la vertu et à la Providence.

Mon iniquité, c'est le scandale de ces impudeurs s'étalant sur la scène française, où nos pères avaient admiré les chefs-d'œuvre de notre littérature nationale ; c'est le crime de tant d'écrivains s'efforçant de ravir au peuple toutes les croyances salutaires, toutes les bases de l'ordre social et jusqu'à la notion de tous les droits; c'est cette soif ignoble de l'or, de l'or qui spécule sur la faiblesse et le déshonneur, de l'or qui ravit par des spéculations iniques à cent familles désespérées, des fortunes qui s'entassent en un jour dans une seule main; la soif ignoble de l'or, qui achète les consciences et qui donne le vertige aux artistes et aux écrivains avilis.

Mon Iniquité, c'est l'abandon du Pontife suprême et du Père universel.

Ah! oui, je connais mon iniquité, et mon péché est toujours contre moi: Peccatum meum contra me est semper.

11 était contre moi dans cet étrange aveuglement qui a préparé cette guerre lamentable, dans cet aveuglement qui a dispersé une armée si peu nombreuse sur une étendue immense, en face de ces hordes innombrables marchant sous une seule impulsion et forçant tontes les barrières de la Patrie. Il était contre moi dans ces quatre-vingt-cinq combats toujours malheureux, dans ces surprises irréparables, dans ces indécisions que rien ne faisait pressentir, dans ces coïncidences prodigieuses qui, bon gré mal gré, s'imposent à toutes les âmes : Pcccatum meum contra me est seiuper.

En vain les soldats de la France ont marché comme toujours, sans compter la multitude des ennemis ; en vain, ils se sont précipités l'épée à la main sur ces batteries foudroyantes qui couchaient à terre des bataillons entiers ; en vain plus d'un chef héroïque a combattu au premier rang, bravant et sollicitant la mort ; en vain la France s'est levée pour défendre sou drapeau abattu et son sol profané, la confusion a été partout, l'impuissance sans remède, la défaite sans espoir. Mon péché était toujours contre moi.

Il était contre moi à Reichsoffen et à Forbach, à Beaumont, à Sedan et à Metz, à Artenay, au Mans et à Saint-Quentin ; il était contre moi de Wissenibourg à Montmartre, de Strasbourg en ruines jusqu'à Paris, dominé par des barbares et livré aux flammes par les sauvages du xixe siècle: Peçcatum meum contra me est sempcr.

Ah ! ceux qui ne savent pas lire ces enseignements terribles, écrits en lettres de sang et de feu, ils sont incapables devoir la lumière du jour. Et maintenant, rois, comprenez ; instruisez-vous, arbitres du monde

Etnunc, reges, intelligite : erudimini qui judiccktis 1er

ram (1).

J'ai péché contra vous seul et j'ai fait U mal en votre présence ;

Parce que vous êtes le seul maître, le seul seigneur, le juge puissant et inévitable. J'ai fait le mal en votre présence, parce que votre regard pénètre tous les secrets, et votre main, quand elle le veut, déchire tous les voiles. Votre regard a pénétré partout, et partout il a vu l'iniquité. Il l'a rencontrée dans ces antres ténébreux où se préparent les projets homicides, dans la demeure somptueuse, dans la chaumière et la mansarde, dans les constitutions des peuples et au foyer domestique; c'est pourquoi votre main nous frappe pour nous avertir, elle nous blesse pour nous guérir et nous sauver.

Et ainsi mus justifiez vos enseignements, et vous triomphez lorsque les hommes examinent vos œuvres. Combien de fois vous nous avez rappelé vos paroles par des voix éloquentes, par des faits éclatants, par toutes les révélations de l'histoire, et maintenant vous nous avez montré que vous êtes le seul vainqueur, et que vous brisez dans vos jugements formidables les plus hères nations, afin de rappeler ces oracles de vos saintes Écritures : La justice élève les nations et le péché les ensevelit dans l'indigence, l'infortune et la

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