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Discours et panegyriques

Et surrexit Elias propheta. quasi ignih et verbum ipsiussicut facula a)'debat...SiG amplifîcalus est Elias in mirabilibus suis. Et quis potest similiter sic glortari t>bi ?

Alors Élie le prophète s'éleva comme la flamme, et sa parole brûlait comme une torche ardente. Il a été glorilié par les merveilles de sa vie. Qui donc, o prophète, pourra comparer sa fjloirc à la vôtre ? {Eccli., XLViii, 1, 4.)

Monseigneur (2), Mes Frères,

Il y a un demi-siècle écoulé, l'Église de France semblait pâlir. L'opinion publique s'était retournée contre le catholicisme. L'indifléience était devenue le refuge presque universel des âmes que l'incrédulité ne dominait pas ; le clergé avait vu son autorité amoindrie et abaissée ; les ordres religieux étaient proscrits. Les grandes voix qui avaient défendu la vérité s'éteignaient les unes après les autres dans le silence, l'impuissance ou la mort. La chaire chrétienne était muette, ou du moins elle ne taisait plus entendre

(1) Ce discours improvisé a été reproduit aussi iidelement que possible par l'orateur lui-même d'après des notes.

(2) Mgr Ramadié, archevêque d'Albi.

(|uc les échos aiïaiblis de cette éloijuence^ qui avait ajouté aux gloires de la France et à la puissance de la sainte Église. Malgré les élans de quelques cœurs généreux, les catholiques découragés n'osaient même plus songer à la lutte et à la liberté ; et celui qui avait été appelé le dernier des Pères de l'Kglise était tombé, comme Lucifer, foudroyé par les anathèmes du Vatican.

Mais alors, à cette heure si sombre, un homme fut envoyé de Dieu, et il faut répéter la parole prononcée ici sur son cercueil, au jour de ses funérailles : « L'étincelle qui ralluma la foi, ce fut un éclair qui jaillit de cet homme (1). »

Cet homme, co )iouveai( prnpIiMc, comme l'avait appelé Mgr de Quélen, remplit les nefs de Notre-Dame des Ilots pressés d'une foule étonnée et ravie ; il fit entendre des démonstrations que ce siècle crut emprunter à ses aspirations les plus intimes et les plus ardentes, et comme puisées au fond de ses entrailles. Il ramena le peuple de France dans le sanctuaire désert. Au nom des ordres religieux, il en appela à la justice de son pays, et son pays, docile à sa voix, accueillit les fils de saint Domini<pie. Luimême, il apparut avec 'a beauté de riionime, la puissance de la parole et le rayonnemenl de la sainteté. Aussi, c'est sous l'auréole de celle triple gloire (|ue je voudrais vous uionlrer, à celle heure. Henri Dumini(jue Lacordaire, en vous disant quelles ont été en lui la grandeur du caractère, la grandeur de l'élo- ([uence et la grandeur de la sainteté. Kl surrcril Elias projtlicta <jiinsi iijxiscl nrhum rjas sirtil fnrula artle-

(1) Discours prononce par Mt;i tie la nouiUeric, alors ëvéqiie de Carcassonne.

bat... Sic amplificatus est m mimbilihus suis. El quis potest simililer sic gloriari tihi ?

0 Père, bienheureux ceux qui ont vu et qui ont obtenu la gloire de votre araifié. Beali sunt qui te viderunt et in amicitia tua decorati sunt (1).

Je ne suis point de ceux-là, Messieurs, j'ai entrevu une seule fois la noble fi^^ure de Lacordaire sur les hauteurs de Chalais (2), et c est un des souvenirs ineiïaçables de mon enfance ; mais j'ai beaucoup étudié ses écrits et sa vie, et je l'ai beaucoup aimé. Il y a quelques années, j'aurais reproduit de mémoire des conférences presque entières du grand Dominicain, et appelé aujourd'hui, sans préparation, à célébrer cette douce et grande mémoire, j'ai pu à peine recueillir mes souvenirs.

J'ai cédé. Monseigneur, aux instances pressantes de votre affectueuse bienveillance. J'ai besoin de me souvenir que la victoire est promise à l'homme obéissant {?)), et je sais que les ordres qui viennent d'un cœur tel que le vôtre sont toujours un encouragement et une bénédiction.

Je parlerai donc, et l'inspiration me viendra de cette école de Sorèze, encore tout embaumée des souvenirs de Lacordaire, de ces murailles qui l'ont entendu, de cette jeunesse qu'il a tant aimée, de ses disciples pieux et fidèles, de ce tiers-ordre enseignant qui perpétue ses traditions et son dévouement ; l'inspiration, elle me viendra de cette tombe, de « cette tête qui en a illuminé tant d'autres », de ce cœur si

(1) EccH., XLViii, 11.

(2) Couvent fondé par le R. P. Lacordaire, au-dessus de Vorcppe, dans le département de l'Isère.

(3) Vir obediens loqiietur victoriam. (Prov-, xxi, 28 )

doux et si fort; elle yiendra à ma parole infirme des splendeurs de son incomparable parole.

Les hautes et nobles pensées sont incontestablement la source première de la grandeur du caractère. Non pas^ sans doute, que celte grandeur soit un don de l'intelligence, mais rintelligence doit guider le cœur, élever et transformer la vie.

11 n'y a pas de dignité, de force, de dévouement possibles, il o'y a pas de caractère vraiment grand, si l'intelligence ne vit dans les hautes régions, dans les pures lumières, si le cœur n'est pas sous l'inspiration continuelle et toute puissante des nobles pensées. Quand l'esprit s'abaisse, quand il descend dans la poussière et la boue des passions avilissantes, le ca?ur, rame tout entière s'abaissent dans la même mesure. La volonté, d'abord hésitante, se fixe bientôt dans le mal ; elle trahit, dans des défaillances criminelles, tous les devoirs et tous les droits sacrés, et la grandeur du caractère disparaît dans la faiblesse et dans le déshonneur.

Par la trempe naturelle de son esprit, par les élans spontanés de son âme, par les coups d'ailes qui sans cesse l'emportaient vers la lumière. Lacordaire a été l'habitant des hauts sommets, l'orateur des doctrines sublimes. Il avait reçu le don si rare, j'allais dire le don réservé et unique, de transformer les sujets les plus connus, les plus souvent traités dans la chaire chrétienne, les plus humbles même, et d'en faire iaillir, dès ses premières paroles, des leçons inattendues et des clartés éblouissantes.

Non seulement dans ses discours^ mais dans ses allocutions les plus familières^ dans ses lettres, dans ses conversations intimes, il montait toujours vers les doctrines les plus élevées. Dans la chaire^ dès les premiers accents^ le grand orateur saisissait l'auditoire ; puis tout à coup il emportait dans les serres puissantes de sa parole les foules ravies^ comme l'aigle prend ses petits et les emporte au soleil : Sicui aquila provocans ad volandum pullos suos, et super eos volitam, et assumpsit eum (1).

Mais il faut bien le dire dès ce moment, cette hauteur de vue, celte contemplation de la vérité dans ce qu'elle a de plus grand et de plus beau, Lacordaire ne la devait pas seulement à sa riche nature, il la devait aussi aux enseignements de la foi chrétienne, à la méditation assidue de l'Évangile, aux habitudes de la vie surnaturelle et aux révélations célestes de la pureté sans tache. Et ainsi on pouvait dire du grand orateur, qu'il ne montait pas en chaire, mais qu'il y descendait.

La grandeur du caractère, n'existe pas. Messieurs, sans l'énergie de la volonté. Les âmes faibles, hésitantes, qui subissent toutes les opinions, qui s'inclinent sous tous les souffles qui passent, n'auront jamais que des caractères amoindris et impuissants.

Lacordaire savait que notre âge manque de la trempe virile qui fait les grands caractères, et que la faiblesse est un des périls suprêmes des générations présentes. Aussi, la dernière fois que Tillustre Dominicain se fit entendre dans une des églises de Paris, son discours fut le commentaire vaillant de ces paroles de David

(1) Deuter., xxxii, 11.

mourant à son fils Saloraon : a Fortifiez-vous et soyez homme. » Confortare, et esto vir (1).

Ah ! c'est que l'énergie a été dans l'àme et dans la vie de Lacordaire une ([ualité supérieure et vraiment dominante. Regardez, Messieurs, le marbre de Donnadieu qui orne, à quelques pas d'ici, la chambre où mourut le grand orateur, ce marbre que je contemplais il y a quelques instants avec une si profonde émotion, regardez bien, et, dans l'atlilude si doucement fière de cette noble tète, comme à travers !a grâce et la délicatesse des traits, vous reconnaîtrez l'empreinte manifeste que donnent au visage de l'homme la force morale et l'énergie des grandes âmes. Et pourtant ce marbre ne rend pas, il ne pouvait pas rendre la puissance souveraine et la flamme éblouissante du regard.

Sur tous les chemins où Dieu a conduit sa vie, dans l'accomplissement de ses œuvres les plus belles, Lacordaire a rencontré ce signe des missions privilégiées, cette épreuve inévitable des âmes d'élite, ce qu'il a appelé lui-même, dans une lettre adressée au pape, « des obstacles incessants et des inimitiés persévérantes » ; mais il n'a fléchi ni un jour ni une heure. Aucune résistance n'a pu vaincre son courage, lasser sa patience et lui ravir l'attente assurée de l'heure assignée par la Providence ; son àme a pu être navrée, jamais elle n'a été défaillante et vaincue i2). Il s'est défendu lorsque la défense lui a été imposée par l'intérêt évident de ses œuvres ou par l'obéissance, mais

(1 III norr., u, 1.

(1) Lacordrxiro ('crivail il M. tic Montalemhort. le .'ÎO juin 183^ : f l'ii liomtno a toujours son heure ; il suflil qu'il ratlende et qu'il ne fas-^c rien contre la rrovidcnce. •

cette défense a toujours été digne, sereine et sans amertume.

Tout ce qui était bas et vil excitait sa pitié, il dominait de haut la jalousie et la haine. Il aurait pu poursuivre ses adversaires des traits de sa parole ardente; il passait en silence, allant au travail de Dieu, et portant sur son cœur l'armure qui fait les forts, le sentiment de sa loyauté parfaite, de son dévouement sans limites à la vérité, de sa soumission sans réserve à l'Église et au suprême Pasteur des âmes. Contre l'ingratitude et la trahison, il cherchait un refuge dans l'éloignement et l'oubli. (( Quand un homme, disait-il, met un quart de lieue entre lui et moi, j'en mets cent mille, et je n'y pense plus. »

Mais pourquoi essayer de vous démontrer l'énergie de cette grande âme ? Ces œuvres si nombreuses et si belles, ces vertus si héroïques la proclament devant vous et devant l'histoire, avec une éloquence sans égale.

Dieu avait donné à Lacordaire une autre qualité indispensable à la grandeur du caractère, et qui est le fruit naturel de l'énergie et des hautes pensées, je l'appellerai la légitime fierté des nobles cœurs. En eftet, celui-là seul est grand qui est à genoux devant Dieu et debout devant les hommes; celui-là seul est grand, qui ne subit pas les entraînements de la foule aveugle, la tyrannie de l'opinion et l'esclavage des partis. L'illustre Dominicain était de cette race libre et fière. Il a dit la vérité à tous, il n'a flatté ni la démocratie triomphante aux jours de nos révolutions, ni le pouvoir, qui, plus tard, paraissait à tous le maître de l'avenir. Il a condamné (c la popularité qui s'achète

par de lâches concessions aux cireiiis d'un siècle )), et une de ses maximes était « qu'on n'arrive à rien d'ulile en ayant peur d'autre chose que de l'erreur et de la lâcheté )).

Quelques-uns ont cru que le grand orateur exploitait^ par ambition ou par faiblesse, les aspirations de son siècle, et qu'il cherchait un succès personnel jus(]ue dans la méthode et les formes vives et hardies de son éloquence. C'est une erreur. Ces aspirations étaient les siennes. Dieu avait permis qu'il fût jusque-là le fils de son siècle pour en devenir l'apôtre. Cette éloquence, elle sortait sans apprêt et sans efforts de son cœur, de son âme, de son être tout entier, car tout en lui était éloquent.

Loin de rechercher les voies faciles et douces et d'exciter une admiration qui parfois alla jusqu'au délire, il avait une préférence instinctive pour l'obscurité, les périls et le sacrifice ; et les causes menacées ou vaincues l'attiraient par des séductions irrésistibles; elles enllammaient sa parole.

La liberté, avec ses épreuves et ses luttes, lui paraissait digne et féconde, et il ne voulait demander aux puissants de ce monde que le libre passage, assuré de porter ainsi bien loin et bien haut le drapeau que Dieu et rj^]glise avaient mis en ses mains. Quand il crut que sa parole ne pouvait i)lus se maintenir, à Paris, dans cette fière indépendance, il ferma ses lèvres à ces grandes assemblées qui avaient été sa joie et sa gloire, et il vint ici consacrer à l'éducalion de la jeunesse la tendresse, le dévouement de son avuv el la puissance de son génie.

Il a afTirm('' mille fois, dans les t(M"mes les plus précis

et les plus énergiques, l'alliance nécessaire de l'autorité religieuse et de l'autorité civile, et tous ses actes, toutes ses paroles, tous les travaux de sa vie ont eu ce but essentiel de ramener à l'Église et sous l'autorité de Dieu nos sociétés modernes. Mais la protection accordée à la vérité par les pouvoirs temporels lui paraissait }3ien difficile à contenir dans de justes limites, et l'histoire lui avait appris que cette protection a été payée bien souvent par de lamentables concessions.

Quelques-uns prétendent qu'il a ici exagéré les périls. Lacordaire craignait que la protection ne glissât sur les pentes du despotisme, pour aboutir, par la servitude, à l'avilissement des âmes et au déshonneur de la vérité. « La servitude ronge lésâmes, disait-il, elle les affaiblit jusque dans l'ordre religieux, elle donne le vertige de l'idolâtrie à Bossuet luimême. »

Il était de ces apôtres qui, épris de la vérité, ne doutent jamais de ses succès et de ses conquêtes, et qui croient qu'elle peut aujourd'hui encore, comme il y a dix-neuf siècles, vaincre et sauver le monde. Il était de ces chevaliers, imprudents peut-être, mais d'une imprudence héroïque, vrais fds de la noble France, toujours prêts à descendre au champ clos, sans compter leurs ennemis, dussent-ils y descendre seuls et sans armure, n'ayant pour eux que leur droit, leur valeur et leur épée.

On a pu discuter à froid ces fières inspirations, on a pu méconnaître cette générosité et cet héroïsme ; mais l'humanité, qui s'éprend de ce qui est grand et beau, et l'Église, reconnaissante de tant d'éloquentes

leçons, de tant d'heureux combats et de saintes conquêtes, saluent ces apôtres et ces chevaliers de Dieu d'une acclamation qui grandira avec les siècles.

Je ne saurais oublier, Messieurs, dans cette élude de la grandeur du caractère, une qualité que je trouve à un degré vraiment supérieur dans la vie de l'illustre Dominicain, et qui contient, pour nos temps malheureux, des enseignements, hélas ! trop nécessaires. Je veux parler de la modération et de la mesure dans la force.

La vraie grandeur de l'âme est celle que n'amoindrit pas la violence des passions ; la vraie force est celle qui se contient et se domine; la noble fierté est celle qui ne subit pas, après des entraînements aveugles et fatalement iniques, les retours inévitables de la lassitude et de la défaillance.

Le prêtre et le religieux, en Lacordaire. travaillèrent avec une persévérante énergie à soumettre au joug de la modération une nature ardente et impétueuse. (( Le modus in rehus, écrivait-il à M. de IMontalembert, est une des choses à quoi je ra'appli(|uc le plus, étant persuadé que la mesure est ce qu'il y a de plus rare et ce qui contient le plus de force, o A l'âge de trente ans, il écrivait à son ami : « Regarde, dans l'histoire de nos troubles, quels sont ceux dont l'histoire est demeurée pure i Ceux-là seuls qui n'ont jamais été extrêmes. Tous les autres ont péri dans l'histoire de la patrie. »

Il voulait que la vérité fût annoncée sans exagération et imposée par la puissance de la persuasion et par de douces et sereines clartés. Il allirmait « que la vérité, pourvu qu'elle fui dite avec mesure, est le bien premier des hommes ».

Il réprimait la violence sous toutes ses formes et^ revenu de loin à Jésus-Christ et .à son Église, il ne comprenait pas que l'indulgence pût manquer à l'ignorance et à la faiblesse, a L'homme converti qui n'a pas pitié, écrivait-il, est à mes yeux une vile créature; c'est comme si le centurion du Calvaire, en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se frapper la poitrine. » Il a dit, à l'éloge d'Ozanam, (( qu'il était doux envers tout le monde et juste envers l'erreur ».

Ce qui achève. Messieurs, la perfection du caractère, c'est la générosité ; car se donner est la grandeur et la puissance suprêmes de Thorarae.

La volonté si énergi(iue de Lacordaire, cette nature entraînée vers les sacrifices les plus douloureux, s'alliait à une bonté, dont la suavité et le charme s'échappaient, surtout dans les conversations intimes, de sa i)arolc, de son sourire, de son visage transfiguré par la tendresse.

Il accomplissait avec une admirable perfection ces conseils qu'il donnait à Henri Perreyve : '( Par-dessus toute chose, soyez bon ; la bonté est ce qui ressemble le plus à Dieu et qui désarme le plus les hommes » ; et ailleurs : « Il n'y a pas de beauté sans bonté... » ; et encore : « Il faut être bon quand on aime Jésus- Christ et qu'on le représente. » Ses lettres à des jeunes gens, ses lettres à M. de Montalembert, sont toutes imprégnées d'une tendresse presque maternelle, et les affections les plus pures n'ont jamais fait entendre des accents plus émouvants et parfois plus sublimes.

Il avait le culte de l'amitié, il Ta louée bien souvent, mais surtout dans l'ouvrage qu'il a consacre à Marie-

Madeleine, dans ce poème exquis, dans ce livre si étonnant et si ravissant à la fois, qui fut sa dernière œuvre ; car en l'écrivant, (( il brisa aux pieds de Jésus-Christ le frêle mais fidèle vase de ses pensées ».

(( C'est une rare et divine chose que l'amitié, a-t-il dit, le signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu. »

Enfin, résumant en quelques mois l'éloge le plus rare, on a pu dire de Lacordaire : « 11 était fort comme le diamant et tendre comme une mère. »

J'ai essayé de vous peindre l'homme, mais qui vous dira ce qu'était l'orateur ? Ah ! l'orateur, il était bien, selon l'expression de nos livres saints, un « prince de la parole » ; quoniam ipse erat dux verbi (1). Il en possédait tous les trésors, toutes les splendeurs et toutes les puissances.

Il possédait le trésor des hautes pensées, dont je vous parlais en commençant, trésor indispensable à l'orateur. Il possédait le trésor des doctrines sacrées, de la science théologique. Je le sais, les préjugés, le parti pris, la passion, l'ignorance qui juge ce qu'elle ne connaît pas, ont aliirmé (|ue Lacordaire n'était pas théologien, et que^ sous les formes brillantes de sa parole, la doctrine faisait toujours et partout complètement défaut. Je me garderai bien. Messieurs, d'exagérer dans un serjs contraire. Ce n'est pas sur la tombe du grand orateur (jue j'outragerai sa mémoire en trahissant la vérité.

(I; Act., XIV, 11.

Sans doute, toutes ses conférences ne sont pas des modèles de démonstrations théologiques ; considérées à ce point de vue, quelques-unes, surtout parmi les premières, sont certainement faibles. Mais il ne faut pas oublier qu'un certain nombre de ses discours, raème les plus admirables, par exemple, ceux (^ui traitent de Jésus-Christ, de sa vie, de son règne, de la chasteté, de la charité et de Thumilité, ne demandaient pas, par la nature même (Ju sujet, des démonstrations rigoureuses et une argumentation vraiment Ihéologique. lis demandaient, ce qu'il y a mis, ce qu'il y a versé à Ilots, les magnilicences de la parole, les cris de l'àme, les hymnes de l'enthousiasme et les accents de l'amour inspiré. Et pourtant j'affirme que, môme dans ces conférences, le théologien attentif découvrira souvent, sous la beauté étincelante du style, sous les fleurs de cette grande poésie, des pensées profondes, des définitions d'une exactitude parfaite, des notions empruntées à la philosophie et à la théologie de saint Ihomas d'Aquin.

Les doctrines philosophi([ues et théologiques, puisées dans les écrits de l'angélique Docteur, apparaissent surtout dans les conférences qui traitent du sacrement, du péché originel et de ses conséquences, de la grâce et du gouvernement divin, et dans l'incomparable conférence qui a pour sujet le mystère de la sainte Trinité ou la vio inlimo de Dieu. Le grand urateur a résumé dans ce discours l'enseignement de l'Ange de l'Ecole sur ce dogme de notre foi, enseignement qui fera l'admiration de tous les siècles et qui paraît bien moins le fruit des travaux de la science et des illuminations du génie que le reflet des révélations surna-

lurelles. Au point de vue de la science théologique comme au point de vue de l'art oratoire^ cette conférence est un prodige, et je ne crains pas d'affirmer que, sur ce sujet si difficile, si ardu, si désespérant pour la parole humaine, aucun discours des orateurs chrétiens les plus illustres de tous les temps ne peut lui être comparé.

Ici, Messieurs, permettez-moi de rappeler un souvenir personnel. 11 y a quelques années, j'enseignais la théologie, et, après avoir essayé de transmettre, par mes leçons, la doctrine de saint Thomas d'Aquin sur le mystère de la sainte Trinité, je dis à mes élèves : « Maintenant que vous possédez l'enseignement du plus grand des théologiens, lisez attentivement, sur le même sujet, la conférence du P. Lacordaire. » Ils la lurent, et ils furent émerveillés. Mais laissez -moi ajouter que celui qui n'a pas présentes à l'esprit ces hautes doctrines lira ce discours sans en apprécier tous les trésors.

Il faut le reconnaître, les grandes causes (jue Lacordaire a servies ont élevé sa parole et aidé son génie. Quelles causes, Messieurs ? Tout d'abord la cause sacrée de Jésus-Christ et de son Eglise. J'essayerai de vous dire bientôt son amour pour l'adorable Maître; mais les accents les plus éloquents qu'il ait consacrés à la défense et à la gloire de l'Eglise, je les trouve, non pas dans ses discours, même les plus beaux, ni dans sa Lettre sur le Saint-Siège, je les trouve dans les lettres qu'il adressait à M. de Monlalembert, encore hésitant sous la domination de Lamennais. C'est peut-être ce que la terre a entendu de plus beau après la parole de Dieu, et l 'éloquence humaine n'ira pas au-delà.

Et les ames^ filles derÉglise, rachetées par le sang de Jésus-Christ^ comme il les a aimées ! « Le sacerdoce, écrivait-il, est une immolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu, et celui-là seul en est digne qui sent dans son cœur le prix et la beauté des âmes, »

De quelle sollicitude le grand orateur, le restaurateur de Tordre de saint Dominique en France, absorbé par sa correspondance, déjà épuisé par ses travaux et par ses mortifications sanglantes, entourait ces jeunes gens de Sorèze ! avec quelle bonté il prenait part à leurs récréations ! quelles heures il a consacrées aux épanchements intimes de ces âmes, après avoir entendu l'aveu de leurs làutes au tribunal de la pénitence ! Quels appels il adressait à plusieurs déjà sortis de l'école, pour les maintenir dans les sentiers dil'liciles du devoir et de l'honneur !

Au moment où allait se décider son admission à l'Académie française, l^acordaire quittait Paris, malgré les instances pressantes de ses amis, et il faisait deux cents lieues pour venir entendre ici la confession de quelques enfants. A ceux qui essayaient de le retenir il répondait par ces paroles admirables de foi et de charité : « Non, cela ferait peut-être manquer la confession de quelques-uns de mes enfants qui se préparent à la fête prochaine ; on ne peut pas calculer l'effet d'une communion de moins dans la vie d'un chrétien. »

Il a célébré bien des fois, et dans quel langage, la gloire et la mission de la France, et spécialement dans son discours sur la Vocation de la nation française, qui est comme l'épopée de nos gloires nationales.

L'Irlande, la Pologne ont reçu des témoignages de

ses sympathies ardentes ; et il a servi de la puissance de sa parole toutes les nobles et saintes causes de notre temps.

Je me demande^ Messieurs, et je vous demande ce que dirait aujourd'hui Lacordaire, quels cris éloquents il ferait entendre pour la défense de l'Eglise, des âmes, des droits de la conscience, de la liberté de l'enseignement chrétien et de la foi de ce peuple de France. Ah ! Messieurs, il n'est plus là le grand Dominicain, il n'est plus là le grand Évêque, son émule dans les combats de la liberté et dans les triomphes de la parole. Nous les avons perdus, ces champions incomparables de toutes ces saintes causes outragées ou vaincues. La mort, à l'heure des retours impitoyables do l'ennemi, a couché dans le silence de la tombe ces vainqueurs et ces conquérants d'autrefois, ces géants de nos grandes batailles pour Dieu et pour la liberté. Il faut les pleurer. Messieurs, oui, il faut les pleurer, mais il faut espérer encore

La méthode du grand orateur et la forme de son apologie de la foi chrétienne contribuèrent aux séductions et aux succès de sa parole. Il abandonna le plan traditionnel, qui consistait à établir d'abord quelques vérités reconnues par la raison, ou lefi prrambulcs de la foi, pour arriver à la démonstration successive des dogmes chrétiens. Il traita d'abord de l'Eglise, du fait de l'existence de cette société merveilleuse qui s'impose comme un problème à la philosophie même la plus sceptique, pour remonter de l'Eglise à Jésus- Christ et aux doctrines catholiques. Cette méthode, déjà signalée par saint Augustin, avait l'incontestable avantage de saisir d'abord plus vivement l'opinion et

de répondre aux tendances de notre époque^ qui a donné une importance exceptionnelle à la connaissance des phénomènes et à l'étude de l'histoire.

Le grand orateur n'abaisse jamais la raison ; il affirme au contraire sa valeur et ses droits. Sur les traces de saint Thomas d'Aquin et des docteurs les plus illustres du raoyen-âge, il appuie constamment les démonstrations des dogmes chrétiens sur les données de la raison^ les aspirations des âmes, les besoins des sociétés et l'expérience des siècles.

En faveur des dogmes qui surpassent l'intelligence humaine, il propose des arguments de convenance, et il a pu, en terminant sa conférence sur la Trinité divine, jeter à son auditoire ce défi : « Je ne vous ai pas démontré le mystère de la sainte Trinité, mais je l'ai mis dans une perspective oii l'orgueil ne le méprisera qu'en s'insultant lui-même. »

Ces démonstrations, cette apologie triomphante de la foi, elles étaient revêtues de toutes les séductions qui peuvent entraîner les hommes de notre temps. « Ami passionné de ce siècle, comme il le dit lui-même, et né au fond de ses entrailles, » il n'avait, pour attacher et pour émouvoir, ([u'à interroger son cœur, qu'à ouvrir son âme, qu'à redire les doutes et les angoisses de sa jeunesse. Sa parole était franche, hardie jusqu'à la témérité ; il marchait sur le bord des abîmes et il donnait à l'objection une force qui parfois effrayait l'auditoire.

On a reproché à l'éloquence de Lacordaire de n'être pas celle du xvii*^ siècle, comme si l'éloquence de Bossuet, de Massillon et de Bourdaloue était l'éloquence de saint Bernard, de samt Augustin, de saint

Jean Ghrysostome et de saint Grégoire de Nazianze. Cette éloquence^ elle est moins régulière, sans doute^ mais elle est plus vivante ; elle est moins châtiée, mais elle est plus émue ; elle est moins classique, si vous voulez, mais elle est plus humaine ; elle est imprévue, palpitante et inspirée.

Sous l'action de cette parole, pleine tour à tour de familiarités et d'élans sublimes, une émotion profonde, comme une commotion électrique, saisissait l'auditoire, qui, haletant, transporté, voyait jaillir du cœur et des lèvres du grand orateur, ainsi que d'un rocher frappé par une verge divine, les flots irrésistibles d'éloquence, pareils à un torrent de nos grandes montagnes.

Ce qui donnait à la parole de Lacordaire sa plus haute puissance, c'était en effet la passion entraînante, la vraie flamme oratoire à laquelle on ne résiste pas. Etverbum ejus sicut facula ardebal {i). Lui -môme, il a défini l'éloquence « le son que rend une ame passionnée ».

Dès le début de sa première conférence à Notre- Dame, devant un auditoire prévenu, devant Mgr de Quélen, hésitant et craintif, tout à coup l'orateur s'écria : « Assemblée, assemblée, dites-moi : Que me demandez-vous ? Que voulez-vous de moi ? La vérité ? Vous ne l'avez donc pas en vous, vous la cherchez donc, vous voulez la recevoir, vous êtes venus ici pour être enseignés. » « A ce cri de l'àme, écrivait Lacordaire, rarchevét[ue tressaillit visiblement, une pâleur qui vint jusqu'à mes yeux couvrit son visage ; il releva la tète et jeta sur moi un regard étonné. Je

(1) Kccli.^ XLViii, 1.

compris que la bataille était gagnée dans son esprit; elle l'était aussi dans l'auditoire. »

En 1848^ l'orateur^ traitant de l'existence de Dieu, disait : « Grâce à Dieu, nous croyons en Dieu, et si je doutais de votre foi vous vous lèveriez pour me repousser du milieu de vous, les portes de cette métropole s'ouvriraient d'elles-mêmes sur moi, et lepeuple se lèverait devant moi pour me confondre, lui qui, tout à l'heure, au milieu même de l'enivrement de sa force, après avoir renversé plusieurs générations de rois, portait dans ses mains soumises, et comme associée à son triomphe, l'image du Fils de Dieu fait homme. » A ces mots l'auditoire se leva et éclata en applaudissements. « Messieurs, n'applaudissons pas la parole de Dieu, reprit Lacordaire, croyons-la, aimons-la, pratiquons-la, c'est la seule acclamation qui monte jusqu'au ciel et qui soit digne de lui. »

Et au service de cette passion, quel style ! cette parole est vraiment une lyre qui a toutes les cordes, la simplicité et la grâce, l'énergie et le pathétique ; elle fait entendre tour à tour les hymnes du triomphe et les gémissements de la douleur, les plaintes des cœurs torturés par le doute et les cantiques de l'espérance et de l'amour. Quiconque a le sens littéraire reconnaîtra, à la première lecture, une phrase de Lacordaire. Il a un art de dire comme personne, et les effets les plus saisissants viennent parfois des paroles les plus simples et les plus familières,

Rappellerai-je, dans des genres si divers, le récit de la bataille de Muret et le tableau de la procession de la Fête-Dieu, sur la place de Saint-Pierre à Rome, le tableau des cloîtres de saint Dominique, ou des

sites de Ghalais et la peinture si énergique et si émouvante^ si merveilleusement éloquente, de la fin du XYiii*^ siècle ?

Je voudrais. Messieurs, si ma mémoire ne me trahit, redire cette page des conférences (il faut bien que je supplée par les splendeurs de cette éloquence à la faiblesse de ma parole) : « L'Eglise semble pâlir. Bossuet ne rend plus d'oracles ; Fénelon dort dans sa mémoire harmonieuse ; Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique; Bourdaloue ne parle plus en présence des rois ; Massillon a jeté au vent du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. Espagne, Italie, France, par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour. Les trônes se mêlent à leurs conjurations. Catherine II, du milieu des steppes de la Crimée, au sortir d'une conquête sur la mer ou sur la solitude, écrit des billets tendres à ces heureux génies du moment ; Frédéric II leur donne une poignée de main entre deux victoires ; Joseph II vient les visiter et dépose la majesté du saint-empire romain au seuil de leurs académies. Qu'en dites-vous? Que dites-vous du silence de Dieu ? Qu'est-ce qu'il fait ? Déjà le siècle a marqué le jour de sa chute ; attendez : une heure, deux heures, trois heures..., demain matin, ils enterreront le Christ. Ah ! ils lui feront de belles funérailles ; ils ont préparé une procession magnifique ; les cathédrales en seront, elles se mettront en route et s'en iront deux à deux, comme les lleuves qui vont à l'Océan pour disparaître avec un dernier bruit

(( Que faisait dans le monde la chasteté, cette vierge

évoquée du tombeau par la doctrine catholique ? Qu'y faisait-elle ?

(( Voici le palais des rois très chrétiens : dans la chambre où avait dormi saint Louis, Sardanapale était couché. Stamboul avait visité Versailles et s'y trouvait à l'aise. Des femmes enlevées aux dernières boues du monde jouaient avec la couronne de France ; des descendants des croisés peuplaient de leur adulation des antichambres déslionorées, et baisaient, en passant, la robe régnante d'une courtisane, rapportant du trône dans leurs maisons les vices qu'ils avaient adorés, le mépris des saintes lois du mariage, l'imitation des saturnales de Rome, assaisonnées d'une impiété que les familiers de Néron n'avaient pas connue. Au lieu du soc et de l'épée, une jeunesse immonde ne savait plus manier que le sarcasme contre Dieu et l'impudeur contre l'homme.

(( Au-dessous d'elle se traînait la bourgeoisie, plus ou moins imitatrice de cette royale corruption et lançant à sa suite ses fils perdus, comme on voit derrière les puissants rois de la solitude, les lions et leurs pareils, des animaux plus petits et plus vils qui les suivent, pour lécher leur part du sang répandu.

(( Un jour enfin, le jour de Dieu se leva. Le vieux peuple franc s'émut de tant d'ignominie ; il étendit sa droite ; il secoua cette société tombée dans l'apostasie de la vertu et la jeta par terre d'un coup, à l'étonnement puéril de tous ces rois qui flattaient la raison pure ! L'échafaud succéda au trône, moissonnant avec indifférence tout ce qu'on lui apportait, roi, reine, vieillards, enfants, jeunes filles, prêtres, philosophes,

innocents et coupables, tous enveloppés dans la solidarité de leur siècle (1). »

Il faut ajouter à cette flamme le charme et la puissance de l'action oratoire. On Ta dit, Lacordaire était orateur de la tète aux pieds. Son visage se transfigurait, ses yeux étincelaient ; le geste était noble et hardi ; c'était bien, selon son expression, le geste (( qui achève la parole. » Il marchait dans la chaire, se transportant d'un coté à l'autre, comme entraîné lui-même par le courant de sa parole.

Mais cette merveilleuse éloquence a-t-elle été féconde pour le salut des âmes ? On l'a contesté, Messieurs ; on a prétendu que le grand orateur n'avait converti personne. Je répondrai d'abord qu'il est absolument impossible que de telles émotions soient stériles; la force des choses et la nature même de l'homme y répugnent. C'est travailler efificacement au salut des âmes que faire resplendir la vérité d'un tel éclat à des yeux obscurcis par les préjugés, et d'ouvrir à la parole de Dieu des cœurs fermés jusque-là à toutes les clartés de la foi chrétienne. Mais il est incontestable que dans bien des villes, à Metz, par exemple, surtout dans les rangs de l'armée, les conversions furent nombreuses. Les conversions dues au Père Lacordaire, je le reconnais, ne furent pas toujours immédiates, mais sa prédication n'en porta pas moins ses fruits. Bien des années après une station de Carême, prêchée par l'illustre Dominicain à une des populations les plus intelligentes de la France, un curé entouré de la vénéiation universelle disait : «- Je n'ai pas entendu au lit de la mort la

(1) Conférences de Notre-Dame, xxiii .

confession d'un incrédule ou d'un indifférent revenu à Jésus-Christ^ dans l'âme duquel je n'aie retrouvé le rayon lumineux venu de la parole de Lacordaire. »

Aussi, Messieurs, malgré les Imperfections que subit le génie comme la vertu et qui sont la part inévitable de la faiblesse humaine, Lacordaire restera dans ce siècle l'orateur sans rival de la chaire chrétienne.

Je veux vous redire le témoignage éloquent d'un orateur de vos contrées, témoignage que je lisais il y a quelques jours et qui est resté gravé dans ma mémoire. « Dès que la chaire chrétienne pousse un cri éloquent, les foules, obsédées de son souvenir, disent: C'est lui! Mais bientôt désabusées, elles comprennent avec mélancolie que Dieu n'est pas plus accoutumé à donner deux de ces hommes à un même siècle que deux soleils à une même journée (1). »

Au-dessus de l'homme et de l'orateur, au-dessus des dons les plus rares de la nature, de l'enivrement et des triomphes de la parole, il y a une beauté et une grandeur supérieures, parce qu'elles sont divines, la beauté et la grandeur de la sainteté. Les Saints sont les chefs-d'œuvre de la toute-puissance et de la tendresse de Dieu, les manifestations les plus admirables de la perfection infinie. Mirabilis Deus in sanclis suis (2).

Quand les peuples penchent vers leur ruine, quand le courage, le dévouement et la sagesse humaine ne

(1) I-e R. P. Caussette, La chaire et l'académie, discours de réception à l'académie des Jeux-Floraux.

(2) Ps. Lxvii, 36.

peuvent rien, quand la parole la plus éloquente ne remue qu'un instant les foules distraites, comme le vent qui passe en soulevant la poussière du désert, quand la défaite et la mort ont dévoré la gloire el la puissance des conquérants, Dieu appelle les Saints pour accomplir les œuvres de sa droite, pour rendre à sa souveraine puissance, à sa souveraine sagesse un irrécusable témoignage. Mirabilis Deus in sanctis suis.

Ce témoignage, Lacordaire l'a fait entendre à son siècle ; mais c'est seulement sur sa tombe qu'a éclaté la manifestation de sa sainteté et qu'ont été révélées les vertus admirables de sa vie, et sic amplificatus est in mirabilibus suis{\).

La foi est la source première de la sainteté, de la justice surnaturelle et parfaite. Justiis anUmiex fuie vivit (2).

La vie du grand Dominicain a été, comme sa parole, toute pénétrée des clartés de la foi qu'il avait reconquise et que la science, l'expérience et la grâce de Dieu rendirent de plus en plus vive et féconde. « J'ai vu, disait-il, l'homme diminuer à mes yeux, tandis que Jésus-Christ y grandissait toujours. » D'ailleurs, une pareille éloquence ne peut être que le rayonnement de la foi la plus ardente. Une foi faible, une foi qui n'a pas pénétré toutes les libres du cœur n'aura jamais de tels accents.

Tous ceux qui ont vu Lacordaire à l'autel ont conservé le souvenir de sa piélé si vive, de son altitude majestucuseet de son recueillement si visible.

(1) Eccl., XLVlll, 'l.

(2) Rom., 1, 17.

C'était bien le prêtre qui voit Dieu à travers les voiles de l'hostie et les ombres du (abernacle. « Jamais je n'oublierai la messe du P. Lacordaire )), disait un témoin émerveillé.

On s'étonnait ici, à Sorèze, qu'il ne profitât pas du temps de la grand'messe., à laquelle il assistait régulièrement, pour réciter son office. « La messe, répondit-il, est une action trop sublime et trop sainte, pour s'occuper d'autre chose que de ce que fait le prêtre. »

Avec quelle fidélité et avec quelle piété, il lisait et méditait chaque jour la sainte Ecriture ! Sur son lit de mort, il se faisait lire encore ces pages divines qui avaient illuminé sa parole et sa vie. Dans ses conférences et dans ses Lettres sur la vie chrétienne, il a consacré à nos Livres saints des louanges immortelles. Il préférait l'Evangile, les épîtres de saint Jean et de saint Paul. Il disait de ces dernières: « La lecture des épîtres de saint Paul, que je lis chaque jour de préférence, me jette de plus en plus dans les ravissements de la vérité, c'est un océan oi^i Dieu est partout le rivage. »

La foi seule avait pu lui donner une idée si parfaite de la vie religieuse. Il veillait à la régularité jusque dans les moindres détails, donnant toujours l'exemple avec le conseil. Dans l'accomplissement de sa mission providentielle du rétablissement des Frères Prêcheurs en France, il sut unir le zèle pour les règles et les traditions avec la prudence qui seule rend les oeuvres fécondes et durables.

Je ne vous dirai rien de la direction qu'il donnait aux jeunes gens et aux femmes du monde, si ce n'est

qu'elle fut toujours guidée par une foi profonde, active et vaillante.

Mais que dirai-je de son humilité, de cette vertu, qui, d'après les théologiens et les maîtres de la vie spirituelle, est le signe le plus assuré de la sainteté ? Ce fut une de ses vertus les plus étonnantes et les plus héroïques. Quel homme fut plus que Lacordaire entouré des séductions de la gloire et des plus enivrants succès ? Quel homme obtint une plus constante popularité ? Il avait dit de lui-même avant sa conversion : « J'avais aimé la gloire et rien autre chose » ; et l'historien si fidèle et si pieux de sa vie intime, après avoir cité ces paroles, ajoute : (( On peut dire qu'après sa conversion, il craignit la gloire et rien autre chose (1). »

Il redoutait surtout le vertige de l'orgueil qu'ont donné à tant de hautes intelligences la souveraineté de l'éloquence et les triomphes de la parole.

Le succès de la station de Carême qu'il prêcha à Lyon en 1845 fut vraiment prodigieux, La grande cité fut remuée tout entière ; jamais sa vieille basilique n'avait vu pareil auditoire ; c'était de l'enthousiasme poussé jusqu'au délire. L'auditoire, après avoir attendu sept ou huit heures son grand orateur, contenait avec peine ses murmures approbateurs et ses applaudissements. Un jour, après une de ses plus belles conférences, Lacordaire, toujours si exact, se fit attendre pour le repas. On entra dans sa chambre, il était prosterné devant son crucifix et fondait en larmes. « Qu'avez-vous, mon Père ? lui demanda-

fl) Le R. P. Cliocarne, Le /?. /*. Lacordaire, Vie intime et religieuse.

t-on. — J'ai peur ! répondit-il. — Et de quoi ? — J'ai peur de ce succès. »

Le jour de ses prédications à Notre-Dame ne s'achevait pas sans que^ épuisé par les émotions de la parole, il se fît flageller sans pitié. Souvent après la sainte messe, il faisait son action de grâces, étendu à terre et la tête placée sous les pieds d'un de ses frères ; puis il ordonnait qu'on le chassât comme un misérable. JMème dans un âge avancé, absorbé par les charges les plus importantes et les plus nobles travaux, il accomplissait avec empressement les plus humbles fonctions de la communauté, mettant l'ordre partout, servant à la cuisine et nettoyant les chaussures de ses frères. Il fallait s'opposer à ce qu'il révélât à des novices, à des frères convers, à de simples laïques, les fautes de sa vie dans des confessions générales (1). Personne ne recevait avec plus d'humilité les observations et les conseils et ne s'en montrait plus reconnaissant.

Je cherche, et vous cherchez avec moi, Messieurs, le secret de cette humilité qui confond la nature. Ce secret, il e^st dans une autre vertu, dans l'amour de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié. Cet amour s'était emparé de l'âme de Lacordaire dès le jour de sa conversion, il y avait grandi par les ardeurs de la

[l) « Il est absolument impossible de dire, même approximativement, le chiffre des confessions générales qu'il fit soit à des prêues, soit à des laïques. De nombreuses correspondances nous ont élé laites à cet égard et nous sommes loin de les avoir toutes reçues. Il nous en reste seulement cette conviction que si l'on venait à connaître et le nombre de ses confessions générales et le luxe des circonstances humiliantes dont il était habile à les environner, on ne retrouverait peut-être pas dans toute l'histoire de l'Eglise un seul Saint qui ait poussé à un tel degré d'héroïsme cette forme particulière d'anéantissement. » (Le P. Chocarne, Le R. P. Lacordaire, Vie intime et religieuse, chap. XK.)

prière^ par la méditalion des vérités éternelles, par des travaux et des sacrifices héroïques.

Il écrivait à un jeune homme : « Jamais, depuis que j'ai connu Jésus-Christ, rien ne m'a paru assez beau pour le regarder avec concupiscence. C'est si peu de chose pour qui a vu Dieu une seule fois et qui l'a senti ! »

« Un jour, a-t-il dit, au détour d'une rue, dans un sentier solitaire, on s'arrête, on écoute, et une voix, dans la conscience, nous dit : voilà Jésus-Christ. Moment céleste où, après tant de beautés qu'elle a goûtées et qui l'ont déçue, l'àme découvre dans un regard fixe la beauté qui ne trompe jamais ! On peut l'accuser d'être un songe quand on ne l'a pas vu, mais ceux qui l'ont vu ne peuvent plus l'oublier (1). »

Ecoutez encore :

« Poursuivant l'amour toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière imparfaite, qui fait saigner notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants, que nous en reste-t-il après la mort ? Je le veux, une prière amie nous suit au-delà de ce monde, un souvenir pieux piononce encore notre nom ; mais bientôt le ciel et la terre ont fait un pas, l'oubli descend, le silence nous couvre, aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée de l'amour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est l'histoire de l'homme dans l'amour.

« Je me trompe. Messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe ; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux^ comme l'a dit un proi)hete, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un

(1) Conférences de Toulouse, v.

homme, dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie, qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hommes; qui est visité dans son berceau par les bergers et pnr les rois lui apportant à l'envi et l'or, et l'encens, et la myrrhe... » Et cette démonstration si prodigieusement éloquente de la divinité de Jésus-Christ, cette démonstration qui est dans toutes les mémoires, il l'achevait par ces brûlantes paroles : « Il y a un homme enfin, et le seul qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus ! vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne me connaissais pas (1). »

« Ah ! oui, a dit M. de Montalembert, cet accent, il ne se le connaissait pas, ni nous non plus ; nul d'entre nous n'en avait jamais entendu de pareil ; et parmi ceux qui l'ont entendu, nul ne l'oubliera jamais.»

J'ai dit. Messieurs, l'amour de Jésus crucifié ; c'est là, en effet, ce qu'il y a de plus étonnant et de plus surhumain dans cette sainte vie, et c'est là aussi ce que l'humilité de Lacordaire s'est plu à cacher, autant que possible, à tous les regards.

Depuis son retour à Dieu, la vision de Jésus-Christ crucifié l'avait poursuivi sans cesse. « Lorsque la gloire et la tranquillité me furent proposées, écrivait-il, j'ai choisi la vie et la mort de la Croix. »

Dès lors il habita les sommets sanglants du Calvaire, achevant en lui-même, comme parle saint Paul, ce

. (Ij Conférences de Notre-Dame, xxxix.

qui manque à la Passion de Jésus-Christ (1), et portant dans sa chair meurtrie^ les stigmates divins du Crucifié. Par-dessus tout amour^ il a eu cet amour^ il en a vécu, et il en est mort.

Qui saura jamais toutes les mortifications cruelles qu'il s'est infligées ? Sa complexion était délicate, sa nature sensible à l'excès, il frémissait sous les moindres coups ; mais son amour de la croix et sa volonté de fer dominaient ses tortures, et il demandait avec instance qu'on frappât plus fort.

Au couvent de Chaiais, après une instruction sur l'humilité, il voulut recevoir vingt-cinq coups de discipline de chaque novice, de chaque frère convers. La communauté était nombreuse, et ce supplice l'avait complètement brisé, et il avait ému la communauté au-delà de toute expression.

Ces flagellations cruelles étaient une de ses premières préoccupations en arrivant dans chaque communauté de son ordre.

A Flavigny, il se faisait lier à une colonne dans la salle du chapitre et flageller par les novices. Un jour, le vendredi saint, il se fit attacher à une croix et y resta suspendu trois heures.

N'est-ce pas, ]Messieurs, c'est bien la folie de la croix, c'est bien la folie des Saints, c'est bien la folie qui rachète et sauve le monde ?

La sainteté, c'est la vie surnaturelle^ la vie divine pénétrant une ame tout entière, devenant pour elle comme une seconde nature, divinœ comoHes naturiv (2)

(1) Adimpleo ea qmc dcf^utiL pafsionuvi Chrisli. (Colos., (21 II, PeLr., i, 4.

de telle sorte que le chrétien puisse dire avec saint Paul : (.( Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi » (1).

La sainteté, c'est la vie divine débordant d'une âme qui en est remplie, étonnant le monde par ses œuvres surhumaines et rayonnant dans les œuvres et dans les paroles et jusque dans l'infirmité d'une chair mortelle : ut et vita Josu manifestctur in carne nostra mortali (2).

Cette vie divine, Messieurs, comme elle s'est épanouie dans les vertus que j'ai vainement essayé de vous peindre avec leur beauté et leur héroïsme, dans l'apostolat de Lacordaire, dans ses œuvres, dans le récit admirable de sa vie, dû à la piété d'un de ses fils les plus chers (3), et jusque dans ces pages où sa parole a été recueillie et qui, quelque froides qu'elles soient, émeuvent encore tous les cœurs; de cette tombe enfin, où il parle toujours, defunclus adhuc loijuitiir (4)...

Jeunes gens, je vous en supplie, ayez l'ambition généreuse qui fait les hommes, qui fait les orateurs puissants; ayez surtout l'ambition qui fait les Saints.

Parmi tous les enseignements qui vous parlent ici de devoir, de générosité et d'héroïsme, écoutez surtout les leçons qui vous viennent de cette tombe. N'oubliez jamais que, pour élever les âmes et sauver les peuples, au-dessus des dons les plus brillants de la nature,

au-dessus des grands caractères, plus haut que la

(1) Galat., II, 20.

(2J II Cor., IV, 11.

(3) Le R. P. Lacordaire, Vie intime et religieuse, par le P. Chocarne.

(4j Hebr., xi, 4.

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